25.06.2007

chapitre 28 - La fin du voyage...

Marcia s’installa définitivement à Marcellicus, dans la villa fortifiée. Elle regardait souvent avec nostalgie la grande maison fermée depuis si longtemps qui s’ensevelissait sous les plantes grimpantes, mais elle ne voulait plus y toucher. Leur demeure sur le plateau, cernée par ses grands murs, lui donnait un sentiment d’étouffement. Aussi, elle se fit construire, accolée à la villa, une tour qui lui permettait de dépasser les murailles et d’embrasser d’un seul coup d’œil ce paysage qu’elle aimait tant, tout en ménageant son indépendance.

Elle assista avec émotion au mariage de sa petite fille, Marcella, et à la naissance l’année suivante de son arrière-petite-fille qu’elle vit tenir dans le baptistère en pensant qu’elle serait sans doute bientôt prête à recevoir le baptême elle-même. Elle eut un regret poignant au souvenir de sa pauvre petite Julia qui n’avait pas été baptisée, abandonnée dans ce pays lointain où elle avait si peu vécu, victime innocente d’un sinistre envieux. Elle repensait souvent, dans le secret de son cœur, à cette enfant perdue et aux enfants de Sabina – bien vivants sans doute, mais aussi éloignés d’elle que par la mort…

Elle constatait avec surprise qu’elle revenait de plus en plus souvent sur son passé. Elle cherchait parfois à comprendre la place qu’elle avait occupée dans la vie de Marcus, « probablement celle d’un pion dans son jeu », à le juger – non plus comme une jeune femme éprise et frustrée, mais au travers de son expérience et de son âge. Elle ne lui trouvait pas beaucoup de valeur humaine ! « Suis-je rancunière  ou réaliste ? » se demandait-elle « Peut-on être objective lorsqu’on est partie, mon but n’est-il pas d’excuser ce refus de le soigner qui me poursuit comme un remord ? »  Elle pensait aussi à Postumus, solide et honnête, qui lui n’avait jamais failli à l’amour qu’il lui avait voué.   

Elle ne regrettait ni le pouvoir ni les honneurs et savourait sa paisible vie familiale – même si parfois Prisca lui faisait des reproches :

-Pourquoi avoir envoyé Lucterius en Hispania alors que j’étais sur le point d’accoucher ? Si tu l’avais laissé à mes côtés, il serait encore en vie ! Tu as souvent fait passer ta vie publique avant notre vie privée.

Marcia se disait que sa fille n’avait pas tort et qu’elle était peut-être la cause du départ de Lucterius. Elle l’avait accaparé, accablé d’obligations et de charges et donc détourné de son foyer alors qu’elle aurait dû veiller à leur vie familiale. Cette idée l’attristait beaucoup.

L’automne emportait par rafales les feuilles jaunies dans le vent humide d’une journée maussade. Un faible rayon du soleil déclinant rendait cette fin du jour encore plus mélancolique. Pourtant, Marcia se revêtit de son manteau de laine et se prépara à sortir, en interdisant qu’on l’accompagne. Il fallait qu’elle monte à sa grotte. Elle se disait bien que c’était une folie – il était déjà tard, elle était lasse – mais  un besoin impérieux la poussait à rejoindre son domaine caché. Elle monta seule le sentier, en haletant un peu. Le sable collait à ses semelles. Elle dépassa l’emplacement du petit temple de Diane dont il ne restait que quelques vestiges entourés de vigne vierge. Lorsqu’elle aborda la montée, les graviers roulèrent sous ses pas, la faisant parfois trébucher, mais elle ne s’arrêta pas, prise d’une hâte fébrile d’arriver avant qu’il ne soit « trop tard ».

La grotte recevait les derniers rayons du soleil quand elle y arriva enfin. Elle entra lentement, se retourna pour jeter un regard sur le paysage familier qu’elle aimait tant. Une brume semblait voiler le ciel, les terres et la rivière, les estompant comme dans un rêve. Elle se détourna et se rapprocha du rocher qui pivota sous la pression secrète. Elle s’avança à tâtons jusque dans la salle de pierre, respira doucement l’air confiné et leva les yeux vers les mystérieuses fresques. Elle était arrivée, elle était chez elle. Une douleur intense lui transperça  la poitrine comme un coup de poignard. Elle suffoqua, chancela et se laissa glisser sur le sable froid, sans savoir que, depuis des millénaires, cette caverne avait été le refuge de ses ancêtres et qu’elle avait inconsciemment choisi de les rejoindre pour rendre son dernier soupir…

Annicia l’avait vue s’éloigner. La trouvant fatiguée, elle la surveillait de près ces derniers temps, bien que Marcia ait refusé ses soins. Après un moment d’hésitation, Annicia décida de la suivre et, arrivant à la grotte, elle en trouva le rocher béant. Elle pénétra dans la caverne et trouva Marcia, morte. Elle en fût bouleversée, mais il n’était pas possible de la laisser là. Elle la traîna tout au long du passage jusqu’à l’entrée de la grotte, puis fit pivoter le rocher pour le remettre en place. Elle effaça ensuite toutes les traces avant de descendre, en pleurant, chercher du secours. Accourus, les habitants de Marcellicus firent à leur Domina un long cortège éploré. Certains priaient, d’autres pleuraient ou se lamentaient en s’arrachant les cheveux et en l’appelant leur Mère.

Mais le visage figé de Marcia demeurait serein et presque extasié. Ceux qui la voyaient disaient qu’elle avait gagné le royaume des Cieux…

ou rejoint le monde des Dieux.

FIN

24.06.2007

chapitre 27 - Victoria

La frontière était une fois de plus pacifiée, mais il ne faisait pas de doutes qu’il ne s’agissait que d’une trêve. La pression des Barbares ne se relâcherait pas, il fallait prévoir le cas où ils pénétreraient de nouveau le pays. Les terres autrefois fertiles qui jouxtaient la frontière étaient retombées en friche. Marcia décida de reprendre la politique de Postumus et, sans toutefois en abandonner la souveraineté, d’y installer les clans de Francs qui s’engageraient à s’y fixer pour cultiver. Les prisonniers furent, dans un but similaire, attribués aux propriétaires terriens qui les prendraient comme colons. Ils échappaient ainsi à l’esclavage, mais s’engageaient à ne pas quitter les terres qui leur étaient confiées. Marcia entrepris un vaste programme de fortifications de toutes les villes gauloises – même éloignées des frontières – de manière à les mettre à l’abri d’incursions en profondeur. Les cités qui n’en avaient pas encore devaient élever des remparts, renforcés de tours, avoir des portes gardées et fermées la nuit. Parfois, des quartiers périphériques furent abandonnés pour rétrécir le périmètre à défendre. Les petites agglomérations rurales furent également fortement incitées à se barricader. Quant aux grands domaines fonciers, ils avaient depuis longtemps engagé des milices pour assurer leur défense et prévu des fortifications – comme à Marcellicus. Marcia Victoria décida que la défense du pays devait être assumée par tous les habitants. Ils durent se grouper en milices prêtes à intervenir, tant en milieu urbain qu’agricole, ce qui fut difficile à mettre en oeuvre. Ce vaste programme occupa beaucoup de réfugiés des campagnes dévastées par les invasions qui formaient des bandes plus ou moins affiliées aux  Bagaudes de sinistre réputation. Cette restructuration des défenses pu facilement être financée par les impôts qui, ne subissant plus les prélèvements de Rome, donnaient à l’Empire gaulois une forte capacité financière. Marcia put même « rembourser » les prélèvements effectués dans le trésor de la grotte, dès que les finances de l’Etat l’avaient permis.

Ses troupes l’avaient acclamée comme Empereur. Ses services de renseignements affirmaient qu’elle était acceptée dans tout l’empire de Gaule. Elle voulut néanmoins s’en rendre compte par elle-même et décida de faire le tour des provinces qui s’étaient alignées sur la politique de l’empire gaulois. Elle visita les principales cités de la Germanie inférieure, puis de la Belgique , en passant par Durocortorum. De là, elle se rendit aux ports de Gesoriacum et Nemetacum pour s’enquérir des résultats de la lutte contre les pirates Saxons. Elle ne traversa pas l’océan britannique, mais fit envoyer au gouverneur de nombreux cadeaux provenant des régions qu’elle avait parcourues et apprit avec plaisir que les bières et les jambons cuits avaient été particulièrement appréciés. Puis elle passa par Rotomagus et Lutetia, descendit en Aquitaine par Cenabum, Cesarodunum pour arriver enfin à Burdigalia. Elle y avait donné rendez-vous au gouverneur de la province tarraconaise à qui elle offrit également des vins et des jambons de sangliers – appelés en Gaule lugdunaise le jambon « pattes noires ». L’impératrice cherchait également à intensifier les échanges commerciaux entre les provinces et veillait à édicter partout des lois pour renforcer la justice et la concorde intérieure tout en protégeant les esclaves, les petits colons, les petits commerçants, et surtout en imposant la liberté de pratiquer le culte de son choix, dans des lieux protégés de tout vandalisme sous peine de graves sanctions. Elle se préoccupa enfin de faire restaurer les monuments publics et les voies mal entretenues en faisant des dons aux cités et en mettant à leur disposition les ingénieurs du Génie militaire. Marcia Victoria fut reçue partout comme une souveraine révérée et appréciée.

Durant son périple, elle était accompagnée par certains des hauts fonctionnaires de son administration et par son gendre Lucterius. Prisca, enceinte, n’avait pu les accompagner. Marcia Victoria ne voulant pas sortir des limites des territoires qui lui étaient soumis, Lucterius fut chargé de la représenter pour répondre à l’invitation du gouverneur de la province tarraconaise. Ce long périple lui permit de mieux connaître les caractères différents du vaste pays sur lequel elle régnait et de nouer des liens beaucoup plus forts, tant avec ses sujets qu’avec les gouverneurs des provinces. Elle apprécia notamment énormément le gouverneur de l’Aquitaine, Tetricus, un noble issu d’une vieille famille gallo-romaine. Autrefois, lors de la prise de pouvoir de Postumus, Marcia l’avait maintenu à son poste sur la loi des excellents renseignements qu’elle avait reçus le concernant. Ce fut avec un grand plaisir qu’elle rencontra personnellement cet homme âgé, d’une grande culture, calme et juste, qui administrait parfaitement et honnêtement sa province. Marcia eut avec lui de longues conversations sur l’avenir de l’empire gaulois. Elle trouva un interlocuteur avisé et pondéré sachant analyser les manquements de la puissance romaine et les inconvénients de la sécession.

-Je ne minimise pas les avantages retirés de notre indépendance : les impôts servent nos besoins et non les appétits insatiables des potentats romains, nos frontières ne sont pas dégarnies selon les caprices d’une politique qui nous néglige. Mais Augusta, que deviendrons-nous sans le tremplin formidable de l’Empire romain ? Une puissance secondaire, limitée par notre taille. Déjà notre économie est étranglée, notre monnaie boudée en dehors de nos frontières, notre image à l’extérieur rabaissée par notre position équivoque, nous sommes Romains sans l’être...

-J’en suis bien consciente, Tetricus, et mon seul espoir est que Rome se dote enfin d’un empereur auquel nous pourrons nous rallier. Nous faisons partie du monde romain et nous nous en sommes détachés à contrecœur. Que penses-tu du nouvel empereur, Claude II ?

-Il est déjà reparti en Macédoine, après avoir vaincu les Alamans en Gaule cisalpine. Il est inaccessible.

-Il faut donc encore attendre.

-Je suis heureux de connaître ton point de vue sur notre avenir. J’espère vivre assez longtemps pour assister à la réunification de notre monde.

Marcia quitta la province d’Aquitaine sans Lucterius qui n’était pas revenu de son voyage en Hispania. Elle s’arrêta  à Marcellicus pour prendre quelques jours de repos. Prisca était sur le point d’accoucher. Ses deux enfants, Marcella et Claudius, accueillirent leur grand-mère avec des transports de joie. Elle retrouva avec émotion – et presque nostalgie – les terres familiales qui lui avaient paru naguère être un lieu de relégation, loin du monde en mouvement où se créait l’événement. «  Suis-je en train de vieillir pour ainsi apprécier le calme de la campagne, ou bien étais-je inconsciente de désirer la puissance et la gloire ? Quel bilan retirer de ces années ? Ai-je servi mon pays ou mon ambition ? J’ai perdu mon époux, et bien des illusions, et je me suis éloignée de ma famille. Ai-je fait le bon choix ? »

Lorsque Prisca mit au monde un petit garçon qu’elle appela Lucius Filiolus, Lucterius n’était toujours pas de retour. Marcia décida de regagner Lugdunum pour avoir des nouvelles de sa mission qui aurait du prendre fin depuis longtemps. Elle laissa Prisca affaiblie et anxieuse. Orgetoric était resté à Augusta Trevorum, elle repartit avec Eporedoric qui l’avait accompagnée tout au long de son voyage et avait pu arriver à Marcellicus à temps pour assister à la naissance de sa fille, à la grande joie d’Annicia. Eporedoric se mit à la recherche de Lucterius. A Lugdunum, personne ne savait où il était. Ses services n’avaient reçu ni instructions, ni messages du gouverneur. Eporedoric envoya des émissaires se renseigner discrètement sur les péripéties de l’ambassade de Lucterius. Il avait quitté le gouverneur Quintus Maximus au moment prévu pour son retour. Les traces de son passage se perdaient après son départ de Cesaraugusta. Pourtant, les routes étaient sûres et aucune agression n’avait été signalée le long de la voie mais les relais n’avaient pas vu passer son équipage. En faisant des recherches poussées à Cesaraugusta, Eporedoric découvrit que ses domestiques, gardes, cochers, et compagnons avaient été congédiés ou affranchis et s’étaient dispersés... Il envoya un messager à Marcia pour lui faire-part du résultat de ses investigations.

-Cherche ses valets, coiffeur, masseur ou habilleur, et fais-les parler, répondit-elle. On ne peut rien dissimuler à ses domestiques !

Eporedoric mit la main sur le masseur que Lucterius avait affranchi et qui s’était installé à Cesaraugusta. Grassement payé, l’affranchi retrouva une mémoire tout d’abord défaillante : Lucterius avait quitté la ville déguisé en simple marchand, avec une jeune femme de Pompaelo qu’il avait rencontrée aux Thermes à l’aller, et qui ne l’avait plus quitté ! Il se serait installé avec elle à Pompaelo...

-Elle a la beauté du diable, Seigneur, avait ajouté l’affranchi qui était chrétien. Ses yeux et ses cheveux sont noirs et brillants, ses dents très blanches – comme prêtes à mordre – sa peau a la couleur de l’ambre… Et elle marche comme si elle dansait. Elle a ensorcelé le Seigneur Lucterius d’un seul regard et il ne l’a plus quittée !

