31.08.2007

chapitre 20 - La cour de France

Le dîner fut long et copieux. Les convives faisaient largement honneur aux nombreux mets – où la venaison avait une large part – qui défilaient sans cesse sur les tables, et les rois n’étaient pas en reste. Seules, la reine Bertrade et Marciane mangeaient peu, et buvaient moins encore. Marciane sentait souvent le regard de la reine posé sur elle. En bonne mère, elle jetait souvent un œil sur Hubert, installé avec les écuyers à une table au fond de la salle. Il paraissait beaucoup parler mais ne pas abuser du vin servi à profusion, ce qui la rassura. Non loin de Marciane se trouvaient Philippe de Mantes, un bellâtre grand et mou, et son épouse couverte de bijoux, Elisabeth, petite et sèche, à l’air revêche, la jeune femme les trouva fort déplaisants. Elle chercha aussi à jauger les principaux conseillers royaux dont l’avait entretenue le sire de Montfort. Le sénéchal, Gui le Rouge, futur beau-père du roi, était roux, ce qui rappelait fort désagréablement Aymar à Marciane ; le chancelier, Etienne de Garlande, un grand brun à l’air chafouin, était certainement intelligent et retors ; le bouteiller, qui les avait logés, semblait agité et sournois ; le chambrier était un blond, paisible et rassurant ; le connétable était absent…

Les femmes attirèrent ensuite l’attention de Marciane. Lucienne, la fiancée du roi Louis, se tenait modestement près de lui, les yeux baissés, silencieuse. Elle était assez terne, malgré ses cheveux du plus beau blond, car son air morose ne la rendait pas attirante. Louis ne lui marquait pas le moindre empressement, ne lui adressant même pas la parole. Les épouses des conseillers étaient des femmes d’un certain age, habillées et coiffées avec soin. Elles mangeaient avec appétit, parlaient peu et observaient avec une curiosité non déguisée les nouveaux arrivants auxquels elles souriaient aimablement lorsque leurs regards se croisaient. Les demoiselles de compagnie partageaient les tables inférieures avec les écuyers. La reine Bertrade parlait parfois à voix basse au roi Philippe, mais elle ne se mêlait pas à la conversation générale qui tournait autour de la chasse, des chiens, des faucons, du dressage, du gibier... Tous les convives masculins étaient chasseurs et passionnés d’histoire de vénerie, le sujet était donc intarissable et sans danger. Mais on percevait cependant une tension révélatrice de problèmes latents, lourds de menaces.

Pendant le repas, un chevalier s’approcha du sénéchal et lui parla à l’oreille. Aussitôt Gui le Rouge se leva, confia quelques mots au roi et quitta la salle, suivi de sa fille et de son gendre qui lui emboîtèrent le pas sans poser de questions. Le roi Philippe, suivi de la reine, se retira peu après, soutenu par ses serviteurs empressés à soulager le poids de son pied souffrant. Les convives se dispersèrent également dès que le roi Louis, peu soucieux de prolonger la soirée, se leva à son tour et se rapprocha de Joceran et Marciane, pour leur dire :

- Je serai occupé demain, mais je vous prie de partager la chasse prévue pour le jour suivant. Vous pourrez juger de la qualité de ma meute !

Joceran et Marciane s’inclinèrent en remerciant le roi. Peu après, Jean de Montfort les rejoignit et leur suggéra d’un ton un peu contraint de passer la journée du lendemain à découvrir la ville :

- Il s’y trouve de fort belles églises et le commerce y est florissant, cela vous intéressera. Ayant plusieurs affaires particulières à régler, je ne pourrai malheureusement vous accompagner.

Joceran l’assura qu’ils sauraient se passer de lui et lui souhaita la bonne nuit. Hubert, Guillaume et Benoît les rejoignirent ensuite sur un regard de Marciane et tous regagnèrent leurs chambres.

- Que penses-tu de la cour de France ? demanda Joceran à Hubert lorsqu’ils furent seuls dans leur chambre. J’ai l’impression que tu t’es fait des amis.

- Guillaume, Benoît et moi avons été fort aimablement accueillis par les écuyers royaux. Ce soir, ils ont semblé intrigués et le brusque départ du sénéchal a créé une surprise plutôt inquiétante. Ils se demandaient si c’était en rapport avec la santé du roi qui aurait eu un malaise inquiétant hier matin, après le départ du roi Louis pour la chasse.

- Leurs propos se faisaient souvent à mots couverts, mais nous avons pu en démêler le sens, ajouta Guillaume qui les avait rejoints. Il semble que la reine Bertrade n’ait pas abandonné l’espoir de faire monter son fils sur le trône…

- Mais c’est Louis qui doit succéder à son père si celui-ci vient à mourir !

- Certes… Mais c’est pourtant ce que j’ai cru comprendre.

- Voilà qui paraît inquiétant, murmura Joceran qui, par ressentiment personnel, se sentait solidaire du sort de Louis. Comment l’en avertir ?

- Je ne pense pas le roi assez naïf pour ignorer les dangers qui le menacent, dit calmement Marciane, et nous n’avons aucune possibilité d’approcher le roi en particulier. De toutes façons, les affaires de France ne nous concernent pas, conclut-elle fermement.

Puis, craignant des initiatives intempestives de son fils, elle ajouta qu’il ne fallait pas apporter trop de crédit aux bruits incontrôlés, ni les répéter inconsidérément. Assez vexé, Hubert se tut tandis que Marciane et Joceran échangeaient un regard entendu. Ils voyaient bien que le jeune garçon rêvait de participer à une intrigue politique de haut niveau ! Aussi, ils insistèrent pour qu’Hubert et les écuyers les accompagnent le lendemain dans leur promenade dans les rues d’Orléans.

La ville était animée. De nombreux boutiquiers et artisans, installés directement sur la chaussée, y exposaient leurs inventaires : belles fourrures d’agneaux, de vair, de martre ou d’hermine pour le pelletier, drogues, électuaires et sirops chez l’épicier, rouleaux de drap et de toile vantés par le drapier, potions et simples proposés par l’apothicaire, bijoux d’argent et de bois ciselé chez l’orfèvre… Les taverniers conviaient les passants à pénétrer dans leur antre où des joncs cachaient la terre battue pour y déguster la cervoise maison et les vins sélectionnés, servis avec des harengs largement salés pour entretenir la soif des consommateurs. Les chômeurs, les ribauds et les étudiants paresseux guettaient ceux qui avaient succombé au charme frelaté des boissons proposées, pour leur soutirer quelques oboles ou leur dérober la bourse cachée dans leur escarcelle. Les écoliers se chamaillaient tandis que les femmes, corbeille sur la tête, enfant dans les bras, bavardaient inlassablement. Les transporteurs avec leurs mulets chargés tentaient de se frayer un chemin, les chiens errants fouillaient dans les ordures qu’ils disputaient à des cochons, les gens de qualité, à cheval, chargeaient leurs valets d’écarter le bas peuple. Parfois, une procession figeait toute cette animation et chacun se signait au passage des reliques promenées en grande pompe par une confrérie célébrant son saint patron… Sur la grand’place, à côté des halles couvertes et fort animées, des baladins, montreurs d’ours et jongleurs, invitaient les passants au spectacle et tendaient leur écuelle destinée à recevoir quelques piécettes. Le bruit était partout assourdissant !

- N’avez-vous pas assez goûté de cette agitation ? demanda Hubert impatienté.

- J’examine cette chaussée utilement pavée. Je vais me servir des dalles trouvées dans les décombres des ruines découvertes à Marcelly pour faire de même dans nos bourgs, répliqua Marciane qui s’amusait.

- Allons assister à la messe dans la cathédrale, proposa Joceran lassé lui aussi par la fièvre bruyante des rues.

L’office avait déjà débuté. La grande nef de la cathédrale, baignée par la lueur diffuse des vitraux colorés, semblait un havre de paix. Ils se recueillirent et suivirent avec dévotion la célébration. Marciane trouva le sermon du desservant, sur le rôle du berger, gardien du troupeau des fidèles, étrangement prémonitoire.

- Prions, mes frères, pour notre berger à tous, notre roi, qui est atteint dans sa chair par les malheurs de l’age, conclut benoîtement le prêtre. Que Dieu lui accorde sa miséricorde et qu’Il veille particulièrement sur notre roi Louis, son héritier légitime, destiné à régner pour le plus grand bien de son peuple !

« Les problèmes de la cour seraient-ils ressentis par tous dans la ville ? » se demanda Marciane, fort étonnée.

