28.08.2007
chapitre 18 - la naissance
Marciane, qui ne sortait plus guère, attendait avec impatience sa délivrance car sa corpulence lui devenant pesante… Les hommes étaient absents, et elle se dirigeait avec une servante vers le cuveau le jour où elle sentit qu’elle perdait les eaux. Elle fit appeler Guillemette et se remit au lit. Les douleurs se rapprochaient, de plus en plus fortes. Très pâle, la jeune femme cherchait, entre deux contractions, à récupérer son souffle en inspirant profondément. Guillemette l’aidait en appuyant sur son ventre : « L’enfant se présente bien. C’est la fin. Pousse fort, il va naître ! » Dans un dernier effort, Marciane se crispa pour expulser le bébé. Le crâne apparut, Guillemette l’enserra de ses mains expertes pour le dégager de sa mère et dans un chuintement doux, l’enfant tout gluant vint au monde. Guillemette noua le cordon et le nettoya vivement. Il criait à pleins poumons.
- C’est un garçon ! annonça Guillemette.
- Joceran avait donc raison, sourit Marciane. Il va en être si heureux !
Tandis que son amie s’occupait du bébé, Marciane ajouta d’une voix anxieuse :
- Guillemette, je ne me sens pas bien... Ne faudrait-il pas prévoir de la glace ?
Guillemette tendit précipitamment l’enfant à la nourrice et revint vers Marciane.
Tout en lui palpant délicatement le ventre, elle lui sourit :
- Marciane, ce n’est pas fini ! Tu en as un deuxième !
Une heure plus tard naquit une petite fille.
- Marthe et Humbert, murmura Marciane attendrie. Nous avions raison tous les deux. Et la lignée des femmes de Marcelly semble enfin assurée !
- Repose-toi. Tu as de bien beaux enfants, vigoureux et bien formés. Je vais chercher une deuxième nourrice pour contenter leurs appétits féroces !
Les petites bouches esquissaient déjà des tentatives de succion… Marciane savourait la tranquillité retrouvée de son corps tout en regardant ses nouveau-nés couchés contre son flanc. Guillemette lui avait fermement bandé le ventre et apporté une tisane pour arrêter la montée de lait. Elle était sereine et pensait à la joie de Joceran. Elle se sentait déborder d’amour. Ces deux petits êtres démunis et fragiles étaient si proches qu’ils ne semblaient pas encore détachés d’elle.
- Décidément ma mie, vous êtes surprenante ! Voilà que vous me donnez deux enfants à aimer alors que je n’en attendais qu’un ! Je suis un père comblé ! Votre fille est votre portrait et mon fils me ressemble. Avez-vous remarqué ?
- Libre à vous de le croire mon ami. Il est prématuré de rechercher des ressemblances chez des enfançons, mais un tel partage ne me déplairait pas.
- Vous voilà libérée. Nous allons entreprendre de grandes choses ensemble.
- Elever nos enfants, diriger nos domaines…
- Bien plus que cela ! Il nous faut agrandir notre horizon ! Le monde ne se limite pas à celui que nous connaissons.
- A quoi rêvez-vous donc Joceran ? Et que désirez-vous de plus de la vie ?
- La vivre intensément ! Nous n’avons qu’un temps, il ne faut pas en perdre une miette. Ne souhaitez-vous pas voyager, découvrir du nouveau, connaître ce que cache l’horizon, partir pour revenir plus riche d’expérience et heureux d’avoir tenté le nouveau, l’imprévu, l’impossible…
- Vous êtes un rêveur ou un visionnaire. Je me sens tellement attachée à ma terre modelée par mes aïeux, à ma mission parmi les miens, aux réalités quotidiennes, variées quoique vous en pensiez, sources de soucis mais aussi de satisfactions.
- Je vous apprendrai à rêver Marciane. Le monde appartient aux illuminés qui partent, guidés par leurs fantasmes. Ils reviennent comblés par leurs découvertes ou meurent satisfaits d’avoir été au bout de leurs chimères.
- Ils seraient heureux de leur échec ?
- Fiers de leur audace ! N’est-il rien de pire que de se contenter de son sort ?
Marciane était inquiète : cette rage de vivre semblait si bien correspondre au caractère d’Hubert… Elle craignit, après l’avoir souhaitée, l’influence que Joceran pourrait facilement prendre sur son fils. Elle le savait lui aussi tellement avide, d’aventures ! Quelles entreprises pourraient satisfaire cette rage de vivre qui leur faisait dédaigner le quotidien ?
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27.08.2007
chapitre 17 - fin
- Il faut vite le sécher et le réchauffer, dame, ce n’est pas un bain d’agrément ! Suivez-moi dans l’atelier, si vous voulez bien.
Hubert fut déshabillé, bouchonné, on lui donna du vin chaud, on l’entortilla dans une bonne couverture. Les couleurs revinrent enfin sur le visage bleui du garçon. Il sourit au brave homme qui continuait à le frotter et protesta :
- Maître Pataud, vous allez m’arracher la peau !
- Bon, je vois que ça va mieux.
Marciane, encore tremblante, dévorait son fils des yeux. « Mon Dieu ! J’ai failli le perdre ! » songeait-elle. « Merci, Sainte Blandine, si je ne vous avais pas priée, il se serait noyé ! Merci, Mélusine, merci aussi de vos paroles… Je ne sais de qui vous détenez votre étrange pouvoir, mais je vous serai toujours reconnaissante. Et merci, dame Thieberge, merci à vous aussi, sans qui je ne serais pas rentrée chez moi… C’est un étrange concours de circonstances qui m’a conduite à être présente au bon endroit, au bon moment ! »
Hubert se trouva bientôt suffisamment réconforté pour pouvoir rentrer au château. Il se hissa péniblement sur sa monture et ils regagnèrent lentement le Puy-aux-Dames. Bertrand les attendait. Elle n’eut pas le loisir de lui raconter la mésaventure d’Hubert car il l’apostropha immédiatement d’une voix angoissée :
- Guillemette se meurt ! Elle avait perdu les eaux, le travail avait commencé. Tout se passait normalement, avec l’aide de Jeannette, une femme du village. L’enfant est né, c’est un garçon ! Mais Guillemette s’est mise à saigner abondamment et ça ne s’arrête pas ! Elle va mourir ! Dame ! Sauvez-la !
