25.08.2007
chapitre 16 - fin
- Nous avons eu une triste journée, c’est l’hiver qui s’annonce ! dit Erembert en frottant ses mains encore rougies par le froid, après l’avoir saluée un peu obséquieusement. Heureusement que vous avez là de quoi lire pour passer le temps : notre librairie est bien attrayante, n’est-ce pas ?
- J’en étais pour lors à l’examen des comptes, répondit sèchement Marciane, et je vous attendais afin que vous me donniez certains éclaircissements.
- La lecture de ces documents n’est pas aisée pour un profane, remarqua l’autre d’un ton pontifiant, mais je peux vous fournir toutes les explications que vous désirez. Tout est bien tenu, je vous le garantis, selon les directives de dame Thieberge qui suivait de près la tenue des comptes.
- C’est aussi mon habitude ! Que signifie ceci ? dit-elle en pointant du doigt.
- C’étaient des achats de notre dame, je ne demandais pas de justifications !
- Vous ignorez également où ont été effectués ces travaux ?
- Mais de quels travaux parlez-vous ?
- De ceux-là, dit-elle en pointant toujours les lignes qui l’avaient intriguée.
- Ce sont des commandes personnelles de dame Thieberge, bredouilla l’intendant. Je ne pourrais vous en dire plus, je n’étais pas au courant…
- Bien ! N’en parlons plus puisque vous ne savez rien. J’irai donc voir dame Thieberge qui semble être la seule à pouvoir me renseigner.
- Mais elle est cloîtrée, on ne peut l’approcher !
- Certes messire Joceran aurait du mal à se faire admettre au couvent ! Mais je suis une femme, elle pourra donc me recevoir, il n’y aura aucun problème. La question est suffisamment importante pour que mériter le déplacement.
Erembert présentait une mine pâle et défaite. Une goutte de sueur coula lentement de son front sur sa joue, sans qu’il y prenne garde.
- Vous pouvez disposer. Je n’ai plus rien à vous demander.
Il s’en alla, la mine butée, la tête basse, en oubliant de saluer et il se cogna même à la porte en sortant. Marciane fit aussitôt appeler Giraud, le capitaine de la garde, et lui demanda qui avait accompagné l’intendant dans sa tournée.
- Notre intendant n’est pas compliqué et il ne veut déranger personne. Il part souvent seul avec ses deux neveux. Ce sont de forts gaillards, il faut le reconnaître, qui lui forment une bonne escorte !
- Ils sont donc présents au château puisque Erembert est de retour ?
- Non, ils sont retournés en ville après l’avoir reconduit jusqu’ici. Ils habitent une maisonnette près des halles.
- Vous allez faire porter d’urgence cette missive aux échevins !
Et, après y avoir tracé quelques lignes, elle lui tendit la feuille qu’elle avait pliée en y apposant son sceau…
En regagnant la salle, elle attendit le résultat de ses ordres. Il n’y avait pas grand monde dans la pièce à cette heure : deux écuyers jouaient aux dés tandis qu’un chevalier, nommé Aubert, renfrogné de ne pas avoir suivi l’expédition punitive contre les Italiens, regardait mélancoliquement le feu flamber.
- Le bourg d’Osians est-il très éloigné ? lui demanda Marciane.
- On peut l’atteindre, en allant vite, en quelques heures de chevauchée. Messire Joceran ne sera pas de retour ce soir, naturellement. Les voleurs seront faciles à pister car la neige doit déjà tenir, mais s’ils ont pris beaucoup d’avance, ce sera long de les débusquer. Ils sont malins, ces bandits, ils essaieront de se cacher et d’effacer leurs traces. J’avais bien dit à messire Joceran que je connaissais l’endroit et que je lui serais utile, mais il a voulu que je reste ici !
- Pour assurer ma sécurité ? demanda-t-elle en souriant de sa rancœur.
- C’est normal qu’il prenne soin de vous, dame, reconnut Aubert, résigné. Une femme, c’est craintif. Oh ! Je sais bien que pour vous, le cas est différent, ajouta-t-il soudain en se souvenant qu’elle avait à son actif des faits de guerre glorieux. Vous avez remporté un château de haute lutte, à ce qu’on m’a dit ?
- Oui, une belle forteresse ! J’y ai gagné un comté.
- Et vous vous êtes battue ? dit-il en la regardant curieusement.
- Il m’est arrivé de le faire. J’avais appris le maniement des armes avec mon frère. C’est un apprentissage utile.
- Oui, bien sûr, répondit-il un peu interloqué.
- Mais naturellement, je sais aussi filer, broder et coudre…
- Ah !
- Et j’ai aussi fait pendre ceux qui se sont cru capables de me voler…
- Ah !
Il la regardait de plus en plus intrigué. Elle était assise, le dos bien droit, ses mains fines posées sur le velours de sa cotte, des nattes épaisses s’échappant de son bonnet où s’entrelaçaient des bandes de tissus multicolores. Elle était belle et digne, semblable à toutes les femmes qui ne quittent pas l’abri de leur demeure et vivent modestement à l’ombre de leur père ou de leur mari. Ses exploits étaient-ils bien réels ou relevaient-ils d’un conte ? Il n’aurait su le dire. Le garde envoyé porter sa lettre revint alors, chargé d’un message des échevins :
- Selon vos ordres, les neveux de l’intendant ont été arrêtés et mis sous bonne garde. La maison est barricadée et surveillée, personne ne peut y accéder.
- Tenez, chevalier, puisque vous avez l’air de vous ennuyer si fort, voudriez-vous vous charger d’une mission ?
- Je suis à vos ordres, dame, dit-il aussitôt en se levant.
- Retrouvez donc l’intendant Erembert. Il a du, si je ne me trompe, quitter en hâte le château mais il ne peut plus trouver refuge chez ses neveux. Ramenez-le moi mort ou vif. Je ne veux pas qu’il s’échappe !
Le chevalier sortit aussitôt. Il commençait à croire que la réputation de sa dame n’était pas usurpée, tout en se demandant ce qu’Erembert avait pu faire ! Il revint tard dans la nuit. Marciane siégeait toujours dans la salle, en compagnie de dame Catherine, navrée de la voir ainsi veiller, mais des écuyers plutôt fatigués qui attendaient que la salle se libère pour faire dresser leurs lits.
- Je vous ramène Erembert, mort. Les loups commençaient à le dévorer lorsque je l’ai retrouvé. Il a pris son cheval à l’écurie et s’en est allé à la ville. Lorsqu’il a trouvé la maison surveillée, il a pris la fuite. Les gardes, qui n’avaient pas d’ordres, l’ont laissé partir. Il devait avoir peur ou être pressé. Il a galopé comme un fou, ses traces en témoignent. Il s’est certainement fait désarçonner car je l’ai retrouvé dans un fossé, la jambe cassée… Pauvre homme ! Les loups s’en repaissaient ont du commencer à le dévorer vivant ! Je n’ai pas récupéré son cheval qui avait pris la fuite.
- Triste fin ! Mais il a signé sa culpabilité. Vous veillerez à ce que ses neveux soient ramenés au château demain.
Ses ordres furent fidèlement exécutés et les prisonniers transférés dès le matin. Marciane ne voulut pas les interroger en l’absence de Joceran.
Ce ne fut que le lendemain que Joceran rentra à Legnan. Ils avaient tué quatre des pillards et ramené les autres, prisonniers. Si aucun ne leur avait échappé, un garde était mort des suites de la blessure que lui avait infligée un bandit qu’il voulait maîtriser. Les trois prisonniers seraient donc pendus haut et court.
- Ils ont mis à mal le meunier, sa femme et les enfants pour leur faire avouer où ils cachaient leurs économies. Une telle tuerie pour une bourse de deniers et des sacs de farine ! C’est pitié, vraiment !
- Je suis heureuse que vous ayez pris ces misérables. Justice sera rendue et on saura ainsi qu’on n’échappe pas au châtiment sur vos terres ! J’ai aussi à vous entretenir d’une triste affaire qui s’est déroulée céans pendant votre absence.
Marciane fit alors le récit de sa découverte d’une anomalie dans les comptes, de la dérobade d’Erembert, de sa fuite et enfin de sa mort sordide.
- Vous avez réagi promptement et je vous félicite de votre perspicacité. Mais que cache cette affaire ? Ma belle-mère n’a jamais fait l’acquisition d’une nouvelle demeure que je sache, la nouvelle n’en serait pas restée secrète ! Maintenant que l’intendant est mort, comment savoir ce qui s’est passé ? Avez-vous l’intention d’aller vous renseigner auprès de dame Thieberge ?
- Certes pas, si nous pouvons l’éviter ! Ce serait humiliant d’avoir besoin de ses lumières ! Il nous reste à interroger les neveux qui sont emprisonnés ici, sans même savoir ce qu’il est advenu de leur oncle.
Les prisonniers furent amenés, deux grands gaillards bien vêtus, l’air bovin, absolument ahuris de ce qui leur arrivait. Joceran fit signe à Marciane qu’il allait les interroger.
- Votre oncle est fort mécontent de vous. Il vous a accusé de vol ! Il demande que vous soyez jugés et lourdement condamnés.
- Mais jamais nous ne l’avons trompé ! C’est une erreur ! Nous le jurons !
- Bien, c’est peut-être vrai. Allons ensemble le retrouver là où vous savez.
- Mais nous ne devons y aller qu’avec lui et n’en parler à personne !
- Bon, n’en parlons plus, vous allez donc être jugés sur-le-champ.
- Non, pitié, allons ensemble le retrouver aux Salins, nous nous expliquerons.
- La route est trop longue ! grimaça Joceran, Oublions cette idée !
- Par Valgaude, Pont-en-Vérans et Saint-Nazaire, Messire, il ne faut qu’une journée à peine ! Nous vous y mènerons !
- Nous verrons plus tard. Ramenez-les dans leur cellule ! ordonna-t-il.
Ils partirent en gémissant, plus traînés qu’emmenés par les gardes qui ne les aimaient guère car ils les avaient jusqu’ici regardés de haut.
- Connaissez-vous les Salins, Joceran ? demanda Marciane, intriguée.
- Bien sûr ! Comme le nom l’indique, on y trouve une mine de sel qui, selon mes souvenirs, appartient à la famille des Challand. Lorsque les deux frères sont partis à la croisade, ils l’ont hypothéquée pour payer leur équipement.
- Une mine de sel est pourtant une vraie mine d’or. Elle aurait du leur permettre d’engager ces frais sans aucun problème.
- Je ne peux vous en dire plus. Ma belle-mère l’a peut-être rachetée… Il nous faut y aller d’urgence pour voir sur place de ce qu’il en est.
- Naturellement. Mais je ne vous ai pas encore dit combien j’ai admiré votre ruse pour interroger ces benêts. Je ne vous savais pas si retors mon ami !
- C’est sans doute l’adversité qui m’a appris à le devenir.
- Et si nous allions auparavant perquisitionner la maison des neveux ?
- C’est juste, il pourrait s’y trouver des réponses à nos questions. Retirons-nous maintenant, car nous aurons demain une journée chargée.
- Et vous venez déjà de connaître une poursuite mouvementée !
- N’en parlons même pas, Marciane. Je rentre d’une expédition punitive contre quelques misérables dont auraient pu se charger mes sergents tandis que vous avez découvert seule une affaire d’importance que j’aurais probablement toujours ignorée sans votre intervention. Je me sens bien futile !