La petite troupe regagna assez lasse le château. Tous étaient bien décidés à éviter le repas du soir auquel ils ne furent d’ailleurs pas conviés. Le rendez-vous pour la chasse du lendemain avait été fixé de bonne heure. Marciane, qui avait adopté une tenue de chasseur et non d’accompagnatrice, se tenait fermement en selle lorsque le roi Louis parut. Il la considéra avec surprise et lui sourit. Les chiens tenus en laisse tiraient, impatients de recevoir le signal du départ. Les chasseurs s’ébranlèrent enfin et traversèrent la ville à grande allure pour gagner la campagne, vers le sud. Le roi, ses chevaliers, ses invités, les piqueux, les gardes, les meneurs de chiens, faisaient une fameuse troupe, applaudie par les badauds qui s’écartaient prudemment à leur approche. Le temps était clair, les sabots des chevaux résonnaient fermement sur la terre sèche. Marciane n’avait pas aperçu le sire de Montfort et elle chevauchait encadrée par Joceran, Hubert, Benoît et Guillaume. Soudain, le roi se détourna et lui fit signe de le rejoindre.

- Je vois avec surprise une femme se montrer si bonne cavalière, dit-il avec un sourire. Chasseriez-vous aussi ? Je vous vois armée !

- J’ai été accoutumée à le faire et j’en tire grand plaisir !

- Vive Dieu ! Vous êtes une femme exceptionnelle et j’en ai grand plaisir. Et si nous parlions des motifs qui vous ont poussée à me joindre ?

- Sire, ils sont naturellement d’ordre divers.

- Je m’en doute. Eclairez-moi d’un mot.

- Nous vous apportons d’abord des suppliques émanant tant de votre royaume que de l’empire, de gens navrés par l’insécurité des routes et qui attendent de vous que vous y mettiez bon ordre. Mais il est un autre problème : le sort de Monseigneur Héraclius est un souci, Sire, que l’Eglise souhaiterait voir réglé par le pouvoir que vous avez sur le comte du Forez pour l’inciter à se montrer conciliant. Certes, tout ceci reste du domaine de la suggestion, mais ce serait perçu comme une heureuse suite aux harmonieux rapports que vous avez su établir avec la Papauté , en digne fils aîné de l’Eglise.

- Comptez sur moi, dame, pour donner satisfaction à notre Souverain Pontife, sans qu’il ait besoin de me le demander plus précisément. Et considérez même que c’est une affaire réglée. Je présume qu’il est inutile de vous recommander de ne pas ébruiter cet entretien ?

- Je n’en garde déjà plus le souvenir, Sire.

Le roi s’éloigna alors pour rejoindre son chef piqueur qui examinait une trace. Il s’agissait certainement d’un grand cerf et la meute pouvait être lâchée. Les chiens s’élancèrent en donnant de la voix, suivis par les chasseurs. La traque fut longue, ponctuée par les abois, les cors des piqueux. Le pied fut perdu, retrouvé, la chasse bifurquait, les chasseurs s’égayaient… Hubert était ravi de suivre une chasse royale. Il savait le roi hardi chasseur, toujours le premier à vouloir servir l’animal tenu aux fermes par les chiens. Il n’entendait pas rater le spectacle de la mise à mort et s’évertuait à ne pas perdre le roi de vue. Il fut très surpris de le voir délibérément bifurquer d’un seul coup et s’éloigner de la chasse, mais il résolut de le suivre, tout en gardant ses distances par discrétion. Les bois touffus rendaient la poursuite malaisée. A un moment, Hubert crut avoir été semé, bien que le roi n’ait pas semblé s’apercevoir qu’il était suivi. « Me voilà bien ! » se dit avec amertume Hubert en pensant aux quolibets que cela lui vaudrait. Il avait mis son cheval au pas, tout en réfléchissant à la façon de se tirer de ce mauvais pas, lorsqu’il aperçut une cabane, vers laquelle il se dirigea machinalement. Le tapis d’herbe étouffait les pas de son cheval. Tout était silencieux. En arrivant à proximité de la masure, il remarqua le cheval du roi, attaché près de l’entrée. Ne sachant plus que faire, il s’arrêta, ennuyé d’avoir été indiscret. Un mouvement furtif attira alors son regard. Il distingua, derrière un arbre, un homme arc en main qui paraissait guetter la porte de la maisonnette. Sans plus réfléchir, Hubert se laissa glisser à bas de son cheval et s’avança lentement. Son expérience de la chasse à l’approche lui avait appris à marcher en gardant le plus grand silence, évitant même de faire craquer une brindille ou froisser une feuille. Il était tout près de l’inconnu lorsque l’huis s’ouvrit. Le roi parut. Immédiatement, l’homme arma son arc. Au même instant, Hubert leva son épée et faucha l’agresseur d’un coup de taille sur le cou pour ne prendre aucun risque de le manquer. L’homme s’écroula, lâchant sa flèche en terre. Alerté, Louis tourna la tête et arriva en hâte.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-il sèchement. Qui êtes-vous ?

- Je suis le fils de la dame de Marcelly, Sire, et je pense que cet homme voulait vous assassiner !

- Comment vous trouvez-vous là ?

- Je vous ai suivi, Sire. Votre réputation est si grande que je voulais voir le roi chasser !

- Et vous avez vu un roi être chassé ! Merci chevalier, je vous dois la vie.

- Je ne suis pas encore chevalier.

- Par Dieu ! Vous méritez de l’être ! Mais qui est donc ce gredin ? dit-il en retournant le mort qui avait la face contre le sol. C’est un garde du château si l’on en croit sa tenue. Fouillez-le.

L’homme portait à la ceinture une bourse pleine de deniers, aux armes du comte de Rochefort ! « Le prix du sang » murmura le roi. La porte de la cabane s’entrebâilla alors et une silhouette féminine apparut.

- Cela ne te concerne en rien, Marie. Rentre chez toi, intima le roi.

La jeune femme s’enroula dans son châle et s’enfuit sans se retourner.

- Aucun intérêt. Oubliez-la, dit le roi brièvement à Hubert, intrigué. Ne perdons pas plus de temps ! Remettons-nous en selle et rejoignons la chasse.

Alors qu’ils venaient d’enfourcher leurs montures, Hubert et le roi entendirent plusieurs cavaliers arriver au galop et sortirent leur épée. Les trois arrivants, des chevaliers de la maison du sénéchal, s’arrêtèrent net, interdits, en les apercevant.

- Eh bien, messires, que voulez-vous ? demanda Louis, prêt à en découdre.

- Vous, Sire ! Nous vous recherchions.

- Et vous m’avez trouvé ! Passez devant, nous vous suivrons.

Les cavaliers tournèrent bride sans mot dire et précédèrent le roi et Hubert. Un cor sonna alors la mort du cerf, leur indiquant vers où se diriger. Lorsqu’ils rejoignirent les chasseurs, un seize cors gisait sur le sol. Il avait été servi par Joceran qui lui avait transpercé le flanc à la lance, atteignant le cœur du premier coup. Le roi le félicita calmement et promit que le trophée lui serait remis. Après la curée, tous reprirent le chemin du retour. Marciane regardait son fils sévèrement car elle s’était souciée de sa disparition. Mais elle lui trouva un air tellement assuré qu’elle ne posa pas de questions. Les chevaux et les chiens étaient las, le retour traînait en longueur. Joceran avait remarqué l’absence du roi et ne le quittait pas des yeux. Il le vit appeler son chef des gardes et lui parler brièvement, d’un air impérieux. L’homme s’éloigna alors au grand galop. Quand la troupe passa la porte du château, les trois chevaliers qui « recherchaient » le roi, furent discrètement arrêtés et emmenés, étroitement encadrés.

- M’expliqueras-tu enfin ce qui s’est passé au cours de cette chasse ? demanda Marciane à son fils, lorsqu’ils furent  tous retournés dans leur chambre.

- Tu as agi en preux, approuva Joceran après avoir entendu le récit d’Hubert. Tu es digne d’être adoubé. Garde-toi cependant de te vanter de ton exploit !

- C’est ce que m’a dit le roi Louis, reconnut Hubert, encore émerveillé de l’aventure qui aurait été une tragédie sans son intervention.

- Peut-être devrions-nous quitter la cour, proposa Marciane. J’ai pu parler au roi Louis. Nous avons donc déjà rempli notre mission.

- Ce serait prématuré, objecta Joceran. Il nous faut encore une réponse officielle à nos suppliques, ne l’oubliez pas.

Hubert lui lança un regard reconnaissant. Pour rien au monde, il ne serait parti à un moment aussi passionnant. C’est bien ce que pensait aussi Joceran et Marciane dut convenir, à contrecœur, qu’il valait mieux attendre.

Le sire de Montfort ne tarda pas à venir les retrouver. Il semblait soucieux.

- Le roi tient à honorer un aussi bon chasseur que le comte Joceran et il réclame votre présence au souper. Je vous fais mes adieux. Il me faut impérativement rentrer sur mes terres, pour affaires en souffrance...

- Rien de grave, j’espère ?

