06.09.2007
chapitre 23 - suite
Un grand murmure d’étonnement salua ses paroles. Guillemette, qui venait de quitter sa chambre après la cérémonie traditionnelle de l’amessement, sembla assez mécontente de ces démarches inutiles et des préparatifs nouveaux que ce changement apportait.
- Il est bien temps que nous en soyons avertis ! dit-elle sèchement.
- Comment en avez-vous été informé ? demanda Marciane étonnée.
- Par Monseigneur Guy. Il m’a demandé de me présenter à l’archevêché par un courrier qui m’a été envoyé à Legnan. Craignant de nouvelles complications qui auraient nécessité une riposte rapide avec nos Milanais, je me suis rendu sans tarder à son appel. Mais notre archevêque voulait au contraire m’avertir, que, suite à la déroute que je leur ai infligée, ils nous avaient reconnu formellement des conditions commerciales fort intéressantes. Le problème est donc définitivement réglé et Monseigneur a tenu à me féliciter d’avoir, par mon intervention rapide, épargné bien des problèmes à nos pays ! L’empereur, informé par ses soins de l’évolution de la situation, est également satisfait du succès de mes armes. Sa visite sera le témoignage de l’estime dans laquelle il tient notre lignage pour services rendus à l’empire !
- C’est ce qui motive votre venue ? demanda Marciane un peu acerbe.- Non, ma mie, car j’étais prêt à vous rejoindre. Comment pourrais-je rester longtemps séparé de vous ? Figurez-vous, continua-t-il, que j’ai eu à Legnan la visite de ma belle-mère, devenue Mère Thieberge… Elle me remerciait de la charte que je lui ai octroyée qui institue, sa vie durant, une rente à son abbaye. Elle a daigné aussi se montrer satisfaite de la façon dont est mené le comté – c’est bien la première fois qu’elle me reconnaît des qualités ! – et m’a chargé de vous transmettre sa bénédiction et sa promesse de prier pour la réussite de toutes vos entreprises, « car votre épouse, dans la condition éminente où le Ciel l’a placée, sait diriger sans faillir, ni manquer. » Nous nous sommes quittés dans les meilleurs termes, ajouta naïvement Joceran, et fort satisfaits l’un de l’autre.
- C’est une femme hors du commun, répondit simplement Marciane, nul doute que son abbaye ne soit promise à un grand rayonnement. Mais, pour en revenir à nos adoubements, il va nous falloir revoir notre organisation dans cette nouvelle perspective. Il est certain que je suis satisfaite, pour nos vassaux entre autres, que la cérémonie se passe à Marcelly. Tout ce que tu as préparé, Guillemette, ne sera pas inutile. Seulement, les plats commandés à Vienne, devront être livrés ici et les serveurs se déplacer avec eux.
- Je vais devoir m’en retourner à Vienne pour les aviser du changement, répondit Guillemette, un peu calmée.
- Non, ma chère, tu n’as pas à te déplacer avec un enfantelet au sein ! Envoie Jacques. Il te seconde efficacement pour l’approvisionnement du château et saura parfaitement transmettre tes ordres. Les tentes commandées pour recevoir nos invités à Vienne nous seront également indispensables ici. Charge aussi Catherine de recenser les chambres disponibles pour que nous puissions répartir nos invités. Naturellement, l’empereur et l’archevêque logeront au château. Que Jérôme prépare l’état des commandes, nous l’examinerons et le compléterons pour faire face à nos nouveaux besoins.
Joceran, je vous laisse la tâche d’organiser la lice et les hourds pour les joutes et de prévenir le conte Guy-Raymond et les vassaux que vous invitez que nous les attendons à Marcelly.
Benoît, Rodolphe et Guillaume nous fourniront en gibier, et Louis s’occupera de recruter musiciens et baladins. Il supervisera aussi la décoration de l’église et l’organisation de la cérémonie religieuse à Ste-Victoire avec les chœurs des abbayes de Valbenoite et de St-Bégnine, charge à lui également de prévenir les abbés du nouveau lieu de l’adoubement.