- Pourquoi vouloir vous rabaisser, Joceran ? Vous avez apporté la preuve à vos gens que vous preniez à cœur leurs malheurs et que vous étiez là pour les défendre et les venger. Envoyer juste quelques sergents les aurait convaincus qu’ils n’avaient aucune importance à vos yeux. C’eût été une erreur – une faute même – car il faut mériter le dévouement de ses vassaux.
- Je vous remercie. Vous savez trouver les mots justes pour me réconforter.
- Non, pour ne pas vous laisser vous déprécier sans raison serait plus juste ! Vous seriez-vous laissé impressionner par l’image que vous donnait votre frère ? Ayez conscience de votre valeur et vivez sans remords la vie que vous aimez ! Elle est conforme à ce que doit être celle d’un suzerain responsable.
- Ma douce amie, mais que ferais-je sans vous ?
- Par bonheur, nous nous complétons et nous nous aimons aussi. Soyons heureux sans arrière-pensée !
Isolés du reste du monde sous les courtines de leur lit, ils s’endormirent, serrés l’un contre l’autre, unis dans la certitude apaisée de se sentir indispensables l’un à l’autre. Marciane aimait ces instants de plénitude avant de s’enfoncer dans le sommeil : ils lui faisaient oublier ses doutes sur sa féminité et sa solitude passée.
Le chevalier Ambert avait ramené un lourd trousseau de clés trouvé dans les vêtements lacérés de l’intendant. Marciane s’en munit avant d’aller, avec Joceran, inspecter la maison suspecte. Ils pénétrèrent au rez-de-chaussée, dans la cuisine garnie d’une cheminée auprès de laquelle pendaient les ustensiles habituels : pelle, louche, chaudron, marmite, broche. Sur une étagère étaient rangés quelques cruches et des gobelets, tandis que des bancs et un coffre garni de bois étaient alignés contre le mur. C’était une pièce banale, sans mystère et sans secrets. Un escalier de bois, assez raide, montait à l’étage, divisé en deux chambres. Ils ne s’attardèrent pas dans la première, occupée par deux paillasses et des crochets où pendaient quelques hardes. Mais la seconde était fermée par un cadenas dont ils trouvèrent la clé dans le trousseau d’Erembert. Elle était plus confortable : le lit était garni d’un matelas et d’un édredon. Il s’y trouvait plusieurs coffres contenant du linge et des habits. Mais de documents, point.
- Cette chambre était certainement celle d’Erembert. Il est donc fort étonnant qu’il ne s’y trouve aucun document ! Un intendant a trop l’habitude d’écrire, de noter, et il doit bien garder chez lui des manuscrits !
Marciane examina donc les murs, la chaufferette – qui devait contenir des braises pour réchauffer la chambre car il s’y trouvait encore des cendres – fouilla soigneusement le lit, mais en vain. Elle commençait à avoir l’habitude des cachettes et ne se décourageait pas encore.
- Il était trop prudent, nous ne trouverons rien ici, lui dit Joceran dépité.
- Voyez cet espace, entre le lit et le mur, le plancher me paraît éraflé !
- C’est exact, répondit Joceran et, en saisissant une sorte de lame de fer posée dans la chaufferette, il tenta de l’insérer entre deux lames de plancher. La latte de bois se souleva enfin, découvrant une cache profonde garnie de deux coffrets de fer soigneusement fermés. De nouveau, ils eurent à choisir dans le trousseau les clés qui ouvraient les cassettes. La plus petite contenait un seul document, un acte de vente concernant le bourg de Salins et ses terres attenantes attribués « au porteur de la charte » pour la somme de mille livres ; La seconde était remplie de deniers et de lingots d’argent !
- Voilà qui est bien étrange ! Un acte de vente au porteur et une fortune cachés dans la chambre d’Erembert ! Il a donc bien voulu s’approprier Salins !
- A moins qu’il n’ait agi sur l’ordre de dame Thieberge qui voulait garder secrète cette source de revenus, dit Marciane songeuse. Quand Ambert l’a rejoint, il était sur la route de Villard-le-Dôme, et le couvent dans lequel s’est retirée votre belle-mère se trouve justement dans cette direction…
- Il reste ce document, lisez-le donc ! C’est une charte de dame Thieberge qui affranchit son serf Erembert, sa famille et toute sa descendance !
- Erembert était donc bien son homme et Dame Thieberge a fait un vœu de pauvreté très partiel, semble-t-il. Mais à quoi destinait-elle les revenus de cette mine ? Elle vous appartient cependant sans conteste puisqu’elle a été acquise avec les revenus du domaine !
- Et l’argent représente sans doute les revenus de l’exploitation de la mine.
- C’est probable... Il nous faut maintenant aller à Salins, munis de cet étrange titre de propriété, pour nous rendre compte sur place de la situation.
Par prudence, ils décidèrent de s’y rendre à la tête d’une troupe importante et bien armée. Se conformant aux indications des neveux d’Erembert, ils passèrent par Valgaude, Pont-en-Vérans et Saint-Nazaire. Le temps était gris et froid, les nuages noirs défilaient dans un ciel bas, bousculés par un vent glacé qui s’infiltrait traîtreusement sous les capes fourrées des voyageurs alourdies par l’humidité. Mais Marciane avait tellement hâte d’arriver dans la ville du sel qu’elle se moquait de l’inconfort du trajet, du froid et de la fatigue. Après avoir passé un péage sur le pont de Touvent, ils parvinrent dans la soirée en vue de Salins, petite ville bâtie tout en longueur dans l’étroite vallée de la Fougueuse , à l’abri de solides remparts renforcés de tours. Les portes étaient déjà fermées. Le guichetier ne voulut naturellement pas ouvrir à cette troupe armée qu’il trouvait fort inquiétant, mais Joceran le somma d’aller quérir le commandant de la place. Celui-ci arriva enfin, hautain et soupçonneux.
- Cette cité n’a pas à vous accueillir, messire, et je suis au regret de vous demander de passer votre chemin.
- Voici la charte qui me reconnaît seul propriétaire de ces lieux. Je vous somme donc d’ouvrir ces portes, répondit Joceran en montrant le document.
- Mais comment se fait-il… bredouilla le capitaine.
- Il se fait que je suis le maître ! Vous ne pouvez que le reconnaître, non ? Vous deviez bien vous douter qu’Erembert n’était pas le réel propriétaire ?
- Ouvrez les portes ! dit l’autre, dompté.
Une fois entré avec sa suite, Joceran ordonna au capitaine de les mener à la maison seigneuriale, ce qui fut fait. Accotée aux remparts, elle se trouvait dotée de deux fortes tourelles qui en protégeaient l’entrée. L’intérieur, à peu près vide, prouvait que la demeure était inoccupée depuis longtemps. Toujours très sec, Joceran ordonna que l’on amène de quoi dîner ainsi que la literie nécessaire à sa femme et lui-même dans une pièce de l’étage. Leur escorte camperait au rez-de-chaussée.
- Trouvez-vous de bon matin prêt à nous escorter à la mine, dit enfin Joceran lorsque le capitaine fut de retour avec victuailles et matériel de couchage.
Au premier, se trouvait une chambre aménagée, meublée sommairement mais pourvue d’une cheminée garnie de bois – sans doute celle qu’Erembert occupait lors de ses séjours aux Salins… Marciane et Joceran s’y installèrent pour la nuit. Ils furent matinaux et descendirent dès l’aube, retrouvant le capitaine qui les attendait, penaud, entouré de l’escorte rendue fort acerbe par le repas de fortune de la veille et la nuit glaciale qui avait suivi.
- Partons ! ordonna Joceran, sans tenir compte des humeurs chagrines.
- Il y a deux mines, Messire, comme vous devez le savoir. L’ancienne n’est guère productive et il fallait l’inonder pour en retirer le sel restant. Elle a été abandonnée pour le nouveau filon que l’on peut exploiter à ciel ouvert.
- Cette découverte a été la bienvenue… remarqua Joceran.
- Certes ! Car l’ancienne exploitation touchait à sa fin et ne rapportait plus guère. Mais dame Thieberge avait remarqué des remontées de sel sur les murs d’une maison. Elle a demandé qu’elle soit démolie et, dès qu’on a creusé sous son emplacement, on a découvert la nouvelle mine. Vous allez constater que maintenant on en sort des quantités de sel sans efforts !
Arrivés à la mine, ils virent qu’un contremaître s’affairait déjà à diriger les équipes de manouvriers dans les veines blanchâtres qui affleuraient.
- Comme vous le voyez Messire, il suffit de piocher pour retirer un sel quasiment pur. Il est ensuite entassé dans des sacs qui sont rangés dans cette resserre, prêts à être expédiés. Nos acheteurs viennent s’approvisionner tous les lundis. Le prix a été fixé pour l’année.
- Où rangez-vous le produit des ventes ?
- Dans un coffre de la maison commune, soigneusement gardé.
- Comment est-il distribué ensuite ?
- Maître Erembert avait droit à un petit pourcentage. Le reste était remis par parts égales aux seigneurs qui se présentaient avec le code convenu.
- Dorénavant, tout sera changé ! Mon escorte viendra chaque mardi prendre livraison du montant des ventes selon les règles que je vais vous indiquer.
- Que dirai-je à Messires de Touvent, de Charnay et de Monteil ?
- Que leur rôle est fini ! Et que vous n’aurez plus rien à leur remettre.
- Vous allez maintenant nous montrer les comptes de l’exploitation, demanda Marciane, je tiens à les examiner.
Il n’y avait rien à reprocher à la gestion du contremaître, précise et rigoureuse. Les bénéfices de l’exploitation étaient considérables, même une fois défalquées les dépenses consistant en la défense de la ville – pourvue d’une bonne garde – et les frais de main d’œuvre. Joceran se fit remettre ce qui était dans les coffres.
- Je me demande, s’interrogea Joceran, une fois seul avec sa femme, à quoi pouvaient bien servir les fonds considérables que ces seigneurs emportaient ?
- Qui sont-ils ? Les connaissez-vous ?
- Il nous faudra le vérifier à Legnan. Je pense qu’ils vivent sur le domaine reconnu comme douaire par mon père à son épouse en contrat de mariage. Nous pouvons rentrer chez nous, ma mie. J’ai donné les consignes nécessaires au contremaître et au capitaine des gardes. Ils appliqueront mes ordres. Il serait d’ailleurs bien trop dangereux pour eux de ne pas le faire !
- Maintenant que nous avons découvert les Salins et ses manigances, il serait opportun que je rencontre dame Thieberge. J’aimerais m’expliquer avec elle, l’informer que vous avez repris le contrôle de ce qui vous appartient et la prier de ne plus interférer dans les affaires de ce monde qu’elle a quitté.
- Sans doute avez-vous raison… Vous êtes de taille à vous mesurer avec elle !
De retour à Legnan, Marciane vérifia dans les archives la charte de mariage entre le comte Eudes et dame Thieberge. Il lui avait effectivement reconnu en douaire un domaine important comprenant les châtellenies de Touvent, Charnay et Monteil, terres qui jouxtaient d’un côté la ville de Salins. D’ailleurs, la route d’accès à la ville empruntait même un pont situé sur le fief du sire de Touvent.
- Il nous faudra construire d’urgence un autre pont ! fit remarquer Marciane à son époux. Je ne vois pas le sire de Touvent accorder un conduit aux marchands venus s’approvisionner en sel, ni leur promettre protection sans contrepartie désavantageuse pour nous, puisqu’il est mis en dehors du circuit.
