19.08.2007

chapitre 14 - La conquête

Le jour arriva enfin où les forces de Marcelly furent prêtes à affronter Fulbert de Frémont. Guillemette veillerait à la sécurité de Marcelly avec l’aide de Raymond, Thierry restant en renfort au cas où les châtellenies vassales subiraient des attaques. Le contingent réuni sous la bannière de Marcelly partit discrètement, dispersé par les bois et autres voies détournées que Marciane avait naguère empruntées lors de sa fuite, pour se regrouper pendant la nuit et encercler en silence le château de Giret. Le secret avait été bien gardé ! Le château, silencieux, avait son aspect habituel, sombre et farouche, mais aucune surveillance renforcée sur les remparts ne laissait penser aux assaillants que leur attaque était prévue. Les vassaux de Giret ne devaient pas avoir été avertis de leur arrivée. Au lever du jour, Marciane fit sonner les trompes et un héraut annonça que « le château était assiégé par la dame de Marcilly, gravement offensée par la traîtrise du sieur de Fulbert qui avait attenté à sa vie dans ses terres, au mépris de toutes les règles de la chevalerie, qu’elle réduirait le château à merci mais que sa garnison aurait la vie sauve si elle se rendait. »

Après l’annonce du héraut, à la surprise générale, on vit apparaître le frère Cornélius qui servit en corollaire une harangue de son cru :

- Rendez-vous, si vous ne voulez pas être maudits comme le fils du Diable qui vous commande ! Je vous le dis, ce combat est perdu pour vous, car vous êtes les forces infernales que le feu du Ciel desséchera ! Malheur à vous !

Une flèche siffla en sa direction, mais le manqua, comme détournée de son but. Ce fut la seule réaction des assiégés. Le silence retomba. Fulbert de Frémont ne daigna pas répondre à la déclaration. Etait-il présent ? Il ne se manifesta pas et les gardes en haut des remparts restaient discrets comme s’ils se désintéressaient des préparatifs des assiégeants qui montaient leur camp. Le château était cerné. Il était impossible de s’en échapper. Marciane, qui craignait cependant que le comte de Frémont ne parvienne à envoyer un émissaire demander à ses vassaux d’arriver à la rescousse, fit poster des guetteurs sur des points hauts, chargés de l’avertir de toute approche suspecte. Elle prit soin également d’envoyer un sergent au village pour rassurer les habitants et leur promettre qu’ils ne seraient pas lésés. Marciane tenait bien à ce que ses troupes ne se livrent à aucune exaction, par humanité d’abord et, de surcroît, pour éviter toute manifestation d’hostilité. Elle demanda aussi qu’un représentant du village vienne la voir. Un nommé Gervais se présenta peu après, très inquiet de cette convocation.

- Nous assiégeons le château mais ne voulons en rien vous nuire, dit Marciane.  Nous avons établi notre camp. Se trouve-t-il sur des terres vous appartenant ?

- Les terres qui sont à droite du chemin menant au château sont celles de la réserve, celles de gauche, où vous êtes, nous appartiennent, répondit Gervais.

- Nous avons donc détruit vos récoltes en y installant nos tentes. Voici de quoi vous dédommager, lui dit-elle en lui tendant une bourse.

L’homme écarquilla des yeux émerveillés en soupesant le poids de son gain :

- Si vous avez besoin de plus d’espace, Dame, vous pouvez en disposer !

- Sais-tu si ton seigneur occupe le château ?

- Il y est ! C’est certain ! Il s’est enfermé depuis trois jours, après avoir enlevé une jeune fille du village. Depuis quelques temps, il est devenu bien redoutable et nous tremblons quand il s’annonce ! Il a toujours été exigeant avec le montant et le paiement de nos taxes mais auparavant, il ne causait aucune exaction et nous ne pouvions pas trop nous plaindre. Hélas ! Tout a changé… depuis la mort de la dame surtout, et des jeunes demoiselles aussi… Des morts bien tragiques à ce que l’on a dit…

- De quoi sont-elles mortes ?

- Je ne sais trop... Il  vaut mieux ne pas savoir ce qui se passe au château !

- Quoiqu’il en soit, ne t’inquiète pas, le village restera en dehors de nos luttes. J’ai donné des ordres : personne ne vous molestera et, quand nous aurons besoin de vivres, nous vous les payerons. Si vous avez des doléances, venez me le faire savoir. Je vous rendrai justice.

- Que Dieu vous bénisse, nous vous serons toujours reconnaissants de votre bonté, dit Gervais en se retirant, rassuré, quoique encore un peu méfiant.

Marciane était bien convaincue que le château ne pouvant être enlevé d’assaut, il fallait le réduire par la famine… mais que ce serait long ! Les jours passaient, inquiétants à force de monotonie. L’ardeur guerrière des attaquants commençait à s’émousser dans la contemplation morne du château qui les narguait en silence, replié sur ses défenses inexpugnables. Le frère Cornélius avait disparu, lassé peut-être de voir ses harangues ignorées. « Combien de temps » se dit Marciane « pourrai-je maintenir mes troupes en alerte ? Nous allons nous endormir dans ce calme trompeur. Si les réserves du château sont abondantes, il peut tenir des mois ! Il faut trouver une autre solution ! »

Elle résolut donc de faire une nouvelle fois le tour de l’éminence occupée par le château pour chercher une faille dans son système de défense. Elle partit avec Bertrand, mais aussi Gauvain, Eudes et Enguerrand, ses nouveaux écuyers. En suivant le dévers, elle eut envie, par curiosité, de faire un détour pour repasser par l’enclos du bonhomme auquel ils avaient confié leurs chevaux déferrés autrefois.  Rien n’avait changé, la cabane était toujours à l’abri de sa clôture, mais personne ne se présenta pour les accueillir. Marciane poussa la porte et trouva le berger couché sur un grabat, entouré de ses chèvres qui bêlaient.

- Tu ne t’occupes donc pas de tes bêtes, mon brave ?

- J’en suis bien incapable, Dame ! J’ai fait une mauvaise chute et je ne peux plus poser le pied par terre. C’est une pitié quand on est seul !

- Nous allons t’aider à les traire et à les nourrir.

- C’est trop de bonté mais ce n’est pas une tâche pour une noble dame !

- Je l’ai fait souvent lorsque j’étais jeune. Je n’ai pas du oublier !

Et Marciane, en riant, se mit à traire les chèvres pendant que ses écuyers apportaient quelques brassées d’herbes.

- Vos chevaux ont été bien utiles pour regagner votre demeure la dernière fois, n’est-ce pas ? dit le berger avec un petit clignement d’œil complice.

- Tu connais notre histoire ? demanda-t-elle, étonnée.

- Oh ! J’ai vite compris lorsque les gardes du comte m’ont demandé si j’avais remarqué le passage de trois dangereux fugitifs. « Jamais vu rien de tel ! » que je leur ai dit. Et sans mentir, n’est-ce pas, puisque seul un écuyer comme il faut était venu me voir ! Vous voilà de retour dans ce mauvais lieu ?

- J’ai mis le siège devant le château de Giret. Le comte a voulu m’assassiner chez moi, le jour des Rameaux, à la sortie de la messe. C’en était trop ! Il faut que je punisse ce scélérat et l’empêche de nuire.

- Ce n’est pas une petite affaire… car il paraît imprenable, n’est-ce pas ?

- J’ai bien peur que nous ayons du mal à en venir à bout, répondit-elle spontanément, car elle pressentit qu’il ne fallait pas lui cacher la vérité.

- Je pourrais peut-être bien vous aider…

- Comment cela ? Ton aide serait la bienvenue et largement récompensée.

- Ce n’est pas pour une récompense que je vous indiquerai comment amener Giret à se rendre, mais pour une juste vengeance contre son seigneur. Foi de Maïeul, j’attends ce moment depuis longtemps ! Et je serais déjà venu vous trouver si j’avais su que vous l’assiégiez. Dame, la seule faiblesse de Giret, c’est moi qui l’ai découverte et je suis le seul à la connaître : c’est l’eau !

- Mais on m’a pourtant assuré le puits de Giret était inépuisable !

- Sans doute, mais j’ai découvert que son eau provient d’une source qui jaillit en haut  de la colline d’en face, pour redevenir peu après souterraine. C’est elle qui alimente la nappe d’eau du château, il suffirait de la détourner…

- Comment peux-tu en être si sûr de cela ?

- Je m’en doutais déjà quand j’ai remarqué, un jour de grand orage, qu’un éboulement avait entraîné des boues rouges dans le déversoir où se perd la source… et au château, ils ont eu peur de « l’eau couleur de sang » !

