22.08.2007
chapitre 15 - La revanche
- Je vous sais bien au fait de tous les problèmes de droit, commença son interlocuteur, aussi je pense que vous avez fait étudier par vos clercs les archives de Giret. Les avez-vous trouvées intactes ?
- Certes, Fulbert de Frémont, l’eût-il voulu, n’a pas eu le loisir de les détruire.
- Et… pensez-vous qu’elles soient… heu… complètes ?
- Je ne saurais le dire ! Tout ce que contenait la librairie a été étudié.
- Je suis d’avis que le comte a pu garder secrets certains documents importants qu’il préférait voir ignorer de ses clercs. Le comte de Frémont – pour lui donner son ancien titre même s’il était usurpé – était rusé et méfiant. Il aimait par-dessus tout avoir barre sur ceux qu’il avait sous sa coupe. « Ce sont mes armes de dissuasion » disait-il, « et je leur fais davantage confiance qu’en vos beaux serments d’allégeance et autres. »
- Précisez vos dires. Savez-vous de quelles armes il s’agissait ?
- Il en avait de toutes sortes ! La confession de crimes pour certains – pour autant que j’aie pu comprendre – mais surtout des reconnaissances de dettes, des hypothèques… De quoi ruiner ceux qui le trahiraient en somme !
- En ce qui vous concerne, que détenait-il ?
- Une reconnaissance de dette, avoua le sire de Chauffray, penaud. J’avais été fait prisonnier et je lui avais emprunté de quoi payer ma rançon.
- Je n’ai encore rien trouvé de tel, messire, mais je vais m’employer à les faire rechercher. Non pour nuire, précisa-t-elle, ce qui n’est pas dans ma nature… Je préfère dominer par d’autres moyens ! Mais ces documents ne doivent pas tomber en de mauvaises mains. Je vous remercie de votre franchise.
Marciane était certaine d’avoir fait le tour des documents de la librairie. Fulbert de Frémont gardait donc ailleurs ces dossiers confidentiels. Où pouvait-il les avoir cachés ? Sans doute dans le donjon, son domaine personnel mais pas dans la salle du bas où une cachette sûre était improbable puisque certains visiteurs y étaient admis… Restaient les deux étages : Celui des chambres dans lequel vraisemblablement, vu l’état de sa chambre, même les servantes n’avaient pas accès et le second, qui était vide … Bien que ces pièces lui fassent horreur car elle pressentait que plus d’un drame s’y était déroulé, Marciane se résolut à les fouiller. Elle commença par l’ex-chambre de Fulbert où vraisemblablement – vu son état – même les servantes n’avaient pas eu accès… Dans la grande pièce aux murs de pierres sombres, la fenêtre haute à doubles arceaux appuyés sur une colonne centrale laissait pénétrer une lumière chichement répartie. Il ne restait que le lit à courtine, les vêtements et la garniture du lit avaient été débarrassés, tandis que les coffres – qui contenaient deniers et onces d’argent, mais aussi bijoux d’or, de pierres et de perles – étaient serrés dans une réserve attenante et pourvue de solides fermetures. Le sol était recouvert d’un plancher assez grossier dont les larges lattes de bois étaient impossibles à soulever. Le lit, cette fois, ne révéla pas de double fond et la cheminée aucun interstice susceptible d’abriter une cachette… Il en fut de même de l’appareil de pierres du mur. L’examen de la chambre contiguë fut aussi décevant, mais Marciane ne se découragea pas : il était assez normal que la cachette du comte ne soit pas située dans ce qui avait du être la chambre de son épouse et de ses filles...
La jeune femme gagna alors l’étage supérieur : il ne comportait qu’une seule grande pièce, éclairée par une étroite fenêtre sans aucun système de fermeture, et deux archères sur chaque mur, à hauteurs différentes. La chaleur extérieure n’arrivait pas à réchauffer cette salle qui semblait au contraire parcourue par un courant glacé. Absolument vide, elle offrait les mêmes surfaces de matériaux compacts que l’étage inférieur. Découragée, Marciane s’approcha d’une fenêtre basse pour profiter de la vue. Une brume de chaleur, comme un voile frémissant, estompait les couleurs des champs, des collines et du ciel opalescent, tout en donnant au paysage une douceur alanguie qui réconforta Marciane de la tristesse lugubre du donjon. Elle s’appuya sur le rebord de la fenêtre et sentit sous ses coudes la pierre trembler. Elle recula nerveusement, pensant instinctivement aux filles du comte qui étaient tombées, peut-être de cette embrasure, pour s’écraser en bas du donjon. Puis, à la réflexion, elle se rapprocha de l’appui de fenêtre, le tira résolument vers elle et découvrit la cache secrète de Fulbert de Frémont. Elle contenait deux coffrets de fer cadenassés…
Un trousseau de clés avait été trouvé sur le corps du comte, attaché à sa ceinture par une chaîne d’argent. Marciane l’avait conservé et il lui fut facile d’ouvrir les cassettes, dès qu’elle fut seule dans sa chambre pour éviter toute indiscrétion. La première contenait des confessions – comme l’avait bien supposé le sire de Chauffray – et plusieurs donnaient une triste idée de leurs auteurs !
Marciane en connaissait certains : le sire d’Etrevy avouait avoir attaqué un convoi de moniales ; Raoul de Convert reconnaissait avoir tué et volé un prélat romain qui avait passé la nuit chez lui avec sa collection de reliquaires précieux ; Guillaume de Champenot avouait être le père d’un bâtard nommé Aymar, conçu alors qu’il était chanoine du chapitre de l’archevêché de Vienne ; Le sire de Noirons admettait avoir épousé une cousine au quatrième degré, ce qui pouvait être assimilé à un inceste… D’autres noms en revanche lui étaient inconnus. Certains des aveux relataient des crimes, d’autres de graves manquements aux règles établies, mais tous pouvaient nuire à leur auteur ! Songeuse, Marciane ouvrit la seconde cassette : elle contenait des reconnaissances de dettes et des hypothèques et quasiment tous les vassaux de Fulbert étaient concernés ! Il leur avait donc monnayé son aide, en totale contradiction avec son rôle de suzerain ! Par de sombres combines, il devait même avoir suscité ces demandes de prêt car jamais Marciane avait vu de vassaux ayant autant de besoins ! Elle était indignée ! Dire que sa propre mère avait confié son fils à cet homme ! Comment imaginer une telle noirceur chez un chevalier ! C’était une honte ! Marciane commença par brûler les confessions – obtenues par quelles sombres manœuvres coercitives ? Jamais elle n’en userait, même contre ses pires ennemis. Elle résolut de rendre leurs créances à ses vassaux mais décida, dans un premier temps, de garder les autres, avant de juger comment il convenait d’en user. Elle comprit également que les terres dont l’origine était mal définie devait être le résultat d’hypothèques prises par Fulbert de Frémont et réalisées par suite de la défaillance de ses débiteurs. Elle découvrait ainsi un monde sordide de domination par la peur qui lui faisait penser à une énorme toile d’araignée au milieu de laquelle Fulbert de Frémont, aux aguets, guettait ses proies…
Le lendemain, tous ses proches arrivaient à Giret. Sans crainte de déchoir, Louis accepta le baiser maternel et Guillemette, ses oncles, sa tante et ses familiers fêtèrent joyeusement la victoire de Marciane qui mettait une fin heureuse à une campagne somme toute hasardeuse. La cérémonie de l’hommage se déroula dans la grande salle ornée du blason de Marcelly. La dame de Marcelly, richement vêtue et le front ceint d’un cercle d’or faisant presque figure de couronne, était assise sur un fauteuil haut. Ses nouveaux vassaux se présentèrent l’un après l’autre pour s’engager à servir fidèlement cette femme qui s’était s’imposée à eux si magistralement. Ils s’agenouillèrent devant elle, et lui firent don de leur personne en plaçant leurs mains jointes entre les siennes. Pour rendre leur lien encore plus solennel, ils promirent sur les Evangiles de respecter jusqu’à la mort leur serment d’hommes liges sous peine de parjure et forfaiture. En les remerciant de leur confiance, Marciane leur remettait à chacun une aumônière fermée qui contenait la reconnaissance des dettes les concernant.
-C’est la confiance librement consentie qui nous lie, disait-elle, et non ces papiers que je vous rends. Sachez bien ainsi qu’il ne reste plus rien de ce qui faisait le pouvoir malsain du sire de Frémont.
Raymond regardait sa nièce avec admiration « Elle a l’étoffe d’une reine ! » pensait-il. La salle était comble. Marciane, absorbée par la cérémonie, ne prêtait pas attention aux spectateurs qui se pressaient au fond de la pièce. Quand elle crut que tout était fini, un homme s’avança et vint s’agenouiller devant elle.
- Je viens rendre hommage à la dame de mes pensées, mais aussi lui donner sans restriction ma foi, si elle veut bien de moi.
C’était inattendu ! Les assistants s’étonnaient de l’irruption de cet inconnu et Marciane, déconcertée, reconnut Joceran. Elle resta figée un instant, ne sachant quoi faire. Mais elle se reprit vite, elle se devait de réagir ! Aussi, en souriant, répondit-elle calmement, sans lui tendre les mains :
- Je suis sensible à votre courtoisie, messire, et prends pour un compliment ce qui ne saurait être autre chose. Merci de votre délicatesse.