- Retrouve-le, écrivit Marcia. Qu’il te rende la fibule qui lui a été offerte par Prisca, et avertis-le bien que, pour nous, il est mort. Qu’il ne reparaisse jamais ! Ma vengeance serait terrible. Lorsque tu nous rejoindras à Marcellicus, tu diras avoir retrouvé Lucterius mourant d’une fièvre du ventre dans une auberge tarraconnaise. Il t’aura confié avant de mourir le bijou donné par sa femme qui ne le quittait jamais. Les autorités t’auront refusé le transport de son corps, il aura été incinéré sur place. Tu arriveras avec une urne funéraire. Je te fais confiance.

Prisca pleura beaucoup en apprenant la triste nouvelle.

-J’avais le pressentiment que je ne reverrai pas mon époux, qu’il partait pour son dernier voyage. Tu vois, Mère, l’amour donne parfois des avertissements qui ne trompent pas, malheureusement. J’aimais Lucterius, autant qu’il m’aimait. Jamais je ne le remplacerai et je vivrai le reste de ma vie avec son souvenir.

Marcia regardait sa fille, pathétique dans son deuil si douloureusement ressenti. Au fil des années, Prisca s’était épanouie dans la maturité de sa beauté, avec les formes pleines de la mère et la transparence d’une conscience sereine. Certes, elle n’avait plus rien à voir avec l’adolescente au charme un peu androgyne – mais comment le lui reprocher ? Pas un fil d’argent ne parsemait sa lourde chevelure retenue en chignon torsadé, pas une ride sur son visage dont l’âge avait gommé les méplats pour en adoucir les contours sans les empâter. Et si ses yeux avaient perdu leur éclat moqueur et taquin, ils avaient acquis une douceur caressante qui incitait à la tendresse. Curieusement, Marcia trouva sa fille plus vulnérable que dans sa jeunesse. De toutes ses forces, elle lui épargnerait le bouleversement que représenterait pour elle la trahison d’un époux bien-aimé la fuyant et abandonnant ses enfants, ce serait la détruire. Or Lucterius le savait, comme il savait quelle souffrance il infligerait à ses enfants – lui qui avait été orphelin ! Il avait passé outre pour assouvir une passion dérisoire. Elle en voulait tellement à celui qu’elle avait élevé et aimé comme un fils de trahir son éducation, son foyer, ses serments, sa foi ! Elle se promit de tout mettre en oeuvre pour lui ôter la possibilité de toucher au patrimoine familial. Il s’était sauvé comme un voleur, il vivrait comme un paria. 

Le petit Lucius Filiolus mourut quelques temps après. Son corps, dans un minuscule sarcophage, rejoignit le monument funéraire où l’urne contenant les cendres supposées de son père avait été déposée. Prisca regrettait beaucoup cette incinération qui n’était pas conforme aux volontés de l’Eglise mais Fabius, leur nouveau pasteur, avait consenti à dire les prières des morts pour le repos de l’âme de Lucterius. Marcia jugea que ces prières ne pouvaient qu’être utiles au pécheur qu’il était devenu. Sans avoir la personnalité de Praxus, Fabius était un prêtre instruit qui, en plus de son sacerdoce auprès des Chrétiens de la vallée, assurait l’instruction des enfants de Marcellicus. Marcia avait avec lui de longues conversations et cherchait à approfondir ce que la foi chrétienne, qui l’attirait, comportait de mystérieux et de paradoxal.

-Je ne comprendrai jamais que Dieu, Eternel et Tout-Puissant s’incarne dans le sein d’une Vierge et soit crucifié !

-Dieu nous a envoyé Son Fils pour nous sauver, par amour.

-Mais Il devait bien savoir Sa créature incapable de comprendre Son message au point de tuer Son Fils !

-Les Justes entendent Son message et seront sauvés grâce à Son sacrifice. Il nous a donné la plus grand preuve de Son Amour.

-Comment devient-on un juste ?

-En aimant Dieu.

Marcia se sentait près d’aimer Dieu et d’avoir besoin de Lui.

Son absence prolongée à la tête de l’Etat commençait à poser des problèmes. Des messagers venaient prendre ses ordres et la tenir au courant de la situation de l’empire, mais elle ne pourrait pas se dérober trop longtemps aux devoirs de sa charge. Lorsqu’on lui apprit que Claude II était mort de maladie en Macédoine et que son frère Quintilius lui avait succédé en Italie, elle réfléchit longuement avant de prendre sa décision. Ensuite, elle convoqua Tetricus.

-Je t’ai fait venir, lui dit-elle, car j’ai appris à te connaître et à t’apprécier. J’ai accompli mon oeuvre. Je ne crois pas être encore utile en restant au pouvoir, je dois me retirer. Tu vas prendre ma place. Ce sera à toi qu’il t’incombera certainement de rendre le pouvoir à Rome. Tu le feras bien mieux que moi – et pour plusieurs raisons. Depuis Cléopâtre, les femmes au pouvoir ne sont pas bien vues à Rome. Zénobie, reine de Palmyre y est aussi pour quelque chose ! De plus, j’ai dédaigné plusieurs tentatives de rapprochement engagées par Claude. Les Romains seront plus à l’écoute d’un vieux patricien sage et respecté. Or j’ai pu constater que tu étais calme, posé et sensé. Tu sauras négocier une reddition honorable qui contentera tout le monde.

-Marcia, répondit-il en souriant, tu disposes de moi sans me demander mon avis, on dirait... Mais je ne désire en aucune manière les honneurs et rien ne dit que je sois accepté comme ton successeur...

-Je te désignerai à mes troupes, elles suivront mon avis et t’acclameront.

- Mais je ne veux pas de la pourpre, même provisoirement !

-Il faut parfois se sacrifier pour le bien général. Tu es l’homme de la situation. Tu ne peux pas refuser ni te dérober ! Je ne peux pas laisser le pouvoir à un général – que ce soit Victorinus ou un autre. Ils savent se battre mais n’ont pas l’étoffe d’un politique, ce sont des brutes. Tu le sais.

-Je ne suis pas certain d’être le meilleur pour jouer ce jeu difficile...

-Tetricus, ne sois pas modeste, tu es le seul à pouvoir le faire. Il faudra juste que tu attendes un peu. Je ne suis pas sûre que Quintilius soit le bon numéro, mais nos empereurs se succèdent à une grande vitesse. Dès que possible, tu pourras te libérer de ton fardeau et rendre la main.

-Tu es très convaincante, Marcia, je ferai comme tu le veux, à mon corps défendant ! J’aimerais par ailleurs t’entretenir d’un problème privé. Tu m’arrêteras si je suis indiscret. Je me suis laissé dire que ton gendre vit sous une fausse identité avec une jeune personne d’une réputation... douteuse, en es-tu informée ?

-Je l’ai appris et oublié. Mon gendre est mort, n’en parlons plus. Sa mort a été douloureusement ressentie par sa femme.

-Je ne l’oublierai pas, je ne pense pas qu’il s’avisera de reparaître.

Tout se passa comme Marcia l’avait prévu. Elle intronisa Tetricus lors d’un grand défilé militaire et les troupes acclamèrent sans broncher leur nouvel empereur.

Tetricus devait se rendre à l’empereur Aurélien quelques temps après : après une entente préalable lors de la bataille de Châlons, il n’offrit qu’une résistance simulée avant d’abandonner la lutte dans des conditions honorables.

23.06.2007

chapitre 26 - Les complots

Gallien ne supportait pas la sécession de la Gaule. Périodiquement , ses légions menaçaient les frontières gauloises pour rappeler aux rebelles leur trahison. Chaque fois, Postumus sentait les remords faire vaciller sa résolution de se maintenir à la place où ses troupes l’avaient appelé. Ses hésitations venaient de son profond attachement à Rome. Mais ils étaient de plus en plus nombreux, dans la Gaule autonome, à regretter aussi – pour d’autres raisons – la séparation. Le principal grief était la mise à l’écart du pays par les provinces fidèles, ce qui pénalisait le commerce et la vente des produits gaulois mis à l’écart du grand marché commun du monde romain. « La sécurité revenue, faut-il s’entêter à rester à l’écart ? » murmuraient les mécontents. Les plus résolus prenaient contact avec Rome et tentaient d’obtenir une intervention, même armée, qui mettrait fin au régime gaulois. Les plus timorés se contentaient de coteries commentant les malheurs de l’époque, attribués à la vanité de ceux qui jouissaient du pouvoir.

Marcia était avertie, par ses services, de ce mécontentement latent qu’elle avait pris le parti d’ignorer. A son sens, la majorité de la population se contentait d’apprécier la paix et la sécurité assurées par leurs dirigeants. En effet, sauf quelques escarmouches sans importance, la pression des Barbares s’était desserrée. Efficacité de la nouvelle répartition des troupes ou dissuasion due à leur renforcement par les corps auxiliaires, le fait est que la paix était assurée. Par contrecoup, les mécontents les plus virulents se trouvaient parmi les chefs de l’armée qui ne pouvaient plus prouver leur valeur militaire, ni amasser les confortables butins pour assurer leur fortune. Ils avaient tendance à oublier qu’il arrivait aux Barbares de faire de même lors de leurs percées en territoire gaulois. Cette grogne des chefs militaires, cherchant par tous les moyens à provoquer des incidents et des occasions de guerroyer, irritait au plus haut point Postumus. Il devenait cassant – et même violent – vis à vis des trublions qui se plaignaient de la réussite la plus incontestable de sa dissidence, ce qui l’exaspérait. La révolte la plus caractérisée naquit à Mongotiacum, la ville déçue par l’abandon de son site comme ville impériale. Gallien venait d’être assassiné à Milan alors qu’il assiégeait la ville aux mains d’un usurpateur. Son état-major avait choisi un nouvel Empereur et la nouvelle venait à peine d’être connue. Le commandant de Mongotiacum décida de faire sa soumission à Claude II. Le nouvel empereur se dépêcha d’envoyer quelques troupes reprendre possession de la ville.

Postumus se préparait à quitter Augusta Trevorum pour inspecter la frontière de la Belgique inférieure où les Francs s’agitaient d’une manière inquiétante lorsqu’on lui fit part de la défection de la ville. Il s’y rendit de toute urgence avec une légion et plusieurs corps de cavaliers. Quand il se présenta à la tête de ses troupes, la garnison ouvrit les portes du camp et se soumit, légions impériales comprises, au grand soulagement du malheureux Empereur gaulois, toujours en proie au désarroi à l’idée d’affronter des forces romaines. Postumus accorda volontiers son pardon aux mutins, à la grande fureur de ses officiers qui se réjouissaient déjà à l’idée de piller la ville.

-Il n’en est pas question ! tonna-t-il. Comment pouvez-vous souhaiter de mettre à sac une ville où vous avez vécu, dans laquelle vous avez des amis ! Ils se sont rendus sans combat. Nous resterons ici sans violences !

Marcia le rejoignit le soir même et ils s’installèrent sommairement dans l’ancien prétoire, un peu à l’abandon. Postumus était fatigué mais, avant de se reposer, il tint à tenir une réunion d’état-major pour fixer le programme des prochains jours et leur départ pour la Belgica. La réunion fût brève, Postumus se contentant de donner ses ordres. Il se retira dans son domaine privé où Marcia l’attendait et s’arrêta dans le tablinum. Les couloirs étaient déserts. Il lui sembla que des pas se rapprochaient. Il sortit pensant que Marcia le cherchait, et se trouva devant trois hommes armés, l’épée haute. Il était désarmé. Il cria : « A la Garde  ! » avant de mourir, transpercé de coups. Ses assassins, enjambant son corps, se précipitèrent pour compléter leur mission en recherchant sa femme. Ils approchaient de la chambre de l’impératrice quand ils se sentirent suivis. Ils n’eurent pas le temps de se retourner que l’un succombait déjà et que les deux autres se trouvaient immobilisés, les bras tordus dans le dos, leurs épées tombant sur le sol dans un fracas métallique. 

-Qui t’envoie ? Parle ! demanda un voix glacée.

Le premier ne répondant pas, il fut retourné et éventré sans pitié. Ses intestins d’un blanc nacré se répandirent sur le dallage alors qu’un hurlement de douleur retentissait sous la voûte de pierre.

-Parle, dit la même voix au second.

-C’est Lelianus ! répondit l’homme terrorisé en bégayant.

Il eût la gorge tranchée par Eporedoric tandis qu’Orgetoric  se précipitait dans la chambre de Marcia où il la trouva debout, une épée nue à la main.

-Domina, Auguste est mort, assassiné. Il ne faut pas t’attarder ici car ses meurtriers voulaient aussi te tuer. Viens avec nous, tu seras à l’abri.

-Je resterai auprès du corps de mon mari. Va chercher des gardes sûrs Orgetoric, nous avons un peu de temps. Où est passé le personnel ?

-Il n’y a plus personne.

Ils transportèrent Postumus dans la chambre de Marcia, puis Orgetoric partit chercher ses hommes. Glacée de rage, le cœur broyé, Marcia contemplait le visage de son mari, serein et figé, comme une statue de marbre. Les rides et les boursouflures de l’âge s’étaient lissées, il paraissait rajeuni, et aussi imposant que lorsqu’il défilait à la tête de son armée. « Tu es parti pour ces chevauchées inconnues dont l’on ne revient pas sans avoir pu me dire adieu, sans un dernier regard. Tu as accompli ton destin sans jamais faillir, ta mort est stupide et injustifiée, mon cher époux. Je reste seule avec un lourd fardeau ! Que me conseilles-tu ? Dois-je renoncer ? Ce serait donner raison à tes ennemis, à ton assassin ! Je poursuivrai donc notre oeuvre et je vaincrai. Ton honneur ne sera pas sali, je veillerai sur ta mémoire, je te le promets, ne crains rien. Je te renouvelle aussi la promesse que je t’ai faite. Je saurai m’effacer lorsque l’heure en sera venue. Repose en paix. »

Orgetoric revint avec ses fidèles qui furent disposés aux points-clés de l’appartement impérial. Personne ne se présenta de la nuit devant les portes bien gardées. A l’aube, Marcia se prépara avec l’aide de ses serviteurs qui la veille, sur son ordre, avaient été envoyés préparer ses voitures et ses affaires pour un départ matinal. Elle fit disposer par ses deux fidèles Alamans Postumus sur une civière et transporter dans sa voiture personnelle où un cercueil doublé de plomb avait été secrètement emmené, puis rejoignit la Via Prétoria et annonça que le départ se ferait selon les ordres donnés la veille. Elle ajouta que Lelianus voyagerait à ses côtés et que Vindulus, secondé par Victorinus, prendrait la tête de la troupe. Elle ajouta que c’était Postumus, légèrement indisposé, qui en avait décidé ainsi. Lelianus se détacha comme à regret de sa place en tête de sa légion et vint se ranger lentement contre la voiture impériale, encadré par les Alamans. Marcia était à cheval. Le cortège s’ébranla, Aigles portées haut, drapeaux de la cavalerie rouges et frangés d’or se détachant sur le ciel très pur.