- Peux-tu nous indiquer cet endroit ? Un écuyer te prendra en croupe. Si tu dis vrai, ce serait en effet la solution idéale pour venir à bout de leur résistance.

Ils se dirigèrent en coupant à travers bois où Maïeul les guida pour éviter ravines et à-pic et atteignirent le haut de colline. Une source, en effet, jaillissait en cascade sur quelques mètres, avant de former une large cuvette percée sans nul doute d’un conduit souterrain car la course de l’eau à l’air libre s’arrêtait là. Marciane tenait enfin le moyen de sa victoire. Elle expliqua rapidement la situation à ses compagnons et ils réfléchirent au moyen de détourner la cascade.

- Faisons un lit d’arbres colmatés de pierres à l’endroit où l’eau atteint la cuvette pour en détourner le cours.

- Non, dit Maïeul en hochant la tête, ça ne tiendrait pas. Il faut juste casser le bord de la cuvette et je vais vous montrer à quel endroit.

Effectivement, le déversoir n’était pas également creusé dans le rocher. Sur un ou deux mètres, la paroi n’était formée que d’un simple remblai de terre, de brindilles et de cailloux, qu’il fut possible de démolir. L’eau emprunta alors le nouveau passage plus haut que l’entrée de la conduite souterraine que l’on vit  apparaître une fois la cuvette vidée. Ils la camouflèrent à tout hasard avec des branchages et, anxieux de voir de résultat de leur travail, ils s’en retournèrent en hâte. Maïeul tint à les accompagner pour vérifier la réussite de la manœuvre. On le ramena donc au camp, et un écuyer partit chercher ses chèvres. A leur arrivée, les assiégeants, nonchalants, regardaient d’un air morne le château silencieux et lugubre qui les narguait imperturbablement, sûr de son invulnérabilité. On voyait passer derrière les créneaux les casques des gardes qui paraissaient toujours ignorer superbement ce qui se passait à leurs pieds et cette indifférence était démoralisante. Les gens de Marcelly étaient démotivés : cette immobilité et ce silence matérialisaient leur impuissance et ils se prenaient à douter que la faim arrive un jour à bout de la résistance de la forteresse. Dès qu’elle rejoignit sa tente, Marciane convoqua les chefs et les vit s’approcher à pas lents, résignés à entendre de vagues encouragements à « tenir bon ».

- Je vous trouve tous bien avachis. Ne savez-vous pas que nous devons être sur le qui-vive, prêts à profiter de la faiblesse de notre ennemi pour le réduire à merci ? Il n’est pas temps de se prélasser dans une inactivité malsaine ! Nous sommes céans pour nous battre, non pour nous reposer !

- Dame, que pouvons nous faire ? Nous sommes impuissants ! Il faut attendre !

- Ecoutez-moi bien, mes féaux, le temps n’est pas loin où nous allons réduire à merci notre ennemi. Le ciel est avec nous. Alors remuez-vous ! Rassemblez nos forces et soyez prêts à vous battre, je vous promets la victoire d’ici peu.

Ils la regardèrent sans trop y croire, mais néanmoins galvanisés par sa confiance, puis s’en furent exécuter ses ordres, rassembler leurs hommes qui erraient oisifs et désarmés, vérifier les armes et remettre en ordre de bataille la piétaille dispersée nonchalamment autour des tentes.

Il faisait chaud, tout était calme, mais des ordres énergiques vinrent rapidement à bout du laisser-aller de la troupe qui reprit un air agressif et organisé. Lorsque le soir tomba, les sentinelles prirent leur tour de garde et la nuit s’appesantit sur le camp. Dès le lever du jour, tous sentirent qu’une agitation nouvelle paraissait secouer le château. Derrière les créneaux, il y eut des allers et venues, des conciliabules et, jusqu’au pied des remparts parvenait une rumeur confuse et insolite. Le soleil imperturbable dans un ciel uniformément bleu dardait ses rayons sur la masse austère du château et la campagne alentour. Les paysans, rassurés par la conduite des assaillants, vaquaient tranquillement à leurs occupations, la tête couverte de larges chaperons de paille. Les soldats en armes, intrigués, cherchaient à deviner ce qui se passait derrière ces murailles jusqu’alors silencieuses.

Marciane convoqua alors les chefs des différents détachements et leur ordonna de faire distribuer largement de l’eau, pour laver les chevaux, les hommes, les désaltérer, et même de nettoyer le camp à grande eau …

- De l’eau, il faut faire couler beaucoup d’eau ! Obéissez ! C’est un ordre ! exigea-t-elle alors qu’ils la regardaient effarés, sans comprendre.

Et l’eau coula, beaucoup d’eau, retirée des puits par des corvées à la chaîne qui la déversaient à pleins seaux… Curieusement, derrière les créneaux, des yeux les observaient, de plus en plus nombreux. Il y avait des cris, des bousculades et comme un grand effarement qui stimulait les efforts des assiégeants : ils sentaient confusément que leur activité déclenchait un drame chez les assiégés. La nuit tomba, mystérieuse et apaisante. Marciane réunit ses vassaux :

- J’ai tout lieu de croire que l’eau commence à manquer au château. La soif va plus vite que la faim ! Il nous faut demain recommencer notre manège.

Cette fois, tous la crurent et l’espoir leur donna un enthousiasme communicatif. Dès le lever du jour, la manœuvre recommença, et le surlendemain encore.. Du château, parvenaient des bruits encore confus mais significatifs : les vaches meuglaient à fendre l’âme, les chevaux hennissaient, on entendait aussi des cris, des bruits de luttes… A la fin du jour, un drapeau blanc fut agité du haut des remparts et une voix cria :

- Nous sommes prêts à nous rendre si vous épargnez notre vie !

- Je suis dame Marciane, seigneur de Marcelly. Qui parle ?

- Godebert, capitaine des gardes. Je vous offre la reddition de la garnison du château contre la garantie de notre sauvegarde.

- Je veux parler à votre seigneur, le comte de Frémont.

- Le comte est mort, et son fils, Gontrand est mort également.

- J’exige une reddition sans conditions ! Baissez le pont-levis, et sortez tous, en ligne et sans armes. Rendez-vous à ma merci ou le siège continuera.

- Nous nous rendons, accepta Godebert après un long silence.

Marciane fit aligner sa troupe au débouché du chemin encaissé menant au château et se plaça en tête. Dans un grincement de poulie, le pont-levis s’abaissa, la herse s’éleva lentement, la porte s’ouvrit et la garnison sortit. Le capitaine, tête nue et désarmé s’avançait le premier, suivi par les hommes d’armes… venaient ensuite l’intendant, les clercs, les serviteurs, les femmes, les enfants et,  en dernier, le chapelain. Au fur et à mesure qu’ils passaient devant Marciane, ils saluaient, puis étaient faits prisonniers et emmenés, mains liées pour être parqués : les hommes d’armes d’un côté, les serviteurs de l’autre, le chapelain fut placé à part. Marciane avait gardé Godebert à ses côtés.

- Tu me garantis qu’il ne reste personne au château ?

- Oui, le château est vide.

- C’est ce que nous allons vérifier.

Suivie de Bertrand et d’une escorte, elle s’engagea sur le sentier désert tout en se souvenant dans quelles conditions elle l’avait emprunté la dernière fois. Elle revenait en vainqueur, après être partie en fugitive, sa revanche la remplissait de fierté ! Le pas de son cheval résonna fermement sur le pont de bois, puis elle passa devant la porte qu’aucun guichetier ne gardait plus et pénétra dans la vaste cour où seuls l’accueillirent le concert désespéré des bêtes abandonnées, affolées par la soif. Poules et chèvres couraient en rond en grattant le sol, quelques poussins morts pourrissaient au soleil pattes en l’air, des seaux vides pendaient lamentablement autour de la margelle du puits. Marciane descendit de cheval et pénétra dans la salle, suivie de Robert et des écuyers. Devant la cheminée était étendu Gontrand, dans une mare de sang, les bras en croix, une épée plantée au travers du corps. Non loin, Fulbert gisait sur le dos, sans blessure apparente, mais raide mort lui aussi. Des grosses mouches noires affairées bourdonnaient dans l’odeur fade de la mort. Le château était effectivement entièrement désert, à part deux autres cadavres dans la cuisine : deux valets poignardés, l’un tenant encore à la main une gourde vide. Dans la chapelle, aucune lampe ne signalait plus la présence d’une hostie consacrée dans le tabernacle. Dieu avait déserté le château de la désolation… Marciane, toujours en silence, se dirigea vers le donjon dont la passerelle était baissée. La salle d’entrée dévastée offrait un spectacle pitoyable de bancs renversés, de gobelets vides renversés sur une table à la nappe pendante maculée de traînées de vin et de vomissures puantes. Le sol était jonché des débris d’une bonbonne cassée et les mouches vrombissaient à l’aise dans cet air vicié. A l’étage supérieur, se trouvaient deux chambres à peine éclairées par d’étroites fenêtres voûtées, l’une garnie d’un grand lit à courtine, sale et défait, d’habits en désordre traînant sur le sol, et de coffres cadenassés. La seconde, meublée de deux lits et de quelques bancs, semblait inoccupée depuis longtemps. Le dernier étage était entièrement vide. Du hourd qui couronnait le donjon, on apercevait, au loin, la Magnie qui luisait sous les feux du soleil couchant. Par acquit de conscience, Bertrand fit seul le tour des bâtiments de la cour : écuries, ateliers, remises, caves.  Il n’y trouva pas âme qui vive. Il chargea des hommes d’abreuver les animaux qui haletaient avant d’aller retrouver Marciane qui examinait les cadavres de Fulbert et de son fils.