Parce que Hubert sortait à peine de l’eau glacée, Marciane eut une inspiration :
- Ramasse de la glace, un grand seau, et apporte-le dans sa chambre.
« Puisque le froid transformait l’eau en glace, ne pourrait-il pas aussi figer le sang et l’empêcher de couler ? » Marciane entra dans la chambre de la nouvelle accouchée qui la regarda tragiquement. Guillemette était résignée au sort fatal qu’elle pressentait. Elle savait que les saignements internes sont impossibles à arrêter ! Marciane enveloppa de gros morceaux de glace dans un linge et les posa sur son ventre, en les appliquant étroitement sur la peau.
- Guillemette, pour l’amour du Ciel, réagis ! Tu t’en sortiras ! Guillemette ! tes enfants ont besoin de toi ! Et Bertrand aussi ! Il faut vivre ! Courage ! Lutte, tu es forte, tu vivras !
Guillemette la regarda longuement et son regard changea peu à peu. Il n’était plus accablé, mais une lueur de défi s’y lisait désormais.
- De la glace, encore de la glace ! réclamait Marciane et elle enveloppa aussi les reins et les côtés de l’emplâtre gelé. Puis elle prit la main de son amie entre les siennes tout en continuant à l’exhorter : C’est un combat, Guillemette, bats-toi. Tu veux vivre, tu dois vivre ! Ton fils t’appelle !
Effectivement, on entendait les cris du nouveau-né dans la pièce à côté. Guillemette ouvrit les yeux, et animée d’une volonté farouche, murmura :
- Je vivrai, je te le promets !
Marciane souleva les couvertures pour examiner la jeune femme. Le flux de sang semblait se ralentir. Elles restèrent longtemps la main dans la main, unies dans un même combat, Marciane renouvelant régulièrement la glace sur le ventre de Guillemette. Au petit jour, l’hémorragie avait cessé et Guillemette s’endormit paisiblement. Elle était sauvée ! Lorsque enfin Marciane lui apporta précautionneusement le nouveau-né qu’elle lui mit dans les bras, Bertrand la suivait. Elle les laissa seuls et retourna lentement dans sa chambre, brisée de fatigue et d’émotion, mais pleine d’un sentiment d’immense reconnaissance envers le Ciel qui leur avait épargné tant de malheurs. Trois jours après, selon l’usage, le petit Nicolas fut baptisé dans la chapelle du château et Siméon fut son parrain. Une fois la cérémonie terminée, Marciane convoqua maître Carolin :
- Il faut préparer au plus tôt des plans pour une église à Vancy. C’est le moins que je puisse faire pour remercier le seigneur de nous avoir, par deux fois en un seul jour, pris sous sa protection.
Guillaume était revenu de l’abbaye de Valbenoite accompagné du père abbé. Celui-ci tenait à voir Marciane avant de partir pour Vienne. Il ne fit qu’une brève halte et lui exprima ses inquiétudes avec un peu d’amertume :
- Il est consternant qu’un prélat subisse un sort aussi rigoureux et soit en butte à tant de dangers. Mais il faut bien remarquer que l’Eglise n’a pas à se mêler des affaires du monde ! César et Dieu n’ont pas à se mêler. Un archevêque est investi d’une mission évangélique, pourquoi celui de Vienne veut-il aussi être un seigneur avec les avantages matériels et les inconvénients guerriers inhérents à un statut si différent ? Quoiqu’il en soit, j’irai naturellement informer Monseigneur Guy du triste sort de l’archevêque de Lyon. Il faudra aussi lui trouver d’urgence un asile plus adéquat en attendant de trouver un accord politique qui lui permette au moins d’exercer son ministère. Soyez remerciée de l’aide que vous lui avez apportée, ma fille. Vous avez été efficace et courageuse. L’Eglise vous en doit beaucoup de reconnaissance.
- Je n’ai fait que mon devoir, mon père. Naturellement vous avez compris combien mon intervention doit rester secrète pour ne pas gêner mon époux.
- J’en suis pleinement conscient, ne craignez rien.
L’abbé de Nolert avait ensuite poursuivi sa route. Marciane se sentit rassurée, ayant toute confiance en sa discrétion et son savoir-faire. Louis, toujours naïvement convaincu que le voyage à Valbenoite n’avait concerné que son bestiaire, était enthousiasmé. Le frère responsable du scriptorium s’était montré passionné par son manuscrit qui, selon lui, n’était pas une copie mais un original provenant de la librairie d’Alexandrie. Certes, la librairie avait été incendiée par les troupes de César, mais son annexe, située dans les grottes du Serapeum, avait conservé longtemps des documents de grande valeur qui avaient été dispersés au cours des siècles. Ce bestiaire devait en faire partie ! Le frère avait demandé à le conserver quelques temps pour en faire une copie.
- Je suis si fier d’avoir acquis ce manuscrit, Mère. Pourtant je regrette aussi de ne pas l’avoir assez payé à ce pauvre pèlerin qui en ignorait la valeur !
- Peut-être ne la connaissait-il que trop bien.
- Que voulez-vous dire Mère ?
- Qui sait s’il ne l’avait pas obtenu dans des conditions douteuses ?
- Dans ce cas, Mère, je laisserai l’original à l’abbaye et ne prendrai que la copie. Je ne veux pas me faire complice de basses manœuvres.