Il restera à demander à Irmgarde de venir nous aider à faire le compte des toilettes à fournir, elle y sera à son affaire.
Les ministériaux seront chargés de distribuer les invitations modifiées. Si vous avez des suggestions à faire, n’hésitez pas…
- Que diriez-vous Marciane d’installer la lice en dehors du château, où nous nous trouverions un peu à l’étroit ?
- Ceci est votre domaine, Joceran, décidez ce qu’il vous plaira.
- Je préférerais faire une liste des habits à fournir pour dame Irmgarde qui risquerait de s’y perdre, suggéra Guillemette.
- Je pense que ce serait en effet préférable.
- Dois-je prévoir des chasses pour nos invités ? demanda Joceran.
- Ce me semble une bonne idée. Mais pourquoi pas uniquement au faucon ? Les meutes lâchées dans les champs à cette saison…
- Ste-Victoire ne doit pas être tenue à l’écart des réjouissances. Pourquoi ne pas prévoir des promenades en barque sur la Magnie ? demanda Louis.
- Volontiers, mais les nautes devront être à jeun. Je ne veux pax noyer mes invités par la faute de mariniers complètement souls.
- Doit-on réquisitionner les maisons communales pour héberger nos hôtes ?
- Non. Demandez simplement aux conseils des deux villes de prévoir le couchage disponible, rien d’autre. S’ils les mettent à disposition, tant mieux, mais il ne faut pas les y forcer. Bertrand, je ne vous ai donné aucun rôle supplémentaire car le vôtre est suffisamment complexe : assurer la sécurité de nos hôtes pendant ces jours de fête. Faites le compte des hommes nécessaires, complétez-les avec les garnisons de Giret, demandez à nos vassaux de fournir des contingents… Rien ne doit être négligé pour que nous demeurions au plus fort de la fête parfaitement gardés.
- Je vous remercie d’y être sensible dame. Pensez que vont être réunis ici l’empereur, les grands du royaume et tout le haut clergé ! Si nous avons des voisins malveillants, quelle tentation pour eux d’organiser un coup de main pendant cette réunion ! Le moindre incident nous discréditerait !
- Vous avez entièrement raison, remarqua Marciane assombrie.
- Bertrand, suggéra Louis, pourquoi ne pas envoyer des espions aux frontières du comté… Qu’ils observent, qu’ils écoutent et nous rapportent fidèlement ce qu’ils auront découvert ?
- C’est faisable, approuva Bertrand, sous le couvert de marchands, sans doute.
- Mais comment les recruter ? s’inquiéta Marciane.
- Je n’aurais pas besoin de les recruter, dame, je les ai déjà à ma disposition, dit Bertrand en souriant. Je m’étais fait la même réflexion que Louis, après l’attaque inopinée du comte de Frémont.
- Bertrand, vous êtes un fin politique, je vous remercie et je vous félicite. Je mettrai le moulin de Marcelly dans la corbeille de cadeaux de mon filleul. En attendant nous allons avoir des journées bien occupées…
Bertrand avait en effet ses espions dont il n’avait pas voulu dévoiler la qualité. Il s’agissait d’un groupe de baladins, qu’il rémunérait, et qui, lors de leurs tournées dans les châtellenies et les places jouxtant Marcelly et Giret, étaient chargés de le renseigner sur les opinions et les intentions de leurs voisins concernant le domaine. Jusqu’à présent, ils n’avaient guère été utiles, mais Bertrand continuait à les entretenir. Le moment étant venu de donner des consignes justifiées par l’importance de la situation, il les fit convoquer discrètement, l’un après l’autre.
- Vous allez enfin gagner l’argent que je vous ai octroyé, leur annonça-t-il. Je compte sur vous pour récolter des renseignements sûrs, sinon je ne donne pas cher de votre avenir. Ecoutez, questionnez, fouinez, je veux être parfaitement renseigné. Je ne tolérerai aucun faux pas !