Lelianus ne parvint pas à l’étape. Marcia annonça qu’il avait rejoint une nouvelle affectation. Personne ne demanda de précisions. L’impératrice avait préféré la discrétion car une sentence publique aurait pu créer des perturbations inopportunes. Le mystère de cette disparition pèserait davantage sur ceux qui pouvaient être compromis dans l’assassinat de Postumus qu’une condamnation peut-être jugée arbitraire car il y avait peu de preuves pour étayer l’accusation. Les complices regarderaient longtemps autour d’eux dans la crainte qu’un même sort les attende et préféreraient redoubler de zèle, pour faire croire à leur constante loyauté.

A l’arrivée à Colonia, de mauvaises nouvelles les attendaient. Les Francs avaient rompu la trêve et s’apprêtaient à envahir la Belgica. L ’assaut était imminent, les troupes regroupées s’avançaient déjà en une masse innombrable. Marcia entretenait toujours la fiction d’un Postumus malade, soigné dans sa voiture. Les observateurs envoyés aux renseignements avaient situé les hordes d’invasion. Elles s’avançaient à découvert dans une longue plaine bordée de collines s’élevant au-dessus d’une dépression infestée de tourbières. « Voici le plan de Postumus  » annonça l’impératrice, puis elle ordonna à deux cohortes de se tenir à mi-pente d’une de ces collines, comme inconscientes de l’arrivée des Barbares. Elles devraient, dès qu’elles seraient repérées, opérer une retraite précipitée comme si elles prenaient la fuite. Le gros de l’armée serait caché derrière la colline d’en face, la cavalerie en embuscade sur le côté boisé qui faisait face à celui par lequel était attendue l’armée ennemie. La manœuvre de mise en place se ferait de nuit, dans le plus grand silence. Au petit jour, les hordes barbares, après avoir levé leur camp, avançaient en rangs serrés et désordonnés dans le fond de la vallée. Dès que leurs guetteurs aperçurent les cohortes mises en appât, elles dévièrent de leur route et se dirigèrent dans la dépression au pied de la colline pour la prendre d’assaut et poursuivre les Romains en déroute. Ils partirent au grand galop, assoiffés de victoire, hurlant, mi-dressés sur leurs montures et brandissant leurs longues épées. Leur fougue les fit pénétrer trop en avant dans les terres inondées sans qu’ils réalisent le danger. Les premiers à sentir leurs montures s’enfoncer dans le sol mouvant voulurent faire demi-tour mais ils étaient pressés par les nouveaux arrivants qui s’écrasaient sur eux. La charge tournait à la pagaille. Certains voulurent éviter le piège en se détournant vers le côté boisé resté libre ou la colline d’en face. Des bois, sortirent alors les corps de la cavalerie romaine qui leur barraient la route. De la colline, l’armée romaine en ordre de bataille descendit pour les accueillir. Les Barbares, empêtrés dans un désordre tournant à la déroute, se firent tailler en pièces tout en n’offrant qu’une défense brouillonne et leur nombre, loin de les servir, ne les rendit que plus vulnérables aux javelots et aux épées des Romains qui tailladaient sans merci dans leurs rangs. Ceux des Barbares qui n’avaient pas atteint le champ de bataille préférèrent fuir en désordre en bousculant leurs chariots qui les suivaient, poursuivis par les cavaliers mis en réserve. Il y eut beaucoup de morts et de prisonniers. La victoire était totale. Marcia avait suivi  le déroulement des combats à cheval au sommet de la  hauteur où s’était massée l’armée, la voiture mortuaire à ses côtés. Lorsque le soir tomba sur le théâtre des combats, l’armée romaine regroupée demanda à grands cris à acclamer son empereur victorieux. Marcia découvrit le cercueil de Postumus et s’écria devant ses troupes médusées :

-Votre Empereur est mort. Il a été tué hier par un traître, mais son esprit m’a guidé et m’a inspiré ce plan qui nous a conduit à la victoire.

Un grand cri retentit reprit par des milliers de poitrines :

-Vive Marcia Victoria ! Vive notre Augusta !

Pour la première fois, une femme devenait Empereur (note : c'est authentique). Victoria était un beau nom ! Marcia en fût fière. Elle était elle-même étonnée de la rapidité avec laquelle elle avait élaboré son plan de guerre et du succès qui avait suivi, et se dit que Postumus avait réellement dû l’inspirer. Les funérailles de Postumus, Empereur de Gaule, furent grandioses. Il fut incinéré et ses cendres furent recueillies dans une urne de bronze placée à l’entrée de Colonia, sous un Arc de triomphe offert par les habitants reconnaissants.

22.06.2007

chapitre 25 - Augusta Trevorum

Postumus avait envoyé un courrier à Marcia lui demandant de le rejoindre à Augusta Trevorum. Il avait décidé en effet d’installer sa capitale dans cette ville, Mongotiacum étant trop excentrée. Il était en train de réorganiser complètement le dispositif de défense de la frontière. Il était temps d’abandonner le concept dépassé du limes, muni de troupes étirées tout au long de la ligne de démarcation entre le monde romain et la Germanie. C ’était une stratégie qui avait été efficace lorsque Rome était invincible mais elle visait plus à délimiter une ligne infranchissable théorique qu’à en garantir la sécurité. Les temps avaient changé ! Les Barbares, en prenant de l’audace, avaient – hélas ! –pu constater la fragilité du dispositif à plusieurs reprises. Aussi fallait-il revoir complètement la stratégie qui devait devenir beaucoup plus performante dans la riposte. L’armée, au lieu d’être déployée en première ligne, serait regroupée dans des garnisons en deuxième zone, prête à intervenir sur les endroits menacés en force. Pour rendre plus efficace et rapide la réaction, Postumus renforça notamment la cavalerie, les légions de fantassins étant naturellement d’un maniement plus lent. Il disposait d’un trésor de guerre important, d’autant plus que les impôts impériaux n’étaient plus reversés à Rome. Il en profita pour incorporer un fort contingent de soldats étrangers qui, bien payés, affluèrent. Les Alamans allaient grossir les corps auxiliaires opposés aux Francs, et vice-versa.

Mongotiacum vit l’Empereur et une grande partie de l’armée quitter la ville avec beaucoup de dépit. L’armée avait fait la richesse de la cité. De ville impériale, elle se retrouvait petite garnison insignifiante. En revanche, Augusta Trevorum fit un accueil triomphal à l’Empereur qui l’avait choisie comme capitale.

Marcia organisa avec méthode les services impériaux. Domitius et les autres hauts fonctionnaires nommés par elle rejoignirent la nouvelle capitale pour y administrer l’empire de Gaule : services fiscaux, service de la monnaie – qui ne serait plus frappée que dans la capitale – services des ponts et chaussées pour l’entretien et la sécurité des routes, services de police, service des courriers… Postumus se réservant uniquement le domaine militaire, elle avait la haute main sur l’administration. La prospérité revenait avec une monnaie réévaluée de solidi d’or, de pièces d’argent et de bronze de bon aloi qui rassurait le commerce et décourageait les épargnants de cacher leurs liquidités pour des temps meilleurs. La sécurité était assurée. On circulait sur les voies sans crainte d’exactions et les milices, bien encadrées, maintenaient une sécurité urbaine satisfaisante. Les zones sinistrées s’étaient vues exonérées d’impôt foncier et le Génie militaire avait encadré les prisonniers qui avaient reconstruit les remparts et les ouvrages d’art endommagés. Malheureusement la sécession de la Gaule avait fortement pénalisé ses exportations et son commerce en la privant de nombreux débouchés. L’Italie – naturellement – ne se fournissait plus en Gaule et la province Narbonnaise avait considérablement ralenti ses échanges qui se faisaient surtout à base de troc. Certes l’étain de Britannia, le cuivre et le fer gaulois restaient indispensables, mais on ne recherchait plus les vins, les tissus, les poteries, les bijoux de Gaule, qui étaient boudés sur le marché extérieur. Les relations commerciales de la Gaule avec les autres provinces méditerranéens, mis à part l’Hispania, s’étaient de ce fait raréfiées. Heureusement, le marché intérieur avait repris suffisamment de vigueur pour entretenir malgré tout une certaine reprise économique. Mais on était loin de l’euphorie des jours heureux où l’on pouvait acheter et vendre dans tout le monde romain, ce qui offrait les conditions idéales à une croissance économique vigoureuse grâce à la  monnaie unique, des transports sûrs et rapides, les besoins croissants de populations toujours plus prospères... « Marcus avait vu juste, le monde a bien changé, et l’âge d’or s’est dissipé dans les soucis constants d’un avenir incertain ! » se disait Marcia. « Avons-nous su apprécier à sa juste valeur la prospérité et la facilité de ces temps bénis ? Quand notre pays retrouvera-t-il un tel bien-être, s’il le retrouve un jour ? »

Postumus se sentait écartelé. Il appréciait de pouvoir mettre sans contraintes ses nouvelles idées stratégiques en œuvre, il était sensible aux honneurs dus à son rang… pourtant, au fond de lui, il était malheureux. Comme un voleur qui aurait le sens de la propriété et jouirait avec remords des produits de ses larcins, il lui semblait avoir usurpé sa pourpre et avoir trahi son pays et son honneur de soldat.

-Postumus ! Combien de généraux se sont vus offrir la magistrature suprême par leur troupes ? Tu as des précédents ! le rassurait Marcia. Alors pourquoi tant de scrupules ?

-Mais il y a un Empereur à Rome ! J’ai appris que Gallien veut envoyer ses légions contre moi. Je ne pourrais jamais me battre contre les Aigles romaines ! Je les vénère, je les respecte, ce sont mes dieux ! Elles ont toujours représenté ma seule raison de me battre !

Marcia comprenait son mari mais, plus pragmatique, elle savait aussi que sans eux, la Gaule serait à nouveau envahie et refusait cette idée.

-Gallien n’est pas de force à maintenir le monde romain sous sa coupe ! Il a bien reconnu Odenath, le roi de Palmyre qui a repoussé les Perses sur l’Euphrate, comme dux et imperator. Pourquoi ne te reconnaîtrait-il pas toi aussi comme celui qui a repoussé les Francs et les Alamans ?

-Palmyre et la Syrie sont loin. Je suis un mauvais exemple pour les autres provinces. L’Hispania est tentée de nous rejoindre, la Britannia s’est mise sous notre contrôle. Comment veux-tu que Gallien l’accepte ? C’est le début d’un démantèlement de l’Empire. Avons-nous raison de persister à faire sécession ? Ne devrais-je pas aller à Rome faire allégeance ?

-Tu voudrais reprendre pension à la prison Mamertine ? Rome ne te réussit guère et cette fois, tu y perdrais vraisemblablement la vie. Non, Postumus, tu fais ton devoir ici. Lorsque le temps sera venu de rendre le pouvoir à Rome, c’est moi la première qui te dirai de le faire.

-C’est vrai Marcia ? Tu me le promets ? Je me demandais si le pouvoir ne te grisait pas, si tu comprendrais mes réticences. A vrai dire, je ne sais pas si je suis honnête ou indigne de mon rôle.

-Tes scrupules t’honorent, mon cher époux. Ils sont dignes du soldat que tu es, mais prématurés. Mets toute ton énergie à remplir le rôle qui t’échoit.

-Très bien. Je ferai tout pour maintenir les Barbares dans leurs territoires, mais qu’on ne me demande pas de prendre les armes contre Rome !

Après une longue journée passée à contrôler les rapports des différents services de l’Empire, Marcia, un peu lasse, se préparait à regagner ses appartements quand un planton lui annonça l’arrivée d’un émissaire secret. Elle faillit renvoyer l’audience au lendemain, puis se résolut dans un sursaut d’énergie à le recevoir. Elle reconnut immédiatement Maximus dans l’envoyé mystérieux.

-Pourquoi te présenter en secret ? Rien ne nous sépare en ce moment, nos rapports sont cordiaux. Mais je suis heureuse de cette rencontre.

- Je viens pour une visite privée. J’ai le regret de te dire que Sabina est mourante, elle serait heureuse de te revoir ! Serait-ce une demande insolite que de te demander de m’accompagner ?

-Sabina ! Que lui arrive-t-il ? Elle est encore si jeune !

-Il y a déjà quelques mois qu’elle décline sans qu’aucune médecine n’arrive à lui redonner des forces. Maintenant, elle souffre beaucoup. Elle est courageuse mais j’ai peur que ses jours ne soient comptés.

-Comment faire pour t’accompagner discrètement ?

-Habille-toi comme une femme de mon peuple et suis-moi dans le chariot que j’ai préparé. Partons au plus vite.

-Il faut que je prévienne Postumus. Il ne m’empêchera pas de revoir notre fille mais il doit savoir où je vais.

Marcia s’en alla, munie d’un sauf-conduit de la main de Postumus et cachée dans des voiles, au fond du chariot alaman. La route lui parut bien longue. Dès la frontière passée, ils empruntèrent des routes qui avaient été des voies romaines et se ressentaient d’un entretien sommaire ou inexistant. Le chariot cahotait, tressautait dans des ornières remplies d’eau stagnante. La campagne, par contre était bien cultivée. Les troupeaux paissaient paisiblement une herbe grasse, surveillés par de jeunes bergers blonds et presque nus. Les maisons paysannes, sommairement entretenues témoignaient par le panache de fumée qui sortaient de leurs toits d’une présence d’agriculteurs habiles – s’ils n’étaient pas encore assez sédentarisés pour prendre vraiment soin de leur maison.

Maximus s’était fixé dans l’ancien camp de Vicus Aurel. L’ordonnance rigoureuse des camps romains avait cédé le pas à la fantaisie anarchique des camps barbares. Cochons et poules cherchaient leur pitance dans la boue de la via principalis. Les guerriers occupaient, avec leur famille, les anciens logements des légionnaires. Une garde efficace filtrait les entrées et assurait la sécurité du camp. Maximus fit franchir rapidement à son escorte le dernier mille le séparant de son palais qui occupait l’ancien prétoire. De nombreux serviteurs déambulaient dans les couloirs éclairés par des torches fuligineuses et jonchés d’herbes fraîchement coupées. Marcia entra dans la chambre de Sabina. Sa fille était couchée sur un lit garni de coussins d’où une couverture de fourrure avait glissé, la découvrant vêtue d’un longue tunique blanche qui dissimulait à peine sa maigreur squelettique. Qu’était devenue la jeune fille mince et sculpturale, la mère épanouie entrevue lors du traité ? Gisait sur cette couche une vieille femme épuisée, transpirante et haletante, que la mort guettait.