Elle se leva sans lui laisser le loisir de poursuivre, et la chose fut entendue comme elle désirait qu’elle le fût. Tandis que Joceran lui jetait un regard navré, Guillemette rejoignit promptement son amie et lui chuchota :
- Il s’est présenté à Marcelly. Devant son insistance, j’ai du lui révéler que tu étais à Giret. Méfie-toi de lui ! Il est prêt à toutes les folies pour te convaincre de sa bonne foi, mais je le soupçonne d’être attiré par la puissance que tu représentes pour surgir tellement à propos… D’ailleurs, il s’est bien gardé de venir te soutenir quand tu étais engagée dans un combat douteux…
Marciane s’en était déjà fait la réflexion et cet empressement, au lieu de la ravir, lui paraissait suspect. Elle regarda avec rancune la haute silhouette de Joceran se perdre dans le flot des assistants. Elle n’avait pas été sensible au regard ardent qui voulait lui rappeler – trop tard – ce qui les avait rapprochés, et cette voix qui l’avaient tant troublée autrefois n’avait éveillé aujourd’hui que sa colère. Il avait cru la reconquérir rien qu’en paraissant ? Quelle fatuité ! Et il avait choisi pour cela une nombreuse assistance et une circonstance solennelle qu’il pensait détourner à son profit ? Quelle insolence ! Mais quelle tristesse aussi… car il avait irrémédiablement gâché ce qui restait encore un doux souvenir. Même à cela, il lui fallait à présent renoncer. Les tables allaient être dressées. Joceran participerait-il à un festin auquel il n’était pas attendu ? S’il était toujours là, les lois de l’hospitalité commandaient de le recevoir et son rang lui valait une place d’honneur qu’elle ne pourrait refuser sans intriguer l’assistance.
Marciane résolut de prendre ses oncles à ses côtés et de placer Joceran auprès de sa tante qui serait à la gauche de Raymond. Elle faisait confiance à la curiosité d’Irmgarde pour accaparer son voisin dont elle n’aurait ainsi pas à se soucier. Le portier reçut des ordres en conséquence. Le repas se prolongea tard dans l’après-midi, accompagné par la musique des joueurs de luth et de harpes, entrecoupé des chants des ménestrels et des spectacles des jongleurs... La nappe se couvrait de tâches et de giclées de sauces, mais les plats se succédaient toujours, largement relevés de cumin, de cannelle, gingembre, noix muscade et cinnamome, ce qui excitait les appétits défaillants et faisait couler à flots le vin distribué par des échansons attentifs. Tout le personnel était mobilisé pour répondre aux exigences du service de la salle et des tentes dressées dans la cour pour ceux qui n’avaient pu prendre place dans la salle.
Marciane, comme à l’ordinaire, buvait peu et mangeait modérément. L’arrivée inopportune de Joceran l’empêchait de se détendre, mais elle restait cependant attentive aux mimiques des convives et aux conversations parfois audibles au milieu du brouhaha général. Toutes tournaient autour d’elle, de ses victoires, de son administration, de sa puissance… Elle ne parvenait pas à ouïr les réponses que faisait Joceran, d’une voix sourde, aux commentaires flatteurs et tonitruants de sa tante. Soudain Bertrand se rapprocha, l’air contrarié et lui glissa :
- On me prévient que Arvi et Guy de Combreuil viennent de s’échapper. Ils ont assommé le gardien et volé ses clés. Personne ne les a arrêtés à la porte !
- Je prendrai plus tard des sanctions sévères. Pour lors, qu’on envoie derrière eux des gardes et une meute de chiens sous les ordres d’un écuyer ! Qu’ils ne manquent pas de les ramener promptement !
Le départ des poursuivants passa inaperçu. Marciane quitta la table et se dirigea vers le verger pour échapper aux puissants effluves de nourriture, au bruit et à l’agitation de la salle et de respirer un peu d’air pur. Elle réalisa trop tard qu’elle se rendait ainsi disponible à un entretien privé, Joceran l’avait déjà rejointe.
- Pouvez- vous m’accorder quelques instants d’entretien ?
- Est-ce bien nécessaire, messire ?
- Marciane ! Alors que je vous retrouve après tant d’années de séparation, c’est tout ce que vous trouvez à me dire ?
- Vous saviez où me joindre… si vous en aviez éprouvé le besoin.
- Mais j’en étais empêché ! Ne savez vous pas que je fus prisonnier ?
- Avant de l’être, ou après, c’eût été possible cependant. Pourquoi ce besoin soudain – à vrai dire assez incongru – et en ce jour ?
- Peut-être avez-vous raison, dit-il en baissant la tête, j’ai été maladroit. Je voulais clamer publiquement que j’étais à vous.
- Vous auriez vous requérir mon agrément à cette manifestation !
- Vous me rejetez donc ?
- Vous m’êtes étranger, messire, je n’ai même pas à vous rejeter.
- C’est donc par indifférence que vous m’avez laissé sans nouvelles pendant ma longue détention alors que j’espérais une manifestation de votre part ? N’importe quel signe de vous m’eût tant comblé…
- Vous avez pourtant eu droit à des conditions de vie assez douces… pour être consolé pourtant sans mon intervention, siffla Marciane, doucereuse.
- Je n’étais certes pas enchaîné dans un cul de basse fosse, Marciane, mais pendant des mois derrière une fenêtre barreaudée, je n’ai pas vu le ciel, je n’ai pas respiré le vent... Et votre souvenir seul me préservait du désespoir !
- Vous y étiez portant en famille... C’est un soutien certain.
- En famille ? Pourquoi ? Certes, étaient aussi retenus au château un jeune fils bâtard de mon frère ainsi que sa mère… Ma belle-mère préférait ne pas les voir libres, mais c’était piètre compagnie. J’ai eu aussi droit, je le confesse, à être servi par de jeunes servantes choisies pour me plaire et j’ai cédé parfois à la tentation… Mais est-ce vraiment un crime alors que j’étais abandonné, destiné peut-être à passer le reste de ma vie avec un mur comme horizon ?
- Je compatis à vos souffrances, dit Marciane touchée en baissant la tête.
- Vous aviez raison, il est trop tard. Ce n’est pas la difficulté d’agir en ma faveur qui vous a retenue autrefois, mais l’indifférence. Et je comprends pourquoi ma démarche de ce matin vous a tant irritée... Je vous prie de ne pas m’en tenir rigueur. Je ne vous importunerai plus désormais.
Il la salua et s’en alla rapidement, laissant Marciane épuisée d’émotions contradictoires. Elle ne savait plus que penser, et surtout ne voulait plus penser à ce qui avait été, à ce qui aurait pu être. Elle était résignée. Il lui fallait reprendre son rôle et n’y plus penser. Bertrand, qui la cherchait, se dirigea alors vers elle :
- Le gardien est mort sans avoir repris conscience. Il avait bu… mais comment s’est-il laissé circonvenir, on ne le saura jamais ! Guillaume a pris leur piste avec les chiens. J’espère qu’ils les retrouveront rapidement. Ces hommes sont dangereux et ils sont aux abois. Dieu sait ce qu’ils peuvent faire !
- Comment ont-ils pu sortir sans encombre ? interrogea Marciane.
- Il y a tellement d’allées et venues aujourd’hui. Sans doute se sont-ils mêlés à un groupe qui sortait.
- Vous avez pris des sanctions ? La garde à la porte a manqué de vigilance. C’est une faute grave. Où sont Hubert et Louis ?
- Ils étaient encore dans la salle il y a peu.
- Je ne veux pas qu’ils sortent. Tâchez de les en empêcher !
- La salle a été débarrassée et les jeunes gens commencent à caracoler. Cela suffira sans doute à les occuper.
Le soleil avait disparu dans un halo de pourpre derrière l’horizon, mais il faisait encore clair. La chaleur étouffante du jour faisait place à une douce tiédeur. La musique accompagnée de chants et de danses témoignait que la fête allait se prolonger. Marciane était restée dans le verger pour jouir d’un peu de calme car elle se sentait bien lasse. Son oncle Raymond la rejoignit.
- Tu sembles préoccupée et bien triste, toute seulette dans ton coin le jour de ton triomphe. Que se passe-t-il ? demanda-t-il avec sollicitude.
- Les frères de Combreuil ont réussi à s’échapper, c’est fort regrettable et je crains qu’ils ne tentent quelque mauvais coup.
- Ils n’ont plus grande possibilité de nuire. Leurs complices sont entre nos mains, ils sont seuls, désarmés, à pied, ils seront vite rattrapés, car bien évidemment ils sont poursuivis ?
- Oui, Guillaume est parti avec une escouade et des chiens pour les ramener morts ou vifs. J’aurais dû les juger et les faire exécuter sans tarder !
- Il me semble avoir vu partir messire Joceran. Tu n’en as pas fait grand cas au cours du repas. C’est un puissant seigneur et, d’après sa déclaration de ce matin, il te semble très attaché.
- Il est sans doute fantasque. Il ne faut pas y attacher d’importance, c’était aimable, sans plus.
