14.05.2007
chapitre 25 - La rupture
L’hiver s’était installé avec son cortège habituel de tempêtes, de bourrasques de neige et de froidure. Les huttes étaient recouvertes de neige, mais leurs habitants y étaient bien au chaud. Quand ils sortaient pour vérifier leurs pièges ou se réapprovisionner en bois, ils étaient couverts de vêtements en fourrure qui les protégeaient efficacement du froid. Les animaux sauvages se terraient, inquiets et affamés, mais les hommes étaient bien nourris et leurs enfants avaient le ventre plein de bonne viande fraîche et de nourriture variée et abondante. Ils étaient nombreux et bien armés pour se défendre contre les fauves affamés qui auraient pu rôder près des villages. Les animaux domestiques eux aussi étaient à l’abri du froid et de la pénurie. Les réserves d’herbes sèches s’entassaient dans des granges et les enclos du bétail étaient pourvus de refuges bien calfeutrés où les bêtes étaient en sécurité.
Le temps était venu des loisirs forcés. On perfectionnait les instruments de musique et les séances de chants égayaient les longues soirées. Les femmes tissaient de nouveaux filets plus fins, plus résistants, tressaient des paniers, des hottes, préparaient des colifichets ou cousaient des vêtements. Les hommes affûtaient le tranchant des lames, aiguisaient les perçoirs et les pointes des sagaies ou créaient de nouveaux outils à partir des nombreux silex bruts de la caverne. Les femmes qui, lorsqu’elles étaient seules, avaient tant regretté ne pas savoir tailler la pierre ou se servir des armes, étaient reprises par les habitudes ancestrales et se montraient peu tentées par ces activités masculines. Seule Doua se montrait passionnée par cet apprentissage et se mêlait aux hommes pour s’y exercer, suivie souvent par les regards discrets, mais attentifs, de Marka et de Han. Elles se méfiaient un peu de son enthousiasme à toujours vouloir la compagnie exclusive des hommes, même si le brave Nak n’y trouvait rien à redire. Elles pensaient, avec raison, que Doua qui était consciente de la surveillance dont elle faisait l’objet, saurait rester dans des limites raisonnables de la coquetterie.
Des relations se nouaient entre les célibataires, Mela avait jeté son dévolu sur Bouba qui, timide et réservé, était en admiration devant sa vitalité et son entrain. Tout le clan se doutait aussi que Bouana et Djani ne tarderaient pas à trouver un compagnon parmi les jeunes hommes qui avaient rejoint le clan. Marka s’arrondissait et pensait quelquefois en souriant que ses préoccupations actuelles rejoignaient les soucis habituels des femmes : cuisine, grossesses, enfants, surveillance des femmes…Leur aventure ne constituait-elle donc qu’une simple parenthèse dans sa vie et dans celle de ses compagnes ? Allaient-elles renoncer à leur émancipation ? Marka, un peu confuse de son indolence, pensait : « Pourquoi ne pas se laisser aller quand tout allait bien ? Les problèmes avaient tous trouvé une solution et le clan vivait heureux et en paix… ». Elle se faisait presque à cette idée, se demandant toutefois si sa grossesse ne l’amollissait pas. Seule Han n’avait pas changé, toujours préoccupée de ses drogues, ses médecines et ses méditations dans le sanctuaire, attentive au moindre problème du clan et en apparence insensible au nouveau climat qui régnait chez les femmes. Elle prenait de plus en plus souvent avec elle Douna, la fille de Noun dont elle avait fait son disciple.
Les activités en hiver étaient ralenties. Les jours se succédaient, paisibles. Marka vivait avec Moran dans un cocon, attendant avec impatience la naissance de son enfant. La vie communautaire s’était relâchée depuis que chaque hutte était pourvue d’un foyer. Kirou, qui grandissait beaucoup, passait ses journées avec Dag et Toug, ou s’isolait pour tailler les silex suivant les besoins du clan. Il avait acquis une dextérité remarquable et Marka était fière de son talent. Le printemps revint avec son explosion de vie. La fête saisonnière fût bruyamment célébrée par la communauté dans la joie de la lumière retrouvée et des nombreuses naissances annoncées chez les jeunes couples. Les unions de Mela, Bouana et Djani avec Bouba et deux de ses compagnons furent célébrées à cette occasion. Il n’était plus question de voyages d’exploration. Koba, à qui sa mère avait malicieusement posé la question, répondit dignement qu’il ne pouvait décemment abandonner sa femme et son enfant à naître. Logo parla un moment d’aller rendre visite au clan de sa compagne, puis en repoussa la date.
Marka arriva au terme de sa grossesse et mit au monde, sous la surveillance attentive de Han, une petite fille solide et potelée. Han l’examina longuement et lui imposa ses mains sur la tête Elle souriait en affirmant « que les esprits ne l’avaient pas trompée ». Moran, assombri par le souvenir de l’accouchement tragique de Nidemba, avait préféré fuir le village au moment de la naissance pour se réfugier dans le sanctuaire. Il ne manifestait d’ailleurs pas beaucoup d’intérêt à sa fille, bien qu’il ait affirmé à Marka qu’il ne regrettait pas vraiment un garçon. Après sa délivrance, Marka passa de longues journées à s’occuper du bébé, plus émerveillée par sa fille qu’elle ne l’avait jamais été pour ses autres enfants. L’enfant grandissait sans problème, toujours attachée au dos de sa mère qui ne la quittait jamais.
Les beaux jours s’allongeaient et le clan passait volontiers les soirées autour du feu extérieur, près de la maison commune, sur le plateau. Un soir où Marka, étendue, les regardait bavarder et rire autour du feu, Han se glissa près d’elle.
- Tu as l’air satisfaite de ton clan, Marka.
- N’est-ce pas agréable de les voir tous si heureux ?
- Je les trouve plutôt amorphes qu’heureux. Il y a longtemps qu’ils n’ont rien créé de nouveau ! Ils n’ont plus de projet, ils ne savent que palabrer, boire et se chicaner.
- C’est un peu vrai, dit Marka, surprise de ne pas s’en être aperçue.
- Sans un souffle qui l’anime, un clan devient vite paresseux.
- Je te trouve sévère. Pourquoi se faire du souci ? Nous ne manquons de rien, nous sommes bien pourvus de commodités, de nourriture…
- Nous en avons peut-être trop ! C’est la pauvreté qui nous rendait créatifs et industrieux. Si tu laisses les choses aller sans y mettre bon ordre, le clan partira à vau-l’eau. L’union des esprits se perd et, avec elle, tout ce qui faisait notre force.
- Mais je ne vois pas de disputes ou de mésententes. D’autre part, ajouta-t-elle avec véhémence, agacée par cet oiseau de mauvaise augure, ceci n’est plus mon problème ! J’ai fait mon temps et je pense donner bientôt ma démission comme chef de clan. Ces questions ne seront plus de mon ressort.
Han s’éloigna en silence et Marka se prit à regretter qu’elle n’ait pas aussi trouvé un compagnon qui l’aurait peut-être rendue moins acariâtre. « Han cherche toujours la difficulté, elle ne sait pas être heureuse » soupira-t-elle. Pourtant, elle examina d’un oeil plus critique les membres du clan éparpillé. Doua était entourée par deux jeunes gens qui cherchaient à briller à ses yeux en racontant leurs exploits de chasse et, pour une fois, Nak semblait en prendre ombrage. La vieille Noun, sa mère, parlait avec véhémence à Mob qui haussa irrespectueusement les épaules et lui tourna même le dos ostensiblement. Dib reprochait à Toug et Rog de ne pas être venus l’aider dans l’après-midi comme ils auraient du le faire et ceux-ci répondaient en prenant l’air exaspéré. Lara se disputait avec Nandi parce qu’il avait passé l’après-midi à peindre dans la grotte au lieu de lui graver un pendentif. Koba et Mbami haussaient le ton sur des tactiques de chasse aux chevaux. Bouana et Djani se chicanaient à propos d’une querelle d’enfants…
Des voix aigres et criardes s’élevaient des groupes dispersés, et même les enfants qui d’ordinaire étaient plutôt calmes et silencieux le soir, se chamaillaient. « Mais où est la bonne entente du clan dont avait pu se réjouir Bouana, il n’y avait pas si longtemps ? » se demanda Marka, interloquée.
- Je vois que tu te rends compte de ce que je voulais dire, Marka, murmura Han qui avait réapparu. L’oisiveté leur est néfaste ! Il n’y a plus que Dib et Rina, Kadou et Dora qui travaillent pour nourrir toute la communauté. La chasse n’est plus une nécessité mais un divertissement. Et les chasseurs se croient supérieurs aux éleveurs. Il arrivera que ceux qui travaillent refuseront de nourrir les inutiles. De plus, pour agrémenter leurs loisirs, les oisifs fabriqueront des boissons fermentées, deviendront agressifs et se disputeront de plus en plus. Le clan éclatera et mourra de sa prospérité, comme il l’a déjà fait jadis, au temps de nos ancêtres…
- J’ai géré leur détresse ! Je n’ai pas envie de diriger leur bien-être, répliqua Marka. Je suis fatiguée et je veux vivre pour moi. S’ils ne sont pas contents, tant pis pour eux, je partirai avec Moran, loin d’eux tous ! Je ne suis plus le chef qu’il leur faut.
- Tu ne le peux pas trahir ! affirma Han avec force. Le clan a besoin de toi.
- Pourquoi serait-ce une trahison ? J’ai fait plus que mon devoir. N’est-ce pas suffisant ?
- Le clan, c’est toi, Marka. C’est toi que tu détruiras si tu t’en désintéresses.
- Ce sont des idées à toi. Le clan n’est pas en danger !
- Il l’est et tu le sais très bien, dit Han d’une voix sépulcrale, et elle disparut de nouveau.
Marka soupira. « Han est quelquefois bien pénible et bien compliquée ! ». Mais sa soirée était gâchée et elle se sentait mal à l’aise. Les propos de Han n’étaient malheureusement pas dénués de tout fondement. « Il va falloir faire quelque chose » pensa Marka. « Mais quoi ? Pourquoi n’ai-je plus l’énergie qui m’animait autrefois, ni l’envie de faire face, est-ce à cause de Moran ? » Elle se leva brusquement et mit sèchement fin à la soirée en déclarant que les discussions stériles n’étaient pas l’habitude du clan et qu’elle espérait que le jour les rendrait plus aimables. Ils la regardèrent surpris car elle intervenait moins dans la marche du camp. Sa réaction brutale les laissa désemparés et confus. Ils regagnèrent leurs cases sans mot dire.
- Ton idée de te retirer avec l’enfant et moi sur les rives de la rivière aux saumons est irréalisable, Marka. Jamais ils ne te laisseront pas partir, tu t’en rends compte ? lui dit amèrement Moran lorsqu’ils se furent retirés dans leur case.
Les jours suivants furent plus paisibles car Marka y veilla. Elle leur demanda à tous de se mettre à la disposition de Dib qui avait fort à faire dans ses enclos et personne ne protesta, l’autorité de Marka restait incontestée. Un après-midi, elle partit seule avec Moran, sa fille sur le dos, faire une longue promenade du côté de collines bleues. Le lendemain, elle monta dans le sanctuaire et y resta longtemps en contemplation devant la chouette. Han surveillait sans mot dire ses allers et venues. Marka retourna souvent avec Moran et sa fille passer la journée aux abords de la rivière aux saumons. D’ailleurs, Moran n’avait plus beaucoup d’occupations dans le camp. Finies les leçons de taille de silex ou de canotage, finis les conseils et l’empressement des garçons à lui demander son avis. Ils avaient grandi, ils avaient appris, ils avaient la compagnie nouvelle d’autres hommes, jeunes et valides. Moran était un peu oublié et Marka en souffrait pour lui, car elle le sentait amer et désœuvré.
Un matin, Dib vint demander à Marka de passer au camp de la plaine pour des questions concernant l’élevage. Elle descendit avec lui, sans Moran qui souffrait de sa jambe, comme cela lui arrivait quelquefois. Le camp de la plaine était actif et bien tenu. Toug et Rog s’affairaient à changer les moutons de parc. Kadou et Dora s’occupaient des jeunes génisses qui venaient de mettre bas. La tentative d’élevage des bœufs avait pleinement réussi !
- Quel succès, Dib ! s’exclama Marka heureuse de voir qu’ici au moins, tout était en ordre et fonctionnait à merveille. Tu peux être fier de ton entreprise !
- Peut-être, Marka, répliqua-t-il, mais certains ne partagent pas ce point de vue. Ils trouvent que notre travail manque d’intérêt et préfèrent s’amuser que nous aider.
- Tu as donc à te plaindre de tes compagnons, remarqua-t-elle amèrement.
- Naturellement ! Rina attend un enfant, et pourtant elle est obligée de continuer à travailler car les soins des animaux sont quotidiens. Et nous n’arrivons pas à nous faire aider. Pourquoi travailler pour les autres sans contrepartie ? C’est injuste !
- Tu voudrais donc rompre avec le clan ? demanda Marka doucement.
- Non ! Il n’en est pas question. Nous y sommes trop attachés, mais le problème est réel. Il faut que les choses changent, nous ne pourrons pas continuer dans ces conditions…
- Que te faudrait-il ?
- D’abord, nous ne sommes plus assez nombreux. Nous devons augmenter le nombre de ceux qui travaillent et vivent ici… Il faudrait aussi se spécialiser. Certains pourraient s’occuper des poules et des canards, d’autres des chèvres, des moutons et des porcs, un troisième groupe de l’entretien et de la construction des parcs, ou des abris pour les bêtes. Enfin, nous devons compter sur la fourniture constante de meubles, de vêtements, d’outils et de bois dont nous avons besoin, car nous n’avons pas de temps à y consacrer. Nous voulons bien approvisionner le clan en viande mais il nous faut en contrepartie des services équivalents… Tous doivent apporter leur contribution. Or plus rien ne se fait… pour nous en tous cas, c’est certain.
Ils continuèrent à deviser. Marka était étonnée de la sagesse de ses idées et de son sens de l’organisation. Jamais il ne lui avait parlé aussi longtemps d’égal à égal, sur des sujets aussi variés. Dib était jeune et assez réservé, et l’occasion ne s’était jamais présentée d’échanges de cet ordre. Marka le découvrait avec beaucoup d’étonnement et de satisfaction.
- Je trouve tes suggestions intéressantes et je te donne entièrement raison. Ne serais-tu pas tenté, continua-t-elle après un silence, de prendre plus d’importance dans le clan ? Et pourquoi pas d’en devenir le chef ? Après tout, c’est ton travail qui nous fait vivre maintenant, plus que la chasse. Il serait bon qu’un éleveur dirige le clan.
- Mais, Marka, le chef, c’est toi !
- Il serait peut-être temps que je me retire, murmura-t-elle.
- Oh non, Marka ! répondit-il avec fièvre, Non ! Ce n’est pas possible ! Sans toi, le clan n’existerait plus. C’est toi qu’il nous faut, c’est toi qui nous rassemble.
- Mais je ne suis pas éternelle, vous ne m’aurez pas toujours…
- Nous avons encore besoin de toi, crois-moi ! Tu ne dois nous abandonner.
Elle le quitta peu après et, songeuse, commença à remonter vers le plateau. Elle s’arrêta en chemin et regarda avec un peu de tristesse ces terres, son territoire. Le clan ? C’était bien son œuvre. Mais il s’accrochait à elle, comme sa fille sur son dos qui l’agrippait de ses petites mains. Son cœur se serra à la pensée qu’il était encore fragile et qu’il lui faudrait beaucoup de temps, de patience et de persévérance pour qu’il devienne adulte. « Je suis comme une mère avec son enfant » se dit-elle « confrontée à des problèmes de croissance… » Elle pensa à Koba et à sa révolte, à Kirou et à ses espoirs, à Mana, sa petite fille morte, au bébé qu’elle portait sur le dos, à tous les membres de son clan enfin. « C’est vrai que je ne peux pas les abandonner » se dit-elle « Ils ont besoin de moi. Ils sont tous mes enfants ! »
Comme elle allait reprendre sa route, elle vit Moran qui descendait avec sa besace sur le dos. Elle lui fit un signe de main pour qu’il la rejoigne.
- Ohé Moran ! lança-t-elle gaiement, heureuse de le voir. Où vas-tu donc si chargé ? Veux-tu que je t’aide ?
Il s’approcha et la regarda. Une onde glacée la saisit, comme si le soleil s’était brusquement caché. Interdite, elle s’arrêta et son sourire se figea. Moran était méconnaissable. Son regard était dur. Un rictus déformait son visage et lui donnait l’air féroce d’un homme prêt à tuer.
- Mais qu’as-tu ? Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle affolée.
- Je pars. Je ne sais pas où, mais très loin et pour toujours.
- Tu es fou ! Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
- Je sais tout ! Tout ce que tu m’as fait autrefois… Tu crois vraiment que ma vie me suffirait ? Horrible femme ! Tu ne m’as laissé aucune chance ! Tu m’as voulu infirme mais tu ne m’auras pas. Tu es dure, sans pitié, sans cœur ! Garde ton clan, garde ton pouvoir, garde tout ! Moi, je m’en vais. Je ne veux plus jamais te voir, jamais !
Il passa devant elle sans plus la regarder. Pétrifiée, elle resta incapable de réagir, incapable de parler, incapable de penser. Elle le vit descendre en claudiquant jusqu’à l’embarcadère, poser sa besace dans la petite pirogue qui était la sienne, s’y traîner, prendre sa pagaie et descendre le courant sans un regard en arrière. Elle le suivit des yeux aussi longtemps qu’elle le put.
Douloureusement, une phrase ancienne résonnait dans sa tête : « Peut-être lui sauvons-nous la vie. C’est bien assez ! » Le soleil continuait sa course, les ombres s’allongeaient, Marka était toujours statufiée. Les cris de l’enfant avaient fini par la sortir de sa torpeur. Machinalement, elle avait donné le sein à sa fille qui s’était rendormie sur son dos, dans sa hotte. Elle regarda encore le tournant de la rivière où Moran avait disparu. « C’est maintenant que je vais souffrir » pensa-t-elle. Mais elle était encore sous le choc, comme insensible… La souffrance viendrait plus tard. Elle reprit lentement le chemin du camp du plateau. Dans le camp désert régnait un silence inhabituel. Elle déposa sa fille endormie à la garde de Dina et alla s’enfermer dans le sanctuaire. Elle y passa plusieurs heures, figée dans une douleur muette. Elle en redescendit, droite et hiératique, mais vieillie et comme grandie. Personne ne se hasarda à faire le moindre commentaire et elle ne demanda rien à personne.
Les jours passèrent dans un calme feutré. Plus de fêtes, plus de chants, plus de palabres. Le travail avançait sans heurt et sans murmures. La vie continuait, en apparence inchangée. Han restait remarquablement discrète. Depuis le départ de Moran, Marka ne lui avait plus adressé la parole. D’ailleurs, elle parlait très peu, et juste pour l’indispensable.A la fin de l’été, Marka réunit un conseil solennel pour définir l’organisation des camps et de ses habitants. Elle ordonna des renforts pour Dib qui trouva aussitôt des volontaires prêts à assumer les charges de l’élevage. Chaque membre du clan reçut son lot de tâches à accomplir dans l’intérêt général. Tout se passa calmement et avec efficacité, sans discussions inutiles et sans récriminations. Après le conseil, Marka fit quelques pas qui la conduisirent par hasard devant le petit enclos qui entourait les graines que Moran avait mises en terre autrefois. Machinalement, elle y jeta un regard : des plantes blondes avaient poussé et leurs tiges ployaient sous le poids des épis chargés de graines… Alors un grand calme envahit Marka, tel qu’elle n’en avait plus connu depuis l’après-midi tragique où Moran s’était enfui. Elle eut l’impression de pouvoir enfin respirer librement : « Il reviendra, murmura-t-elle, le talisman ne peut pas mentir. »
Le soleil envoyait ses rayons obliques sur la grotte et éclairait d’une lueur dorée la pierre d’entrée du sanctuaire lorsque Marka, solitaire et glacée, reprit à pas lents le chemin de la caverne…
FIN.....................................
07:30 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
13.05.2007
chapitre 24 - Le retour
- Mela est digne de confiance ! se rassurait Marka, Nous n’avons pas à craindre d’imprudences.
- Mais les hasards des voyages sont grands, rétorquait la vieille Noun, et la navigation est bien dangereuse. Pourquoi ne sont-ils pas partis à pied ? Cela aurait été plus sûr. Les rapides, le courant, le vent, tout cela est beaucoup trop dangereux, je l’ai toujours dit ! De mon temps, il n’aurait pas été question de naviguer sur une rivière !
- C’est sûr, Noun, car vous ne connaissiez pas les pirogues ! Mais sur terre, il y a les bêtes sauvages, les précipices, les éboulements. Les dangers sont peut-être plus grands et les voyages beaucoup plus lents.
- Il n’empêche, j’aimerais bien les voir arriver !
- Là, nous sommes bien d’accord, Noun.