- Après tout, pourquoi vous le cacher ? Vous serez vite au courant ! s’exclama le petit homme. Le roi Louis demande des renforts pour accompagner la maison royale jusqu’à Etampes où elle va s’installer. De là, le roi compte réunir son ost pour une expédition punitive contre le sénéchal, Gui le Rouge, le comte de Rochefort et son demi-frère, Philippe de Mantes.

- Ils seraient donc entrés en rébellion contre lui ?

- Pire ! Il se murmure qu’ils ont tenté de l’assassiner !

- Mais se battre contre celui qui commande ses armées ne posera-t-il pas de problèmes au roi Louis ?

- Hommes et vassaux ont prêté serment d’allégeance au roi, non au sénéchal.

- Qu’en pensent le roi Philippe et la reine Bertrade ?

- Le roi est toujours alité et la reine se tient à ses côtés. La situation n’est vraiment pas simple ! Le roi Louis veut aller guerroyer, mais il est risqué pour lui de se séparer de son père impotent qui risque de retomber sous la coupe de sa femme !

- Le roi a en effet une marge de manœuvre bien étroite !

Au dîner, le roi Philippe, la reine Bertrade et Lucienne, la timide fiancée, ne parurent pas. Seul sur son estrade, le roi Louis présidait le repas dans une atmosphère tendue. Les conversations se faisaient à voix basse, chacun essayant d’en savoir un peu plus sur la tentative d’assassinat dont avait été victime le roi, et qui avait transpiré, on ne savait comment.

- Le roi a tenu tête à tout un parti qui l’a pris en embuscade.

- Des chevaliers du sénéchal sont compromis. Ils ont été arrêtés.

- Le roi Philippe est mourant. Il réclame son fils Philippe de Mantes.

Les propos s’arrêtèrent sur un regard menaçant du roi, agacé par ces chuchotis.

- Nous sommes réunis ce soir, dit Louis d’une voix forte, pour honorer le comte Joceran qui a magnifiquement mis à bas le cerf que nous courrions. Nous verrons prochainement s’il est aussi expert dans l’art de la fauconnerie.

Les paroles du roi avaient pris les invités de court. Ce n’était pas ce à quoi ils s’attendaient ! Tous se demandaient si le complot, la tentative d’assassinat, la guerre, étaient des bruits fondés ou une rumeur mensongère… Tandis que ses conseillers le regardaient ébahis, le roi, imperturbable, continua à parler chasses et sorties. « La reine a réussi à mettre le holà à ses projets » pensa Marciane.

- Venez comte, dit le roi en se tournant vers Joceran à la fin du souper, je tiens à vous remettre un souvenir de cette journée. Accompagnez donc votre époux, dame, ajouta-t-il en se tournant vers Marciane.

Il se dirigea avec eux dans un cabinet jouxtant la salle.

- Je tiens à offrir ceci à votre fils en souvenir de ce jour, dit le roi en remettant à Marciane une magnifique épée de Tolède à la poignée damasquinée ornée de pierreries. Je lui dois une grande reconnaissance et saurai m’en souvenir.

Il émanait de cet homme une étonnante impression de force, pourtant, il semblait si las que Marciane en eut le cœur serré. Prise d’une impulsion, elle s’écria :

- Sire, me permettez-vous une suggestion ?

- Parlez, dame, venant de vous, elle ne peut qu’être intéressante.

- Le roi votre père est, dit-on, au plus mal ?

- On dit beaucoup trop de sornettes. Mais c’est exact.

- L’assurance que vous m’avez donnée ce matin rend l’Eglise redevable vis-à-vis de vous de l’avoir délivrée d’un souci. Elle vous doit donc un service…

- Poursuivez, dit le roi soudain attentif.

- Dans son état, le roi Philippe aurait grande raison d’être entendu en confession par l’évêque d’Orléans. Celui-ci lui pourrait, dans la droite ligne des recommandations des plus hautes instances de l’Eglise, lui imposer pour lui donner l’absolution, essentielle dans son état, de renvoyer dame Bertrade, en Anjou par exemple.

Louis regarda fixement Marciane un  long moment.

- Par le corps du Christ, je devrais vous garder comme conseiller, je n’en ai pas de si avisé ! Qui suggérera la consigne au confesseur ?

- Je peux le faire, si vous y consentez.

- Je n’osais vous en prier. Ajoutez-y, je vous prie, une dernière demande qui soldera mon compte : que notre évêque organise un concile des prélats du royaume pour annuler mes engagements envers Lucienne  de Rochefort, ma fiancée ! Je n’omettrai pas de vous confier une missive explicite pour le comte du Forez qui, je n’en doute pas, réglera l’affaire qui vous préoccupe.

Le lendemain, Marciane, Joceran et Hubert s’en retournèrent en ville pour une promenade qui se limita à l’évêché. Marciane demanda une audience qui lui fut accordée sur-le-champ. Monseigneur Romuald était un homme très grand, au regard perçant et impérieux.

- Votre présence dans notre ville m’avait été annoncée, ma fille. Je suis heureux de votre visite. Avez-vous de bonnes nouvelles à me transmettre ?

- En ce qui concerne ma mission, oui, Monseigneur. Mais en ce qui concerne la cour de France, ce qui sans doute ne me concerne pas, non !

- Pour que vous parliez de ce qui ne vous concerne pas, c’est que les deux situations trouvent un point de rencontre.

- J’admire votre clairvoyance, Monseigneur. En effet, le roi Louis, en fils respectueux des consignes de l’Eglise, se soucie du salut éternel de son père qui est à la dernière extrémité. Le roi Philippe, pour mettre sa conscience en paix avec le ciel, aurait grand besoin qu’un éminent confesseur lui rappelle fermement la volonté du Saint-Père de voir dame Bertrade rejoindre en Anjou son époux légitime.

- C’est faire œuvre pie que de sauver l’âme du roi, approuva l’évêque, je me chargerai volontiers de l’affaire. Le roi a-t-il exprimé un autre pieux désir ?

- Voyant les désordres qu’un mariage mal assorti entraîne, et dont il ne veut pas donner l’exemple infâme, il serait soulagé de voir annuler par l’Eglise ses engagements envers la fille du comte de Rochefort, engagements qu’on l’a forcé de contracter.

- Je comprends ses soucis. Permettez-moi cependant de vous demander en quoi consiste la réussite de votre mission ?

- En cette missive que le roi vous prie de faire tenir au comte du Forez pour qu’il n’y ait aucun danger qu’elle se perde, dit Marciane en lui tendant le document revêtu du sceau royal.

Sa lecture dut en tous points satisfaire le prélat car il conclut l’entretien en assurant à Marciane qu’il irait au plus tôt entendre le roi Philippe en confession. Il chargea aussi la jeune femme d’annoncer au roi Louis que le concile qui se tiendrait sous peu à Troyes serait convaincu de la nécessité d’annuler son engagement de fiançailles. Tandis que Marciane baisait respectueusement l’améthyste ornant le doigt de l’évêque, celui-ci la bénit avec bienveillance et lui promit de ne pas oublier dans ses prières une fille si empressée à satisfaire les desseins de l’Eglise. L’après-midi même, l’évêque d’Orléans se présenta au château. Tous ceux qui entouraient le roi Philippe, haletant sur sa couche, durent se retirer, même la reine qui en marqua de l’humeur. Après un long tête-à-tête entre le roi et son illustre confesseur, la porte de la chambre se rouvrit et la reine fut admise à y pénétrer. Elle en ressortit assez vite, pâle, les traits tirés, le regard dur. Le roi Louis, le chancelier, le bouteiller et le chambrier la remplacèrent et écoutèrent, en présence de Monseigneur Romuald, les volontés du roi énoncées d’une voix faible mais déterminée.

Dans la soirée, un important cortège s’ébranla lentement, quittant le palais comme à regret : la reine Bertrade partait en Anjou. Elle faillit croiser le connétable, de retour d’une mission à Châteaurenard où il avait convaincu le comte de Blois, Thibaud IV, de ne pas se joindre aux ennemis du roi, la garnison royale de Montargis puissamment renforcée ayant les moyens de l’en empêcher si l’envie lui en venait malencontreusement. Le connétable était un homme d’une stature hors du commun mais l’impression de force brutale qui émanait de sa personne était cependant tempérée par son regard naïf et chaleureux qui le faisait surnommer «  le bon géant ».

Après les événements qui avaient agité le château toute la journée, Joceran et Marciane étaient impatients d’assister au dîner.

- Il conviendra ce soir de faire nos adieux au roi de France, avança Marciane. Notre mission a été remplie et la cour va rejoindre Etampes où nous n’avons rien à faire, il est temps pour nous de regagner nos terres !

- Mais Marciane, pourquoi tant de hâte ? s’exclama Joceran, fort déçu. Le roi ne trouvera rien à redire à notre compagnie, bien au contraire !

- J’aimerais tant voir réuni l’ost royal, plaida Hubert d’un ton pressant.

- Nous pourrons lui rendre sans doute quelques nouveaux services ! renchérit Joceran, qui trouvait que son propre rôle avait été trop effacé.