- Qu’on emmène les corps dans la chapelle, demanda-t-elle. Ouvrez les fenêtres et aérez cette salle. Je veux que notre troupe s’installe dans le château ! Robert, dit-elle à voix basse, envoyez discrètement Eudes et Enguerrand rétablir le cours de la source. Mais il ne faut pas que notre secret s’ébruite. Ensuite, revenez avec le capitaine, le chapelain et Maïeul.

- Maïeul, demanda plus tard en le berger prenant à part, vous connaissiez les gens du château, que pensez-vous du capitaine Godebert ?

- C’est un bien méchant homme, Dame, faux et cruel. Il ne faut pas lui faire confiance ! Il exécutait  avec plaisir les pires ordres de son maître. Je sais que c’est lui qui a tiré sa flèche sur vous à Marcelly car le comte lui a reproché ensuite de vous avoir manquée… d’après un serviteur du château.

- Et le chapelain ?

- Il est faible ! Il n’osait rien dire et calmait ses remords en buvant.

- Que sont devenues la comtesse et les filles du comte ?

- Oh ! Dame ! Il les a fait mourir ! Sa femme était très pieuse et il battait tant qu’elle ne paraissait jamais en public… Un jour, il l’a frappée trop fort ! Quant à ses filles, elles ont toutes deux été retrouvées mortes ensemble au pied du donjon. On ne sait trop si elles se sont tuées ou s’il les a poussées… Les serviteurs étaient terrorisés ! Les derniers temps, il était devenu fou. Mais il a toujours été vicieux. Je suis son frère de lait, vous voyez, et il a laissé ma mère, sa nourrice, mourir sans aucun soin après l’avoir fait choir dans un escalier, dans un mouvement d’humeur, parce qu’elle lui reprochait de me maltraiter. Je m’occupais des chevaux du château alors… Quand j’ai essayé de prendre la défense de ma mère et de m’en occuper, il m’a chassé, en m’interdisant de reparaître au château. Ma mère est morte sans que je l’aie revue… J’ai voué à ce monstre une haine mortelle et juré de me venger…

- Comment sont-ils morts à ton avis, je veux dire, Fulbert et Gontrand ?

- Gontrand était veule et son père l’humiliait sans cesse. Je ne serais pas étonné qu’il l’ait tué lui-même... Quant au comte, demandez à Godebert…

Marciane fit d’abord venir le chapelain qui se répandit en explications confuses :

- Le comte a d’abord beaucoup ri quand il a trouvé un matin son château assiégé dit-il « Giret est invulnérable. Ces malheureux fous prendront racine ici avant que je m’inquiète. Nous leur tomberons sur le dos quand ils ne se méfieront plus et nous les taillerons en pièces. » Il avait donné des ordres pour que la garnison ignore les assiégeants et ricanait en vous observant derrière une meurtrière, réduits à l’impuissance. Mais quand le puits se trouva brutalement à sec, le problème de l’eau devint rapidement crucial. Les hommes n’avaient plus rien à boire, le comte fit amener des bonbonnes de la cave et les buvait seul, en se répandant en blasphèmes contre le Ciel et contre ceux qui voulaient sa perte. Il interdisait à quiconque de boire son vin et a même occis deux valets qu’il avait trouvés avec une cruche. Il était ivre et fou de rage. Quand son fils a osé lui dire qu’il n’y avait plus d’espoir et qu’il fallait se rendre, il s’est rué sur lui et il l’a transpercé d’un coup d’épée. Il hurlait qu’il se débarrasserait ainsi de tous les traîtres, qu’il mettrait le feu au château, s’il le fallait, mais que jamais il ne se rendrait… Et puis, je ne sais comment, il a glissé, il est mal tombé et il est mort.

- Est-ce en glissant qu’il s’est enfoncé le crâne si malencontreusement ? demanda Bertrand d’un ton sceptique. J’ai examiné son cadavre. Ne serait-ce pas plutôt un coup de chenet qui l’a occis ?

- Mon fils, gémit le chapelain, j’étais trop troublé, je ne sais. Son fils venait d’être tué, il y a eu confusion, lutte, mais je ne peux rien affirmer.

- Qui étaient avec vous et le comte dans la salle à ce moment-là ?

- Godebert… avoua le chapelain en baissant la tête, accablé.

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18.08.2007

chapitre 13 - l'attentat

Guillemette accoucha peu après d’une petite fille, toute menue, rose et blonde, aux trait fins et délicats. Elle la regarda émerveillée d’avoir pu, elle si brune et solide, enfanter un petit être si différent. Hersande fut choisie comme marraine et l’enfant se prénomma Blanche.

Les deux jeunes couples nouvellement installés à Marenges et à Vancy s’occupaient avec compétence des domaines qui leur avaient été confiés. Quand Marciane alla rendre visite à Thibaut avec ses fils, il fit chasser Hubert qui trouva, comme l’avait pensé, lapins, lièvres et perdrix dans les taillis. Le garçon revint ravi de son expédition et conta à qui voulait l’entendre combien il avait bien mené ses chiens, lâché ses faucons et ramené ses proies. Marciane écoutait en souriant, amusée de sa fierté puérile. Depuis quelques temps, elle trouvait qu’il avait cependant trop tendance à faire étalage de ses capacités et n’aimait pas l’air suffisant qu’il prenait lorsque Bertrand lui donnait des conseils. Aussi, elle attendait le moment opportun pour lui faire prendre conscience de son outrecuidance. Hersande avait su redonner vie à la maison abandonnée de Marenges : fleurie, elle sentait bon la cire et les herbes fraîches qui jonchaient les dalles. Jeannette mettait volontiers ses recettes au service d’une si gentille dame. Que sa table soit la meilleure de la région était son ambition !

A Vancy, avec Arnaud, Marciane alla inspecter le Trou maudit : un ravin assez abrupt dans un tournant du chemin, rempli de ronces inextricables. Ils y trouvèrent avec horreur quelques bottines et des lambeaux de foulards qui prouvaient que des femmes avaient aussi trouvé la mort dans ce coupe-gorge ! Où avaient été emportés les corps des malheureuses victimes de Béraud et de son maître ? Ils firent quelques recherches mais le ravin ne livra pas son secret. Les paysans firent fête à leur suzeraine. Ayant retrouvé leur fierté et leur entrain, ils venaient sans crainte au devant d’elle pour la saluer. Macaire lui dit qu’ils étaient prêts à planter de la vigne, mais qu’ils préféraient vendre leur raisin plutôt que se lancer dans la vinification. Elle leur offrit des verrats, boucs et béliers sélectionnés pour améliorer les élevages sans demander de contrepartie, ce qui les étonna. Aussi, à son départ, ils vinrent spontanément lui offrir des fromages de leur production pour la remercier. Ce geste la toucha. Ida s’était révélée une maîtresse de maison avisée et efficace. Elle avait du montrer une certaine fermeté pour reprendre à Gervaise les clés des réserves et lui enlever ses prérogatives, mais elle y était parvenue sans trop vexer la servante qui s’était tant plu à régenter la maisonnée. Elle continuait cependant à régner sur la domesticité à qui elle transmettait, avec autorité, les ordres de dame Ida.