Pendant que les femmes s’inquiétaient des voyageurs, les nouveaux membres du clan avaient assisté, à leur grande satisfaction, à l’arrivée des troupeaux de chevaux dans la plaine. Ils avaient aussitôt organisé de grandes chasses et avaient ramené au camp les carcasses de leurs victimes qui avaient livré viande, peaux et tendons, os… Les nouveaux venus ne se sentaient plus nourris uniquement par les efforts des autres.
On commençait à parler de l’installation définitive du clan dans un village construit et fortifié. De l’avis général, la caverne était à écarter. Ils étaient trop nombreux et les troupeaux trop importants. Il avait été difficile de choisir le meilleur emplacement entre le plateau et la plaine. Plusieurs conseils furent nécessaires pour arriver à une solution satisfaisante. Finalement, il avait été décidé qu’il y aurait deux villages : les éleveurs construiraient leurs huttes en plaine, les chasseurs resteraient sur le plateau. Les communications se feraient à l’aide de troncs évidés sur lesquels, en tapant avec des baguettes, on pouvait transmettre des sons portant loin et, d’une manière convenue, des messages explicites. Moran avait expliqué le système qui avait été mis au point de façon satisfaisante. Il avait été également convenu que l’on adopterait un autre changement important : leur groupe étant maintenant trop important, la cuisine ne serait plus communautaire.
Chaque hutte aurait, comme autrefois, son propre foyer. Un pan de leur vie s’effaçait. Bien sur, les jours de fête, les repas seraient à nouveau pris en commun pour continuer la tradition instaurée depuis leur fuite. La construction des nouvelles cabanes prit beaucoup de temps et d’efforts. Les nouveaux membres du clan mirent leurs forces au service de la communauté et les travaux furent mené avec la plus grande efficacité. Désormais fin prêts pour affronter le froid, ils pouvaient s’accorder un peu de repos. Dag, monté sur la tour de guet, qui ne servait plus guère, regardait les vols des oiseaux migrateurs regagner le sud quand il aperçut des embarcations qui remontaient le courant. Le sifflet d’appel était toujours à disposition dans la tour. Il appela le clan.
- Rassemblement ! Des embarcations sont en vue, mais elles sont plus nombreuses qu’au départ des nôtres ! Rassemblement !
- Qu’y a-t-il ? Ce sont eux ? demandèrent-ils en arrivant en hâte, certains en armes.
- Je l’espère ! Je ne distingue pas assez bien.
- Vite, au tam-tam. Alertons Dib en bas dans la plaine !
Ainsi, pour la première fois ils utilisèrent tam-tam pour transmettre un message important.
- Arrivants en vue sur la rivière…
Dib et Rina, suivis de Rog et Toug, se précipitèrent sur la rive. Les habitants du plateau voulurent aussi tous descendre au devant des arrivants.
- N’y allez pas tous avant d’être sûrs qu’il s’agit bien des nôtres ! conseilla Moran.
Mais déjà, depuis les embarcations, on voyaient des mains qui s’agitaient frénétiquement.
- Koba ! appela Marka toute émue, Nandi ! Logo !
- Ils ne peuvent nous entendre ! Descendons.
Bouleversé, mais sans trop d’illusions, Nandi scrutait les arrivants lorsqu’une silhouette accrocha son regard. Quelle course éperdue fut cette descente vers la rivière, sur ce même chemin que Marka avait monté si pesamment, plusieurs années auparavant, tandis que ses compagnes étaient prêtes à mourir d’épuisement… Les pirogues abordaient. On vit descendre Mela, un peu ankylosée, aidée par Koba suivi par une jeune inconnue, puis Nak et Logo, accompagnés eux aussi, puis Dora suivie d’un homme et, bonne dernière, Lara, toute seule. Seule Djara n’était pas revenue. Escortés d’une troupe gesticulante, les arrivants remontèrent jusqu’au plateau.
- Laissez-les un peu souffler ! dit Marka rayonnante. Voulez vous boire ? Manger ? Etendez-vous près du feu ? N’avez-vous pas froid ?
- Je suis épuisée, soupira Mela, mais que d’aventures ! Vous ne pouvez pas imaginer !
- Nous avons eu aussi nos histoires, dit Marka en souriant de son exubérance. N’as-tu pas vu que nous nous sommes agrandis ?
- Mais oui, remarqua Mela en ouvrant de grands yeux, Qui sont ces hommes ?
- Les nouveaux membres du clan, présenta Marka, nos frères.
Tout en parlant, elle regardait d’un œil scrutateur les trois filles et l’homme qui étaient arrivés. Il était normal que les garçons reviennent avec des compagnes, mais comment se faisait-il que Dora soit revenue avec un homme et que Lara soit restée seule ? « Voyons à quoi ressemblent les compagnes des garçons et le compagnon de Dora... » se dit-elle. Son premier examen ne fût pas défavorable, mais elle ne pouvait pas se montrer trop insistante ni mettre mal à l’aise les arrivants. Aussi conseilla-t-elle aux voyageurs d’aller se reposer jusqu’au festin du soir et, naturellement, les femmes se mirent aussitôt à préparer un repas de fête. Le feu fut ranimé, galettes et soupes furent mises en train. On choisit les meilleurs saumons, les plus beaux morceaux de viande à griller avec des herbes parfumées. Miel, amandes, noisettes, fruits… les réserves furent mises à contribution pour célébrer les retrouvailles. Dib remonta des enclos des poulets bien gras et de beaux œufs frais pour les galettes qu’on enduisit de graisse, ce qui les rendrait plus moelleuses. La fête impromptue serait réussie ! Les femmes s’activaient autour des feux, les enfants couraient pour apporter les ingrédients nécessaires, les filles arrangeaient le cercle autour du foyer, changeaient les nattes, balayaient les abords. Puis tous se retirèrent pour endosser leurs tenues de gala. Les parures s’étaient multipliées depuis que le clan prospérait et avait les loisirs de penser au superflu. Les filles s’étaient confectionné des colliers de coquillages ou de fins galets perforés enfilés sur des crins, des pendentifs d’os ornés de dessins, des peignes décorés, des bracelets de bras et de pieds, et de nouveaux habits agrémentés de plumes, de broderies de perles ou de coquilles de moules. Qu’elles étaient belles et coquettes, les filles du clan dans leurs habits de fête ! Les arrivantes, elles aussi, avaient choisi dans leurs bagages vite défaits leurs plus beaux atours pour paraître à leur avantage à leur première apparition à une cérémonie de leur nouveau clan. Il y eu assauts d’élégance et le résultat fut en tous points réussi.
Quand le clan fût réuni, chacun des arrivants présenta sa compagne :
- Voici Namia, du clan de « L’Ours Noir » qui demande à rentrer dans notre clan pour être ma compagne, annonça Koba.
Namia était grande, musclée et bien proportionnée. Elle avait la démarche souple et un peu féline des femmes habituées à la pratique des exercices physiques. Ses longs cheveux blonds étaient nattés et sa courte tunique ornée d’éclats d’os taillés en rond et cousus régulièrement sur tout son vêtement. Le travail était sobre, mais raffiné. Elle était très belle.
- Koba a une compagne qui lui convient pensa Marka, en lui souhaitant la bienvenue.
- Voici Lala du clan du « Poisson de Lune » qui demande à rentrer dans notre clan comme ma compagne, dit Nak en suivant aussi la formule officielle.
Lala était petite, brune et ses joues avaient encore la rondeur de l’enfance. Ses grands yeux marrons dénotaient un caractère gai et rieur qui lui valait d’emblée de la sympathie.
- Voilà Doua, du clan de « Taureau Blanc », dit Logo à son tour, qui demande à rentrer dans notre clan comme ma compagne.
« Ce sera la plus difficile des trois » pensa Marka en l’observant. Doua était grande et maigre. Ses longues jambes faisaient ressortir une poitrine avantageuse dont elle paraissait très fière. Elle avait des yeux bleus, un peu froids, et un port de tête assuré.
- Voici Kadou, présenta enfin Dora, du clan des « Hommes de l’Eau » qui demande à rentrer dans notre clan comme mon compagnon. Je sais qu’il est inhabituel qu’un homme veuille rejoindre le clan de sa compagne. Mais le clan de Kadou est trop nombreux et doit se scinder. Aussi, j’ai pensé à demander son entrée parmi nous. Kadou a été émerveillé par nos animaux et, si Dib le veut, il aimerait l’aider.
- Tu as bien fait, Dora, approuva Marka qui appréciait la bonne tête ronde et souriante de Kadou, ses yeux francs et sans malice. Et Dib sera heureux d’avoir un aide.
- Bienvenue Kadou, assura Dib aussitôt, ta collaboration me sera précieuse.
- Et toi, Lara ? l’interpella Marka, tu n’as donc pas trouvé de compagnon ?
- Je me suis trompée en allant chercher un compagnon au loin. Je m’en suis rendu compte dès je n’ai plus eu à mes côtés celui que je…
Elle rougit et son regard se porta instinctivement vers Nandi qui pétrissait dans un repli de son vêtement sa petite statuette qui représentait Lara. Tous deux se regardèrent en silence.
- Très bien, alors je pense alors que ton compagnon n’a pas besoin de nous être présenté, dit Marka en souriant et sans plus insister.
Marka présenta alors aux arrivants les nouveaux membres du clan et raconta leur histoire. Elle vit avec plaisir que Koba, Nak et Logo souriaient amicalement aux nouveaux intégrés et semblaient accepter leur présence. Il n’y aurait pas d’arrière pensée hostile entre les hommes du clan. Elle en fût soulagée car elle avait craint la susceptibilité un peu ombrageuse de Koba. « S’il y a une rivalité de chasseurs entre eux, elle sera positive » pensa-t-elle.
Le festin dura longtemp. Ensuite, que les plus jeunes bavardaient pour faire plus ample connaissance, Marka demanda à Mela de leur faire le récit de leur voyage.
- Je ne vous raconterai pas toutes les péripéties de notre navigation, commença-t-elle, ce serait trop long pour ce soir. Pourtant nous en avons connu beaucoup ! Des rapides, des transbordements et des portages épuisants, de la pluie et des orages… Mais pas de dangers insurmontables puisque nous sommes là. Nous avons rencontré sur notre passage le clan du « Poisson de Lune », une tribu de pêcheurs habitant au bord de la rivière. Ils appellent ainsi le saumon dont la couleur évoque le reflet de la lune sur l’eau. Ils nous ont amicalement accueilli. Comme ils s’apprêtaient eux-mêmes à rejoindre en partie le grand rassemblement, nous avons fait route avec leur délégation. Ils sont bons navigateurs et nous ont évité bien des erreurs. Ils nous ont donné une de leurs pirogues, je ne sais si vous l’avez remarquée ? Elle est en peau, donc pluès légère, ce qui fait que si elle est moins résistante aux chocs, elle est plus facile à porter en cas de transbordement. Ils pêchent avec des méthodes intéressantes : par exemple, ils jettent dans la rivière une décoction d’herbes qui endort les poissons qu’ils n’ont plus qu’à ramasser à l’épuisette. Le poisson qui reste n’en est pas incommodé !
Nous avons ensemble atteint l’endroit du rassemblement, une grande île à l’endroit où deux grandes rivières se rejoignent. Nos amis étaient déjà venus et ils nous ont aidés à trouver le bon endroit, sans nous tromper. Lorsque nous sommes arrivés, il n’y avait pas encore beaucoup de monde et nous avons pu choisir un bon emplacement pour dresser notre camp commun, près de l’eau pour pêcher facilement, protégé du vent, et bien ombragé. Peu à peu, les autres tribus sont arrivées. Que de monde ! Il y avait surtout des chasseurs. Inutile de vous dire que nos animaux ont connu un énorme succès ! Tout le monde venait les contempler et montrer un loup apprivoisé aux enfants était une attraction appréciée ! Nous ne parlions pas tous le même langage, mais avec des gestes, on pouvait se comprendre, ajouta-t-elle en riant. Il y a eu des fêtes. Chacun devait participer, chanter, danser ou faire de la musique. On s’échangeait des recettes, des méthodes pour tanner les peaux, piéger le gibier, perfectionner des outils. C’était passionnant et les garçons étaient à l’affût de toutes les nouveautés, d’autant plus que les nôtres avaient soulevé la curiosité générale. Pourtant, je crois que bien peu, en vérité, aient réellement fait confiance à nos élevages.
Le clan de la « Main armée », un clan de chasseurs naturellement, a même suggéré que nous ne devions pas savoir chasser pour avoir tenté une aventure aussi loufoque. Aussi, Koba, Nak et Logo ont-ils participé avec eux à une expédition de chasse. J’ai eu peur que les garçons ne fassent des imprudences pour démontrer leur savoir-faire. Mais ils sont revenus sains et saufs et le clan de la « Main armée » a été convaincu que nous savions nous servir d’une massue et d’un épieu face aux bœufs sauvages. Le festin qui a suivi ne m’a pas beaucoup plu car ces chasseurs buvaient beaucoup de liquides fermentés. Heureusement, les garçons n’ont pas cherché de compagnes parmi ce clan. Je pense que leurs choix ont été judicieux, et ils m’en ont toujours tenue au courant. Djara est partie dans le clan des « Hommes de la Montagne » qui nomadisent au septentrion de notre territoire, dans des terres pas trop éloignées de chez nous. Nous la reverrons peut-être un jour. Ceux-là ont été eux, passionnés par notre cheptel. J’ai donné nos animaux à Djara, je crois que son clan mettra nos méthodes à profit. Ils disaient que les chèvres et les moutons sont nombreux chez eux, mais difficiles à chasser et que notre trouvaille leur facilitera beaucoup la vie.
Nous avons fait au retour un rencontre troublante chez nos amis du clan du « Poisson de Lune ». Ils avaient accueilli deux voyageurs, dont l’un était blessé. Ils disaient s’être battus avec un homme mauvais qu’ils avaient recueilli autrefois, mais qui était parti en leur volant la pirogue qu’ils étaient en train de construire après les avoir dépouillés pendant leur sommeil. Lorsqu’ils l’ont retrouvé, le misérable leur a proposé d’attaquer un clan dont il se disait le chef. Les voyageurs l’avaient insulté en assurant qu’ils n’aideraient certainement pas un voleur. La discussion s’était envenimée, il s’étaient battus et avaient laissé leur voleur mort, avec le signe de son infamie : la main coupée.
- C’est la fin d’une triste histoire. Que sont devenus ces voyageurs ?
- Ils ont repris la route pour rechercher la mer dont on leur avait parlé.
- Qu’ils y restent, ce sont des oiseaux de bien mauvais augure, conclut Han.
- J’ai encore bien des histoires à raconter, poursuivit Mela.
- Tu n’as pas essayé de trouver un compagnon, Mela ? demanda Dina.
- J’aurais pu, répondit rêveusement Mela, mais j’avais la responsabilité du groupe. Par contre, je ne pensais vraiment pas retrouver des hommes en arrivant ici ! poursuivit-elle en riant.
- Tu as bien tenu ton rôle vis à vis du groupe, lui dit Marka sincèrement. Sois félicitée pour ne pas avoir abandonné tes lourdes responsabilités.
- Je consulterai les esprits pour savoir quelle est la date la plus favorable pour célébrer les nombreuses unions du clan, dit Han.
- Bien sûr, Han approuva Marka. En plus des jeunes, il y aura aussi celles de Tani, Rani, et Dina et aussi la mienne avec Moran.
- N’es-tu pas enceinte ? demanda Han en a parte à Marka.
- Oui, répondit celle-ci, je le suis. Maintenant que le clan a retrouvé ses hommes et que tout est redevenu normal, sans doute vais-je abandonner mon rôle de chef pour vivre avec Moran. Il verra ainsi combien je l’aime.
- Tu as félicité Mela de ne pas avoir abandonné ! répliqua sèchement Han.
- Le problème est différent. Nous sommes réunis et un autre sera désigné comme chef.
- Le problème est le même Marka… murmura Han à mi-voix.
Mais Marka s’était déjà éloignée, et elle ne l’entendit pas.
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12.05.2007
chapitre 23 - Le clan s'agrandit
- J’ai beau réfléchir, confessa Mob confus, je ne trouve pas de moyen sûr pour ramener vivant un taureau. Peut-être faudrait-il réussir à l’endormir ?
- Le problème sera plus simple, le rassura Dib, un petit veau et une jeune génisse feront l’affaire, j’attendrai tout simplement qu’ils grandissent.
- Parfait ! Cela me soulage et je commence à comprendre comment vous réussissez : vous savez simplifier les problèmes pour pouvoir les résoudre alors que je me lamentais en vain sans chercher une solution applicable.
- Nous avons l’habitude de capturer des animaux vivants, c’est tout.
- Non, c’est autre chose, vous savez tirer parti du hasard et inventer du nouveau. Et cela, crois moi, c’est rare ! dit Mob plein d’admiration.
Sur la proposition de Moran, il fut décidé que les hommes ne feraient pas tous partie de l’expédition pour que le village ne reste pas privé de chasseurs. Moran regardait avec tristesse ces préparatifs dont il était exclu. Dans ces circonstances, son infirmité lui pesait cruellement. Il contempla avec rage sa jambe qui ne le portait plus et faisait de lui un laissé-pour-compte. De dépit, il se désintéressa de l’opération. Quand Marka demanda son avis, il répondit sèchement :
- Cela ne me concerne pas. Ils sont plus qualifiés que moi !
Dina par contre se passionnait pour l’aventure. Etait-ce parce que son fils aîné Dib en avait été le promoteur et que son cadet Dag devait guider les chasseurs ? Ou parce que Mob la dirigeait ? Marka et Han observaient son manège avec un secret amusement, tout en se disant que cela favorisait leurs projets. Dina n’était d’ailleurs pas la seule à s’intéresser aux nouveaux venus. Rani et Tani n’étaient pas en reste pour s’offrir à rendre service à Mbami et Tombo… Comment s’en étonner de la part de jeunes femmes contraintes à un célibat forcé depuis si longtemps ? Seules Bouana et Djani n’étaient pas du tout concernées et pour cause : leur grossesse à chacune arrivait à son terme !
Marka, pour dérider Moran, lui demanda s’il était heureux d’être bientôt doublement père. Sa question lui valut un regard furieux et une réponse brève :
- Ces enfants seront ceux du clan, pas les miens.
- Tu ne voudrais donc pas être père ? demanda-t-elle d’une voix neutre.
- Si, répondit-il, si c’était la femme que j’aime qui me donnait un enfant.
- Si je suis bien la femme que tu aimes, je crois que tu vas être exaucé.
- Marka ! C’est la plus heureuse nouvelle que je pouvais entendre ! Elle me fait même oublier mon misérable état. Cet enfant, nous l’élèverons ensemble pour en faire un homme de l’avenir, capable d’inventer, de créer, de changer…
- Mais ce sera peut-être une fille !
- Nous l’élèverons dans les mêmes conditions naturellement. Tiens, je pense à quelque chose. Te souviens-tu du gri-gri que m’a donné autrefois la vieille femme du clan des chasseurs ? Je l’ai retrouvé dans ma besace que les garçons m’ont récupérée. Elle m’avait dit de le mettre en terre à l’endroit où je voudrais me fixer, qu’il me retiendrait et m’apporterait joie et richesse, tu t’en souviens ? Nous allons le faire ensemble aujourd’hui même, car désormais cette terre est aussi la mienne.
Ainsi fut fait et Marka, étonnée et perplexe, vit que le talisman consistait en quelques petites graines que Moran ensevelit dans un endroit où la terre était brune et profonde et qu’il entoura d’une légère barrière pour en baliser la place. Mais cela intéressait moins Marka que son ventre qui recelait une fois de plus la vie, une vie qui la reliait à Moran. Quand Bouana et Djani, peu après, mirent deux filles au monde, celles-ci furent accueillies comme les enfants du clan et choyées par tous, sans qu’aucune allusion ne soit faite quant à leur filiation.
Dans la saline, tout était prêt pour la capture des jeunes veaux. On attendait le passage des troupeaux. Les chasseurs faisaient de longues battues pour trouver d’autres endroits de passage. Ils s’acharnaient à la tâche car ils tenaient à rendre service au clan. En attendant, leur intégration se faisait en douceur et tous se félicitaient de leur présence. Une soir, l’équipe de chasse revint très excitée. Elle avait été menée par Mbami qui fit le récit de leur découverte :
- N’ayant décelé aucune trace dans la saline, nous sommes partis plus loin, au delà des collines bleues. Nous avons été alertés par un vol de vautours et nous avons voulu vérifier ce que cela signifiait. Nous nous sommes approchés et nous avons trouvé, au pied d’un arbre, non loin du ruisseau qui se jette dans la rivière aux saumons, le cadavre d’un homme. Il gisait dans une mare de sang séché et s’était battu car il y avait des traces de lutte autour de son corps. De plus, il avait la main droite coupée.
- Un voleur ! s’exclama Marka. Comment était-il ?
- Il avait une barbe et une tunique de peau de chèvre.
- C’est « lui », dit Marka, le maudit…
- Une petite pirogue avait aussi été traînée vers le ruisseau.
- La sienne ou plutôt celle qu’il avait volée, suggéra Moran. Il est difficile de croire qu’on lui ait donné une pirogue qui n’était pas terminée. Je l’ai essayée, son galbe était bon mais elle était encore en cours de fabrication.
- Nous ne saurons jamais ce qui s’est passé, ajouta Marka sombrement.