- Je l’ai vu repartir à grande allure, suivi d’un seul écuyer, ce qui est inhabituel pour un seigneur de son rang, poursuivit Raymond en examinant sa nièce, un peu intrigué par sa désinvolture. Aurait-il des raisons d’être fâché ?
- Je ne pense pas… Il est venu m’avertir de son départ.
- Très bien… Ce sont ses affaires, après tout, conclut Raymond, sensible à la dérobade. As-tu décidé de la façon de gérer Giret ?
- Je pense mandater un gouverneur chargé de me représenter en attendant de pouvoir remettre le comté à l’un de mes fils. Bien évidemment, je ne quitterai pas Marcelly. Si ce rôle te convient, il me serait très agréable de te le confier.
- Cela ne me déplairait pas en effet, et je te remercie de cette proposition.
Une ombre légère commençait à assombrir le ciel. Ils se turent. De la salle, leur parvenaient des bouffées de musique, de rires et de chants. Tout était paisible, incitant au repos et à la méditation. Puis il y eut un tumulte et de l’agitation à la porte dont le bruit leur parvint, les sortant de leur rêverie.
- Ne serait-ce pas nos hommes qui reviennent, leur mission accomplie ?
- Dame, nous avons trouvé un blessé ! annonça Bertrand qui les avait rejoint. Messire Joceran a été attaqué par nos fugitifs. Ils l’ont laissé mourant et ont volé son cheval et celui de l’écuyer, qui lui a bien été occis.
- Seigneur ! s’exclama Marciane en se levant d’un bond. Où est-il ? Faites-le transporter dans une chambre du premier qu’il soit au calme.
- J’ai déjà demandé à Guillemette de l’examiner, ajouta Bertrand.
- C’est bien. J’y vais, dit Marciane.
Elle trouva Joceran qui gisait inconscient sur un lit, le torse couvert de sang, tandis que Guillemette découpait avec des gestes doux sa cotte et sa chemise, puis, avec de l’eau bouillie nettoyait la plaie : une large blessure qui béait au-dessous du sternum. Après avoir tassé de l’étoupe pour arrêter le saignement, elle le pansa et se retourna vers Marciane :
- Il a beaucoup saigné. Il est trop tôt pour juger de la gravité de sa blessure.
- Il ne faut pas qu’il meure, ce n’est pas possible ! Il doit vivre ! Guillemette, comprends-moi, aide-moi, sauve-le !
- Je ferai tout mon possible, je te le promets.
- J’ai été injuste et, en le rejetant, c’est moi qui l’ai envoyé dans ce guet-apens. S’il était resté, rien ne serait arrivé. Je me sens tellement coupable ! J’ai agi par orgueil et, qui sait, peut-être aussi par lâcheté…
- Marciane ! Rien n’est de ta faute, c’est folie que de le prétendre ! Veille-le, reste calme et prie le Ciel. Il faut s’en remettre à Sa volonté.
La nouvelle de l’attentat s’était peu à peu ébruitée : la musique se tut et les chants s’éteignirent. Des groupes se formaient, que l’indignation poussait à offrir leurs services pour courir sus aux fuyards afin de les mettre hors d’état de nuire. Tous voulaient faire montre de leur ardeur à se mettre à la disposition de leur dame et l’aider à faire justice. Marciane trouva judicieux de ne pas contrarier leur bonne volonté et, peu après plusieurs groupes armés s’égayèrent dans toutes les directions pour rechercher les évadés.
- C’est en forêt que les loups se cachent, décréta le soldoier Adam de Vault, c’est là qu’il nous faut les débusquer.
Bertrand avait organisé les équipes qui, à la nuit tombée, allèrent ratisser le pays, pariant entre eux sur leurs chances de réussite. Cette forme de chasse les excitait tous au plus haut point : la chasse à l’homme, la plus difficile ! Maïeul, qui aimait bien Adam de Vault depuis qu’il l’avait complimenté sur l’état des écuries, lui parla à l’oreille avant son départ. Adam hocha la tête en l’écoutant et prit la direction qu’on lui avait conseillée. Un peu dépité, Hubert se vit refuser de faire partie des équipes de recherche : « il était nécessaire qu’il restât au château pour en assurer la garde » lui affirma-t-on.
Une fois assurée que l’impossible serait tenté, Marciane retourna près de Joceran qui gémissait doucement, toujours inconscient. Elle passa la nuit à son chevet, lui passant un linge humide sur le front, humectant ses lèvres sèches. Le cœur serré, elle contemplait son front moite, ses lèvres bleues, son visage livide creusé de cernes d’où la vie paraissait inexorablement se retirer. Elle ne s’interrogeait plus sur les sentiments qu’elle lui portait, elle ne voulait qu’une chose : Qu’il vive ! Le jour suivant se passa tout entier dans une attente angoissée. Pas de nouvelles de la poursuite, pas d’amélioration chez le blessé qui agonisait. Le chapelain vint prononcer l’absoute sur le corps qui paraissait sans vie. Marciane était toujours près de lui. Elle prit entre les siennes la main inerte reposant sur le drap : « Pardonnez-moi » dit-elle, « Je vous ai aimé et jamais ne vous oublierai » et une larme glissa lentement sur sa joue. Elle eut soudain l’impression que la main se glaçait et, haletante, releva les yeux pour examiner son visage. Il avait les yeux ouverts et la regardait.
- Joceran, pour l’amour du ciel, vivez ! Joceran, ne m’abandonnez pas !
Il la regarda un instant et referma les yeux, mais la main qu’elle tenait dans les siennes lui parut moins glacée, la respiration se fit plus régulière. Elle n’osa pas bouger, ni même espérer, elle attendait. Quand Guillemette revint pour examiner son patient et refaire son pansement, elle se retourna vers Marciane en souriant :
- Il y a un mieux. Il ne saigne plus. Il est d’une solide constitution !
Marciane sentit une faible pression de la main qu’elle gardait entre les siennes et Joceran ouvrit encore une fois les yeux qu’il garda fixés sur elle.
Elle ne prit pas garde à l’arrivée de la patrouille. Mais Bertrand vint la trouver :
- Adam et Guillaume sont de retour. Ils ramènent les corps des fugitifs. Ils ont été retrouvés tant par Guillaume et les chiens que par Adam conseillé par Maïeul. Ils sont arrivés ensemble non loin du château de Combreuil. Les bandits se sont défendus comme des enragés, mais ils ont été abattus.
- Qu’on pende les corps de ces misérables et qu’ils soient dévorés par les corbeaux ! Je jugerai demain leurs complices et le sire d’Etrevy qui les rejoindront au gibet. Je détruirai toute la vermine qui pourrissait ce pays !
Ce qui fut fait le lendemain, l’assemblée des vassaux ayant approuvé hautement les sentences. Le sire de Combreuil essaya bien de protester et de demander un dédommagement pour la mort de ses fils tués sur ses terres. Il y renonça vite quand il fut menacé d’avoir son château investi et ses biens annexés par une troupe, toujours sur le pied de guerre, qui ne demandait pas mieux que de poursuivre une si fructueuse campagne. Les hommes d’armes furent renvoyés, largement dédommagés de leur service, les chevaliers aussi avec deux cent quarante deniers par jour passé en campagne, soit une livre de compte, le double pour les seigneurs et la moitié pour les sergents. Adam de Vault resta à Giret comme capitaine de la garde, très satisfait d’avoir trouvé une position stable qui lui assurait un avenir confortable.
Joceran se remettait lentement. Marciane n’osait plus lui tenir la main, mais elle restait des heures attentive à ses côtés.
- Je vois, ma mie, que vous me préférez pauvre pèlerin ou faible moribond. Je n’ai plus droit à votre contact depuis que je reprends vie ! lui dit-il un jour. Je m’en vais retomber en faiblesse pour avoir droit à votre sollicitude !
Elle ne sut que lui répondre, ayant toujours un peu de mal à manier l’ironie.
- Etait-ce de votre part simple médication que me tenir la main ? poursuivit-il. En ce cas, elle était efficace, et ce d’autant plus que j’y ai vu la preuve de votre attachement pour moi. Me suis-je trompé ?
- Ne me raillez pas, Joceran, j’ai eu trop de peine à vous voir si bas. Je vous ai aimé profondément autrefois, et si fort que j’en avais mal. Mais, ayant douté de vous en ne vous voyant pas revenir, j’ai tenté d’étouffer ce sentiment... Je croyais vraiment vous avoir rayé de ma vie ! Qui pouvait me dire que j’avais tort ? Je n’avais que le silence et l’absence en réponse à mes questions.
- Vos craintes n’étaient pas fondées, et mon absence n’a pas dépendu pas de ma volonté… Quand je suis revenu de Saint-Jacques de Compostelle, j’étais bien décidé vous retrouver à Marcelly. Mais, dans une abbaye où je faisais étape, j’ai appris la mort de mon père. Je me devais de rentrer chez moi en remettant à plus tard le désir que j’avais de vous revoir, vous le comprenez, n’est-ce pas ? Je me suis présenté naïvement, sans prendre de précautions, ni réfléchir aux ambitions que son décès avait fait naître… Sans doute, étais-je mal préparé à exercer le pouvoir.