- Je reconnais bien là ta droiture et je t’en félicite mon fils. Puisque nous voilà seuls tous les deux, j’ai une confidence à te faire : je vais avoir un enfant.
- Quelle merveilleuse nouvelle, Mère ! Je remercie le Ciel de vous donner cette grande joie, lui répondit Louis, tout en l’embrassant tendrement.
La réaction d’Hubert, prévenu peu après, fut plus mitigée :
- Vous ? Ma mère… un enfant ?
- Pourquoi cela te trouble-t-il ? Me trouves-tu trop âgée ?
- Certes non ! Mais à vous considérer comme le chef de notre lignage, rôle que vous assumez à la perfection, on en oublie que vous êtes une femme.
Rassurée, Marciane sourit et comprit que son fils lui faisait, de façon détournée, un grand compliment.
- Ne sera-t-il pas bientôt temps pour moi d’être armé chevalier ? demanda-t-il brusquement, en changeant totalement de sujet.
- Tu es encore trop jeune. Disons qu’il sera temps dans deux ans…
- Pourrais-je être adoubé par le comte Joceran ? Il est d’un bon lignage !
- Non, tu le seras par Bertrand : c’est lui qui t’a formé et tu peux lui en être reconnaissant. Quant au lignage, le nôtre est assez bon pour se suffire. Souviens-toi de notre devise «Seul Tel Suis ». D’ailleurs la vaillance de Bertrand, sa loyauté et son dévouement valent tous les lignages, sache-le !
Hubert ne dit rien mais Marciane n’était pas sûre de l’avoir convaincu. Il avait perdu de son arrogance puérile depuis l’expédition de Giret qui l’avait mûri. Mais il ne se confiait guère à sa mère et Marciane se demandait souvent ce qu’il pensait, quels étaient ses espoirs, ses ambitions, tout en se doutant qu’elle ne les approuverait sans doute pas. Aurait-il été plus en confiance avec un père comme conseiller ? Joceran saurait peut-être mieux le deviner qu’elle. Son époux lui manquait cruellement. Quand pourrait-il la rejoindre ? Souffrait-il autant qu’elle de son absence ? Arrivait-il à combler cette ardeur de vivre sans l’avoir à ses côtés, mieux qu’avec qu’elle ? Elle aurait tant voulu le convaincre qu’il n’avait rien à prouver, qu’il était un homme merveilleux, qu’ils étaient heureux et que c’était suffisant pour remplir une vie. Elle repensa un peu tristement aux interventions passées de Guillemette, la fidèle amie qui avait pourtant bien failli les séparer définitivement. Marciane ne saurait jamais pourquoi car elle ne lui poserait pas la question. Leur couple, qui ne concernait qu’eux, ne serait jamais soumis au jugement d’un tiers !
Noël approchait. La chapelle était déjà ornée de branches de sapins et d’étoiles de bois peint. Une crèche où dormait l’enfant Jésus, entouré de Marie et Joseph, sculptés dans de la glaise, ornait une niche. Les femmes avaient natté des fils colorés pour fabriquer des guirlandes piquées de houx. Dans les cuisines, on s’affairait à confectionner les pâtés et les tourtes, les foies gras, les gâteaux et les confiseries qui feraient oublier les restrictions de l’Avent pour les repas de la fête. Marciane avait inauguré sa nouvelle chambre au premier étage du château. Guillemette l’avait convaincue d’abandonner la triste pièce du donjon où elle s’enfermait jadis seule, coupée de tous les siens, pour plutôt s’installer dans le château. Elle avait fait tendre la pièce de tentures, recouvrir le plancher de peaux à la douce fourrure. Des coffres renfermaient ses vêtements et ses parures, un rideau délimitait une alcôve où un vaste cuveau lui permettrait de prendre des bains, les fenêtres à meneaux éclairaient largement la chambre réchauffée par la vaste cheminée où le feu entretenu nuit et jour répandait une douce chaleur. Ce soir-là, Marciane s’y reposait, étendue sur son lit. Il n’était pas tard, mais la nuit déjà enveloppait de son ombre précoce le pays engourdi par la froide saison. C’était le jour de Noël, fête de l’espérance, annonciatrice du renouveau au plein cœur du triomphe des ténèbres. La porte s’ouvrit doucement sans qu’elle y prenne garde et elle se trouva bientôt enveloppée dans une douce étreinte.
- Joceran, mon tendre ami ! Vous voilà de retour ! s’exclama-t-elle.
Folle de joie, elle s’imprégnait de son odeur, reconnaissait le toucher de sa main ferme, la douceur de sa bouche, et ébouriffait tendrement la masse drue de ses cheveux. Elle étouffait presque de bonheur sous ses baisers.
- Dites-moi que je vous manquais et que vous ne m’aviez pas encore oublié !
- Par encore, mon ami, mais il s’en est fallu de peu !
- Je savais bien ne pas pouvoir vous faire confiance, dit-il en riant et en l’embrassant de plus belle.
- Nous passerons Noël ensemble. Quelle joie !
- Racontez-moi, ma mie, votre vie sans moi, dit-il en s’installant à ses côtés.
- Joceran, j’ai eu bien des soucis !
- Le contraire m’eut étonné, comment vous en êtes-vous sortie ?
Marciane lui raconta la noyade de son fils, l’hémorragie de Guillemette.
- Voilà pour mes soucis domestiques. Mais j’ai eu à résoudre de surcroît le problème posé par les mésaventures de Monseigneur Héraclius !
- Comment seriez-vous mêlée à cette affaire ? L’archevêque s’est réfugié dans l’un de ses châteaux du Bugey ! Il est sous bonne garde et toutes les instances ecclésiastiques du royaume s'occupent à lui définir un statut qui obtienne l’adhésion de tous, et notamment de son principal adversaire : le comte du Forez, mon suzerain.