- Je m’en occupe sans tarder, promit Joceran. Je peux faire face à des projets de toutes sortes et je ne vais pas m’en priver !
- Maintenant que tout est clair, je peux me rendre au monastère de Ste-Croix à Villars-le Dôme.
Fort heureusement, Marciane ne connaissait plus ces malaises qui l’avaient tant perturbée au début de sa grossesse, mais elle préféra se déplacer en voiture pour ne pas choquer, par sa tenue de cavalière, les moniales. Derrière ses murs de clôture d’où n’émergeait que le clocher massif de la chapelle, le monastère avait un aspect sévère. Lorsque la jeune femme toqua à la lourde porte de bois, le guichet fut ouvert par une sœur tourière aux yeux inquisiteurs.
- Je suis dame Marciane, épouse du comte Joceran. Je demande à m’entretenir avec dame Thieberge.
- Je vais voir si elle peut vous recevoir… Veuillez attendre ici, je vous prie.
L’attente s’éternisa. La pièce où Marciane avait été introduite était nue et vide à part un banc sur lequel elle prit place et un grand crucifix de bois qui tranchait sur la pierre brute du mur. Un léger bruit de pas se fit entendre, la porte de communication avec le reste du bâtiment s’ouvrit sur la sœur tourière qui, en silence, lui fit signe de la suivre. Elles parcoururent un long couloir sombre au bout duquel son accompagnatrice ouvrit la porte d’une pièce éclairée par une fenêtre à meneaux. Derrière une table, se tenait debout une femme très grande, revêtue d’une longue robe blanche et d’un manteau drapé, la tête couverte d’un voile qui entourait son visage avant de retomber sur le côté. Des yeux extraordinairement pâles, dominateurs et glacés, la toisaient fixement.
- Il faut que l’affaire soit d’importance pour que vous veniez troubler la paix de ce couvent plongé dans l’affliction par la mort de notre supérieure.
- Je ne sais si vous jugerez mes raisons suffisantes. Il m’est apparu cependant qu’il était plus courtois de vous mettre au courant de notre prise de possession de la mine de Salins, dont l’existence avait été soigneusement dissimulée à mon époux. Naturellement, la propriété de cette ville acquise grâce aux revenus de Legnan ne saurait lui être contestée. Mais si vous escomptiez encore jouir de ses revenus, il n’y faut plus compter.
Les yeux impérieux parurent s’animer et Marciane s’attendit à une explosion de colère. Mais aussitôt les paupières retombèrent, voilant le regard qui flamboyait, et Mère Thieberge reprit son air impassible.
- J’ai fait vœu de pauvreté et ne prétends à rien. Ce n’est donc pas moi que vous avez lésée en vous appropriant Salins, mais l’Eglise car j’ai fait don de mon douaire et de mes revenus à mon couvent. Je ne possède plus rien ! Mais le monastère de Sainte Croix a besoin de ces ressources ! Nous avons ici une maladrerie et une école pour lesquelles cet argent dont vous vous êtes emparés pour des buts futiles est indispensable.
- Vous ne pouvez disposer, ni donner, ce qui ne vous appartient pas !
- Restons-en là, je ne m’abaisserai pas à me justifier.
- Votre mère supérieure n’étant plus, votre communauté ne va-t-elle pas choisir une nouvelle abbesse ? demanda Marciane insidieusement, car elle avait trouvé soudain la faille qui ferait plier l’orgueil de son interlocutrice.
- Certes !
- Et votre monastère fait bien partie de notre comté ?
- Nos terres sont terres d’Eglise ! se défendit Mère Thieberge.
- La désignation de la mère abbesse n’en doit pas moins être ratifiée par le comte Joceran…
- Je le trouverai donc toujours sur mon chemin ! dit l’autre avec amertume.
- Il a plus eu à souffrir que vous jusqu’à présent…
- Qu’a-t-il à me reprocher ? Il n’était qu’un jeune fol qui ne pensait qu’à s’amuser, abusant de sa supériorité physique, entraînant son frère à la mort ! Sans moi, il ne resterait rien de son héritage !
- Ce n’est tout de même pas pour lui que vous avez géré son comté…
- Non, ce fut pour le bien de tous et je n’ai pas failli. Le comte Eudes, mon époux, n’était pas meilleur gestionnaire que son fils, mais il m’a fait confiance. Pourquoi aurais-je dû m’effacer, contre la volonté de mon époux ? Je l’ai pourtant fait, pour obéir à la volonté divine, après la mort de mon fils. Certes, j’avais gardé, grâce à quelques hommes qui me sont restés dévoués, les bénéfices de cette mine que j’avais découverte seule, l’ancienne étant épuisée. Depuis que je suis dans ce couvent, avec cet argent que vous me reprochez d’avoir gardé, je n’ai fait que le bien : j’ai créé une maladrerie où sont accueillies les mères en détresse et leurs enfants, une école à usage des jeunes filles pour les aider à sortir de la tutelle dans laquelle on les maintient sottement. J’ai maints projets pour développer les terres de l’abbaye, aider les paysans à évoluer grâce à de nouvelles méthodes de culture, développer l’artisanat… J’ai organisé des ateliers où l’on apprend aux femmes à filer et tisser des produits de qualité. Et tout cela va péricliter…
- Vous serez désignée comme abbesse, n’est-ce pas ? l’interrompit Marciane, Je puis vous promettre que mon époux approuvera votre nomination et nous veillerons à faire des dons réguliers à Sainte Croix pour vous permettre de mener à bien vos entreprises. Je respecte votre activité, tout en déplorant le tort que vous avez autrefois causé à mon époux.
Mère Thieberge la regarda longuement, en silence, puis elle dit rapidement :
- Ne restez pas trop longtemps absente de chez vous ! La guerre va reprendre entre le comte de Forez et l’archevêque de Lyon. Vous serez concernée !
Puis, laissant Marciane préoccupée, elle s’éloigna rapidement.
- Quel accueil vous a réservé ma terrible belle-mère ? s’enquit Joceran en la voyant revenir la mine grave.
- J’ai rencontré une femme amère et frustrée qui n’a pas renoncé, en quittant le monde, à son besoin d’action. Elle a trouvé comment le satisfaire et va certainement être choisie comme abbesse de son monastère. Je lui ai promis que vous vous ne vous y opposerez pas, Joceran. Elle dépensait les revenus de la mine à des œuvres caritatives respectables il faut le reconnaître. Je l’ai assurée que nous lui apporterions notre contribution.
- En somme, elle vous a séduite !
- Non, mais je respecte l’utilité de son action. Pourquoi lui nuire, sinon par un esprit de vengeance indigne de nous ?
- Sans doute avez-vous raison… J’aurais pourtant aimé lui faire connaître ce goût de l’échec qu’elle infligeait jadis à ceux qui se mettaient en travers de sa route. Elle qui s’était cru invulnérable, elle se retrouve à ma merci ! Elle qui méprisait en moi le vaincu, elle l’est à son tour !
- Elle en a conscience, croyez-le bien, et cela suffit. Votre magnanimité sera bien plus dure à son orgueil que votre ressentiment.
- Votre subtilité me confond, ma mie, mais vous avez raison, comme toujours.
- Avant de me quitter, elle m’a mise en garde contre les troubles qui vont agiter le comté de Lyon et pourraient atteindre Marcelly. Je ne sais comment, enfermée dans son couvent, elle est informée de cette crise encore inconnue !
- Faites-lui confiance pour ça ! Il ne faut pas négliger cet avertissement ! Voulez-vous regagner Marcelly ? Je ne pourrai malheureusement pas vous y accompagner encore. J’ai convoqué plusieurs de mes vassaux qui doivent venir me rendre hommage et je n’aimerais pas retarder cette cérémonie qui doit assurer mon autorité sur le comté.
- Je comprends vos raisons. Je partirai donc seule, je crains que des troubles graves ne nécessitent vraiment ma présence à Marcelly. Vous savez combien cette séparation me pèsera. J’ai tant besoin de vous, mon ami ! Pourrez-vous me rejoindre, au moins pour la naissance de notre enfant ?
- Je m’y emploierai, ma mie. C’est bien à contrecœur que je vous laisse seule, le ciel m’en est témoin.
- N’oubliez pas de relâcher les neveux d’Erembert, recommanda-t-elle, soudain prise de scrupules, les malheureux ayant été oubliés dans leur geôle.
Marciane s’en alla quelques jours plus tard, dans une solide voiture aménagée pour son confort que Joceran l’avait convaincue d’adopter. Il chevaucha un temps à ses côtés, avant de tourner bride sur un dernier geste de la main.
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24.08.2007
chapitre 16 - suite
- Quelle chevauchée, ma mie ! dit-il en riant. Nous avons réussi notre battue ! Les chiens ont débusqué une fameuse meute ! Ils ont couru sus jusqu’à les mettre aux fermes, mais plus d’un a été mis à mal par ces bêtes féroces qui se défendaient comme des diables. Nous avons tailladé, nos bonnes lances et nos épieux n’ont pas chômé. Dix loups mis à mort ! Quelle journée ! Je meurs de faim ! Et vous ? Vous ne vous êtes pas trop ennuyée de moi ?
- Si, bien sûr ! J’en ai même été malade, mais, ajouta-t-elle devant l’air inquiet de Joceran, ce signe heureux annonce que vous allez être père, mon ami.
- Par tous les saints du Paradis ! Il faut fêter cette bonne nouvelle !
- Non, ne l’ébruitez pas encore ! Il est trop tôt…
Plus tard, quand ils furent retirés dans leur chambre, Marciane parla à son époux de sa conversation avec dame Catherine.
- Pourquoi avoir laissé cette pauvre femme et son enfant dans cette forteresse, Joceran ? N’est-ce pas là une cruauté inutile ?
- Marciane, j’étais prêt à leur rendre leur liberté, mais dame Thieberge m’a laissé une lettre me conseillant de garder enfermé cet enfant. Il est intelligent mais violent, fantasque, et presque pervers. Comme tel, on ne peut en attendre que des problèmes. Comme vous le savez, mon pays a déjà connu des troubles lors de la succession de mon père. Certains vassaux regrettent cette période de raids fructueux et d’échauffourées pleines de panache. Sans doute ma belle-mère craignait-elle aussi que des partisans ne trouvent un nouveau prétexte pour revendiquer en son nom titres et terres…
- Quel age a cet enfant ?
- Jacques ? Il a douze ans, je pense.
- Pauvre garçon ! Ne serait-ce pas le manque de liberté qui l’a rendu violent ?
- Peut-être. Mais pourquoi chercher les complications ? Jacques est fort imbu de sa naissance, quoique bâtarde, et il parle déjà de complot qui l’aurait privé de ses droits… C’est à moi qu’il le disait lorsque je partageais sa prison !
- De complot ? Pourquoi cela ?