Marciane n’ajouta rien, mais elle soigna particulièrement sa toilette : elle revêtit une somptueuse tunique de brocart gris argent, fendue sur le côté pour découvrir une robe de soie bleu pâle brodée d’étoiles d’argent ; ses cheveux nattés en grosses coques sur les oreilles, étaient enserrés dans un bonnet de velours gris d’où pendait sur le front une chaînette d’or ornée de pierres bleues mettant en valeur le gris changeant de ses yeux Le corsage épousait étroitement sa poitrine et sa taille fine et ses hanches étaient ceintes d’une ceinture à cabochons.

Lorsque Marciane parut ainsi dans la salle, tenant haut sa fine tête au port altier, un silence flatteur accueillit son entrée. Le roi la regarda traverser la pièce jusqu’à sa place tandis que le connétable semblait frappé par une apparition surnaturelle. Il fallut qu’on le tirât par la manche pour qu’il pense à se rasseoir. Joceran s’était rembruni. Quand le roi annonça que la cour gagnerait Etampes dès le lendemain et qu’il conviait ses hôtes à l’accompagner s’ils le désiraient, Joceran remercia mais déclina l’offre « car ils ne pouvaient s’absenter plus longtemps de leurs terres ». Marciane et Joceran s’avancèrent donc après le dîner pour saluer le roi et le remercier de les avoir reçus.

- Je n’oublie pas les motifs qui vous ont fait entreprendre ce long périple, leur répondit le roi, ils ont retenu toute mon attention. Dans tout le royaume, la garde des grands chemins sera organisée directement par mes prévôts. Ils en seront responsables. Voici cependant une charte octroyant par exception au comte du Forez la garde des grands chemins dans l’étendue de ses deux comtés, Lyon excepté. Vous serez toujours les bienvenus à ma cour. Comte Joceran, poursuivit-il, en souvenir de votre séjour, acceptez l’un de mes meilleurs faucons qui saura se montrer digne de son maître, et pour vous, Dame Marciane, ce reliquaire contenant deux cheveux de Sainte Marthe, sœur de Lazare et de Marie de Béthanie, qui gagna la Provence pour la sauver de la Tarasque et que m’a offert la ville de Tarascon.

Hubert ne comprit rien au revirement de Joceran. Il boudait ostensiblement.

30.08.2007

chapitre 19 - fin

Marciane était soulagée que l’intervention de son fils ait fait oublier à la comtesse de s’intéresser plus avant aux buts de leur voyage. Le comte de Nevers, Guillaume II, ne s’étant pas croisé, son épouse avait quelques raisons pour dénigrer ceux qui l’avaient fait. Après un temps de silence, la comtesse Mathilde reprit la conversation du ton sans réplique qui lui était habituel :

- Gardez-vous de confier vos soucis aux conseillers habituels du roi qui ne s’y intéresseront pas puisque leurs intérêts ne seront pas en jeu. Or le roi n’a que trop tendance à négliger le conseil des grands pour se reposer sur  ses sénéchal, connétable, bouteiller et chambrier et prévôts, tous ces gens de petite condition auxquels il a délégué l’administration de son gouvernement. C’est une évolution bien regrettable, vous le constaterez vite. Votre condition de noblesse jouera en votre défaveur et vous aurez bien du mal à approcher le roi en dehors de ces trublions qui ne le lâchent pas.

- Le roi se trouve toujours résider en sa ville d’Orléans ?

- Il y était encore aux dernières nouvelles, les forêts alentour sont giboyeuses et le roi et son fils férus de chasse et de venaison. Vous trouverez à ses côtés la reine Bertrade, qui n’a rien perdu de sa beauté, il faut le reconnaître. Le roi a encore récemment abjuré l’adultère pour que notre Saint-Père Pascal II lève la sentence d’anathème qui le frappait, mais il a gardé Bertrade ! Sans doute vit-il chastement avec elle pour ne  pas être une nouvelle fois parjure… ajouta la comtesse d’un ton dubitatif. Il est vrai qu’il a d’autres sources de plaisir auxquelles il ne se refuse guère…

- La reine jouit-elle d’un grand crédit ?

- Pas sur le plan des affaires. Elle a échoué, malgré ses intrigues, à imposer son fils Philippe de Mantes comme héritier puisque Louis, fils de la première femme du roi, Berthe de Hollande, a été élu roi par l’assemblée des grands laïcs et des évêques. Il la tient prudemment à l’écart du pouvoir, mais elle subjugue toujours le roi Philippe, diminué par les atteintes de l’age, et même son véritable mari, Foulques le Réchin, car on ne peut prétendre que le mariage du roi et de Bertrade, bien que célébré par l’archevêque de Reims et l’évêque de Senlis, ait une grande légitimité. A la cour, elle se contente de bien marier ses fils, d’acheter des bijoux et de paraître aux côtés du roi. Mais elle ne dédaigne pas d’aller séjourner parfois en Anjou… Savez-vous qu’elle a réussi à se faire recevoir, elle et le roi, par Foulques en son château d’Angers il y a peu ? Il continue à la vénérer comme sa dame et il vient s’asseoir à ses pieds sur son escabeau et se plie en tout à ses volontés. C’est incroyable ! Cette femme a un pouvoir étonnant sur les hommes ! Il est vrai que le roi aime les femmes, dit la comtesse perfidement en se tournant vers Marciane. Il se laissera sans doute émouvoir par votre beauté.

Joceran rougit et sursauta :

- Nous n’avons pas la même conception du mariage que le comte Foulques ou la reine Bertrade, dit-il sèchement.

Plus tard, en regagnant leur chambre, Marciane remarqua que son époux ne semblait plus si enthousiaste de leur mission et arborait même un air renfrogné.

- Ne vous faites aucun souci, dit-elle gentiment. Le roi est suffisamment occupé pour ne pas jeter les yeux sur moi. Puis, devant le regard furieux qu’il lui jeta, elle ajouta : Et quand cela serait, douteriez-vous de moi ?

- Non, ma mie, oubliez ce mouvement d’humeur, je vous prie.

Ils entrèrent à la Charité , enfermée dans  de puissantes murailles, par la porte de la tour de Cuffy pour se rendre au prieuré clunisien de Notre-Dame. L’église était magnifique et les bâtiments conventuels, très importants déjà, étaient encore en pleins travaux. L’hôtellerie fonctionnait et put les recevoir. A Sancerre, dominée par son énorme château remarquablement fortifié, ils se contentèrent d’un gîte modeste où leur fut servi cependant un délicieux vin blanc qui pour une fois tenta Marciane. Ils le burent en mangeant des petits fromages de chèvre, appelés crottins. Ils s’arrêtèrent à Saint Satur pour admirer les belles embarcations construites par d’habiles artisans. La navigation sur la Loire était incessante. On y voyait, convoyés par files entières de chalands, des grosses barriques de vin, des cageots de vaisselle de faïence et de poterie de grès, dans une  agitation incessante tant sur l’eau que sur les chemins de halage. A Gien, Marciane acheta encore de la vaisselle de faïence en grande quantité qui serait livrée à Marcelly. Hubert et Joceran admirèrent les faucons et les chiens de chasse présentés au marché spécialisé dans la chasse et regrettèrent de ne pouvoir en faire l’acquisition.

A Sully, ils furent reçus dans la formidable forteresse bâtie en bord de Loire par le sire de Montfort qui leur recommanda de s’arrêter au château de Germiny, puis à celui de Checy, dernière étape avant Orléans. Leur hôte était un petit homme bavard et affable, tout en rondeurs, le teint clair, l’œil pétillant.

- La santé du roi nous a donné quelques soucis récemment, leur apprit-il. Il a du s’aliter quelques jours. Mais il a expulsé les médecins de sa chambre et s’est remis à chasser en jurant qu’on ne l’y prendrait plus à boire des tisanes d’ortie et à subir les clystères alors que le vin était d’un si bon effet sur l’organisme ! Il a repris une vie normale et, ma foi, a eu raison de sa faiblesse temporaire à sa manière, qui doit être la bonne.

- Le roi, son fils, est-il également à Orléans ?

- Certes. Il rentre d’une expédition en Berry où il a mis à raison le seigneur de Sainte Sévère, Humbaud, qui s’était attaqué à un prieuré dépendant de Saint-Denis, mais il n’a guère quitté son père ces jours-ci. Il a beau avoir été associé au trône, il est plus sûr d’être présent pour assurer la continuité du pouvoir sans problèmes… Ce sera un bon roi ! Il nous a réconciliés avec la papauté, car c’est lui qui a conclu l’accord sur les investitures avec notre Saint-Père qui est venu régler cette affaire personnellement, il y a peu. C’est aussi un rude soldat ! Connaissez-vous ses surnoms ? « Celui qui ne dort pas » et « le Batailleur ». Il est toujours prêt à guerroyer contre les seigneurs brigands de son domaine, ce qui le rend populaire auprès du clergé et des petites gens, de ceux qui n’ont pas la possibilité de voyager avec une solide escorte. Les péchés de jeunesse de son père sont bien oubliés !