- Je vais vous raconter cette affaire qui m’a fort préoccupée car je ne voulais surtout pas vous nuire…
- Par ma foi, Marciane, vous vous êtes fort bien tirée de ce mauvais pas, reconnut Joceran lorsqu’il connut le déroulement des événements. Personne n’a soupçonné votre intervention ! J’avoue qu’il vous était difficile de refuser votre aide alors qu’on la sollicitait. Mais ce prélat joue un rôle trop ambigu pour qu’on soutienne sa cause sans restriction.
- C’est aussi l’avis de l’abbé de Nolert, avoua Marciane, en souriant.
- Bien ! Laissons maintenant l’église et mon suzerain parvenir à un accord… tout en espérant que nous n’aurons pas à prendre parti.
- C’est maintenant à vous de raconter ce qui vous est arrivé en mon absence.
- Rien de notable, mon amie. Je n’ai pas, comme vous l’honneur d’être mêlé aux événements marquants. On m’ignore comme quantité négligeable ! Mon suzerain ne m’a pas mandé pour participer à sa chevauchée vengeresse…
- Pourquoi vous plaindre d’échapper à de douteuses corvées ? Comment se porte l’exploitation de Salins ?
- A merveille. Je suis riche !
- Où en sont vos rapports avec votre belle-mère, dame Thieberge ?
- Au mieux ! J’ai approuvé, selon vos conseils, sa désignation comme supérieure de son couvent et lui ai fait porter des dons importants, pérennisés par une charte portant sur vingt ans. Elle a bien voulu m’en remercier, disant que le Ciel avait exaucé ses prières quant à la réconciliation de notre famille !
- Avez-vous reçu l’hommage de vos vassaux ?
- Au complet. Ils se félicitent d’avoir un suzerain tel que moi !
- De quoi vous plaignez-vous donc, tout vous réussit ! dit Marciane en riant.
- Que tout soit trop facile ! Je n’ai pas à me battre pour mériter la victoire !
- Joceran, aimeriez-vous que je vous boude pour être heureux ?
- C’est le seul domaine où je ne veux pas avoir de problèmes, ma mie. Je veux que vous m’aimiez, aussi imparfait que je sois, toujours et à jamais.
- Vous serez exaucé, mon ami, je puis vous l’assurer.
Lorsqu’ils furent réunis dans la grande salle pour le repas du soir, chacun trouva un cadeau devant sa place. Marciane avait un cercle d’or pour sa chevelure, orné d’émeraudes, de rubis et de perles d’un remarquable travail d’orfèvrerie, Hubert des éperons d’or, Louis un livre d’heures merveilleusement enjolivé, Bertrand une fine dague de Tolède, Guillemette une ceinture damasquinée à boucle d’argent, le chapelain un psautier, Rodolphe une cotte d’armes, Siméon une selle, les filles de Guillemette des bonnets brodés, Nicolas un hochet d’ivoire, l’intendant un écritoire, les écuyers des jeux d’échec, les sergents des bonbonnes de vin de noix… Chacun s’exclamait, remerciait. La fête était réussie !
- Quelle merveilleuse idée, Joceran, que ces cadeaux offerts pour Noël ! Il faudra en faire une tradition. Et dire que je n’ai rien à vous offrir !
Joceran lui prit tendrement la main. Et le repas commença dans la grande salle illuminée par les torchères parfumées et les feux qui pétillaient joyeusement dans les cheminées, la musique étouffée par les rires des convives… La fête se prolongea longtemps pour mourir doucement avec le départ des maîtres.
- Je deviens énorme ! remarqua Marciane en regagnant avec son époux leur chambre à l’étage. Je ne me souviens pas d’avoir eu ventre aussi proéminent pour mes premières grossesses. Votre enfant, Joceran, doit avoir hérité de vous l’impatience de vivre ! de plus, il ne cesse de me donner des coups dans le ventre. Touchez pour vous rendre compte.
Et Joceran, la main sur le ventre de sa femme, le sentit se tendre et se déformer sous la poussée interne de l’enfant.
- Voilà en effet un fort gaillard, dit-il en souriant.
- Mais Joceran, si c’était une fille ?
- Croyez-vous ? Avec cette force et cette impétuosité ? Non, ma chère, c’est un garçon que vous portez !
- Et comment l’appellerez-vous ?
- Humbert me paraît un fort joli nom.
- Très bien, mon ami, va pour Humbert… Et Marthe si c’est une fille.
- Je vous l’accorde volontiers. Mais il n’en sera pas question, vous verrez !
Marciane avait, contrairement à ses habitudes, bu un peu de vin pour fêter la naissance du Sauveur. Un peu grisée, elle s’appuya contre son mari, en souriant.
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26.08.2007
chapitre 17 - Retour à Marcelly
Ils arrivèrent enfin en vue de l’imposant château de Bérenger, à Sassenage où il était prévu qu’ils passeraient la nuit. Il appartenait au comte Raymondin, fils de Gui-Raymond d’Albon, dauphin du Viennois, qui venait d’en hériter par son mariage avec Ide Raymonde, fille d’Arthaud IV, comte du Forez. Lorsque les portes du château s’ouvrirent pour accueillir Marciane et son escorte, ils pénétrèrent dans la vaste cour, guidés par des sergents pour arriver devant l’entrée de la salle où les attendait la maîtresse de ces lieux. Dame Mélusine était une femme très belle, étroitement enveloppée dans des voiles et vêtue une robe très ajustée, gris argent aux reflets changeants. Ses yeux, d’un bleu liquide comme l’eau des ruisseaux, semblaient plongés dans une rêverie intérieure dont rien ne pouvait la distraire. Son indifférence indisposa Marciane qui se sentit importune.
- Mon époux n’aurait pas du vous imposer notre présence pour cette nuit. Je suis au regret de vous déranger à cette heure tardive, dit-elle.