Les baladins s’en allèrent, pressés de satisfaire un seigneur généreux certes, mais aussi très exigeant. Ils firent le tour des châteaux, des marchés, des halles, écoutant, questionnant sans en avoir l’air domestiques, marchands, villageois, paysans... Tout semblait calme. L’annonce, qui s’était répandue comme une traînée de poudre, de l’arrivée de l’empereur et de l’archevêque de Vienne à Marcelly soulevait naturellement bien des commentaires, mais sans rien qui puisse inquiéter. Messire Bertrand allait-il leur en tenir rigueur ? Aubert, l’un des plus astucieux de l’équipe, y réfléchissait avec inquiétude sur la place du marché de Vienne. Il était assis sur un banc de pierre et regardait avec indifférence des montreurs d’ours tenter d’intéresser les passants aux contorsions de deux pauvres animaux, maigres et pelés. Le marché se terminait, les ménagères rentraient chez elles et les marchands remballaient leurs invendus sans penser à mettre la moindre piécette dans la sébile des deux drôles qui en paraissaient fort marris.
- Allons nous rincer le gosier avec ce qu’il reste dans notre escarcelle, dit l’un deux dans un curieux dialecte que put comprendre Aubert, car il était parlé dans le comté de Barcelone où il avait séjourné autrefois.
- Nous aurons bientôt l’occasion de la remplir sans attendre le bon cœur de ces sales pingres ! ricana son compère.
Machinalement, Aubert les suivit chez le tavernier, sommairement installé dans une échoppe où l’on buvait assis sur de la paille, une piquette aigre ou de la cervoise amère. Aubert s’installa non loin d’eux. Sûrs de ne pas être compris, les deux hommes parlaient librement,.
- Tu y crois, toi, à cette grande cérémonie ?
- C’est certain ! Pablo me l’a assuré. Il y aura même l’empereur, avec tous les châtelains de la région, pour l’adoubement du fils aîné ! Tu sais combien ces rupins de grands seigneurs font la fête ! Il y aura à boire et à manger à gogo !
- Nous pourrons nous en mettre plein la lampe.
- Sans doute, mais ce n’est pas le but ! Ce qu’il nous faut, c’est monter un gros coup qui nous permettrait de rentrer au pays avec les poches pleines. Ecoute-moi bien, voilà comment je vois les choses. Je vais chercher Pablo, tu fais de même avec Luis et Francisco, et ensemble, nous combinons ça !
- Avec tous les invités couverts de bijoux, on pourra travailler facilement…
- Bien sûr, mais s’il y avait mieux à faire ?
- Que veux-tu dire ?
- Pablo a séjourné jadis dans le pays et j’ai eu une idée géniale !
- Vas-y, accouche !
Le plus grand des deux voyous, au visage glabre et couturé, s’approcha de son compère, un petit malingre qui louchait et lui parla dans le creux de l’oreille.
- Magnifique ! s’exclama le bigleux. Mais il faudra le transporter…
- Dans la cage des ours, sur la charrette, bien sûr ! Ni vu, ni connu !
- Tu en as là-dedans, dit son complice en se frappant du doigt sur le front.- Heureusement, car toi, c’est un courant d’air que tu as dans la tête ! Nous serons plusieurs sur le coup : Pablo et ses copains, nous deux plus deux ou trois autres peut-être qu’il nous faudra recruter. Les uns distrairont le public et les autres… agiront, dit-il avec un gros rire. Attends-moi ici, je vais dire à Pablo que nous sommes d’accord.
Le grand lascar, en se levant, jeta un œil soupçonneux sur Aubert qui paraissait sommeiller. Il avait tout écouté, furieux de l’a parte qui lui avait caché le plus important de l’affaire. Quel mauvais coup méditaient-ils ? Il lui fallait en savoir plus. Messire Bertrand l’exigerait… et saurait l’en récompenser.
- Hé ! Patron, un autre pichet de piquette, demanda le bigleux.
- On paye d’avance et après on boit, annonça le patron méfiant.
- Mon copain te paiera quand il reviendra.