- Je ne vous ai jamais raconté les circonstances de la mort de mon frère ? Pour être fortuite, elle n’en a pas moins pesé lourdement sur ma conscience. Nous avons toujours été très différents et, malheureusement, constamment dressés l’un contre l’autre. Adam était secret, retors, orgueilleux et jaloux. Il m’a toujours desservi auprès de notre père, en me dénigrant systématiquement, en donnant à entendre que je voulais ravir son rang d’aîné… alors que je ne rêvais alors que chevauchées, chasses et joutes – exercices auxquels il ne brillait guère ! Il enviait mon aisance monter à cheval et à manier les armes et se vengeait en étant plein de morgue envers moi son cadet, « qu’il chasserait de ses terres dès qu’il en serait le maître » disait-il… Un soir, nous rentrions à cheval et il venait une nouvelle fois de me tenir ce discours devant nos écuyers. La moutarde me monta au nez et je le raillai assez cruellement : « Tu parles d’être le maître de ces terres et n’es même pas capable de te faire obéir de ton cheval ! Apprends donc à te tenir en selle au lieu de menacer. Ne proteste pas, tu sais bien que tu n’arriverais même pas à sauter cette haie ! » et je la fis franchir avec aisance à mon cheval, tout en riant de son air dépité. Il ne répliqua pas et rumina son dépit. Peu après, nous passâmes en vue d’une barrière de clôture. Sans un mot, il lança son cheval, mais – comme je le savais bien – il était mauvais cavalier ! Son cheval accrocha la barrière et tomba. Mon frère, entraîné par la chute de sa monture, roula plusieurs fois sur lui-même alors que je riais de sa démonstration ratée. Il ne se releva pas… Certes, je n’étais pour rien dans sa mort, mais je l’avais presque souhaitée lorsqu’il m’avait promis de me chasser et je l’avais défié, qui sait dans quelle intention secrète… J’ai eu honte de mes pensées, de mes paroles et de ma conduite ! C’est alors que j’ai décidé de faire le pèlerinage à Compostelle, à pied, seul, en pénitent. Ma décision en a surpris plus d’un, à commencer par mon père, mais nul n’a eu droit à mes confidences… Et pourtant cet enfant bâtard – qu’Adam aurait ignoré s’il avait vécu – m’a accusé d’avoir provoqué la mort de son père ! Mon frère intriguait alors pour conclure un riche mariage et ne se serait jamais soucié de lui, ni de sa mère !
- Un de vos compagnons a du raconter la mort de votre frère en l’interprétant.
- Interprétation qui rejoint un peu la mienne, il faut le reconnaître ! Pour en revenir à cet enfant, il m’a paru plein de haine et de rancœur…
- C’est explicable ! Son sort n’est guère enviable !
- Ma belle-mère devait en savoir davantage. Sa lettre était si convaincante ! Craignait-elle vraiment un complot en sa faveur ? Ou est-ce autre chose ?
- Elle était votre ennemie ! Pourquoi vous aurait-elle protégé ?
- Pour le domaine. Elle était très soucieuse du bien public.
- Quelle belle qualité ! C’est la Res Publica des Romains, n’est-ce pas ? Cette dame Thieberge m’intrigue, mais je lui en veux de ce qu’elle vous a fait !
- Elle souhaitait établir son fils ! De plus, l’image que mon frère avait donnée de moi, était si négative que cela justifiait à ses yeux son désir de m’éliminer.
- Ne pourriez-vous pardonner et libérer l’enfant et sa mère ?
- Je le ferai pour l’amour de vous, ma mie. Je ne peux rien vous refuser. Dès que vous le désirerez, nous nous rendrons à Pessac
- J’en suis heureuse. Savoir ces deux êtres privés de liberté m’est pénible !
Rassurée sur la raison de son malaise, Marciane avait résolu de l’ignorer. D’un air mystérieux, Dame Catherine lui remit une potion pour soulager ses nausées.
- Prenez-en quelques gorgées chaque matin, vous vous en trouverez bien. Notre vieille Mathilde a des remèdes qui font merveille. Vous pourrez faire appel à elle quand vous arriverez à votre terme. C’est une bonne accoucheuse ! Elle a aidé à mettre au monde tous les enfants de la vallée.
- A dire vrai, je pensais accoucher chez moi, lui confia Marciane.
- C’est dommage ! Notre futur maître que vous portez devrait naître céans.
« Il est vrai » réalisa Marciane qui n’y avait pas encore pensé, « que cet enfant appartiendra à Legnan et non à Marcelly », ce qui l’attrista un peu.
La première tournée de Marciane et son époux les conduirait donc à Pessac, Joceran étant impatient de tenir sa promesse. Ils partirent par une froide journée. Le ciel était très pur mais le vent chassait devant lui les feuilles mortes et ployait les sapins qui s’inclinaient en gémissant. Marciane, étroitement encapuchonnée dans sa cape doublée de fourrure, chevauchait très à l’aise le cheval petit et robuste que Joceran lui avait recommandé pour la route de montagne qu’ils allaient emprunter. La forteresse était bâtie aux abords d’un col, sentinelle avancée pour défendre la vallée et non résidence seigneuriale. La route serpentait dans la forêt, grignotant peu à peu de la hauteur. Une harde de sangliers venait de traverser la route devant les chevaux, queue en l’air, hure au sol. Tout en bas, Marciane voyait la vallée se rapetisser au fur et à mesure qu’ils gagnaient de la hauteur. Les chevaux avançaient au pas, naseaux fumants, muscles tendus sous l’effort. Les cavaliers étaient silencieux, perdus dans leurs pensées. Joceran revoyait le jour funeste où il avait été amené là, vaincu. Marciane pensait à ces années qui les avaient séparés, au cours desquelles Joceran avait vécu là, seul, loin du monde, sans espoir de jours meilleurs, sans nouvelles d’elle. La masse sombre surgissant au détour du chemin leur indiqua qu’ils avaient atteint leur but. Tout était silencieux, mais une trompe sonna : Joceran avait été reconnu. Le pont-levis s’abaissa et la porte s’ouvrit. Mathieu, le capitaine de la garnison qui tenait la forteresse s’avança et les salua.
- Messire ? Quel soulagement ! Comment avez-vous si vite été averti ?
- Mais averti de quoi, Mathieu ? Que s’est-il passé ?
- Un drame, Messire ! Le petit Jacques était très excité depuis quelques temps, on avait du l’isoler. Mais dimanche, il a voulu se confesser et communier. Comme il paraissait calmé, on l’a autorisé à rejoindre sa mère. Et il l’a poignardée avec une arme qu’il avait réussi à subtiliser ! Il a été maîtrisé et ligoté, il est maintenant prostré. Sa mère ne veut même pas recevoir de soins. Il n’y a pas de femmes ici pour s’occuper d’elle… Cet enfant est possédé, Messire ! Si vous l’aviez vu écumer, les yeux exorbités, la bave aux lèvres ! Nous ne pouvons plus garder cet être démoniaque ! Notre chapelain a essayé de l’asperger d’eau bénite, mais le résultat a été terrifiant ! Il a ri comme un démon ! Nous allions envoyer un garde pour vous prévenir.
- Menez-moi près de la mère, demanda Marciane.
La fille de Dame Catherine, Jeannette, était recroquevillée sur sa couche, les bras croisés sur son corsage ensanglanté.
- Laissez-moi, je ne veux pas qu’on me touche ! cria-t-elle en entendant la porte s’ouvrir.
- Calmez-vous ! Je vais vous soigner, dit Marciane d’une voix ferme.
La femme ouvrit les yeux, étonnée d’entendre une voix féminine. Marciane lui écarta les bras. Le corsage collait à la blessure. Elle se fit apporter de l’eau et des linges, puis nettoya doucement la plaie qu’elle banda fermement. A première vue, le poignard avait glissé sur les côtes et la blessure n’était pas grave.
- Je ne veux pas qu’on punisse mon fils, gémissait la femme. Ce n’est pas de sa faute s’il ne sait pas ce qu’il fait ! C’est sa tête qui est malade, mais il m’aime et c’est un bon petit… quand il est calme.
- Est-il souvent violent ? demanda Marciane.
- Depuis quelques temps, il a souvent mal à la tête, et alors sa vue se trouble, il ne me reconnaît plus, il croit que je vais lui faire du mal et veut se défendre. Mais il ne faut pas lui en vouloir ! C’est le diable qui doit hanter ces murs sinistres qui lui a pris son âme. Sauvez-le par pitié !
- Nous allons vous ramener auprès de votre mère, Jeannette. Quant à votre fils, il sera confié à des religieux qui s’occuperont de lui. Ils chasseront le démon s’il s’est emparé de sa raison et le garderont en paix.
Marciane rejoignit Joceran qui l’attendait dans la salle. La forteresse n’était faite que pour une garnison et ne comportait pas véritablement de pièces d’habitation seigneuriales. Ils passeraient la nuit avec une installation de fortune, au premier étage de la tour où avait habité Joceran, dans une vaste pièce lugubre. Le feu avait été allumé dans la cheminée mais Mathieu y fit aussi amener des braises dans des récipients pour chasser l’humidité tenace qui imprégnait les murs. Le châlit avait été bien garni de matelas et de couvertures de fourrure.
- Il faudrait ramener la femme à Legnan, dit Marciane à son époux, mais que faire de son fils ? Il est dangereux, c’est vrai, et voilà pourquoi dame Thieberge voulait le garder enfermé. Est-il vraiment possédé ? Croyez-vous que des religieux pourraient s’en charger ?
- Non loin de Legnan, nous avons un couvent de Trinitaires qui accueille les malades, les estropiés et les infirmes. Peut-être pourront-ils le garder…
- Je leur ferai un don pour subvenir à ses besoins. De toutes façons, on ne peut juger cet enfant qui, possédé ou fou, est irresponsable de ses actes.
- Quelle triste nuit vous allez passer là, ma mie !
- Non, puisque je suis avec vous. Mais je suis navrée à la pensée de ces années que vous avez perdues ici. Je n’imaginais pas un séjour aussi lugubre !
- Cette tour avait été rendue plus confortable ! Il y avait des tentures aux murs, des meubles et des livres… En partant, je les ai fait enlever et donner aux Trinitaires dont je vous parlais : je ne voulais plus les voir !
Marciane s’approcha de la fenêtre. Un aigle planait majestueusement au-dessus de l’à-pic vertigineux qui surplombait la vallée voilée de brume. Les montagnes s’assombrissaient, laissant à peine deviner les sapins qui faisaient place vers les sommets aux rochers nus dressant leurs arêtes aiguisées sur le ciel d’argent.
- Je retrouve mon angoisse ancienne à l’approche de la nuit, dit Joceran. Après une interminable journée, elle me laissait l’amertume de ne rien espérer du jour suivant qui ne serait que désespérément semblable à celui qui finissait… Aucun rêve heureux ne venait nourrir un espoir – même vain – pour adoucir ces longues nuits sans sommeil, bercées par la plainte du vent… Aucun changement à attendre pour rythmer le temps. Je vivais, comme un vieillard, de souvenirs… ou plutôt de regrets car mes souvenirs étaient trop courts pour peupler ma mémoire ! Je vous avais vue si peu, quelques jours à peine, et ne vous avais tenue dans mes bras qu’une seule nuit. Je ne connaissais rien du monde, rien de l’amitié partagée, des luttes, des espoirs, des défaites et des triomphes. J’avais été vaincu sans combattre. Je n’avais pas vécu. Et de cela, ma mie, je veux prendre ma revanche, s’écria-t-il en la regardant soudain. Je veux vivre intensément ! Vous me comprenez, n’est-ce pas ?
- Oui, Marciane le comprenait, avec un peu d’angoisse.
Comment allait-il prendre sa revanche ? Que lui donner pour combler cette avidité à rattraper le temps perdu ? Elle craignit que son amour n’y suffise pas et ne sut quoi lui répondre…
Dès le lendemain, ils reprirent le chemin du retour, ramenant une blessée et un prisonnier, le cœur étreint par les fantômes surgis de ce funeste passé. Marciane avait mal dormi. La fatigue de la chevauchée commençait à se faire sentir. Il lui faudrait en tenir compte et limiter ses déplacements dorénavant, et laisser Joceran à ses chasses tout en espérant qu’elles combleraient son besoin d’action. « Mais s’il venait à s’ennuyer chez lui, à Marcelly, ce serait bien pire ! » pensait-elle anxieuse. Ils firent un détour pour passer par l’abbaye de St-André-des-Monts afin de confier Jacques aux Trinitaires qui acceptèrent de le garder.