- Vous ne me dérangez pas, répondit son hôtesse d’une voix un peu voilée, en semblant enfin s’apercevoir de sa présence. En fait, je cherchais à percevoir votre aura. Vous êtes la bienvenue, je vous le dis sincèrement ! continua un sourire lumineux illumina son visage. Une servante va vous indiquer votre chambre. Reposez-vous et effacez les fatigues du voyage dans le baquet où vous serez baignée. Je vous attends ici.
La chambre était confortable. Il y régnait une douce chaleur grâce aux nombreux braseros emplis de braises rougeoyantes. Deux servantes s’affairèrent à laver la jeune femme moulue dans le vaste cuveau fumant où elle put se détendre et se réchauffer. Malgré sa fatigue, elle avait hâte, de rejoindre son étrange hôtesse.
- Laissons le commun se restaurer ensemble, lui dit-celle-ci. Suivez-moi à côté où nous pourrons faire connaissance dans le calme. Mon époux est pris par une chevauchée guerrière qui l’éloigne de nos murs. Profitons de ces instants où nous pouvons nous réfugier loin du vain tumulte.
Marciane la suivit dans une pièce contiguë de petites dimensions, tendue de draperies bleues, éclairées de quelques torchères parfumées.
- Je suis si heureuse de faire enfin votre connaissance, dame Marciane. Nous appartenons toutes deux aux privilégiées de cette terre, dotées de la mémoire de notre lignée… Ainsi, comme ces torchères, nous éclairons le monde.
Marciane la regarda, intriguée, ne sachant que répondre.
- Vous me comprenez, n’est-ce pas ? poursuivit dame Mélusine. Il est si rare de rencontrer des êtres qui, comme moi, sont investis d’une mission hors du commun. Et c’est bien ce qui vous a été révélé par la découverte de vos origines, dans votre grotte ?
- Comment connaissez-vous cela ? Qui vous en a informée ?
- Je n’ai pas besoin d’être informée, je devine, murmura l’autre doucement.
- Mais qui êtes-vous donc ?
- Je suis une initiée, comme l’étaient autrefois certaines femmes des cultes oubliés. J’écoute le murmure du vent et le chant de l’eau dans son ruisseau, j’interprète le vol de l’oiseau, la fuite de la truite dans l’onde pure et la course de la biche dans le taillis… A moi, la lune se confie et les nuages me guident.
- Mais c’est de la sorcellerie ! s’exclama Marciane.
- Certains ignorants pourraient le penser mais je ne crains rien en vous parlant ainsi. Vous pouvez me comprendre, je le sais.
- Je ne révélerai certes pas vos confidences, mais je ne peux vous suivre dans ce monde qui m’est inconnu. Je me sens trop rivée aux réalités de la vie : le domaine du fantastique ou de l’imaginaire me rebute !
- C’est vrai, mais vous avez été sensible au message reçu dans la grotte de vos ancêtres. Il a modifié votre vie et guidé votre action, n’est-il pas vrai ?
- Je le reconnais. Pourquoi me parlez-vous de cette grotte de mes ancêtres ?
- Parce quelle est très importante ! Votre lignage descend de ceux qui, autrefois, en ont orné les murs. Ils y ont accumulé des trésors pour permettre à leurs descendants de mieux vivre au cours des ages ; ils ont laissé les traces de leur passage et de leur lutte pour survivre. Je sais que Marcia fut l’une de vos ancêtres, mais il y en a d’autres : Marka, Marcella… que je vois se pencher sur votre destinée, pour vous inspirer et vous protéger.
- Vos paroles sont troublantes ! Je ne sais que penser !
- Vous me croyez cependant, c’est bien ainsi. Il va être temps de nous quitter maintenant. Nous ne nous reverrons pas. Vous partirez demain sans me voir, mais je ne vous oublierai pas. Craignez la neige qui rosit et l’envol des corbeaux, mais laissez sortir les oiseaux de la cage, c’est le destin.
Son hôtesse la quitta sur ces paroles mystérieuses et Marciane passa une nuit fort agitée, ne sachant que penser de la clairvoyance de dame Mélusine, ni de ses avertissements nébuleux. Elle la vit en rêve se transformer en un grand oiseau bleu qui disparaissait dans le ciel laissant derrière lui une traînée d’étoiles, puis redescendre en flèche, plonger dans une rivière pour en ressortir sous la forme d’une femme : ses bras blancs se tenaient aux roseaux et le bas de son corps, couvert d’écailles brillantes, apparaissait comme une queue de serpent…
Marciane quitta de bon matin le château de Bérenger et vit avec soulagement ses tours et ses murailles disparaître peu à peu dans la brume matinale. Le temps était clair, le vent s’était calmé et le givre faisait étinceler les prés diaprés par la gelée sous le soleil levant. Leur prochaine étape serait la place forte de Morestel, fief d’un ami de Joceran, vavasseur du puissant baron de la Tour-du -Pin, qui avait été averti de son passage. Son hôte l’accueillit, jovial et plein d’entrain :
- Quel honneur de recevoir la fameuse épouse de mon ami Joceran ! Nous étions présents à votre épousaille, vous en souvenez-vous ? Nous avons gardé si bon souvenir de cette merveilleuse réception ! J’espère que votre séjour parmi nous ne vous décevra pas ! Venez vite vous réchauffer, Gertrude, mon épouse, vous a fait préparer de quoi vous baigner et vous reposer de la route. Voyager par cette froidure est une dure épreuve pour une dame, mais il est vrai que rien ne peut vous effrayer !
- Notre étape n’a pas été longue, nous venons du château de Bérenger.
- Avez-vous vu dame Mélusine ? Il est si rare de la rencontrer ! Elle réside souvent dans son château en Poitou et, à ce qu’il paraît, préfère la solitude à la bonne compagnie.
- Elle m’a accueillie fort aimablement.