Ma belle-mère, dame Thieberge, l’était. C’est elle, en fait, qui dirigeait le comté depuis longtemps, mon père étant diminué par l’age. Dès mon arrivée, seul et sans armes, au château de Legnan où mon père était enterré, je fus appréhendé et emmené en captivité dans un autre château disposant d’une garnison entièrement dévouée à dame Thieberge. Mes amis se sont émus, ils se sont groupés et sont entrés en rébellion pour me porter secours. Fougueux mais inefficaces, dévoués mais maladroits, ils se sont fait battre militairement. Ne sachant que semer la ruine et la désolation, ils se sont aliénés le soutien de l’Eglise et, promettant vengeance et représailles, ils ont détourné nos vassaux de ma cause tout en servant celle de ma belle-mère.
J’ai tenté de m’évader, sans succès. Ma détention n’en a été que plus sévère et, au lieu d’avoir le droit de disposer du château, j’ai été confiné dans une tour. Elles ont été bien longues ces années d’inaction et de désespoir ! Ma belle-mère exerçait le pouvoir au nom de son jeune fils qu’elle prétendait le seul héritier voulu par mon père. Réduit à l’impuissance, je me voyais au mieux finir ma vie prisonnier, au pire être un jour supprimé comme inutile… J’étais peut-être un peu fol, mais j’ai été transformé par cette solitude forcée, par la lecture qui ne m’était pas comptée et la méditation à laquelle j’avais tout le loisir de me livrer… Mais rien dans cette transformation n’a altéré le sentiment que j’avais pour vous. Bien au contraire ! Il s’en est trouvé grandi, magnifié. Vous étiez mon refuge ultime, ma raison de ne pas désespérer tout à fait. Le sort a voulu que mon demi-frère meure et que sa mère, très pieuse, y ait vu un signe du ciel qui la condamnait.
En repentir, elle s’est retirée dans un couvent et m’a laissé recueillir cet héritage auquel elle ne pouvait plus prétendre. Il m’a fallu faire place nette, me débarrasser de ses serviteurs trop zélés dont je n’avais rien à attendre. Lorsque j’ai cherché à connaître votre sort, j’ai appris que vous étiez en guerre, mais je ne pouvais pas y mêler mon pays. Quand j’ai décidé de venir incognito me mettre à votre disposition, vous aviez déjà triomphé ! Que vous êtes forte, ma mie, et que vous êtes brave ! J’étais si imbu de mon amour que je suis venu le proclamer, certain de vous trouver dans les mêmes dispositions que moi. Mais je suis indigne de vous et je comprends que vous ayez de la pitié, mais pas d’amour pour moi qui le mérite si peu. Vous avez mérité ou conquis votre domaine de haute lutte, je n’ai pas réussi à gagner le mien, il m’est juste échu…
- Ne me flattez pas, Joceran, je n’ai pas lieu d’être fière de moi. Je n’ai rien fait pour vous secourir vous sachant prisonnier, me donnant comme excuse que vous m’étiez étranger, vivant de plus avec femme et enfant…
- Allez-vous me dire que vous étiez jalouse Marciane ?
- J’étais même torturée par la jalousie, avoua-t-elle en rougissant de honte.
- Voilà une douce confession, dit-il en souriant. Et pour lors, car nous parlions du passé n’est-ce pas, qui s’est joué de nous, pour lors, Marciane…
- J’ai eu trop peur de vous perdre pour ne pas avoir compris que je vous aime, dit-elle avec franchise, tout en ayant l’impression de se jeter à l’eau.
- J’en arrive à bénir ce mauvais coup qui a failli m’ôter la vie ! Marciane, douce dame de mes pensées, je suis heureux et je vais vivre désormais, vivre pour vous aimer, tant et si fort que jamais plus vous ne douterez de moi.
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21.08.2007
chapitre 14 - fin
- Le puits est tout de même insuffisant pour assurer le ravitaillement en eau du château dit-il à Marciane – vous me comprenez, n’est-ce pas ? J’ai donc fait des recherches car je sais faire parler les baguettes de coudrier. Elles se sont croisées au-dessus du verger. Il y a donc de l’eau là-dessous. Il faudrait creuser. Puis-je faire les travaux ?
Ayant toute confiance en lui, Marciane donna bien volontiers son accord.
Ensuite, elle vit arriver ses clercs avec lesquels elle comptait se pencher sur les archives du château. Avec eux se trouvait Hubert, à la fois faraud et penaud !
- Pourquoi es-tu venu sans que je t’y autorise, demanda sa mère contrariée. Et comment Guillemette ne t’en a-t-elle pas empêché ?
- Guillemette n’a pas à me donner des ordres, repliqua son fils en rougissant de colère. Je suis le futur maître de Marcelly. Elle l’a bien compris !
- Tu le seras uniquement si je le veux bien, rappela sèchement sa mère, et uniquement quand je le jugerai bon. Pour lors, tu n’es qu’un enfant sot et désobéissant. Guillemette a du être très contrariée de te voir partir.
- Je ne suis plus un enfant ! Et vous m’avez privé d’une bataille où j’avais ma place ! s’indigna le garçon de plus en plus rouge.
- On ne s’arroge pas une place, mon fils, on la mérite, et je t’en crois pas digne. Ton apprentissage est loin d’être fini quoique tu en penses. Tu quitteras mes terres pour obéir à un maître, avant de prétendre en être un.
- Et à qui avez-vous obéi avant de diriger Marcelly ?
- A la nécessité qui m’a placée dans l’obligation d’agir de mon propre chef. Ce n’est pas toujours un sort enviable, crois-moi, et tu es loin d’avoir l’âge et la maturité nécessaire pour assumer des responsabilités.
- Mère, je vous en prie, faites-moi confiance ! Laissez-moi un rôle dans votre conquête ou je me sentirai toujours indigne de vous succéder, dit-il d’un ton pressant en la regardant d’un air véritablement angoissé.
- Très bien Hubert, dit Marciane après un long silence. J’accède à ton désir. Tu accompagneras Bertrand qui doit soumettre les châtellenies qui n’ont pas encore fait allégeance. Attention ! N’oublie pas que tu es sous ses ordres. Ce qu’il te dira, c’est moi qui te l’ordonnerai. T’engages-tu, sur ton honneur, à respecter mes volontés ?
- Je m’y engage, ma mère, déclara Hubert, fermement, et la tête bien droite.
- Tu partiras donc avec lui, dit Marciane, songeuse.
Il lui sourit d’un air rayonnant. Il avait déjà la taille d’un homme et presque la carrure. Ses mèches brunes coupées court encadraient un visage volontaire, à la mâchoire carrée, au nez un peu fort, un visage qui trahissait un besoin d’action jusqu’à la violence et une volonté affirmée jusqu’à l’entêtement. Marciane savait que le laisser participer à une action de guerre était prématuré, mais elle ne se sentait pas le droit de contrecarrer sa nature sous peine de le briser.
- Vous savez, Mère, je crains d’être né trop tard, dans un monde trop calme où plus rien ne se passe. Je ne mésestime certes pas les changements que vous avez apportés à la gestion de nos terres, ni l’importance des constructions que vous faites édifier ! Grâce à vous, notre château est devenu une place forte remarquable et vos églises sont magnifiques. Mais j’aimerais participer à une grande aventure, comme une expédition en terre Sainte, partir, me battre, conquérir, récolter honneurs et victoires à la pointe de mon épée…
- N’as-tu pas trop écouté les chansons des troubadours, mon fils ? La guerre n’est pas qu’honneur et victoire, mais aussi sang, mutilations et souffrances.
- Sans péril, il n’est point de gloire !
- La guerre a détruit plus d’un vaillant chevalier…
- Mais voyez plutôt l’exemple de mon père ! la coupa-t-il. Sa mort glorieuse au combat en a fait un héros digne du preux Roland.
- Certes, répondit-elle songeuse, la mort de ton père fut glorieuse. Mais il n’est pas de ton âge de songer à la mort. Pense à vivre !
- Mais la vie dont je rêve ne vous plait guère, dit-il un peu tristement.
Le lendemain, il partit avec l’expédition, bien droit sur son cheval, et Marciane se sentit vieille et lasse en voyant son enfant suivre la voie qu’il s’était choisie et qui l’éloignait définitivement d’elle, sa mère, et de son enfance...
Pour oublier sa mélancolie, elle se mit au travail avec ardeur, aidée de ses clercs pour étudier les archives de Giret, nombreuses et embrouillées : annales, inventaires et actes testamentaires n’étaient pas classés, et les registres de comptes souvent bâclés, comme si les ministériaux en avaient arrangé les totaux pour ne pas subir les foudres de leur maître en cas de résultats décevants… Par contre, les méthodes de cultures étaient bonnes : un matériel acquis récemment avait été fourni aux paysans contre redevances, un moulin venait d’être construit et les différents produits du domaine étaient acheminés par charrettes toutes les semaines à Vienne. En revanche, si Fulbert de Frémont avait tenu ses engagements et correctement entretenu la route principale qui passait sur ses terres, les chemins qui desservaient les bourgs étaient boueux et creusés d’ornières. Marciane se promit de les améliorer, comme elle décida aussi d’embellir l’église, de loger plus dignement le desservant et d’organiser une école. Elle sortit de la librairie pour aller se délasser dans la cuve à baigner qu’elle s’était fait aménager au premier étage, à côté de sa chambre, installée dans la tour proche de la chapelle. Soudain, elle entendit le guetteur, dans sa loge de l’échauguette, qui signalait une arrivée d’hommes en armes. Guillaume, qui commandait la garnison en l’absence de Bertrand, donna l’ordre de baisser la herse.