- Qu’entendez-vous par là ?

- Le roi Philippe s’est laissé aller autrefois à rançonner les marchands italiens qui arrivaient chargés de marchandises d’Orient, ce qui lui a valu les remontrances de l’Eglise d’ailleurs… Vous ne le saviez pas ? Vous avez raison, il n’est pas bon de se le rappeler, c’est du passé… Si cela ne vous ennuie pas, je vous accompagnerais volontiers à Orléans. Je serai votre guide, cela pourra vous être utile.

Marciane et Joceran ayant accepté avec gratitude, leur nouvel ami se mit en route avec eux dès le lendemain. Ils bavardèrent à bâtons rompus en chemin.

- Vous avez, à ce qu’il semble, une bonne connaissance de la cour de France.

- Certes ! Le roi se tient souvent dans sa bonne ville d’Orléans dont il apprécie particulièrement la région giboyeuse de Sologne. J’ai souvent l’occasion de me rendre à la cour car le roi aime à s’entourer des châtelains locaux – au grand dam de ses grands vassaux dont il se méfie, non sans raison à vrai dire, et qui se trouvent mis à l’écart. Je vais peut-être vous vexer car, de par votre lignage, vous faites partie de ces grands. Mais, avec les petits châtelains comme moi, voire même avec de simples chevaliers, le roi trouve de bien meilleurs conseillers, tout dévoués car ils lui doivent leur fortune, et son administration s’en ressent, en bien. Le roi a accumulé un trésor considérable depuis que le sénéchal, le chambrier et le bouteiller gèrent les comptes du domaine royal. Saviez-vous qu’il a acheté pour trois mille livres la ville de Bourges au seigneur Arpin ? Celui-ci qui voulait rejoindre les Croisés en Terre Sainte avec une nombreuse troupe qu’il lui fallait équiper et transporter outre-mer. Oui, conclut le petit homme, le roi est réellement bien servi !

- Son fils le suit-il dans cette politique ?

- Tout à fait ! Et il a maintenant acquis une importance prépondérante dans la conduite des affaires du royaume. Mais il a connu une enfance difficile. Vous connaissez les aventures matrimoniales de son père… Sa marâtre n’a pas été tendre avec lui, il faut le reconnaître. Elle a tout tenté pour l’écarter du pouvoir, elle l’a fait éloigner de la cour et reléguer à Pontoise dans des conditions précaires. Pensez que l’on disait qu’il n’avait que son manteau en guise de couverture sur sa couche ! Il a aussi été exilé en Angleterre par le roi son père que l’on avait convaincu d’un complot ourdi contre lui par son fils. Il a même été question de tentatives d’assassinat et d’empoisonnement... Non, rien ne lui a été épargné !

- Je vous crois aisément, confia Joceran, j’ai eu moi-même assez à souffrir des manœuvres d’une belle-mère !

- Oh ! Rien ne permet d’accuser expressément la reine Bertrade, s’empressa de préciser le sire de Montfort, un peu gêné de s’être laissé aller à des confidences dangereuses.

- Ces querelles font partie du passé puisque le roi Philippe a associé son fils au trône, temporisa Marciane.

- Certes, le roi a d’ailleurs obtenu la réconciliation de la reine Bertrade et de son fils Louis et l’entente règne désormais au château, Dieu en soit loué ! approuva aussitôt son interlocuteur, à tel point que Louis et son demi-frère, Philippe de Mantes, sont unis à deux parentes issues du puissant lignage de Montlhéry-Rochefort. La famille tient les forteresses de Montlhéry, Gometz, Rochefort-en-Yvelines, Crécy, Bray et Gournay qui commandent les routes du sud de la Seine. Lucienne , la fiancée du roi Louis, est la fille de Gui le Rouge, comte de Rochefort, qui a retrouvé son poste de sénéchal à son retour de Terre Sainte. Anseau de Garlande lui a rendu sa charge un peu à contrecœur, mais il lui était impossible de ne pas le faire, les droits d’un croisé sont étroitement protégés par l’Eglise ! Quant à Philippe de Mantes, il vient d’épouser Elisabeth, héritière de Montlhéry, cette forteresse qui a fait vieillir le roi Philippe à ce qu’il dit lui-même.

- Votre connaissance de la cour nous sera très précieuse, apprécia Marciane.

- Et nous nous réjouissons de votre compagnie, ajouta Joceran. Il est si difficile à des étrangers de s’introduire inopinément dans les arcanes du pouvoir !

- C’est exactement ce que j’ai pensé, se rengorgea le sire de Montfort, heureux d’être écouté et de faire montre de ses relations étroites avec la cour.

- A votre avis, lequel des conseillers des rois est le plus écouté ?

- C’est bien difficile à dire. Les Montlhéry-Rochefort semblent les mieux en cour puisqu’ils s’allient avec la famille royale et Gui le Rouge, en tant que sénéchal, exerce le commandement militaire et contrôle les prévôts, mais ce sont les Garlande, leurs concurrents, qui ont la confiance de Louis. Ils sont cinq frères, courageux, habiles et ambitieux. L’un d’eux, Etienne, est clerc et il a été nommé chancelier depuis un an. Il jouit d’une grande autorité ! A telle enseigne qu’on le considère même comme le maître du palais…

- Voilà une rivalité qui ne doit pas simplifier les choses !

- Le roi Philippe estime qu’elle entretient une émulation bénéfique.

- Auquel de ces partis appartenez-vous ?

- Je m’entends avec les deux, répondit un peu évasivement Jean de Montfort Mais je connais plus intimement les Garlande.

Les cavaliers se rapprochaient d’Orléans dont ils pouvaient apercevoir déjà les hautes murailles accompagnées des nombreuses tours qui  tenaient la ville à l’abri. Les clochers qui surgissaient au-dessus des remparts signalaient la cathédrale Sainte-Croix, les églises de Saint-Aignan, de Saint Pierre-du-Martroi de Saint Euverte, de Saint-Paul et de Saint-Pierre-le-Puellier. Ils franchirent sans encombre les portes gardées et se dirigèrent au pas, par les rues étroites envahies de promeneurs et d’étals, vers le palais royal. Il était imposant, bien défendu, entouré de douves profondes, mais ils y pénétrèrent aisément grâce à leur mentor qui se fit reconnaître de la garde.

- Venez que je vous introduise auprès du chambrier qui vous logera.

Il régnait une grande activité dans la grande cour. Cependant, tandis que des palefreniers se chargeaient de leurs montures et de leur escorte, ils se dirigèrent, en suivant leur cicérone, vers le corps  principal du château qui s’ouvrait par une porte monumentale. Ils se trouvèrent dans une vaste galerie donnant à ses extrémités sur deux bâtiments, la basilique au nord où le souverain venait rendre la justice, la chapelle au sud. Des serviteurs s’y affairaient en grand nombre, mais il leur fut difficile de trouver un responsable.

- Attendez-moi là, s’étonna le sire de Montfort, je m’en vais aux nouvelles.

Le sire de Montfort revint enfin, accompagné d’un homme aux sourcils froncés.

- Le roi Philippe est souffrant et garde la chambre, expliqua-t-il, il ne peut poser par terre son pied devenu rouge et gonflé. Louis est parti chasser et la reine Bertrade se repose dans ses appartements. Quant au chambrier, il est introuvable ! Mais voici le bouteiller, un lointain cousin à moi.

- Je vous souhaite la bienvenue et m’en vais sur-le-champ vous loger, leur dit le nouveau venu d’un ton affairé. Nous sommes à nouveau fort préoccupés par la santé de notre sire qui souffre de mille morts à cause de mauvaises humeurs qui lui gâtent le pied. C’est pitié de le voir réduit à l’immobilité ! Il enrage ! Espérons que vous pourrez lui être présentés ce soir. Il ne voudra pas sûrement manquer le dîner. Puis-je vous demander ce qui vous amène céans ? Vous avez fait une longue route depuis vos terres d’empire.

- Nous sommes chargés de moult suppliques à présenter au roi, concernant la sécurité des routes qui pose bien des problèmes au commerce entre nos pays.

- C’est en effet une affaire importante. Mais pour l’heure, nous avons bien d’autres soucis. En se retournant vers son cousin, il lui glissa en a parte : Les choses se compliquent entre les Garlande et les autres, d’autant que la discorde règne entre le sénéchal et le sire de Montlhéry son parent, ce qui fait le bonheur de notre chancelier ! Il faut se méfier, tout est possible !

- Sont-ils tous présents au château ?

- Le sire de Montlhéry a rejoint son domaine, avec sa fille et son gendre…

- Et le sénéchal ?