- C’est une femme troublante, n’est-ce pas ? Il court d’ailleurs beaucoup de légendes à son sujet. On prétend même qu’elle a le pouvoir de se transformer en serpent ! dit son hôte en riant d’une façon un peu artificielle. Mais oublions ces histoires et allons rejoindre mon épouse qui vous attend.
Dame Gertrude était une femme discrète, ce qui laissait loisir à son époux de bavarder à son aise. Lorsque Marciane rejoignit la salle, une fois sa toilette faite, elle fut entourée de tous les soins que des hôtes prévenants pouvaient s’ingénier à prodiguer. Ainsi, assisse près du maître de maison sur un fauteuil rembourré de coussins moelleux, elle savoura un copieux dîner accompagné de musique et participa à une conversation gaie et enjouée. Le ton devint malgré tout plus grave lorsque le sire de Morestel évoqua l’absence du baron de la Tour du Pin, son suzerain, parti se ranger sous la bannière du comte Gui-Raymond d’Albon pour disputer à l’archevêque, Monseigneur Héraclius de Montbrison, le gouvernement du Lyonnais.
- La chevauchée est nombreuse et fortement armée. L’archevêque n’en viendra pas à bout ! Il lui faudra céder ses droits injustement exercés au détriment des comtes du Forez, légitimes suzerains !
- Les archevêques de Lyon s’appuient cependant sur une charte signée entre Humbert et Artaud IV, si j’ai bonne mémoire.
- Ce n’est pas une charte, mais une convention temporaire qui n’a plus sa raison d’être ! Joceran a bien du vous le dire.
- A vrai dire, n’appartenant ni au comté de Forez, ni à celui de Lyon, je n’ai pas suivi de près ces querelles qui me sont restées étrangères.
- Mais votre époux est bien concerné car son comté fait partie du Dauphiné !
- Il n’a pourtant pas été appelé à prendre part à l’expédition… De toutes manières, les hostilités seront de courte durée. N’allons-nous pas entrer dans la période de l’Avent ? Ce sera la trêve de Dieu, qu’il faudra bien appliquer.
- Certes, il ne serait pas bon pour la coalition de mécontenter trop fortement l’Eglise – surtout après s’être attaqué à l’un de ses prélats ! Mais l’affaire devrait être rondement menée et Héraclius débouté de ses prétentions avant qu’il n’ait le temps d’appeler au secours !
- Le pays va souffrir des misères de la guerre. C’est grande pitié !
- Sans doute, mais ces inconvénients sont nécessaires pour faire triompher le bon droit. Pour regagner vos terres, évitez bien Lyon, ce sera plus sûr !
- Je prendrai la route de Vienne pour gagner mon château de Giret.
- Vous avez réussi là une fructueuse campagne qui vous a rapporté un comté ! C’était bien joué ! En vous voyant, on ne croirait jamais que vous savez vous battre, dit-il en regardant avec admiration Marciane.
Dans sa robe ample de velours vert brodée d’argent qui dissimulait ses formes arrondies, elle était resplendissante, avec sa chevelure nattée et torsadée sous l’anneau d’or qui lui ceignait le front. Elle sourit modestement, amusée cependant par l’admiration sincère qu’il exprimait si spontanément.
Marciane remonta le lendemain dans sa voiture bâchée, réconfortée à l’idée que cette nouvelle journée de voyage l’amènerait enfin chez elle, à Giret. Parmi sa suite, se trouvait le chevalier Ambert – qui avait naguère retrouvé l’infortuné Erembert. Ce fut à lui qu’elle indiqua quelle route il convenait de suivre pour éviter la zone des combats. Il faisait encore beau, mais très froid. La neige gelée craquait sous les sabots des chevaux. Le trafic se faisait rare. Les voyageurs, effrayés par les troubles, préféraient sans doute changer d’itinéraire et passer loin de troupes en campagne. Marciane, gênée par le poids de son ventre qui pesait sur sa vessie, était obligée d’imposer des arrêts fréquents pour pouvoir s’isoler discrètement. Alors que l’après-midi était déjà bien entamé, ils venaient encore de faire halte, à sa demande. Elle s’avança dans le sous-bois, en contrebas de la route, suivant machinalement des traces de pas qui avaient tassé la neige et lui permettaient de ne pas trop s’y enfoncer. Elle s’arrêta soudain, consciente de la bizarrerie que représentait ce passage, et remarqua dans la neige comme des fleurs fraîches d’un rouge vif. C’étaient des gouttes de sang qui tranchaient sur la blancheur du sol au pied d’un arbre touffu. Elle releva les yeux et vit des yeux affolés qui la fixaient.
- Par pitié, dame, ne révélez pas ma présence ! Il y va de ma vie !
- Qui êtes-vous ?
- Carolus, un clerc de l’archevêché. S’ils me trouvent, ils vont m’achever !
- Je suis Marciane de Marcelly, je ne veux pas de mal !
- Dieu soit loué ! C’est vous que je cherchais !
- Moi ? Mais pourquoi ? Et comment saviez-vous que je passerai par ici ?
- Je n’en savais rien ! mais j’allais à Giret demander asile pour mon maître, monseigneur Héraclius.
- L’archevêque ! Où est-il ?
- A deux heures de marche à peine, caché dans une grange, comme un gueux. C’est grande pitié ! Il est en fuite, poursuivi, traqué. On veut sa mort !
Marciane réfléchissait rapidement. Ses accompagnateurs étaient les vassaux de Joceran et, comme tels, certainement peu favorables à l’archevêque. Il valait mieux qu’ils ignorent tout de cette rencontre. Elle prit rapidement sa décision.
- Bien, je vais vous aider ! Mais mon escorte ne doit pas se douter de votre présence. Restez encore dissimulé ici et patientez. Je rentre à Giret d’où j’enverrai quelqu’un vous chercher avec des chevaux. Celui qui viendra se fera reconnaître en sifflant l’air de : « Il pleut, il pleut bergère ». Vous lui indiquerez l’endroit où se cache Monseigneur Héraclius, et vous serez ensuite conduits en lieu sûr. Votre blessure est-elle grave ?
