03.09.2007
chapitre 22 - suite
- J’arrive de Pessac. Un fort parti armé se dirige vers la forteresse et le capitaine Mathieu m’a dépêché pour vous avertir et quérir des renforts.
- Cette fois ma mie, vous ne me refuserez pas la bataille ! dit Joceran en se retournant vers son épouse.
- Loin de moi cette idée. Je sais reconnaître quand il faut recourir aux armes.
- Je serai des vôtres Joceran, déclara fermement Louis.
- Mais tu ne sais pas te battre ! s’inquiéta aussitôt Marciane.
- Je me suis pourtant longuement entraîné avec Bertrand ! s’indigna Louis, à mon corps défendant quelquefois, je le reconnais, ajouta-t-il plus doucement, mais je ne suis plus un enfant, Mère, et moi aussi, je sais reconnaître quand il faut se défendre !
- Fais comme tu l’entends, concéda sa mère résignée.
Les préparatifs furent rondement menés. Des estafettes furent envoyées sur l’heure rassembler la bannière de Légnan dans la nuit. Au petit matin, quinze chevaliers, des écuyers et des sergents étaient prêts à se porter au secours de la forteresse. Le cœur gros, Marciane vit partir son fils, grave et martial sur son cheval, portant fièrement sa lance, épée au côté. Son haubert et sa côte de mailles étaient un peu grands pour lui et, sous le heaume, elle ne le reconnaissait plus. Elle les regarda longtemps s’éloigner, regrettant cependant de n’avoir pu prendre part à l’expédition. Elle avait senti toutefois qu’elle aurait dérangé son époux en voulant l’accompagner.
Dame Catherine compatissante, lui conseilla de rentrer se réchauffer dans la salle, car l’air était bien frais de si bon mâtin.
- Une si vaillante compagnie aura vite le dessus et les mauvais s’enfuiront sans demander leur reste, dit la brave femme pour rassurer sa maîtresse.
- Je connais les combats, répondit tristement Marciane et, tout en ayant confiance en leur vaillance, je sais les dangers qu’ils courent malgré tout. Pourquoi faut-il que la violence renaisse inlassablement !
Marciane se rapprocha frileusement du feu qui pétillait dans la grande cheminée.
- Je n’ai pas revu votre fille, dame Catherine, comment se porte-t-elle ?
- Elle a ouvert un ouvroir où elle emploie des apprenties à broder des nappes d’autel et des chasubles de toute beauté, répondit la gouvernante, radieuse. L’évêque de Grenoble en a commandées et lui envoie sans cesse de nouvelles demandes. Son affaire marche bien, elle en est très fière.
- Et votre petit-fils ?
- Il a eu des hauts et des bas, parfois des crises le terrassaient et il fallait alors le tenir enfermé. Mais le sacristain du couvent lui a confié depuis peu la charge de sonner les cloches. Cette mission l’a transformé ! Il s’épuise à tirer sur les cordes et se grise des sons dont il est le maître. Il est enfin heureux !
- Voilà de bonnes nouvelles, dit Marciane sincèrement.
Elle ne trouva plus rien à dire, trop accablée par ses soucis. Discrètement, la gouvernante se retira car elle sentait que la dame avait envie d’être seule. Marciane, après un moment, se réfugia dans la chapelle pour prier.
Pendant ce temps, la bannière de Légnan se dirigeait à vive allure vers Pessac. Deux écuyers et quelques sergents avaient été placés en avant-garde, Joceran, suivi de près par Louis qui avait pour consigne de le suivre, marchait en tête du gros de la troupe. Le temps était clair, la température clémente malgré qu’il fut très tôt. Déjà le ciel s’éclairait à l’est, des bouffées d’air frais signalaient le lever prochain du jour. Ils montaient la rude pente menant à la forteresse lorsqu’ils aperçurent un petit berger qui fuyait à leur approche, tout en poussant son troupeau devant lui avec l’aide de ses chiens. Joceran ne lui accorda pas un regard, mais Louis le héla et le comte se retourna, surpris.
- Nous devrions nous enquérir auprès de cet enfant de ce qu’il a pu voir.
- Qu’est-ce qu’un berger peut apporter ? demanda dédaigneusement Joceran.
- Il a pu se rendre compte de l’avancée des troupes. Pourquoi fuirait-il sinon ?
Joceran haussa les épaules, mais obtempéra.
- Petit, viens, n’aie pas peur. Je suis ton seigneur et tu n’as rien à craindre de moi. Tu auras une récompense, insista Joceran.
L’enfant s’arrêta et revint sur ses pas, lentement, comme à regret. La troupe s’était arrêtée sur un ordre du capitaine Giraud. Tous regardaient, un peu intrigués, ce qui motivait cet incident. Lorsque l’enfant fut à portée de voix, Joceran lui fit signe d’approcher encore.
- Pourquoi fuyais-tu ? Avais-tu peur de nous ?
- Oh non ! Seigneur, pas de vous, mais j’ai vu des routiers qui avançaient sur la route du col, une troupe importante ! Il ne fait pas bon les croiser, ils auraient bien volé mes moutons !
- Ils assiègent Pessac ?
- Non, Seigneur. Ceux qui assiègent Pessac ne sont pas nombreux. Mais ceux-la, oui ! Des centaines ! Chevaliers, hommes d’armes, chevaux, mulets…
La nouvelle était inquiétante car ils n’étaient pas de taille à se mesurer à un ost de cette importance ! Joceran était perplexe.
- Pourrais-tu nous indiquer un endroit où les guetter ? demanda alors Louis à l’enfant. Tu en seras bien récompensé. Le seigneur Joceran t’achètera le plus beau bélier du marché. Réfléchis !
- Il faudrait quitter la route, indiqua le gamin, et prendre la piste des troupeaux. A un endroit, on dominera le passage que prendra l’ost.
- Montre-nous le chemin et tu auras ton bélier, reprit Joceran fort intéressé.
- Mais mon troupeau ! Que deviendra-t-il ? s’inquiéta le berger.
- Macard s’en occupera, il s’y connaît, suggéra le capitaine Giraud entrant dans le jeu.
- Bien vrai ?
- Promis, juré !
- Alors je veux bien, et vous savez, suggéra le petit, voyant soudain son futur bélier grossir, il y a un moyen bien simple de les arrêter, si vous le désirez.
- Vraiment ? Et lequel ? interrogea Joceran sceptique.
- En déclenchant une chute de neige ! Entre la route et la piste, il s’est accumulé une grande poche de neige que le redoux a ramollie. On peut facilement la faire couler sur la route.
- Une avalanche ! s’exclama Louis. Bien sûr !
- Viens, petit, mets-toi en croupe derrière moi, et si nous réussissons, tu ne le regretteras pas !
Et la bannière de Légnan, guidée par le petit berger quitta la route pour prendre la piste qui la contournait. Ils chevauchèrent longtemps, sans bruit. Le soleil brillait, les naseaux des chevaux fumaient, et les chevaliers commençaient à maugréer que l’enfant les trompait et que c’était folie de s’en remettre à un petit paysan pour guider des hommes d’armes. Joceran lui-même se mettait à regretter sa décision. Que de temps perdu ! N’était-ce pas un guet-apens pour laisser au contraire le champ libre à l’ennemi ? Mais que faire contre un adversaire si supérieur en nombre ! La piste changea soudain de sens, se rapprochant de la route tout en la surplombant car on avait grimpé hardiment. L’enfant tapota sur l’épaule de Joceran.
- Nous approchons du but, murmura-t-il. Il ne faut pas faire de bruit et laisser là vos chevaux.
Sur un signe de Joceran, tous mirent pied à terre et, confiant les montures à la garde de quelques hommes, ils s’en furent, baissés et silencieux examiner la route en contrebas. Ils la dominaient de très haut et la neige étincelait sur la pente. La voie était encore déserte, mais on entendait déjà les bruits caractéristiques d’une troupe en marche : entrechocs métalliques, bruits de sabots, ronflements de nasaux…
- Pour faire couler la neige, il faut taper tous ensemble avec les épées, les lances pour l’ébranler, dit l’enfant à voix basse.
- Oui, nous savons comment se déclenche une avalanche, murmura Giraud.
Ils s’allongèrent tous le long de la crête.
- Attendez mon signal, ordonna Joceran.