A Marcelly, le moine prêcheur continuait à semer la perturbation. Il apparaissait à l’improviste, à la sortie de la messe, au marché, pour vitupérer, promettant aux pauvres villageois les flammes de l’enfer s’ils ne se détachaient pas des biens de ce monde… Tous commençaient à le trouver vraiment dérangeant ! « Nous vous avons entendu. Pourquoi n’allez-vous pas maintenant prêcher ailleurs ? » suggérait Martin. « Je ne quitterai pas ce pays tant que vous resterez de tels mécréants ! Je vous forcerai à mériter le ciel ! » criait le moine barbu et dépenaillé. « Assez de lucre, de stupre et de grimaces ! Endossez le cilice et faites pénitence pendant qu’il est temps ! » Les bonnes gens, un peu inquiets, soupiraient : ils auraient bien voulu être débarrassés de ce furieux ! Le prêcheur disparaissait parfois et le village croyait qu’il s’en était allé définitivement. Mais on le voyait ressurgir, avec son cilice à découvert sur son corps décharné, son vieux manteau troué, sa barbe hirsute, et ses diatribes vengeresses !

L’église de Ste Blandine s’élevait rapidement. Elle n’avait pas nécessité de fondations car Maître Carolin avait retrouvé, sous les pierres des ruines, un terre-plein solidement remblayé sur lequel on avait pu l’édifier. Par contre, il avait aussi fallu renoncer à y creuser une crypte. Le tombeau de Sainte Blandine serait exposé dans l’abside derrière le chœur. Les fidèles pourraient défiler par les bas-côtés pour venir faire leurs dévotions. La maison commune de Marcelly avait fière allure et les notables du bourg se rengorgeaient déjà à l’idée de disposer d’un tel endroit pour les réunions du village. L’école fonctionnait à la satisfaction générale. Le clerc, censé assister les prêtres, s’était en fait avéré beaucoup plus savant qu’eux et avait rapidement pris en main l’enseignement dispensé aux petits villageois – à vrai dire assez sommaire. Leur apprendre à lire, à écrire et à compter semblait suffisant. Avec les veuves, le dispensaire avait aussi trouvé de bonnes recrues. L’une d’elles, Nora, avait tout particulièrement profité des leçons de Guillemette et savait bien utiliser les herbes médicinales. Elle les faisait sécher, les utilisait en pommades, pétries dans du saindoux, ou  en infusions ; Elle maniait aussi la lancette pour saigner ses patients, ou les lavements pour les débarrasser de leurs humeurs fétides.

Ambert, toujours discret et effacé, sonnait les cloches, fleurissait les vases sur les autels, garnissait d’herbes fraîches les dalles de la nef et renouvelait les cierges. Il agissait un peu à tâtons, sans bruit, sans paroles. Sa silhouette était familière aux paroissiens qui avaient toujours un mot aimable pour lui. Il y répondait par un humble hochement de tête. On ne lui en demandait pas plus, chacun respectait sa réserve, et on l’aimait bien. Siméon grandissait, toujours très attaché au vieil homme, lui donnant la main, lui parlant à voix basse dans cette langue inconnue qui ne soulevait plus de curiosité. Il fréquentait l’école par devoir, mais ce qu’il préférait à tout, c’était la compagnie des chevaux. Il savait leur parler, les flatter et même les monter à merveille, à cru, quand on le lui permettait. Et son adresse rendait bien des services pour attraper les jeunes poulains nés en liberté et ensuite les dresser.

Marciane restait préoccupée par le caractère d’Hubert qu’elle trouvait de plus en plus présomptueux et ombrageux. Trop sûr de lui, il acceptait mal les remontrances, surtout lorsqu’elles venaient de Bertrand – qui était cependant si patient ! Le garçon rabrouait aussi méchamment son frère et son cousin. Louis n’aimait pas les affrontements et il prit l’habitude d’éviter soigneusement son aîné. Quant à Rodolphe, il battait froid à son cousin avec lequel il s’était pourtant bien entendu. Mais rien ne semblait atteindre le petit coq, sauf le regard glacial de sa mère qui le décontenançait souvent. Marciane assista un jour à une scène qui lui donna le prétexte d’intervenir, alors qu’Hubert s’exerçait à la quintaine sous la surveillance de Bertrand, dans la lice. Quand Bertrand lui fit remarquer qu’il tenait sa lance mal assurée, Hubert, mortifié, l’interrompit et assura qu’il était assez grand pour savoir la  position où il se sentait à l’aise.

- C’est bien, répondit Bertrand. On va voir si tu peux résister.

Ils s’élancèrent l’un en face de l’autre. Arrivé au contact, Bertrand fit sauter la lance d’Hubert et le désarçonna sans que le garçon n’ait même la possibilité de l’effleurer. A terre, mortifié, Hubert cria hargneusement :

- Bien sur, ce n’est pas malin ! Tu as sur moi l’avantage du poids !

- Arnaud a bien vaincu Béraud qui était au moins trois fois plus fort que lui ! remarqua dédaigneusement Bertrand tandis Hubert se relevait et s’en allait.

Avant le repas, sans faire allusion à la scène du matin,  Marciane dit à son fils :

- Quand tu en seras digne, tu seras adoubé, mon fils, et tu le seras par Bertrand qui est un vaillant chevalier. Mais il te faut le mériter. Tu dois être résistant, pur et droit comme le fer de ton épée, t’exercer et supporter sans te plaindre les leçons qui sont nécessaires. La suffisance n’est pas un signe de vaillance, ce n’est que l’apanage des sots.

Hubert rougit  et regarda Bertrand, qui ne fit aucun commentaire. Le garçon se montra plus attentif et docile lors des exercices suivants, mais Marciane ne relâcha pas sa surveillance. Elle craignait encore que le caractère emporté de son fils ne lui fasse oublier trop vite ses bonnes résolutions.

Elle tenait aussi à récompenser Guillemette et Bertrand, si attachés à Marcelly, de leur dévouement. En face de l’abergement, elle avait fait essarter une plaine longtemps laissée à l’état sauvage parce qu’elle était inaccessible. Depuis qu’elle était reliée par un pont à l’autre rive, les arbres avaient été coupés pour en faire du bois d’œuvre ou de chauffage et c’était devenu une belle terre propice à la culture et à l’élevage. Elle leur en fit don. « Vous y serez chez vous et en tirerez de bons revenus, mais n’allez pas m’abandonner trop viteLe Puy-aux-Dames ne saurait se passer de votre présence ! » Bertrand y installa des hôtes qui mirent les terres en valeur et un nouveau village naquit bientôt face à celui de l’abergement Sainte Victoire. Profitant des débouchés offerts par le marché et des transports sur la Magnie , il devint rapidement prospère.

Le temps était aussi venu de consacrer l’église Sainte Blandine, magnifiquement dotée de vitraux colorés qui illustraient le travail des artisans de l’abergement. Les cloches sonnèrent à toutes volées en ce début de printemps tandis que la nature s’éveillait à une nouvelle floraison de vie. Les fidèles se pressaient nombreux, habitants de l’abergement, ceux de Marcelly venus en voisins, voyageurs, pèlerins… tous priaient avec ferveur. Dans l’église comble, la cérémonie fut célébrée avec toute la pompe requise.

Une fois l’église consacrée, il fallut procéder au transfert en grande pompe du sarcophage de Sainte Blandine. Le dimanche des Rameaux fut choisi pour cette importante cérémonie. La procession qui suivrait le cercueil installé sur un char fleuri, descendrait lentement de Marcelly à l’abergement, des lancers de fleurs et de rameaux accompagneraient le cortège tout au long de sa progression avant la messe solennelle célébrée après son installation dans l’abside. Il y aurait affluence ! Le marché du lendemain serait particulièrement important. Il permettrait à tous les acheteurs de faire leurs provisions pour la fête de Pâques toute proche. Le sarcophage avait pris place, accompagné par les prières et les chants de l’assemblée des fidèles. Après la messe, ils avaient de nouveau tous défilé pour prier devant lui. Les cloches sonnaient, le soleil brillait, les portes de l’église s’ouvrirent toutes grandes pour laisser sortir les fidèles. Marciane parut la première, suivie de ses fils. Parvenue sous le porche, elle remarqua qu’un groupe à cheval d’hommes en armes se formait rapidement en face de l’église et avant même d’avoir eu le temps de s’étonner, elle entendit une voix forte qui criait : « Tu vas rendre compte de tes traîtrises !  On ne me défie pas en vain ! » C’était le comte de Frémont qui surgissait à la tête d’un parti armé. Sur un geste de lui, un arc se tendit et une flèche siffla. Dans le même temps, Ambert avait surgi devant Marciane. Une flèche fichée dans la poitrine, il s’écroula transpercé. Dans la stupeur horrifiée qui suivit le drame, le frère prêcheur, bras en croix, manteau noir déployé, se précipita devant le cheval du comte :

- Malheur à toi, fils du Diable ! Toi qui romps la trêve de Dieu en ce jour sacré entre tous ! Je jette l’anathème sur toi et tous les tiens ! Tu es excommunié, tu te dessécheras sur terre, tu brûleras en enfer, et ton sang sera maudit jusqu’à la fin des temps. Hors d’ici, suppôts de Satan ! Hors d’ici, maudits ! Et que le sang versé retombe sur vos têtes !