- Je suis Giraud, sire de Ponroy, annonça celui qui paraissait le chef, revêtu d’une cotte d’armes bleue et chevauchant un solide destrier, et je viens rendre hommage à notre nouvelle suzeraine.
- Laissez vos armes au bastion, messire, et l’on vous ouvrira.
La troupe s’exécuta et, une fois désarmée, se vit lever la herse et ouvrir le passage. Des valets emmenèrent leurs chevaux à l’écurie et Guillaume, suivi de quelques sergents, s’avança pour diriger le sire de Ponroy et ses chevaliers vers la salle, tandis qu’écuyers et valets étaient emmenés dans la salle des gardes. Soudain, le guetteur signala que d’autres cavaliers arrivaient au galop. La herse fut rabaissée en hâte, juste à temps pour les arrêter. Les nouveaux venus, fort dépités pilèrent devant l’obstacle en cabrant leurs chevaux. Dès que le portier s’avança, il fut accueilli par une volée de flèches dont il se gara avec peine.
- Vous avez de bien discourtois compagnons ! s’indigna Guillaume qui allait introduire les premiers arrivants dans la salle. J’ai peine à croire à votre bonne foi ! Vous introduisez-vous céans pour nous chercher querelle ? Ce serait vilenie et bien inutile manœuvre ! Ajouta-t-il en gagnant en hâte la porte pour prêter main forte à la garde.
- N’en croyez rien, messire. Ces hommes ne sont pas des nôtres, répliqua le sire de Ponroy en le suivant. Mais j’ai eu le sentiment d’être suivi tout au long du chemin qui me menait chez vous.
La garnison étant bien entraînée à ne pas se laisser surprendre, la riposte ne se fit pas attendre. Les assaillants pris dans la chicane de la porte essuyèrent tirs de flèches et jets de pierre qui les atteignirent durement. En refluant en désordre, ils furent encore touchés par les projectiles lancés de la barbacane. Les chevaux, affolés et navrés de blessures, ruèrent en désordre en désarçonnant leurs cavaliers. En quelques instants, tous étaient à terre, entremêlés sous leurs montures qui se débattaient en hennissant de douleur. Un filet à forte maille, jeté des embrasures surmontant la porte, finit de les annihiler et, après avoir lâché les chiens, les gardes les ramassèrent pantelants.
- Achevez les chevaux blessés et emmenez ces hommes dans la tour Nord, dûment immobilisés pour ceux qui doivent l’être, ordonna Marciane. Il en est deux qui paraissent en mauvais état, qu’on les maintienne sur un grabat ! Voilà une arrivée mouvementée qui demande des explications, poursuivit-elle en se tournant vers le sire de Ponroy qui paraissait médusé.
- Dame, je suis navré de cette affaire, mais n’y suis pour rien ! Dès que j’ai appris, à Mertay, que vous aviez conquis Giret, j’ai résolu de venir vous faire allégeance, trop heureux du changement pour tergiverser ! J’ai bien eu le sentiment que nous étions suivis, mais je n’y ai pas prêté attention, ne pensant pas qu’il s’agissait d’un parti animé de mauvaises intentions. Je n’arrive pas à comprendre le but de cette attaque intempestive et insensée !
- Connaissez-vous ces hommes ?
- Je crois qu’il s’agit de Guy et Arvi, les fils cadets du seigneur de Combreuil. Ces garçons méprisables ont été rejetés par leur famille et vivent de rapines. Il ne serait pas étonnant que leurs chevaux aient été volés…
- Et vous pensez qu’ils venaient pour nous piller ? C’est de l’inconscience !
- Pardonnez-moi, Dame, mais ils pensaient sans doute circonvenir aisément les défenses d’un château… commandé par une femme ! On sait qu’une grande partie de vos forces a quitté Giret pour partir en campagne.
- N’était-ce pas aussi votre sentiment ? demanda ironiquement Marciane.
- Non, sur ma foi, je ne m’y serais pas hasardé ! répondit-il en souriant, même si j’avais été animé de mauvaises intentions ce qui n’est pas le cas. On ne peut que respecter – et craindre – le vainqueur de Giret !
- Suivez-moi dans la salle. Il sera temps demain de s’occuper de ces coquins.
- Je ne reconnais plus cette salle ! s’émerveilla Giraud de Ponroy en y pénétrant et, pour autant que j’aie pu en juger dans ce tumulte, le château est devenu une belle demeure sous la férule d’une noble dame. Tout me laisse à penser que le comté se verra transformé de même. Ajouté à votre domaine de Marcelly, c’est une seigneurie qui comptera dans le royaume de Bourgogne !
Marciane le regarda d’un œil nouveau. C’était le premier qui réalisait la force que représentait son domaine ainsi agrandi et la puissance qui était maintenant la sienne. Elle était devenue un des « grands » du royaume, et certainement une des plus riches, bien plus que quiconque ne pouvait l’imaginer…
- Je ne vois guère que la succession du comte Eudes, dans le comté de Viennois, qui soit aussi importante, continua Giraud. Vous avez certainement entendu parler de cette affaire qui a fait beaucoup de bruite et de querelles.
- J’ai ouï dire qu’un contentieux opposait le fils aîné du comte, Joceran, à sa belle-mère et son demi-frère, répondit Marciane qui avait pâli.
- Le contentieux est clos, la récente mort du fils de dame Thieberge y a mis fin. Folle de douleur, la dame a libéré le comte Joceran et s’est retirée dans un couvent. Il a donc récupéré son héritage, depuis un mois à peine. Le pays respire, après bien des luttes, le voilà en paix.
- C’est en effet très heureux !
Désemparée, Marciane ne put faire d’autres commentaires. Elle pensait avoir définitivement rayé cet épisode de sa vie… et voilà que se réveillaient les souvenirs qu’elle croyait oubliés… Comme des feuilles mortes qui retrouvent vie dans une bourrasque et se mettent à voler dans le vent, ils revenaient l’assaillir avec violence. « Pourquoi avait-il parlé ? » Elle aurait voulu oublier ces mots qui avaient ranimé une douleur qui n’en finissait pas de mourir.
- A part le sire de Mertay, avez-vous contacté d’autres de mes vassaux ? demanda-t-elle pour couper court à ce qui concernait Joceran.
- Je suis passé par Dancy, Noirons, Bellefeuille, fiefs de mes voisins et amis. Ils sont prêts à faire allégeance et je suis mandé de vous le faire savoir.
- Vous n’avez pas croisé ma chevauchée menée par le chevalier Bertrand ?
- Non, Dame, mais on m’a signalé son passage.
- C’est bien messire. Nous dînerons sous peu. Vous y rencontrerez le sire de Chaufray qui est aussi mon hôte.
Le soir tombait, les hirondelles volaient autour du donjon dans un ciel qui aux derniers rayons du soleil couchant virait au mauve. La lune déjà montrait son disque pâle quand le guetteur sonna l’arrivée de la chevauchée. Il se fit au château un grand remue-ménage pour accueillir les arrivants. Marciane, anxieuse du sort de son fils, gagna en hâte la grande salle. Hubert entra le premier, encore revêtu de son haubert et de sa cotte d’armes, son épée au côté. Il parut à sa mère grandi et mûri, devenu presque étranger tant ce baptême du combat l’avait transformé. Il vint cérémonieusement s’incliner devant elle, redoutant fort de la voir se lever pour l’embrasser. Elle se garda bien de cette manifestation de tendresse – qu’un vieux guerrier eût volontiers accepté, mais que la jeunesse de Hubert lui faisait redouter.
- Je suis heureuse de vous voir de retour, mon fils. Vous êtes-vous acquittés de votre mission avec bonheur ?
- Bertrand, notre capitaine, vous le contera Mère, mais je pense que nous n’avons pas failli à notre tâche.
Bertrand arriva, lui aussi en tenue de combat, et plia le genou devant Marciane.
- Préférez-vous vous changer et vous mettre à l’aise avant de me faire le récit de votre tournée ?
- Je vous en dirai sans tarder l’essentiel, Dame. Nous ramenons vos vassaux, disposés à vous reconnaître comme leur suzeraine, et nous avons pris le château d’Etrevy, le seul qui n’a pas voulu entendre raison. Nous avons eu deux hommes tués et quelques blessés. Les fils du sire d’Etrevy sont morts au cours de l’assaut et tous leurs hommes d’armes survivants ont été passés au fil de l’épée. Ils avaient été avertis que le combat serait sans merci puisqu’ils avaient par trois fois refusé de se rendre. C’était un vrai nid de vipères ! Nous avons trouvé dans les murs des moniales récemment enlevées pour s’en amuser ! Votre fils Hubert s’est conduit en preux.
- Je sais l’essentiel et vous en sais gré. Vous nous raconterez l’affaire en détail ce soir à table. Allez dans le cuveau effacer les fatigues de la chevauchée.