- Pas du tout ! C’est le contraire, tu boiras quand il reviendra, s’il paye !
Le petit malandrin grommela. Aubert ouvrit l’œil et, pièces en main, commanda un pichet qui lui fut apporté sur-le-champ, au grand dam de son voisin.
- Compère, je n’aime pas boire seul. Tiens-moi donc compagnie si le cœur t’en dit, proposa Aubert d’un ton aviné.
- Si tu veux, dit l’autre, ravi de l’aubaine, et nous pourrions aussi jouer aux dés pour passer le temps.
- Est-ce permis ? demanda Aubert en prenant l’air inquiet car les jeux de hasard étaient le plus souvent sévèrement interdits.
- Et alors ? Ca te fait peur ?
- Oui, un peu, alors juste une partie, pour voir, dit Aubert d’un air naïf.
L’autre ricana, pensant plumer une bonne poire. Effectivement Aubert perdit, et plus il perdait, plus son compagnon buvait pour arroser ses victoires.
- Tu me dois une obole, cria le vilain bigleux, tout joyeux après plusieurs parties et encore plus de pichets vidés.
- On jouait à l’argent ? s’exclama Aubert qui semblait affolé. Mais c’est tout ce que je possède !
- C’est tout ce que tu possédais, l’ami. Cette obole est à moi. Mais si tu veux en regagner mille fois plus, ce n’est pas difficile, viens avec nous, dit l’homme en bégayant un peu, aviné et ravi de son gain facile.
- Qu’est-ce que je ferais avec toi, tu n’as pas de quoi s’offrir une chopine !
- Peut-être mais quand j’aurais le trésor du tombeau de la sainte dit l’autre avec un sourire méprisant, je pourrai m’acheter la taverne.
- Jamais une sainte n’exaucera tes prières ni te rendra riche ! dit Aubert en se levant comme s’il n’avait rien compris. Cuve mon vin et garde mon argent, poursuivit-il en lui jetant une obole, ce n’était pas mon jour de chance.
Aubert, qui avait très peu bu, s’en fut prestement. Le regard soupçonneux, son partenaire d’un moment essaya de le retenir mais retomba piteusement sur son séant, en se demandant vaguement s’il avait trahi le secret de son complice. La tête lourde et la langue pâteuse, il se consola en pensant qu’avec un pareil nigaud, il ne risquait rien et qu’il était bien inutile d’en parler aux autres. Aubert ne perdit pas de temps, craignant d’être recherché par les complices de sa dupe, s’il s’avisait de les prévenir de sa bévue. Il reprit son cheval laissé aux bons soins du maréchal-ferrant qui lui avait remis un fer et s’en retourna sans tarder à Marcelly. Comme il s’y attendait, il eut droit aux félicitations de Bertrand, concrétisées par une coquette bourse. Le sacrifice de son obole avait été payant !
Bertrand rapporta à Marciane les renseignements d’Aubert.
- Ils projettent donc de voler le trésor de Sainte Victoire, conclut-il.
- Oui, c’est clair !
- Il est tout de même bien imprudent de le laisser à côté du tombeau, même dans un coffre de fer.
- Il est impensable qu’on veuille s’en emparer ! répondit Marciane furieuse, Voler à une sainte les offrandes de ses fidèles, quels mécréants !
- On a bien voulu dérober ses restes pour les détruire… remarqua Bertrand.
- Vous avez raison. Que comptez-vous faire ?
- Vider le coffre et surveiller étroitement la crypte.
- Ce n’est pas suffisant. Ils seraient capables de ne pas s’en tenir là et de commettre d’autres larcins, pratiquer le vol à la tire, par exemple. Dans une foule, joyeuse et un peu éméchée, vous voyez la facilité d’opérer. Il faut interdire à cette racaille l’entrée sur nos terres.
- C’est difficile, dame. Il faut bien prévoir des baladins, saltimbanques, acrobates et musiciens pour animer la fête populaire.