- La menace a disparu mais restons vigilants, le sang appelle le sang.
- Cette histoire ne nous concerne pas, dit froidement Han, ce mort n’est pas du clan.
Le silence retomba. La malédiction de Han avait poursuivi le traître. Il n’aurait pas de sépulture et les esprits qui avaient permis l’accomplissement de son châtiment le rejetteraient avec les mauvais… Son sort était terrible mais juste. Honte à celui qui trahissait son clan ! Il n’avait droit à aucune pitié.
Enfin, un matin, Dag, qui avait accompagné les chasseurs, revint seul pour annoncer que des petits bœufs se trouvaient dans la saline et que Mob demandait à tous ses compagnons de le rejoindre pour la capture. Il serait nécessaire de séparer les femelles pour pouvoir approcher des petits. La manœuvre n’était pas facile ! Au signal, ceux qui étaient cachés dans les miradors près de la falaise se montrèrent en agitant des branches et en faisant du bruit, ceux postés vers la descente sur la plaine firent de même, si bien que le troupeau, qui s’était précipité vers la sortie de la saline reflua alors que les dernières bêtes continuaient à avancer. La confusion était totale et le troupeau se mit à tourner en rond. La position des chasseurs était dangereuse car les miradors risquaient d’être renversés par les bovins affolés, mais les petits s’étaient détachés de leur mère et, la panique aidant, les adultes furent les premiers à fuir vers la descente lorsque les chasseurs libérèrent la sortie de la saline. Lorsqu’ils jugèrent le moment propice, les guetteurs descendirent des miradors et lancèrent leurs boules dans les pattes de jeunes veaux et génisses à la traîne. Six roulèrent dans la poussière, pattes entravées, et quelques autres furent abattus pour les besoins immédiats de la cuisine. La réussite était totale. Il ne restait plus qu’à s’approcher des bêtes immobilisées, à ficeler définitivement leurs pattes et pousser les pauvres bêtes terrorisées dans les cages. Le retour au campement fut triomphal, mais il fallut plusieurs voyages pour ramener le butin. Dib était ravi ! Il jugea que les animaux capturés avaient l’âge idéal car ils venaient d’être sevrés. De plus, il disposait de quatre femelles et deux mâles. Il lui fallait maintenant calmer les bêtes, leur faire accepter la captivité et la présence de l’homme. Mob, après avoir montré un certain scepticisme, commençait à croire que le succès était possible. En tous cas, il l’espérait ardemment.
Les veaux tués furent dépouillés. Chacun avait admiré la remarquable dextérité des nouveaux chasseurs, mais ce fut la préparation des peaux qui réserva une surprise. En effet, le clan gardait les peaux toujours munies de leurs poils, aussi, quand Mob demanda s’ils désiraient la peau avec ou sans poils, la question étonna beaucoup. Mob expliqua que le cuir lisse donnait matière à des usages différents. Il était plus souple, mieux adapté pour les vêtements des mois chauds et pratique pour quantité d’usages variés.
- C’est extrêmement intéressant, remarqua Marka, pourriez-vous nous montrer votre façon de procéder, bien que ce travail incombe généralement aux femmes ?
- Nous le ferons avec plaisir, assura Mob sincèrement.
Le clan les regarda donc épiler minutieusement les peaux séchées. Dès la technique assimilée, les femmes se mirent au travail avec entrain.
- Comment les tannez-vous ? demanda Dina, avec de l’urine ?
- Oui répondit Mouba, mais ensuite nous les pétrissons avec de l’ocre, pour les imperméabiliser et les assouplir davantage. De plus, cela améliore leur conservation.
- Voila encore quelque chose que vous nous apprenez ! s’exclama Rani.
- Nous sommes heureux de nous rendre utiles ! affirma Mob, fier de voir qu’eux aussi étaient des spécialistes dans leur domaine, avec des techniques personnelles.
- Comment faites-vous pour assouplir les peaux lorsqu’elles sont tannées ?
- Nous les frottons avec un lissoir, puis les martelons avec des galets.
- C’est bien ce que nous faisons aussi, acquiesça Marka
- Mais il arrive aussi, pour obtenir de meilleurs résultats, que nous les fumions.
- Comment cela ? s’étonna Marka.
- Nous les étendons au dessus de lits de pierres chauffées à blanc et recouvertes de sable. La fumée épaisse qui s’en échappe améliore leur souplesse.
- C’est une idée remarquable !
Les jours passaient et le clan avait pris l’habitude de vivre avec ses hôtes. Eux-mêmes semblaient parfaitement adaptés à leur nouvelle vie.
- Tu es bien d’accord avec moi, nous pourrions leur proposer de rester définitivement avec nous… demanda un jour Han à Marka.
- Naturellement, répondit celle-ci, mais il faut d’abord en parler aux autres.
Elles profitèrent d’une absence du groupe de chasseurs pour consulter le clan. Il fut unanime à souhaiter l’installation définitive des rescapés, Dib par reconnaissance pour le service rendu, Dina, Tani et Rani pour des motifs probablement sentimentaux, mais il n’y eu aucune réticence, ni objection, même de la part de la vieille Noun.
Marka décida d’attendre le moment favorable pour leur proposer aux chasseurs leur intégration.
- Marka, proposa Han, amenons-les dans le sanctuaire. Leur réaction sera significative.
Aussi, un soir, après un repas pris en commun dans la bonne humeur générale, Marka annonça aux chasseurs qu’ils seraient admis le lendemain dans le sanctuaire. Naturellement, pour pénétrer dans cet endroit sacré, il leur faudrait être à jeun et attendre la nuit pour pouvoir mieux s’imprégner du souffle des esprits. Les jeunes gens furent sensibles à l’honneur qui leur était fait et approuvèrent avec conviction les conditions de leur admission. Le soir tomba, mille étoiles scintillaient déjà dans le ciel noir. Un vent tiède balayait avec douceur le camp enseveli dans les ténèbres lorsque la petite troupe prit la direction de la grotte. Les oiseaux de nuit lançaient leurs cris lugubres et les chauve-souris volaient bas, au ras de leurs têtes. Tous sentaient que l’instant était solennel et qu’en fait, l’intronisation des nouveaux venus serait soumise à la décision des esprits des ancêtres qui régnaient sur le sanctuaire. Marka et Han entrèrent les premières, suivies des membres du clan, les jeunes hommes en derniers. Tous tenaient, allumées dans leur main, des torches à combustion lente et ils avançaient à pas mesurés, conscients de la gravité du moment. Ils s’assirent au centre du sanctuaire. Marka et Han en firent le tour, éclairant tour à tour les fresques et les sculptures. Cela dura longtemps. Le silence était total. Inlassablement, Marka et Han poursuivaient leur ronde.
Quand les torches faiblirent, toujours en silence, elles prirent le chemin de la sortie et tous les suivirent. Ils se retrouvèrent sur le plateau.
- Vous avez vu notre sanctuaire, hommes du clan qui chasse les chevaux. En avez-vous reçu un message ? demanda Han.
Mob répondit d’une voix blanche :
- J’ai vu la horde des chevaux courir et venir vers moi. Ils m’ont emporté. Je courais avec eux. J’ai senti le vent dans ma chevelure comme dans une crinière, j’ai senti le sol martelé sous mes pas, j’ai perçu leur odeur et entendu leurs hennissements…
Les autres approuvèrent. Ils ne savaient pas s’exprimer aussi bien que Mob, mais eux aussi s’étaient sentis adoptés et entraînés par les troupeaux qui défilaient le long des murs.
- Hommes, voulez-vous faire partie de notre clan ? demanda encore Han.
- Je crois que c’est notre destin, répondit Mob après une courte réflexion. Il reste un seul problème : que deviendra notre marque ? Nous ne pouvons pas y renoncer.
- Notre marque est deux mains surmontées d’un trait noir représentant l’outil, je propose que nous y ajoutions la queue du cheval qui est votre emblème. Qu’en pensez-vous ?
Tous l’approuvèrent. Ainsi naquit le nouveau clan.
- Vous êtes des hommes ! Reconnaissez-vous Marka comme votre chef ? demanda Han,
- Nous la reconnaissons, répondirent-ils tous ensemble.
- Etes-vous prêts à défendre votre nouveau clan au prix de votre vie ? demanda Marka
- Nous le sommes, répondirent-ils encore.
- Je le déclare, annonça Marka, nous ne faisons plus qu’un seul clan, indissolublement uni à la vie et à la mort. A la vie surtout, ajouta-t-elle en souriant.
La lune brillait au dessus de leurs têtes. La fumée du feu s’élevait toute droite dans le ciel étoilé. Les cœurs battaient à l’unisson. Ils se sentaient forts et confiants, capables de devenir les maîtres du monde qui les entourait.
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11.05.2007
chapitre 22 - Les réfugiés
- Je t’aurais protégée Marka, dit Moran un soir où il la vit perdue dans ses pensées moroses. Je sais me battre malgré mon handicap et je sais reconnaître l’imposture.
- J’ai confiance en toi, lui répondit Marka, mais il n’empêche que nous serions vulnérables en cas d’attaque. Nous ne pouvons même pas réintégrer tous la caverne maintenant, surtout avec les animaux. Que faire alors pour nous protéger ?
- Il est toujours possible de faire le guet, mais que de temps perdu. Il n’y a tout de même pas beaucoup de gens mauvais.
- Souviens-toi des deux hommes qui doivent passer par ici.
- Tu as raison. Ceux-là ne peuvent être inoffensifs. Il faut s’en méfier. Nous allons construire une plate forme surélevée d’où nous guetterons leur arrivée possible. Je suis celui qui peut le moins travailler, ce sera donc mon rôle d’assurer le plus de gardes.
L’idée fut soumise au conseil et le clan se mit d’accord pour qu’une sentinelle veille en permanence sur leur sécurité. Ils avaient été suffisamment traumatisés par les derniers événements pour accepter de consacrer une partie de leur temps à surveiller leur territoire. Il fut décidé également que les tournées de cueillette, hors de la vue de la tour de garde, seraient encadrées par un membre du clan en âge d’être armé d’une sagaie empoisonnée.
- Il est triste de vivre dans la crainte, se plaignit amèrement la vieille Noun, de mon temps, nous n’avions jamais rien à craindre des hommes !
- Il y a eu l’attaque des Hommes-Ours, Noun ! remarqua Dina.
- Je parlais de l’époque de ma jeunesse, les hommes étaient meilleurs qu’aujourd’hui et ça ne s’améliore pas avec le temps… Je me demande ce que connaîtront nos jeunes !
- Ne t’en fais pas, dit Dib, nous saurons nous adapter et faire face.
Marka observait Bouana. Depuis les derniers événements, elle gardait un air accablé, marchait courbée, ne parlait plus, évitait le regard des autres et paraissait très malheureuse.
- Bouana, l’interpella enfin Marka, tu n’as rien à craindre. Ce qui s’est passé ne peut pas t’être reproché ! Tu es des nôtres comme par le passé. Tu n’as pas à te sentir coupable.
- J’avais si peur que vous… que mon bébé… bredouilla Bouana en pleurs
- Marka a raison, reprit Han. Reste en paix et pense à la naissance qui ne va pas tarder.
- Nous sommes si heureux, dit Bouana en se redressant, et en les regardant en face. Puis elle sourit amicalement : et j’espère que nous resterons toujours unis !
Ces paroles firent du bien à tous et dissipèrent le malaise. Chacun se rendit compte que Bouana avait exprimé avec simplicité ce qui faisait leur force et nourrissait leur vitalité. Les tours de garde avaient l’air de vaines précautions mais au moins cela permit aux guetteurs de signaler rapidement l’arrivée d’un troupeau migrateur et le passage d’une horde de loups qui évita d’ailleurs prudemment le camp.
L’attention avec le temps se relâcha cependant. Seul Moran continuait à être sur ses gardes et ce fut lui qui, juché au haut de la tour, donna un jour l’alerte :
- Rassemblement ! Rassemblement !
Il siffla dans son roseau selon le rythme convenu pour les alerter tous.
- Je vois une troupe d’hommes qui progresse vers nous en venant des collines bleues ! Prenez vos armes et rentrez à l’intérieur de la barricade. Que les enfants se cachent dans les huttes !
Marka l’avait rejoint pour examiner les arrivants. Il y avait une douzaine d’hommes. Ils avançaient lentement, sans équipement, en traînant leur sagaie la pointe en bas. Ils n’avaient pas l’air de les avoir encore aperçus.
- Qui peuvent-ils être ? demanda Marka, Et que cherchent-ils ? Ils marchent la tête basse, peut-être suivent-ils une piste ? Ils n’ont pas l’air agressif…
- C’est vrai, répondit Moran. Mais ils ne sont pas en chasse car ils marchent trop régulièrement. On dirait qu’ils ont senti notre feu, ils regardent dans notre direction.
- Que se passe-t-il ? interrogea Dib d’en bas.
- Des hommes se dirigent vers notre camp. Ils ont plutôt l’air de fuir, cria Moran.
- Oui, approuva Marka, mais ils fuient quoi ? Ravivez le feu pour les accueillir.
Ils guettèrent l’arrivée des inconnus avec un peu d’anxiété. Ils étaient réunis dans l’enceinte du village, défendus par un fossé et une bonne barrière de pieux et d’épineux, avec des armes à portée de la main, mais il leur manquait les jeunes gens partis au rassemblement. Pourraient-ils se défendre contre douze hommes s’ils avaient l’intention d’attaquer ? Marka descendit du perchoir et prit place sous le grand arbre des palabres, autour du feu extérieur. Dib était monté aux côtés de Moran. Ils commentaient pour le clan ce qu’ils pouvaient voir des arrivants.
- Ce sont des chasseurs.
- Ils sont sans femmes ni enfants, ils ne changent donc pas de territoire.
- Ils ne marchent pas vite…Ils ont l’air fatigués.
- Ils regardent dans notre direction et se concertent.
- Ils ont repris leur chemin et viennent vers nous.
Effectivement, la petite troupe commençait à gravir la montée vers le plateau, à pas lents. Les hommes avaient l’air accablés et ne semblaient pas menaçants. Devant l’entrée de l’enceinte, ils s’arrêtèrent. L’homme qui était en tête leva la main droite en signe de paix et dit :
- Nous venons en paix. Pouvons nous entrer dans votre camp ?
- La paix soit avec vous. Entrez, venez vous restaurer et vous reposer.
Ils entrèrent d’un pas las. Marka se montra plus chaleureuse :
- Etrangers, qui que vous soyez, vous trouverez chez nous l’accueil dû aux voyageurs. Mais il me semble que nous devons être plus ou moins apparentés puisque votre langage est proche du nôtre. Avant tout, buvez et mangez, leur dit-elle.
Les filles vinrent déposer de la nourriture et de l’eau fraîche devant les arrivants qui se mirent à manger lentement. Les garçons restaient sur leurs gardes, mais rien dans l’attitude des nouveaux venus ne pouvait inspirer de défiance. A vrai dire, ils faisaient plutôt pitié.
- Nous vous remercions de votre accueil, dit celui qui paraissait être le chef du groupe. Nous avons vu l’emblème de votre clan à l’entrée. Il est vrai que nous devons être proches sans le savoir puisque voici le nôtre.
Il montra la hampe de sa sagaie où avaient été dessinées, certainement à l’aide d’un bois incandescent, une main surmontée de la queue d’un cheval.
- Notre clan chasse le cheval et vit dans les plaines assez loin vers l’occident. Je devrais dire vivait… Il se tut un instant, trop accablé pour pouvoir parler, puis reprit : Il faut que je vous fasse part de notre terrible malheur. Notre groupe était parti en expédition de chasse, comme toujours à la même époque. Nous chassions les troupeaux de chevaux au rabat, assez loin de notre village installé contre une paroi rocheuse, bien protégée et ensoleillée. Nous nous sommes absentés plusieurs jours. Lorsque nous sommes revenus, nous n’avons plus rien retrouvé, un éboulement de la montagne avait tout enseveli, pendant la nuit probablement, car il ne restait aucun survivant, ni homme, ni femme, ni enfant… Plus aucune trace du camp… tout a été emporté, écrasé ! Nous n’avions plus rien que ce que nous avions emmené à la chasse et nous étions seuls. Pour fuir ces lieux maudits, nous sommes partis droit devant nous. En suivant la marche du soleil, nous avons avancé sans nous arrêter, sans manger, presque sans dormir. Etrangers, vous êtes bons de nous avoir accueillis mais nous sommes peut-être maudits… Pourtant, je vous assure, nous n’avions pas transgressé les lois.
Le clan était perplexe. Ils étaient prêts à plaindre les rescapés dont l’histoire rappelait leurs propres malheurs mais la possibilité d’une malédiction inquiétait.
- Pourquoi parler de malédiction si vous n’avez rien fait de mal ! s’indigna aussitôt Marka, Nous avons aussi connu des drames sanglants et nous n’étions pas maudits ! Au contraire, les esprits des ancêtres nous ont aidés à nous en sortir !
- Vous n’êtes pas maudits, leur dit Han, mais vous avez beaucoup souffert. Vous êtes les bienvenus.
Ces paroles détendirent l’atmosphère et les membres du clan considérèrent dès lors les nouveaux venus avec bienveillance. Les enfants apportèrent des baies fraîches qu’ils venaient de ramasser, Dina offrit une boisson à base de miel fermenté pour les réconforter. Ils les entouraient et cherchaient, par tous les moyens, à soulager leur désespoir manifeste.
- Nous allons libérer une case pour vous permettre de bien vous reposer.
- Merci. Votre solidarité nous réchauffe le cœur.
Titubant de fatigue, ils se retirèrent pour prendre enfin du repos. Restés entre eux, les membres du clan commentèrent à voix basse le sort de leurs hôtes.
- Les esprits de leurs ancêtres devaient être moins puissants que celui de la montagne.
- Ils avaient simplement mal choisi l’emplacement de leur camp.
- Leur sorcier n’a pas entendu la voix de la montagne.
- Les esprits des chevaux se sont vengés.
- Quoiqu’il en soit, ces hommes ne sont pas mauvais, affirma Han. Nous pouvons facilement les nourrir et les garder tant qu’ils voudront rester.
Marka et Han échangèrent un coup d’œil. Elles pensaient la même chose. Si ces hommes se révélaient aptes à s’assimiler au clan, pourquoi ne pas les garder définitivement ? Cela résoudrait leur problème permanent de déséquilibre en hommes. Mais elles désiraient étudier plus à loisir cette éventualité et n’en dirent pas plus ce soir là. Moran avait compris leurs arrière-pensées et, lorsqu’il fut seul avec Marka, il lui dit à brûle pourpoint :
- Etudie bien les nouveaux venus avant de les accepter parmi vous. Il ne faut pas vous tromper sur eux.
- Bien sûr, dit Marka, souriant d’avoir été devinée, tu me donneras ton avis.
- Est-ce que tu t’en soucies ? Pour la conduite du clan, tu es très exclusive !
- Pourquoi dis-tu cela ? s’étonna Marka. N’ai-je pas déjà suivi tes conseils ?
- Peut-être, mais si tu avais à choisir entre le clan et moi, tu n’hésiterais pas et le clan seul compterait. D’ailleurs, il ne pourrait même pas en être question maintenant…
- Que veux- tu dire ? demanda Marka.
- Je te rappelle que nous ne sommes même pas unis selon le rite.
- Moran, homme de mauvaise foi, m’as-tu déjà dit que tu voulais le faire ? s’exclama-t-elle en riant. Je te promets, puisque tel et ton désir, que lorsque les garçons reviendront avec leurs compagnes, nous célébrerons notre union en même temps que les leurs !
La mauvaise humeur de Moran révélait en fait son attachement profond et cela avait enchanté Marka. Ce fut rayonnante qu’elle aborda les premiers jours de cohabitation avec les nouveaux venus. Dès le lendemain, reposés par une longue nuit, les hommes se présentèrent devant celle qu’ils avaient bien identifiée comme le chef.
- Je suis Mob, du clan de « la main qui chasse les chevaux ». Notre chef a péri ainsi que notre sorcier et tous les autres, il ne reste que nous. Je te salue Marka. Voici mes compagnons : Mbami, Mouba, Tombo, Bouba…Et il nomma tous les hommes du groupe. Puis il ajouta : Je crois, comme tu le faisais remarquer hier, que nous sommes très proches, j’ai entendu dans votre clan appeler Bouana. Elle a un nom de chez nous.
- Nous sommes heureux d’accueillir des alliés, répondit Marka. Vous pourrez rester ici tant que vous le voudrez.
- Nous acceptons volontiers de nous arrêter quelques temps, mais il faudra que tu nous donnes des tâches à accomplir. Il n’est pas question que nous soyons à votre charge. J’ai eu peu de temps pour admirer ton camp, mais je dois dire que tout ce que j’en ai vu m’a empli d’admiration. Des loups qui vous obéissent, des animaux en captivité pour vous nourrir ? Jamais je n’aurais imaginé que cela soit possible ! Est-ce de la magie ?