Les premiers cavaliers apparurent, chevauchant sans aucune appréhension, sûrs de leur puissance. Lorsqu’ils se furent suffisamment engagés, Joceran siffla et ses hommes se mirent à battre la neige qui frémit, puis se mit lentement en mouvement. Très vite, la vague s’accéléra en chuintant et une énorme masse de neige déboula sur la route, engloutissant ceux qui s’y trouvaient, bloquant complètement le passage, dévalant sur le devers. Hommes et chevaux furent balayés impitoyablement. Lorsque le flot se tarit, la masse blanche avait pris possession de la voie. Ils entendirent en deça de l’avalanche des cris, des hennissements, des bruits de ferraille. Les arrivants bousculaient ceux qui voulaient s’enfuir tandis que les chevaux, fous de terreur, jetaient leurs cavaliers à bas, partout les hommes juraient, suppliaient, hurlaient… C’était la panique ! Peu à peu, dans le désordre, les assaillants rebroussèrent chemin et le silence s’abattit sur la tragédie.
Joceran se releva.
- Bien, je crois que notre affaire est réglée. Petit, tu auras le plus beau troupeau de la région ! Nous pouvons nous en retourner vers Pessac et nous mesurer avec ses assiégeants. Nous ne serons pas pris à rebours !
La bannière regagna par le même chemin la route qu’ils avaient quittée quelques heures plus tôt. Ils rendirent le berger à son troupeau tout en lui remettant une bourse confortable que le gamin empocha les yeux brillants de joie, et prirent l’embranchement de Pessac un peu plus haut. Les assiégeants n’avaient pas mis de guetteurs et se tenaient à proximité raisonnable des remparts, sûrs d’être promptement rejoints par des renforts, leur présence ne servant qu’à empêcher une sortie éventuelle des hommes de la forteresse.
Les gens de Légnan leur tombèrent dessus à l’improviste comme des enragés, gonflés par le succès inespéré qu’ils venaient d’obtenir. Les Italiens se défendirent mais plièrent vite sous les coups des attaquants. Louis tenait un chevalier désarçonné au bout de sa lance quand le capitaine italien annonça la fin du combat.
- Nous nous rendons, il est inutile de continuer à nous battre car vous ne profiterez pas longtemps de votre victoire, dit-il goguenard.
- Ah ! Vraiment ! Et comment cela ? demanda Joceran.
- Les nôtres arrivent en masse. Vous n’êtes pas de taille à leur résister. Je n’ai pas de souci à me faire sur la durée de notre captivité.
- L’avenir nous le dira, répondit Joceran calmement. Désarmez les prisonniers et enfermez-les dans la forteresse. Louis, tu as gagné l’équipement de ton prisonnier. Tu as de la chance, il est de qualité ! Capitaine Mathieu, ajouta-t-il à l’adresse du capitaine de Pessac qui avait baissé le pont-levis, je vous laisse la garde de nos prisonniers. Soyez vigilant.
Et ils s’en retournèrent à Légnan, chargés de la bannière, des équipements et des montures des vaincus. Ils arrivèrent tard dans la nuit. Marciane veillait dans l’angoisse, assise au coin de la cheminée. Elle se força à ne pas bouger pour attendre dignement le résultat de l’affrontement. Les voix joyeuses et claironnantes qui s’approchaient la rassurèrent et ce fut donc le front serein qu’elle accueillit les arrivants. Elle vit son fils, elle vit Joceran, et le poids qui l’oppressait disparut. Louis, les cheveux collés par la transpiration et les traits tirés par la fatigue, lui sourit tendrement. Joceran exultait.
- Ma mie nous avons remporté la plus belle victoire qu’il soit ! Et contre une armée entière !
- Grâce en soit rendue à l’initiative de messire Louis, dit le capitaine Giraud tout sourire. Quel stratège !
- Et oui, ma chère, admit Joceran, un peu à contrecœur, votre fils a eu une excellente idée en nous faisant interroger un petit berger qui nous a guidés dans un défilé où nous avons pu l’anéantir toute une armée en marche en déclenchant une avalanche. Nous avons ensuite attaqué et promptement anéanti les assiégeants de Pessac. Une belle journée, ma foi !
- Comment avez-vous pensé, messire Louis, à questionner cet enfant ? demanda Giraud.
- J’ai étudié les commentaires de César sur sa guerre en Gaule, et j’ai remarqué qu’il prenait toujours grand soin, avant d’engager une bataille, de se renseigner sur les mouvements de l’ennemi, souvent grâce à des espions qu’il entretenait chez ses adversaires, quelques fois en questionnant justement les habitants mécontents de voir leur contrée soumise aux exactions des combattants et à qui il promettait la paix…
- Voilà de fort utiles lectures, le coupa Joceran. Je me suis contenté lors de ma captivité de lire des poésies ou les chansons des troubadours. Ecrites et chantées par des baladins, qui sont des rêveurs, elles ne sont guère utiles pour conduire une guerre. Je devrais remédier à cela !
- Avez-vous montré à votre mère le bel équipement que votre prisonnier a du vous concéder ? demanda Giraud.
Sur un geste de Joceran un valet l’alla quérir. La côte de mailles était une merveille, d’une légèreté incomparable et pourtant faite de plusieurs mailles de fer assemblées à la fois, elle était très résistante. Le heaume et le haubert étaient du plus bel acier niellé, les éperons et l’épée de Tolède finement damasquinés…
- Et le cheval est également splendide, ajouta Joceran. Louis l’a bien mérité. Il a proprement vaincu son propriétaire, qui doit être très fortuné pour jouir d’un tel équipement. Il pourra en demander bonne rançon s’il le désire.
- Louis fera comme il l’entend, il est en âge de décider par lui-même puisqu’il est en âge de combattre, dit Marciane en souriant.
Plus que de son combat, Marciane était fière de l’initiative de son fils. Loin de le couper du monde, ses études l’y avaient préparé car il savait les utiliser à bon escient. Et quel meilleur usage en faire que d’écourter la guerre ?
- Mais nous n’allons pas nous en tenir là, dit Joceran avec à propos. Il me faut découvrir ces Milanais voulaient nous envahir.
- Certes, c’est une question essentielle, approuva Marciane.
- Il me faut aussi mettre au courant de l’affaire le comte Guy-Raymond.
- Bien sûr, mais il n’était pas l’adversaire visé. C’est plutôt l’empereur que la ligue lombarde veut combattre ! Depuis que Conrad II a ceint la couronne de fer des Lombards, il y a presque un siècle, les Milanais n’ont cessé de se rebeller contre l’autorité des empereurs et Henri IV a du, à maintes reprises, engager des campagnes contre eux. La comtesse Mathilde de Toscane n’arrange pas les choses mais il est vrai qu’elle a eu à se plaindre de l’empire puisque Henri III l’a tenue longtemps prisonnière en Allemagne lorsqu’elle était enfant avec sa mère, Béatrice… Elle ne l’a pas oublié et ne cesse de susciter des ennemis à l’autorité impériale. Elle s’est même alliée autrefois avec la « Pataria » milanaise qui était le parti des classes populaires et du bas clergé, parce que les évêques penchaient du côté du parti de l’empereur… Pour l’heure, la comtesse Mathilde s’est brouillée avec les Lombards, mais eux n’ont pas, pour autant, oublié leurs griefs contre l’empire.
- Ils leur auraient été plus facile de passer le col du Brenner que par celui du Petit-St-Bernard pour atteindre la Germanie !
- Le col du Brenner est solidement tenu par le duc Welf 1er ! De toutes façons, les Lombards ne peuvent prétendre envahir le Saint Empire !
- Alors, que cherchaient-ils ?
- Saccager tout sur leur chemin, aussi loin que possible, pour narguer l’autorité impériale, proposa Marciane.
- Donc nous étions visés au premier chef et il faut mettre les choses au clair au plus tôt. Je m’en irai dès demain avertir le comte Guy-Raymond pour décider ce qu’il convient de faire en représailles. M’accompagnerez-vous Marciane ?
- Non, Joceran. Vous n’aurez aucun besoin de moi.
Joceran n’insista pas. Il sembla à Marciane qu’il préférait régler cette affaire seul, ce qu’elle comprit très bien.
Le repas se passa dans l’allégresse de la victoire. Le vin un peu acidulé du pays coula abondamment dans les gobelets des hommes que la rude journée avait assoiffés. La graisse des pâtés et les venaisons en sauce au poivre, auxquels tous faisaient largement honneur, ravivaient encore leur soif. Marciane n’ignorait plus rien des péripéties de la journée, longuement commentées.
- Ces Milanais ne se doutaient de rien ! se moquait Giraud. Ils comptaient être promptement délivrés par les leurs qui gisaient déjà sous la neige ou s’en étaient retournés affolés d’où ils venaient.
- Il y avait peut-être des survivants sous l’avalanche, remarqua Marciane.
- J’en doute, mais s’il en reste, ils ne sont sûrement pas d’humeur à se battre !
- Ne serait-il pas possible de s’en assurer ? Il n’est pas chrétien de laisser des hommes blessés sans secours, même si ce sont des ennemis, insista-t-elle.