Un instant interloqué, le comte de Frémont se retourna pour tenter de galvaniser ses troupes, mais tous étaient épouvantés et reculaient sans le voir, hypnotisés par la forme noire et fantastique qui hurlait toujours ses malédictions. Pendant ce temps, la garde du village s’était regroupée et avançait derrière eux, alors que du Puy-aux-Dames une garnison en armes sortait à grand galop.

- Père, rentrons, nous allons être encerclés, gémit Gontrand.

Conscient de son échec, Fulbert de Frémont piqua des deux et prit la fuite, suivi par son escorte en débandade. Ils ne furent pas poursuivis.

- Il faut emmener ce pauvre homme ! dit Marciane penchée sur son sauveur.

- Venez par-là, dans la maison commune, on va dresser un lit.

- Il faut extraire la flèche, dit Guillemette qui examina la plaie dès qu’Ambert fut allongé. Qu’on aille me chercher mon coffret de médecine ! Je vous donnerai une potion opiacée, dit-elle au blessé, vous ne souffrirez pas trop.

Elle enleva avec dextérité la flèche qui, en ressortant, déchira les chairs. La blessure saignait beaucoup. Du sang suintait aussi de la bouche d’Ambert. Il s’efforçait de ne pas tousser et sa figure émaciée demeurait sereine.

- J’ai mis un drain pour que le sang s’écoule sans se corrompre à l’intérieur. Il faut attendre. Il est très faible.

- Je veux vous parler, Dame, murmura le vieillard à Marciane qui était assise à son chevet et lui tenait la main. Seul à seule.

Elle fit un signe pour écarter les autres, puis se pencha vers le blessé tout en le regardant. Brusquement, elle ne put retenir un cri : elle reconnaissait ces yeux qui la regardaient enfin bien en face !

- Aldebert ! Vous ! Comment est-ce possible ? Pourquoi cette mascarade ?

- J’étais censé être mort au combat en pleine gloire, ma chère, comment aurais-je pu réapparaître à vos yeux pauvre comme un gueux ?

- Ne parlez pas, ménagez vos forces ! Vous serez bien soigné. Vous guérirez et vous pourrez alors retrouver ici la place qui est la vôtre.

- Non, soupira l’homme, je suis condamné, je le sais, et tout est bien ainsi.

- Je ne vous crois pas ! Vos fils ont besoin de vous, et moi aussi j’ai besoin de vous ! Voyez, vous venez même de me sauver la vie ! Il vous faut vivre !

- Non, Marciane, mes jours sont comptés. Je connais trop la guerre et ses blessures pour pouvoir en douter. S’il vous plait, ne révélez pas mon identité à mes fils. Vous leur avez forgé – et je vous en suis très reconnaissant – une belle image de leur père. Qu’elle reste intacte sera mon dernier désir.

- Comment ne seraient-ils pas fiers de votre acte de bravoure en ce jour ?

- Je préfère, lui dit-il en souriant faiblement, qu’ils gardent en mémoire la représentation de mon gisant plutôt que les faits et gestes d’Ambert.

- J’ai appris à vous apprécier depuis que je vous ai perdu, murmura Marciane.

- J’ai eu connaissance de vos épreuves et des dangers que vous avez affrontés. Vous êtes forte et courageuse, ma mie, ayez confiance en l’avenir et ne gardez aucun remords pour le passé. Vous avez répondu à mon vœu le plus cher : élever dignement nos fils. Peut-être avez-vous aussi compris aussi que je vous aimais sans jamais avoir reçu de vous autre chose que votre estime...

- Qui est Siméon, Aldebert ?

- C’est mon fils. Laissé pour mort par les frères hospitaliers, j’ai été sauvé par une syrienne chrétienne qui rentrait à Alep avec sa caravane. Elle m’a soigné. Le coup de cimeterre m’avait plongé dans un profond évanouissement et aussi ôté la vue et la mémoire… Longtemps, je n’ai eu aucune souvenance de mon passé. Cette femme était bonne et aimante. Nous avons vécu ensemble. Lorsqu’elle m’a donné ce fils, sa naissance a provoqué chez moi un afflux de souvenirs, et peu à peu j’ai recouvré la mémoire. Je l’ai regretté d’ailleurs car ma vie était plus simple avant cela, mais je ne pouvais plus rien y changer. Quand ma compagne est morte des fièvres, ses chameliers se sont enfuis avec leurs montures et les marchandises qu’ils devaient livrer, ses parents ont repris la maison où nous vivions et nous ont chassés, mon fils et moi. Ma vue s’améliorait un peu. Rien ne me retenait plus là bas. Je n’ai pas résisté à l’envie de revoir mes fils. Qui sait s’ils n’avaient pas besoin de moi ? Grâce à vous, j’ai découvert des garçons sains et épanouis, en tous points conformes à mes vœux. J’ai pu vivre discrètement près d’eux, tout en ayant le bonheur de vous voir, et Dieu m’a permis de vous sauver. Je peux m’en aller serein, surtout si vous voulez bien me promettre de veiller sur Siméon.

- J’en ferai un brave chevalier, bon sang ne peut mentir.

- Il serait temps d’appeler mon fils et un prêtre, dit doucement Aldebert.

Marciane sortit pour transmettre la demande du mourant.

- Ambert est sûr qu’il est condamné. Qu’en dis-tu Guillemette ?

- Il n’avait aucune chance. Mais ne te tourmente pas, Marciane, je crois qu’il ne désire plus autre chose que la paix de l’au-delà, puisque que désormais il est en paix avec lui-même sur cette terre.

Marciane la regarda, sans demander d’explications à cette affirmation ambiguë.

- Ambert demande que Siméon vienne le voir et qu’on fasse appeler un prêtre.

- Siméon attend là  dehors depuis qu’on l’a transporté ici.

- Je pourrai rester avec lui, n’est ce pas ? demanda Siméon, le visage creusé par le chagrin, en ressortant de la chambre lorsque le prêtre arriva. Seul avec lui ? Il est mon père, c’est à moi de le veiller.

Marciane crut voir un défi dans son regard mais elle l’approuva doucement :

- Il est à toi, et à toi seul, il me l’a dit… C’est toi qui le veilleras.

Comment s’arrogerait-elle le droit de voler à cet enfant ses derniers instants d’intimité avec son père qui allait le laisser seul dans un monde d’inconnus ?

A la consternation de tous, Ambert mourut deux jours plus tard. Les habitants de Marcelly et de l’abergement défilèrent au pied de son lit de mort, formant avec le goupillon le signe de croix rituel sur sa dépouille. Le glas sonna longtemps et le cortège funèbre d’Ambert, le sacristain, fut aussi honoré que l’aurait été celui d’Aldebert de Marenges. Il fut enterré dans le cimetière de Marcelly, au pied de l’église Sainte Victoire. Mais Ambert n’était pas le seul héros que le pays tenait à honorer car le courage du moine prêcheur avait conquis le respect de toute la population. Il avait tenu le dragon en échec ; On était prêt à voir en lui la réincarnation de Saint Michel ; C’était un saint homme inspiré… Peut-être fallait-il le suivre ? Il faisait des miracles…

Après la mort d’Ambert, Marciane, convoqua son conseil, parents et vassaux, dans la pièce du donjon car il ne fallait pas se cacher que la situation était grave. L’agression délibérée qu’elle avait subie ne pouvait cette fois rester sans riposte. Avec Bertrand, elle avait reconstitué la manœuvre très simple de Fulbert : il était arrivé seul à cheval, enveloppé d’un grand manteau qui cachait ses armes, tandis que ses hommes se mêlaient aux fidèles qui affluaient pour assister à la cérémonie. Ils s’étaient  rapidement regroupés quand les cloches avaient sonné la fin de la messe. Fulbert avait projeté d’assassiner Marciane et cette agression avait eu lieu au milieu de ses propres terres, et un dimanche de fête solennelle ! Sans Ambert et Cornelius, le moine errant, la tentative aurait été couronnée de succès C’était une guerre à outrance qu’avait déclarée Fulbert de Frémont. Tous étaient tous graves et pénétrés de l’importance des décisions à prendre. Marciane commença par solliciter l’avis de ses vassaux, en donnant la parole au plus humble d’entre eux – mais non le moins avisé – le sire de Fernaux.