- Sélectionnons-les ! Chargez vos espions de le faire sous leur responsabilité. Ils recevront un insigne et ceux qui n’en auront pas ne passeront pas les péages des routes, des gués ou des ponts. Je ne veux pas de trouble-fête ni d’incidents désagréables pendant ces jours de liesse. Prévenez les conseils communaux qu’ils devront contribuer à la surveillance des lieux critiques : les églises, le champ de foire où se dérouleront les jeux populaires, les abords de la Magnie … Ceux qui seront de corvée ne devront pas boire ni participer aux jeux. Ils seront dédommagés de leur peine mais je ne veux laisser aucune possibilité à ces malandrins d’agir.
Les premiers arrivants, des intimes, se présentèrent au château pour aider aux préparatifs. Irmgarde, imposante et gonflée d’orgueil par l’importance de la cérémonie qui verrait l’adoubement de son beau-fils, embrassa Marciane avec des effusions d’affection. Puis elle s’inquiéta de savoir si Rodolphe serait également adoubé par l’empereur.
- Il n’en a pas été question, répondit Marciane, mais Bertrand le parrainera.
La bonne tante en parut un peu chagrinée. Elle se tourna vers sa fille Ida, qui venait d’arriver de Vancy avec son époux, Arnaud et son bébé.
- Trouves-tu cela normal ? demanda-t-elle, de faire deux poids deux mesures ? Après tout, ces garçons n’ont en rien démérité !
- Ne me demandez pas mon avis, Mère, dit Ida en riant, ce qui troubla fort sa mère, et allez donc vous plaindre auprès de l’empereur !
Hersande qui était arrivée la veille de Marenges avec Thibaud et sa fille, réprima un sourire. Marciane ne les écoutait déjà plus et corrigeait avec Jérôme, un des ministériaux affecté à la gestion du château, la liste des achats faits et ce qui était encore à pourvoir.
- Achetez encore des nappes. Il n’y en a jamais assez et l’on ne peut employer celles qui ont déjà servi. Ajoutez des cierges que vous porterez à l’église Ste-Victoire, et des nappes d’autel d’apparat que vous ferez venir de Lyon.
- Marciane, ma chère, indique nous ce que nous avons à faire, et repose-toi un peu. Tu vas te tuer à la tâche ! Fais-nous confiance ! dit Irmgarde calmée.
- Je te sais l’esprit critique très développé, ma tante. Fais donc, je te prie, le tour du château et note ce qui reste à faire pour que tout soit parfait. Je te signale que le donjon est affecté en totalité au logement de l’empereur. Monseigneur Guy et sa suite proche résideront dans la tour des hommes. Rien à prévoir pour Monseigneur Héraclius qui, souffrant, ne pourra se déplacer. Le comte Guy-Raymond et sa famille se verront affecter la tour des femmes. Ma famille proche – toi et les tiens en l’occurrence, sans oublier Raymond et ses enfants – demeurera dans les chambres du premier, avec Joceran et moi. Les garçons et les écuyers dormiront dans la salle et la librairie. Guillemette accueille Ida, Hersande et leurs familles.
Hersande et Ida, allez faire l’inspection des chambres disponibles à Marcelly et Ste-Victoire, en notant avec des étoiles le degré de confort de chacune, pour que nous puissions les affecter en connaissance de cause. Rappelez-vous qu’il nous faut loger les vassaux de Marcelly, de Giret et de Légnan qui viendront nombreux et dont voici la liste. Nous disposons aussi de tentes qui seront d’un appréciable secours. Vous serez également chargées de distribuer les tenues neuves selon l’état qui a été établi.
- As-tu bien pensé à ta famille ? s’inquiéta aussitôt Irmgarde.
- Vous figurez en tête de liste, ma tante, la rassura Marciane. Vous aurez une robe de soie vieux rose semée d’étoiles d’or sur une tunique de soie blanche brodée de fleurs dont les manches laissent bouffer l’étoffe de la chemise.
Irmgarde parut satisfaite.
- Et toi, que porteras-tu ? s’inquiéta-t-elle.
- Vous le verrez bien. Pour lors, nous avons d’autres sujets de préoccupation.