Son intervention calma le brouhaha et Joceran se tourna vers elle :
- Il nous était impossible de le faire alors car nous avions le problème de Pessac à régler, mais vous avez raison, ma mie. Voulez-vous prendre la tête avec Louis d’une colonne qui ira examiner les lieux demain ?
- Je le ferai. Qui m’accompagnera ?
La curiosité, plus que la charité, aidant, nombreux furent les dîneurs qui se portèrent volontaires. Il fut donc convenu qu’ils retourneraient dès le matin sur les lieux de l’avalanche.
Par prudence, la colonne de secours s’était fortement armée, prévoyant le risque de rencontrer des éléments de l’armée ennemie rôdant encore dans les parages, ne serait-ce que dans le même but que le leur. Une belle journée s’annonçait lorsqu’ils prirent le départ. Certains, fatigués par la dure journée de la veille, regrettaient déjà de s’être laissés entraînés, dans l’euphorie des libations, dans cette nouvelle tournée, et l’allure n’était pas rapide… Marciane était pleine d’entrain. Elle avait envie de voir le théâtre des exploits de son fils. Sa prudence coutumière ne l’abandonnait cependant pas et elle scrutait attentivement les alentours, bien que leur troupe fût nombreuse et le danger minime. Au passage, Louis lui indiqua l’endroit où ils avaient rencontré le berger. Mais les alpages étaient vides de tout troupeau ce matin-là.
Ils n’empruntèrent naturellement pas la piste détournée et poursuivirent la route. Un grand silence régnait. Quelques aigles planaient majestueusement dans les airs, une troupe de chamois se profila sur une crête avant de disparaître prestement. La route serpentait pour s’élever de façon abrupte, la vue était limitée par les nombreux virages. Avant d’arriver sur le lieu de l’embuscade, Giraud, qui était en tête, s’arrêta pour écouter. Aucun bruit ne signalait ni présence ni signe de vie. Ils abordèrent le dernier tournant, un peu émus de se retrouver sur le terrain des opérations. La neige fondait lentement et des rigoles s’écoulaient le long de la pente, mais il restait encore une énorme masse de neige molle et gluante qui s’écroulait visqueuse sous les pas des hommes qui avaient mis pied à terre et s’avançaient prudemment dans la gadoue glacée, butant parfois sur un corps gelé !
- Il faut ramener les morts en terre d’église, dit Marciane. Des Chrétiens ont droit à une sépulture !
- Il ne reste que des cadavres, dame. Nous ne trouverons pas de survivants.
- Assurez-vous qu’il n’y a pas de blessés dans la pente.
Louis fut le premier à tenter de descendre. L’entreprise était risquée. Le devers abrupt, rendu glissant par la neige fondante, était parsemé de mottes et de cailloux. Des écuyers le suivirent, avec précautions sans mot dire. Soudain, l’un d’entre eux s’arrêta :
- Il y a un corps derrière ce monticule !
Ils convergèrent vers lui. Adossé au cadavre raidi d’un cheval, il trouvèrent un homme recroquevillé dans sa pelisse glacée, mais lorsque l’écuyer posa sa main sur lui, il tressaillit.
- Il est vivant ! criaLouis.
- J’ai fait apporter des civières, dit Marciane. Remontez-le.
- J’en ai trouvé un autre, cria un écuyer. Il respire encore.
Avec beaucoup de difficultés, des glissades, des faux-pas et le risque de dégringoler jusqu’en bas de la gorge, ils parvinrent à remonter les deux corps.
- Les autres ont du être entraînés dans la vallée.
.../...
06:50 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02.09.2007
chapitre 22 - Louis
Pourtant, Louis était resté persuadé qu’il s’était fait une idée précise des limites et de la vanité des armes. La puissance acquise une lance à la main, si elle n’est pas indispensable et mise au service d’une politique globale réfléchie et cohérente, est de faible portée. Il ne s’était pas senti le courage de poursuivre avec son frère une conversation qu’il sentait vouée à l’échec, mais il savait que sa mère l’aurait approuvé. Il se sentait de plus en plus proche d’elle et souhaitait l’accompagner pour s’instruire à ses côtés en s’inspirant de son exemple.
Avant leur départ de Giret, Gervais – que Marciane avait désigné comme représentant de la communauté du bourg – vint la solliciter pour présider une réunion des habitants qui avaient des demandes à soumettre. Avec la prospérité retrouvée et le développement de son marché, Giret était devenu une petite ville florissante et sa population avait fortement augmenté. Louis demanda à accompagner sa mère, ce qu’elle accepta avec joie. La réunion se tenait dans une salle contiguë à l’église, qui avait été affectée par les habitants à cet usage. Gervais n’avait plus rien du pauvre paysan que Marciane avait jadis rencontré au début du siège. Il avait forci, était bien vêtu avec souliers de cuir, chausses de toile beige, chainse et bliaud de tiretaine, sayon de drap beige et chaperon bleu orné d’un bouton d’argent. Aidé d’apprentis, il avait su commercialiser, aussi bien sur le marché que dans sa boutique, des pains, gâteaux, beignets, gaufres, et confitures réputés et l’on venait de Vienne s’approvisionner chez lui ! Ce fut lui qui prit la parole :
- Dame Marciane, nous vous sommes reconnaissants de vous être déplacée, avec messire Louis, pour nous entendre. Nous tenons d’abord à vous remercier grandement de nous avoir si bien conseillés et aidés. Nous savons que c’est grâce à vous que notre pauvre bourg s’est grandement développé et que notre vie s’est trouvée transformée. Nous n’étions autrefois que des paysans vivant petitement. Maintenant nos récoltes se sont améliorées, nos troupeaux se sont agrandis. De plus, le commerce prospérant, nous tous, commerçants et artisans, formons désormais une communauté importante. Aussi, nous souhaiterions, si vous le permettez, nous organiser en commune.
- Je comprends votre désir, que demandez-vous exactement ?
- Tout d’abord, nous aimerions avoir le droit de prêter serment de coalition, pour que tous ceux qui résident dans notre agglomération se sentent liés solidairement. Ensuite, nous pourrions désigner une assemblée qui réglerait les problèmes de la commune : organisation des jachères, des marchés, et si vous y consentiez, à laquelle également seraient dévolus les problèmes de basse justice et de police, vols, querelles de voisinage, ivrognerie, bagarres, tapages… Nous aimerions aussi construire un rempart autour du bourg…
- Etes-vous conscients que l’organisation de votre protection et la gestion de votre commune auront un coût ? Serez-vous en mesure de le supporter ?
- Certes, dame, et il est bien vrai que nous sommes plus à l’aise, mais point si riches ! Si quelques redevances pouvaient nous être supprimées…
- C’est beaucoup de demandes à la fois et j’entretiens déjà une forte garnison au château pour assurer votre sécurité.
- Nous savons, dame, que nous vivons en paix grâce à vous.
- Commencerons donc par l’organisation de votre commune. Je vous ai affranchis et tous les résidents de Giret sont donc libres. Vous pourrez prêter serment et élire une assemblée et un conseil, mais le conseil et son chef devront toutefois obtenir mon agrément. Je vous cèderai ensuite le droit de basse justice et vous pourrez organiserez cultures et marché à votre guise. De plus, je renoncerai définitivement à tout droit de mainmorte, formariage, et banvin – c’est à dire que vous vendrez votre vin à votre convenance – et à mes droits de banalité sur le four. Je veux bien aussi vous céder mes droits de tonlieux sur le marché, charge à vous d’organiser une école sous la direction d’un clerc écolâtre. Toutes ces décisions seront consignées dans une charte provisoire qui deviendra définitive si tout se passe bien.
Marciane avait parlé d’un ton ferme et tous les assistants semblaient pétrifiés. Jamais ils n’avaient cru obtenir si facilement tant de droits et de libertés !
- Nous vous remercions du fond du cœur pour votre grande bonté, et nous vous assurons que nous ferons bon usage des libertés que vous nous octroyez, Dame, bafouilla enfin Gervais rouge d’émotion
- Dame Marciane, dit alors le desservant, le père Ambert qui assistait à la réunion, il reste un petit problème qui nous préoccupe. Une famille de Juifs vient de demander à s’installer à Giret, comme tanneurs, ne faut-il pas refuser à ces mécréants le droit d’habiter parmi nous ?
- La Paix impériale de Mayence décrétée par notre ancien empereur Henri IV a amnistié aussi bien des Juifs que des clercs et il a proclamé des lois qui protégent les non-chrétiens. Pourquoi voudriez-vous faire des différences à l’échelle de votre ville entre les hommes ? Laissez dons cette famille s’installer, des tanneurs sont des artisans fort utiles.
Le desservant baissa la tête, un peu vexé.