Les arrivants étaient au complet dans la salle quand Marciane parut, princièrement vêtue d’un surcot de velours vert brodé de perles, avec manches d’écarlate vermeil et mantel de soie brochée d’or, retenu par une agrafe sur le devant et fendu sur le côté. Un cercle d’or enserrait ses lourds cheveux auburn tombant en vagues sur ses épaules. Tous l’acclamèrent quand elle rentra, émerveillés par cette femme si belle qui s’était aussi révélée un redoutable chef de guerre. Elle retrouva avec plaisir son fils dans ses vêtements habituels, redevenu l’adolescent qu’elle connaissait et, après un rapide coup d’œil sur ses vassaux, prit place dans son fauteuil.
- Racontez-nous maintenant en détail, Bertrand, la prise du château d’Etrevy dit-elle en se penchant vers lui qui était placé à sa droite.
- Nous avons commencé notre tournée en nous présentant devant ses murs, bien avertis de son mauvais vouloir à nous céder. Le castel est petit, mais situé dans une zone escarpée, encadré de toutes parts de ravines et de fossés. Il est défendu par une forte palissade de bois et surmonté par une tour bâtie en pierres… depuis peu sans doute, car de nombreux gravats et pierrailles gisaient en tas à l’extérieur.
Notre héraut nous annonça, sommant les occupants de se rendre, leur seigneur étant déjà prisonnier. Ses fils nous insultèrent en nous enjoignant de déguerpir car ils se faisaient forts de résister à toute attaque. Nous avons investi les abords et bloqué les accès, tout en restant hors de portée de leurs flèches. Ils ont cru que nous avions peur de leurs défenses ! Mais pendant qu’ils s’époumonaient en criant des injures, nous avons amassé une solide provision de bois sec, entreprise aisée en cette période de sécheresse. Puis j’ai recouvert mes hommes d’écus fixés sur leur dos et leur ai fait amener les fagots en grande quantité contre la palissade, à bonne distance de la tour qui défend la porte d’entrée. Le feu y a pris promptement en crépitant furieusement.
Bientôt, la palissade s’est enflammée et les moqueries se sont tues. Nous leur avons en vain intimé de se rendre. Ils ont tenté de venir à bout des flammes en les arrosant d’eau, mais leur puits n’a pas pu fournir à la demande. Quand leur palissade s’est écroulée rongée par les flammes, nous leur avons une troisième fois proposé une reddition honorable, sans être entendus. Alors, nous avons promptement comblé le fossé avec les gravats disponibles. C’est au cours de cette manœuvre que deux de nos hommes ont péri.
Dès que ce fut faisable, nous nous sommes engouffrés dans la brèche enfin praticable. L’assaut a été rude ! Hubert a chargé à la lance un assiégé qui se ruait sur lui en visant son cheval de son épée. Sa monture s’est écroulée, mais Hubert s’est relevé, et a navré le misérable d’un coup qui l’a laissé roide. C’était le fils aîné du sire d’Etrevy ! J’ai occis son cadet qui venait à la rescousse, nous avons semé la mort et porté de rudes coups, emportés par la rage de vaincre, et nous sommes rendus maîtres du castel. Les survivants, constatant leur défaite, ont tenté de fuir mais nous les avons rattrapés et mis à mort sans pitié.
Une fois tous les combattants hors de combat, nous avons pénétré dans le triste logis où se terraient, épouvantés les femmes et les serviteurs. Nous les avons épargnés et nous avons découvert, enfermées dans une chambre, trois jeunes moniales séquestrées pour le plaisir de ces pourceaux. Ils les avaient enlevées alors qu’elles rejoignaient leur couvent et ont passé le reste de leur convoi au fil de l’épée ! C’est pitié de voir des Chrétiens se conduire d’aussi laide façon ! Notre tâche étant achevée, nous avons poursuivi notre chevauchée, laissant à Etrevy nos blessés avec une garnison sous les ordres du sire de Fernaux. Quant aux pauvres religieuses, nous avons conduit chez frère Cornélius. Nous n’avons rencontré par la suite aucune difficulté à convaincre les autres seigneurs de nous suivre, tant à Dancy, Bellefeuille, Noirons qu’à Mertay.
D’ailleurs, ces seigneurs sont revenus avec nous. Par contre, nous n’avons pas retrouvé le sergent de Giret envoyé chercher de l’aide par feu le comte. Mais je ne pense pas qu’il trouve désormais quelqu’un pour l’écouter.
- Vous avez accompli une bonne besogne, Bertrand, soyez-en félicité ! Nous procéderons promptement à la cérémonie de l’hommage. Je pense que vous y souscrivez tous, continua Marciane en s’adressant à ses hôtes, Elle aura lieu dès que ma parentèle que j’ai fait mander sera arrivée céans.
Un murmure général d’approbation accueillit ses paroles et le somptueux festin fut servi dans un climat d’allégresse. Tous se sentaient soulagés d’échapper à la férule de leur ancien suzerain et avaient l’impression de participer au triomphe incontesté du vainqueur, dame Marciane. En regardant cette assemblée de rudes seigneurs qui se pliaient à son autorité, la jeune femme jouissait intensément de ce moment, revanche éclatante sur les épreuves qu’elle avait endurées. La pauvre veuve, proie facile à circonvenir et berner, était bien oubliée : la dame de Marcelly avait conquis son rang de « grand » du royaume de Bourgogne !
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20.08.2007
chapitre 14 - suite
- C’est le comte qui l’a tué, Dame, car il voulait se rendre à vous.
- Et comment est mort le comte ?
Sous le regard froid et inquisiteur de Marciane, Godebert se troubla.
- Il était ivre, il a glissé dans le sang du cadavre de son fils, il est tombé et il s’est fracassé le crane.
- Il s’est fracassé le haut du crane ? Voilà qui est fort étrange ! Il est plus vraisemblable qu’il ait reçu un coup violent sur la tête. Vous l’avez tué !
- Comment faire autrement, s’écria le capitaine qui transpirait abondamment, il voulait mettre le feu au château et nous faire périr dans les flammes, il buvait seul son vin en nous laissant mourir de soif. C’était un fou enragé !
- Vous allez être jugé pour ce crime, Godebert, décida Marciane, car c’était votre seigneur à qui vous aviez juré allégeance. Vous serez jugé aussi pour avoir tiré sur moi pendant la trêve de Dieu, le dimanche des Rameaux.
A ce moment, Cornélius surgit, toujours aussi famélique et inquiétant :
- Te voilà pris, suppôt de Satan ! Je t’avais dit que tu te dessécherais sur terre avant de brûler en enfer. Malheur à toi ! La justice de Dieu vous a rattrapés, toi et ton maître infâme, et vos âmes ne verront jamais la lumière !
Marciane réunit ses vassaux pour juger Godebert, exposa les faits et demanda leur conseil. Déclaré gravement coupable, l’homme fut condamné à l’unanimité à avoir la tête tranchée. Marciane n’était pas fâchée d’avoir puni le meurtrier d’Aldebert. Les témoignages avaient été unanimes, c’est bien lui qui avait tiré la flèche qui avait atteint « le sacristain ». S’étant confessé avant de mourir, Godebert eut droit, ainsi que Gontran, à être inhumé dans le cimetière du village de Giret, ce qui fut refusé à Fulbert de Frémont. Le frère Cornélius continuait à abreuver de ses prédications tonitruantes les habitants de Giret qui l’écoutaient avec un immense respect. Il leur semblait que c’était grâce aux imprécations du saint homme que le puits s’était miraculeusement tari… pour retrouver son eau dès que le château s’était rendu à leur nouvelle châtelaine. Cornélius avait trouvé un disciple fervent en la jeune fille que le comte de Frémont avait enlevé peu avant le siège. Fort éprouvée de son épreuve, la pauvre enfant, sur ses conseils, avait décidé de se consacrer à la vie monacale. Marciane, sensible à l’aide qu’il lui avait apportée, proposa à Cornélius de lui céder une terre pour y fonder un monastère : un plateau isolé, derrière les collines, où coulait une source. On pouvait y développer quelques cultures vivrières et prier Dieu dans la solitude et le recueillement. Frère Cornélius accepta cette installation avec joie, mais il refusa toute aide financière. Il voulait édifier de ses mains les bâtiments conventuels, en y mettant le temps qu’il faudrait. Aussi, se contenta-t-il pour débuter de quelques cabanes de planches pour abriter ses disciples et ses premières moniales. Quand les paysans montaient le voir dans son ermitage, ils apportaient en offrande quelques moellons, des planches ou des solives qui étaient soigneusement rangés pour l’édification future des couvents.