- Il sera examiné par un exorciste qui déterminera s’il y avait possession, dit le père abbé. Mais je ne pense pas que ce soit le cas, voyez comme il est calme en ce moment. En fait, ce garçon n’a probablement pas toute sa raison. C’est malheureusement inguérissable, mais il n’en reste pas moins une créature de Dieu sur laquelle il faut veiller.
- Je renouvellerai tous les ans le don que je vous fais ce jour, assura Marciane. Soyez remerciés du soin que vous prendrez de lui.
De retour à Legnan, Marciane éprouva le besoin de s’étendre pour reposer ses reins douloureux. Dame Catherine vint timidement toquer à sa porte :
- Je tiens à vous témoigner de ma reconnaissance, dame, vous m’avez ramené ma fille, et son enfant se trouve entre de bonnes mains.
- Je regrette de ne pas l’avoir ramené aussi. Mais c’était vraiment impossible !
- J’ai toujours su que cet enfant n’était pas normal, dit la femme en baissant la tête, et il me faisait peur ! Je plaignais ma fille d’être recluse à cause de lui, mais jamais je n’ai pensé qu’il pourrait revenir parmi nous. Il est peut-être la punition du péché. Mais maintenant Jeannette pourra avoir une vie normale. C’était une si belle fille quand elle était jeune. Quand Messire Adam l’a séduite, la pauvrette a cru que sa fortune était assurée ! Elle n’a trouvé que le malheur. Dès qu’elle a été grosse, il s’est détourné d’elle ! C’était prévisible, surtout qu’il n’était pas tendre, mais elle n’a rien voulu croire de ce que je lui disais. Elle espérait que son petit serait élevé comme un enfant du château alors que son père ne s’en est jamais occupé. En grandissant, Jacques a très vite montré un caractère inquiétant. Quand son père est mort, dame Thieberge qui avait l’œil à tout, l’a enfermé, avec sa mère à Pessac. Elle m’a cependant confié la charge de Legnan. Je sais commander et me faire obéir. C’est que je suis de bonne naissance, vous savez, quoique je me sois mésalliée. Mon frère a hérité de la maison forte de nos parents et il a bien pris soin de m’oublier après mon mariage… J’avais si peur que vous n’ayez plus besoin de moi, je n’aurais pas su où aller ! Grâce à vous, j’ai gardé mon rang et n’ai pas à rougir de ma condition. Mais je parle trop, et je vous vois toute pâle. Je vais vous apporter de quoi vous restaurer, et ensuite une bonne nuit vous réconfortera. Vous avez du bien mal dormir à Pessac. Il ne faut plus y retourner : cet endroit porte malheur !
Une fois restaurée, Marciane s’endormit sans attendre et Joceran, qui se coucha plus tard, le fit sans bruit pour ne pas la réveiller.
- M’en voudriez-vous si je vous laisse encore toute une journée ? demanda-t-il le lendemain de bonne heure.
- Certes pas ! mais pourquoi ? De nouveaux loups sont-ils signalés ?
- Non, Marciane, cette fois il s’agit un ours, dit-il tout joyeux, Sans doute magnifique dans son pelage d’hiver, gros et gras avant d’hiberner. Un magnifique mâle dont je vous offrirai la fourrure !
- Joceran, ne dit-on pas qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours…
- Nous verrons bien ! Ma chère, je me sens de taille à faire mentir l’adage !
- Allez donc y courir sus. J’ai déjà eu affaire à un ours, sous forme humaine, il n’est pas toujours aisé d’en venir à bout…
- Ma mie, ne me rappelez pas vos exploits ! Ils me font honte, à moi qui n’ai encore rien réalisé… que vous plaire !
Il riait en disant cela, mais elle n’aima guère cette forme d’humour grinçant. Elle soupirait en se retournant pour retrouver le sommeil.
Il revint d’excellente humeur. Il avait repéré la bête qui effectuait sa dernière sortie avant son sommeil hivernal, se gavant des mûres qui garnissaient en abondance les taillis. L’ours s’était dressé à son approche. Il l’avait attaqué seul, avec sa lance, lui avait percé la poitrine et l’avait achevé à l’épieu alors que l’animal se ramassait pour charger. Elle aurait la peau qu’il lui avait promise !
- Il n’est cependant pas dans mes intentions de vous abandonner chaque jour, croyez-moi, mon amie. Que diriez-vous de m’accompagner demain faire un tour dans notre ville ? Elle vous paraîtra bien petite, à vous qui connaissez Lyon et Vienne. Mais elle a connu un développement qui vous intéressera. Dame Thieberge avait en effet octroyé aux bourgeois une charte de franchise qui donnait à l’assemblée des habitants certains droits d’organisation – et de justice même. Ils décidaient ainsi collectivement de la distribution des pâtures, des servitudes de passage, des dates de moissons, de l’exploitation des alpages et des forêts. L’assemblée élisait aussi des échevins chargés de la représenter et de mettre en œuvre les décisions communes. Ces derniers devaient cependant être agrées par le suzerain ! Ne trouvez-vous pas cela très étonnant ? demanda Joceran.
- A dire vrai, à peu de choses près, j’ai mis au point la même organisation chez moi, sans toutefois la fixer par une charte, ce qui me paraît une excellente idée. Je serais très curieuse de voir les résultats de cette politique chez vous.
Les trois échevins, entourés de plusieurs de leurs concitoyens, attendaient la visite de leurs suzerains dans la salle communale flanquant l’église. Ils étaient confortablement vêtus d’une cotte de bureau beige, d’un chaperon de toile bleue, d’un pelisson doublé de lapin et de chausses de laine. Ils avaient garni de coussins des fauteuils à hauts dossiers sur lesquels prirent place Joceran et Marciane. Elle remarqua que les échevins étaient inquiets de connaître le motif de cette visite, redoutant que messire Joceran ne remette en cause les décisions de dame Thieberge. Voyant que Joceran se tournait vers elle, Marciane les rassura en disant qu’ils approuvaient fort la charte qui leur avait été octroyée, puis elle les interrogea sur leurs dernières préoccupations.
- Nous essayons en ce moment de favoriser le commerce. Les paysans nous apportent au marché leurs produits et les objets qu’ils fabriquent pendant l’hiver, en buis ou en en corne, et nos mégissiers travaillent finement les peaux de chevreaux et d’agneaux tannées à l’alun. Mais notre ville n’arrive plus à absorber tous ces produits ! Aussi, avons-nous décidé de faire des tournées dans toute la région et – pourquoi pas ? – de pousser jusqu’à Grenoble, Vienne ou Lyon, pour les écouler. Quelques bonnes charrettes tirées par des mulets et, pour décourager les malandrins, des gaillards solides comme voituriers suffiraient pour convoyer nos marchandises…
- Voilà de bons projets, et nous vous approuvons entièrement. Pourriez-vous nous montrer des échantillons de votre artisanat ?
- Bien sûr, Dame, nous vous en apportons tout de suite, dit Maître Jean, qui paraissait le plus important des trois.
Il fit signe à un de ceux qui se trouvaient debout derrière la table de réunion. L’homme revint avec un grand panier rempli d’objets en buis : statuettes, crucifix, chapelets finement sculptés, mais aussi coupes, bols ou assiettes d’un travail vraiment remarquable. Il y avait encore quelques peaux parfaitement apprêtées, d’une souplesse exceptionnelle.
- Voilà de la bonne marchandise, maître Jean et il est certain qu’elle trouvera facilement preneur dans les grandes villes. Mais, si vous voulez m’en croire, vous devriez travailler ces peaux ici-même. Confectionnez gants, chaussures, ceintures, ce sera d’un bien meilleur rapport. Il faut rentabiliser au maximum les frais de transport que vous allez engager.
- Dame, vous avez raison ! On voit que vous connaissez bien le commerce, dit l’échevin avec admiration. Si vous le permettez, je pourrais prendre la mesure de votre pied et vous aurez notre première paire de chaussures.
Marciane s’informa ensuite de la façon dont ils organisaient la transhumance, une coutume qu’elle ne connaissait pas, de leurs problèmes de justice concernant des contentieux de voisinage ou des litiges entre héritiers. Ravis de se voir écoutés et conseillés, ils se montraient maintenant détendus et diserts.
Après cette réunion, Marciane se promena dans la ville qui était charmante avec ses hautes maisons à balustrade de bois formant auvent, aux longs toits pentus couverts de bardeaux. Dans les échoppes de la rue de la Grande Gargouille , elle choisit des gâteaux au miel de sapin et des cornets de noix qu’on tint absolument à lui offrir, admira les halles de la rue Mercière, goûta l’eau de la fontaine des Martyrs et fit une prière dans l’église Saint Pancrace où le desservant vint la saluer. Sa promenade l’avait enchantée et elle rentra les joues rosies par le grand air qui lui avait fait oublier ses malaises nauséeux.
- Je vois que cette sortie vous a été profitable ! Si le temps s’y prête, je vous emmènerai demain découvrir nos lacs de montagne.
- Ne vous croyez pas obligé de me distraire en vous privant de chasser.
- Mais voyons, mon amie, je ne me prive pas en votre compagnie !
Le lendemain, le ciel était chargé, le vent soufflait et faisait voleter les premiers petits flocons de neige, encore assez légers pour fondre en touchant le sol.
- Nous profiterons donc de la librairie, décida Joceran.
Celle-ci était petite mais bien fournie. Sur les rayonnages, s’empilaient nombre de parchemins, psautiers et grands livres recouverts de cuir épais, offrant un choix varié de traductions de l’antique ou de chansons de geste actuelles, de livres de prière et de vies des saints.
- Nos archives sont serrées dans ces coffres, dit Joceran. Je ne saurais vous dire si nos livres sont bien tenus, ayant encore négligé de m’en assurer.
- Je le ferai bien volontiers, si cela vous agrée.
- Faites, je vous en prie. C’est un pensum nécessaire !
- Messire, pourriez-vous nous entendre ? demanda un écuyer en se profilant devant la porte entr’ouverte. On vient de nous avertir que le moulin du Bourg d’Osians a été pillé, le meunier occis et les réserves de farine volées !
- Voilà qui est très fâcheux ! Connaît-on les coupables ?
- Il s’agit d’une bande d’Italiens qu’on a vue hier roder dans les parages, certainement en quête d’un mauvais coup. Ils comptent sans doute rentrer chez eux avant d’être retrouvés, surtout qu’ils ont aussi volé des mulets.
- Il faut les rattraper ! Qu’on s’équipe immédiatement ! Sortez la meute, armez une équipe de gardes et allons-y. Il me faut encore vous abandonner Marciane, je suis désolé, dit-il rapidement en lui donnant un baiser.