- Mettez en œuvre vos nouvelles fonctions. Je viendrai m’assurer d’ici deux mois que tout fonctionne harmonieusement, et je vous apporterai alors votre charte. Naturellement, si des désordres résultaient de ces dispositions, elles ne seraient alors pas ratifiées.
Lorsque Marciane se retira dignement, suivie de Louis, elle était très satisfaite de voir ses gens prendre leur sort en mains et espérait qu’ils seraient capables d’assurer l’autonomie qui leur était accordée.
- Pourquoi ne leur avez-vous pas aussi permis d’élever des remparts ? demanda Louis lorsqu’ils furent seuls.
- Ils doivent faire l’expérience de leur gestion avant d’assumer leur défense, dit Marciane. La liberté s’apprend et se mérite, mon fils, et elle a un prix. Je ne les crois pas encore assez mûrs pour une telle indépendance.
- Vous n’avez pas accordé ce droit à Marcelly, ni à Sainte-Victoire.
- Tu as raison, ils n’ont même pas une charte. Leurs droits actuels ne reposent que sur ma parole, il va falloir remédier à cela, d’autant qu’ils sont organisés depuis longtemps et que tout se passe à merveille. Leur police est bien assurée, efficace et sans brutalités, ils ont formé un corps de pompiers occasionnels bien entraînés, ils ont créé un service qui assure la propreté et le balayage des ruelles – c’est bien pourquoi je vais les faire daller – l’école fonctionne à la satisfaction générale et la justice est rendue équitablement. Ils méritent leur charte. Tu pourrais te charger de sa rédaction.
- Avec plaisir, Mère, je suis fier que vous m’en jugiez capable. Mais doit-on aborder le problème des remparts pour Marcelly et Sainte-Victoire ?
- Je ne sais trop, j’hésite encore.
- Faites-leur confiance, Mère, ils le méritent. Vous craignez sans doute qu’ils ne rejettent votre autorité en se sentant en sécurité derrière leurs murs ?
- Il y a un peu de ça, reconnut Marciane.
- Ces deux bourgs sont devenus des villes riches qui sont sans défenses. C’est dangereux, car notre château est trop loin. En cas d’attaque, elles peuvent pâtir grandement avant que nous n’arrivions à la rescousse. Souvenez-vous du raid de comte de Frémont…
- Tu as raison. Nous leur accorderons de pouvoir s’emmurer.
Le « nous » remplit Louis de fierté. Il se sentit associé aux décisions et commença à réfléchir au texte des chartes qu’il était chargé de rédiger.
Joceran se montra tout d’abord un peu étonné des propos de sa femme mais elle lui fit remarquer que dame Thieberge avait octroyé une charte aux habitants de Legnan, ainsi qu’à d’autres villes du comté, et que tout se passait au mieux.
- Vous avez raison, comme toujours admit-il. D’ailleurs, au cours de notre prochain séjour, je vous serais reconnaissant de vous pencher sur leurs droits et la façon dont ils les utilisent. Ces questions m’ennuient et je vous sais plus apte que moi à en juger.
- J’emmènerai Louis avec moi. Je l’ai trouvé de bon conseil.
- Vous vous retrouvez davantage en lui qu’en votre aîné, n’est-ce pas ?
- Je regrette le peu d’intérêt qu’Hubert manifeste à la conduite du domaine.
- Il est de la trempe des hommes de guerre dont la raison d’être est l’épée.
- Et quelle est leur raison d’être en temps de paix, ce qui arrive aussi ?
- Ne remuez pas le couteau dans la plaie, ma mie, je me sens dans ce cas si inutile et désœuvré ! Rien ne vaut pus la peine d’être tenté à mon goût.
Marciane ne sut que lui répondre car elle ne voulait pas être blessante, mais n’arrivait pas à dominer sa colère devant tant d’inconscience.
Ils s’arrêtèrent à Vienne pour saluer Monseigneur Guy de Bourgogne et l’inviter à l’adoubement d’Hubert. Sur la rive gauche du Rhône, non loin de l’admirable cathédrale primatiale St-Maurice, se dressait le palais archiépiscopal, massif et imposant, gardé par des hommes d’armes en livrée violette, piques en mains. Marciane, Joceran et Louis furent introduits auprès de l’archevêque qui les reçut dans une grande pièce tendue de tapisseries, mais simplement meublée d’une longue table massive et de quelques fauteuils à haut dossier.
- Je suis heureux de vous féliciter enfin du succès de votre mission qui a en tous points comblé les vœux de l’Eglise, leur dit Monseigneur Guy. Vous l’avez fidèlement servie, elle vous en est reconnaissante. Et elle n’est pas la seule et vous avez sans doute pu vous en rendre compte, ajouta-t-il en se tournant vers Joceran, le comte Guy-Raymond a particulièrement apprécié votre ambassade, bien plus que vos exploits guerriers en fait, car cela lui a permis de sortir la tête haute du conflit avec Monseigneur Héraclius qui le menaçait de discrédit. Il en retire un partage, plus virtuel que réel il est vrai, de la suzeraineté sur Lyon, ce qui flatte son orgueil, et la surveillance des routes du Forez, ce qui lui rapporte de confortables droits de péage et le droit de justice sur toutes les exactions qui s’y passent ! De plus, il a satisfait ses deux suzerains, le roi de France et l’empereur de Germanie, qui souhaitaient une fin honorable à cette embarrassante affaire dans laquelle il les avait entraînés inconsidérément.
- Nous n’avons fait que suivre vos conseils, Monseigneur, et le mérite en revient à votre clairvoyance, répondit modestement Marciane.
- Quoiqu’il en soit, ajouta Monseigneur Guy, avec un sourire qui appréciait la finesse de son interlocutrice, l’empereur désire vous remercier en adoubant lui-même votre fils Hubert lors de son passage à Vienne dans trois mois. Après quoi, le chevalier Hubert ira à Rome recevoir la bénédiction de notre Saint-Père, à sa demande expresse. Mais auparavant, l’empereur accueillerait volontiers Hubert dans sa suite comme écuyer.
- Mais Hubert ne parle pas l’allemand ! objecta Marciane.
- Il apprendra, la coupa rapidement Joceran, très excité, c’est un grand honneur que lui fait l’empereur !
- Certes, et nous lui en sommes reconnaissants, dit Marciane, un peu honteuse de sa première réaction.
- Que votre fils rejoigne donc l’empereur Henri V en son château de Worms, dans son duché de Franconie, où il se tient pour lors. Il sera temps ensuite de penser à ce garçon, dit l’archevêque en se tournant vers Louis. Il fera un bon chevalier mais aussi un sage politique, je le pressens à son regard
Quand Louis se pencha pour baiser l’anneau épiscopal, il leva les yeux vers Monseigneur Guy qui lui souriait avec bienveillance.
Marciane dépêcha un écuyer à Marcelly pour avertir Hubert de la demande de l’empereur et lui faire les recommandations nécessaires concernant son départ et son séjour à la cour. Elle se doutait bien qu’Hubert accueillerait avec empressement la nouvelle et se hâterait de rejoindre son poste, mais encore fallait-il qu’il sache tenir son rang sans forfanterie.
Le voyage se poursuivit, enchantant Louis qui s’intéressait à tout. Il voulait parcourir les villes traversées, s’enquerrait de leurs ressources, de leur mode de vie, visitait les églises, conversait avec les hôtes qui les hébergeaient. Son enthousiasme déridait Joceran qui prenait grand plaisir à le renseigner et lui signaler les curiosités à ne pas manquer. Marciane était heureuse de retrouver un époux gai, détendu et si bon compagnon. Elle eut un peu honte de l’avoir si sévèrement jugé depuis quelques temps. La bonne humeur est communicative. Ils chevauchaient heureux, riant des incidents de la route. Averses diluviennes ou étapes inconfortables, rien ne troublait l’entrain des voyageurs. Ils parlaient souvent de l’adoubement d’Hubert et de la façon de l’organiser à Lyon. Ils tombèrent d’accord sur la nécessité de monter un luxueux camp de toile où ils pourraient recevoir leurs invités. Il faudrait trouver sur place soupiers, rôtisseurs, chaircuitiers, pâtissiers, talemeliers pour le pain, et aussi ramener de Marcelly les meilleurs cuisiniers… Le temps serait-il favorable ? Pourvu que la pluie ne vienne pas perturber la bonne ordonnance de la réception ! Il faudrait organiser des joutes pour distraire les invités, suggéra Louis, hautement approuvé par Joceran qui n’avait pas osé émettre cette idée pour ne pas contrarier son épouse.