- Je te remercie Mob. Tes paroles sont celles d’un homme de cœur. Ne crains rien, il n’y a rien de magique dans la possession de nos animaux. C’est le fait de hasards bien exploités. Comme tu as pu le voir, nous étions des femmes seules car nos hommes ont tous été massacrés par les Hommes-Ours. Nous avions peu de facilités pour chasser et nous avons dû trouver d’autres moyens pour nous nourrir. Nous avons découvert que l’on pouvait garder des animaux, les nourrir et les faire se reproduire…Une situation exceptionnelle nous a amenées à trouver de nouveaux modes de vie.
- Une autre chose qui m’étonne, Marka, c’est la docilité de vos loups. Quand j’en ai vu dans votre camp, je dois avouer que j’ai été inquiet. Je me doutais bien qu’ils vous obéissaient, mais j’ai craint qu’ils ne s’attaquent à des inconnus !
- Non, Mob, nos loups sont habitués à respecter les hommes. Comment veux-tu que nous leur demandions d’en attaquer certains et pas d’autres ? Ce ne serait pas logique. Ils sont dressés à protéger nos animaux et à nous avertir de l’arrivée de bêtes nuisibles.
- J’ai vu aussi beaucoup d’outils que je ne connais pas. Comme ces longues résilles qui sèchent sur des branches basses, qu’en faites vous ?
- Ce sont des filets que nous installons en travers des rivières pour attraper le poisson. C’est Moran qui nous a appris à les fabriquer, un grand voyageur qui a vu beaucoup de peuples très différents et a appris chez eux des méthodes originales de pêcher, de chasser ou de se distraire.
- J’espère que nous pourrons aussi vous apporter de nouvelles idées qui pourraient vous être utiles. J’en serais si heureux ! Mais j’en doute.
- Je suis persuadée du contraire. Viens, je vais te faire visiter nos installations.
- Je vois un chemin qui monte vers une caverne, dit-il alors qu’ils déambulaient dans le camp, l’occupez-vous ?
- Elle a été notre premier refuge, dit Marka. Mais elle est bien plus que cela car nous y avons découvert un sanctuaire orné de peintures sacrées. Il a été celui de notre clan car nous y avons trouvé sa marque. Mais je vais te raconter notre histoire.
Mob fut très impressionné par son récit. Par discrétion, il n’osa pas demander à le visiter, mais on le sentait plein de respect pour Marka et son clan.
- Vous êtes protégés par des esprits très forts, murmura-t-il en regardant Marka avec beaucoup de considération.
La visite des enclos l’intéressa énormément et Dib lui donna des explications sur la façon dont ils avaient attrapé et apprivoisé les différentes espèces.
- Jamais je n’aurais imaginé quelque chose d’aussi extraordinaire ! s’exclama Mob. Naturellement, tous les animaux ne pourraient pas vivre ainsi. Je pense aux chevaux, notre gibier fétiche. Jamais l’homme ne pourra les domestiquer et les enfermer ! Ils sont le symbole de la liberté, eux qui courent inlassablement dans le vent ! Je ne vois pas non plus de bœufs dans vos enclos, ajouta-t-il.
- Et bien, j’y pense… murmura Dib, et sérieusement même. Leur viande nous fait défaut en dehors du passage des troupeaux. J’aimerais bien tenter l’expérience.
- Tu parles sérieusement ? demanda Mob effaré.
- Mais oui, j’ai même demandé à mon ami Koba, un chasseur, de m’en procurer, mais il est parti à un rassemblement chercher une compagne avec d’autres de nos compagnons. A leur retour, si les troupeaux sont encore là, je lui demanderai de me capturer quelques jeunes.
- Dib, j’aimerais t’aider. Nous chassons principalement les chevaux, mais aussi les bœufs et je pourrais te chercher les spécimens que tu désires.
- Tu ferais cela ? s’écria Dib ravi. Tu me rendrais un grand service car c’est l’époque où on en trouve dans les salines. Moi, avec mes troupeaux, je ne peux plus chasser.
- S’il y a des salines dans les environs, nous pourrons t’en procurer.
- Il me les faut vivants et en bon état ! recommanda Dib. Comment t’y prendras-tu ?
- Nous avons une méthode qui fera merveille : des boules reliées par des lanières que l’on lance de façon à ce qu’elles s’enroulent autour des pattes des animaux.
- Moran nous a parlé de cette méthode, mais aucun de nous ne sait l’employer. Je suis certain que c’est exactement ce qui conviendrait.
- Je vais immédiatement rassembler mes compagnons. Si Marka est d’accord, nous partirons en expédition immédiatement.
Marka fût très sensible à la demande de son aval. Elle approuva naturellement le projet, et les chasseurs organisèrent leur opération, ravis de pouvoir montrer leur savoir-faire et de se rendre utiles à la communauté. Han et elle se regardèrent une nouvelle fois en silence, très contentes de la tournure que prenait l’intégration du groupe.
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10.05.2007
chapitre 21 - Le revenant
- Marka, osa demander un jour Dib, il faudrait nous installer dans la plaine. Le plateau n’est plus assez grand pour toutes nos bêtes !
- Oui, je pense qu’il faut l’envisager, répondit Marka au grand soulagement de Dib. Mais attendons que les garçons rentrent avec leurs compagnes.
Dib soupira en contemplant avec envie la plaine. Mais soudain il s’écria :
- Marka, vois-tu quelque chose sur la rivière ? On dirait un canot ! Ce ne peut être un des nôtres, il est plus petit ! Regarde là-bas, vers l’occident, il descend le courant !
Marka, très intriguée, scruta à son tour la rivière.
- Ta vue est meilleure que la mienne. Est-ce réellement une embarcation ?
- J’en suis certain !
D’autres les rejoignirent. De l’avis général, il s’agissait bien d’une embarcation, probablement occupée par une seule personne. Ce fut l’émoi ! Les visiteurs n’étaient pas fréquents…
- Attisez le feu pour que le canot nous remarque, suggéra Marka.
Han, attirée par le charivari que faisait les observateurs du camp, arriva et elle remarqua que seul Moran avait discrètement mis des armes à sa portée.
- Les visiteurs sont souvent amicaux et il faut bien les accueillir, mais une mauvaise surprise est toujours à redouter, murmura-t-il, surtout si cette pirogue n’est pas seule.
Marka l’approuva, étonnée de ne pas y avoir pensé alors que le clan était assez vulnérable. L’embarcation emportée par le courant avançait rapidement et ne transportait effectivement qu’une seule personne. La fumée du camp avait du être aperçue car la pirogue quitta le milieu du courant pour se rapprocher de la rive. Arrivée à hauteur du camp, elle fut tirée sur le sable et un homme en sortit. Il examina les lieux, repéra le camp et se dirigea vers lui. La curiosité était grande parmi les membres du clan, il leur tardait de faire connaissance du nouveau venu ! Ils étaient tous réunis, groupés autour de Marka, et attendaient l’ arrivée du voyageur.
- Il est vêtu de haillons, remarqua Han, il ne doit pas être bien prospère.
- Il a peut-être connu des difficultés, on perd facilement ses bagages lorsque l’embarcation se retourne, dit Moran.
Tous eurent alors une pensée inquiète pour ceux qui les avaient quittés. « Pourvu que les esprits les protègent et que leur voyage se passe bien ! » songeaient-ils. S’ils faisaient aussi triste figure en arrivant au rassemblement, ils n’auraient certainement pas le beau rôle ! » L’inconnu se rapprochait. Il s’arrêtait parfois pour vérifier s’il était bien dans la bonne direction, puis repartait d’un pas plus assuré. Il arriva enfin au camp. Il était grand, maigre et son visage était couvert d’une barbe embroussaillée d’où n’émergeaient que des yeux fureteurs. Il était vêtu d’une tunique de peau de chèvre, sale et râpée. Il leva la main droite, paume tendue en geste de paix et dit à la ronde :
- Je vous donne le salut.
- La paix soit avec toi, répondit Marka qui ajouta : tu parles notre langue ! Nous sommes donc de la même race.
A sa voix, l’inconnu se figea et la dévisagea, puis il fit de même pour toutes les femmes une à une. Intriguées par cet examen, elles le contemplaient en silence.
- D’où viens-tu étranger, demanda enfin Marka, et quel est ton nom?
Mais, sans répondre à sa question, l’étranger lui dit :
- Toi, tu t’appelles Marka, et voici Dina, Rani, Noun, Bouana, Han…
- Mais qui es-tu ? l’interrompit Marka en criant presque.
- C’est Gouba, ton compagnon, Bouana, dit Han d’une voix monocorde.
- Gouba !
La surprise les laissa d’abord sans voix. Puis les questions se précipitèrent :
- Tu n’as donc pas été victime des Hommes-Ours ?
- Que s’est-il passé ? Y a-t-il d’autres survivants ?
- Pourquoi ne nous as-tu pas rejointes plus tôt ?
- D’où viens-tu Gouba, toi que l’on n’a pas vu depuis si longtemps ? demanda sèchement Marka qui n’avait jamais aimé cet homme sournois.
Gouba prit son temps pour répondre. Il les regardait pensivement, laissant son regard errer sur le camp, les garde-manger nombreux et manifestement bien garnis, les huttes solides et surtout, les enclos et les animaux. Sa surprise était grande de retrouver le clan si prospère… Il prit enfin la parole :
- Mon histoire est simple et douloureuse. J’ai combattu avec mes compagnons lorsque les Hommes-Ours nous ont attaqués traîtreusement. Nous avons résisté vaillamment, mais nous avons été écrasés par leur force et la soudaineté de leur attaque. Karan, Nobi, Nouka et beaucoup d’autres ont péri. Les survivants ont été emportés, mains liées, par nos agresseurs. J’étais le dernier des prisonniers. Mes liens un peu lâches m’ont permis de me libérer, j’ai réussi à me laisser distancer et à m’enfuir. Mais je ne savais plus où j’étais et j’avais peur d’être repris. Je me suis caché longtemps, me nourrissant d’herbes et de racines. Lorsque je fus sûr d’être définitivement sauvé, j’ai repris lentement ma route vers notre ancien camp. J’étais affaibli, et j’ai traîné longtemps entre la vie et la mort. Je ne savais plus retrouver ma route. Je pensais être le seul survivant et le désespoir m’accablait. J’étais perdu et je voulais mourir à mon tour. J’ai fini par être recueilli par une tribu de pêcheurs qui m’a gardé longtemps, à demi inconscient. Quand enfin je fus guéri, j’ai appris à me servir d’une pirogue et j’ai partagé leur vie. Mais j’ai finalement décidé de les quitter pour tenter de retrouver des survivants de mon clan et me voici.
- Tu as eu de la chance de pouvoir échapper aux Hommes-Ours !
- Tu ne connais donc pas le sort des autres hommes ? demanda Han.
- Non, répondit Gouda, les Hommes-Ours nous ont simplement dit qu’ils nous emmenaient dans leur repaire.
- Mais les Hommes-Ours ne savent pas parler ! s’exclama Moran
- Qu’en sais-tu ? lui dit vivement Gouda, Tu ne les connais pas !
- Si, reprit Moran, je les connais pour avoir été aussi en leur pouvoir.
- Tu en es bien sorti vivant, pourquoi aurais-je eu moins de chance que toi ?
- Je ne te reproche rien, je me réjouis au contraire que tu aies pu te sauver.
Le silence retomba sur le clan encore sous le choc de ces terribles nouvelles. La mort des hommes du clan avait beau avoir été acceptée comme inéluctable depuis longtemps, le récit de Gouda avait ravivé les souvenirs de cette nuit terrible et réactualisé la catastrophe. Chacun, plongé dans ses souvenirs, retrouvait les terreurs anciennes.
- Je vois que vous avez bien surmonté l’épreuve, dit Gouda dans un ricanement, et que vos hommes ne vous manquent pas trop.
- Nous avons lutté durement pour nous en sortir, répondit Han avec sévérité. Tout ceci est le fruit de notre travail.
- Qui est cet invalide que je vois avec vous ? demanda Gouda.
- Moran est notre ami. Il a gagné sa place parmi nous. répondit Marka.
- Bouana, dit Gouda en se tournant vers elle, est-ce comme cela que tu nourris ton compagnon qui arrive affamé ? As-tu donc perdu tout usage ?
Bouana était encore mal remise de son émotion, mais elle avait perdu l’habitude d’être traitée de la sorte. Vexée, elle se retourna instinctivement vers Marka.
- Donne à manger à Gouda, dit Marka, tout arrivant doit être bien accueilli.
- Je vois que Bouana va être mère, se réjouit Gouda, c’est une bonne femme féconde.
Les femmes se regardèrent en silence, sans faire de commentaires et sans expliquer à Gouda leurs nouvelles connaissances. Bouana apporta en silence de la viande froide et des galettes à Gouda qui les engloutit bruyamment en quelques instants. Tout le clan l’observait avec un sentiment partagé de malaise et de tristesse. Dib et Nandi surtout, eux qui avaient un moment tant souffert de l’absence des hommes de la tribu, restaient déconcertés. Son repas avalé, Gouda alla errer dans le camp pour mieux observer ses aménagements. Puis il remarqua la montée vers le sanctuaire et demanda à quoi servait la grotte.
- Marka a découvert un sanctuaire caché dans la grotte, c’est un endroit sacré de notre tribu, Han nous l’a expliqué, lui dit Bouana avec fierté.
- Allons-y ! Je veux le voir ! dit Gouda brusquement avide
- Oh non ! On n’y pénètre pas comme cela ! C’est un endroit sacré !
- Mais j’ai vu Nandi entrer, répliqua Gouda furieux, j’y ai droit aussi !
- Nous demanderons à Marka et Han, et nous irons tous ensemble. Nandi a le droit d’y aller car il peint dans la grotte et les esprits l’acceptent.
- Ces histoires de femmes ne me disent rien qui vaille, grommela Gouda, et ni une vieille boiteuse, ni une jeune prétentieuse ne va me dicter ma conduite. Vous m’avez l’air d’avoir toutes perdu la tête ! Il est bien temps qu’un homme vous réapprenne à tenir votre rang dans le clan !
- Marka est notre chef maintenant, plaida Bouana, et Han est notre sorcier.
- Des femmes comme chef et sorcier ? Mais tu rêves ma pauvre Bouana ? Selon nos règles, je suis le seul chef possible de ce camp. Et toi, tu sera la femme du chef, tous te devront le respect.
Abasourdie par la logique de ce raisonnement, Bouana resta sans voix.
Gouda s’installa dans sa hutte et, pendant quelques jours, il se contenta d’observer la vie du camp. Les autres vaquaient, en apparence normalement, à leurs occupations ordinaires, mais en fait chacun observait le nouveau-venu avec appréhension. Le soir, ils étaient peu nombreux à parler, sinon pour dire quelques banalités sur leurs activités du jour. Han s’était retirée dans le sanctuaire, mais personne n’avait proposé à Gouda d’y venir. Moran essayait la pirogue et il était absent le jour où Gouda demanda à réunir le conseil.
Le soir venu, tous étaient présents. Ils avaient peint sur leur visage leur maquillage rituel. Marka s’assit sur son siège. Han, à ses côtés, s’était drapée dans sa peau d’ours et se tenait droite et hiératique. Ses yeux fixes aux prunelles dilatées fixaient l’horizon ténébreux.
- Le conseil est réuni, commença Marka. Qu’as-tu à nous dire ?
- Je remarque, dit Gouda en parlant lentement, la bouche déformée par un rictus, que tout le monde est là, femmes et enfants. Avez-vous oublié que seuls les hommes de la tribu ont le droit d’assister au conseil ? Vos mémoires sont bien courtes ! Dib et Nandi auraient le droit d’y assister s’ils avaient été initiés. Mais ils n’ont pas pu l’être ! Je suis le seul à pouvoir faire le conseil et vous le savez bien. Voici donc mes décisions qui seront à appliquer immédiatement : je suis le chef du clan. Vous allez me jurer obéissance et fidélité. J’ai deux amis qui vont bientôt arriver. Ils resteront ici et nous pourrons reconstituer un vrai clan à la place d’une bande de femmes écervelées.
Il s’était dressé et les toisait d’un air triomphant. Un silence de mort plana sur l’assemblée. Selon les traditions du clan, il avait raison et cette évidence les paralysait. Déjà, une lueur de victoire s’allumait dans les yeux de Gouda. Il se vit le maître du clan, de ses richesses, de ses ressources. Mais alors, une voix sépulcrale se fit entendre :
- Gouda, depuis quand un lâche a-t-il le droit de siéger au conseil ?
- Qui parle ? demanda-t-il soudain inquiet, toute superbe envolée.
- Moi ! dit Han qui s’avança dans la lumière du foyer, couverte par la tête de l’ours. Moi ! répéta-t-elle, qui vais vous raconter la véritable histoire de Gouda. Après la réunion du dernier conseil des hommes qui n’avait pas jugé nécessaire de faire garder le camp, Karan, inquiet, avait malgré tout demandé à Gouda de rester en sentinelle, dans le gros arbre à l’entrée du camp. Gouda a vu arriver les Hommes-Ours. Mais au lieu de donner l’alerte, il est resté caché dans les feuillages, terrorisé. Il a regardé la bataille sans y prendre part, il a vu les femmes fuir, il a vu les hommes mourir et il n’est pas descendu avant que les Hommes-Ours et leurs prisonniers n’aient quitté le camp. Honte à toi qui a trahi le clan ! Honte à toi qui a trahi les tiens ! tonna-t-elle.
Blême et tremblant, Gouda recula et se mit à bredouiller :
- Qui… Comment… Comment sais-tu cela ? C’est impossible !
- J’avais vu tes yeux à travers le feuillage et les esprits m’ont appris le reste, articula Han en se tournant enfin vers lui. Fuis, homme lâche et déloyal, ta place n’est plus parmi les tiens et les esprits des morts que tu as trahis te poursuivront sans relâche. Tu n’as plus de clan, tu n’as plus de nom, tu es maudit, maudit, MAUDIT !
Han, bras tendu, doigt pointé, hurlait sa malédiction. Comme un animal traqué, Gouda se recroquevilla puis, d’un coup, il prit la fuite sans se retourner. « Allons tous dans le sanctuaire pour remercier les esprits de nos ancêtres de nous avoir délivrés » dit Marka. Alors seulement, Moran, à la force des bras, redescendit de l’arbre qui surplombait la place du conseil. « Tu iras me chercher la sagaie que j’ai laissée là-haut » demanda-t-il à Koba.
Le sorcier avait parlé : Gouda était effacé à jamais de leur vie. Plus personne ne prononcerait son nom. Ce serait comme s’il n’avait jamais existé.
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09.05.2007
chapitre 20 - Le repos
- Il faut la poursuivre, disaient-les uns, elle est dangereuse, il faut qu’elle meure !
- Et si elle était protégée par les esprits ? rétorquaient les autres. Elle est apparue si brusquement, puis a disparu mystérieusement ! Ce n’est pas normal ! Nous ne devions peut-être pas continuer…
- Voulez-vous dire que la mort de Mana est une vengeance des esprits ? s’exclama Marka furieuse. A cause de moi ? Qu’aurais-je donc fait pour les outrager ?
- Il n’est pas question de ça, intervint Han, mais il y a des règles à respecter. Si la lionne erre sur notre territoire, nous pouvons la tuer. Si elle en est sortie, elle est libre. Nous ne sommes pas les maîtres partout. Il serait injuste de la poursuivre plus loin.
- La mort de Mana demande vengeance, dit Marka sombrement.
- Nous n’avons pas assez bien cherché, renchérit Koba qui voulait apporter son aide à sa mère. Continuons la poursuite sur nos terres. Nous finirons par la trouver !
- Soyez très prudents, ajouta Moran qui assistait au conseil, un vieux lion des cavernes reste redoutable. Les équipes doivent être bien armées et silencieuses. Il faut écouter, et regarder partout car un lion, malgré sa grande taille, se dissimule aisément.
Les recherches reprirent, sans plus de succès. Les traqueurs s’acharnaient et revenaient épuisés des longues randonnées sur la neige, avec raquettes, armes et provisions de survie. Aucun ne voulait être le premier à déclarer forfait ! Marka les trouva un soir si fatigués qu’elle déclara : « Si demain nous ne trouvons rien, alors nous arrêterons la chasse. » Le clan repartit donc pour la dernière recherche. Koba et son groupe escaladèrent le contrefort d’une colline qui avait été négligée jusqu’alors parce que trop pentue. Le ciel était clair, la neige étincelante fatiguait les yeux toujours aux aguets. Ils progressaient lentement, silencieux et tendus, sens en alerte, guidés par un secret instinct qui leur faisait pressentir qu’ils étaient près du but. Ils arrivèrent enfin devant l’entrée d’une cavité dissimulée dans la masse rocheuse et s’en approchèrent précaution-neusement. Au fond du refuge, la vieille lionne des cavernes gisait, morte. Rien n’indiquait la cause de sa mort. Quelques morsures de loups relativement bénignes, et pourtant elle était là, intacte et vaincue. Koba s’approcha lentement.
- Elle est bien morte, murmura-t-il. Son corps est déjà froid. Les esprits l’ont punie !
Ils regardaient avec crainte et respect l’immense carcasse, la crinière noire, la gueule béante, les flancs couturés, les pattes énormes aux griffes recourbées, menaçantes, comme une ultime défense contre la mort. « Allons prévenir le clan ! » dit Koba.