- Mon conseil, Dame, est qu’il faut poursuivre le sire de Frémont chez lui, assiéger son château, l’enlever de haute lutte et lui faire payer ses crimes, affirma-t-il catégoriquement.

- Connaissez-vous bien le château de Giret ? s’écria le sire de Narville. Il est imprenable ! Non, il faut ravager ses terres pour le ruiner.

- Pourquoi ne pas porter l’affaire devant l’arbitrage de l’archevêque de Lyon ? demanda Henri de Trury, qui était timoré.

Il s’avéra vite que leurs réponses à tous tournaient autour de ces trois hypothèses qui étaient bien les seules répliques possibles à l’agression. Thierry et Raymond refusaient catégoriquement l’arbitrage de l’église.

- Notre nièce a déjà fait une fois appel aux tribunaux ecclésiastiques ! C’est suffisant ! Inutile d’y avoir une nouvelle fois recours.

- Dame Marciane perdrait tout crédit en allant demander protection sans se battre, déclara posément Bertrand. Et ce serait un risque pour l’avenir car quiconque voudrait agrandir ses terres serait tenté par Marcelly !

- Alors qu’on saccage plutôt les terres du comté de Frémont !

- Trouveriez-vous normal de faire supporter à des paysans notre peur d’affronter Fulbert dans son château ? demanda Marciane avec dédain Détruire maisons et moulins vous paraît-il glorieux ?

- Serais-tu donc prête à mettre le siège devant Giret ? demanda Raymond, étonné de la détermination guerrière de sa nièce.

- C’est la seule réponse possible à son attaque inqualifiable ! Il n’est plus temps de surseoir. Dans un mois, que nos forces soient prêtes ! Nous attaquerons Fulbert de Frémont dans sa tanière !

- Nous devrions engager des « chevaliers soldoiers » pour renforcer nos forces, proposa Raymond, je pense que tu peux te permettre d’engager ces dépenses, dit-il en se tournant vers sa nièce.

- Et aussi des spécialistes des sièges, pour nous fournir en catapultes, mangonneaux, trébuchets, pierrières… Tout un attirail qui ne sera pas de trop pour venir à bout des murailles de Giret.

- Ainsi que maçons, charpentiers et sapeurs pour l’érection de tours ou les creusements sous les murailles.

- Ne rêvons pas trop d'actions spectaculaires, dévoreuses de vies, mais sans grande chance de succès. Je connais Giret ! Je ne le pense pas susceptible d’être pris d’assaut. Je répondrai à la force par la force, une conciliation par l’intermédiaire de l’église n’est pas la réponse appropriée. Mais je ne veux pas d’entreprises meurtrières. Nous les encerclerons et les réduirons à merci par la famine. Il nous faudra engager des mercenaires pour renforcer nos effectifs car nous pouvons avoir à faire face à des interventions de ses alliés ou à des sorties de la garnison de Giret. Que ce soit des hommes de bonne foi et non des soudards attirés par la rapine ! Préparez-vous, mes féaux. Nous les assiégerons au début du mois de mai et nous les réduirons à merci. L’attaque exige une riposte sans faiblesse. Mais prenez garde, il faut absolument de garder secrets nos préparatifs pour garder l’avantage de la surprise.

La décision était prise. Elle était avisée, mais hardie et lourde de conséquences. Giret était une place forte redoutable, les forces de Marcelly en viendraient-elles à bout ? Pourtant, Bertrand félicita Marciane lorsqu’ils se trouvèrent seuls :

- Vous avez choisi la meilleure solution, Dame. Vous êtes un bon stratège, je ne vous décevrai pas et je vous obtiendrai la victoire.

- Mais Bertrand, c’est moi qui dirigerai le siège à la tête de mes troupes !

- Vous n’y pensez pas ? Dame, ce n’est pas votre place ! Il vous faut rester à Marcelly pour veiller à sa sécurité ! N’avez-vous pas confiance en moi ?

- Si, Bertrand, j’ai une totale confiance en ton dévouement et tes capacités. Mais je suis la suzeraine et en tant que telle, je dirigerai les combats. Je sais bien à qui je confierai la garde de Marcelly… Devant l’air interrogateur de Bertrand, elle ajouta : à Guillemette, assistée de mon oncle Raymond !

Il n’y avait pas de temps à perdre ! Raymond fut chargé d’engager les « chevaliers soldoiers » qui devaient renforcer la troupe levée à Marcelly même ou parmi les vassaux. Il fallait aussi se procurer des armes, trier les hommes qui feraient partie de la campagne, les équiper, préparer le ravitaillement de façon à ne pas trop dépendre du pays qui accepterait sans doute mal d’être soumis à des réquisitions intempestives. La consigne du secret avait été répétée avec force : « Notre succès en dépend ! » Apparemment, rien n’avait changé dans la vie quotidienne de Marcelly et de ses châtellenies vassales. Mais les armes et les provisions s’accumulaient dans les tours du Puy-aux-Dames et il n’y avait jamais eu tant de demandes en chevaux et en attelages aux marchés de Marcelly et des environs. Marciane pouvait faire face à ces dépenses importantes : elle fit plusieurs descentes dans la grotte pour s’y fournir en or. Le frère prêcheur, Cornélius, continuait à vitupérer contre « la bête immonde qu’il fallait écraser », mais plus personne ne songeait à le faire taire. Il était respecté désormais et ses diatribes ne pouvaient faire deviner l’action de guerre décidée et concertée.

Guillemette avait recueilli le jeune Siméon. Accablé de chagrin à la mort d’Ambert, il avait accepté de la suivre, la mort dans l’âme. Mais elle était bonne, perspicace et patiente. Peu à peu, elle apprivoisait l’orphelin dont le regard s’éclairait quand il l’apercevait. Avec les autres enfants, sommés par sécurité de ne pas s’éloigner du château, il suivait avec passion les préparatifs guerriers. Louis en oubliait même ses chères études ! Tous les habitants du Puy-aux-Dames vivaient sur le pied de guerre…

17.08.2007

chapitre 12 - L'automne

Les moissons étaient engrangées et le vent se faisait plus frais. Irmgarde et sa famille étaient toujours à Marcelly, qu’avaient rejoint aussi l’oncle Raymond et les siens car on allait célébrer les mariages de Thibaut et d’Hersande, d’Arnaud et d’Ida.  Irmgarde avait d’abord fait la moue à l’idée de donner sa fille à Arnaud, arguant que son lignage n’égalait pas le sien. Mais lorsque Marciane avait proposé d’offrir la dot de sa cousine et révélé qu’Arnaud aurait Vancy en fief, Irmgarde avait estimé avoir satisfait ses ambitions. Néanmoins, elle avait donné son accord « pour faire plaisir à sa nièce » La double cérémonie serait l’occasion d’une belle fête ! Les nouveaux écuyers arrivés depuis peu – Gauvain, Eudes et Enguerrand – se faisaient raconter les prouesses de leurs aînés et rêvaient d’avoir à prouver leur valeur pour les égaler et briller aux yeux des damoiselles qui préparaient leurs toilettes grâce à la générosité de leur suzeraine. Hubert et Louis n’étaient pas les derniers à être excités par l’arrivée de toute la parentèle et des fidèles vassaux invités à participer aux réjouissances. Hubert pensait aux chasses qui seraient organisées pour distraire leurs hôtes, mais Louis ne disait rien. Marciane laissait Guillemette, nullement gênée par sa grossesse, s’occuper de tous les préparatifs. Elle-même étudiait les plans de l’église de l’abergement. Les murs, renforcés par des contre-boutants, pourraient supporter de plus nombreuses ouvertures, le porche à trois arches surmonté de deux clochetons donnerait à l’ensemble une harmonie d’une grande qualité. Maître Carolin était prêt à démarrer la construction. « Pensez aussi à la maison forte de Marcelly et à la chapelle de Vancy ! » lui rappela Marciane. Maître Carolin sourit.

Marciane rendit visite aux desservants de la paroisse, installés depuis peu dans la maison du village, avec le clerc affecté à l’école. Le Père Gervais lui apprit qu’il avait offert leur ancien logement, contigu à l’église, au vieillard qu’elle avait ramené de Marenges. 

- Il voulait reprendre la route avec le petit garçon. Alors, je lui ai proposé d’être le sacristain de notre église et de mettre l’enfant à l’école. Il a accepté. C’est un pauvre homme, je le crois presque aveugle, mais il met du cœur à remplir sa tâche ! Il aime surtout faire sonner les cloches et n’est jamais en retard pour annoncer les offices. Il dit s’appeler Ambert et avoir été soldat. 