Ils arrivèrent dans les meilleures dispositions en vue de Légnan. Marciane revit avec plaisir les grands toits de lauze qui surgissaient des murailles, la coquette petite ville à ses pieds, et Louis ne cessait de complimenter Joceran sur la beauté de son pays. Ce dernier, ravi, revoyait avec des yeux neufs ce paysage familier. Dame Catherine les attendait, en tête des serviteurs groupés pour saluer le maître. Elle se désola que les jumeaux n’aient pas accompagné leurs parents.
- Il est préférable d’éviter aux enfants la fatigue des voyages, lui expliqua Marciane. Ils nous accompagneront la prochaine fois, lui promit-elle. -
- Il faut pourtant bien que le futur maître de Légnan connaisse son domaine, se lamenta dame Catherine déçue.
- Mais je compte aussi venir avec Marthe, lui rappela Marciane en riant.
- Certes, la jeune damoiselle y a aussi sa place, admit sérieusement Catherine.
- En attendant la venue des enfants, servez-nous donc des rafraîchissements, dame Catherine, demanda un peu brusquement Joceran nous avons encore dans la gorge la poussière des chemins.
- Certes, je vais donner des ordres pour vous satisfaire, répondit dignement la gouvernante. Que voulez-vous : vin rafraîchi, tisanes, sirop de fraises des bois, avec quelques petits en-cas, pâtés en croûte, oublies, crêpes au miel ?
Dans la grande salle, tous les familiers du château furent présentés à Louis : le chapelain, le Père Henri, Giraud, le capitaine de la garde, Erembert, l’intendant, les ministériaux, Aubert, le fidèle compagnon de Joceran qui avait participé avec lui à la campagne du Forez et les écuyers. Avec beaucoup d’aisance, Louis eut un mot aimable pour chacun et s’attira la sympathie de ses interlocuteurs. Sa voix grave avait un ton chaleureux et l’impression pénétrante de ses yeux très noirs, un peu inquisiteurs, était adoucie par la blondeur éclatante de ses cheveux mi-longs et la franchise de son sourire communicatif.
Après s’être restaurés, Marciane et Joceran regagnèrent leur chambre où un cuveau fumant les attendait.
- Ma mie, je découvre vraiment votre fils Louis. Quel charmant compagnon ! Il y a longtemps que je n’ai fait aussi plaisant voyage. Il me faudra lui montrer mon comté qui est fort beau, ma foi. Je le découvre presque grâce à lui. Que diriez-vous d’une promenade à La Muire , lorsque nous aurons effacé les fatigues de la route ? Le bourg est agréable et l’on y trouve dans les environs le plus joli lac qui soit, entouré de montagnes et cerné de forêts, c’est un enchantement. Tiens, je vous y montrerai aussi le rocher de la Pierre-Percée que l’on dit construit par les fées qui y dansent au clair de lune.
- Je trouve le projet tout à fait plaisant et Louis en sera enchanté.
La mère et le fils se contentèrent le lendemain d’une promenade à Legnan. Marciane remarqua plusieurs ateliers où de nombreux apprentis s’affairaient à coudre des souliers de cuir. « Mon idée a donc été suivie d’effets ! » Elle regardait les ouvriers travailler quand le patron sortit tout empressé.
- Dame, quel honneur de vous voir dans mon modeste atelier ! dit l’homme un peu embarrassé, un paquet entre les mains. J’ai pour vous deux paires de souliers : les premiers fabriqués par nos soins, comme je vous l’avais promis, et les derniers de la fabrication, car nous avons amélioré la qualité.
- C’est un cadeau qui me fait grand plaisir et dont je vous remercie beaucoup répondit gentiment Marciane. J’espère que les ventes sont bonnes ?
- Nos tournées écoulent toute notre production, la mienne et celle de mes confrères. Déjà un de mes apprentis va pouvoir s’installer à son compte car la demande ne tarit pas ! Tous les objets de boissellerie se vendent bien aussi et les paysans sont heureux de pouvoir gagner de l’argent l’hiver en les fabriquant. Si vous pouviez avoir la bonté de nous conseiller encore…
- Rien ne dit que j’ai autre chose à vous apprendre, répondit Marciane, mais je me rendrai avec plaisir à la maison communale pour vous revoir tous. En attendant, je vais vous commander deux paires de souliers pour mon fils.
Louis se prêta volontiers au jeu, choisit les cuirs, donna son pied pour que l’on en prit la mesure, et complimenta l’artisan sur la qualité de ses produits.
De retour au château, ils retrouvèrent Joceran tout heureux d’avoir organisé leur sortie pour la journée du lendemain. Ils partiraient avec des provisions pour manger au bord du lac, en compagnie d’Ambert et de quelques jeunes écuyers pour tenir compagnie à Louis. La journée fut joyeuse et fort réussie. Louis se baigna avec ses jeunes compagnons dans les eaux fraîches et cristallines du lac de montagne où se reflétait l’image des hauts sommets couronnés de neige.
- Ma mie, je n’oublierai jamais la première image que j’eus de vous fut celle d’une ondine sortant de l’eau, chemise collée au corps, rappela Joceran.
- Oh ! s’exclama Marciane, un peu choquée, se rappelant son bain en compagnie de ses suivantes, vous eussiez dû signaler votre présence !
- Elle vous aurait embarrassée et m’aurait privé d’un beau spectacle ! se défendit son époux avec émotion. Mais il n’y avait rien d’équivoque dans mon regard, croyez-moi. Je vous ai aimée au premier regard.
Marciane, touchée par cet aveu, serra lui tendrement la main. Ils rentrèrent au petit pas, pour retarder le moment où finirait cet instant privilégié qui les faisait se retrouver et goûter la force de leur amour.
Les jours suivants se passèrent agréablement, en promenades, baignades et pêches dans les lacs, ou visite d’églises… Marciane se trouva très intéressée par la découverte qu’elle fit à la Muire où elle apprit que les gens du pays se chauffaient grâce à des pierres noires, semblables au charbon de bois, mais que l’on trouvait dans la terre ! Elle se promit d’organiser une extraction plus intensive d’un tel produit qui éviterait à ses terres le déboisement et le dur travail de la fabrication du charbon de bois.
.../...
09:05 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01.09.2007
chapitre 21 - Retour à Marcelly
Le voyage de retour fut d’un train rapide, avec des étapes plus longues, des haltes écourtées. Marciane ne demanda aucune explication à Joceran pour avoir changé si brusquement d’avis et il ne jugea pas utile de s’expliquer car il savait fort bien qu’il avait été manipulé. Il s’en trouvait d’ailleurs un peu mortifié, mais pour rien au monde il n’aurait pu supporter plus longtemps le regard avide du roi et l’admiration extatique du connétable, même si sa confiance en Marciane était totale.
Cependant il regrettait déjà la vie tranquille qu’il allait retrouver et se demandait, un peu amèrement, comment concilier sa vie familiale et ce besoin de nouveauté qui le tenaillait si fort. « Pourquoi Marciane n’avait-elle pas accepté de suivre la cour de France, de participer à l’aventure du roi à la conquête du pouvoir ? Pourquoi refuser cette chance de conquérir gloire et renommée, sans risques, qui plus est ? En quoi leur présence allait-elle changer quelque chose à la vie bien réglée de Marcelly ou de Legnan ? » Joceran se sentait frustré, et sans oser se l’avouer, un peu bridé par cet amour passionné qu’il ressentait comme une prison de laquelle il ne voulait pas fuir. Marciane était pressée de rentrer. Elle ne voyait pas ce qu’ils auraient gagné à se mêler des affaires du roi de France et avait trouvé incongrue l’idée de suivre la cour et le roi dans leurs démêlés avec des vassaux rebelles… Elle avait connu assez de difficultés à établir son pouvoir et entendait maintenant jouir de la paix qu’elle avait instaurée dans son domaine. Pourtant, elle était consciente de la déception de Joceran, elle le savait insatisfait d’une vie trop facile et, comme Hubert, avide d’aventures, mais elle ne voyait pas comment leur donner satisfaction et en éprouvait du dépit. Elle aimait Joceran, elle aimait son fils, mais elle ne les comprenait pas.
La dernière étape avant Marcelly fut l’abbaye de Valbenoite. Le père de Nolert écouta le récit expurgé de Marciane, qui passa sous silence sa mission secrète, et se déclara satisfait des résolutions du roi concernant la sécurité des chemins.