La nouvelle de la découverte fut transmise au fur et à mesure à tous ceux qui rentraient. Ils furent surpris et presque inquiets d’une fin qui paraissait si mystérieuse. Han intervint :
- La lionne a payé le prix de la vie de Mana. Nous devons faire alliance avec son esprit,.
Moran, pour la première fois, approuva la sorcière et suggéra :
- Il faudrait faire des funérailles dignes de sa puissance, pour se concilier son esprit.
- Tu as raison, approuva Marka. Dans l’Au-Delà, tout est différent. Mana et la lionne des cavernes ne doivent plus y être des ennemies.
Cérémonieusement, le clan se rendit auprès du corps de la lionne. Ils lui apportèrent des offrandes et de la boisson, puis ils chantèrent autour de son corps en souhaitant que son esprit trouve une nourriture abondante et le repos. Ensuite, ils murèrent l’entrée du refuge à l’aide de grosses pierres afin que son corps échappe aux hyènes et autres charognards. Enfin, ils regagnèrent leur sanctuaire et remercièrent les esprits des ancêtres de les avoir délivrés d’un terrible danger et d’avoir effacé l’affront fait à leur clan. Marka était apaisée. Han choisit son moment, comme elle l’avait projeté, pour parler de Moran et des deux jeunes femmes.
- Tu ne dois pas lui en vouloir, Marka, dit-elle, c’était mon idée. Quand il a approché Djani et Bouana, tu ne l’avais pas encore remarqué. Je lui avais demandé de féconder nos femmes en remerciement de notre hospitalité. C’était pour le bien du clan, pour qu’il s’agrandisse enfin. Je pensais que c’était une bonne chose. De sa part, il n’y a eu aucun calcul … ni même aucun désir je crois, sauf celui de m’obéir.
Marka avait bien soupçonné le rôle de Han mais, prise de court devant cet aveu, elle fut convaincue par cette franchise qui paraissait si spontanée.
- Je te remercie de me parler ainsi. J’ai peut-être été injuste envers Moran, sans doute parce que je l’aime tant et que je suis trop orgueilleuse. Mais jamais je n’aurais cru que tu prendrais sa défense ! Je te croyais hostile et montée contre lui… Comme je me trompais ! Pardonne-moi d’avoir douté de toi, Han, alors que tu es mon amie.
Han la regarda pensivement sans répondre. Elle gardait toujours pour elle ses pensées secrètes…
Peu à peu, Marka se rapprocha de Moran et reprit ses visites au camp du plateau. Et un jour, tout naturellement, elle resta avec Moran dans sa hutte.
- Je croyais t’avoir perdue, lui dit-il en la regardant pensivement.
- Tu ne peux pas me perdre. Je me suis donnée pour toujours. Mais je ne te reconnaissais plus, alors j’ai pensé m’être trompée et je me suis écartée.
- Marka, tu es si passionnée, si exigeante! C’est comme cela que je t’aime, sans compromissions. J’admire ta force. Tu es indestructible, le sais-tu ? Ton esprit règne à jamais sur ces territoires qui sont faits pour toi.
- Pourquoi dis-tu cela ? J’ai découvert cette vallée par hasard, poussée par la nécessité de sauver notre pauvre troupe désemparée. Il a bien fallu que je sois forte car nous avions si peu de chances de survie. C’est la nécessité qui m’a mise à la tête du clan.
- Je ne crois pas au hasard ! Tes pas ont été guidés jusqu’au sanctuaire parce que tu étais digne de le découvrir. Ce sanctuaire est maintenant le tien et je ressens les liens qui t’attachent à lui. N’as-tu pas le même talisman que celui du sanctuaire ? C’est un signe qui ne trompe pas : vous êtes indissolublement solidaires. Nous sommes différents, continua-t-il. Je suis un errant sans racines, une feuille emportée par le vent. J’ai parcouru le monde au gré de ma fantaisie, sans laisser de traces et je disparaîtrai sans un souvenir pour marquer mon passage sur la terre des vivants. Tu es la racine solide et féconde d’un arbre qui pour longtemps étendra ses rameaux à la surface de la terre.
- Qui se souviendra de moi, Moran, lorsque je partirai moi aussi pour le monde des esprits ? Mes compagnes et mes enfants, un temps, mais ensuite, l’oubli viendra…
- Non, Marka, tu laisseras ici une trace de vie plus forte que la mort…
Le clan reprit ses activités dans l’apaisement des esprits absorbés de nouveau par les tâches quotidiennes. Les pirogues étaient achevées, mais il fallait attendre le dégel pour les premiers essais de navigation. A la grande joie des garçons, impatients de faire l’essai des embarcations, celui-ci survint plus tôt que d’habitude. Dès que la rivière se trouva libre, ils descendirent tous ensemble les pirogues et les mirent à l’eau. Moran les suivait en claudiquant car c’est lui qui devait tester les qualités de navigation des nouveaux canots.
L’expérience fut suivie avec attention par tout le clan rassemblé sur la rive. Moran s’installa dans une des plus grandes embarcations, descendit le courant, puis le remonta en pagayant le long du bord et les rejoignit en se déclarant tout à fait satisfait du résultat. En fait, il exultait ! Dans une pirogue, il était tout à fait à son aise puisque les jambes étaient inutiles, et si heureux de ne plus se trouver en état d’infériorité ! Ses bras puissants maniaient avec force et habileté la pagaie, il faisait vraiment corps avec l’embarcation qui obéissait à ses impulsions. Il retrouvait aussi le plaisir de naviguer ! Il essaya toutes les embarcations, décelant sur certaines des améliorations à apporter pour un meilleur équilibre ou un profil plus effilé des coques. Après avoir remédié aux défauts décelés, les garçons embarquèrent avec lui pour les premières leçons. Tous savaient naturellement nager, mais se retourner et tomber dans l’eau glacée n’aurait rien eu d’amusant. Ils se sentaient un peu empruntés dans cet engin instable qui avait un peu trop tendance à basculer.
- Ne craignez rien, vous prendrez vite l’habitude de contrôler vos mouvements et vous vous habituerez aux positions correctes.
Moran se moquait gentiment de leur gaucherie pour leur faire aborder l’apprentissage avec bonne humeur. Chacun fit une traversée et se déclara conquis par ce mode de locomotion.
- Maintenant que vous avez fait un tour comme passagers, il va falloir apprendre à se servir vraiment du canot. Il faut tout de même de la pratique. Il n’y a pas de temps à perdre ! Les leçons vont pouvoir commencer et personne n’y échappera !
- Oh si ! répondit la vieille Noun en grommelant. Ce n’est pas de mon âge ! Etre dans l’eau sur un bout de bois, jamais je n’aurais cru à une telle folie!
Noun fût donc exemptée des leçons, mais tous les autres voulurent être initiés.
Le clan avait la chance d’être soulagé des problèmes d’approvisionnement. L’élevage fournissait de la viande en abondance, les filets tendus en travers des cours d’eau étaient pleins de poissons tous les matins... C’était la cueillette qui prenait le plus de temps, celle des plantes comestibles, de l’herbe pour les animaux ainsi que le ramassage du bois. Mais il restait beaucoup de loisirs et de temps libre. Leçons de taille ou de canotage, ces apprentissages étaient possibles grâce à l’abondance de leurs ressources. Moran leur apprenait des nouvelles techniques, mais ils perfectionnaient également leurs propres méthodes : vannerie, tannage, travail du bois… Les activités s’amélioraient et chaque effort créatif était encouragé, applaudi et fêté. Nak s’était découvert un véritable talent pour créer des objets meublants en bois. Il avait commencé par des tables : sur quatre pieds, il avait bâti un cadre recouvert de branchettes jointives sur lesquelles il avait ajusté une natte que les filles confectionnèrent. Il avait ensuite diversifié sa production en fabriquant des sièges avec des billots de bois, des cadres en bois sur lesquels on pouvait poser son couchage, ainsi mieux isolé du sol, des étagères où poser fourrures et outillage. Tout le clan avait passé commande de ces utiles nouveautés qui enchantaient en tout premier lieu les femmes. Elles demandèrent même que les huttes soient agrandies pour pouvoir loger davantage de meubles car le clan, avec le retour des beaux jours, avait réintégré le camp d’été du plateau. Les filles avaient imaginé disposer sur les parois de leurs cases des pitons de bois où elles accrochaient des paniers rigides contenant leurs parures et objets personnels. Noun se moquait parfois :
- Jamais plus nous ne pourrons changer de camp ! Regardez tout ce dont vous avez besoin maintenant ! Les temps changent ! Quand j’étais jeune, une natte et quelques branches suffisaient pour se loger.
- Voyons Noun, regrettes-tu vraiment ce temps ? N’aimes-tu pas aussi tes tables, tes étagères, tes coffrets, tes sièges ?
- Oui, oui, bien sûr, grommelait Noun en riant… On s’y fait.
Peu à peu, disponibilité aidant, ils avaient chacun adopté des spécialités dont ils faisaient naturellement bénéficier la collectivité. Dib s’occupait toujours de l’élevage, Nak de la fabrication de meubles, Nandi peignait et sculptait, Koba s’était réservé le domaine de la chasse qui restait très utile, surtout pour les fourrures, Logo préférait la pêche et Kirou devenait maître en l’art de la taille des silex. Les filles aussi s’étaient spécialisées : les unes tannaient les peaux, d’autres les cousaient, d’autres encore s’occupaient des vanneries… Même en cuisine, les femmes avaient leur domaine spécifique : l’une était rôtisseuse, l’autre se chargeait des soupes, la troisième des galettes... Peu à peu, le travail se partageait selon les aptitudes et les goûts de chacun. C’était une façon de vivre tout à fait inhabituelle pour leur communauté, mais elle était venue naturellement, grâce à leurs facilités d’approvisionnement. Autrefois la recherche de la nourriture occupait tous les membres du clan.
Avec leurs animaux domestiques, Dib et Rina étaient à la base de ce changement radical. Ils avaient sans cesse de nouveaux projets en tête et des solutions originales pour améliorer leur élevage. Ils demandèrent des volontaires pour les aider à fabriquer des clôtures amovibles qu’ils pourraient déplacer, ce qui permettrait à leur cheptel de brouter de l’herbe en place qu’on aurait plus besoin de ramasser. Croc et ses congénères avait eu plusieurs portées et maintenant la meute aidait efficacement à encadrer les troupeaux lorsqu’il fallait les déplacer. Les éleveurs avaient remarqué que les animaux captifs s’étaient parfaitement habitués à leur sort et ne manifestaient plus aucune velléité d’indépendance. Ils avaient aussi vu naître de nouvelles vocations dans le clan : Toug et Rog, les jeunes fils de Tani et de Rani, les secondaient et paraissaient décidés à se consacrer définitivement à cette activité. Koba restait un fanatique inconditionnel de la chasse et initiait Boumou et Dag, les jeunes fils de Bouana et de Dina, aux finesses de son art en les emmenant souvent en expédition.
Marka voyait cette évolution avec satisfaction. Son clan faisait des progrès dans tous les domaines, leur vie devenait plus douce et plus confortable. Chacun semblait heureux de son sort et son rôle était moins absorbant. Elle avait donc tout le temps de penser à ses problèmes personnels et à la façon d’orienter sa vie. Tant qu’elle ne serait pas unie à Moran selon les règles du clan, il resterait un étranger. Elle se sentait prête maintenant à lui donner une place parmi eux et à lui accorder sa confiance pour toujours. Moran aussi s’accoutumait à son sort et son infirmité lui pesait de moins en moins. Loin d’être un inutile, il savait qu’il apportait largement sa contribution. D’ailleurs, il se sentait adopté par tous, sauf par Han dont il se méfiait encore. Sa brouille avec Marka lui avait révélé combien il avait besoin de la jeune femme et quelle place elle avait prise dans sa vie. Son amour s’en était trouvé renforcé… Han voyait évoluer leurs rapports avec inquiétude et guettait son heure. Elle ne voulait pas voir Marka se désintéresser du clan pour avoir une vie indépendante. Leur tranquillité actuelle n’était qu’une étape, pensait-elle, car la vie est un éternel combat. Marka ne devait pas être distraite de sa véritable vocation : être le tronc de vie du clan. Mais elle attendrait dans l’ombre que Marka enfante une fille pour l’aider à accomplir son destin. Dans le sanctuaire, Han avait eu une révélation de l’avenir et elle se sentait investie de la mission d’aider à son accomplissement.
Djani et Bouana voyaient avec satisfaction leur ventre s’arrondir. Elles ne se posaient pas de questions pour l’avenir. Le clan était prospère, leurs enfants seraient nourris et élevés par la communauté sans problème. Elles assumaient leur rôle normal de femmes en donnant la vie et en étaient heureuses. Koba, Nak et Logo, Rina, Dora et Djara ne rêvaient que de leur prochain départ. Mela, leur accompagnatrice, ne cachait sa joie à l’approche de l’aventure malgré la responsabilité qui lui serait confiée. Dans le fond de son cœur, elle se prenait même à rêver parfois d’une histoire semblable à celle que connaissait Marka… Elle commença à préparer ce qu’elle emporterait pour faire bonne figure au rassemblement : fourrures, parures, tuniques fines et ornées, peignes et colliers… Il lui faudrait les transporter dans des paniers finement tressés et suffisamment imperméables pour que ses précieux atours ne soient pas mouillés. Tout cela méritait mûre réflexion et des préparatifs minutieux. Nandi peignait et sculptait avec rage. Rien, dans l’attitude de Lara, n’indiquait un quelconque changement de sentiments à son égard et il voyait avec accablement approcher le moment de son départ. Sous l’œil sévère et inquisiteur de sa mère, il n’osait plus laisser transparaître son angoisse et se contentait de l’exutoire de son art pour calmer son désespoir à l’idée de perdre pour toujours celle qu’il aimait. L’équipe partante fut bientôt prête à prendre le départ. Moran les avait jugés aptes à mener les pirogues dans de bonnes conditions. Il donna ses dernières instructions concernant le portage en cas de rapides, les réparations à effectuer en cas d’avaries, puis il annonça que son rôle était terminé.
Un conseil se réunit pour décider ce que l’équipe emmènerait dans ses bagages comme cadeaux pour les unions et comme preuves de la richesse du clan. Moran suggéra d’emporter quelques pierres taillées du sanctuaire qui révélaient une excellente technique. Dib leur proposa quelques animaux domestiques et même un loup apprivoisé. Cette proposition surprit tout d’abord, puis fut jugée judicieuse. Il fut donc chargé de sélectionner quelques spécimens de son cheptel. On décida d’y joindre les instruments de musique dont ils savaient se servir avec talent. Naturellement, il fallait aussi de la nourriture, des vêtements, mais sans trop charger les embarcations. Les choix ne furent pas toujours aisés et donnèrent lieu à des discussions plus ou moins vives entre voyageurs et conseillers… Les décisions finales, pleines de bon sens, furent bien accueillies par tous. Mela reçut de nombreux conseils pour l’aider dans l’accomplissement de sa tâche. Han lui recommanda de bien prendre garde à l’état de santé des candidats et des candidates à une union avec les membres du clan :
- Pour choisir les filles, prends bien soin d’examiner leur clan. Ils doivent être sains, bien nourris et pourvus de bonnes fourrures. Si les femmes sont en mauvaise santé, leurs enfants seront mal portants. Si elles ne savent pas travailler, elles seront une charge. Pour sélectionner les hommes qui voudront s’unir à nos filles, fais bien attention aux femmes de leur tribu : si elles sont craintives, c’est qu’elles sont mal traitées. N’oublie pas que, même dans des tribus prospères, le sort des femmes n’est pas toujours enviable. Il ne faudrait pas que nos filles soient malheureuses !
- Aurons-nous à donner notre avis sur nos prétendants ? demanda timidement Dora.
- Oui, affirma Marka. Je pense que tu es d’accord, Mela ? Nos filles sont mûres et elles en ont donné la preuve. Elles doivent être unies à des hommes qui leur conviennent.
Djani et Dina approuvèrent tout à fait Marka. Dina ajouta même :
- Vous n’êtes d’ailleurs pas obligées de vous unir dès cette année. Si aucun compagnon ne vous plaît, vous pourrez y retourner l’an prochain...
- Lorsque vous partirez dans votre nouveau clan précisa Han, vous ne nous reverrez probablement jamais. Votre choix sera définitif. Pensez à ce que vous laissez ici !
Nandi assistait à cette soirée d’adieu le cœur brisé mais les paroles de sa mère lui firent lever les yeux vers Lara qui regardait Han avec attention.
- Nous savons bien qu’ici nous étions heureuses ici, Han, dit Lara. Nous te remercions pour tes paroles, Marka. Nous nous rendons très bien compte de ce que nous laissons ici.
- Vous avez bien de la chance, jeunes filles remarqua la vieille Noun. De mon temps, personne n’aurait eu cette idée ! C’est vous donner beaucoup d’importance.
- Tu ne peux pas le regretter, Noun, intervint Marka un peu offusquée, nous sommes un clan où les femmes ont pris, par la force des choses, la même importance que les hommes, et les jeunes la même importance que les vieux. Chacun a eu sa part dans l’adversité, il est juste que chacun trouve la même part dans la prospérité !
- Il est beaucoup trop question des filles, se plaignit Koba en riant, mais j’espère que nous aussi, nous pourrons choisir librement nos compagnes ?
- Naturellement ! approuva Marka. Ce que j’ai dit aux filles est valable pour vous. Mais n’oubliez pas que l’approbation de Mela sera nécessaire. Les jeunes peuvent se laisser abuser par des coquettes sans cervelle !
Les femmes sourirent et se moquèrent gentiment des garçons.
- Pourquoi avez vous l’air de croire que les filles seraient plus avisées que nous dans leur choix ? protesta Koba, Ne peuvent-elles pas aussi se laisser tromper par de beaux parleurs incapables et bons à rien ?
- C’est tout à fait possible, répondit Han. C’est pourquoi l’avis favorable de Mela sera nécessaire pour tous et ceci pour votre plus grand bien !
La veille du départ, le clan devisa longuement autour du feu. Le départ définitif des filles et la séparation momentanée d’avec les garçons les rendaient tous un peu mélancoliques. Ils chantèrent les chants traditionnels du clan pour se sentir unis dans la même émotion, faite de souvenirs partagés, de craintes et de combats communs, de victoires et de joies célébrées ensemble et, avant de se séparer, ils montèrent une dernière fois ensemble dans le sanctuaire pour demander la protection des esprits des ancêtres.
Aux premières lueurs du jour les pirogues furent chargées et les voyageurs s’éloignèrent au fil de l’eau, en agitant les mains pour saluer ceux qui restaient.
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08.05.2007
chapitre 19 - Le drame
Le travail des pirogues avançait aussi. Dès que la rivière serait libérée de sa gangue de glace, Moran apprendrait aux garçons l’art et la manière de s’en servir. Longtemps, Marka s’était demandé à qui elle confierait la direction de la future expédition des jeunes. Dina aurait eu sa préférence, mais comme son fils Dib ne faisait pas partie du voyage, elle n’était pas concernée par les négociations d’unions. Noun connaissait les rouages des négociations mais elle était trop âgée… Le choix de Marka s’était donc fixé sur Mela. Au début, Djani et Bouana avaient fait quelques allusions qui révélaient leur envie de participer au voyage, mais elles n’en parlaient plus. Et Marka était d’ailleurs intriguée car leur comportement laissait présager un problème qu’elle n’arrivait pas à cerner. Toute à son idylle, elle n’avait pas cherché à approfondir la question. Pourtant un matin, elle les vit se laver toutes deux dans le creux des rochers au fond de la grotte et fut intriguée par quelque chose d’insolite dans leur silhouette. Leurs seins s’étaient alourdis, leurs hanches arrondies. Marka leur demanda intriguée :
- Mais que se passe-t-il ? Vous avez beaucoup changé ! Qu’avez-vous ?
- Marka, dit Djani, embarrassée et hésitante, c’est certainement une grande chance pour le clan car nous pensons, enfin nous croyons …
- Vous croyez quoi ? interrogea Marka, irritée par ces hésitations.
- Nous attendons un enfant, dit Bouana sèchement en la dévisageant.
- Mais comment ? s’étonna Marka dépassée par les implications d’une telle révélation. Il faut pourtant s’unir à un homme pour concevoir un enfant.
- C’est avec Moran ! dit Djani, effrayée par le regard fixe de Marka.