- Il fait le siège du roi Philippe avec la reine, tandis que le chancelier ne quitte pas le roi Louis.

- Tout cela ne me dit rien de bon !

Joceran, Marciane et Hubert se virent octroyer une chambre et une garde-robe où coucheraient les écuyers. Le sire de Montfort les assura qu’il viendrait les chercher lorsqu’il serait temps.

- Reposez-vous, baignez-vous, et remettez-vous en à moi, dit-il en les quittant. 

- Je trouve l’atmosphère qui règne ici bien délétère, remarqua Joceran, une fois seul. Notre message ne sera pas facile à faire entendre.

- Il ne faut pas nous hâter, conseilla Marciane. Cherchons d’abord à situer les protagonistes de cette singulière cour.

- Pensez-vous que le sire de Montfort soit fiable ?

- Il est peut-être un peu trop bavard et sans doute désireux de voir où souffle le vent… Ne lui accordons pas trop de crédit, mon ami, et attendons de voir les rois pour nous faire notre idée sur la conduite à adopter.

La chambre qu’il partagerait avec Hubert était petite mais relativement confortable. Des chambrières arrivèrent avec un cuveau qui fut rapidement rempli d’eau chaude et ils purent se délasser en se faisant laver et sécher dans des linges parfumés. Marciane soigna sa toilette qu’elle voulait élégante, mais point trop ostentatoire. Elle se para cependant d’un énorme collier d’or serti de pierres qui soulignait la finesse de son cou et soulignait son modeste décolleté. Dans la soirée, le sire de Montfort se présenta, fort souriant à nouveau :

- Le roi Philippe se sent mieux et présidera le souper avec la reine. Quant à son fils, Louis, il est rentré de la chasse enchanté de sa journée. Tout va pour le mieux ! Suivez-moi ! Je vais vous introduire auprès de Ses Majestés…

Quand Joceran et Marciane arrivèrent dans la grande salle où devait se dérouler le repas, le roi Philippe était déjà installé dans une cathèdre tapissée de coussins, sur une estrade, le pied installé sur un tabouret tapissé de velours. C’était un homme grand et massif, envahi par l’embonpoint. Ses cheveux, qui avaient du être blonds, avaient pris une couleur filasse et ses yeux très bleus étaient comme voilés, mais on sentait encore en lui une énergie et une envie de vivre qui lui permettait de dompter ce corps vieillissant qui le trahissait. A ses côtés, se tenait la reine Bertrade, encore très belle, troublante même. Grande, à peine enrobée, le port altier, elle avait des yeux couleur d’or et une chevelure de miel arrangée en tresses savantes autour d’un visage merveilleusement modelé. Son teint d’ivoire, sa bouche ferme et ourlée, son nez droit, ses joues lisses étaient si parfaits que rien ne laissait deviner en elle les atteintes de l’age. Marciane en fut frappée, redoutant dans le même temps le regard que Bertrade lui jeta, où le défi se mélangeait à la morgue. « Quelle femme redoutable ! » se dit-elle, vaguement consciente d’être jaugée et peut-être jalousée par cette femme exceptionnelle.

Le roi Louis apparut alors. Il avait réellement la prestance et la majesté d’un souverain : grand, bien découplé, blond aux yeux pervenche comme sa grand-mère, Anne de Kiev, il avait un sourire franc et ouvert qui attirait d’emblée la sympathie et la confiance.

- Nous sommes heureux d’accueillir à notre cour de puissants seigneurs qui ont fait une si longue route pour nous rencontrer, dit-il. Soyez les bienvenus, nous rendrons votre séjour agréable pour vous donner l’envie de revenir.

Accompagnées d’un sourire chaleureux, ces aimables paroles désignèrent les nouveaux arrivants à l’attention générale. On s’inquiéta de leur lignage tout en commentant leur noble apparence. D’inconnus, Joceran et Marciane devinrent d’un seul coup des hôtes choyés et appréciés. Le sire de Montfort fut le premier à s’en réjouir, tout en se prévalant sans vergogne de les avoir introduits.

- Sire, avait répondu Marciane en s’inclinant, nous avons eu l’audace de nous présenter devant Votre Majesté pour présenter les suppliques émanant de vos sujets vous demandant en grâce d’instaurer, de par votre autorité souveraine, la sécurité des transports sur les routes du royaume.

- C’est ma foi une noble tâche de vous en être chargés et croyez bien que je suis sensible à ces problèmes. Nous aurons tout loisir d’y revenir plus tard et, pour l’amour de la paix, je donnerai satisfaction à nos braves sujets.

Marciane était soulagée par cet accueil favorable. Elle avait aussi bien attiré l’attention du roi sur sa mission officielle que renseigné ses conseillers intrigués par leur arrivée. C’était de bon augure pour la suite des événements !

29.08.2007

chapitre 19 - la mission

A la grande fierté de Marciane, Monseigneur Guy de Bourgogne, l’archevêque de Vienne, avait fait savoir qu’il viendrait en personne baptiser les jumeaux. Elle décida alors que la cérémonie aurait lieu après ses relevailles. Quarante jours après la double naissance, le chapelain vint célébrer l’amessement et bénir la jeune mère qui put dès lors quitter sa chambre. Elle reprit ainsi sa place dans la vie familiale au milieu de l’allégresse générale. Son retour fut marqué par un joyeux festin.

Le jour de leur baptême, les deux enfants furent revêtus de robes blanches et portés sur les fonds baptismaux par leurs marraines, Guillemette pour Marthe et Ida pour Humbert. Ils furent immergés dans la cuve et baptisés par Monseigneur Guy. Confiés à la tutelle de leurs saints patrons et de leurs anges gardiens, ils furent ramenés hurlant vers leurs nacelles et confiés aux nourrices qui les consolèrent en les mettant au sein. Les bébés, calmés, ne se souciaient nullement des nombreux présents que les invités avaient déposés pour eux : reliquaires d’argent offerts par l’archevêque, mais aussi médailles, statuettes, chemises brodées, hochets, nacelles sculptées..

Un somptueux banquet réunit ensuite tous les assistants. Il se composa de six assiettes de quatre mets chacune : pâtés de veau à la moelle de bœuf,  boudins, saucisses et pipefarce pour la première assiette, suivie de civet de lièvre et brouet d’anguilles, fèves coulées, bœuf et mouton ; pour la troisième assiette rôts, chapons, veau et perdrix, poissons d’eau douce et de mer, la quatrième se composant de poissons de rivière à la dodine, tanches à la sauce chaude, pâtés de chapons à la graisse et au persil, la cinquième comportait du bouilli lardé, ris engoulé, anguilles renversées, rissoles et crêpes et la sixième assiette des flancs sucrés au lait lardé, des nèfles, des noix pelées, des poires cuites et des dragées servis avec de l’hypocras parfumé à la cannelle. Entre chaque service, la vaisselle était changée et des entremets permettaient aux convives de patienter en attendant la suite… Monseigneur Guy était placé entre Marciane et Joceran. Comme son hôtesse, il mangeait peu et buvait modérément. Autour d’eux, le ton des conversations avait monté et les doigts avides s’affairaient à rechercher les meilleurs morceaux dans les plats posés sur la table tandis que les gobelets se remplissaient souvent. L’archevêque se pencha vers Marciane, qui s’attendait un peu à un a parte :

- L’Eglise vous est reconnaissante du soin que vous avez pris d’un de ses prélats en fâcheuse posture, ma fille.

- Je n’ai fait que mon devoir.

- Il n’était certes pas facile à remplir et je vous félicite aussi de votre adresse. Vous représentez, en quelque sorte, un pont entre les deux adversaires qui se sont affrontés, séparés par de vieilles querelles attisées en sous-main. Les plus hautes instances de l’Eglise souhaiteraient voir s’apaiser ce funeste conflit dans lequel il leur est difficile d’intervenir directement car il ne concerne pas des questions de religion, relevant de la spiritualia, mais des affaires temporelles, relevant de la temporalia. L’affaire se complique du fait que Héraclius s’est reconnu vassal pour la ville de Lyon de l’empereur, alors que depuis le concile de Clermont, le pape Urbain II a interdit aux hommes d’église de prêter serment de vassalité au pouvoir temporel ! dit Monseigneur Guy, qui s’arrêta soudain en guettant la réaction de son interlocutrice.

- Je vous suis bien, Monseigneur, se contenta-t-elle de répondre.

- Pour aller plus au fond des choses, vous savez que la Papauté est en ce moment fort préoccupée  par le problème des investitures et soutient que  les abbés et les évêques n’ont pas à dépendre du choix du pouvoir temporel. La solution a été trouvée avec le roi de France, à la suite du voyage récent de notre Saint-Père Pascal II en France. Mais c’est encore une source de conflits sans cesse renouvelés avec les empereurs d’Allemagne qui tiennent à cette prérogative car ils considèrent évêques et abbés comme leurs vassaux.  Il est assez inopportun de raviver une rivalité qui aurait tendance à vouloir trouver une solution négociée : l’empereur renonçant à l’investiture et l’Eglise aux biens impériaux reçus en fiefs au temps de Charlemagne, par l’intervention de la Papauté dans le règlement du sort d’Héraclius.