- Pendant votre absence, glissa l’abbé, le sort de Monseigneur Héraclius a trouvé enfin une heureuse solution grâce à un accord négocié avec le comte du Forez. Il a pu se réinstaller à Lyon, moyennant un partage de la suzeraineté sur la ville de Lyon entre le comte et lui. Cet arrangement n’a fait qu’une victime : l’avoué de Monseigneur Héraclius, Arvi le Gros. Lors de l’attaque, au lieu de défendre l’archevêque comme il en était chargé, il s’était enfui avec sa troupe, le laissant sans défense face à ses adversaires. Maintenant que la paix est rétablie, il a perdu la protection du comte Gui-Raymond qui n’a plus besoin de lui et s’est trouvé légitimement sanctionné de sa défection. Il lui a été enjoint de vendre ses biens et de s’équiper pour aller en terre Sainte prêter main forte aux Croisés qui éprouvent encore bien des difficultés à contenir les Infidèles hors des territoires conquis.
- Voilà une punition qui n’en est point réellement une ! s’exclama Hubert, outré. C’est un honneur que de combattre en Terre Sainte.
- C’est pourtant une manière qui fait école. Vous connaissez les exactions commises continuellement par les seigneurs de Brancion : pillages, rapines, rapts contre rançons… Pour finir, l’actuel sire de Brancion, Bernard, a eu l’audace de s’en prendre à l’abbaye de Cluny ! C’en était trop et l’abbé de Cluny a jeté l’anathème sur lui. Bernard a fait amende honorable et l’abbé lui a accordé son pardon contre la promesse formelle de partir guerroyer en terre Sainte avec une forte escorte. Bernard a dû demander un prêt à l’abbaye et donner ses terres en gage pour équiper sa troupe… Il est vrai qu’il n’a reçu aucun appui de Gui-Raymond d’Albon auquel il avait fait appel. Le nouveau comte du Forez et du Viennois a fort affaire pour l’heure à défendre le comté qui lui est échu de par son mariage avec Yde-Raymonde, fille d’Artaud IV, contre les entreprises de Guillaume, comte de Nevers qui le revendique.
- Voilà donc le pourquoi de l’absence du comte lors de notre passage à Nevers ! remarqua Joceran. Nous avons été reçus par la comtesse mais elle est restée fort discrète sur les activités de son époux.
- Pour une bonne raison ! Il cherche querelle à votre suzerain et a déclaré à ceux qui voulaient s’entremettre qu’il n’accorderait ni paix, ni trêve à son ennemi qu’il ne l’ait chassé de ses terres du Forez !
- Je dois donc me mettre à la disposition de mon suzerain pour lui prêter main forte ! s’écria tout fiévreux Joceran ! Il me faut le rejoindre sans tarder !
- Si tel est votre désir, il vous accueillera avec joie, dit simplement l’abbé.
- C’est mon devoir et il me faut le remplir, répondit dignement Joceran.
- Les terres contestées sont celles du Forez, non du Dauphiné, fit remarquer l’abbé. Dans ce cas, vous n’êtes pas réellement tenu de l’assister.
- L’honneur me le commande ! Je ne saurais m’y soustraire ! affirma Joceran sans regarder Marciane.
- C’est une question personnelle dont vous êtes seul juge, conclut l’abbé d’un ton un peu ironique. Il faut souhaiter que le ciel ne tienne pas rigueur à Yde-Raymonde du crime de son père.
- Je crois me souvenir. Artaud a tué sa sœur, croyant venger son honneur….
- C’est à peu près cela. La sœur d’Artaud, Prève, était merveilleusement belle. Un fier baron de bon lignage avait demandé sa main mais la jeune fille, touchée par la grâce, souhaitait se consacrer au Seigneur dans un couvent. Lorsque son prétendant la poursuivit jusque dans son monastère pour l’arracher à sa retraite, elle le chassa avec indignation et l’accusa de sacrilège. Fou furieux, le chevalier décida de se venger. Il se rendit à la cour de Giraud, le père de Prève, et convainquit ses trois frères, Artaud, Guillaume et Conrad, que leur sœur, sous prétexte de religion, vivait dans la débauche avec serfs et vilains. Les jeunes gens sont influençables… Il le crurent et coururent au monastère où ils trouvèrent leur sœur en prière. Aveuglés par la rage, ils se jetèrent sur elle, lui coupèrent la tête, jetèrent son cadavre dans un puits et s’en revinrent contents d’avoir vengé leur honneur. Mais le courroux céleste les poursuivit : la sécheresse frappa le comté, des signes de feu zébrèrent le ciel et le tonnerre gronda sans cesse que Prève était innocente, sans engendrer une seule goutte de pluie ! De plus, du sang se mit à couler du puits où avait été jeté le corps de l’innocente tandis qu’un lis d’une éclatante blancheur fleurit à l’endroit où elle avait été décapitée… Convaincus de leur tragique erreur, ses frères s’en retournèrent au couvent, donnèrent une sépulture au corps martyrisé de leur malheureuse sœur et consacrèrent une fondation pieuse à sa mémoire. Ont-ils été pardonnés de leur folie meurtrière ? Je ne saurais le dire. Il faut pourtant remarquer que les trois frères sont morts sans héritier mâle, Yde-Raymonde reste leur seule descendante. Certes, Guillaume s’est racheté en mourant glorieusement au siège de Nicée. Mais pour Conrad et Artaud, la question se pose encore…
- Qu’est-il advenu de chevalier à l’origine du drame ?
- Il a été mangé par les loups après avoir été blessé dans une échauffourée.
- Quelle triste affaire ! s’indigna Marciane, un sens dévoyé de l’honneur et une crédulité insensée ont conduit ces chevaliers à se conduire comme des soudards ! J’espère que Yde-Raymonde n’a pas hérité de l’impulsivité incontrôlée de ses ancêtres !
- Peut-être a-t-elle été pour quelque chose dans l’attaque sauvage de l’archevêché ? suggéra l’abbé.
- Ne revenons pas sur le passé. Mon suzerain défend pour l’heure ses droits légitimes et il a droit à recevoir mon appui, déclara fermement Joceran.
Le lendemain, tandis que les voyageurs quittaient l’abbaye, Marciane constata tristement que Joceran avait retrouvé le sourire et chevauchait allégrement, droit sur son cheval, l’air conquérant, rêvant déjà de batailles. Elle ne fit aucun commentaire, c’était bien inutile. La vue du château du Puy-aux-Dames, fièrement campé au-dessus de Marcelly, lui fit oublier sa tristesse. Enfin, elle était chez elle ! Les cavaliers accélérèrent l’allure et franchirent en hâte le pont-levis, salués par les trompes annonçant leur arrivée, pendant que la bannière aux armes de Marcelly était hissée sur le mat de la plus haute tour. Toute à la joie du retour, embrassant ses petits que les nourrices lui amenaient, Marciane ne s’aperçut pas tout de suite de l’air sombre de Bertrand.
- Où est Guillemette ? s’inquiéta-t-elle enfin en ne la voyant pas arriver.
- Il nous est arrivé un terrible malheur, dame, dit tristement Bertrand. Notre petite Agnès est morte.
- Mon Dieu ! s’exclama Marciane catastrophée, que s’est-il passé ?
- Un affreux accident. Agnès était souvent avec Siméon qu’elle aimait beaucoup. Elle l’a suivi à l’écurie, mais il examinait la bouche d’un cheval et ne la surveillait pas, elle s’est faufilée derrière l’animal et a reçu en pleine tête un coup de sabot. Siméon est arrivé avec son petit corps sans vie dans les bras. Elle a été enterrée hier. Guillemette est effondrée. Siméon a disparu.
- Où est Guillemette ? répéta Marciane. Je vais la voir.
- Elle est enfermée avec les enfants dans notre chambre. Elle semble avoir perdu la raison.
- Devant la chambre, Marciane frappa un long moment en appelant. Enfin la porte s’ouvrit et Guillemette parut, hagarde, serrant ses enfants terrorisés contre elle.
- Laisse sortir les enfants, conseilla doucement Marciane.
Après un temps, la jeune femme lâcha les mains des deux petits que Marciane confia à Bertrand qui attendait en arrière. Puis Marciane prit Guillemette par le bras pour rentrer avec elle dans la pièce. Son amie se laissa faire sans opposer de résistance et s’assit sur le lit, les yeux dans le vague. Marciane se mit à côté d’elle, lui prit les mains et la serra contre elle. D’un seul coup, Guillemette éclata en sanglots convulsifs. Elle pleura longtemps, secouée de spasmes et de hoquets, sans que Marciane relâche son étreinte. Quand elle parut enfin se calmer, Marciane l’étendit sur le lit.
- Dors maintenant, dit-elle doucement. Ta douleur ne s’oubliera jamais, mais tes petits ont besoin de toi. Bertrand va venir te rejoindre.
Son fils Louis qu’elle n’avait pas encore vu, l’attendait. Elle le retrouva avec bonheur, toujours discret et affectueux. Il n’était pas grand mais il dominait sa mère qu’il l’enlaça avec tendresse tout en posant un baiser timide sur son front.