Marciane le regarda partir en souriant, si heureux en fait de cette nouvelle chasse ! Elle avait cru découvrir Joceran à Giret mais elle n’avait eu droit qu’à une facette de son caractère : celle de l’homme calme et grave, mûri par la captivité, immobilisé sa blessure. Elle découvrait maintenant le côté emballé de l’homme d’action depuis trop longtemps privé de liberté. La coexistence de deux natures si différentes la déconcertait. Elle se demanda si elle-même était aussi difficile à définir... Qui était-elle vraiment ? Une femme amoureuse ? Une mère attentive ? Ou un suzerain exigeant et scrupuleux ? Que préférait-elle de la vie de famille ou du pouvoir ? Elle dut reconnaître qu’elle présentait, non pas alternativement mais ensemble, cette dualité indissoluble. Elle n’avait donc pas à s’étonner de retrouver en Joceran des caractères si différents. Pourtant, elle se demanda encore si son époux avait conscience de la complexité de leur couple. Il l’aimait, c’était certain. Mais Aldebert l’avait aimée aussi… Il s’était effacé. Le problème ne s’était donc pas posé. Joceran et elle seraient-ils capables de vivre ensemble leurs différences ? Elle conclut qu’elle possédait enfin ce dont elle avait toujours rêvé, alors pourquoi s’inquiéter ?
Pour se changer les idées, elle choisit d’examiner les comptes en cours, tenus sur un parchemin qu’elle trouva déjà déployé sur une table surmontée d’une torchère, accompagné, à portée de main, d’un état des redevances dues au domaine : cens, champart, péages, mais aussi d’un état récapitulatif des ventes des produits du domaine : bétail, laine, volailles et grains. Erembert, l’intendant, était absent depuis deux jours, mais elle avait suffisamment l’habitude de lire ce genre de documents pour ne pas avoir besoin d’explications. Joceran lui ayant remis les clés de ses coffres, elle chercha l’inventaire de l’année précédente et y releva une dépense importante correspondant à un « achat » suivi de frais assez mystérieux, engagés semblait-il suite à cet achat et qui devaient correspondre, selon son estimation, à des constructions… Ils s’étalaient sur une bonne partie de l’année ! Aucune recette nouvelle n’était ensuite mentionnée, Marciane s’en assura en comparant les chiffres qui restaient cohérents d’une année sur l’autre. Par contre, les dépenses de paye des brassiers et manouvriers avaient notablement augmenté l’année passée, pour retomber à un niveau beaucoup plus normal sur l’année en cours… Marciane réfléchissait : il était possible que cet achat et ses travaux annexes n’aient pas encore porté leurs fruits… ou encore qu’ils concernent une nouvelle demeure. Mais laquelle ? De quoi pouvait-il bien s’agir ? Elle devrait attendre le retour d’Erembert pour s’en informer.
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23.08.2007
chapitre 16 - Legnan
Il était maintenant rétabli. L’attentat dont il avait été victime ayant été signalé, une suite importante s’était présentée à Giret pour accompagner Joceran lors de son retour dans ses terres. Il allait bientôt regagner son comté et Marciane appréhendait cette séparation qu’elle savait inéluctable mais qui lui rappelait de mauvais souvenirs. Joceran, qui la rejoignait depuis quelques nuits dans sa chambre de la tour, lui demanda brusquement le matin du jour de son départ :
- Avez déjà fixé quelle date vous conviendrait pour notre mariage ?
- Mais il n’a jamais été question de mariage !
- Voyons Marciane, ma mie, voudriez-vous passer votre vie dans le péché ? Parce que ne croyez pas que vous la passerez sans moi, et je m’y refuse !
- Je m’y refuse aussi, répondit-elle en souriant. Mais nous allons avoir des problèmes d’organisation. Je ne peux pas abandonner Marcelly !
- Alors que vous pourriez m’abandonner, moi ? Non, Marciane ! Nous pourrions plutôt partager notre temps entre mon domaine et le vôtre – dont vous resterez naturellement totalement maîtresse. D’ailleurs, je vous reconnaîtrai, par charte expresse, capacité pleine et entière à gérer vos biens.
- Je dois pourtant bien vous apporter une dot !
- Apportez-moi votre amour, il est sans prix pour moi, je ne veux rien de plus, et choisissez donc cette date qui nous liera à jamais.
- Août vous conviendrait-il ?
- La saison des moissons ? Oui, cela me convient. Après orages et tempêtes, nous cueillerons enfin les fruits de notre amour rendu à maturité. Et je vous en prie, mon amie, ne laissez plus jamais personne s’interposer entre nous. Je suis le seul à pouvoir répondre à vos doutes ou vos questions, si vous en avez encore, dit-il avant de lui baiser longuement les lèvres. Puisque ceci nous tient lieu de fiançailles, voici mon anneau, poursuivit-il en glissant à son médius la bague qui ornait son petit doigt, il me vient de ma mère.
Joceran s’en était allé… et Marciane trouva qu’il était temps pour elle de quitter Giret, remis à la garde de Raymond venu s’y installer avec sa famille. Irmgarde avait fort regretté que Thierry n’ait pas été choisi pour cette fonction : Elle se serait si bien vue régentant le château ! Marciane la consola en choisissant dans les coffres de Fulbert de Frémont quelques épaisses chaînes d’or qui cliquetaient déjà toutes ensemble sur la poitrine ample de la dame, et Thierry reçut de plus de quoi acheter des terres jouxtant son domaine – dont il rêvait car il s’y trouvait quelques bois fort giboyeux. Marciane n’avait encore annoncé à personne son prochain mariage. Elle préférait y penser seule à loisir et en informer d’abord ses fils. Elle s’inquiétait de leur réaction, craignant une réprobation qui l’aurait beaucoup peinée. Sur ce point, elle fut tout de suite rassurée :
- Je suis sûr que vous serez heureuse Mère, lui dit Louis. Vous ne pouviez trouver homme plus courtois et d’aussi grande culture. J’ai souvent conversé avec lui lorsqu’il était alité et ne lui trouve que de rares qualités.
- Quel domaine lui apporterez-vous en dot ? s’enquit Hubert, et sur sa réponse il ajouta pensif : C’est la preuve d’un grand attachement, vous le méritez bien sûr, mais il se trouve peu d’hommes aussi désintéressés. Il est vrai que c’est un grand seigneur. Il vous est bien assorti ! conclut-il.
Guillemette se montra plus réticente, craignant sans doute que Marciane n’abandonne Marcelly pour suivre son époux. Le partage de leur temps, proposé par Joceran, la rassura cependant et elle souhaita à Marciane de connaître le même bonheur que le sien. La jeune femme était de nouveau enceinte. Elle n’avait rien perdu de sa beauté et ses précédentes grossesses l’avaient laissée mince et alerte. Ses filles grandissaient sans problèmes, escortant toujours leur mère qui les surveillaient avec passion – trop peut-être – par réaction sans doute contre le vide qu’elle-même avait si souvent ressenti lorsqu’elle était une enfant laissée très libre par sa mère. Elle avait de surcroît adopté Siméon qu’elle traitait comme un fils et qui l’aimait avec passion, au point d’être d’abord jaloux de Bertrand ! Mais ce dernier avait su l’apprivoiser en lui permettant de s’occuper des chevaux et il s’occupait beaucoup du petit rebelle qui avait si longtemps repoussé sa tendresse et sa protection. Siméon avait appris à ferrer les bêtes, il les montait, les étrillait, et préférait de beaucoup l’écurie à l’école. Depuis peu, Bertrand s’était mis à l’initier au métier des armes, s’attirant ainsi définitivement le respect et la reconnaissance de l’enfant.
Avant d’ébruiter ses projets matrimoniaux, Marciane alla prier sur le tombeau de Sainte Victoire, son ancêtre lointaine, puis se recueillir dans la grotte mystérieuse. En paix avec elle-même, elle annonça son mariage : la nouvelle fit grand bruit ! Dame Marciane – que l’on croyait vouée au célibat – prenait époux ! Irmgarde la première se précipita à Marcelly, affairée et protectrice :
- Enfin, ma chérie, tu te rends à mes raisons ! J’en suis ravie ! T’avais assez dit qu’un époux était nécessaire à ton bonheur ! Je reconnais que tu t’es fort bien tirée d’affaires toute seule, bien sûr, mais il est temps maintenant que tu aies une vraie vie de femme, loin des soucis de la direction d’un domaine – qui est une affaire d’homme, il faut bien le reconnaître !
- Je n’abandonnerai nullement mes responsabilités en me mariant, ma tante, et continuerai à être maîtresse chez moi, répondit Marciane en souriant.
La brave dame prit un air sceptique, hocha la tête et préféra changer de sujet :
- Cette fête doit être une splendide réception. Il va nous falloir te faire honneur pour ne pas déchoir !
- Ne te fais aucun souci… J’ai prévu tout ce qui convient pour confectionner à chacun de vous une tenue de cérémonie. Tu choisiras à ta guise parmi les tissus que j’ai fait venir de Lyon : draps de Flandre, toile fine de Reims, soieries de Chypre et de Damas, gazes, brochés, fourrures de vair et d’hermine, de jeune agneau et de martre zibeline… Laisse tes filles libres de se décider elles-mêmes, je suis sûre qu’elles en seront enchantées.
Il fallait maintenant lancer les invitations ! Seraient présents l’archevêque de Lyon, Monseigneur Héraclius de Montbrison, l’abbé de Nolert, Benoît de Saint-Clair, le nouvel abbé de St-Bénigne, avec les vassaux de Marcelly et de Giret, mais aussi les invités de Joceran : Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne, Gui-Raymond d’Albon, dauphin du comté du Viennois et ses vassaux… Voilà qui poserait bien des problèmes de préséance ! Il faudrait un protocole minutieusement mis au point, ce qui éliminait d’office certains hauts personnages ne pouvant être mis en présence de leurs adversaires.
Des échanges de courrier avec Joceran avaient ainsi écarté – entre autres – le comte de Forez, Guignes II, adversaire de l’archevêque de Lyon et inféodé au roi de France, ainsi que les tenants de l’empereur Henri V, héritier du titre de roi de Bourgogne… Il fallait éviter tout choix politique dangereux en ces temps de luttes et d’intrigues. Il ne faisait pas bon, lorsqu’on pesait un certain poids, faire montre d’options trop affirmées si l’on désirait rester en dehors des conflits. Les ambitions du roi de France étaient claires : il tentait d’imposer sa suzeraineté au comté de Lyon, aidé en cela par les rancœurs du comte de Forez, qui portait le titre de comte de Lyon sans en avoir les droits afférents toujours exercés pleinement, depuis l’accord entre son aïeul Artaud IV et l’évêque Humbert, par les prélats de Lyon, qui eux rendaient hommage à l’empereur. Quant aux intentions de l’empereur de Germanie, Henri le quatrième, elles étaient aussi claires : il n’entendait pas que le Lyonnais échappe à son emprise exercée tant par le fait qu’il était roi de Bourgogne transjurane et d’Arles, héritier des droits de suzeraineté sur le comté de Lyon, que par l’hommage personnel que lui en faisait l’archevêque. La paix, soumise à ces antagonismes féroces qui éclataient souvent en luttes sporadiques engendrant pillages, exactions et tueries, était toujours bien précaire !
Marcelly, bien à l’abri dans sa vallée, s’était jusque là tenu facilement à l’écart de ces funestes rivalités. Mais le domaine nouvellement agrandi de Marciane, elle-même devenant de surcroît l’épouse d’un des plus grands féodaux du comté de Vienne, allait changer la donne. Son alliance serait recherchée ! Or Marciane refusait à choisir et à s’inféoder : elle était libre, elle ne tenait ses terres que d’elle-même, et la devise de Marcelly proclamait fièrement : « Seul Tel Suis ». Elle ne voulait pas choisir un camp et prenait toutes les précautions pour garantir sa neutralité. L’arrivée de tant de nobles invités demandait aussi de nombreux préparatifs. Les maisons communes de Marcelly et de l’abergement abriteraient des hôtes.