- Non, ce n’est rien. J’attendrai. Merci de votre bonté, dame. Faites pour le mieux. Vous êtes notre seul espoir.
Lorsqu’elle s’en retourna vers sa voiture, Marciane vit que la neige avait rosi, piétinée autour des tâches de sang. Il se remirent en route. Sentant l’écurie proche, les chevaux redoublaient d’efforts. Le bourg fut atteint juste avant la nuit et Marciane aborda avec soulagement le sentier encaissé qui menait au château. Raymond, vite accouru, aida sa nièce à descendre de voiture.
- Ma chère enfant, quel soulagement de te revoir ! Tu dois être fatiguée ! Et comment se fait-il que tu aies accepté ce mode de locomotion qui ne te ressemble guère !
- Je t’en donnerai la raison, il est vrai que je suis heureuse d’être enfin arrivée.
- Tu vas devoir te montrer vigilante. La situation est préoccupante. Sais-tu que Lyon a été attaquée, l’archevêque peut-être tué, les clercs molestés, leurs maisons pillées ! On dit que le comte d’Albon veut reprendre possession de la ville et en chasser l’ « usurpateur ». Il cherche des alliances et compte ses partisans. Nous avons déjà eu la visite de ses émissaires qui nous ont demandé de quel parti nous étions.
- Qu’avez-vous répondu ?
- Que cette affaire ne nous concernant pas, nous ne prendrions pas parti, ce dont ils se sont contentés… Pour l’instant !
- Vous avez été fort sage, mon oncle. Rentrons maintenant. Nous avons bien mérité de nous reposer.
Maïeul s’empressait déjà autour des chevaux, après être venu baiser la main de sa suzeraine. Chevaliers et écuyers de l’escorte gagnaient en bavardant gaiement la salle où ils savaient trouver bonne chère et vin en abondance, après un passage à l’étuve – aidé, qui sait, par quelques accortes servantes point trop farouches. Marciane prit discrètement son oncle à part et lui conta sa rencontre en chemin :
- Il faut envoyer quelques hommes sûrs avec mission de guider Monseigneur Héraclius et son clerc en une retraire discrète. Je ne peux pas refuser un asile à un archevêque, n’est-ce pas ?
- Peut-être, mais c’est bien dangereux, remarqua sombrement Raymond, c’est prendre parti et tu le sais bien !
- Ce serait aussi prendre parti que le laisser aux mains de ses bourreaux !
- C’est vrai. Guillaume et Benoît m’ont rejoint ici. C’est à eux qu’il faut confier cette mission. Mais où cacher cet illustre fugitif ?
- Au château d’Etrevy ! Isolé dans la montagne, il est à l’abri des curiosités et du passage.
- Ce n’est pas une mauvaise idée. Cette cachette est suffisamment discrète pour rester ignorée. Le château est toujours tenu par le sire de Fernaux, un homme dévoué. Je vais faire appeler tes écuyers, tu leur indiqueras l’endroit où se cache le clerc. Il faut que leur départ passe inaperçu de ton escorte, et même des hommes de Giret. Les rumeurs ont une fâcheuse propension à se diffuser très rapidement.
Le départ de Guillaume et Benoît s’effectua dans la plus grande discrétion. Ils avaient rapidement pris connaissance des consignes de Marciane et partirent fort heureux de pouvoir la servir. La jeune femme, après une rapide apparition dans la salle, se retira tôt. Elle avait hâte de retrouver sa chambre, encore pleine du souvenir de ses retrouvailles avec Joceran – son doux amour dont il lui semblait déjà être séparée depuis longtemps. Adélaïde, la timide épouse de Raymond, l’accompagna pour s’assurer que rien ne manquerait à son confort. Elle fut ravie d’apprendre que sa nièce attendait un enfant et voulut absolument lui apporter une tisane sucrée au miel, des fruits secs, des beignets, un verre de lait…
- Vous n’avez presque rien mangé, ma chère, alors qu’il vous faut manger pour deux ! Vous ne pouvez imaginer ce que je peux ingurgiter lorsque je suis enceinte ! Aussi ai-je toujours eu de gros enfants dont j’étais fière !
Marciane accepta la tisane, mais repoussa fermement le reste en riant.
- C’est surtout de sommeil dont j’ai besoin, l’assura-t-elle, je ferai honneur au repas demain.
Lorsque Guillaume et Benoît furent de retour, ils avaient rempli leur mission : Monseigneur Héraclius et les clercs qui l’accompagnaient avaient été amenés au château d’Etrevy, sans être remarqués. Grégoire de Fernaux, averti de l’identité de son hôte, avait assuré que toute la discrétion nécessaire serait observée pour dissimuler sa présence. Monseigneur Héraclius les avait cependant chargés d'un message pour leur suzeraine : elle devait avertir l'archevêque de Vienne de son sort, pour qu’il intervienne en sa faveur et rétablisse son autorité ! Marciane réalisa immédiatement que ce serait la compromettre définitivement ! Personne n’ignorerait plus son intervention si elle se présentait à Vienne porteuse d’un message, les secrets de ce genre étant impossibles à garder dans la mouvance de l’archevêché où chacun se faisait un devoir d’être bien informé. Marciane ne pouvait nuire de la sorte à Joceran, tenu d’être fidèle à son suzerain. Elle allait dresser contre lui les hautes instances de l’Eglise et c’était impensable. Elle eut alors une inspiration : « L’abbé de Valbenoîte ! » se dit-elle avec soulagement, « C’est lui qui transmettra le message ! » Il lui fallait donc repartir au plus tôt pour se mettre en rapport avec lui. Elle reprit la route dès le lendemain, avec ses fidèles écuyers, pour gagner Marcelly.