Marciane avertit le chapelain qu’il pouvait célébrer librement ses offices dans la chapelle en attendant son départ pour Vienne. Les serviteurs retournèrent dans leurs familles. Parmi les gardes, Marciane fit un tri, en expulsa une partie avec interdiction de reparaître sur les terres de Giret et de Marcelly et intégra le reste à sa troupe. En effet, elle n’en avait pas encore fini avec les expéditions guerrières. Elle avait conquis Giret, mais il lui fallait maintenant se rendre maître de tout le comté et obtenir l’allégeance de ses nouveaux vassaux. Elle entendait bien ne pas se laisser déposséder de sa victoire. Elle commença par distribuer à ses troupes une coquette somme d’argent pour compenser le pillage qu’elle leur avait interdit. Ceci eut pour effet immédiat de doper leur envie de poursuivre une si fructueuse campagne où ils s’enrichissaient sans être molestés dans des batailles ! Les coffres bien garnis trouvés dans la chambre du comte avaient de quoi pourvoir à ces largesses… Elle laissa Bertrand et une partie de ses hommes à Giret, avec mission de tenir la région, et décida d’aller faire le tour de ses futurs vassaux avec le reste de la troupe. Bertrand ne protesta pas trop de la laisser partir seule, ayant pu apprécier ses qualités de chef de guerre. De toutes façons, elle y était résolue. Elle prit donc le départ, chevauchant en tête de sa compagnie avec Grégoire, sire de Fernaux, et Adam de Vault, un chevalier soldoier. Cadet d’une famille petitement dotée et n’ayant aucun revenu, il devait louer ses services. Grégoire était un homme courageux et dévoué. C’était aussi le premier à avoir préconisé d’assiéger Giret. Adam était plus jeune, avait un certain humour et de la prestance, et nourrissait l’ambition de finir ses jours en seigneur plutôt qu’en soldat de fortune.
Le premier but de leur tournée était la châtellenie de Mertay qui se trouvait sur les rives de la Magnie , peu avant qu’elle ne se jette dans le Rhône. Le domaine n’était pas grand, mais jouissait de confortables revenus grâce aux droits de péages. La maison forte était juchée sur une butte, entourée de profondes douves remplies d’eau alimentée par un canal de dérivation de la Magnie. Marciane se souvenait que le sieur de Mertay avait volontiers acquiescé, en son temps, aux propositions de l’abbé de Valbenoite qui l’avait trouvé accueillant et compréhensif. Dès son arrivée, elle se fit annoncer par un héraut qui demanda qu’on ouvre les portes au « nouveau seigneur de Giret ». Le sire de Mertay, légitimement étonné de la requête mais aussi de l’arrivée de cette troupe en armes, se présenta au sommet de la tour de guet :
- Le seigneur de Giret est le comte de Frémont dont je suis le vassal, je n’en connais point d’autre, s’étonna-t-il.
- Je suis Marciane de Marcelly, répondit-elle, et je me suis rendue maître de Giret après y avoir mis le siège, ayant été traîtreusement attaquée par Fulbert de Frémont sur mes terres. Il est mort ainsi que son fils et j’ai conquis ses terres de haute lutte.
- Vous avez pris le château ! s’écria le sire de Mertay incrédule.
- Je l’occupe et je vous somme de venir me rendre hommage à Giret, avec tous mes vassaux quand je vous y convoquerai.
- J’ai peine à vous croire, Dame. Mais si vous me donnez votre foi que vous ne tenterez pas de vous emparer de mon château par traîtrise, je vous en ouvrirai mes portes et vous y accueillerai, tout en vous assurant que je me rendrai à Giret et vous rendrai hommage au moment voulu.
- Voilà des paroles sages, Messire de Mertay. Je vous donne ma parole sur mon salut que rien ne sera tenté contre vous.
Le pont-levis s’abaissa et Marciane et sa troupe pénétrèrent dans la cour de la maison. Tandis que ses hommes stationneraient dans la cour, Marciane se vit prier de suivre le maître des lieux dans la salle, avec ses principaux lieutenants. La garnison n’était pas nombreuse. Les arrivants installèrent leurs tentes gardées par des sentinelles, Marciane leur ayant recommandé la plus grande vigilance. Il leur fut servi un repas de fortune, la maison n’ayant pu prévoir une si nombreuse assistance. Marciane raconta à son hôte pourquoi elle s’était résolue à entrer en guerre contre Fulbert de Frémont.
- J’ai souvent réprouvé les manières de mon suzerain, avoua son hôte, mais il n’a jamais écouté mes conseils qui l’irritaient fort. Je n’étais pas présent lorsqu’il vous retint prisonnière, mais on m’a raconté cette félonie. Votre fuite – qui n’a jamais pu être expliquée – avait laissé un souvenir cuisant !
- Le comte de Frémont était trop imbu de sa force brutale. Cette fois encore, il a été vaincu sans comprendre.
- J’ai beaucoup entendu parler de votre domaine de Marcelly, reprit le sire de Mertay en voyant qu’il n’obtiendrait pas plus d’explications. Vous l’avez remarquablement mis en valeur. Je me suis même laissé dire que l’itinéraire protégé le long de la Magnie était votre idée.
- C’est effectivement une œuvre menée de concert avec l’abbé de Valbenoite.
- Vous avez aussi confondu votre cousin qui voulait vous déposséder, n’est-ce pas ? Je vois, Dame, qu’il ne fait pas bon être votre ennemi ! Tout me porte à croire que vous avez bien eu raison du comte de Frémont. Je vous prêterai volontiers hommage et serai fier de servir une dame aussi vaillante que vous.
A la fin du repas, Marciane se retira néanmoins sous sa tente dressée dans la cour, en remerciant courtoisement son hôte qui voulait lui donner sa propre chambre. La dame de Mertay, modeste et effacée, n’était pas intervenue dans la conversation, mais elle avait écarquillé des yeux effarés en entendant évoquer les aventures d’une femme aussi entreprenante !
Ils s’en allèrent au petit matin pour gagner le château de Chaufray, la plus importante châtellenie du comté. Encouragés par l’accueil reçu à Mertay, les chevaliers bavardaient paisiblement tandis que les écuyers chargés des lances et des écus s’étaient groupés à l’arrière et plaisantaient entre eux. Les hommes s’étiraient en désordre, avec insouciance. Le soleil brillait dans un ciel serein, la journée promettait d’être chaude. Aux alentours, les champs blondissaient, les arbres verdoyaient sous la lumière et la Magnie ondoyait paresseusement, bleuissant sur son lit de sable… Seule Marciane était préoccupée et scrutait le chemin sous les ramures, oreille tendue, sens en alerte. Il lui semblait percevoir une menace cachée sous l’apparence paisible de la nature printanière.
- Faisons-nous précéder d’une avant-garde, dit-elle brusquement à Grégoire de Fernaux, protégeons mieux nos arrières et regroupons-nous. Nous sommes pour lors beaucoup trop vulnérables.
- C’est chose facile, mais est-ce bien utile ? Le pays est si calme !
- Justement ! Ne nous endormons pas dans une tranquillité rassurante qui peut être trompeuse. Et que les écuyers suivent leur maître au lieu de musarder ! Il serait même judicieux qu’une partie de nos forces surveille les alentours en passant par ces collines qui surplombent la route. Ne confondons pas promenade et tournée militaire.
Tous s’arrêtèrent pour répartir la troupe selon les désirs de Marciane et devinrent plus attentifs et circonspects. Les oiseaux qui pépiaient gaiement semblaient se moquer de leurs précautions et les chevaliers n’étaient pas loin de penser qu’une femme restait toujours bien timorée. Lorsqu’ils s’enfoncèrent dans un bois touffu, la lumière filtrée par les épais feuillages s’assombrit et même le chant des oiseaux s’éteignit. Marciane, sensible à ce soudain silence, allait en avertir Grégoire quand s’élevèrent brusquement les bruits caractéristiques d’un affrontement : choc d’armes, galopade de chevaux, cris des combattants. Dans une clairière, l’avant-garde était attaquée par un fort parti armé qui, croyant surprendre un groupe isolé, se déployait pour l’anéantir. Immédiatement, les écuyers passèrent lances et écus aux chevaliers qui s’élancèrent, suivis de près par les hommes d’armes. La troupe disposée sur les côtés rallia aussi les combattants et encercla le parti adverse. Marciane avait déjà désarçonné un assaillant, tandis qu’un autre gisait, ensanglanté dans la poussière du chemin. Se voyant encerclés, les attaquants baissèrent leurs armes et s’immobilisèrent.
- Faites vous connaître ! ordonna Marciane en s’avançant.
- Ces hommes se battent sous ma bannière. Je suis le sire de Chaufray et je viens en aide à mon seigneur, le comte de Frémont, qui m’a fait mander pour le soutenir contre l’attaque de Marcelly.
- Pourquoi nous avez-vous attaqué ?
- J’ai reconnu la bannière de Marcelly.
- Je suis Marciane de Marcelly. Le comte de Frémont et son fils sont morts et j’ai pris possession de Giret et de ses terres. Votre combat n’a plus lieu d’être, Messire. Vous êtes mes prisonniers.
- Ce n’est pas possible ! Vous n’avez pu vous emparer de Giret !
- Vous le constaterez vous-même. Nous vous y emmenons si vous nous donnez votre parole de ne pas tenter de vous enfuir.
- J’accepte de vous suivre sans rien tenter jusqu’à Giret mais, pour la suite, si vous nous avez trompés, il en sera autrement.
L’échauffourée avait coûté la vie à un des assaillants, quelques autres étaient blessés. Dans la troupe de Marciane, seul un chevalier soldoier avait été atteint par un coup de lance sur son haubert qui l’avait contusionné. Les chevaliers furent désarmés ainsi que les hommes de troupes qui eurent le droit de regagner, avec leur mort et leurs blessés, le château de leurs maîtres emmenés en otages.