Marka recula sans un mot, consternée, et incapable d’une pensée cohérente, « C’est avec Moran ! C’est Moran ! Moran ! » Elle n’entendait plus que la voix aigüe de Djani qui résonnait dans sa tête. Elle regagna sa hutte et se laissa tomber sur sa couche. Longtemps, elle resta immobile, frappée de stupeur. Puis elle sentit comme une chape de rage glacée la recouvrir, la durcir et lui rendre la force de faire face. Elle ricana amèrement en pensant aux rêves auxquels elle avait cru : Moran, l’amour, l’union à deux du corps et de l’esprit… Quelle dérision ! Il devait bien rire de sa naïveté, lui qui avait convoité toutes les femmes du clan ! Bien sûr, il avait préféré le chef, celle qui lui assurerait une position… Car c’est bien ce qu’il cherchait, cet invalide : une place dans un clan prospère ! Après tout, si son propre clan l’avait rejeté, c’était peut-être pour de bonnes raisons. Il avait su trouver de si beaux contes pour l’apprivoiser et vaincre son orgueil, mais son but était clair : arrêter son errance et s’imposer au clan. Mais Moran ne pourrait plus impunément se moquer d’elle ! Elle était le chef ! Personne ne prendrait d’ascendant sur elle. Elle assista au repas du soir, impassible et fermée, sans faire d’allusions aux récentes révélations de Djani et Bouana. Han les observait sans en avoir l’air. Elle nota la mine à la fois embarrassée de Djani et celle un peu arrogante de Bouana, la rigidité lointaine et glacée de Marka. Elle comprit que son piège avait fonctionné. Dès que Moran avait été lucide et qu’il l’avait remerciée de l’avoir sauvé, elle lui avait suggéré que la meilleure façon de témoigner sa reconnaissance au clan était de fertiliser ses femmes. Indifférent, il avait accédé à la demande de Han et s’était uni à Djani et Bouana. Très vite, il n’avait plus voulu continuer car il s’était mis à aimer Marka. Han avait alors espéré des naissances, se doutant bien de la réaction de Marka. La fière jeune femme se détournerait de Moran et redeviendrait celle dont avait besoin le clan. Si son pouvoir sur le chef était détruit, Moran ne nuirait plus, il pourrait même rester. Han connaissait parfaitement Marka, elle savait que celle-ci n’abandonnerait pas ses responsabilités mais au contraire qu’elle redoublerait même d’énergie. Le chef et le sorcier, ensemble, continueraient à assurer le pouvoir et mèneraient le clan dans le sens de ses traditions. Tout était pour le mieux ! Son plan avait réussi ! Le repas se déroula rapidement, chacun pressentant que le moment n’était pas au rire et aux discussions joyeuses.
La neige se remit à tomber étouffant les bruits, gommant les dernières aspérités du paysage et ensevelissant le chagrin de Marka. La vie continua, en apparence inchangée, mais elle ne descendait plus au camp du plateau. Dina, deux jours plus tard, lui en fit la remarque car Moran demandait ce qu’elle faisait. Marka fit répondre qu’elle était occupée car il fallait prévoir la naissance de deux enfants du clan. Ainsi, les grossesses de Djani et de Bouana devinrent officielles. Devant le drame latent, personne n’osa en parler. D’ailleurs, on ne devait jamais se réjouir ouvertement d’une naissance annoncée sous peine de provoquer le mauvais œil. Les futures mères prirent cependant des attitudes outragées pour manifester leur désapprobation devant cette indifférence trop affichée. Moran ne fit pas de commentaires à ceux qu’il continuait à voir assidûment pour les leçons de taille et la finition des pirogues. La tribu s’installa dans une atmosphère de tension et de méfiance, ce qui n’était jamais arrivé. Pourtant, même lors des anciens temps, ils n’avaient jamais été si prospères ni connu une telle abondance ! Les animaux de Dib et de Rina procuraient de la viande fraîche en permanence : poulets, cochons gras et moutons étaient abattus régulièrement pour alterner avec la viande boucanée. La réussite de l’élevage ne se démentait pas et, aux prochains beaux jours, il faudrait agrandir les enclos en prévision des prochaines naissances. Malheureusement, cette réserve de gibier domestique attirait aussi les fauves, souvent faméliques durant la mauvaise saison. Croc et sa meute avaient plusieurs fois donné l’alerte et, pour la première fois depuis leur installation, Dib avait relevé non loin de l’enclos les traces d’un lion des cavernes ! Moran, très inquiet, était allé examiner les empreintes : une femelle solitaire, l’empreinte était grosse, mais la démarche claudicante, la bête devait être vieille ou blessée… ce qui ne la rendait que plus dangereuse !
Moran avait expressément recommandé à Dib de prévenir Marka de la présence de la lionne et de demander la réunion du conseil pour les précautions à prendre. Marka n’avait pas tenu compte de l’avis. Elle avait simplement préconisé que l’on laisse Croc en liberté dans l’enclos pour qu’il puisse donner l’alerte et que personne ne sorte seul, ni sans arme empoisonnée. Lorsqu’elle descendit au camp du plateau pour veiller à la préparation de pièges pour attraper le fauve, elle passa près de Moran sans paraître le voir. Il dit alors à voix haute et claire :
- Il faut se méfier de ses ennemis, et non de ses amis. Combattre ses adversaires est juste, mais se tromper d’adversaire est néfaste. Ce lion est un grand danger. Ces pièges sont insuffisants, il n’y touchera pas. Il faudrait sacrifier un animal en appât et tenter un affût.
Marka fit comme si elle n’avait pas entendu la suggestion. De retour au camp, elle faillit cependant donner des ordres en conséquence, mais, par orgueil buté, elle n’en fit rien.
Le lendemain, des femmes et des fillettes descendirent au camp pour aller chercher des oeufs. Elles ne devaient pas s’éloigner du chemin, maintenant bien tracé entre la caverne et le camp, et elles avaient emporté des sagaies empoisonnées pour respecter la consigne. Marka était restée à la caverne. Soudain, un pressentiment la fit sortir jusqu’au début du sentier pour surveiller la petite troupe, tout près d’atteindre l’enclos. Alors que, rassurée, elle allait rentrer, elle s’immobilisa clouée au sol par la terreur : une forme rousse cachée par la barrière de l’enclos avait bondi sur le groupe, trop rapidement pour que les femmes aient le temps de réagir. Déjà, la bête s’enfuyait, la gueule pleine d’une petite forme qui ballottait entre ses crocs. Marka courut comme une folle. Les femmes criaient. Dib sortit en courant, suivi de Moran claudiquant sur ses béquilles et précédé par Croc. La lionne avait disparu. Koba, qui était dans une hutte en train de nourrir les loups, apparut avec sa meute. Tous s’élancèrent à la poursuite de l’animal, les loups le rattrapèrent les premiers et courageusement lui mordirent la croupe et les flancs. La bête se retourna, fit face et lâcha sa proie… Devant la troupe qui arrivait en hurlant, elle s’enfuit. Par terre, gisait Mana. Ils l’entourèrent et Marka prit dans ses bras sa fille qui avait cessé de vivre. Incrédule, elle regardait le petit corps inerte, couvert de sang, de cette petite qu’elle avait élevée négligemment et souvent bousculée, la chair de sa chair, morte par sa faute. Un immense accablement lui fit courber la tête et Marka l’indomptable, pour la première fois de sa vie, pleura amèrement.
Elle remonta lentement vers la caverne, le petit corps toujours serré dans les bras, et se dirigea vers le sanctuaire. Elle posa son fardeau sur le sol comme pour faire reproche aux esprits des ancêtres de ne pas l’avoir protégée. Longtemps, elle resta ainsi et personne n’osa interrompre sa prostration. Enfin, elle ressortit et dit d’une voix sans timbre :
- Je vais la préparer. Nous l’accompagnerons demain dans le séjour des esprits.
- Il lui faudra une tombe digne d’une fille de chef, dit Han doucement.
- Personne d’autre que moi ne veillera sur le repos de ma fille ! répondit Marka âprement. Je n’ai pas su protéger sa vie parmi nous, je la protégerai parmi les morts.
Avec acharnement, Marka se mit à parer le corps de Mana. Elle l’enduisit de crème blanche de kaolin pilé, la revêtit de belles fourrures, la coiffa d’un casque de coquillages et d’un beau collier de galets multicolores et la chaussa de ses plus jolis mocassins ornés de plumes. Elle ne pleurait plus, mais elle était lourde de toute la tendresse inexprimée pendant ces années, et qui n’avait plus pour objet que ce corps sans vie. Pourtant, elle sentait que l’esprit de Mana voyait ses gestes et en était apaisé, que les souffrances de son corps étaient oubliées et qu’elle était prête à rejoindre dignement les ancêtres. La tombe fut tapissée de pierres lourdes. Nandi y mit un petite statue de Croc pour la protéger et aussi celle d’une fillette pour lui tenir compagnie. Ce fut le geste qui toucha le plus Marka. Tout le clan accompagna Mana à sa dernière demeure. Ils portèrent son corps sur une litière ornée de branches de sapin et chantèrent en dansant sur un rythme lent pour ne pas troubler le repos de son esprit. Ils imploraient les ancêtres d’ouvrir leur porte car Mana arrivait parmi eux et ils rappelaient qu’elle avait été sur terre une bonne petite fille, courageuse et gaie, et qu’ils seraient contents de l’avoir avec eux. Il était rare d’observer tant de cérémonial pour une simple fillette. Mais tous se sentaient solidaires de Marka dont la peine les avait impressionnés. Djani et Bouana avaient offert le collier qui ornait le cou de Mana. Han n’avait pas trop osé se manifester. D’abord, elle n’avait jamais aimé la fillette - qui le lui rendait bien - et elle craignait que l’esprit de Mana ne se venge de ses regrets de mauvaise foi. Ensuite, elle redoutait la réaction de Marka qui pouvait avoir deviné ses manœuvres sournoises. Han était assez inquiète sur l’avenir de sa relation avec Marka et recommençait à craindre un rapprochement entre elle et Moran. Elle avait appris que Moran avait mis Marka en garde contre le lion et elle avait vu Marka en contemplation devant la chouette dessinée par Nandi… Tout cela paraissait de mauvais augure pour ses desseins. L’ascendant de Moran, elle le sentait, était obscurément lié à cette chouette. Il faudrait qu’elle interroge les esprits à ce sujet. Mais elle commençait à douter de ses dons de clairvoyance, n’ayant pas pressenti le drame qui venait de se passer, drame d’autant plus important que l’avenir du clan était lié aux filles de Marka. « Mais encore fallait-il qu’elle en ait ! » A ce point de son raisonnement, Han résolut de parler à Marka pour l’inciter à se rapprocher de Moran. Cette manœuvre avait tous les avantages ! De toutes façons Marka allait pardonner à Moran, et si Han lui conseillait de le faire, Marka oublierait ses soupçons.
Très éloignée des détours tortueux de la pensée de Han, Marka était retournée dans le sanctuaire après la cérémonie de la mise en terre de Mana. Debout en face de la chouette, elle l’implorait de lui montrer la voie à suivre.
- Toi qui es sage, dis-moi ce que je dois faire ? Ai-je été injuste ? Suis-je responsable de la mort de ma fille ? Que dois-je faire ? Dis-le moi, toi qui vois tout, même la nuit !
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07.05.2007
chapitre 18 - Le départ
- Qui aurait pu soupçonner qu’il existait tant de peuples différents ?
- Peux-tu imaginer cette mer dont on ne voit même pas les limites ?
- Aimerais-tu partir ainsi au hasard de par le monde ?
- Quel peuple cruel peut condamner une jeune fille à une mort horrible en offrande à un dieu sans pitié ? Nous n’avons heureusement jamais connu de sorciers aussi mauvais !
- Comment peut-on quitter à jamais son pays, ses parents ses attaches...
- Tu sais bien qu’il y était obligé !
- Jamais je n’aurais pu survivre à un tel malheur.
Mais c’était surtout l’amour, ce sentiment nouveau et si mystérieux qui les préoccupait. Les femmes tentaient toujours d’analyser les sentiments qui les avaient liées autrefois à leurs compagnons. Si certaines prétendaient que, sans le savoir, elles avaient été aimées, d’autres haussaient les épaules en disant qu’il ne s’agissait là que d’histoires un peu folles qui n’existaient que dans les rêves des voyageurs. Han était de plus en plus irritée de cette agitation pernicieuse pour le bon équilibre du clan mais Marka, calme et sereine, faisait semblant de ne s’apercevoir de rien, ce qui renforçait la hargne de Han.
Particulièrement agités, les garçons complotaient à nouveau avec véhémence. Ils ne paraissaient pas d’accord entre eux. Après des conversations houleuses, ils se jetaient des regards furibonds, haussaient les épaules et paraissaient très mécontents les uns des autres. Enfin, Koba et Logo se décidèrent à exposer leurs revendications. Ayant déjà fait l’expérience malheureuse de la dissimulation, ils préféraient s’entretenir ouvertement de leurs soucis.
- Pouvons nous être écoutés du Conseil ce soir ? demanda Koba à Marka.
- Certainement ! lui répondit-elle, nous vous entendrons volontiers.
Aussi, le soir, le clan se réunit autour du foyer. Les femmes étaient réticentes et agacées car elles se doutaient que les garçons allaient encore soulever un problème qui n’aurait pas leur approbation. Han les avait mises en garde et certaines commençaient à regretter l’impact qu’avait eu sur l’imagination des jeunes gens le récit des aventures mouvementées de Moran. Par discrétion, Moran n’avait pas voulu paraître au Conseil, regrettant aussi d’avoir trop parlé. Jusqu’à présent, il avait gardé davantage de réserve chez les peuples qui l’avaient accueilli. Il se rendait compte un peu tard qu’il avait été imprudent et que sa franchise - qui s’adressait surtout à Marka - risquait de l’exclure de ce clan qu’il avait voulu séduire. Devant le cercle des femmes, Koba prit la parole:
- Nous avons atteint l’âge d’homme. Nous sommes bien entendu très reconnaissants au clan de ce que nous avons appris, mais nous voudrions recevoir la permission de quitter le clan pour compléter notre formation en voyageant. L’histoire de Moran nous a convaincus qu’il serait bon pour nous de connaître autre chose que notre vallée. Le monde est vaste, varié, et nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas l’ignorer.
Marka regardait pensivement son fils. Elle songeait à la réaction brutale et coléreuse qu’elle aurait eue naguère à cette annonce, prévisible d’ailleurs, dont la précipitation et la naïveté l’amusaient plutôt. Elle répondit calmement:
- Je demande l’avis des femmes du clan.
Dina, prit la parole la première et demanda :
- Parles-tu au nom de tous, Koba ? Tu veux aussi partir Dib ?
- Non ! répondit Dib fermement, je n’ai aucune intention de voyager. Je veux continuer à m’occuper de mes animaux. Ils ont eu des petits, ils nécessitent beaucoup de soins et ne peuvent se passer de moi. D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, je ne peux me passer de Rina et je veux m’unir à elle. Ce problème de voyage ne me concerne pas.
- Nandi ne désire pas partir non plus, dit sèchement Han, il est très occupé par son travail dans la grotte et ne veut pas l’interrompre.
- Il ne reste donc que Koba, Nak et Logo, n’est-ce pas ? remarqua Marka.
Les trois garçons hochèrent la tête, confus d’avoir indûment parlé au nom de tous alors qu’ils savaient leurs camarades hostiles à toute idée de départ.
- Avant de juger, il convient de connaître votre projet ? demanda Han.
- Nous voudrions découvrir autre chose, et aussi trouver des compagnes. Naturellement, nous reviendrons ensuite ici pour nous y établir.
- Avez-vous pensé à l’intérêt général ? demanda la vieille Noun. N’oubliez vous pas que les membres d’un clan doivent toujours raisonner dans le but de le servir ?
- Mais notre expérience servira au clan ! Nous reviendrons aguerris, avec de nouvelles techniques, et des compagnes pour porter des enfants.
- Et si vous ne reveniez pas ? remarqua Marka, Que deviendrait le clan sans vous, au seuil de l’âge d’hommes et prêts à être véritablement utiles ?
- Vous êtes déjà habiles et aguerris, davnatage même que les autres garçons de votre âge car vous avez déjà eu des responsabilités d’adultes et vous avez su y faire face, dit Han.
- Le clan a besoin de s’agrandir ! Nous devons chercher des compagnes pour assurer notre descendance ! Cela aussi est nécessaire au clan !
- Vous avez raison, dit Mela, en cela au moins...
- Voyez-vous quelque chose à ajouter ? demanda Marka. Si tout le monde s’est exprimé, voici ma décision. La demande de Koba, Nak et Logo est bonne pour le clan en ce qui concerne la recherche de compagnes. Ils devront donc préparer leur départ pendant la mauvaise saison et, dès les beaux jours, ils pourront partir pour rejoindre le rassemblement de tribus dont nous a parlé Moran. Ils y choisiront leurs compagnes et rejoindront le camp. Par la suite, si l’un d’entre eux le désire, il pourra partir pour un autre voyage d’exploration. Mais alors, il sera bien averti qu’il n’agira plus dans l’intérêt du clan mais pour satisfaire une envie personnelle. Ce n’est pas tout, ajouta-t-elle, car je n’oublie pas les filles ! Certaines sont également en âge de trouver des compagnons. Les garçons emmèneront donc Lara, Dora et Djara, la fille de Djani. Pour Rina, je ne pense pas qu’elle se sente concernée. De plus, comme les jeunes gens ne peuvent négocier seuls les unions, il faudra qu’une femme expérimentée les accompagne, mandatée par le clan pour traiter en son nom. J’ai dit.
Les garçons en restèrent sans voix. Ils n’avaient pas imaginé une victoire aussi facile, ni une telle restriction car partir accompagnés des filles et d’une femme enlevait une partie de leur joie. Par contre, ils avaient noté la promesse de Marka pour de futurs voyages. Ils savaient qu’elle ne revenait jamais sur ce qu’elle avait dit et la perspective d’une grande expédition future comblait leur déception. Aussi, Koba s’inclina devant Marka et remercia le Conseil de les avoir écoutés. Lara se leva à son tour, rose d’émotion et dit en bégayant un peu :
- Nous te remercions, Marka. Nous n’aurions jamais osé le demander mais nous avions envie de partir aussi, naturellement. Nous avons aussi l’âge…
- Pourquoi aviez-vous peur de parler ? Vous êtes des membres du clan à part entière. Vous n’avez jamais failli à vos tâches. Vous avez le droit de demander au clan ce qui vous parait juste. Sans doute, après ce voyage, ne reviendrez-vous jamais parmi nous. Nous vous regretterons car vous êtes fortes, habiles et sages. Vous nous manquerez, mais cela est dans l’ordre des choses. Vous représenterez le clan ailleurs, voilà tout…
- Qu’en penses-tu Han ? demanda Marka un peu après, alors que les autres se regroupaient pour commenter le conseil et ce qui en avait découlé.
- Tu as pris une bonne décision, lui répondit Han, et très habile. Quand les garçons reviendront avec des compagnes, ils auront beaucoup moins envie de courir le monde, mais tu ne les as pas braqués en refusant d’emblée. J’ai toujours su que tu avais une importance particulière. Le clan survivra grâce à toi et à tes filles.
- Grâce à « mes » filles ? demanda Marka étonnée, je n’ai que Mana, et elle aussi, un jour, elle partira...
- Non, dit Han fermement, c’est par les filles de ton sang que le clan se perpétuera.
- Han, demanda brusquement Marka sans s’étendre sur ce paradoxe. N’est-il pas temps pour Moran de se remettre debout et de marcher ?
- Il peut essayer, mais c’est sans espoir, et tu le sais bien. Ses os ne sont pas consolidés. Ils ne le seront jamais, mais nous pouvons lui fabriquer un cadre en bois à mettre le long de sa jambe. Il pourra ainsi se soutenir en prenant appui sur une branche.
- Je veux vraiment l’aider ! Tu crois qu’il pourra aussi se déplacer seul ?
- Naturellement ! Aie confiance en moi ! Je ferai tout pour qu’il soit indépendant et libre de se déplacer, assura Han en la regardant de biais. « Ainsi, Marka est plus soucieuse du bien-être de Moran que de l’avenir du clan... pensa Han. Il est vraiment temps d’y remédier sérieusement ».
La vie du clan poursuivit son cours normal. Les provisions d’hiver étaient rentrées. La rivière avait livré son lot de poissons gras et les troupeaux de passage avaient été nombreux. Bœufs et chevaux avaient payé leur tribut aux chasseurs expérimentés et bien équipés. Tout était prêt pour pouvoir affronter l’hiver avec sérénité. On avait discuté longuement pour savoir si la caverne serait de nouveau habitée pendant la période froide. Marka préférait que le clan regagne cet abri sûr mais les animaux nécessitaient une présence au camp du plateau. Aussi avait-elle transigé : le clan se partagerait. Dib, Rina et leurs animaux en captivité resteraient sur la plateau mais aussi les garçons et Moran qui aurait eu trop de difficultés à aller et venir jusqu’à la caverne. Il fallut donc leur construire des huttes adaptées à l’hiver. Moran, qui avait connu les pays froids, leur conseilla de bâtir les murs et le toit en empilant des troncs d’arbres colmatés avec de la sciure et de la glaise. Il fut heureux de voir sa proposition adoptée. Il avait pris conscience de l’hostilité latente de Han et senti aussi que les femmes l’avaient tenu responsable du désir d’évasion des garçons. Elles l’avaient délaissé et mis un peu à l’écart. Ses conseils judicieux firent oublier ces rancœurs. Avec leurs murs solides, leur sol isolé par une couche de cendre et de mousse recouverte d’écorce, avec au centre la place empierrée d’un foyer, les nouvelles habitations offraient des abris confortables qui pouvaient affronter la mauvaise saison. Les enclos des animaux furent entourés de solides pieux et isolés par un fossé pour les mettre hors d’atteinte des bêtes sauvages. D’autres abris furent aménagés pour les bêtes à l’intérieur. Croc avait une compagne et plusieurs compagnons. La meute veillerait aussi à la protection du camp. Pour nourrir les animaux captifs pendant l’hiver, il fallut également prévoir d’amples provisions d’herbe que l’on avait fait sécher pour ne pas qu’elle pourrisse. Ce fut Dib, naturellement, qui fixa les besoins de son cheptel mais une équipe l’avait aidé à remplir ses objectifs.