Elles étaient encore réunies quand un courrier apporta un message du comte Guy-Raymond. Marciane l’ouvrit en hâte et sa lecture le laissa songeuse.
- Des mauvaises nouvelles ? demanda Guillemette.
- Du tout, mais une suggestion qui demande réflexion, murmura Marciane. Je ne vois pas d’ailleurs pourquoi je vous la cacherais : le comte d’Albon, ayant appris que Louis s’était battu aux côtés de Joceran contre les Milanais et qu’il a même fait prisonnier un noble seigneur de la ville, tient à le féliciter de sa conduite et suggère qu’il soit fait chevalier en même temps que son frère. Il se propose aussi de le parrainer.
- Cela me semble une excellente idée, approuva Guillemette. Mais pourquoi ne pas laisser la décision à Louis ?
- Tu as raison, je m’en vais la lui soumettre. Que chacune de vous remplisse sa tâche. Le temps presse.
Marciane se mit à la recherche de son fils. Elle était un peu vexée de n’avoir pas été à l’origine de cette initiative, se disant qu’elle négligeait son cadet, peut-être dans l’illusion de le considérer encore comme un enfant. Il est vrai qu’il avait paru attiré par une vocation ecclésiastique, mais il avait évolué. Elle n’avait pas su en tenir compte… Elle le trouva dans la chapelle en train de choisir les chants de la cérémonie, choix qu’il devait soumettre à l’abbé de Nolert.
- J’ai reçu une proposition te concernant, à laquelle il t’appartient de répondre.
- Vous avez l’air troublée, Mère. Elle vous déplaît ? De quoi s’agit-il ?
- Tu avais un temps paru décidé à te consacrer à Dieu. Qu’en est-il à présent ?
Louis rougit et resta un instant décontenancé.
- Mère, je suis désolé mais ma vocation ne s’est pas confirmée. Etant cadet, c’était pourtant la voie normale et je serais prêt à obéir si vous m’ordonnez de…
- Il n’en est pas question ! J’aurais respecté ta volonté de rentrer dans les ordres, mais je ne te l’imposerai jamais. Je voulais simplement en avoir la confirmation car voilà ce que suggère le comte Guy-Raymond dans un courrier que je viens de recevoir : te faire chevalier en même temps que ton frère, il sera ton parrain.
- Mère, je n’en suis pas encore digne !
- Il estime que ta conduite dans l’affaire contre les Italiens prouve que si. Son jugement ne peut être contesté.
- Ne pensez-vous pas qu’Hubert en sera contrarié ?
- Cela ne le regarde en rien. Mais toi, le veux-tu ?
- Ce serait mon plus cher désir, mais je n’accepterai cet immense honneur que si vous, ma mère, pensez réellement que je le mérite.
- En vérité, Louis, tu en es digne. Non seulement tu as fait la preuve de ta vaillance au combat, mais tu as aussi les qualités qui font, bien au-delà de l’homme de guerre, un vrai chevalier au service de Dieu et de l’Eglise, dont le but n’est pas de faire la guerre mais de préserver la paix et de protéger ceux qui lui sont confiés.
- Votre opinion me rend profondément heureux et j’accepte avec joie la proposition du comte d’Albon. Ce sera le plus beau jour de ma vie.
- Tu seras donc fait chevalier, mon fils.
- Je suis sûr que notre père aurait été heureux d’être parmi nous le jour où ses deux fils seront armés chevaliers, dit Louis songeur.
- J’en suis persuadée et je suis contente que tu penses à lui.
- J’y pense souvent, Mère, et je regrette de n’avoir aucun souvenir de lui.
- C’était un vrai chevalier et un homme d’honneur…
- Je vais vous sembler bien indiscret, mais avez-vous été heureuse avec lui ?
- Nous n’en avons pas eu le temps et pourtant il le méritait. Mais vois-tu, les circonstances de notre mariage étaient un peu faussées et …
- N’en dites pas plus. Je sais que rien ne peut vous être reproché.