-Mon enfant chérie, il y a si longtemps... soupira Marcia, bouleversée.

-Ma vie arrive à son terme, Mère, je le sais. Je suis heureuse que tu sois venue. Donne-moi ta main.

Un long silence suivit ces mots prononcés d’un voix faible.

-J’ai vécu selon ma volonté, reprit enfin Sabina, et je ne regrette rien. J’ai peut-être trop attendu de l’amour humain, mais l’amour de Dieu m’a comblée. J’ai créé une église, avec ses prêtres, ses fidèles, ses églises. J’ai eu trois enfants, le savais-tu ? Mon fils est mort, mais mes filles sont baptisées, elles continueront mon oeuvre là où elles vivront. Mon aînée, Clotilde doit épouser un prince Burgonde. Tu es impératrice, je suis reine Quelle réussite pour notre famille, n’est-ce pas ? dit-elle avec un demi-sourire. J’espère, Mère, que tu viendras toi aussi à connaître le vrai Dieu, celui que je vais rejoindre bientôt – s’il m’en juge digne.

Marcia ne savait quoi dire, d’ailleurs sa fille n’attendait pas de réponse. La mère regardait ce qu’était devenu son enfant, en silence, le cœur serré. Les mains maigres qu’elle serrait étaient déjà froides comme la mort.

-N’as-tu rien à me dire pour ton père, pour ta sœur ? demanda-t-elle enfin.

-Je prierai pour eux.

-Ne puis-je rien faire pour tes enfants, mes petites-filles ?

-Dieu y pourvoira.

-T’est-il arrivé de raisonner sans tourner toujours les yeux vers le ciel ?

-Oui, mais j’ai chaque fois été déçue.

- Pourtant ton mari t’aime. Il est bouleversé par ton état. Il est venu me chercher et m’aurait enlevée si j’avais fait mine de ne pas vouloir venir.

Sabina regardait sa mère avec une lueur de bonheur et de doute dans le regard.

-Tu dois lui parler, continua Marcia. Tu l’as écarté croyant qu’il ne t’aimait pas assez. N’est-ce pas un péché de repousser ceux qui vous aiment ?

Lorsque Sabina mourut, quelques heures plus tard, son mari se tenait à ses côtés. Elle lui adressa un dernier regard, lumineux de tendresse et d’amour, retrouvant comme par miracle un air de jeunesse. Marcia vit ses petites-filles qui la saluèrent gentiment comme l’étrangère qu’elle était pour elles. Clotilde, l’aînée, était une belle adolescente, longue et fine, avec une lourde tresse d’or qui lui tombait sur les reins. Elle était souriante et sûre d’elle. La cadette ressemblait à son grand-père, Lucius, dont elle avait hérité les yeux gris, le menton un peu fort et la mâchoire carrée. Elle était loin d’avoir la beauté rayonnante de sa sœur, mais ses yeux inquisiteurs pétillaient d’intelligence. Marcia les regarda longuement pour graver leurs traits dans sa mémoire, se doutant qu’elle ne les reverrait sans doute jamais. Sa fille avait emporté avec elle l’histoire de sa vie et ce peuple étranger l’avait à jamais éloignée des siens. Ses filles seraient coupées d’une partie de leurs racines et d’un pays, la Gaule , qu’elles ne connaîtraient probablement pas. Leur grand-mère en était profondément attristée. Il était bien superflu de leur parler de Marcellicus, de la Magna qui coulait au pied des terres que leurs ancêtres avaient cultivées depuis des temps immémoriaux, des arbres et des prés, des forêts et des champs, de tout ce qui avaient forgé leurs traditions, leur façon de vivre et de penser.

L’avenir apporterait à ces enfants son lot de joies et de peines, de réussites ou d’échecs, mais elle-même n’en saurait rien et ne pourrait ni les conseiller, ni les consoler. Elles étaient et resteraient des étrangères. Elle effleura d’un baiser rapide leurs joues fraîches et lisses et partit rapidement pour cacher ses larmes.

21.06.2007

chapitre 24 - fin

Les jumeaux, tout en ressemblant beaucoup de par leur stature, leur démarche et leur allure générale, étaient de caractère très différent. Autant Orgotoric était gai, extraverti, porté à rire de tout et de rien, autant Eporedoric était sérieux, réfléchi et peu expansif. Il regardait, jugeait et se taisait. Aussi Marcia fut-elle très étonnée lorsqu’elle le vit un jour entrer en trombe dans l’atrium de la villa de Marcellicus, hors de lui.

-Domina, c’est une honte, un crime impardonnable !

-Que se passe-t-il ?

-Je viens de retrouver Annicia sanglante sur le bord d’une allée.

-Un accident ?

-Un meurtre, ou presque ! Elle a été lapidée !

-Non ! cria Marcia bouleversée, ce n’est pas possible ! Amène-la vite. Qu’on la soigne ! Puppa, apporte ma mallette de médicaments. Viens Eporedoric. Nous allons l’examiner.

Annicia présentait des marques de coups, dont l’un sur la tête, ce qui avait causé son évanouissement. Elle ouvrit les yeux et Marcia soupira, rassurée. Elle s’endormit après avoir été transportée dans une chambre.

-Mais que s’est-il passé, demanda Marcia, sais-tu quelque chose, Puppa ?

-Oh Domina ! J’ai tellement honte !

-Honte de quoi ? Mais parle ! Ce n’est pas toi qui l’as frappée ?

-Bien sûr, mais...

-Mais qu’est-il arrivé ? Qui en veut à cette fille qui nous a tous sauvés de la peste, qui vous soigne, accouche les femmes ?

-Et bien justement, c’est à cause de ça !

-C’est parce qu’elle fait le bien qu’elle a été agressée !

-C’est presque ça, Domina, certains Chrétiens l’accusent d’être la femme du Diable… Seul Dieu peut guérir or elle est païenne et druidesse. Valerius a voulu l’empêcher de nous soigner, l’éloigner de nous. Mais elle a guéri sa filleule qui se mourait d’un diarrhée, alors il a été furieux et...

-Et quoi ?

-Il lui a jeté une petite pierre pour lui faire peur, la chasser comme un chien galeux, mais les autres ont continué, très excités, avec des pierres de plus en plus grosses. Elle est tombée… Si Eporedoric n’était pas arrivé...

-Et toi ? Tu ne pouvais rien  faire ? Tu n’es qu’une idiote !

Marcia était pâle de rage. Elle convoqua  le groupe des chrétiens et Valerius.

-Je connais votre religion ! Elle dit : aime ton prochain comme toi-même ! Et vous avez lapidé une jeune femme ! Très bien, puisqu’il en est ainsi, vous allez tous prendre des pierres et vous les jeter les uns sur les autres puisque c’est votre manière d’aimer !

Valerius et ses fidèles restaient figés et muets.

-Vous êtes tous sourds ? cria Marcia. Avez-vous entendu ce que j’ai dit ?

Devant la foule, toujours  hébétée, Marcia devint enragée.

-Vous étiez beaucoup plus décidés lorsqu’il s’agissait de vous en prendre à une femme seule !

-Domina, elle n’est pas seule, le Diable est avec elle, dit Valerius en relevant la tête.

-Ne dit-on pas dans vos écriture que le bon arbre se reconnaît à ses fruits ? Que connaissez-vous de cette femme ? Elle ne vous a fait que du bien. Elle nous a sauvés tous de la peste.

-Certainement en invoquant Lucifer.

-En tuant les rats, imbécile ! Et si les rats sont l’incarnation des puissances du mal, elle a permis de les exterminer. Elle vous a aussi sauvés de la persécution en m’annonçant la visite de la Milice. C ’est grâce à elle que nous avons transformé la chapelle en infirmerie.

-Elle voulait détruire la chapelle ! D’ailleurs, nous ne voulions pas sa mort, mais seulement la chasser comme un chien galeux.

-Valerius, je ne te savais pas aussi méchant et stupide ! Je te chasse de mon domaine. Crois-moi, ce n’est pas l’envie qui me manque de te faire passer en jugement et de te faire condamner. Mais ce serait injuste pour les autres Chrétiens, ceux qui sont des justes et souffrent de persécutions. J’en parlerai à ton évêque, c’est lui qui te punira comme il l’entendra. Quant à vous, Chrétiens de Marcellicus, je vous condamne en bloc. Vous êtes tous coupables d’injustice, de cruauté, et presque d’assassinat. En réparation, vous paierez le maître que je vais faire venir pour instruire les enfants de la forêt, vous lui apporterez de quoi le nourrir et vous entretiendrez les locaux de l’école pendant tout le temps que je jugerai nécessaire. Et réjouissez-vous d’une punition aussi clémente ! Dispersez vous ! Vous êtes l’ivraie et non le bon grain, j’ai honte pour vous !

Revenue chez elle Marcia demanda à Puppa pourquoi elle n’avait jamais rien dit, ni à elle, ni à Prisca, de l’ostracisme dont était victime Annicia.

-Je me fais vieille, Domina, je n’osais pas.

-Tu avais peur de cet épouvantail de Valerius, ma pauvre Puppa, tu me déçois. Tu as pourtant connu avec moi bien d’autres aventures ! Pourquoi es-tu devenue si pusillanime ?

-Mon fils voudrait être pasteur, Valerius l’instruisait...

-Qu’il change vite de maître s’il veut devenir un bon pasteur ! Mais tu vois Puppa, il ne faut sous aucun prétexte accepter l’injustice.

-Tu es maintenant Augusta, pouvais-je t’ennuyer avec ces histoires ?

-Ce sont de mauvaises excuses ! Tu n’aimes pas Annicia, n’est-ce pas ?

-Elle me fait peur !

-Aurais-tu quelque chose à cacher qu’elle aurait deviné ?

-Domina, s’écria soudain Puppa en éclatant en sanglots, il faut que je t’avoue. Je t’ai suivie un jour. Je sais maintenant que la grotte a un secret. Annicia m’a vue et elle a promis de me tuer si je parlais.

-Oublie ce que tu as vu ou c’est moi qui te tuerais ! dit Marcia d’une voix glacée. Ainsi, c’est toi qui l’as désignée comme sorcière, n’est-ce pas ? Toi qui as parlé de sorcellerie ! Toi qui leur as monté la tête, qui les as excités contre elle ! Tu n’es qu’une misérable ! Ta faute efface tes années de dévouement et de loyauté. Je n’aurai jamais plus confiance en toi !

-Tue-moi, Domina ! Ton secret partira avec moi et tu me pardonneras.

-Je devrais le faire, mais je ne peux pas. Jure-moi sur ton salut éternel que tu ne parleras à personne du secret que tu as découvert et que tu protégeras Annicia, au lieu de chercher à lui nuire.

-Je te le jure !

-Tu partiras à Lugdunum où tu vivras désormais. Je ne peux plus te voir !

Puppa partit en sanglotant. Sa maîtresse avait raison ! Elle avait été haineuse et réellement souhaité la mort d’Annicia. Elle était punie. Mais qu’allait-elle devenir loin de Marcellicus ? Elle serait seule, abandonnée de tous. Elle descendit machinalement vers la Magna qui scintillait, indifférente et lisse, arriva hors d’haleine sur les quais déserts et se pencha, hypnotisée par les reflets qui miroitaient à la surface de la rivière. Un vertige lui fit fermer les yeux. Elle glissa, bascula et l’eau se referma sans bruit sur le corps lourd qui ne se défendait pas. Son cadavre fut retrouvé le lendemain dans les herbes de la rive. Elle fut enterrée dans la nécropole de Marcellicus – qu’elle ne quitterait pas.

Annicia se remettait lentement du traumatisme dû à sa chute, qui ne lui laisserait aucune séquelle. Elle trouvait souvent à son chevet un joli bouquet frais cueilli.

-C’est une parente qui t’apporte de si jolies fleurs ? demanda Marcia.

Annicia rougit mais elle était trop directe pour dissimuler :

-Non Domina. C’est Eporedoric.

-Ma chère enfant, c’est parait-il un grand sentimental. Alors ne te moque pas de lui ! Je l’aime beaucoup et je n’aimerais pas le voir déçu.

-Mais Domina, moi aussi, je l’aime beaucoup  !

-Alors tout est pour le mieux, s’exclama Marcia en riant. 

En effet, elle assista peu après à leur mariage célébré selon les rites celtes, au milieu des chansons et des rires. Malheureusement, elle riait beaucoup moins quand elle demanda à l’évêque de Lugdunum de venir la voir. Il écouta gravement ses doléances qui lui causèrent une grande émotion.

-Valerius avait toute ma confiance. Quel gâchis de transformer les paroles d’amour de l’Evangile en ferment de haine ! Il faudra qu’il fasse pénitence et comprenne ses erreurs. Je t’enverrai un nouveau pasteur qui saura ramener la concorde dans ton domaine. Mais, Domina, j’ai de graves soucis ! A Lugdunum, tu fais régner la tolérance religieuse mais l’évêque Denys a été martyrisé à Lutecia, il y a quelques années, sous le règne de l’Empereur Decius, de même que l’évêque Saturnin, à Tolosa, tu t’en souviens ? Tu y as mis bon ordre. Depuis que tu es au pouvoir, il n’y a plus d’emprisonnements, ni d’exécutions arbitraires, Dieu en soit remercié. Mais mes frères subissent, de la part des autorités, des brimades de toutes sortes. Ils sont molestés par des voyous sans qu’il y ait intervention des milices qui laissent faire, les lieux de cultes et les cimetières sont profanés sans qu’aucune suite ne soit donnée aux plaintes. Le malaise s’amplifie ! Les tourmenteurs disent obéir aux ordres de l’Empereur Gallien qui a interdit le culte chrétien sous peine de mort. Allons-nous retomber dans la clandestinité pour sauver notre foi ?

-Tu as bien fait de m’avertir. J’y mettrai bon ordre. Le pouvoir est une charge bien lourde, tu sais, et  il ne donne pas à ceux qui l’exercent une idée très valorisante de la nature humaine…

-Je prierai, Domina, pour que Dieu te donne la force d’agir pour le bien de tous.