Enfin, un vaste abri fut construit pour que les garçons, sous la conduite de Moran, puissent travailler à la construction de leurs pirogues tout en restant relativement à l’abri. L’expédition devant comprendre sept personnes, trois garçons, trois filles et une femme. Il fut décidé que trois pirogues seraient nécessaires au voyage et qu’une quatrième resterait à la disposition de Moran et du clan. Que de bois à charrier depuis la forêt ! On trouvait heureusement suffisamment de branches cassées par le vent et les tempêtes, mais il fallut couper des troncs pour les pirogues et leur transport fut un travail harassant. Cependant, comme l’enthousiasme et la bonne humeur régnaient et que, le soir, de larges rations de viande réconfortaient les membres du clan, chacun faisait de son mieux et le travail avançait vite. Moran était devenu très sombre. Il avait tenté de se mettre debout mais sa jambe blessée s’était révélée incapable de le soutenir. Sans être douloureuse, elle était raccourcie et flexible. Désespérée, Marka l’avait vu pâlir en fixant d’un air accablé son membre inutile.
- Sans doute aurait-il mieux valu que je meure… murmura-t-il.
Il fallut longtemps à Marka pour le persuader d’essayer un assemblage de tiges de bois et les diverses combinaisons qu’elle imaginait. Pourtant, à force d’essais, il réussit à tenir debout et à avancer avec une béquille pour assurer son équilibre, en plus de la gaine qui entourait sa jambe. Il offrait un spectacle pitoyable, mais il pouvait au moins se déplacer seul.
Avant qu’une partie du clan ne regagne la caverne, Marka décida d’organiser une grande fête pour remercier les esprits des Anciens d’avoir favorisé la chasse et garni les silos, et aussi pour récompenser le dur travail de tous les membres du clan. Il fut décidé par la même occasion de célébrer l’union de Dib et Rina. Moran s’occupa activement des préparatifs et monta un véritable orchestre. Il y avait des tambours, des tambourins avec des grelots de coquillages, des flûtes et des pipeaux.. Rina avait été parée de longues tiges de glycine et de lierre, piquées de fleurs, qui en faisaient une image vivante et dansante de la nature. Elle était radieuse lorsque Han noua un lien symbolique sur les mains tendues du jeune couple, et tout le clan hurla sa joie, sans plus de réticence. Tous dansaient sur place, sautaient et chantaient pour célébrer cette union, symbole de la vie. Les danseurs s’étaient vus munis, aux pieds et aux mains de castagnettes, qui tintinnabulaient au rythme de la danse et ajoutaient à la musique. Le festin qui suivit fut digne de la prospérité du clan. La surprise du repas consista en d’énormes galettes boursouflées que servit Rani. La veille, dans sa hâte de veiller à tous les préparatifs, elle avait oublié de cuire la pâte de ses galettes. Le lendemain, elle l’avait retrouvée bizarrement gonflée. Désolée à l’idée de gâcher son travail, elle avait tenté de le cuire malgré tout sur les pierres brûlantes. Le résultat fut jugé excellent et Rani unanimement félicitée pour son innovation bien fortuite.
Après la fête, Marka monta à la caverne avec Moran qui se mouvait avec une relative aisance. Il s’entraînait souvent, sans témoins, lorsque le clan vaquait à ses occupations et avait acquis une certaine habileté à manier son appareillage. Il put ainsi, pour la première fois, suivre Marka jusqu’au sanctuaire. La découverte de la caverne ornée lui procura une intense émotion. Il contempla religieusement les parois ornées et ressentit une véritable vénération pour la fresque des chevaux, leurs teintes en dégradé du noir au beige assorties au dessin de plus en plus allusif, du trait ferme à l’esquisse. Il effleura, d’un doigt précautionneux, la corne du rhinocéros qui, tête baissée, écrasait de sa masse les silhouettes aériennes des bouquetins qu’on devinait derrière lui. Il s’arrêta ensuite devant le dessin d’un lion des cavernes et murmura :
- Il me fait peur ! Marka, c’est pour toi qu’il est là, il te menace, il te guette.
- Mais pourquoi dis-tu cela ? On n’a pas de lion des cavernes par ici.
- J’ai eu comme un pressentiment… répondit-il. Il te faut prendre garde. Tu es si forte, il est peut-être jaloux de ta puissance ? Son esprit voudra te détruire. Ne l’oublie pas.
Marka ne prit pas sa mise en garde au sérieux. Et elle l’entraîna devant la reproduction de l’ours.
- Regarde ! Il nous a pardonné la mort de sa femelle et il nous est favorable.
- C’est de bon augure, murmura-t-il en levant sa lampe pour mieux contempler la silhouette massive de la bête.
Il s’arrêta ensuite devant un hibou esquissé à grands traits dans un recoin. C’était une des oeuvres récentes de Nandi :
- Ce hibou, Marka, représente pour mon clan la sagesse. Si tu es désemparée un jour, demande-lui conseil. Il t’inspirera la réponse à tes problèmes. J’aimerais mieux que tu n’aies jamais à le faire, mais qui sait… Je comprends ce que cette grotte sacrée représente pour vous, continua-t-il, c’est votre sanctuaire. Il préservera toujours votre identité, donnera la force de vie et l’assurance de la continuité à votre clan. Je vous envie Marka, parce grâce lui, vous ne disparaîtrez jamais complètement.
- Je sais, Moran. Je l’ai compris ! Le sanctuaire sera notre refuge et notre sauvegarde. Je sens la présence de ceux qui l’ont fait et le souffle futur de ceux qui y viendront.
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06.05.2007
chapitre 17 - autour du feu
- Moran, dit-il, je comprends ce sentiment dont tu as parlé, c’est celui que j’éprouve pour Rina. Je ne savais pas lui donner un nom, mais maintenant je peux le dire : j’aime Rina, et elle représente pour moi exactement ce qu’était pour toi Nidemba.
Tendrement, il prit la main de la jeune fille qui ne disait rien mais dont les yeux brillants regardaient Moran avec reconnaissance. Les autres filles n’osaient pas s’exprimer. Elles avaient écouté avec passion le récit des amours de Moran qui leur avait révélé ce à quoi elles aspiraient, surtout depuis que Dib et Rina avaient publiquement déclaré leur entente. Si elles avaient jalousé Rina, elles pensaient maintenant que son sort n’était pas unique et, qu’un jour, elles aussi pourraient connaître un tel sentiment. Elles se prenaient à rêver d’histoires d’amour...
Les garçons avaient été beaucoup plus passionnés par la découverte du vaste monde… Leur cadre de vie était resté limité à leur vallée, mais un grand souffle d’aventure avait passé sur leurs esprits curieux et éveillés. Ils regardaient avec des regards d’envie l’horizon qui leur cachait tant d’inconnu.
- Il faut-il connaître le monde pour organiser sa vie, n’est-ce pas ? dit Logo
- Si tu n’avais pas voyagé, tu ne saurais rien de tout ce que tu as découvert, ajouta Koba, tu as beaucoup appris chez ces peuples que tu as visités !
- C’est vrai, répondit Moran. Mais il n’est pas obligatoire de parcourir le monde pour faire des découvertes. Je suis émerveillé par ce que vous avez réalisé ici. Les expériences de Dib sont la chose la plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de voir ! En cherchant toujours à améliorer ce que l’on fait, en faisant jouer son imagination, ou son habileté, on peut aussi arriver à des progrès immenses !
- Nous avons d’autres raisons de voyager : nous trouver des femmes ! Nous ne pouvons pas tous nous marier entre nous ! s’exclama Nak.
- A ce propos, je sais que lorsque les prairies reverdissent, les tribus de ce pays ont l’habitude de se réunir sur une île entre deux fleuves, dans une grande vallée qui descend vers la mer. Je m’étais fait préciser l’endroit car je projetais d’y aller lorsque j’ai eu mon accident sur la falaise. J’aurais aimé me rendre à ce rassemblement, on y apprend tant de choses ! Cela permet d’effectuer des échanges d’informations, d’apprendre de nouvelles techniques, de nouer des alliances, de trouver de nouvelles destinations pour les voyageurs. C’est la meilleure façon de connaître les autres et c’est une très bonne coutume de ce pays.
- C’est loin d’ici ?
- Je ne peux pas exactement le préciser mais, d’après ce que j’ai compris, il doit falloir pour s’y rendre le temps que la lumière de la nuit accomplisse son cycle complet. La réunion dure assez longtemps, avec des arrivées et des départs sans arrêt. Naturellement, il faut partir suffisamment tôt pour ne pas rater des rencontres intéressantes. Pour y aller, le moyen le plus sûr serait de suivre le cours de la grande rivière en pirogue. Elle doit rejoindre la grande vallée. Le voyage serait aisé et plus rapide que par voie de terre et on peut apporter plus de bagages. C’est important pour pouvoir faire bonne figure dans ces réunions. Nous en organisions aussi chez nous. Quelle expérience passionnante ! Si vous faites ce voyage, je pourrais vous apprendre à construire des pirogues et à vous en servir. Curieusement, ce mode de locomotion n’est pas encore très répandu.
- Tu as une grande expérience et tes conseils seraient précieux. Mais n’as-tu vraiment jamais regretté d’être parti de chez toi ? demanda Dib.
- Non. Mais mon cas est un peu particulier car j’ai été rejeté par les miens. Je n’ai plus de clan. Il m’est donc impossible d’envisager de revenir.
- Nous avons aussi un problème, nous qui n’avons pas d’hommes dans notre clan. Avoue que c’est tout de même plutôt exceptionnel !
- Ne vous plaigniez pas ! Vous avez tellement plus que tant d’autres! Votre sanctuaire est rare et précieux ! Beaucoup vous l’envieraient. C’est ce point d’ancrage qui vous a inspiré tant de réussites. Ne l’oubliez pas !
Mais, sans plus écouter, les garçons rêvaient de ces horizons inconnus qui les attiraient. Ils écoutaient l’appel du vent qui emportait leurs rêves. Les femmes, même avec leur expérience de la vie, s’interrogeaient aussi sur cette notion d’amour que Moran avait tenté d’expliquer, Jamais elles n’avaient imaginé un tel sentiment ! Elles s’occupaient de leurs enfants, les protégeaient, les soignaient, cela allait de soi, mais elles n’avaient jamais donné de nom à ce qui les liait à eux. Quant à qualifier ce qui les avait attachées à leurs compagnons, elles n’en auraient jamais eu l’idée. Et pourtant, en y réfléchissant, certaines se demandaient si elles n’avaient pas été loin de les aimer… Cette découverte les rendait mélancoliques, maintenant qu’il était trop tard. Elles n’auraient plus jamais l’occasion de qualifier ces élans confus, ni de les éprouver et il leur semblait que le sort avait été injuste avec elles.
Han percevait ces réactions émotionnelles et en était irritée. Il était mauvais d’éprouver des regrets stériles, des aspirations sentimentales inutiles ou des désirs d’évasion pervers. Pourquoi troubler le clan ? N’avaient-ils pas eu leur lot d’épreuves ? Ne les avaient-ils pas surmontées avec courage et efficacité ? Ils devraient en être fiers sans regretter des chimères ! « Ces discours sont malsains et perturbent le clan ! Qu’avons-nous besoin d’amour ou de voyages ? Ce ne sont que des songes creux ! » pensait-elle, furieuse. Mais lorsqu’elle se tourna vers Marka pour lui faire partager son sentiment, elle la vit qui regardait Moran, comme envoûtée, le visage éclairé par une lumière intérieure. Alors, pleine de ressentiment, elle se leva sans mot dire et s’éloigna. Cet charlatan qui perturbait leur équilibre durement atteint pouvait prendre un rôle prépondérant dans leur communauté. C’était inquiétant, et il n’était même pas des leurs ! Mais qui l’écouterait si elle les mettait en garde ? Moran les faisait rêver… Mais elle, il l’ignorait. Sans doute ne reconnaissait-il pas son autorité... Plus tard, il tenterait peut-être de l’éliminer. « Il devrait pourtant se souvenir de la redoutable puissance des sorciers ! » ricana-t-elle méchamment. Heureusement qu’elle avait su pressentir le danger ! Marka était attirée par Moran d’une façon particulièrement inquiétante : leur chef indomptable était prête à se soumettre ! « Elle ne le sait pas encore, mais moi si ! Et j’ai pris quelques précautions. » Elle sourit intérieurement en se félicitant d’avoir manœuvré de manière à assurer l’indépendance du clan des femmes et l’élimination rapide de Moran. Toute à ses pensées, Han décida de préparer une décoction d’herbes divinatoires et de se réfugier dans le sanctuaire pour trouver la lucidité et la clairvoyance nécessaires afin de décider de la conduite à tenir à l’avenir…
Pendant ce temps, les femmes s’étaient retirées dans leurs huttes. Seules Marka, Dina, Mela et Djani s’attardaient encore, contemplant le feu, leurs rêves ébauchés et leurs désirs incertains les tenant éveillées.
- N’as-tu pas peur, Moran, que cet amour dont tu parlais soit définitivement mort avec Nidemba ? demanda Mela. Crois-tu qu’il pourrait renaître pour une autre femme ?
- Est-ce la première fois que tu aimais ? Qui t’a appris ce qu’était l’amour ? Personne n’en a jamais entendu parler chez nous !
- Quand l’amour naît dans le cœur d’un homme, est-ce qu’il naît aussi dans celui d’une femme ? Je veux dire, l’amour est-il toujours partagé ? demanda Nandi, resté lui aussi autour du feu.
- Voilà beaucoup de question à la fois ! répondit Moran en souriant, et je ne saurais pas répondre à toutes. Je ne peux parler que de ce que j’ai connu. J’ai aimé Nidemba. Elle était aussi nécessaire à ma vie que l’air que je respirais, que l’eau fraîche ou la bonne viande rôtie sur le feu qui entretient la force du chasseur… Sans elle, j’ai voulu mourir. Mais mon séjour chez les hommes guerriers a agi comme le temps sur une blessure douloureuse qui arrête de saigner et se referme peu à peu. J’en garde la marque toujours vive dans mon cœur, et je la garderai toujours. Quant à aimer sans être aimé en retour, même si je n’en ai pas personnellement fait l’expérience, je crois que c’est possible. Peut-être Daïa, la jeune fille de la tribu de la montagne, m’aimait-elle, mais à moi elle était indifférente. Cela répond-il à ta question ? dit-il en se tournant vers Nandi qui baissa la tête et recula silencieusement.
J’aimais déjà la mer, la vie, la liberté… continua Moran. Mais ce sentiment nouveau d’amour envers une femme, il n’est pas besoin de mots pour l’exprimer, ni même de gestes. C’est une certitude qui s’impose brusquement. Comme l’on sait que le soleil réchauffe ou que la pluie arrose, on sait que l’on aime et que l’on est aimé. Et c’est merveilleux !
Les femmes quittèrent le foyer l’une après l’autre. La nuit se faisait épaisse. Le dôme du ciel était éclairé par les milliers de lampes des esprits des ancêtres et leur lumière répandait une clarté pâle et mystérieuse. Marka et Moran se retrouvaient seuls. Marka n’avait pas posé de questions mais elle avait écouté attentivement les réponses de Moran. Maintenant, elle sentait son cœur battre douloureusement et une angoisse indéfinie la laissait haletante, comme figée au seuil d’un monde inconnu. Longtemps, tous deux restèrent immobiles et silencieux. Marka regardait devant elle le feu qui rougeoyait et Moran regardait Marka. Enfin, il l’appela doucement :
- Marka ? As-tu ressenti l’appel ? Tu sais que je t’aime, n’est-ce pas ?
Elle se rapprocha de lui et posa sa tête sur son épaule en lui prenant la main.
- Et je t’aime aussi, dit-elle avec un soupir. Avant même que tu ne nous parles de l’amour, je crois que je l’avais découvert….
Une grande paix avait envahie la jeune femme. Elle sentait le sang battre dans la poitrine de Moran, elle avait sa main contre la sienne, chaude et ferme. Son destin était accompli. Si elle avait avancé dans le noir, si elle avait lutté, était-ce pour que s’accomplisse cet échange mystérieux qui donnait un sens à sa vie ? Elle ne le savait, mais elle avait trouvé la paix. Elle était arrivée à bon port. Elle ne pensait plus au clan, ni à la lutte pour la survie, ni aux problèmes incessants, elle ne pensait plus qu’à Moran et à elle… Et elle voyait se détacher d’elle, comme un être étranger, l’ancienne Marka, le « chef de clan », la femme dure et exigeante, si tendue dans son effort pour vaincre le présent et prévoir l’avenir qu’elle en était devenue sourde aux demandes muettes de ses proches. Elle revoyait cette étrangère vouloir dompter son fils aîné coupable de s’être dressé contre elle, négliger son cadet, le pauvre Kirou, pourtant si tendre et fragile ou encore ignorer sa fille, la petite Mana, subjuguée par l’autorité de sa mère. Maintenant, elle la plaignait aussi car cette Marka d’autrefois n’avait connu que la dureté et l’indifférence, tant chez ses parents que chez son compagnon. Comment aurait-elle pu apprendre à être tendre ? Et si elle l’avait été, aurait-elle eu la force de guider le clan et de le sauver ? Mais ce temps-là était fini. Une nouvelle Marka naissait entre les bras de Moran, apaisée et sereine. Elle voyait une autre vie s’ébaucher, une vie à deux, avec un compagnon fort et tendre qui la soutiendrait de son amour et de ses conseils. Elle repensa alors à leur première rencontre en haut des collines bleues, au choc de son regard vert qui d’emblée l’avait tant troublée. En même temps, elle entendit aussi sa voix à elle prononcer les paroles qui le condamnait « Nous lui sauvons peut-être la vie. Cela est assez ! » Un grand froid l’envahit. En repoussant ces souvenirs, elle avait presque réussi à les oublier. Mais ce soir, dans le bilan de sa vie qu’elle faisait au creux de l’épaule de Moran, la scène lui apparut soudain dans toute sa cruauté. C’est elle qui l’avait condamné à rester infirme ! C’était à cause d’elle qu’il gisait sur le sol ! Comment se racheter ? Elle était devenue glacée, tremblante, et Moran se méprit sur la cause de ce malaise. Il lui dit doucement :
- Rentrons, Marka, tu as froid et la nuit est à nous.
Elle tira la litière jusqu’à sa case et se promit d’oublier à jamais leur première rencontre. Elle allait lutter et se battre pour lui redonner son autonomie, et puis elle allait l’aimer…
Moran, lui aussi, évoquait leur première rencontre quand, juste au dessus de lui, il avait découvert des yeux gris comme des nuages d’orage et des cheveux de flamme qui dansaient dans le soleil. C’était une apparition qui faisait reculer les frontières du néant. Dès le premier abord, il avait été intrigué par cette femme seule à la tête de son clan. Il l’avait étudiée et il l’avait admirée. S’il avait aimé autrefois une femme-enfant, douce et frêle, il se sentait maintenant attiré par cette femme si forte et dure en apparence. Sous son aspect abrupt, il avait deviné le profond besoin de tendresse que les yeux de Marka laissaient transparaître lorsqu’elle le regardait à la dérobée. Et l’amour de cette femme avait trouvé le chemin de son cœur qu’il croyait pourtant définitivement fermé à toute nouvelle passion. Il n’avait d’abord pas voulu y croire à cause de son infirmité, mais ce soir, il n’avait pas pu s’empêcher de l’appeler. Sans renier son passé ni son ancien amour, il ne voulait plus renoncer à Marka, se sentant prêt à tout pour être digne d’elle et l’aimer comme elle le méritait. Quand elle le traîna à l’abri dans la caverne, toujours couché sur sa litière, il se sentit humilié et se jura de se remettre sur ses pieds pour pouvoir un jour la regarder en face, d’égal à égal.
Après s’être éloigné du feu, Nandi était remonté vers la caverne à pas lents. La réponse de Moran l’avait plongé dans le désespoir. Il aimait depuis longtemps Lara, la fille de Mela et le récit de Moran l’avait éclairé sur ses sentiments. Mais il savait que Lara cherchait plutôt à attirer l’attention de Koba. Malheureux, il résolut de se réfugier dans le sanctuaire pour y chercher un réconfort. Les fresques magiques le transportaient dans un autre monde où seule comptait la beauté mystérieuse du dessin. Il y trouva sa mère, Han, immobile, une torche à la main. Elle entendit des pas et, sans se retourner, demanda :
- Que cherches-tu là, Nandi ? Toi qui es faible et te désespères pour si peu ?
- Tu ne peux pas me comprendre, tu ne sais rien de ce que je ressens !
- Oh si ! Je le sais ! Me crois-tu aveugle ? Au contraire, je vois ce que les autres ne voient pas et j’entends même ce qui n’est pas prononcé. Je n’ai pas eu besoin de Moran pour savoir que le regard provocant de Lara avait ravi ton esprit. Elle n’a rien à faire de toi mais pour elle, tu as abandonné tes dessins et oublié ton ambition d’en orner la grotte !