- Je me sens mal placée pour suivre les arcanes de cette politique subtile, suggéra Marciane, un peu inquiète de ces confidences

- C’est justement pourquoi votre intervention pourrait être bénéfique !

- Mon intervention ! s’insurgea aussitôt la jeune femme.

- Oui, parce que vous êtes neutre. En fait, j’aimerais que vous puissiez, sous des prétextes valables, vous rendre auprès du roi de France et lui suggérer de temporiser les ardeurs du comte du Forez, qui est pour une part de ses terres son vassal, et qu’il soutient dans ses prétentions.

- Mais Monseigneur, quel poids aurais-je vis-à-vis du roi de France ? Il ne m’écoutera certainement pas…

- Détrompez-vous, Marciane. Vous êtes un des grands de ce royaume, vous jouissez d’une excellente réputation et vos avis seront pris en considération.

- En quoi mes paroles seront-elles censées représenter les aspirations de l’Eglise qui souhaite rester dans l’ombre ?

- Vous saurez faire entendre qu’elles sont dans la droite ligne de sa politique.

- Pour me faire un ennemi de l’empereur !

- Mais non, loin de là ! Vous le débarrasserez au contraire d’un problème en apportant une solution à ce qui l’embarrasse autant que nous, sans qu’il puisse le reconnaître. Héraclius lui ayant fait allégeance, il est son vassal et a droit à sa protection, mais le comte du Forez, pour la majeure partie de son domaine l’est aussi et jouit des mêmes droits… Il lui est difficile de choisir. Il s’en tient d’ailleurs pour l’instant à une prudente expectative.

- Quelles solutions pourrais-je proposer ? Je n’en vois aucune !

- Arguez qu’il est dangereux de s’attaquer à des frontières et remettre en cause un équilibre qui a fait ses preuves. Si le roi de France les conteste, il s’aliènera l’appui de l’Eglise qui lui est utile dans ses démêlés avec ses barons, de plus l’empereur fera de même et il aura à s’en défendre. Prêchez la sagesse ! Le roi Philippe vient d’obtenir l’absolution de Sa Sainteté pour les désordres de sa vie privée qui lui ont jadis valu tant de blâmes, il ne voudra pas une fois de plus mécontenter le Saint-Siège. Son fils Louis a été élu héritier du trône et son avis sera prépondérant. Or il est désireux, comme son père, de garder l’appui de l’Eglise. Son principal souci est d’assurer la pacification de son domaine et de restaurer les communications, spécialement en Ile-de-France où des petits barons narguent son autorité. Servez-vous de ce contexte pour les amener à se désintéresser de Lyon. Il sera temps, lorsque vous aurez reçu l’assurance de la cour de France de ne plus interférer dans le conflit lyonnais, d’aller trouver l’empereur pour vous prévaloir de ces bons résultats. Quant au comte du Forez qui n’a pas réussi à éliminer Héraclius, comme il le voulait, il se trouve dans une impasse et accueillera volontiers une issue honorable à cette situation délicate.

- Je dois vous avouer, Monseigneur, que ce jeu subtil ne me tente guère…

- Voyons mon enfant, il y va aussi de votre intérêt bien compris. Vos terres de Marcelly se trouvent en zone frontière et seraient fort menacées en cas de conflit. De plus, le comté de Giret, que vous avez conquis en solitaire, vous serait définitivement reconnu. Il va sans dire aussi, en ce qui concerne votre époux, que la propriété de la ville de Salins dont dame Thieberge voulait faire don à son couvent, ne serait pas menacée d’être contestée.

- Ah ! Monseigneur, ne craignez-vous pas, par ces manœuvres coercitives, vous commettre dans la temporalia ? remarqua Marciane avec amertume.

- Peut-être ma fille, admit le prélat en souriant sans se fâcher, mais pour le plus grand bien de la spiritualia.

- Naturellement, j’informerai mon époux du but de notre ambassade ?

- Oui, mais à part lui, gardez secrets les motifs réels de votre déplacement.

Après le départ des invités, quand le château retrouva son calme, Joceran proposa tout naturellement à Marciane de rentrer avec lui à Léognan. Elle lui fit part alors de la mission dont les avait chargés Monseigneur Guy, prenant bien soin de l’y associer à part entière. Devant son air navré, Joceran s’écria :

- Mais, Marciane, il n’y a pas lieu de rien regretter ! Nous devenons des légats, officieux certes, mais n’en détenant pas moins la volonté du Saint-Père. Je suis heureux d’avoir ainsi l'occasion de connaître la cour de France. Ne vous tourmentez pas, je suis sûr que nous réussirons. Tenez, il me vient une idée. Puisqu’il nous faut compter avec Philippe et son fils Louis, pourquoi n’irions-nous pas trouver les rois de France pour leur demander d’engager une action d’envergure destinée à assurer la sécurité des routes dans tout le royaume ? De nombreux voyageurs se plaignent des conditions de sécurité qui y règnent, tant de la part des bandits de grand chemin que des seigneurs pillards qui rançonnent les marchands. Munissons-nous tout au long de notre parcours de suppliques des conseils des communes, des assemblées des bourgs, des couvents, des confréries de marchands. Pour notre déplacement, ce serait un excellent prétexte, fort utile de surcroît.

- C’est en effet fort bien trouvé et vous emportez mes dernières hésitations. Nous commencerons notre périple par Valbenoîte et l’abbaye de l’Ile Barbe, puis nous remonterons par la vallée de la Loire jusqu’à Orléans où se trouve le roi en ce moment, à ce que m’a indiqué Monseigneur Guy. La route sera longue et non sans danger. Il nous faudra une forte escorte.

- Je vous propose d’emmener avec nous votre fils, Hubert. Je suis certain que le voyage comblera son envie d’aventures.

Un mois plus tard, Marciane et Joceran prenaient la route, accompagnés de leurs écuyers, d’Hubert, de valets et de palefreniers. Ils s’étaient déjà muni des suppliques des conseils des communes de Lyon et Vienne, et des mariniers du Rhône. Tous se plaignaient que l’insécurité des routes du royaume de France gênait considérablement le transport des marchandises et en renchérissait les prix. A l’abbaye de Valbenoite, leur première étape, l’abbé de Nolert se déclara comblé par leur démarche et s’empressa d’ajouter sa propre supplique.

- On dit les rois de France soucieux de favoriser le commerce et d’assurer la libre circulation des gens et des biens. Ils accueilleront favorablement vos demandes et voudront vous satisfaire sur ce point précis. Quels que soient vos objectifs réels, soyez très circonspects, ne vous laissez pas circonvenir par leurs conseillers et ne parlez qu’en présence des souverains, à eux seuls, ce serait préférable, si vous en avez le loisir.

- Nous retiendrons vos judicieux conseils, remercia Marciane, étonnée de la clairvoyance de l’abbé.

- Je suppose que c’est Monseigneur Guy qui vous a suggéré la démarche ?

- C'était en effet l'un de ses objectifs.

- Notre archevêque est un prélat éminent, certainement promis à un grand avenir. Je le verrais même bien monter sur le trône de Saint-Pierre… pour le plus grand bien de la chrétienté d’ailleurs car c’est un homme de concorde et de conciliation. Vous ne pouvez regretter de servir ses desseins !

Réconfortée par les paroles de l’abbé, Marciane fut un peu honteuse d’avoir forcé l’archevêque à insister avant d’accepter le rôle qu’il lui destinait.

A vrai dire, le voyage plaisait à Marciane. Le temps était encore frais, les routes boueuses, semées de fondrières, les averses fréquentes, et ils arrivaient le soir à l’étape crottés, fourbus et transis. Mais elle découvrait de nouveaux paysages, les gorges de la Loire et l’épanouissement du fleuve,  le panorama de l’église de Cherie permettant de découvrir les soixante-seize clochers de la région, elle s’intéressait aux cultures, au bétail, aux modes de vie des régions traversées, elle interrogeait les paysans, laissait parler les jurés du conseil des communes, s’enquerrait de leurs droits, de leurs franchises, de leur gestion et de leurs pouvoirs, très variables selon les accords qu’ils avaient obtenus de leurs suzerains, laïcs ou ecclésiastiques…

Marciane se faisait aussi un plaisir de s’arrêter pour visiter les innombrables églises neuves qui parsemaient la route et y prier pour le succès de leur mission. Les édifices s’élevaient souvent dans des bourgs nés à l’ombre de prieurés où ils faisaient étape, comme celle de Saint-Rambert, dépendant de l’abbaye de l’Ile Barbe, avec son clocher-porche aux superbes sculptures, et son portail aux lions, comme à Pouilly-les Feurs ou à  Decize, l’église de St-Aré. En d’autres lieux, de modestes églises paroissiales n’en étaient pas moins admirables, toujours différentes, admirablement proportionnées, avec un beau portail décoré, un clocher planté selon les cas de l’avant à l’arrière, massif ou découpé de fenêtres à colonnes, des chapiteaux sculptés, des absides et absidioles accolées au chevet.