Il fallait prévoir leur ameublement en conséquence. Les habitants des bourgs furent invités à mettre à la disposition des arrivants leurs habitations, dont certaines étaient tout à fait confortables. Les granges, les remises furent mises à contribution. On fit feu de tout bois pour trouver de quoi loger les maîtres et leurs suites. Le ravitaillement était à prévoir en abondance. On acheta bœufs gras, porcs, moutons, volailles, épices par chargements entiers venant par Marseille des terres lointaines d’Orient, et vinaigre et verjus, confitures, raisiné, et du vin bien sûr, acheminé de Bordeaux et de toute la vallée du Rhône. Il ne s’agissait pas d’en manquer alors que la production de l’année précédente commençait à se faire rare !
Il fallait établir également provisions de torches, cierges et flambeaux, commander vaisselle et hanaps, nappes et linge de lits, chaudière, baignoires et cuveaux… Irmgarde, à son affaire, aidait Guillemette, tout en n’oubliant pas de rajouter au passage quelques commandes personnelles. Les écuyers avaient aussi leurs tâches : trouver les musiciens, troubadours et jongleurs qui seraient présents partout, dehors et dedans, pour animer la fête, mais aussi fournir les provisions de gibiers, pour les tourtes, terrines et pâtés… Le prestige de Marcelly était en jeu : il fallait que la réception fût réussie !
Elle le fut ! Le jour de son épousaille, Marciane, vêtue d’un surcot de damas de couleur crème à manches brochées d’écarlate, mantel de velours et chape brodée d’or, se présenta aux portes de l’église Ste-Victoire avec Joceran, superbe lui-aussi dans sa cotte de velours bleu et sa cape damasquinée. Ayant vérifié leurs consentements et leur non-consanguinité, le Père Gervais bénit l’anneau de mariage que Joceran passa par trois fois aux doigts de Marciane. Elle le regarda, pénétrée d’une intense émotion, prononcer les paroles rituelles : « De cet anneau, je t’épouse ». Cette fois, elle était directement concernée par cette promesse qui l’engageait tout entière avec force et passion. La messe solennelle fut concélébrée par les deux archevêques et accompagnée par les chœurs des moines des abbayes de Valbenoite et Sainte Bénigne. L’église était bondée et ceux qui n’avaient pu y trouver place suivaient à l’extérieur le déroulement de l’office. Plus tard, le festin au château se prolongea longtemps, somptueux et interminable. Monseigneur Guy, archevêque de Vienne, félicita paternellement Marciane :
- Le Seigneur, après les épreuves auxquelles Il vous a soumise autrefois, a béni vos entreprises, ma fille. N’oubliez pas de Lui témoigner votre gratitude ! Je vous souhaite une union heureuse, sanctifiée par la grâce divine, et une nombreuse descendance avec votre époux.
Monseigneur Héraclius donna à ses vœux une connotation plus politique en lui recommandant, puisqu’elle appartenait à la mouvance du comté de Lyon – ce qui était vague mais encore discutable, ni Marcelly ni Giret n’étant des fiefs – de ne pas omettre d’apporter son soutien dans les luttes que l’archevêché avait à soutenir contre les ambitions déplacées de ses voisins : « Il s’agit tout au moins d’une obligation morale, ma fille » ajouta-t-il pour couper court aux remarques qu’il sentait venir. Il enchaîna en ajoutant : « Votre conquête de Giret aura besoin, pour être pérennisée, d’être entérinée par notre Official auquel vous apporterez la charte constatant l’hommage de vos vassaux. Ce sera une bonne précaution pour éviter toute éventuelle contestation future. » Marciane espéra que le Prélat, qu’elle savait assez retors, ne lui mettait pas ainsi un marché en mains : se réservant la possibilité de susciter ces contestations si son appui ne lui était pas acquis. Ce n’était pas le moment de se poser des problèmes politiques, mais elle savait que le jour viendrait où des difficultés surviendraient…
Marciane et Joceran se retirèrent enfin dans le donjon en laissant – il était pourtant déjà tard – leurs hôtes encore attablés. Il avait été prévu que personne ne les escorterait jusqu’à la chambre nuptiale. Lorsqu’ils relevèrent la passerelle, ils se retrouvèrent seuls, époux devant Dieu et devant les hommes, comme après un long parcours lorsqu’on arrive au bout du voyage, à bon port ! Cet élan irraisonné qui les avait d’abord poussés l’un vers l’autre était devenu un amour fort et solide qui s’était imposé après bien des vicissitudes. Ils s’étreignirent passionnément, certains que plus rien désormais ne pourrait les séparer…
Les préparatifs et les festivités leur avaient paru bien longues. Heureusement, les deux éminents prélats – qui avaient de nombreuses obligations – quittèrent assez vite Marcelly, suivis par les abbés et Raymond d’Albon. Marciane et Joceran résolurent de partir en laissant leurs derniers hôtes aux bons soins de Guillemette et d’Irmgarde. Marciane allait faire connaissance avec le domaine de son mari.
La route était longue. Ils s’arrêtèrent en chemin à Giret pour y passer la nuit, retrouvant avec émotion la chambre où, après tant d’années, ils avaient su prononcer les mots qui les avaient rapprochés, comme un pont jeté au-dessus de leur séparation, de leurs doutes et de leurs souffrances.
- Nous nous sommes retrouvés ici, remarqua Joceran, et, par notre amour, nous avons exorcisé ce château des scènes de violence et de haine qui s’y sont déroulées. Ne restera-t-il pas toujours pour nous le lieu enchanteur associé au souvenir de nos retrouvailles ?
- C’est vrai ! Les mauvais souvenirs s’en sont allés comme des corbeaux à tire d’ailes. Je me souviens à peine d’avoir été prisonnière entre ces murs, si peu de temps, il est vrai... Seule la chapelle me laisse un mauvais souvenir, ce qui est bien injuste car les prières que j’y ai faites ont été exaucées.
Le chapelain vint timidement féliciter les jeunes mariés et demanda à Marciane s’il pouvait les accompagner jusqu’à Vienne, puisqu’il devait quitter Giret.
- Quittez Giret si vous le désirez, mais que ce soit de votre plein gré. Quant à moi, je serais heureuse que vous choisissiez d’y rester, lui dit Marciane qui avait remarqué son air navré.
- Dame, vous me comblez ! Je resterai volontiers à Giret où il me reste à faire pénitence pour avoir été lâche… autrefois. J’ai retrouvé la paix de l’âme et la voie de la rédemption grâce au frère Cornélius que je vais souvent retrouver dans son ermitage. C’est un saint homme !
- Certes, et ses œuvres couronnent sa prédication ! La prochaine fois que vous monterez le voir, faites-lui apporter vaches et volailles pour garnir ses remises. Il ne faut pas le laisser faire carême tous les mois de l’année, je donnerai des ordres dans ce sens. On y ajoutera aussi quelques sacs de blé, en attendant qu’il engrange les fruits de ses semailles.
- La communauté s’agrandit là-haut, vous savez. Il y a maintenant huit moniales et une douzaine de moines, priant, travaillant et chantant dans la pauvreté et la prière. C’est vraiment édifiant !
- Tâchez de le convaincre d’accepter quelques maçons, au moins pour l’aider à construire la chapelle !
- Je lui transmettrai votre offre généreuse, Dame. Il est tellement heureux de diriger une communauté selon son cœur.
- Je l’ai pourtant connu plus sévère qu’heureux !
- Il ne transige pas avec ses principes de pauvreté, chasteté et prière. Mais avec la mise en application de ses règles par des disciples, il a découvert la joie de réussir sa mission. Aussi clame-t-il que les chansons d’un cœur pur sont un hymne au Seigneur, comme le chant des oiseaux et la beauté de la nature.
- Quelle merveilleuse transformation ! Je ne reconnais plus notre Cornélius dans cet être si épanoui !
- Si vous saviez comme il est bon ! Je suis si heureux de rester ici pour profiter de sa parole.
- Qu’il en soit ainsi ! Pensez à nous, qui vivons dans le monde, lorsque vous prierez avec le saint homme.
Les époux reprirent la route. Joceran était impatient d’arriver chez lui et de faire connaître à Marciane son pays. Quant à elle, qui n’avait jamais vécu en dehors de Marcelly, elle se sentait un peu inquiète de ce changement total dans son mode de vie. Les routes, peu fréquentées se firent étroites et tortueuses : entourées de montagnes couvertes de forêts profondes, elles sillonnaient au fond des vallées encaissées où les champs et les prairies laissaient vite place à une nature encore inviolée. Les villages s’agglutinaient, entassant frileusement serrées l’une contre l’autre, à demi enterrées, leurs maisons aux toits pentus abritant d’énormes tas de bois en prévision des frimas à venir. Les paysans rentraient leur foin dans les vastes granges prolongeant leurs habitations pour nourrir les troupeaux pendant les longs mois où la neige recouvrirait le pays. Les vaches et les moutons profitaient des derniers jours où ils pouvaient, en liberté, brouter l’herbe des prés escarpés qui mouraient en bordure des sapins.
C’était un monde nouveau que Marciane découvrait avec curiosité, plus sévère, comme resté en dehors des courants commerciaux et de l’activité qui rendait la vallée de la Magnie si vivante. Ils arrivèrent enfin en vue du château de Legnan, qui se dressait au-dessus d’une petite ville, solidement campé sur son promontoire, comme faisant partie intégrante du sol sur lequel il était érigé. Ses hautes murailles et ses tours carrées, construites dans la pierre de la falaise, semblaient en être une excroissance. Par-dessus les créneaux des murs d’enceinte, surgissaient de longs toits couverts de lauzes. Le pont-levis enjambant le fossé était baissé. La trompe sonna, le cortège pénétra dans la cour du château.
- Donnez-moi votre main, ma mie, que je vous fasse les honneurs de votre nouvelle demeure.
- Je suis très émue de me retrouver chez vous pour la première fois !
- Chez nous, mon amie, et ce moment est aussi émouvant pour moi que lorsque je vous ai passé l’anneau au seuil de l’église.
Marciane posa sa main sur le poing de son mari et fit ainsi ses premiers pas dans sa nouvelle demeure en passant sous la haute tour-porche qui surmontait la porte. Ils entrèrent dans la basse cour. Serviteurs et familiers du château faisaient la haie pour accueillir leurs maîtres. Joceran les présenta à sa femme, avec pour chacun un mot aimable, vantant leurs qualités ou l’ancienneté de leurs liens. Marciane inclinait la tête et souriait. Ils étaient maintenant à son service, mais elle était l’étrangère, il faudrait du temps pour qu’elle se fasse vraiment accepter comme la maîtresse incontestée qu’elle avait sans effort toujours été chez elle.
Les différents bâtiments de service étaient accotés aux murailles. Le château occupait le fond de la seconde cour, isolée de la première par un mur percé d’une porte défendue par une tourelle. C’était un bâtiment assez haut. Deux tours rondes flanquaient la porte d’entrée, une troisième était située sur la façade arrière. Le donjon s’élevait d’un côté, la chapelle de l’autre. On pénétrait directement dans la grande salle par une porte nichée sous un porche couvert « vous apprécierez son utilité bientôt pour débarrasser de la neige avant d’entrer » l’avertit Joceran. La salle était basse de plafond, alternativement lambrissée de bois et tendue de panneaux de cuir brun, meublée de bancs recouverts de coussins de fourrure, de hauts fauteuils sculptés et de dressoirs massifs garnis de hanaps d’argent, de boissellerie finement travaillée et de bouquets de branches odorantes. Des flambées crépitaient gaiement dans les cheminées, envoyant des gerbes d’étincelles et des arômes subtils de sève parfumée se mêlaient aux senteurs de la jonchée.