- Mais qu’y puis-je ? Je ne l’ai pas voulu ! Cela s’est fait malgré moi !
- Et que penses-tu trouver dans ces rêves stériles ? Tu as un don inestimable et infiniment précieux, plus puissant que la force, plus noble que le pouvoir et tu oses le négliger ? Ne dis pas que tu ne peux rien ! Prends cette pierre, prends tes couleurs, l’ocre, le kaolin, la suie, prends le morceau de bois charbonneux, la pierre aiguisée ! Si tu n’as que cette fille en tête, recrée-la dans la pierre tendre, avec son visage allongé entouré de tresses blondes, son nez fin, ses lèvres renflées, son long cou et ses yeux fendus comme des amandes. Cette créature-là au moins sera tienne à jamais ! Elle durera plus longtemps que l’autre qui disparaîtra un jour dans la terre. Seule la pierre ne meurt pas. Dans des temps futurs, plus reculés que les lumières du ciel, des hommes contempleront son visage, ils penseront à elle, et aussi à toi qui l’auras créée. Vos mémoires seront liées pour toujours grâce à ta main qui peut faire naître ce qui ne meurt pas. Et puis... ajouta-t-elle, pense à Croc ! Ne t’est-il pas revenu grâce à l’image que tu avais faite de lui ? La puissance de l’image est immense.
Pendant qu’elle parlait, le visage de Nandi s’était illuminé. Il cria avec ardeur :
- Tu as raison, Mère ! Donne-moi mes instruments. Je vais me mettre au travail.
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05.05.2007
chapitre 16 - Moran fin
- Mais je crains de monopoliser l’attention avec mon histoire si longue !
- Tu nous trouves peut-être indiscrets de te harceler ? dit la vieille Noun avec discrétion. Ne te crois pas obligé de te livrer si tu n’en as pas envie !
- Cela ne me gêne pas ! J’éprouve au contraire un grand plaisir à raconter mes aventures. J’ai même l’impression de me délivrer d’un fardeau…
J’avais donc décidé de poursuivre mon voyage mais la construction d’une pirogue est un travail de longue haleine. Une fois ma case construite et meublée, j’entrepris donc la confection de cette embarcation qui m’était indispensable. Il me fallait en même temps assurer ma nourriture et amasser des provisions pour l’hiver car je prévoyais un séjour assez long. Mes occupations me laissaient cependant le loisir de profiter de mon camp. J’envisageai même la possibilité de m’y installer définitivement... Le temps passait. Je ne voyais aucun passage sur le fleuve et je commençais à croire que ce cours d’eau était complètement ignoré des hommes. J’avais tendu, en travers du courant, des filets qui assuraient ma subsistance sans trop d’efforts et je fis sécher d’abondantes provisions de poissons. J’avais aussi creusé des fosses pour piéger quelques gros animaux qui se désaltéraient dans le fleuve. Pour ma pirogue, j’avais sélectionné soigneusement un arbre qui me parut parfait pour l’usage que je projetais. Je l’avais abattu et laissé tremper avant de le faire sécher. Plus tard, il me faudrait le creuser profondément pour que la pirogue soit légère, mais pas trop tout de même car elle devait rester solide. Tout cela me demanderait beaucoup de temps !
Un matin, alors que le soleil commençait sa course en écartant du ciel les brumes de la nuit pour y resplendir à loisir, je contemplais « mon » fleuve, si grand, si majestueux, qui coulait vers les pays inconnus que je découvrirai peut-être un jour. Je le contemplais avec amour et respect car lui ne connaissait ni peur, ni doute : il coulait, sûr de sa force et rien ne pouvait l’arrêter. Soudain, mon regard fut attiré par une masse insolite et je vis arriver au fil de l’eau une petite embarcation. Prise dans mes filets, elle fût arrêtée dans sa course. Inutile de vous dire que je bondis aussitôt pour l’examiner ! C’était une petite pirogue et, au fond, je vis une forme immobile. La surprise me laissa un moment comme paralysé mais je me ressaisis vite. Je me jetai à l’eau, pris l’embarcation par l’avant et l’amenai sur la rive. Là, après avoir dégagé délicatement la forme emmaillotée de peaux, je découvris une jeune fille, évanouie mais vivante. Je m’aperçus avec stupéfaction qu’elle avait les pieds et les mains liés, et qu’elle était bâillonnée. Je la libérai doucement, la pris dans mes bras et la ramenai dans la case. Je la couchai sur ma litière, la couvrit d’une bonne fourrure et humectai ses lèvres avec un petit morceau de peau trempé dans une calebasse pleine d’eau. Il me semble que j’ai passé des heures à mouiller ses lèvres craquelées et à tenter de faire couler quelques gouttes de liquide dans sa bouche. Le temps ne comptait plus. Je voulais tellement la sauver ! Elle était petite et fragile, avec un visage blême, de longs cils qui se détachaient sur ses pommettes blafardes, des cheveux couleur de nuit, des membres gracieux. J’aurais voulu lui communiquer mon souffle de vie pour voir s’ouvrir ses yeux désespérément clos qui me faisaient craindre un départ définitif. Enfin, un frémissement parcourut son visage et elle battit des paupières. Je compris alors qu’elle était sauvée ! Je mélangeai un peu de miel à l’eau qui humectait sa bouche, et tentai de réchauffer dans mes mains ses membres glacés. En lui parlant doucement pour la rassurer, je vis comme un sourire s’esquisser sur ses lèvres pâles. Je passai ainsi mes jours et mes nuits auprès d’elle, à la veiller, à la contempler. J’avais abandonné mon travail et je ne pensais qu’à lui procurer des nourritures appétissantes pour la réconforter. Je lui apportais aussi des fleurs, des coquillages et de jolis galets ronds et colorés pour la distraire et amener un sourire sur son visage inquiet. Mes voyages m’avaient donné une certaine aisance pour comprendre rapidement les langues inconnues et, dès qu’elle put parler, je me mis à essayer de traduire ce qu’elle tentait de me faire comprendre.
Son histoire était pitoyable ! Elle était la fille du chef d’une tribu qui nomadisait en amont du fleuve et qui avait bâti son camp d’été près de la rive du fleuve. Une nuit, une crue violente et soudaine avait emporté plusieurs tentes, dont celle de son père. Le sorcier avait alors décrété que Nidemba - c’était le nom de mon inconnue - avait encouru le courroux du Dieu-fleuve et qu’elle devait donc lui être sacrifiée. En fait, quelques jours avant le drame, le sorcier avait trouvé Nidemba se baignant dans le fleuve. Il avait tenté de la prendre dans ses bras mais, surprise de cette attaque inopinée, elle s’était débattue et d’un coup de coude, elle avait ouvert les lèvres du sorcier, sans même l’avoir reconnu. Le lendemain, elle l’avait revu, bouche enflée, la regarder avec une haine féroce. Elle avait compris quel terrible ennemi elle s’était fait ! Une fois son père mort, personne n’avait osé prendre sa défense. D’ailleurs, une décision du tout puissant sorcier était sans appel, elle le savait et s’était préparée à mourir. On l’avait ligotée, bâillonnée et abandonnée dans sa pirogue au fil de l’eau, destinée à mourir de faim et de soif, ou à périr noyée si l’embarcation non guidée se retournait. « Mais toi, d’où es-tu, étranger ? Et comment m’as-tu trouvée ? » me demanda-t-elle quand elle eut fini son histoire. Je lui racontai mon enfance, mon départ de mon village natal et mes voyages. Elle m’écoutait, émerveillée de découvrir qu’il existait tant de pays différents, tant de peuplades étrangères. La mer surtout était pour elle un sujet d’étonnement sans fin. « Un lac salé dont on ne voit pas les rives ? disait-elle, je n’arrive pas à me l’imaginer ! Ce n’est pas possible ! »
- Et qu’est devenue cette fille ? demanda Marka avec une certaine âpreté.
Moran resta silencieux un long moment, perdu dans ses souvenirs. Le clan respecta son silence, tout en attendant avec impatience la suite de son récit.
- J’avais trouvé une femme belle, douce, reprit enfin Moran. Je croyais avoir atteint le but de mon errance, et nous nous sommes aimés…
- Aimer ? demanda Han, Que veux-tu dire ? Tu avais trouvé une femme jeune et jolie, je le comprends cela, mais que signifie « aimer » ? - Tu ne sais pas ce que aimer veut dire ? s’étonna Moran. L’amour est l’union parfaite entre un homme et une femme, leur entière harmonie… Même lorsque je rencontrais des peuplades amicales, le monde m’avait toujours paru vide et froid, et là, d’un coup, il était devenu accueillant et lumineux. Je n’avais plus de craintes, plus de doutes, je n’étais plus seul : Nidemba était là ! Quand je partais à la chasse ou à la pêche, c’était pour elle car je savais qu’elle m’attendait. Je continuais à fabriquer ma pirogue, mais ce n’était plus pour fuir toujours plus loin, c’était pour me promener avec elle. Vous savez ce que représente une case chaude et bien calfeutrée pour un chasseur qui rentre d’une longue expédition un jour d’hiver ? Nidemba était cela pour moi. Nous avons vécu heureux. Nous riions, nous travaillions, nous mangions, unis dans la joie de partager nos efforts et d’envisager toute notre vie ainsi. C’est cela aimer !
Mais bientôt, Nidemba constata qu’une nouvelle vie s’annonçait dans son ventre. Nous avions aménagé la case pour en faire un nid douillet. L’hiver ne nous faisait pas peur. Nous étions au chaud, bien nourris, bien abrités. Le vent pouvait souffler, la neige tomber, le fleuve geler, les loups hurler, nous pensions que rien ne pouvait nous atteindre. Nous avons vu des ours passer à coté de notre case, une panthère des neiges rôder, mais nous n’avions aucune crainte, nous nous sentions forts et protégés par notre amour. Avec le retour des beaux jours, le ventre de Nidemba s’alourdit. Elle savait qu’elle allait bientôt donner naissance à son enfant et nous discutions pour savoir si ce serait une fille ou un fils. Elle prétendait que je préférerais un fils mais je lui disais vouloir une fille pour ne pas qu’elle soit déçue si elle en avait une. Quand l’heure fût venue et qu’elle sentit les premières douleurs, elle s’installa, comme elle l’avait vu faire par les femmes de sa tribu. Les heures passant, les douleurs devenaient de plus en plus fortes, mais l’enfant ne paraissait pas. Nidemba souffrait tellement qu’elle en hurlait et je ne savais que faire pour la soulager. Soudain, une grande flaque de sang s’élargit sous son corps. Et, pétrifié d’horreur, je l’ai vue se vider complètement de son sang, sans mettre au monde le bébé qui ne pouvait pas naître et je pouvais rien faire. Elle et son bébé sont morts dans mes bras. Longtemps, j’ai gardée Nidemba contre moi pour la réchauffer. Je ne voulais pas croire qu’elle était partie pour toujours vers les lieux d’où l’on ne revient jamais. Quand j’ai enfin réalisé que plus jamais elle n’ouvrirait les yeux pour me sourire, que plus jamais je n’entendrais sa voix m’appeler, que plus jamais ses bras ne se tendraient vers moi, je l’ai enveloppée dans mes plus belles fourrures, j’ai allumé un foyer et son corps si doux s’est consumé dans les flammes. Je n’ai rendu au Dieu-fleuve que ses cendres que j’ai répandues en pleurant dans le courant.
Alors j’ai rassemblé quelques provisions et mes armes dans la pirogue, j’ai mis le feu à la case qui nous avait connus si heureux et j’ai fui mon rêve de bonheur évanoui. Il ne me restait que ma peine et ma solitude. J’ai descendu le fleuve, pâle et abattu, emporté par la pirogue que je guidais presque machinalement de ma pagaie attachée à l’arrière. Je suis passé sans les voir à coté de vallées, de montagnes, de forêts… J’étais sourd, aveugle et détaché de tout. Je ne m’arrêtais qu’à la nuit tombée pour tomber dans un sommeil lourd peuplé de cauchemars. Un matin, mon réveil fût brutal. Au dessus de moi, des hommes se tenaient en armes. Ils étaient grands et massifs, vêtus d’épaisses fourrures, le tête ceinte de cornes de bœufs musqués. Ils parlaient d’une voix gutturale qui n’avait rien d’amicale. Brutalement, ils me saisirent, me lièrent les bras dans le dos et me poussèrent devant eux. Ma pirogue fut hissée hors de l’eau et portée par deux guerriers, puis nous nous dirigeâmes vers la forêt proche. Après une longue marche, que je fis en titubant car j’étais poussé sans ménagements, nous arrivâmes à leur village, bâti dans une grande clairière. Au centre, de belles cases étaient construites sur une sorte de tertre aménagé en rond autour d’une aire soigneusement nettoyée, encerclée par des totems grimaçants et farouches, sculptés dans de grands pieux de bois. A l’écart, un deuxième cercle de huttes sommaires semblait abriter une population nombreuse. Dans le premier cercle d’habitations circulaient des hommes grands, bien vêtus et des femmes, également imposantes et couvertes de fourrures, entourées de nombreux enfants. Autour du deuxième cercle, les habitants pauvrement vêtus marchaient courbés et tous les hommes semblaient atteints de claudication. L’ensemble donnait une impression inquiétante de force et de brutalité. Je pensais avec raison avoir rencontré ces tribus guerrières qui avaient si mauvaise réputation auprès de mes anciens amis.
Je fus jeté dans un enclos que l’on referma sur moi sans explications. Plus tard dans la soirée, on vint me chercher et on m’amena dans la place centrale du village. Toute la population du premier cercle y était rassemblée. Sur des billots de bois étaient assis les personnages principaux du village : le chef, massif, imposant et barbu, le sorcier au visage peint d’une couleur rouge sang et vêtu d’une peau de panthère des neiges, tous deux entourés d’hommes jeunes à l’allure redoutable. Le sorcier parla brièvement, d’une voix rauque et stridente à la fois. Mon pied fut posé sur une planche et un guerrier s’avança une hache à la main. Quand je le vis chercher de la main la jointure, je compris alors horrifié qu’il s’apprêtait à me couper le gros orteil et je devinais aussitôt pourquoi les hommes du second cercle claudiquaient ! C’étaient des prisonniers, estropiés pour les empêcher de s’enfuir… J’eus un mouvement de révolte, me débattis et ma tunique se déchira sur ma poitrine, révélant un bijou de Nidemba que j’avais accroché à mon cou. Il s’agissait d’une pierre curieusement travaillée, sculptée de traits entrecroisés et percée au centre, ce qui permettait de l’accrocher à une lanière. Nidemba la portait toujours car, même pour se baigner ou dormir, elle refusait de s’en séparer. Avant de brûler son corps sur le bûcher funéraire, j’avais détaché son pendentif et l’avais mis à mon cou pour garder un souvenir d’elle. La vue de cette pierre arrêta la main du bourreau. Le sorcier s’était mis à crier. Après une concertation du cercle des notables, je fus délié du poteau de torture et ramené dans l’enclos où l’on m’apporta peu après à boire et à manger.
Je ne savais pas quel serait mon sort, mais je réalisai que le bijou de Nidemba m’avait protégé d’un acte détestable. Quelques jours après, on me permit de sortir de l’enclos tout en me faisant comprendre que je ne devais pas, sous peine de sanctions graves, franchir le premier cercle. Je passais mon temps à observer ce peuple cruel et à essayer de comprendre son langage. J’appris qu’il s’agissait bien, comme je l’avais soupçonné, d’une tribu qui ne voulait pratiquer que la chasse et la guerre. Pour les travaux courants que ces hommes jugeaient indignes d’eux, ils usaient de prisonniers. Les guerriers faisaient donc des expéditions dans les tribus voisines pour se fournir en esclaves. Lorsque les femmes avaient des enfants, ceux-ci leur étaient enlevés et étaient élevés comme membres du clan. Les esclaves devaient en particulier creuser la montagne pour ramasser des pierres noires qui brûlaient en donnant un feu durable et chaud. Je n’avais jamais rencontré de telles pierres ! Je trouvais leur emploi pratique, mais leur mode de ramassage bien cruel. Les esclaves construisaient également les huttes, tannaient les peaux, taillaient les pierres. Ils n’étaient pas trop mal traités tant qu’ils étaient dociles. A vrai dire, la nourriture ne manquait pas car les hommes libres, délivrés de tous les autres travaux, passaient tout leur temps à la chasse,. Mais les esclaves étaient estropiés et restaient prisonniers à vie… Leur avenir était sans espoir et, pour moi, ce sort était pire que la mort.
Je décidai de négocier ma liberté. Je commençais à pouvoir pratiquer leur langage et leur fis comprendre que j’aimerais les accompagner à la chasse. Après quelques palabres, je les suivis donc dans des chasses à l’ours et aux bœufs musqués où je pus apprécier leur courage et leurs techniques. Ils avaient de bonnes armes, toujours parfaitement affûtées, approchaient sans peur le gibier pour l’atteindre dans les meilleures conditions et maniaient l’épieu avec force et témérité. C’étaient réellement de grands chasseurs et je mis tout mon talent à m’attirer leur considération. J’en profitai pour analyser leurs méthodes de chasse. Je n’avais rien à leur apprendre en ce qui concernait l’approche du gibier : c’étaient d’excellents pisteurs, sûrs et expérimentés. Ils savaient aussi parfaitement entourer les troupeaux à bon vent, communiquer pour se signaler leurs positions, isoler les bêtes et les attaquer avec leurs sagaies ou leurs propulseurs et les achever à l’épieu. Mais je remarquai qu’ils ne connaissaient pas ni la technique des miradors, ni celle des boules à lancer : deux pierres dont le centre est creusé et qui sont reliées par une lanière. Envoyées avec un mouvement de rotation, elles s’enroulent dans les pattes du gibier et l’immobilisent, ce qui simplifie évidemment la précision des sagaies. C’était une technique employée dans mon pays. J’ai donc offert de leur apprendre ces méthodes et j’ai demandé la liberté comme prix de mes conseils. Il y eut de longs conciliabules. Après mûre réflexion, ils déclarèrent vouloir m’écouter, mais sans rien promettre en retour, le conseil des sages en déciderait après coup. J’ai décidé de prendre le risque et leur ai appris à construire des miradors sur le passage des troupeaux pour choisir les bêtes à abattre et diminuer la perte du gibier blessé. Je leur ai montré aussi l’usage des boules. Après quelques jours de chasse fructueux, on me rendit mes armes et ma pirogue. Avec un soulagement indicible je repris ma route le long du fleuve et quittai sans regret cet étrange peuple. Je n’ai jamais su ce que le bijou de Nidemba avait représenté pour eux.
Mes pérégrinations devaient m’amener ensuite dans bien d’autres contrées. Je découvris un pays plat où la terre et la mer semblaient ne faire qu’un, où les tribus vivent dans leurs pirogues en pêchant sans cesse. Dérivant inlassablement sur ces eaux plates et grises, ils en tiraient leur subsistance sans joie et sans repos, rivés à leurs embarcations qui les protégeaient peut-être de toute incursion étrangère mais surtout, à mes yeux, les gardaient prisonniers des eaux. J’ai connu des peuplades vivant dans des pays si froids que leurs huttes étaient construites dans des blocs de glace, pour eux le meilleur refuge contre les vents, la neige, le brouillard et les dangers. Pour un homme qui a connu la douceur de la mer, la chaleur du soleil et la vie au grand air, ce mode de vie était incompréhensible. Ils paraissaient cependant tout à fait adaptés à ce climat et heureux. Leurs dents étaient noires et gâtées, ils ne connaissaient pourtant pas les fruits sucrés et le doux sirop des abeilles, ni le chant des oiseaux et le stridulation des cigales. Ils n’entendaient que le hurlement du vent déchaîné, la plainte des cormorans et le craquement de la mer gelée. Ils étaient hospitaliers, mais je les ai quittés sans regrets.
J’ai alors tourné le dos au septentrion et repris la direction du sud. Je traversai des contrées boisées, des plaines, des montagnes… Je rencontrai bien des peuplades, mais jamais plus, par bonheur je ne retrouvai de tribus guerrières et hostiles. Je fus partout bien accueilli, nourri et réchauffé. Mes récits étaient écoutés avec plaisir et je repartais comblé de cadeaux donnés avec gentillesse et générosité. J’essayai toujours de partager mes découvertes et mes connaissances, mais je n’ai jamais regretté mes départs. Rien ne me retenait dans ces rencontres de hasard. Un jour, je suis arrivé en vue de votre vallée. J’avais laissé mes bagages pour explorer plus à l’aise les environs et je m’étais hissé sur un promontoire. J’ai vu deux femmes s’approcher. J’ai voulu me signaler en leur faisant de grands gestes, mais j’ai glissé, je suis tombé… et je me suis retrouvé chez vous !
- Si tu n’avais pas été blessé, serais-tu déjà reparti ? demanda un garçon.
Moran ne répondit pas tout de suite, et son regard alla chercher celui de Marka.
- Je ne sais pas, répondit-il enfin, peut-être ai-je trouvé un nouveau port…
08:45 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