- Voilà une généreuse idée, approuva Marciane. Mais comment parvient-il  à subvenir à ses besoins s’il n’y voit presque plus ?

- C’est Gervaise qui s’en occupe, elle lui apporte souvent sa pitance.

- A propos, vous a-t-elle entretenu des projets de ses compagnes ?

- Certes, et avec amertume. Mais comment en vouloir à ces pauvres femmes de souhaiter un foyer ? Et les charbonniers sont si fiers d’avoir trouvé des épouses ? Au bourg, on se souvient de leurs origines, et on les tient à l’écart !

- Je suis bien de votre avis et n’y trouve rien à redire. Par contre, il nous faut trouver du renfort pour Gervaise, au dispensaire.

- Je m’en suis occupé et des veuves sans ressources qui suivaient un groupe de pèlerins ont été heureuses de se fixer ici. J’espère qu’elles seront dévouées.

- Voilà donc le problème réglé. Et qu’en est-il de l’enfant qui suivait Ambert ? Il paraissait si farouche !

- Il s’appelle Siméon et ses camarades d’école l’ont maintenant adopté, après des débuts un peu tendus. Pensez, il ne parlait même pas notre langue ! Dieu sait d’où il vient… ajouta le Père pensivement, mais c’est un bon chrétien et un enfant de chœur attentif. Ambert m’a assuré qu’il était baptisé. Il veut participer – avec les volontaires du village – au marquage des chevaux nés en liberté qu’il va falloir attraper pour les dresser ! A son âge, c’est cocasse !

- Cela ne nous renseigne pas sur son origine. Mais si Ambert reste discret, cela le regarde, nous n’avons pas à être curieux, …

En quittant le presbytère, Marciane rencontra Martin qui l’aborda d’un air important :

- Nous avons longuement parlé de cette question au cours de nos réunions dans l’église. Peut-être le desservant vous en aura-t-il mis au courant ?

- Comment veux-tu que je te réponde, je ne sais pas ce dont tu veux parler !

- Nous avons pensé que la nouvelle église de l’abergement serait défavorisée par rapport à la nôtre. Nous avons Sainte Victoire et Sainte Blandine, ils n’ont aucune relique ! Pourquoi ne pas installer chez eux le tombeau de Sainte Blandine ? Seule, elle en serait plus honorée et ce serait plus juste.

- C’est finement raisonné Martin et tu devrais le proposer à Pataud… si le Père Gervais est consentant, bien entendu.

- Il a trouvé que c’était généreux et louable, dit Martin en se rengorgeant.

- Alors, ce sera chose faite. Tiens, j’y pense tout à coup, qu’est devenu le petit Noël qui a été si négligé par tout le village  à sa  naissance ? dit Marciane avec un peu de malice, pour rappeler un mauvais souvenir à Martin.

- C’est un bon garçon, qui travaille bien à l’école, répondit Martin dignement. Sa mère s’est spécialisée dans l’élevage des chapons, la famille est prospère et habite une belle maison.

- Dieu en soit loué ! conclut Marciane. Donc, tout se passe bien à Marcelly ?

- Ouais, dit Martin, un peu hésitant. Cependant, depuis peu, un frère prêcheur itinérant s’est arrêté ici et il ne cesse de nous harceler de ses harangues, au village, à l’abergement, au marché… « Pourquoi chercher à vous enrichir Pensez plutôt à sauver vos âmes ! Vous perdez votre temps à vouloir entasser des profits. Laissez tout cela et suivez-moi pour prier Dieu et chanter Ses louanges. Le reste n’est que vanité ». Vous comprenez, Dame, c’est très bien pour les saints de prier, mais, pour nous autres, il faut bien travailler ! Le travail, ce n’est pas offenser le Seigneur. Ce saint homme exagère ! Il distrait les acheteurs au marché et ses théories complaisent aux paresseux qui ricanent en disant qu’ils ont raison de ne rien faire…

- Je comprends ta mauvaise humeur, dit Marciane amusée, mais on ne peut en vouloir à ce frère, ni le chasser. L’écoute qui le veut bien.

- Il n’empêche, je préférerais le voir reprendre la route. Il trouve toit et pain au dispensaire, et sans bourse délier. Alors, c’est facile après de prêcher le désintéressement… Et vous savez, dans ces moines trop exaltés, il en est qui n’hésitent pas à voler par-ci par-là, sans vergogne !

- Il ne l’a pas fait, n’est ce pas ? Alors, laisse-le en paix !

Un peu mécontent, Martin s’en alla en branlant du chef. « Aurait-il pensé qu’en récompense de sa générosité envers l’église de l’abergement, je chasserai le moine prêcheur ? » se demanda Marciane un peu choquée. Avant de remonter à cheval, elle remarqua le vieil Ambert qui rentrait dans l’église, courbé, la tête basse, sans paraître la voir. Sur une impulsion, elle eut envie de le suivre pour lui parler, mais, avec un peu de regret, y renonça craignant d’être importune en faisant montre d’une curiosité qu’elle avait condamnée. Le ciel se couvrit de nuées noires et une bourrasque de vent fit voler les feuilles mortes. Songeuse, Marciane remonta lentement vers le Puy-aux-Dames…

Elle voulut passer par le verger pour cueillir de la lavande. Elle revit le banc de pierre où, le temps d’une soirée, elle avait cru être aimée… Une bouffée de nostalgie l’envahit au souvenir des yeux penchés sur elle, si ardents qu’elle en ressentait encore le trouble qui l’avait emportée. Le printemps s’était enfui, son bel amour aussi. Avec l’automne et la froidure à venir, il ne lui restait que le souvenir d’une seule nuit pour adoucir sa solitude. Mince consolation que corrompait la promesse non tenue du retour annoncé. La route de Compostelle n’était pas si longue et Joceran avait déjà du rentrer chez lui, sanctifié par l’accomplissement de son vœu, mais oublieux de sa parole donnée avec légèreté, comme une vague excuse qui ne l’engageait pas vraiment…

Il était temps de préparer la fête de dresser les tentes, de décorer la chapelle, de cuisiner les nombreuses victuailles et  monter de la cave les fûts qui régaleraient parents, vassaux et manants. Le jour dit, après avoir soigneusement examiné la généalogie des futurs époux pour éviter tout risque de consanguinité, le Père Honorius leur adressa une allocution émouvante sur le seuil du lieu saint et les bénit avant qu’ils n’échangent leurs consentements : « De cet anneau, je vous épouse et de mon corps je vous honore ». Sous le voile rouge tendu au-dessus de leurs têtes par les témoins, les mariés pénétrèrent dans la nef pour la célébration de la messe solennelle sous les jets de grains de blé lancés par les enfants pour assurer leur prospérité future. Marciane les regardaient, émue. Ils étaient arrivés chez elle presque des enfants et maintenant, ils étaient déjà en âge de créer un foyer. Elle souhaita de tout cœur que le Seigneur leur accorde Sa bénédiction !

La foule se pressait nombreuse dans la salle du château, tout illuminée par les torches qui brûlaient dans les candélabres et les lustres, et les énormes bûches qui se consumaient en crépitant dans les cheminées tandis que le ciel couvert ne laissait filtrer que les pâles lueurs d’un jour défaillant. Les écuyers découpaient devant Marciane les pièces de viande, les volailles et les gibiers, ensuite distribués entre les convives selon leur rang. Gonflée d’orgueil, Dame Irmgarde rayonnait dans sa lourde robe écarlate, écoutant comme une chatte buvant du lait les nombreux compliments qui vantaient les mérites de sa fille. Tout émue, Ida regardait l’anneau à son doigt, symbole de son union, sous l’œil attendri d’Arnaud qui l’imaginait seule avec lui dans leur demeure de Vancy, délivrée enfin de Dame Irmgarde. Plus loin, Thibaud et Hersande, nantis de parents moins envahissants, souriaient à leur entourage et leurs mains se joignaient tendrement sous la table, en attendant l’heure où ils pourraient partir rejoindre leur maison de Marenges. Marciane écoutait les conversations de ses hôtes qui se félicitaient que la suzeraine de Marcelly se soit heureusement débarrassée d’un parent aussi dangereux que Raoul de Convert.

- On dit que son crime lui a valu d’être détenu à vie, en plus de la dépossession de ses biens. Il méritait bien cette condamnation !

- Le comte de Frémont est furieux de savoir dame Marciane maîtresse de Vancy. Il clame à tout va que c’est un fief qui dépendait de lui, que Raoul de Convert était son vassal, et que ces terres auraient du lui revenir.

- C’est faux ! Vancy était à Marcelly ! Quelle prétention !