20.06.2007

chapitre 24 - la reconquête

Le départ de Postumus avait été sciemment programmé pour permettre au fils de Gallien, le César Salonius, de reprendre la Gaule en mains et de faire rentrer les impôts illégalement détenus par la province révoltée. Basé à Colonia Agripina – après le départ de Postumus – dans le but d’arrêter les Francs, Salonius, derrière les murs de la ville,  regarda les Barbares déferler en Gaule. Son incapacité à assurer la sécurité de la frontière mit cruellement en évidence l’impuissance du pouvoir romain. Rome venait de détruire le travail de plusieurs années de diplomatie, de vigilance et de reconstruction.

Rejoint par les émissaires de Marcia, Postumus regagna – de son propre chef – le poste de commandement dont on avait voulu l’écarter. Au vu des rapports qui l’attendaient, il rejoignit à bride abattue la Germanie batave et envahit les terres franques dégarnies par le départ des troupes d’invasion. S’enfonçant en zone ennemie, il pilla, razzia, rançonna, fit des prisonniers, brûla et saccagea. Puis, ayant amassé un énorme butin dont il promit leur part à ses troupes, il suivit la route des envahisseurs, massacrant sans pitié les retardataires qui s’attardaient à saccager les territoires envahis. Sa poursuite vengeresse lui faisait serrer de plus en plus près les hordes d’invasion qui s’enlisaient dans l’ivresse du pillage. Arrivé aux limites de l’Aquitania, il s’arrêta et avertit les troupes de l’Hispania de poursuivre la destruction des envahisseurs. Malheureusement, les premiers éléments des bandes franques avaient déjà détruit la ville de Tarragone.

-Comment n’ont-ils pas été capables de mieux défendre leur ville ? tonna Postumus furieux. Leurs portes n’étaient même pas fermées à l’arrivée des Francs ! Ils sont complètement inconscients ! Par qui sont-ils commandés pour être aussi vulnérables ?

Le péril étant conjuré, Postumus regagna – sans hâte – sa vieille base de Mongotiacum, en étalant tout au long du parcours ses trophées de victoire : chariots remplis de butin, prisonniers enchaînés, armes saisies, chevaux, bœufs, troupeaux... Sa réception fut un triomphe ! Arcs fleuris à la gloire du vainqueur, foule en délire clamant sa joie, fleurs jetées sous ses pas... Aux portes de la ville militaire, ses généraux l’attendaient, légions alignées présentant les armes. Le général le plus ancien en grade se posta au milieu de la voie et l’apostropha :

-Gloire à Postumus, notre Empereur glorieux et victorieux !

Postumus fit à sa troupe le signal de l’arrêt.

-Que dis-tu Brunnus Celtillus ?

-Tu es notre Auguste, nous t’avons choisi. La pourpre te revient de droit puisque tu es le seul à pouvoir vaincre nos ennemis.

Et l’armée toute entière se mit à crier :

-Vive l’Empereur ! Longue vie à Auguste !

-J’ai appris pourtant que César Salonius était installé à Colonia Agripina...

-Il est mort, Auguste. Nos troupes ne voulaient plus de ce fantoche qui a laissé les Francs nous envahir. Rome nous a trahis ! Nous nous passerons de Rome. Nous nous battrons sans elle contre les Barbares, derrière toi.

Postumus, majestueusement, leva la main droite, Brunnus Celtillus s’effaça et le nouvel Empereur à la tête de ses troupes fit son entrée dans Mongotiacum.

Naturellement, la pourpre ne laissait pas Postumus indifférent. Mais ses déboires l’avaient assagi. Il préféra demander à Marcia de le rejoindre avant de prendre une position marquée. A sa grande surprise, sa femme, qu’il aurait crue plus circonspecte, le félicita du sort qui le rendait maître de la Gaule.

-La prédiction d’Annarca se réalise ! dit-elle. Elle m’avait dit que je serai impératrice – pour le plus grand bien de la Gaule. Tu es le seul à savoir protéger notre pays des poussées barbares, le seul à l’avoir sauvé à plusieurs reprises. Il est juste que tu sois enfin libre d’organiser sa défense, sans dépendre d’intérêts contradictoires et néfastes. Accepte sans réticence la reconnaissance de ta compétence !

Postumus se coiffa, lors d’une cérémonie solennelle, de la couronne de lauriers de l’Imperator César Augustus. Il en fût fier et ému mais, en même temps, un sentiment de précarité – et presque de culpabilité – lui faisait douter de la valeur de sa dignité. Confusément, il aurait préféré rester le général victorieux d’une Rome forte et incontournable. La Belgica , l’Aquitannia et la Britannia lui firent allégeance mais l’Hispania – qu’il avait laissée se défendre seule contre des Francs – répondit évasivement à ses émissaires et resta dans le giron romain.

L’empereur Valerien mourut en captivité tandis que ses troupes, réduites en esclavage, construisaient les villes sassanides sous le fouet de leurs gardiens perses. Les Alamans, rendus hardis par les récentes défaites romaines, envahirent le Nord de l’Italie et Gallien dût rentrer en hâte d’Orient pour les combattre. Il réussit à les défaire à  Milan, mais désormais l’Italie n’était plus un sanctuaire inviolé et les Barbares ne l’oublieraient pas.

Marcia, devenue impératrice, ne pouvait plus assumer ses fonctions de gouverneur. Elle nomma Lucterius à ce poste, ce qui comblait ses ambitions. Il avait la compétence et la capacité de travail nécessaire pour assumer parfaitement ces fonctions – avec l’aide de Prisca qui entendait bien ne pas être oubliée. Suite à cette décision, Marcia eut droit aux récriminations insidieuses mais persistantes de Domitius, qui considérait que l’aide qu’il avait apportée à sa cousine, en plus de son âge et son expérience de l’administration auraient dû lui valoir ce poste.

-Domitius, finit par répondre Marcia, je ne t’ai jamais parlé des dossiers secrets de Caïus Martinus, mais sais-tu que l’un d’eux te concernait ?

-Ce vieux vautour ! Il avait gardé une trace de cette peccadille !

-Peccadille ou non, tu as payé pour qu’elle ne soit pas révélée...

Domitius rougit violemment et contint sa rage, avec un regard mauvais.

-Ne crois pas, mon cher, qu’il est dans mes intentions de t’en tenir rigueur. Je te citais simplement le fait. Comme tu le sais, ces archives seront accessibles au grand public sur simple incident arrivant à l’un des miens. Tu n’en étais pas informé ? J’avais sans doute jugé inutile de te le dire, sachant bien ne rien avoir à redouter de ta part. Mais, pour en revenir à ton avenir, j’ai un projet susceptible d’utiliser pleinement tes excellentes capacités. Que dirais-tu de devenir curateur général des Impôts pour tout l’Empire de Gaule ? Naturellement, continua-t-elle avec un sourire, je te propose ce poste car j’ai une confiance absolue dans ton intégrité.

-Marcia, déclara Domitius, bouleversé, je suis fier et heureux de ta confiance, tu n’auras pas à te plaindre de moi !

-Etant veuf, Domitius, il est tout à fait légitime que tu aies repris femme. Mais – à ce que j’en sais – ta nouvelle épouse est très jeune et plutôt ambitieuse. Ne te laisse pas mener par l’attrait d’un trop jeune minois qui perturbe parfois les esprits les plus avisés ! Pour pallier une différence d’âge un peu voyante, certains sont prêts à toutes les extravagances…

Domitius rougit de nouveau, tout en étant furieux de se laisser deviner. Cette femme devait être un peu sorcière ! Ce genre de situation le guettait, il en était heureusement encore conscient. Elle était tout simplement bien renseignée.

Marcia utilisait de plus en plus les capacités d’Orgetoric et Eporedoric, devenus ses hommes de l’ombre.  Elles les chargeaient de superviser ses informateurs, de remettre des plis secrets d’établir des contacts discrets. Ils étaient ses bras, ses oreilles et ses yeux – comme ils le disaient eux-mêmes. Ils la suivaient dans tous ses déplacements. Elle s’en excusa un jour auprès d’Orgetoric.

-Tu voulais te marier et avoir une famille, je crois. Mais je ne te rends pas la chose facile, tu es toujours en voyage avec moi !

-Je te remercie de t’en soucier, Domina, mais je me suis arrangé. En fait, j’ai résolu le problème en ayant une famille à chaque étape. A Lugdunum, à Marcellicus, à Mongotiacum, je suis toujours reçu à mon propre foyer ! Il va me falloir maintenant trouver une femme à Lutetia, puisque nous devons y faire de fréquents séjours !

-Oh ! Quelle malice ! Comment fais-tu pour ne pas t’embrouiller ? Tu as vraiment femme et enfants à chaque endroit ?

-Ma foi, oui… et tout le monde est heureux. Je suis bon mari et bon père, je t’assure. Bien sûr, chaque femme se croit ma seule épouse.

-Ton frère a-t-il la même philosophie de la vie familiale ?

-Non. Mon frère est un grand sentimental. Il espère le grand amour. Le trouvera-t-il un jour ? C’est moins certain, quoique...

.../...

19.06.2007

chapitre 23 - Aux frontières

Postumus avait rarement le temps de rejoindre sa famille. La surveillance des frontières requérait son attention constante. Lorsque sa femme le rejoignit, il était comme de coutume préoccupé par l’équilibre à maintenir.

-Tu comprends, Marcia, c’est toujours un jeu dangereux. Certes, je peux me fier à Maximus. Mais il y a des Alamans dissidents, les Francs sont incontrôlables et les Saxons se jouent de nos vaisseaux sensés leur donner la chasse. Ils débarquent et pillent, arraisonnent les navires marchands, et s’échappent ! Sais-tu que nous avons un nouvel Empereur à Rome ? Il se nomme Valerien, il a décidé de se vouer à la défense de l’Orient et s’est adjoint son fils, Gallien, comme co-empereur d’Occident.

-J’avoue, répondit Marcia, qu’avec mes récents problèmes, j’avais un peu oublié de suivre les arcanes du pouvoir à Rome...

-C’est pourtant important ! J’ai l’impression de ce duumvirat veut prendre pied partout. Ne vont-ils pas nommer un homme à eux à ta place ?

-Il serait mal accueilli ! Lucterius a pris beaucoup d’assurance. Il me remplace et saura se défendre.

-Gallien s’est nommé Auguste et ses fils sont désignés comme Césars. Ils veulent reprendre la lutte contre les Chrétiens.

-N’ont-ils donc pas assez de problèmes aux frontières ?

-Bien sûr, c’est stupide… Il parait que le culte chrétien est interdit à Rome.

-Je ne répercuterai certainement pas cet édit en Gaule.

-Les Chrétiens ont encore beaucoup d’ennemis chez nous. Certains veulent les traiter en boucs émissaires et les accuser des maux qui nous accablent et que pourtant ces malheureux subissent comme nous.

-Tu as été catéchisé en prison, n’est-ce pas ?

-C’est vrai. Je me serais même converti si tu ne m’avais pas délivré. Maintenant, je n’en ai plus le temps. Comment réfléchir à la vie éternelle lorsque la vie de tous les jours demande tant d’attention ?

-Ta foi n’est pas encore très solide, sans doute...

-De toutes façons, je suis opposé aux persécutions des Chrétiens.

-Moi aussi, certainement. Elles sont injustes et injustifiées. A propos, as-tu eu récemment des nouvelles de Sabina ?

-Seulement par des « on-dit »... J’ai envoyé des pasteurs catholiques en pays alaman. Sabina a fait construire des lieux de culte, des écoles, des dispensaires et elle se dévoue sans compter. Elle bénéficie d’ailleurs d’une renommée flatteuse comme bienfaitrice, mère du peuple... Quant à Maximus, il met parfaitement en valeur le territoire que nous lui avons donné et respecte ostensiblement sa femme.

-Donc il ne l’aime plus, remarqua tristement Marcia.

-Je n’ai pas ce genre de renseignements, mais j’ai tendance à croire qu’il s’occupe beaucoup de ses concubines. Nous n’y pouvons rien, je pense.

-Non, c’est bien certain, roi ou non, Alaman ou Gaulois, leur couple ne dépend que d’eux. Je prévoyais bien que Sabina serait trop rigide.

-Penses-tu être plus souple Marcia ? demanda Postumus en riant.

-Je ne peux en juger, mais moi, j’ai un mari parfait...

Maximus tint sa promesse vis-à-vis de Postumus, mais il ne pouvait résister à la pression de son peuple et de ses alliés. Les incidents sur la frontière rhétique, qui n’était pas sous le commandement de Postumus, se multipliaient. Les Quades, les Visigoths, les Sarmates devenaient de plus en plus agressifs, les Goths menaçaient la Thessalonique , les Perses reprenaient leurs attaques en Asie Mineure, les Maures pressaient les frontières de la Mauretania.

-Nous sommes en danger, dit Postumus. L’Empire ressemble à un vieil ours attaqué par des loups. Il se défend, mais les loups sont nombreux…

Il était penché sur une carte, Marcia à son côté, quand un centurion, blême de fatigue, rentra en trombe dans le bureau du commandant en chef.

-J’arrive de Rome, Général. Les Barbares s’avancent. L’empereur Gallien te demande de les prendre à revers. La Ville est menacée !

-Je ne peux pas me dérober, dit Postumus à sa femme. Rome est sacrée.

-Postumus, tu vas mettre toute la Gaule en danger.

-Marcia, je suis obligé d’y aller, trancha-t-il d’un ton sans réplique.

-Alors, que le ciel ait pitié de nous !

Après des calculs déchirants sur les troupes dont il vidait le front, Postumus partit à leur tête au secours de Rome. Il ralentit les Quades et les refoula en Germanie. Mais, profitant de son absence et des frontières dégarnies, les Francs percèrent le limes belge et de nouveau déferlèrent en Gaule vers l’Hispania, en suivant les côtes atlantiques. Désolation pillages, tueries, le cortège funèbre habituel des invasions barbares ensanglantait leur route d’une traînée de feu et de larmes. Les voies de l’Ouest étaient moins bien défendues que celles de l’Est, pourvues de tours et de garnisons. L’invasion fût inattendue. Les campagnes sans défense et les villes mal gardées furent la proie des flammes et du pillage.

Marcia, de retour à Lugdunum, apprit le désastre d’Edesse. L’armée romaine avait été écrasée par les Perses de Sapor 1er et l’empereur Valerien avait été fait prisonnier. La ville de Lugdunum se souleva aux cris de « A bas Rome ! Défendons-nous ! ». Marcia ne savait plus où était Postumus. Vaincu ? Prisonnier ? Elle déclara l’état d’urgence, fit armer les milices dans toute la province, doubler les gardes aux remparts des villes, mettre en état d’alerte tous les postes frontières et les postes de garde des voies d’accès et envoya des émissaires à Postumus lui demandant de revenir immédiatement.