Ils prirent le chemin du retour, sans omettre d’adopter les mêmes prudentes dispositions qui leur avaient été si utiles. Plus personne ne songeait à se plaindre de si sages précautions ! Les lieutenants de Marciane se félicitaient en leur for intérieur d’avoir un chef de guerre aussi avisé, et le fait que ce chef fût une femme les laissaient pantois ! Marciane se demandait comment le sire de Chaufray avait pu être averti par son suzerain… Il serait temps de le lui demander une fois rendus à Giret mais, pour l’heure, personne ne fit de commentaires devant les prisonniers. Le soir, il fallut camper près d’un hameau. Marciane envoya ses hommes s’approvisionner en pain, lait et jambons, contre bon argent, ce qui ravit les paysans. Ils arrivèrent le lendemain en vue de Giret. Un peu goguenard, le sire de Chaufray regarda l’imposant château indemne de tout dommage mais il rengaina sa morgue lorsque le pont-levis s’abaissa docilement pour livrer passage à la troupe et que Marciane fut respectueusement saluée par la garde de la porte. Bertrand se précipita à leur rencontre. Rassuré de voir sa suzeraine indemne, il examina avec surprise les prisonniers et ordonna de les mener dans une tour où leur seraient portés un cuveau et un repas. Puis il suivit Marciane dans la salle où elle raconta son passage à Mertay et l’escarmouche sur le chemin de Chaufray.
- Vous vous êtes conduite en guerrier chevronné, Dame. J’en connais même peu qui auraient été aussi avisés ! Combien de combats sont perdus par désorganisation et insouciance !
- Je te remercie. Cette rencontre démontre cependant que Fulbert a pu faire passer des messages à ses vassaux.
- J’en ai eu la preuve ici même, hier, quand le sire d’Etrevy s’est présenté avec sa compagnie d’une quinzaine d’hommes. Je les ai laissé entrer… Il se félicitait déjà que notre siège ait été si promptement levé quand, la porte passée, lui et ses hommes se sont trouvés appréhendés et désarmés, à leur grand ahurissement. Je les ai tous gardés prisonniers, sauf un homme envoyé avertir le château d’avoir à se rendre à la première sommation.
- Il nous reste à les interroger pour savoir comment ils ont été avertis.
- Le sire d’Etrevy n’a rien voulu dire. C’est un rustre, fort en gueule et borné. Il n’a pas encore compris la situation et semble attendre le retour en force du comte de Frémont !
- Je crois me souvenir de l’avoir vu à Giret lors du repas précédant ma fuite, une brute avinée, digne émule de son ex-maître.. Nous allons d’abord interroger Guilhem de Chaufray, peut-être se montrera-t-il plus disert.
- Nous aimerions d’abord savoir, Messire, dit Marciane lorsque l’homme parut, si vous êtes désormais bien convaincu de notre victoire et de la mort de votre ancien suzerain, Fulbert de Frémont et de son héritier, Gontrand.
- Quant à votre victoire, Dame, aucun doute n’est permis et je la reconnais volontiers. Mais rien encore ne m’a assuré de la mort de mon suzerain qui seule me délivrerait de mon serment d’allégeance.
- Vous mettez en doute la parole de dame Marciane ! tonna Bertrand furieux.
- Tout doux, Bertrand, ses scrupules envers un vaincu honorent le sire de Chaufray. Vous serait-il loisible, Messire, de croire en la parole du chapelain du château qui réside toujours dans ces murs ?
- Certes, son témoignage me conviendra.
Mandé, le chapelain arriva arborant un air lugubre et un peu égaré. « Interrogez-le vous-même messire » proposa Marciane.
- J’aimerais connaître le sort du comte de Frémont et de son fils, si vous êtes en mesure de me renseigner, je vous en serai reconnaissant.
- J’ai assisté comme témoin à une scène horrible qui me poursuit comme un terrible remord car je n’ai rien osé tenter pour m’y opposer, mon fils. J’ai vu le comte, ivre et furieux que son fils propose de se rendre, l’étendre raide mort en le pourfendant de son épée… pour être ensuite lui-même tué d’un coup de chenet par le capitaine de ses gardes, Godebert.
Le sire de Chaufray en resta sans voix. Le chapelain accablé se mit à pleurer.
- Vous pouvez vous retirer, mon père, tâchez de retrouver la paix dans la prière, dit Marciane doucement.
- Je suis atterré, dit le prisonnier, c’est une fin bien laide. Je regrette de ne pas l’avoir connue et de vous avoir attaqués, c’était fort inutile.
- Comment avez vous été averti du siège de Giret ?
- Le comte avait réussi à faire sortir un garde, descendu par une corde le long des remparts. Il avait mission de rassembler une troupe pour vous prendre à revers. Nous devions nous rassembler à un endroit convenu et attaquer dès que nous serions suffisamment nombreux. A ce moment, la garnison aurait fait une sortie. Vous auriez été pris entre deux lignes et anéantis.
- Cela n’est pas prouvé. Mais il se trouve que ce plan n’a plus de sens. Quelle est votre position pour lors ?
- Je suis toujours vassal de Giret et vous en êtes le maître. Je vous ferai serment d’allégeance, Dame, et mes vassaux feront de même.
- Vous êtes loyal. Vous rentrerez chez vous quand vous aurez prêté serment.
Marciane voulut ensuite entendre le sire d’Etrevy. C’était un homme poilu, trapu et ramassé comme un sanglier, qui arriva en arborant un ait buté.
- Je pense que vous avez pu constater Messire, que je suis bien maître de Giret. Vous devez savoir aussi que Fulbert de Frémont et son fils ont été occis.
- C’est une menterie ! Le comte va reparaître et vous chasser de ses terres.
- Voulez-vous que le chapelain vous conte la façon dont le comte est mort ?
- Jamais je ne croirai un mot de ce que dira ce pantin !
- Vous refusez donc de me prêter allégeance ?
- Moi ! Prêter allégeance à une femelle ? Jamais ! Plutôt mourir !
Devant l’outrage, Bertrand bondit blanc de rage, prêt à assommer l’insulteur.
- Non, Bertrand, inutile intervint Marciane, hautaine. Ne vous colletez pas avec ce pourceau qui fait honte à la chevalerie.
- Il n’est même pas chevalier !
- C’est heureux ! Vous irez donc prendre possession, en mon nom, de son fief que je lui retire. Je déciderai de son sort plus tard.
- Mes fils savent se battre et, vous allez voir, ils vous tailleront en pièces. Vous ne prendrez jamais le château d’Etrevy !
- Nous les forcerons dans leur bauge, répliqua dédaigneusement Bertrand.
- Vous allez reprendre la tournée des châtellenies vassales, Bertrand, dit Marciane une fois que le triste sire d’Etrevy, toujours écumant, ait été ramené dans sa cellule. Il vous suffira de vous présenter devant chacune d’elle et de demander que leur possesseur vous accompagne jusqu’à Giret de leur plein gré pour me rendre hommage. En cas de refus, leur château sera pris de haute lutte et ils seront dépossédés de leurs fiefs. En ce qui concerne Etrevy, je pense que le choix est connu d’avance à en croire son propriétaire.
- Enfin, Dame, vous me laissez l’occasion de vous servir ! s’exclama Bertrand. Vous n’aurez pas à le regretter.
- Nous allons décider ensemble du trajet de votre tournée. Il se peut que vous vous heurtiez à des partisans de Fulbert de Frémont qui ignorent encore sa défaite, prenez-y garde. Nous ne devons pas subir le moindre revers ! Je veux une victoire éclatante. Il sera temps alors de faire entériner mes droits auprès de l’archevêché de Lyon. J’ai envoyé chercher mes clercs, nous allons étudier les chartes et les inventaires de Giret pour déterminer son statut.
Tandis que Bertrand préparait son expédition, Marciane entreprit de transformer Giret. Dans la grande salle qui lui faisait horreur, elle fit enlever les blasons et les peaux qui tapissaient les murs : mitées, poussiéreuses, elles abritaient aussi des colonies de cafards ! Tout fut nettoyé à grande eau. Elle fit venir maçons et peintres, et leur demanda d’enduire les murs et de les orner de fresques représentant des scènes de chasse en forêt. Le plafond fut également brossé, les poutres repeintes de couleurs vives et les fenêtres garnis de petits carreaux jaunes. Lors de son court séjour, elle avait remarqué combien les cheminées refoulaient. Elle les fit donc ramoner et demanda aussi de percer une arrivée d’air dans les conduits, ce qu’elle savait fort efficace pour augmenter le tirage. De plus, leurs faîtes furent garnies d’un chapeau de fer mobile qui pouvait tourner selon le vent. Il y eut quelques discrets sourires lorsqu’on vit les cheminées « garnies d’un heaume »… mais le résultat fut concluant : elles ne fumaient plus ! Les dressoirs encastrés dans les murs furent grattés et cirés, l’argenterie astiquée et rangée au milieu de grands bouquets de fleurs, les bancs recouverts de coussins de velours cramoisi, le sol brossé et garni chaque jour d’herbe fraîche. Enfin, la pièce sinistre et barbare se trouva transformée en une salle chaude et confortable où il faisait bon se retrouver.
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07:00 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