- Il y a beaucoup de contestations territoriales, ces temps-ci. J’ai entendu dire que, dans le Viennois, la succession du comte Eudes, dont le fils aîné est mort prématurément, donne lieu à des luttes acharnées entre sa veuve, mère d’un jeune enfant mâle, et le fils puîné du comte, qui serait retenu prisonnier par sa belle-mère depuis son retour de pèlerinage.

- Ces guerres sont bien tristes. Massacres, pillages et misère, voilà ce qui en résulte. Il est heureux que nous ne connaissions rien de tel !

- Parfois ces conflits ont du bon, surtout quand les vainqueurs y récoltent honneurs et richesses ! remarqua un ambitieux.

- Ne raisonnez pas comme le comte de Frémont qui est un mécréant ! intervint le coadjuteur assis à la droite de Marciane, qui représentait l’archevêque de Lyon. L’Eglise réprouve ces luttes et prône que seule une juste paix doit être recherchée par les hommes de bien et les vrais chevaliers.

- Encore faut-il trouver la juste paix ! Contre les usurpateurs et les agresseurs, il faut bien défendre son bon droit !

- Certes, reconnut à regret le prélat, mais seulement en dernier recours et en respectant la trêve de Dieu.

Les tenants des solutions musclées poursuivirent leurs conversations à voix basse pour échapper aux remontrances du coadjuteur. Marciane d’un geste, rappela les musiciens pour qu’ils noient leur ardeur guerrière sous des chants d’amour plus en accord avec un repas de mariage. Mais le coadjuteur tenait à poursuivre le fil de ses idées :

- Il est vrai que le jeune Joceran pourrait se plaindre du sort qui est le sien… Pourtant, il est difficile de condamner sans appel les arguments de sa belle-mère pour appuyer les droits de son jeune fils. Néanmoins, ce n’est pas par les armes qu’on peut résoudre un tel conflit, mais avec des textes à l’appui de ses dires. Les partisans de Joceran guerroient sans améliorer le sort de leur champion. Quelle pitié ! Ils devraient s’en remettre à l’arbitrage de l’église !

- J’ai connu un Joceran de Morat qui s’est arrêté naguère à Marcelly sur la route de Compostelle, hasarda Marciane. Est-ce de lui dont il s’agit ?

- Certainement, car la terre de Morat fait bien partie du patrimoine que se disputent les deux prétendants à l’héritage du comte Eudes.

Marciane sentit un grand trouble l’envahir. Ainsi, alors qu’elle croyait avoir été oubliée, Joceran se morfondait en prison, injustement détenu, comme elle-même  l’avait été ! Il lui sembla que la pièce se mettait à tourner et elle vacilla.

- Vous semblez incommodée, Dame Marciane, remarqua son interlocuteur.

- C’est la chaleur et le bruit qui me fatiguent un peu.

Et elle fit signe qu’on ouvre une fenêtre pour renouveler l’air confiné et donner le change au coadjuteur. Que pouvait-elle faire pour venir en aide à Joceran ?

- Ce conflit en Viennois a-t-il des chances de trouver une issue ? demanda-t-elle  pour faire parler son hôte qui paraissait bien renseigné.

- Il m’est difficile d’en juger. Le comte Eudes est mort brusquement sans avoir fait de testament. Il est vrai que, dans l’ordre de primogéniture, son fils Joceran devrait hériter… mais son père était assez fâché contre lui. Il avait en grande estime un fils aîné, qui s’est tué lors d’une course à cheval, je crois, et il a même couru le bruit que son frère y était peut-être pour quelque chose… Quoiqu’il en soit, le comte Eudes se méfiait de son cadet qu’il jugeait inapte à lui succéder. Aussi, rien ne dit qu’il n’ait pas promis à Thieberge, sa seconde épouse, que leur jeune fils serait bien son héritier. Mais comment en décider sans autre preuve que la parole de chacun…

- Il n’est pas équitable que l’un des partis soit en prison, empêché de se défendre ! remarqua véhémentement Marciane.

- Je vous sais sensibilisée sur l’injustice des détentions, répondit en souriant le prélat. Mais dame Thieberge ne l’entend pas ainsi. Elle détient un atout important en la personne de son beau-fils et elle ne s’en dessaisira pas !

- L’église n’a-t-elle pas des moyens coercitifs de lui faire entendre raison ?

- Pourquoi l’église se mêlerait-elle de conflits qui ne sont pas de son ressort ?

- Pour la paix ! Trop d’innocents ont à pâtir de ces querelles guerrières !

- Il est vrai. Mais de toutes façons, cette affaire serait du ressort de l’archevêché de Vienne et non du nôtre. Je suis impuissant, et je le regrette, ajouta-t-il un peu surpris, surtout en vous voyant si préoccupée.

Marciane n’insista pas et réfléchit aux moyens d’agir. Comment obtenir une intervention efficace qui exigerait la liberté de Joceran, tout en restant elle-même en retrait ? Elle était prête à se battre pour cet homme qu’elle aimait presque douloureusement. La réception dura plus d’une semaine avec, pour la plus grande joie des participants, son lot de chants, de danses, de promenades et de chasses. Marciane souriait, s’occupait courtoisement de ses hôtes, distribuait à chacun prébendes et cadeaux, encouragements et conseils, tout en ayant pourtant l’esprit uniquement préoccupé de Joceran, de ce prisonnier qui, dans son isolement implorait peut-être son aide… Seule, Guillemette avait remarqué qu’elle cherchait avec habileté auprès de ses convives à se renseigner sur les différents acteurs du conflit – sur dame Thieberge, surtout, le principal objet de sa hargne – mais aussi sur le sort du prisonnier et le lieu où il était détenu… A son grand dépit, Marciane ne reçut que des échos flatteurs de la belle-mère abusive : Intelligente et avisée, celle-ci avait entrepris de grands aménagements pour améliorer l’exploitation des terres et le sort des paysans. «  Elle vous ressemble par bien des côtés » lui dit-on à sa grande fureur, « et sa gestion est nettement meilleure que celle de son défunt époux ou que celle que mènerait son beau-fils. Il n’a jamais su que chasser et se mesurer dans ces joutes qui permettent aux cadets d’arrondir leurs bourses en monnayant armes et chevaux des vaincus. » Pour compléter son information, Guillemette lui glissa un jour que Joceran était détenu dans un château, imprenable certes, mais où il jouissait de conditions confortables : il lui avait été ainsi permis de revoir certaine jeune femme dont il avait déjà un enfant… Elle le tenait de la femme de Raymond, une commère toujours bien renseignée. Guillemette rapporta le propos car elle souffrait de voir son amie si tourmentée de cet homme qui l’avait abandonnée… En effet, veillant sur Marciane avec une tendresse attentive, elle avait deviné sa passion, et son abandon. Si elle s’en était d’abord réjouie, le départ de Joceran l’avait révoltée et elle voulait maintenant protéger Marciane contre de nouvelles désillusions. Son amie ne devait pas être la victime de cet homme !

Effectivement, Marciane avait accusé le coup et, sans regarder Guillemette, elle sortit pour refouler ses larmes sans témoin. Elle se raisonna vite : cette histoire ne la concernait pas et elle avait été bien naïve de croire que voler au secours de Joceran lui ferait retrouver son amour. Les yeux lourds, elle s’avoua qu’elle aurait peut-être tout abandonné et tout donné pour aller partager sa captivité s’il le lui avait demandé. Désemparée, comme attirée malgré elle, elle se dirigea vers la grotte secrète pour y chercher le réconfort. Quand elle se trouva face aux dessins magiques, l’envoûtement agit. Elle était Marciane, la maîtresse de ces lieux ; elle était liée à ce sol qu’elle ne pouvait renier, dont elle tirait sa force. Elle en ressortit rassérénée et se prit à douter d’avoir pu – même l’espace d’un court instant – oublier ses devoirs, ses enfants, sa fierté…

Le lendemain même, après une nuit blanche passée à réfléchir, elle vit venir de l’abergement le chef des sculpteurs qui travaillaient à l’ornement du porche de la future église Sainte Blandine et lui demanda d’entreprendre en tout hâte une statue en gisant du sire Aldebert, en tenue de guerre, les mains croisées sur son épée. « Mon époux avait la figure longue et noble, le front haut, les lèvres minces et énergiques, le menton marqué, volontaire, et tout son visage inspirait le respect » lui dit-elle. Il lui semblait ainsi réparer un peu les souffrances que, par son dédain, elle avait autrefois infligées à Adelbert. Pendant qu’elle expliquait précisément ses désirs au sculpteur, dans la nef de Sainte Victoire où il l’avait rejointe, le vieil Ambert assis dans le bas-côté tout proche pleurait…