- Quelle belle pièce ! murmura Marciane, conquise par sa décoration chaude et confortable.
- C’est Dame Thieberge qui l’a décorée et je n’ai rien modifié. Mais s’il vous en prend l’envie, faites bien comme il vous plaira.
- Elle est très agréable et je ne vois aucune amélioration à y apporter, dit la jeune femme, sincère, tout en se rapprochant du feu.
Une grande femme, un peu voûtée, vêtue de sombre, le visage pâle et la mine austère s’approcha alors, l’air compassé : c’était Dame Catherine, elle avait été chargée de la marche de la maison en l’absence d’une maîtresse :
- Dame, je vous remets – comme il se doit – les clés des armoires et des réserves, dit-elle en lui tendant une châtelaine garnie de lourdes clefs.
- Dame Catherine, répondit Marciane, vous tenez fort bien cette maison et je vous en félicite. Si cela vous convient, je vous saurais gré de continuer à remplir ce rôle. Conservez donc ces clés, elles sont en de bonnes mains.
- Je vous remercie de votre confiance, dit Catherine, d’une voix émue, tout en se redressant fièrement, et je puis vous assurer de mon dévouement.
- Vous vous êtes déjà fait une alliée de poids, remarqua Joceran lorsque la femme se fut éloignée. Elle régente cette maison et je suis sûr que votre arrivée, qu’elle voyait comme la perte de son pouvoir, la désespérait.
- Je n’ai jamais compté les pots de confiture dans les réserves, ni les draps dans les armoires ! Elle sera bien meilleure que moi dans ces fonctions ! Avez-vous céans des dames de compagnie à demeure ?
- En tant que célibataire ? Non ! dit-il en riant, mais nous en ferons venir !
- Quelques-unes peut-être, pour respecter la tradition, mais point trop. Ces cercles de femmes caquetant autour de leurs broderies ou de leur rouet m’ont toujours irritée – surtout depuis que ma mère m’a contrainte à y passer mes journées ! J’en ai gardé une sainte horreur de la couture, des chansons de toile et des conversations féminines.
- Vous trouverez sans doute plus d’intérêt à notre librairie : elle est bien garnie pour subvenir aux désagréments des longues journées quand la neige nous tient reclus. Nous pourrons y lire ensemble les manuscrits qui s’y sont accumulés ou étudier les archives que j’ai un peu négligées, par paresse et négligence. Mais, tant que le temps s’y prêtera, nous visiterons d’abord mes terres, si cela vous convient. Il va nous falloir aussi convoquer mes vassaux !
L’assemblée présente au château était pour lors assez réduite du fait de l’absence récente du maître. Il s’y trouvait Giraud, le capitaine des gardes, le Père Henri, le chapelain, mais aussi l’intendant, les ministériaux, les chevaliers et écuyers qui faisaient partie de l’escorte de Joceran et, naturellement, la domesticité du château… mais aucune femme, à part Dame Catherine et les servantes, dans cette maison résolument masculine. Joceran conduisit son épouse dans leur chambre, située dans une des tours flanquant la porte. L’ancien donjon, d’une austérité rébarbative avec ses quelques archères chichement réparties sur ses fortes murailles, avait été fort heureusement abandonné. La chambre était confortable, éclairée d’une fenêtre double à colonnette torsadée et pourvue d’une vaste cheminée. Des peaux d’ours brun recouvraient le plancher, le grand lit à courtines de soie rouge était encadré de deux fauteuils. Le reste de l’ameublement consistait en coffres sculptés, prie-Dieu, tabourets et table garnie d’un vase de fleurs et surmontée d’un miroir d’argent. Derrière une tenture, un cuveau tapissé de linges et rempli d’eau bouillante invitait à une toilette bien méritée après la longue étape.
- Quelle chambre agréable et accueillante ! Dame Catherine est une perle !
- J’avais tout de même donné des ordres avant de partir ! protesta Joceran, et aussi choisi ce miroir pour vous, car je n’en usais pas.
- Quel époux attentionné vous êtes, murmura Marciane, touchée par le geste. Mais ne laissons pas refroidir cette eau…
Le dîner fut servi de bonne heure. Marciane découvrit des mets nouveaux : raviolis farcis à la viande, rissoles, lasagnes recouvertes de fromage râpé que l’on devait manger en les roulant sur une baguette !
- Nous avons un cuisinier d’origine italienne, indiqua Joceran, j’espère que vous aimerez sa cuisine.
Au bout de la table, les jeunes gens qui faisaient partie de l’escorte de Joceran examinaient leur nouvelle suzeraine avec discrétion, mais curiosité. A Marcelly, ils avaient entendu parler de ses exploits comme chef de guerre et n’arrivaient pas à croire que cette femme, belle et élégante, ait pu remplir un tel rôle. Ils croyaient jusque là que la fameuse dame Thieberge était unique en son genre. Décidément, les dames de Legnan étaient des femmes d’exception ! Le comte Joceran paraissait tellement attentif à satisfaire son épouse ! C’était inquiétant. Ils se sentaient un peu inquiets car ils craignaient que leurs relations avec leur suzerain ne s’en ressentissent. La dame ne se contenterait certainement pas du rôle effacé habituellement dévolu à la condition féminine ! Allait-il falloir renoncer aux chasses mouvementées entre hommes ? Aux festins gaillards ? Aux chevauchées débridées ? Ces perspectives les assombrissaient ! L’un d’eux eut l’idée de tenter une expérience :
- Il nous a été signalé, Messire, que de nombreuses meutes de loups ont fait récemment leur apparition dans la région, et qu’une battue s’imposerait pour les en chasser. Pensez-vous que nous pourrions prévoir bientôt une chasse ?
- Certainement, répondit aussitôt le comte. Et nous accompagnerez-vous Marciane ? dit-il en se retournant vers son épouse.
- Non, pas cette fois, mon ami, répondit-elle. J’ai à me familiariser avec ma nouvelle demeure. Mais il serait bon, en effet, de débarrasser au plus vite la région de cette menace. J’ai remarqué que les troupeaux n’étaient pas encore rentrés. Il est urgent d’agir.
Joceran se retourna donc vers ses suivants pour organiser une battue, au grand soulagement des jeunes gens qui voyaient là une bonne occasion de se dépenser. La chasse fut décidée pour le surlendemain. Ils décidèrent du nombre de rabatteurs à convoquer, du parcours à adopter, du terrain à battre, des chiens à prévoir... La vie à Legnan n’allait donc pas être trop monotone !
Marciane avait bien compris leur inquiétude. Mais, hormis le fait qu’elle ne voulait pas s’imposer comme trouble-fête, elle ressentait aussi depuis quelques jours une insidieuse fatigue qui la portait curieusement à l’indolence. Elle suivit, un peu narquoise, le manège des jeunes gens ravis d’avoir leur maître seul à leurs côtés dans cette équipée bien masculine. Joceran avait du comprendre aussi car il ne revint pas sur sa proposition de l’emmener avec lui. Pendant son absence, guidée par dame Catherine imbue de son importance, Marciane visita à loisir le château, la chapelle, les cuisines, les dépendances… Tout était bien tenu, les provisions abondantes : farine, charcuterie, viandes salées, fromages, épices, confitures, s’amoncelaient proprement conservés pour subvenir à de nombreux besoins sans apport extérieur, les réserves de bois suffisantes, les luminaires approvisionnés, le linge, bien plié et rangé avec des brins de lavande. Dame Catherine était réellement compétente !
La visite avait été longue et Marciane se sentait nauséeuse. Contrariée de cette fatigue inopportune, elle rejoignit sa chambre juste à temps pour rendre avec des hoquets douloureux tout ce qu’elle avait sur l’estomac. « Suis-je donc malade ? » se demanda-t-elle inquiète. Elle s’endormit d’un sommeil profond – ce qui ne lui arrivait jamais dans la journée - et eut juste le temps de se préparer avant l’arrivée de Joceran. Après une toilette rapide, elle gagna la salle et s’installa près de la cheminée, regardant mélancoliquement le feu crépiter. Elle laissa ses pensées vagabonder, pensant à cette femme qui avait voulu éliminer Joceran, l’avait tenu si longtemps prisonnier et avait laissé dans le château la marque de son passage. Dame Thieberge était maintenant retirée du monde ; après avoir connu la puissance et les honneurs, elle avait fait vœu de pauvreté et obéissance. Le regrettait-elle ? Ou avait-elle au contraire trouvé la paix ? Curieusement, Marciane aurait aimé la connaître pour mieux la juger… Ses nausées la reprenant, elle demanda à une servante de lui apporter des pommes et se mit à en croquer une rêveusement. Ce château avait vu naître Joceran et son frère. Tous les siens étant morts, il restait maintenant seul héritier de sa lignée. Pourquoi avait-il fait ce pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle ? Il ne lui en avait jamais rien dit. Pâle et frissonnante, elle mit machinalement la main devant la bouche, prête à rendre les quelques bouchées qu’elle venait d’avaler… Soudain, tout se mit à tourner, les dressoirs d’où les hanaps se renversaient, les bancs qui vacillaient… Elle faillit tomber, et Dame Catherine la rattrapa de justesse.
- Venez vous étendre, dame, vous êtes si pâle, vous alliez vous trouver mal !
- Je ne comprends pas ! gémit Marciane. Je ne suis jamais malade !
- Mais si vous n’êtes pas malade, dame, ne seriez- vous pas plutôt…
- Quoi ? demanda Marciane sur le point de s’évanouir.
- Grosse !
Sur le coup de la révélation, Marciane se redressa, son malaise envolé.
- Grosse ! A mon age ! Mais j’ai deux grands garçons, presque des hommes !
- Il n’empêche. Vous êtes en mesure d’enfanter. Quel age avez-vous ?
- Vingt-huit ans.
- Vous voyez bien. Il n’y a rien d’étonnant à cela.
- Je vous remercie, dit Marciane en souriant et en lui prenant la main. Vous me rassurez et m’annoncez un grand bonheur alors que je n’avais rien compris !
- Reposez-vous sur moi, dit dame Catherine. Je m’occuperai de vous.
- Avez-vous des enfants ? interrogea Marciane.
- Une fille, dit l’autre en se renfrognant et en retirant sa main brusquement. Mais il vaut mieux ne pas en parler !
- Qu’est-elle devenue ? insista doucement Marciane. Faites-moi confiance !
- Elle avait donné un fils à Adam, le frère aîné de notre sire, celui qui est mort, murmura dame Catherine en baissant la tête pour cacher une larme. Et maintenant, elle est enfermée avec l’enfant, au château de Pessac où messire Joceran a été retenu prisonnier.
- Sur l’ordre de mon époux ?
- Dame Thieberge les a internés, messire Joceran les y a laissés.
- Je verrai ce que je peux faire. On ne peut les y laisser, c’est trop cruel !
- N’essayez pas dame, vous mécontenteriez messire Joceran. C’est peut-être mieux ainsi, il n’y a rien à changer, dit dame Catherine avant de se retirer, laissant Marciane pensive au coin du feu.
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