18.06.2007

chapitre 22 - fin

Marcia repartit avec une équipe, des torches et des chiens pour reprendre les recherches. Les chiens s’élancèrent avec allant mais s’arrêtèrent à l’orée de la forêt en tournant en rond. Marcia était blême mais gardait un ton ferme :

-Envoyez un messager à toutes les tours de contrôle, ordonna-t-elle. Que personne ne passe sans être fouillé.

Le lendemain matin, elle prit la tête d’un groupe qui patrouillait le long de la Magna. Le soleil brillait sur l’eau qui étincelait, une brise fraîche caressait les herbes qui frémissaient, mais Marcia ne voyait rien. Elle avait le cœur serré dans un étau et réalisait que sa fille et sa petite fille n’avaient pas été les victimes d’un accident banal qui les avaient empêché de rentrer, elles avaient été enlevées ! Une barge remplie de grains descendait doucement dans le courant. Un homme la maintenait dans le bon cap, l’autre tenait le licou du cheval qui avançait sur le chemin de halage. C’était un spectacle banal. Il n’y avait rien à cacher sur la barge dont la cargaison était bien visible. « S’il pleut, ils perdront leur chargement ! » se dit machinalement Marcia. Soudain, Orgetorix bondit sur l’homme qui guidait le cheval et l’agrippa par le cou tandis que Eporedorix plongeait dans le courant et rejoignait la barque. L’homme qui la menait se laissa glisser dans l’eau et disparut. Eporedorix ramena la barge contre la rive.

-Vite, videz la barge ! hurlait-il, jetez tout dans l’eau ! Vite !

Sans comprendre, les hommes se précipitèrent pour l’aider.

Eporedorix se mit à creuser frénétiquement là où émergeaient les extrémités d’un bâton. Il dégagea très vite Prisca et Marcella, ligotées, emmaillotées dans un linge et enfouies sous les grains. Au moindre mouvement, elles risquaient de perdre l’embout du tube creux qui leur permettait à peine de respirer. La femme et l’enfant furent emmenées délicatement dans la voiture. Leurs membres étaient engourdis, elles suffoquaient un peu, mais elles étaient vivantes ! Ils rentrèrent doucement à Marcellicus où tous les soins leur furent prodigués.

-Bois un peu de vin, Marcella, c’est la première fois, mais tu t’es montrée si courageuse que maintenant tu y as droit !    

Sa grand-mère la prit dans ses bras. L’enfant gardait encore dans ses yeux gris écarquillés la trace de la terreur éprouvée, ensevelie sous la masse quasi liquide du blé. Marcia la palpait, la respirait comme pour s’assurer que ce n’était pas un rêve, qu’elle tenait bien contre elle sa petite-fille vivante. Une fois réconfortée, Prisca raconta leur enlèvement. Marcella qui la suivait sur son petit cheval avait été arrachée à sa selle et sa mère obligée de suivre les ravisseurs qui la détenaient. Elles avaient été emmenées, enfermées dans des sacs de peaux, cachées dans une barque, puis ensevelies dans la barge avec un roseau dans la bouche. « Au moindre mouvement » avaient dit les hommes « vous le perdrez et vous mourrez. Souvenez-vous en ! » Pas un autre mot d’explication, la phrase de mise en garde avait été la seule prononcée par les ravisseurs. Prisca achevait son récit lorsque Lucterius arriva comme un fou et la serra dans ses bras.

-Chéri, je viens d’échapper à l’étouffement, épargne-moi ! dit-elle en riant.

Lucterius s’était affolé car il avait trouvé sur son bureau une lettre, apportée anonymement, lui annonçant : « Ta femme et ta fille sont en notre pouvoir, mets un terme immédiat et définitif à ton enquête si tu veux les revoir. »

-Comment les avez-vous déjà retrouvées ? demanda-t-il.

-C’est Orgetorix et son frère. Je ne les ai pas encore remerciés !

Les jumeaux, en faction dans l’entrée, entrèrent, un peu gauches.

-Je vous dois cette fois plus que la vie puisque vous avez sauvé ma fille et ma petite-fille, dit Marcia. Je ne vous remercierai jamais assez. Comment avez vous pu deviner qu’elles étaient dissimulées sous ce chargement ?

-Les esclaves ont beaucoup d’astuces pour se cacher, Domina, répondit Orgetorix, en regardant son frère en souriant. Nous nous sommes sauvés une fois, en nous laissant dériver au fil du courant, un roseau dans les dents pour respirer. J’ai vu les bouts des roseaux dépasser. J’ai compris, et mon frère aussi en même temps que moi.

-Vous n’aurez plus besoin de vous sauver. Vous irez où vous voudrez, libres et riches. Je connais le roi des Alamans, vous pouvez regagner votre pays, si vous le souhaitez.

-Nous sommes heureux ici. Pourquoi partir ? Nous resterons avec toi.

La soirée fut longue. Une fois Marcella couchée, veillée par la fidèle Puppa, Marcia, Prisca et Lucterius restèrent seuls dans le salon faiblement éclairé. Chacun réfléchissait aux dangers courus et évités, aux risques futurs...

-Prisca ne peut plus rester ici, décida Marcia tout à coup.

-Sera-t-elle vraiment plus en sécurité à Lugdunum ? Ne dois-je pas plutôt revenir vivre ici ? demanda Lucterius.

-De toutes façons, je veux partager votre vie, dit Prisca. Je ne suis pas une enfant qu’on laisse à l’écart. A mon âge, Mère, tu étais en Cyrénaïque, souviens-toi de ce que tu m’as raconté ! Tu as goûté aux responsabilités, Lucterius, et cela te plait. Il me semble que cela me plairait aussi !

-Je pourrais renoncer à ce poste qui vous fait courir à tous des périls trop graves, proposa Marcia qui restait songeuse. Que m’importe la Gaule quand la vie des miens est en jeu !

-Ne dis pas cela ! répondit son gendre. Tu es allée trop loin pour reculer. Tes ennemis ne te lâcheraient pas – bien au contraire – et tu serais malheureuse de voir tes efforts réduits à néant !

-La première chose à faire, reprit Marcia après un moment de silence, c’est de démasquer notre ennemi. Demain, il faudra interroger le prisonnier qu’Orgetorix a fait. Nous aurions déjà du procéder à cet interrogatoire.

Il s’avéra qu’Orgetorix, ayant considéré que le prisonnier était sa chose, lui avait déjà fait avouer tout ce qui était nécessaire. Les décisions furent vite prises. Provisoirement, Prisca et sa fille resteraient à Marcellicus, à l’abri derrière les grands murs, sans en sortir. Il ne fallait pas que le bruit de leur sauvetage se répande. Orgetoric et Eporedoric amèneraient à l’endroit indiqué par leur prisonnier deux sacs remplis de paille censés représenter les captives qui devaient, selon le plan, être enfermées seules, ligotées, avec une gourde d’eau et un pain. On ferait le guet autour du repaire pour prendre les coupables sur le fait.

-Que t’as révélé ton informateur ? demanda Marcia à son gendre.

-Tu penses bien que, lorsque j’ai reçu la lettre anonyme m’annonçant l’enlèvement de ma femme et de ma fille, je suis parti sans l’attendre !

Lucterius ne devait jamais revoir son contact dont le corps fut retrouvé flottant dans les eaux de la Sâone , mais la souricière fut mise en place. L’homme de la barque qui avait eu le temps de plonger et de se sauver allait-il prévenir ses complices de l’insuccès de sa mission ? Il ne l’avait pas encore fait puisque Lucterius trouva sur son bureau une nouvelle lettre : « Libère Solimarus et Segomarus si tu veux revoir ta femme et ta fille ! » Il se réjouit de cette lettre qui donnait les noms des complices certainement importants du chef du réseau.

-Il faut feindre de les libérer, décid-t-il. Je suis certain qu’ils ont des accointances parmi les gardiens. On les emmènera dans les cellules de mon service. Je garantis que mes hommes ne nous trahiront pas.

-Il faut qu’ils parlent ! déclara sombrement Marcia, par tous les moyens !

-Je n’aurais jamais cru que j’en viendrais là… C’est contre mes convictions les plus profondes, mais tu as raison, il faut qu’ils parlent !

Solimarus et Segomarus furent donc extraits de leurs geôles, emmenés par les hommes de Lucterius, chacun séparément, et enfermés au secret. Lucterius voulut les interroger lui-même avant de les livrer au bourreau. Il étudia leurs dossiers et commença par celui qui paraissait le plus coriace.

-Tu as le choix, Segomarus, soit tu me révèles le nom de ton chef, soit je laisse le bourreau t’interroger,

-Tu ne peux rien contre moi ! Mon chef te broiera. Il est invincible.

-Tu as tort, il a échoué. J’ai tous les atouts en mains.

L’homme resta silencieux, mais une partie de sa morgue l’avait abandonné. Son complice eut droit au même discours, mais Lucterius ajouta :

-Pense à ta femme et à tes filles, je plains leur sort si tu ne veux pas m’aider. Elles sont entre mes mains. Ton chef n’en a plus pour longtemps. Décide-toi avant qu’il ne soit trop tard.

Comme l’homme ne bronchait pas, il ajouta :

-Ton complice n’a pas voulu parler, mais lui n’a pas de famille…

-Pas de famille ! bondit Solimarus  Mais c’est le fils illégitime de... Il réalisa son erreur, hésita, puis avoua : de Caïus Martinus, de notre chef !

Marcia n’en revenait pas ! Caïus Martinus était l’un de ses hommes de loi, celui en qui elle avait eu le plus confiance – même si elle lui avait retiré comme à tous les autres, l’administration de ses biens sur un coup de colère – Il avait été un ami de son père, elle le connaissait depuis toujours ! Comment le croire !

-Et si Solimarus a livré le nom d’un innocent pour gagner du temps ? demanda-t-elle. Que donne la souricière ?

-Personne ne s’est encore présenté devant la cabane. Tu vois dans quel état seraient Prisca et Sabina si elles y étaient... Elles étaient condamnées.

-Je vais faire une perquisition chez Caïus ! Et si nous ne trouvons rien ?

-Tu peux toujours le faire arrêter pour complot contre l’autorité de l’Etat.

-Je n’aime pas l’arbitraire, j’en ai trop souffert, mais allons-y

Caïus Martinus habitait une belle maison sur la colline. Marcia dirigea la perquisition en personne, suivie de Lucterius, des jumeaux et d’autres hommes triés sur le volet. Caïus la reçut dans son tablinum, le sourire aux lèvres. Il était très grand et voûté, maigre, les cheveux un peu longs, un doux sourire mi-ironique mi-triste aux lèvres.

-Quel est le motif d’une visite aussi musclée, ma chère amie ? N’est-ce pas donner trop d’importance à un vieil homme que de t’entourer d’une telle troupe ? Que redoutes-tu ? Je n’ai même plus ton argent à gérer...

Marcia arrivait peu sûre d’elle, mais elle trouva la tirade d’une ironie trop forcée et cela lui redonna de l’assurance. Elle regarda autour d’elle tandis qu’une partie de sa suite s’était déjà répartie dans la maison pour la fouiller. Le tablinum était remarquablement vide, mais Marcia savait que Caïus avait fait agrandir et aménager sa chambre en pièce de réception et de travail.

-Allons dans ta chambre, Caïus, décida-t-elle.

-Mais naturellement, pourquoi pas ? répondit-il sans s’enquérir davantage du motif de leur irruption.

Une fois arrivés dans la pièce garnie, en plus du lit dans une alcôve, d’une grande table et de nombreux coffres, Marcia annonça froidement :

-Nous allons perquisitionner chez toi, tu es sous l’accusation de menées criminelles de la plus haute importance.

-Fais ton travail, ma chère. J’apprécie la délicatesse que tu manifestes en te déplaçant, ce qui doit être fort rare, mais je te sais très méticuleuse. Et, reprit Caïus d’un ton doucereux je te recommande de veiller à mettre le moins de désordre possible. Je suis très méticuleux moi aussi.

Son persiflage agaçait Marcia qui réalisait que Caïus était trop sûr de lui. Elle se rappela soudain la femme, aujourd’hui décédée, de Caïus expliquant de sa voix geignarde : « Il fait faire des travaux insensés pour transformer sa chambre en bureau, les ouvriers n’en finissent plus. Pensez donc, il a même supprimé la salle de bains avec sa belle baignoire profonde en marbre... » Marcia ne se souvenait plus du plan initial de la chambre mais, à l’examen, elle devina où était située autrefois la salle de bains, une mosaïque d’un dessin un peu différent faisait l’unité de l’ensemble rénové. Des torchères étaient plantées dans le mur, à l’emplacement de l’ancienne cloison. Machinalement, Marcia s’en approcha. Observant son adversaire du coin de l’œil, elle le sentit devenir plus attentif. Comme obéissant à une voix intérieure, elle abaissa la torchère de gauche qui était articulée, après avoir enlevé la chaînette qui l’immobilisait. Lorsqu’elle se dirigea vers celle de droite, Caïus devint livide et fit un geste.

-Lucterius, ordonna Marcia, assure-toi de lui, qu’il ne bouge pas !

Désormais sûre d’elle, elle abaissa l’autre torchère et tout un pan de mosaïque se souleva, dégageant la baignoire remplie de boites soigneusement rangées.

-Nous en avons fini. Caïus, et tu es état d’arrestation. Nous allons étudier soigneusement tes archives. Orgetorix, emmène le contenu de cette cache où tu sais. C’est certainement plus précieux que de l’or.

Caïus avait perdu sa superbe en même temps que son venin. Ce fut un vieillard chancelant qui se laissa entraîner par les gardes. Dès le lendemain, Marcia étudiait attentivement le contenu des boites en bois de la cache. C’était édifiant ! Depuis des années, Caïus faisait chanter les clients qu’il avait en son pouvoir, ayant su découvrir leurs secrets honteux. Il était bien placé car, chargé des successions, il recevait des confidences, devinait des malversations ou découvrait des morts suspectes qu’il se gardait bien de révéler. Il avait organisé aussi un système de renseignement privé qui lui permettait de compromettre un grand nombre de notables et d’acheter leur silence. Les milices privées avaient parachevé son organisation criminelle en lui permettant de rançonner un nombre sans cesse grandissant de victimes. Marcia avait un peu redouté de trouver le nom de son père dans ces dossiers sulfureux. Il ne figurait nulle part, à son grand soulagement, et elle eut honte de ce soupçon ! Lucius avait été l’un des rares amis sincères et innocents de Caïus… Marcia garda soigneusement les dossiers du maître-chanteur. Elle s’arrangea pour convoquer individuellement les victimes, leur apprit que les archives de Caïus étaient en sa possession et qu’elles deviendraient publiques au moindre ennui arrivant à elle ou à sa famille. Elle se ménageait ainsi un nombre considérable de protections ! Elle avait découvert aussi que Domitius, dans sa jeunesse, avait succombé à l’attrait d’une somme substantielle pour étouffer une histoire d’impôt dissimulé... ce qui expliquait son embarras qui avait intrigué Marcia. Caïus fut jugé et condamné, mais il mourut dans sa prison avant son exécution. La défaite l’avait détruit.