La jeune femme admirait également les bourgs et les villes, protégés derrière leurs murailles flanquées de tours et de bastions, baignés par des fossés alimentés par la Loire voisine et animés par les moulins qui profitaient de la dérivation du fleuve. A Feurs, elle apprit avec intérêt qu’une partie des remparts datait des Romains ! A Roanne, belle ville lovée au pied de son château fort, elle avait envié le port animé grâce au fleuve enfin navigable qui emportait les embarcations lourdement chargées vers le centre du royaume. Marciane aimait se promener dans les ruelles étroites des villes, entre les maisons ventrues à encorbellements, où les boutiques et les ouvroirs empiètent sur la chaussée mal dallée, jonchée de paille et de gravats. Elle en profitait pour juger de la qualité et de la variété des produits proposés, avant d’arriver sur la grande place à l’Hôtel de ville, parfois dotée d’un beffroi ou à la modeste maison communale, jouxtant le marché couvert,  pour être reçue par le conseil de la commune.

Leurs étapes s’imposaient selon les possibilités d’hébergement des lieux, ce dont ils avaient soin de s’enquérir avant de reprendre la route. Les monastères étaient souvent dotés d’hôtelleries pour recevoir les voyageurs, mais certains châteaux accueillaient aussi les étrangers, sinon il restait les gîtes tenus par les habitants. Le confort y était souvent sommaire : ils devaient partager la chambre avec leurs écuyers et se passer de bains, mais la nourriture était bonne et les chevaux bien soignés. Ils rencontraient quelquefois des convois de marchands se rendant aux marchés escortés par des conduits, escortes fournies par les villes ou les seigneurs. Le sergent s’enquerrait alors, fort civilement, des diverses conditions rencontrées en route. Le voyage se déroulait sans incidents, mais Hubert commençait à trouver le chemin monotone…

Ils venaient de quitter à Decize, située sur une île de la Loire , au confluent de l’Aron, le couvent de bénédictins où ils avaient passé la nuit. Ils chevauchaient allégrement dans l’air frais du matin et traversaient un petit bois lorsque des bruits sourds et des cris les alertèrent. Hubert, immédiatement, piqua des deux et brandit son épée. Au détour du chemin, il tomba sur trois malandrins qui avait jeté une jeune fille à bas de sa mule et s’apprêtaient à la mettre à mal. Le plus vif des trois, alerté par le galop du cheval, s’enfuit sans demander son reste, mais les deux autres, affairés à maîtriser leur victime qui se débattait, ne virent pas le danger. Aussitôt, Hubert embrocha chacun d’eux d’un grand coup d’épée qui les laissa sanglants sur la chaussée. Libérée, la jeune fille se releva tout en rajustant maladroitement ses vêtements déchirés. Elle regarda, affolée, le nouvel arrivant ne sachant pas s’il représentait son salut ou un nouveau danger. Lorsque le reste de la troupe arriva, Marciane comprit la situation du premier coup d’œil. Elle s’empressa de descendre de cheval pour réconforter la pauvre enfant.

- N’aie aucune crainte, tu es sauvée, dit-elle en s’approchant. Détournez-vous pour lui laisser le temps de se rajuster, recommanda-t-elle à ses compagnons.

La petite, encore sous le choc, se détourna et s’appuya sur sa mule en pleurant.

- Allons, c’est fini et tu as eu plus peur que de mal. Comment t’appelles-tu ?

- Marinette, je suis la fille du meunier, je me rendais au marché à Decize quand… et la jeune fille se remit à pleurer.

- Calme-toi ! Nous allons te raccompagner pour raconter tes malheurs à la milice. Tes agresseurs seront punis. Peux-tu remonter sur ta mule ?

Marinette l’en assura et se retourna vers Hubert pour le remercier, les yeux encore pleins de larmes. Hubert rougit très fort. Il avait encore la vision de sa poitrine dénudée, de sa peau nacrée, et la trouvait bien jolie. Les deux bandits furent ramenés tout sanglants à Decize où l’affaire fit grand bruit. Depuis quelques temps, une bande de pillards commettait moult méfaits dans la région.

Ils échappent à nos patrouilles en gagnant le comté de Bourbon ou le duché de Bourgogne et s’en reviennent plus hardis chaque fois de leur impunité s’indigna l’un des communier.

- Il nous faut demander au roi des gardes bénéficiant de l’extraterritorialité pour les poursuivre partout dans le royaume ! appuya le maire en rédigeant une supplique. En attendant, ces deux-là paieront pour les autres ! Ils ne tarderont pas à pendre au gibet ! Nous allons les juger sans tarder.

Ce ne fut pas le seul problème que rencontra la petite troupe. Près d’Urzy, quelques jours plus tard, ils trouvèrent deux chanoines pantelants sur le bas-côté. Chargés de faire rentrer la dîme du palais épiscopal, il avaient été attaqués et volés au retour de leur tournée. Le doyen du chapitre cathédral en fut fort affecté et rédigea également une supplique virulente qui exhortait le roi à prendre toutes mesures propres à garantir la sécurité des routes « qui devenaient si peu sures que même les femmes et les clercs y étaient molestés ». Il rappelait aussi au roi que l’Eglise frappait d’anathème ceux qui s’attaquaient aux ecclésiastiques ! Marciane apprécia ce document qui confortait largement sa mission officielle.

En s’arrêtant à Nevers, Marciane et Joceran résolurent, pour être plus libres de leurs mouvements, de ne pas demander à être hébergés au château comtal et préférèrent un logis chez l’habitant, d’ailleurs assez confortable. Marciane tint à visiter la magnifique église Saint Etienne et l’église Saint Genest avant de faire ses dévotions dans la cathédrale Saint Cyr. Elle acheta en chemin des écuelles de faïence qu’elle trouva très belles. Leur présence, après leur passage à l’Hôtel de ville, avait du être signalée car un héraut leur fut adressé les priant de se rendre à l’invitation de la comtesse Mathilde. Ils ne pouvaient refuser et gagnèrent donc le château avec tout leur équipage. Le bâtiment, flanqué de deux grosses tours d’angles et de nombreuses tourelles à encorbellement, était majestueux, mais ses pièces trop grandes, pourtant tendues de tapisseries et garnies de nombreuses cheminées, restaient glaciales. Pour le souper, Marciane prit soin de revêtir une épaisse robe de drap brodé à col de fourrure dont les manches s’ornaient d’une longue cape doublée d’hermine. La comtesse Mathilde les attendait, assise sur une cathèdre à haut dossier. C’était une femme au visage sévère, le nez long, la bouche mince, le regard impérieux, la tête ceinte d’un turban de velours à pan, richement vêtue d’un mantel damassé et incrusté de pierreries, ouvert sur un surcot de velours. Elle les accueillit aimablement en s’enquerrant du confort de leur installation, des péripéties de la route et du but de leur voyage.

- Vous vous donnez bien du mal pour venir en aide aux marchands et aux voyageurs… Est-ce réellement là votre seul but ?

- La circulation  des marchandises et des gens doit se faire sans danger pour la bonne marche du commerce qui est essentiel à la richesse d’un pays, et la richesse de nos gens conditionne la nôtre, ajouta Marciane avec un sourire.

- Il est vrai que, pour tenir son rang, ces nouvelles ressources sont souvent nécessaires, alors que nos aïeux se contentaient aisément du revenu de leurs terres, répondit la comtesse avec un peu de morgue, comme si ces basses contingences lui étaient étrangères. Mais en ce temps là, le pouvoir des grands ne rencontrait pas le mauvais vouloir de tous ces petits hobereaux qui se croient chez eux dans leurs fiefs et oublient leurs devoirs envers leurs suzerains. De là, bien des désordres et des manquements… Je conseillerais volontiers à notre Saint-Père de prêcher une nouvelle expédition en Terre Sainte pour nous en débarrasser ! Ils partiraient pleins d’ambitions et laisseraient leurs terres nous revenir.

- Ceux qui se sont croisés ne l’ont pas fait par ambition personnelle mais pour la plus grande gloire de Dieu ! s’exclama Hubert, indigné de ce cynisme. Ils ont sauvé la Sainte Lance des mains des païens, délivré Jérusalem…

- Ne croyez pas que je sous-estime leur vaillance, objecta la comtesse, un peu gênée. Je me souviens que votre père, le sire de Marenges si je ne me trompe, a trouvé une mort glorieuse en défendant la Sainte Lance … Ce fut un brave chevalier dont vous pouvez être fier !

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