- J’attendais avec tant d’impatience votre retour ! Je savais que vous étiez la seule à pouvoir calmer Guillemette qui nous a fait grand peur. Le château semble bien vide lorsque vous êtes absente, Mère.
Ces mots, prononcés simplement mais qui venaient du cœur, touchèrent profondément Marciane. Louis lui donna plus de détails sur le drame récent. Siméon s’était enfui après la mort de l’enfant. Personne ne l’avait revu, ni à Marcelly, ni à l’abergement, ni à Vancy, ni à Marenges, comme l’avaient confirmé Arnaud et Thibaud, venus à l’enterrement de l’enfant.
Après quelques jours, Joceran annonça à Marciane qu’il retournait sur ses terres pour assembler ses hommes et se mettre à la disposition du comte Gui-Raimond. Hubert lui demanda la faveur de l’accompagner.
- Non, Hubert, répondit rapidement Joceran qui ne tenait pas créer de nouveaux problèmes à son épouse ni à s’attirer son ressentiment. Cette affaire ne te concerne en rien. Reste plutôt à Marcelly où ta mère compte organiser la cérémonie de ton adoubement sans tarder.
Marciane n’avait jamais commenté la décision de son époux de rejoindre l’ost mais il se doutait bien qu’elle ne l’approuvait pas. Pourtant, il n’allait certes pas laisser passer une si belle occasion de se battre !
- Faites comme vous l’entendez, mon ami, dit-elle simplement. Nous attendrons ici l’issue du conflit en priant pour le succès de vos armes.
- Marciane, répondit-il en la prenant dans ses bras, vous êtes pour moi la seule femme au monde et je vous aimerai toute ma vie, mais ne m’en veuillez pas de vouloir partir en guerre !
- Je le regrette mais je ne vous en tiens pas rigueur.
- Je vous ferai honneur, ma mie. Je m’en reviendrai couvert de gloire !
- Je n’ai pas besoin de cela pour vous aimer, remarqua simplement son épouse.
Guillemette reprenait lentement une vie normale. Marciane l’avait emmenée dans la grotte pour lui redonner confiance. Guillemette en était sortie rassérénée.
- J’ai senti que la vie devait continuer, murmura-t-elle. Tant des nôtres ont passé sur cette terre sans laisser d’autres traces que la vie qu’ils ont transmise. Nous sommes les maillons d’une chaîne sans fin. Bientôt, je redonnerai la vie. Mais je n’oublierai jamais ma douce petite.
- Personne ne l’oubliera, assura Marciane. Je vais accompagner Joceran, du moins jusqu’à Giret, et tu devrais venir avec moi, Guillemette. Nous irons voir ensemble un frère prêcheur qui fait des merveilles dans son ermitage. Il dispense la paix et l’espoir à tous ceux qui l’écoutent.
- J’en ai bien besoin pour retrouver la foi ! Je suis révoltée contre le ciel depuis que j’ai tenu sans vie dans mes bras le corps sans vie de mon enfant.
Hubert resta à Marcelly, très mortifié que Joceran ait refusé qu’il l’accompagne, mais Louis demanda à sa mère de se joindre à eux, ce qu’elle accepta avec joie.
- Tu consens donc à abandonner tes chères études ?
- Je pourrai toujours me réfugier dans la librairie de Giret si j’en ai du regret.
- Elle témoigne pourtant du peu de goût pour la lecture de ses anciens propriétaires, répondit avec un peu de dédain sa mère.
A Giret, Marciane retrouva avec plaisir son oncle Raymond, toujours aussi aimable et affectueux, mais qui lui sembla bien vieilli.
- Le comté est prospère et ne donne que des satisfactions, dit-il. Comme tu le vois, l’église est en travaux, mais l’approvisionnement en pierres nous donne du souci. On n’a pas toujours la chance d’en trouver toutes prêtes à l’emploi !
A l’écurie, Marciane retrouva aussi Maïeul, toujours serviable et empressé, qui lui annonça fièrement qu’il avait un fils.
- Voilà une heureuse nouvelle ! Je vais le doter d’une rente qui te permettra d’en faire un chevalier. S’il ressemble à son père, il en sera digne.
Le soir, Marciane et Joceran retrouvèrent la chambre qui les avait réunis autrefois après la tragique méprise qui avait failli les séparer définitivement. Ce serait leur dernière nuit car Joceran repartait le lendemain pour Legnan.
- Jurez-moi que vous ne m’oublierez jamais, demanda fiévreusement Joceran à son épouse tout en la tenant étroitement embrassée.
- Avez-vous besoin de ce serment pour être sûr que je suis toute à vous ?
- Je suis tellement émerveillé que vous m’aimiez que je n’ose pas y croire.
- Dites plutôt que vous vous sentez coupable de ne pas vous suffire de cet amour pour vous sentir comblé, riposta Marciane, un peu amèrement.
Troublé par son regard et le ton de sa voix, Joceran ne sut que répondre.
Après le départ de son époux, Marciane, Guillemette et Louis décidèrent de se rendre à l’ermitage du frère prêcheur. Cornélius, prévenu de leur arrivée, vint les accueillir. Il était toujours maigre et pauvrement vêtu, mais son comportement, autrefois exalté et un peu inquiétant, s’était complètement transformé. Il émanait de tout son être une autorité, faite de sérénité et de plénitude dans la certitude de sa foi, qui emportait le respect.
- Je suis heureux de votre venue, dame Marciane, pour vous remercier encore d’avoir offert cet asile à ceux qui veulent vivre leur foi dans la paix du Seigneur. Commençons par rendre grâce à Dieu dans notre sanctuaire.
Il les précéda vers la chapelle, encore en travaux. La nef était finie et les offices pouvaient y être célébrés par le prêtre qui les avait rejoints. Cornélius n’avait pas été ordonné et, par humilité, il entendait rester le simple frère qu’il était. L’édifice était très simple : aucun ornement, ni sculpture, ni vitrail, ni statues, ne venait distraire les moines et les moniales dans leur recueillement.
- La prière se suffit à elle-même, disait simplement Cornélius. La présence réelle du Christ transfigure ce lieu sans qu’il ait besoin du travail des hommes pour s’en trouver magnifié.
Les moines et les moniales disposaient plus loin de baraquements en pisé très sommaires. Ils vaquaient pour l’heure aux travaux des champs, attendant la cloche qui les réunirait pour la prière dans la chapelle, le seul lieu de rencontre.
- Nos frères et nos sœurs qui ont prononcé leurs vœux, trouvent ici la paix, mais aussi tous ceux qui ont eu à souffrir de la vie et viennent faire retraite pour retrouver calme et espoir. Dame, ajouta-t-il en se tournant vers Marciane, ne recherchez pas plus longtemps l’enfant qui s’est échappé de Marcelly désespéré d’avoir vu mourir l’enfant confiée à ses soins : Siméon s’est réfugié chez nous. C’est un garçon de grande valeur qui découvrira sous peu sa mission qui le ramènera sur les terres de son enfance pour la plus grande gloire de Dieu. Et il ne partira pas seul dame, n’accusez pas le ciel s’il vous demande un grand sacrifice. Il faut accepter la volonté de Dieu. Que la femme qui a perdu un enfant ne se désespère plus, ajouta Cornélius tourné vers Guillemette qui le regardait fixement, car un ange désormais veille sur les siens du haut du ciel. Que le garçon qui s’est cru appelé par le Seigneur ne se croit pas abandonné s’il est appelé à rester dans le monde ! Il y trouvera sa place et accomplira sa mission sur terre. En vérité, nous proposons et le Seigneur dispose, Loué soit le Seigneur !
Marciane, subjuguée pour une fois, écoutait l’homme de Dieu parler de sa voix calme, presque désincarnée et elle n’osa pas lui poser de questions. Pourtant, Guillemette l’interrogea :
- Où est Siméon ? Je voudrais tant qu’il sache que je ne lui en veux pas.
- Siméon reviendra à vous de lui-même, ne le brusquez pas, il est encore accablé par le poids de sa responsabilité.
Le frère Cornélius les bénit et se retira. Ils redescendirent à Giret en silence, méditant chacun les prédictions de Cornélius. Le soleil se couchait dans un flamboiement qui embrasait le ciel. Les bruits simples et rassurants de la vie leur parvenaient : cris d’enfants, aboiements de chiens, bribes de conversations, airs de chansons. « Ce sont mes gens, » pensait Marciane émue, « ils vivent en paix grâce à moi et se reposent sur moi du soin de leur avenir. N’est-ce pas suffisant pour se sentir utile ? »
- Ce pays est fort attachant, Mère, et je me sens près à l’aimer, murmura Louis, comme s’il avait suivi le cours de ses pensées et Marciane lui sourit, heureuse de cette connivence avec son fils.