Prisca s’installa à Lugdunum avec sa fille et y accoucha d’un beau garçon que l’enlèvement de sa mère n’avait pas incommodé. Marcia décida ensuite de rejoindre son mari, laissant tous pouvoirs à Lucterius durant son absence.

17.06.2007

chapitre 22 - Les épreuves

L’administration de la province prenait un tour moins trépidant et Marcia recueillait le fruit de ses efforts. Les impôts remplissaient les caisses, les conditions de sécurité, tant dans les villes que dans les campagnes s’amélioraient notablement, la vie reprenait un cours normal. Marcia tâchait, autant que possible, de se tenir informée des aléas du pouvoir à Rome. De loin, il était difficile de suivre le déroulement des luttes politiques – et militaires malheureusement – qui opposaient Trebonius, Emilius et leurs rivaux, tour à tour évincés par des coteries ou des combats fratricides. Le proconsul se réjouissait que la Gaule lugdunaise, à laquelle s’étaient jointes l’Aquitania, la Belgica et la Brittania , se soient mises à l’écart de ces tribulations.

Marcia se rendait un matin à la Basilique quand elle croisa un groupe d’hommes de mauvaise apparence malmenant avec férocité deux esclaves Alamans. Elle se remémora l’épisode de sa jeunesse où le Minimus d’alors s’était réfugié dans sa jupe et ne put s’empêcher de demander des explications.

-Ce sont des esclaves évadés que nous avons repris, Domina, ils vont être fouettés à mort. Cette racaille ne devrait pas avoir le droit de vivre !

-Lâchez ces hommes ! Mes gardes les emmèneront et je m’en occuperai.

-Mais nous voulons la prime !

-Vous donnerez vos identités à mes services en précisant d’où vous venez.

-Nous n’avons rien à te dire ! Pour qui te prends-tu ?

-Pour le Gouverneur. Cela ne vous suffit pas ?

A ces mots, les hommes reculèrent et s’éloignèrent sans demander leur reste.

-Arrêtez-les ! cria Marcia. Vérifiez qui sont ces individus. Qu’on interroge les prisonniers. Vous me ferez un rapport. Tout cela m’a l’air très louche !

L’enquête, menée par un magistrat consciencieux, révéla que de nombreux chasseurs de prime enlevaient des esclaves travaillant dans les champs pour les remettre – contre paiement – aux pourvoyeurs des mines impériales qui manquaient de main d’œuvre. Marcia, indignée, racheta les deux esclaves – qui étaient jumeaux – et leur offrit la liberté. Ils protestèrent :

-Nous ne saurions pas où aller, Domina. Garde nous plutôt à ton service !

Marcia n’aimait pas son cocher qui se montrait inutilement brutal avec les chevaux. Elle engagea les jumeaux et s’habitua vite à les voir tous deux, souriants et heureux, l’accompagner dans toutes ses sorties.

Le problème soulevé par les faux chasseurs d’esclaves évadés la conduisit à demander à ses services une enquête plus approfondie. Le résultat la consterna ! L’insécurité qui avait perturbé l’activité de la Province avait conduit les différents corps de métiers – marchands, commerçants, transporteurs – à armer des milices pour les protéger. Les conditions de sécurité s’améliorant, les milices n’avaient pas désarmé et, pour justifier leur existence, avaient organisé un racket auprès de leurs anciens commanditaires, qui ne savaient plus comment s’en débarrasser. Certains offraient une « protection » qui, en cas de refus, occasionnait aux récalcitrants des dommages divers très organisés : vols, incendies, destructions… D’autres trafiquaient des esclaves et les plus hardis s’étaient reconvertis dans des enlèvements contre rançon. Marcia  était furieuse ! Pourquoi n’avait-elle pas été avertie ? Qui avait connaissance de ce trafic ? Pourquoi n’y avait-il pas eu de plaintes ? Domitius lui répondit le premier :

-Voyons, Marcia, ces faits ne sont pas nouveaux. Ils se sont amplifiés peut-être, mais ils ont toujours existé !

-Veux-tu me faire croire que ces protections ont toujours été acceptées ?

-En fait, on a toujours soupçonné les Gouverneurs de les chapeauter...

-Cela m’étonne beaucoup ! Quoiqu’il en soit, je ne veux plus de ça ! Que la police s’en occupe immédiatement.

-J’ai peur, ma chère cousine, que la police ne soit bien compromise dans ce trafic et que, par conséquent, elle ne découvre pas grand chose !

-Bien. J’en fais mon affaire !

Elle fit appel à Lucterius et lui exposa le problème.

-Je ne peux faire confiance à personne. Vu l’air narquois de Domitius, qui sait si lui-même... Enfin, les choses étant ce qu’elle sont, il faut innover. Je vais créer un service de contrôle des services impériaux : douanes, fisc, police, entretien des voies. Tu en prendras la direction. Entoure-toi d’hommes nouveaux, paie-les bien, donne leur tous pouvoirs et nous allons voir si nous n’arrivons pas à nettoyer les écuries d’Augias !

-A moi, Marcia, tu peux  faire confiance ! répondit le jeune homme.

Les premiers contrôles livrèrent les hommes de main, qui partirent eux-mêmes comme travailleurs forcés pour les mines de sel. En remontant la filière, Lucterius découvrit des notables municipaux, des magistrats, des fonctionnaires, des policiers… Ils furent emprisonnés et leurs biens saisis. Marcia savait cependant  qu’il s’agissait de comparses et que les chefs lui échappaient encore.

Elle ne négligeait pas pour autant le rôle représentatif de sa charge. Elle assistait aux spectacles donnés dans la ville, aux arènes, au théâtre – offert à Lugdunum par l’un de ses ancêtres – à l’Odéon… La population était sensible à la présence parmi elle du Gouverneur. Elle arrivait la dernière, avec son escorte, et sortait la première, avant la foule des spectateurs. Une rangée de curieux la guettait toujours à la sortie pour l’acclamer. Cet après-midi-là, la musique n’avait pas dissipé ses soucis. Elle avait d’ailleurs trouvé l’interprétation assez médiocre et sortait un peu lasse de l’Odéon, déplorant ces heures volées à un repos bien mérité. Ses deux cochers Alamans, Orgetorix et Eporedorix, l’attendaient devant sa calèche, prêts à l’aider à monter si nécessaire. Elle s’approchait lentement, d’un pas fatigué, lorsque Orgetorix bondit sur elle et la plaqua par terre en tombant sur elle. Avant qu’elle ait eu le temps de réagir, elle entendit une flèche siffler, puis une autre... La première se ficha dans le dos de l’homme qui la protégeait, la seconde s’enfonça dans le bois de la porte de la voiture.

-Rentre sans tarder, Domina. Je me charge des poursuites, dit le centurion.

Sur un ordre de leur chef, deux hommes de sa garde s’élancaient déjà. Marcia se releva et monta, avec le blessé, dans la voiture. Eporedorix fit claquer son fouet, les chevaux s’enlevèrent et rentrèrent au palais à un train d’enfer. La garde fut doublée, le médecin appelé. Orgetorix avait une blessure sérieuse : la flèche lui avait cassé l’omoplate et l’infection était à craindre. Une fois assurée qu’il recevait des soins, Marcia convoqua le chef de la police et Lucterius.

-Je veux être informée immédiatement. Qu’on m’amène les tireurs si on les arrête, dit-elle au chef de la police Elle le renvoya pour exécution de ses ordres puis demanda : Lucterius, qu’en penses-tu ? D’où vient le coup ?

Elle était calme, mais une flamme étrange brillait dans ses yeux gris étrécis, comme ceux d’un fauve. Lucterius la regarda et répondit prudemment :

-Je ne sais pas. Nous avons levé beaucoup de lièvres, mais je n’aurais pas cru un attentat possible. Approchons-nous d’un personnage assez haut placé pour oser s’en prendre au Gouverneur ? Tu as ordonné ce nettoyage, pense-t-on en finir avec ta disparition ? Tu vois, ça ne me semble pas logique, disproportionné, et pourtant tu as bien failli être assassinée !

Le  chef de la police revint peu après, l’air triomphant.

-Nous avons arrêté l’un des tireurs. Veux-tu l’interroger ?

-Amène-le moi.

Un homme rentra les bras chargé de chaînes, ensanglanté et chancelant.

-Sais-tu qui tu voulais tuer ? lui demanda Marcia. Pourquoi as-tu accepté ?

-Pour beaucoup d’argent.

-Ne sais-tu pas que, même en cas de succès, tu aurais été liquidé ?

-Mais pourquoi ?

-Il ne doit jamais rester de témoin d’un attentat. Ta mort était programmée.

-Je n’ai pas encore touché ce qu’on m’avait promis ! gémit l’homme.

-Tu n’aurais jamais été payé, tu serais mort avant ! Qui t’a embarqué dans cet histoire ? L’homme restant muet, Marcia poursuivit : Je t’ai dit la vérité. Tu devais mourir ! Que voulais-tu faire de ton argent ?

-Racheter mon fils qui s’est vendu pour dettes comme gladiateur.

-Je peux te faire une promesse solennelle : ton fils sera racheté et libre si tu me dis ce que tu sais. Naturellement, toi, tu mourras, mais proprement décapité au lieu d’être torturé. Sinon, tu avoueras dans de grandes souffrances et ton fils périra dans l’arène. Choisis.

-J’ai confiance en ta parole, Domina. Je parlerai.

L’homme indiqua l’adresse de celui qui lui donnait des ordres. Lui-même était un vétéran de l’armée qui avait perdu aux jeux le pécule alloué lors de sa mise à la retraite. Ensuite, son fils avait monté un petit atelier de ferronnerie mais il comptait sur l’argent que lui avait promis son père et avait fait faillite. Désespéré par son inconduite, le vétéran avait rencontré son ancien centurion, un Romain qui lui avait promis une forte somme s’il acceptait de tuer une femme ennemie de Rome. L’homme avait accepté pour sauver son fils.

-Connais-tu l’adresse de ton centurion ?

-Il me donnait rendez-vous dans une boutique des quartiers pauvres où il vend des petits pains et de mauvais gâteaux soi-disant syriens. C’était pratique, personne ne s’en méfiait. Mais j’ai compris – parce que je suis moins bête qu’il ne le pense – qu’il habite une maisonnette contiguë, un passage caché sous le comptoir permet d’y accéder sans sortir dans la rue.

-Tu savais que je suis la femme du Général Postumus ?

-Non, Domina, je l’ignorais. J’ai servi sous les ordres du général autrefois. Si je l’avais su, je n’aurais pas accepté !

-Cela ne changera pas ta condamnation, mais si tes renseignements sont bons, ton fils recevra une somme d’argent pour recommencer sa vie.

-Je te remercie, tu es bonne, mais tu as des ennemis puissants, méfie-toi !

Lucterius dirigea en personne la troupe qui alla investir la boutique et la maison adjacente. Tout fût mené avec rapidité et en silence. La boutique était vide mais il y avait dans la maison un couple ensommeillé. Dans une cache dissimulée sous l’âtre, on trouva un arc, des flèches et une importante bourse pleine d’or.

-Les affaires sont florissantes ! persifla Lucterius.

-J’ai fait un héritage ! Pourquoi s’en prendre à un pauvre homme ?

-Et tu fabriques sans doute tes pains avec un arc ?

-Ce n’est qu’un souvenir de ma vie militaire.

-On peut faire torturer ta femme, elle avouera ! dit Lucterius.

-Pitié, elle ne sait rien.

-Alors parle. A quoi te servent cette arme et cet argent ?

-Je voulais faire un cambriolage...

-Laissez le seul avec moi, ordonna Lucterius.

Suivant les méthodes de sa belle-mère dont il avait apprécié l’efficacité, il dit :

-Dis-moi ce que tu sais de l’attentat contre le gouverneur et tu seras exécuté sans tortures, et ta femme sera libre. Je t’en donne ma parole.

-Je ne parlerai qu’à la Domina  !

Le centurion fut emmené sous bonne garde jusqu’au palais du Gouverneur et, dûment enchaîné, il resta seul avec Marcia.

-Je suis Romain, Domina, et j’ai agi pour le bien de Rome. En ne remettant pas les impôts à l’Empereur, tu mets en danger l’Empire que tu voles. Il était juste de te supprimer. C’est ce qu’on m’a dit, ajouta-t-il en soupirant.

-De quel empereur parles-tu ? Il est difficile de le savoir en ce moment !

-C’est Trebonius Gallus qui a ordonné ta mort !

-Et tu trouves cela normal ? S’il n’a pas le pouvoir de maintenir la paix ni d’assurer son autorité, où est sa légitimité ?

-Je ne sais pas, je ne sais plus...

-Tu as été payé pour cette mission.

-Ce que j’ai touché a été confisqué par tes hommes.

-Je le rendrai à ta femme qui en bénéficiera. Je ne veux pas de l’argent du sang. Puisse-t-il ne pas lui porter malheur !

Les deux hommes furent décapités dans l’enceinte de la prison. Le fils du soldat et la femme du centurion reçurent ce que Marcia avait promis et furent expulsés.

Orgetorix guérit, mais son épaule resta partiellement paralysée. Lui et son frère furent largement dotés, mais refusèrent de quitter le service de Marcia. Ils devinrent ses gardes du corps rapprochés. Eux et Marcia ne sortaient que munis d’une fine cotte de maille sous leurs vêtements. La menace n’était peut-être pas éliminée par la mise hors combat d’une équipe. Marcia savait maintenant qu’elle avait des ennemis puissants qui useraient de tous les moyens pour la supprimer. Elle ne pouvait pas comprendre qu’un empereur s’abaisse à de telles pratiques criminelles, mais il fallait en prendre son parti et faire face à tous les dangers. Elle reprit l’habitude de porter son amulette et elle la touchait souvent, en un geste machinal mais toujours rassurant.

Elle partit avec Lucterius prendre quelques jours de repos à Marcellicus. Dès son arrivée, Prisca reprocha à sa mère de monopoliser son mari.