Tout le long du trajet, elle tint les rideaux de sa voiture entrouverts pour revoir son pays qu’elle le retrouvait avec émotion. Elle se pénétrait de son air aux senteurs rassurantes, de la vue de ses champs si souvent parcourus, de ses montagnes aux contours familiers, de la douce Magnie qui s’enveloppait de son manteau de glace… Elle était chez elle ! Le clocher de Sainte Victoire s’élevait vers le ciel comme une prière, les cloches se mirent à carillonner. Elle en eut presque les larmes aux yeux, tout en se signant dévotement. Son escorte sonna de la trompe en approchant du Puy-aux-Dames. Le guetteur de la tour répondit, et la bannière fut hissée pour signaler que la Dame était de retour. Tous se précipitèrent pour l’accueillir : Bertrand et Guillemette, mais aussi ses fils –qui par hasard étaient tous deux présents – et les sergents, les pages, les serviteurs.
- Te voilà un peu enrobée, glissa Guillemette perspicace, c’est pour quand ?
- Guillemette ! Rien ne t’échappe ! dit Marciane en l’embrassant, Moi qui comptais t’étonner en te l’annonçant !
- Si je ne suis pas étonnée, je suis ravie ! déclara la jeune femme attendrie.
Ses fils la saluèrent gravement. Lorsqu’elle leur donna l’accolade, en riant de les trouver plus grands qu’elle, ils se laissèrent faire un peu gauchement, ne sachant trop s’ils pouvaient laisser paraître leur tendresse sans déroger aux usages. Mais elle se détournait déjà pour examiner son château, le trouvant aussi beau que dans son souvenir, avec ses pierres blondes et ses proportions harmonieuses.
- Rentrons et racontez-moi ce qui s’est passé en mon absence !
- Hersande attend un enfant.
- Et Ida aussi !
- Nous avons fait de fort belles chasses et ramené des sangliers gros et gras fort bien accueillis à la cuisine.
- J’ai acheté à un pèlerin qui avait besoin de deniers un bestiaire en vers, richement imagé, qui serait copié d’un livre de la librairie d’Alexandrie.
- Le Père Gervais projette d’agrandir le dispensaire pour lors trop exigu.
- Siméon s’est cassé la jambe, mais Guillemette l’a si bien soigné qu’il n’y paraît plus.
- L’église Sainte Blandine est entièrement terminée et maître Carolin se fait du souci, car il n’a plus de gros chantier en vue. Par contre, les commerçants de Marcelly et de l’abergement lui font construire leurs maisons !
- Le petit Noël, dont vous aviez assisté à la naissance, est parti à l’école de l’abbaye de Sainte Bénigne, il veut devenir prêtre.
- Il faudrait draguer le lit de la Magnie qui s’est ensablé et prévoir des quais aménagés pour le chargement des marchandises.
- Que de nouvelles ! s’exclama Marciane, mais, le ciel en soit loué, je ne vois là rien de fâcheux !
Dès le lendemain, la vie avait repris son cours normal. Hubert était parti chasser avec les écuyers, Louis s’était enfermé dans la librairie, Bertrand s’était absenté et Guillemette s’occupait de ses enfants. Marciane se retrouva seule, un peu désappointée. Heureusement, Guillaume était resté au château et Marciane put lui expliquer le message à transmettre à l’abbé de Nolert de toute urgence.
- Monseigneur Héraclius demande à Guy de Bourgogne, archevêque de Lyon son appui– et celui de toute l’Eglise – pour rentrer dans ses droits à Lyon et faire entendre raison au Comte Raymond d’Albon. J’ai donné asile – tu es bien placé pour le savoir – à notre archevêque en mon château d’Etrevy. Mais cela doit rester secret ! Mon époux étant vassal du comte Raymond, il serait compromis par mon intervention en faveur d’un ennemi de son suzerain, quelles que soient mes raisons. Tu es donc chargé d’informer l’abbé de Nolert de la situation et lui demander de transmettre le message de Monseigneur Héraclius à Vienne. Comme raison de ta visite à Valbenoite, demande donc à Louis de t’accompagner, pour que son bestiaire soit examiné par les savants clercs de l’abbaye qui jugeront de sa valeur.
Ainsi fut fait !Louis fut fort intéressé par l’idée de faire expertiser son ouvrage et s’en alla avec Guillaume pour Valbenoite. Marciane se sentit soulagée d’avoir résolu ce problème, mais se retrouva désœuvrée, presque inutile… Elle regrettait d’avoir quitté son époux. Tout s’était passé pour le mieux à Marcelly pendant son absence. Elle s’en réjouissait, mais en éprouvait malgré tout un peu de dépit : elle n’était pas indispensable ! Dans l’après-midi, elle décida d’aller à l’abergement pour prier dans l’église maintenant parfaitement achevée. Elle n’y était pas retournée depuis longtemps et fut frappée par l’harmonie de l’édifice articulé autour de son élégant clocher à fenêtres doubles. Elle entra dans l’église et pria longuement avant de venir effleurer le tombeau de Sainte Blandine devant lequel brûlaient les cierges que les fidèles allumaient lors de leur passage. En sortant, elle en admirant la voûte en berceau de la nef et les lourds piliers cannelés qui la supportaient. La nuit tombait. Elle se dirigea cependant vers la Magnie. La rivière était gelée, le soleil rouge qui disparaissait à l’horizon la teignait de rose. Marciane se rappela brusquement les paroles mystérieuses de dame Mélusine : « Craignez la neige qui rosit… » et, inquiète, s’arrêta en examinant les alentours. Elle pressentait un danger… Pourtant tout paraissait calme, les berges étaient désertes, les fumées s’élevaient paresseusement au-dessus des cheminées des maisons soigneusement closes, le bourg s’alanguissait pour une nuit paisible. Elle n’arrivait pourtant pas à se décider à s’éloigner : « La neige rosit » se répétait-elle anxieusement.
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