La cour du château avait été plantée d’arbres qui exhalaient un doux parfum auquel se mêlaient par bouffées les senteurs émanant des cuisines. Ils rentraient chez eux tandis que Joceran était parti, attiré par les mirages de l’aventure guerrière. Marciane soupira en pensant aux risques que courrait son époux : « Que Dieu le garde ! Qu’il me revienne sauf ! » En se dirigeant vers la grande salle, ils rencontrèrent le chapelain qui sortait de la chapelle.
- Je priais pour messire Joceran. Que Dieu protège un si brave chevalier !
« Est-ce parce qu’ils m’aiment que mes proches sont tellement en harmonie avec mes pensées ? » se demanda Marciane, touchée de cette attention.
- Pourquoi ton époux a-t-il tenu à se mêler à cette aventure en Forez qui ne le concernait pas ? demanda alors Guillemette, abruptement.
- J’ai grand peur qu’il ne s’ennuie, avoua Marciane, un peu gênée.
- Hubert aussi semble attiré par les aventures telles que les chantent les troubadours. Ce ne sont pourtant que fariboles et contes creux !
- J’en suis bien convaincue, crois-le bien ! Pour moi, je n’ai fait la guerre que parce que j’y étais forcée. Comment le faire comprendre à un homme qui n’y voit que la seule activité digne d’un chevalier ?
- L’Eglise essaie pourtant bien de faire comprendre que c’est néfaste et condamnable mais elle n’est guère entendue ! La trêve de Dieu devrait être étendue à l’année entière ! Pour en revenir à Joceran…
- Tu ne l’as jamais aimé, je le sais, constata Marciane. Pourquoi ?
- A mes yeux c’est un enfant gâté qui refuse de vieillir. Je croyais que sa captivité et sa blessure l’avaient mûri, mais il n’en est rien. Je crains qu’il ne te fasse souffrir, par inadvertance plus que par dessein.
- Je souffrirais bien plus si je ne l’avais pas !
- Alors n’en parlons plus, et oublie mes critiques.
Dans sa chambre, Marciane s’abandonna à de tristes pensées. Elle réalisait que son amour ne suffisait pas à l’homme qu’elle aimait et ne savait que faire pour changer le cours d’une vie qui, lentement, les séparait, chacun emporté par des courants divergents. « Je ne m’opposerai pas à tes désirs, même si je dois en souffrir » se promit-elle, « Je ne me servirai pas de notre amour pour te brider contre ton gré. D’ailleurs ce serait bien vain. Tu portes en toi la réponse et tu choisiras librement » D’ailleurs n’avait-elle pas elle aussi choisi de vivre selon ses propres critères ? Pourquoi reprocher à Joceran de faire de même ? Cette pensée la soulagea. Ils n’étaient coupables ni l’un ni l’autre, ils étaient juste différents. Pourquoi s’aimaient-ils ? Pourquoi cet élan qui les poussait l’un vers l’autre au risque de souffrir ? Pourquoi ce vide de l’absence, ce besoin de possession et ce refus de partager les mêmes aspirations ? Pourquoi un combat incertain au lieu d’une union sereine ? « J’avais peut-être raison de pense que je ne savais pas aimer, ni me soumettre…Est-ce le sort des dames de Marcelly ? »
Ils s’en retournèrent peu après à Marcelly. Il fut décidé que l’adoubement d’Hubert se célébrerait avant la fin de l’été. Benoît, Rodolphe et Guillaume seraient faits chevaliers en même temps que lui. C’était le temps des moissons. Les paysans avec leur faucille coupaient les épis à mi-hauteur, laissant haut le chaume qui servirait à la pâture des troupeaux. La récolté était bonne. Les gerbes s’accumulaient dans les prés, séchées par le soleil ardent qui forçaient les moissonneurs à se munir de larges chapeaux de paille. Le soir, les travailleurs se reposaient de leur longue journée en buvant la piquette rafraîchie dans l’eau de la rivière. Ils chantaient gaillardement en levant leurs gobelets, le ventre bien calé par les volailles rôties, les ragoûts mijotés et les soupes au lard servies par leurs femmes, accortes et souriantes, réconfortées à l’idée des greniers pleins.
Ce fut alors que Joceran s’en revint. Il avait maigri et gardait son bras gauche en écharpe, mais son sourire de carnassier annonçait le succès de ses armes.
- Qu’il est bon ma mie, de se retrouver chez soi, dit-il en descendant de cheval et en enlaçant Marciane. Je vous prie de m’excuser : je dois sentir, la sueur, la poussière et le crottin, mais je n’ai pu résister au désir de vous embrasser.
- Je vais vous aider à chasser votre fatigue dans un cuveau rempli d’eau bien chaude et vous me raconterez votre campagne, dit Marciane en souriant.
- Je peux déjà vous annoncer que nous en revenons vainqueurs. J’ai eu la chance de faire prisonnier le comte de Nevers. Ses troupes sont taillées en pièces, seuls deux ou trois de ses gens qui ont échappé au carnage !
- Voilà un beau résultat qui ne souffre pas de contestation, répondit un peu ironiquement Marciane.
- A vrai dire, ma mie, dit plus tard Joceran, continuant son récit en étant étrillé par sa femme, je me suis servi de vos principes pour emporter l’avantage.
- Dites-m’en plus, vous m’intriguez !
- Le comte de Nevers avait envahi nos terres lorsque notre bannière, forte d’une trentaine de chevaliers, a rejoint la région. Les assaillants avaient déjà commis moult exactions, piétinant les champs, rançonnant les paysans, volant leur nourriture, réquisitionnant le fourrage, forçant les filles. J’ai convaincu le comte Raymond-Gui d’agir tout différemment : « Achetez ce dont nous aurons besoin, promettez leur votre protection et votre soutien, vous en ferez vos alliés » lui ai-je conseillé. Il a paru sceptique, mais il s’est rangé à mon avis et notre façon de faire s’est vite ébruitée. Dans leur hâte à en être débarrassés, les manants sont rapidement venus nous renseigner sur les agresseurs, certains, pour s’en venger, sont même allés à empoisonner quelques puits où ils se disposaient à faire boire leurs chevaux ! Le lieu où ils campaient nous a été indiqué grâce à la coopération des paysans, mais la rencontre a cependant été féroce. Sûrs de notre bon droit, nous avons chargé comme des lions furieux. Je me suis trouvé faire face au comte de Nevers. Lors d’un premier assaut, il m’a blessé au bras droit. Croyant que j’étais hors de combat, il a fait volte-face et s’en est revenu sûr de son fait. Il ignorait que je me sers également de mes deux bras. J’ai changé ma lance de côté, l’ai maintenue fermement sur la hanche et d’un seul élan, je l’ai désarçonné. Sonné par sa chute, me voyant prêt à l’embrocher, il s’est rendu.
- Et qu’est-il advenu de votre prisonnier ?
- Une fois ses troupes anéanties, il ne pouvait qu’abandonner ses prétentions. Je l’ai laissé libre de repartir cependant, disant que l’accueil que nous avions reçu chez lui valait rançon.
- Voilà une noble conduite dont je vous félicite.
- Au fait, le comte Gui-Raymond tient à être présent à l’adoubement de votre fils. Il a assuré m’être fort redevable de mon avis !
- Nous serons bien entendu honorés de sa présence, répondit simplement Marciane, un peu réservée toutefois et se demandant déjà comment elle pourrait équilibrer sa présence pour ne pas sembler prendre partie sur l’échiquier politique de la région.
- Je vous avais bien promis de vous faire honneur, dit Joceran, en se prélassant encore dans l’eau qui tiédissait. Cette campagne m’a comblé ! Je me suis enfin imposé comme un partenaire incontournable alors que jusque-là, j’étais ignoré ! Ah ! ma mie, guerroyer est une bonne occupation, je ne regrette pas ma décision. Conviendrez-vous que j’ai eu raison de participer à l’affaire ?
- En vous voyant si heureux, je ne peux que me réjouir, répondit évasivement Marciane, qui ne voyait pas exactement quels avantages avait retirés Joceran, hormis une gloriole un peu vaine, la reconnaissance du comte d’Albon se limitant pour l’instant à des assurances verbales.
- Il me faudra me rendre à Legnan avant l’armement d’Hubert, continua Joceran sans réaliser la réserve de sa femme. M’accompagnerez-vous?
- Très volontiers ! J’emmènerai Louis avec nous. Il semble plus détaché du monde des livres et sera intéressé par la découverte de votre comté.
- Bien volontiers, mais pourquoi pas aussi Hubert par la même occasion ?
- Marcelly ne doit pas être complètement déserté.
- Comme il vous plaira, ma mie.
08:15 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