-Il ne me reste que les promenades à cheval avec ma fille comme distractions. Ce n’est pas beaucoup ! Il faudrait peut-être que nous allions tous nous établir à Lugdunum pour avoir une vie de famille normale !

-Ma chérie, la vie en ville est pleine de dangers, vous être plus au calme à la campagne. Lucterius a fait du bon travail, il restera avec toi s’il le veut.

-Pardonne-moi Prisca, mais pas maintenant, répondit son mari. J’ai une enquête en cours. Je reviendrai ensuite, et cette fois pour longtemps.

Prisca fit la moue. Elle adorait la vie à Marcellicus mais la séparation d’avec son mari lui pesait et elle se sentait trop à l’écart des responsabilités importantes qu’il assumait, Quant à sa mère, elle la traitait encore comme une enfant !

-Tâche de revenir avant la naissance de ton enfant, murmura-t-elle.

-Oh Prisca, quelle grande joie ! Ce sera un fils, n’est-ce pas ?

-Dieu seul le sait ! N’es-tu pas fier de Marcella ? Pourquoi vouloir un fils ?

Le séjour à Marcellicus avait détendu Marcia qui retrouva ensuite son travail quotidien. Rien ne semblait poser de problèmes, les rapports journaliers étaient plutôt anodins. L’enquête ne progressait plus. Elle se disait qu’elle devrait renvoyer Lucterius à Marcellicus quand il arriva très excité dans son bureau :

-Un de mes indicateurs m’a promis des renseignements importants. Je dois le rencontrer. Nous allons peut-être avoir la clé de l’énigme et le nom des commanditaires de tous ces trafics criminels ! Enfin !

Curieusement, Marcia fût préoccupée toute la journée, elle triturait son amulette qui paraissait animée d’une vie propre – sans doute parce que, à force de la serrer, elle lui communiquait sa chaleur... Le lendemain matin, sur une impulsion, elle convoqua son escorte, fit préparer sa voiture et, toujours accompagnée de ses deux gardes du corps, partit à grande allure pour Marcellicus. Elle y arriva au soir tombant et se précipita dans la maison. On lui ouvrit les portes. Il régnait une grande agitation et Puppa était en larmes.

-Prisca et Marcella ont disparu depuis ce matin. J’ai envoyé quelqu’un te prévenir, mais tu es arrivée plus vite que prévu. Nous ne savons plus que faire. Capronius est encore en train de faire des rondes. Nos voisins sont prévenus depuis cet après-midi, tout le monde est à leur recherche.

-Où étaient-elles ?

-Elles sont parties de bonne heure pour une promenade à cheval et devaient rentrer pour le prandium et les leçons de Marcella.

-Leurs chevaux ?

-Disparus !

-Où allaient-elles ?

-Prisca n’en a rien dit.

.../...

16.06.2007

chapitre 21 - La revanche - fin

Postumus savait que les rencontres avec les chefs barbares devaient être discrètes. Il décida que la seule manœuvre possible était de faire savoir haut et fort qu’il était de retour. Maximus saurait le contacter s’il le désirait.

-Où en sommes-nous avec les Francs ?

-Ils harcèlent nos positions. Nous n’avons que des troupes trop peu nombreuses et étirées en ruban le long de la frontière... Ils vont attaquer !

-Et les Saxons ?

-Ils ont choisi la voie maritime, piratent nos navires et empêchent les relations avec la Brittania.

-De plus, nous ne sommes pas approvisionnés, nous n’avons même pas de quoi nourrir nos troupes ! Nous sommes obligés de les laisser faire des incursions en territoires ennemis pour rafler des troupeaux afin de se ravitailler, tu vois comme ça arrange la situation !

-Nous n’aurons plus de problèmes de ce côté. Le nouveau proconsul de Lugdunum va y pourvoir.

-Permets-moi d’en douter ! Ces gens-là nous laissent tomber complètement. Nous sommes sacrifiés aux folies de Rome.

-Rassure-toi, légat, le nouveau proconsul est ma femme. Nous aurons tout ce dont nous avons besoin.

La nouvelle fit sensation et un murmure courut dans l’assemblée.

-Les temps ont changé, reprit Postumus. Nos cartes ne sont plus truquées. C’est à nous de jouer. Je vais étudier un plan sans tarder, il y a urgence.

Malgré ces paroles optimistes, Postumus se retira très inquiet. Il était impossible de tenir tout le front. Il aurait des armes, des chevaux, de la nourriture, de l’argent, mais pas assez d’hommes à aligner en face des Barbares. Il fallait absolument sécuriser un secteur et le seul possible était celui tenu par les Alamans – avec lesquels il pouvait espérer traiter. Comment contacter Maximus d’urgence ? Le temps jouait contre lui, il fallait traiter avant d’être en situation d’infériorité manifeste ! « Marcia saurait comment faire ! » se dit-il désespéré. Alors qu’il était en proie à ses sombres pensées, un centurion se présenta en s’excusant de le déranger si tard :

-Un prêtre chrétien te demande, il dit que c’est urgent et fait un scandale pour te voir. Je suis chrétien, Seigneur, j’ai peur de l’enfer dont il me menace ! J’ai accepté de l’emmener jusqu’à toi, punis-moi si j’ai eu tort.

-Fais-le entrer répondit Postumus intrigué.

La tête recouverte par une capuche noire, tout courbé comme un vieillard, l’homme pénétra dans la pièce.

-Laisse-nous dit Postumus au centurion. Maximus ! s’écria-il lorsque l’homme releva sa capuche.

-Je suis content de te revoir, Postumus. J’ai su que tu avais eu des ennuis. Enfin te voila revenu !

-Donne moi des nouvelles de ma fille !

-De ta fille… et aussi ton petit-fils, répondit Maximus en souriant.

-J’en suis très heureux. J’ai su que ton père avait rejoint ses aïeux...

-Oui, hélas, répondit Maximus, en s’assombrissant.

-Tu as pu lui succéder sans problèmes ?

-Tu m’es trop proche pour que je te cache la vérité. J’ai eu beaucoup de difficultés à m’imposer. On me reproche ma jeunesse loin de mon peuple, mon éducation et... ma famille ! Sabina ne fait rien pour m’aider. Tant que mon père a régné, son zèle religieux n’a pas choqué. Maintenant qu’elle est reine, il faudrait qu’elle soit plus discrète, mon peuple est encore très attaché à ses croyances. Elle ne veut pas le comprendre. Je l’aime et la respecte, comme ma femme, mais je dois composer avec nos coutumes...

-Tu as donc des concubines.

-Oui, j’y suis obligé, et d’autres enfants aussi. Sabina a du mal à l’accepter.

-Elle savait ce à quoi elle s’engageait, remarqua Postumus.

-Tu ne me donnes donc pas entièrement tort ?

-Je connais ton peuple. Je comprends tes difficultés. En dehors de vos problèmes conjugaux, quelle politique as-tu décidé de suivre ? Es-tu mon ennemi ou y a-il encore une possibilité d’entente ?

-Mon peuple est tenté de s’allier à ceux qui veulent la perte de Rome.

-Quelle est ta position personnelle ?

-J’aimerais pouvoir ne pas rompre, mais je n’en vois pas la possibilité ! Je suis venu t’en avertir. J’ai aisément démasqué tes espions, ils n’ont pas pu te renseigner, c’est pourquoi je suis venu.

Brutalement l’évidence s’imposa à Postumus. Il fallait frapper un grand coup s’il voulait neutraliser les Alamans.

-Maximus, j’ai confiance en toi et je peux te proposer un traité inespéré.

-Dis toujours mais je ne suis pas sûr de pouvoir te suivre.

-Je suis prêt à concéder à ton peuple – sans contrepartie autre que votre neutralité – tout le territoire au delà du Rhin des Champs Décumates, avec les camps, les propriétés, les villes, les villages qui sont sur ces terres. Vous serez chez vous, vous aurez votre territoire, riche, bien défendu. Nous aurons entre nous le Rhin pour frontière.

-Postumus, tu es sérieux ? Tu es sûr de pouvoir imposer une telle mesure ?

-J’ai tous pouvoirs et je te connais. Tu sauras gérer et mettre en valeur ces terres. Et tu tiendras aussi parole quant aux termes de notre accord.

-Cela change tout ! C’est une proposition que mon peuple ne pourra ignorer. J’aurai leur accord, mais attention Postumus, c’est bien sérieux ?

-Tu me connais, n’est ce pas ? Je suis quelquefois un peu lent, mais je ne reviens jamais sur ma parole. Tu le sais !

-Merci, merci d’avoir sauvé la paix entre nous.

-Dis à Sabina que ses prières ont pu m’inspirer ce projet, mais qu’elle remercie son Dieu discrètement. Ne dit-on pas qu’Il sonde les reins et les cœurs ? Il n’a nul besoin d’extériorisation !

-Tu m’as l’air de bien connaître cette religion.

-J’ai récemment eu le temps de m’instruire. Reviens me voir, Maximus, nous organiserons notre départ et votre transfert dans ce territoire.

Le lendemain, Postumus présenta à ses subordonnés son plan de redéploiement de leurs forces sur une nouvelle ligne de défense en Belgica contre les Francs, les Alamans étant neutralisés. Un soupir de soulagement accueillit ces nouvelles dispositions. Il était possible de tenir ce front rétréci. Une nouvelle réunion discrète eut lieu avec Maximus pour préparer les termes de l’accord.

-Ton peuple est-il prêt à nous assurer de sa neutralité par un traité ?

-Mon peuple ne connaît que la parole donnée – et encore... Un chiffon de papier ne signifie rien pour eux qui ne connaissent pas l’écriture. Mais, tant que je serai à leur tête, je respecterai les termes de notre contrat.

-C’est possible, mais nous autres, Romains, restons attachés à ce qui est écrit, Maximus, tu le sais. Comment concilier nos points de vue ?

-Par une déclaration commune le jour de la passation de pouvoir ?

-Voici alors le texte que je te propose : Nous, représentants de la Puissance Romaine , remettons ce territoire en toute propriété au Peuple Alaman. Le Rhin sera la frontière que nous nous engageons à respecter pour le bonheur de nos peuples. Tu répéteras cette formule en l’adaptant.

-C’est une bonne façon de procéder – surtout si vous êtes les premiers à la dire. Il n’y aura aucune honte à accepter un pareil cadeau !

Postumus écrivit à Marcia de le rejoindre pour une affaire d’importance. La cérémonie devait avoir lieu en terrain neutre, aux bords du Rhin, dans un vaste champ autrefois destiné à surveiller la frontière. Quand son mari la mit au courant des termes de l’accord, Marcia le félicita sans réserve :

-Je suis fière de toi ! Tu es un excellent général, mais aussi un homme d’Etat. Tu as trouvé la seule solution possible. Verrons-nous Sabina ?

-Il n’en a pas encore été question, elle pose quelques problèmes à son mari.

Maximus put avoir une dernière entrevue avec Postumus avant la date fatidique. Il retrouva Marcia avec une émotion contenue mais sincère.

-Notre arrangement a reçu l’approbation unanime de l’assemblée des guerriers, dit-il. Ils sont bien convaincus que c’est un arrangement très profitable pour notre clan. De plus – chose inespérée – ils en rendent Sabina responsable ! Son Dieu, qui était à leurs yeux suspect d’être Romain, a ainsi été reconnu comme favorable au peuple Alaman et a maintenant droit de cité chez nous. Sabina en est ravie ! Elle va pouvoir catéchiser sans se cacher, en bénéficiant au contraire la bienveillance de tous nos caciques ! Elle vous demande même de lui envoyer des pasteurs et un évêque ! Inutile de vous dire combien j’en suis soulagé. Ma femme retrouve ainsi une place prépondérante à mes côtés et la certitude d’être sanctifiée par son action. C’est important pour elle. Cela remplace sans doute, ajouta Maximus humblement, ce que je n’ai pas pu lui apporter. D’autre part, ce sera une excellente façon de civiliser mon peuple et je m’en réjouis sincèrement. Mais ne me crois pas naïf, Postumus, je sais aussi qu’il est essentiel pour toi de t’assurer de notre neutralité. Tu es un grand stratège et ta manœuvre va sauver ton pays.

-Maximus ! Pour être équitable, un traité doit profiter aux deux parties !

-Vous êtes tous deux des meneurs d’hommes conscients des réalités et des mesures à prendre pour assurer l’avenir. Ne cherchez pas à vous mesurer, vous vous valez, conclut en souriant Marcia.

La réunion solennelle eut lieu sous un soleil radieux de bonne augure. Deux tribunes étaient dressées face à face. Dans l’une se tenaient, autour de leur roi et de son épouse, les Alamans, dans l’autre, Postumus, en tenue de général en chef, encadré de ses généraux, avec sa femme en toge sénatoriale à ses côtés. La formule mise au point entre Postumus et Maximus fut proclamée, en premier lieu, par le Gallo-Romain, et traduite immédiatement par un interprète, puis répétée par le roi Alaman et traduite à son tour. Sabina, les yeux modestement baissés, paraissait absente. Sa mère la regardait intensément et la trouvait changée. Elle s’était épaissie. Il est vrai qu’elle était sans doute enceinte, mais son état n’expliquait pas entièrement le changement de sa morphologie. Combien était loin l’épi de blé tendre et fragile qui oscillait autrefois dans la brise de Marcellicus, l’enfant qui souriait si candidement. Une femme blessée, dure et volontaire, s’était révélée à sa place, avec ses frustrations et ses victoires, ses faiblesses et son pouvoir. « Ma pauvre enfant, tu as souffert et tu en restes marquée, puisses-tu trouver enfin une consolation... » se dit Marcia bouleversée. Quand son père prononça les paroles convenues de passation de pouvoirs, Sabina leva furtivement les yeux, comme dans un mouvement de triomphe et Marcia distingua dans son regard son message d’amour…

Les participants se retirèrent chacun dans son camp et les opérations de dégagement des forces romaines s’engagèrent avec ordre et méthode. Les civils, eux aussi concernés naturellement par l’évacuation, avaient déjà commencé à déménager. Ils étaient assurés d’être indemnisés des biens qu’ils abandonnaient. Il s’agissait en majorité de vétérans installés en fin de carrière dans ces terres vierges qu’ils avaient su mettre en culture, au milieu des incertitudes des combats incessants. Marcia vit partir, dans un tourbillon de poussière, la délégation des Alamans. Reverrait-elle, ne serait ce que furtivement, un jour sa fille ? Connaîtrait-elle jamais ces petits-enfants qui grandiraient sans savoir qu’une partie de leur ascendance leur serait cachée à jamais ?

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