- Je l’ai toujours respecté et sa mort m’a été infiniment douloureuse. Il reste l’homme le plus noble que j’aie connu.
- Je vous remercie de ce témoignage que je sais sincère car vous ne travestissez jamais la vérité. J’ai si longtemps souffert, étant enfant, de ce que j’avais cru comprendre !
- Que veux-tu dire ?
- J’étais confié, autant qu’il m’en souvienne, à une femme assez âgée…
- Oui, dame Bertille.
- Elle me parlait de mon père en laissant entendre qu’il était indigne de vous, que c’était un être brutal et rustre que vous aviez été contrainte d’épouser et que vous l’aviez envoyé se croiser, trop heureuse d’en être débarrassée pour pouvoir en aimer un autre. J’en ai été longtemps si malheureux que je voulais me laisser mourir de honte et de désespoir.
- Mon pauvre enfant, pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?
- J’avais peur de vous déplaire et de vous détourner de moi.
- Je suis atterrée ! Dame Bertille était une mauvaise femme, corrompue par les tristes choix qu’elle avait faits tout au long de sa vie, choix qui ont d’ailleurs amené sa perte et sa déchéance. Je l’ai compris trop tard mais j’ignorais encore sa faute de t’avoir fait tant souffrir, alors que j’accusais une langueur maladive en te voyant dépérir. Je te prie de me pardonner de ne l’avoir pas compris. Sois-en bien persuadé, ton père était un homme d’honneur, dont le seul défaut – qui n’en a pas ? – est d’avoir par orgueil refusé d’exprimer clairement son amour à sa trop jeune femme, désemparée et ombrageuse. J’ai moi-même eu le tort de refuser par entêtement de le mieux connaître et je ne l’ai apprécié que trop tard. Ton père est mort comme il avait vécu, en se sacrifiant. La vie malheureusement est souvent faite de rendez-vous manqués… Mais il nous a été donné de nous pardonner et de reconnaître que nos enfants étaient la preuve que notre union avait été bénie par le Ciel.
Les larmes aux yeux, Louis embrassa sa mère. En se détachant de lui, devant l’homme, mince et élancé, mais vigoureux et solide, qu’il était devenu, elle revoyait le petit garçon, malingre et souffreteux qui portait le poids d’un chagrin écrasant. Ses yeux noirs comme du jais, encore humides, brillaient d’amour et d’assurance devant la vie qui s’ouvrait, pleine d’espérance et de promesses, car il était désormais sûr de la droiture et de la noblesse des siens. Encore bouleversée par les révélations de Louis, Marciane revint dans la grande salle, où elle rencontra Joceran qui la cherchait.
- Me voici enfin seul avec vous, ma mie, vous vous faites bien rare !
- Ne me demandez pas pourquoi, dit Marciane en soupirant.
- Je propose une pause qui vous sera profitable car je vous trouve petite mine. Allons nous baigner dans ce courant où je vous découvris lors de ma première venue à Marcelly…
- Mais comment voulez-vous… commença Marciane, puis se décidant brusquement, elle ajouta : vous avez raison. Allons nous détendre avec un retour aux sources de notre histoire.
- Aux sources ? On ne saurait mieux dire, conclut son époux en riant.
Et, comme des enfants échappant à la férule de leur maître, complices et joyeux, ils s’en furent vers la rivière en amont de la retenue d’eau du moulin. La prairie parsemée de coquelicots frémissait doucement sous la brise légère et l’eau étincelait sous le soleil resplendissant, invitant à s’abandonner à son étreinte rafraîchissante. Marciane se mit en chemise et s’avança lentement dans l’eau claire pour s’immerger entièrement dans fraîcheur reposante. Joceran ne l’avait toujours pas rejointe. Elle se leva pour l’appeler, il la regardait avec amour.
- Vous n’êtes plus un voyeur caché, venez nager avec moi !
Il plongea, une main serrée contre son corps et se rapprocha d’elle.
- Ne voyez-vous rien sur le fond de sable ? demanda-t-il en arrivant à ses côtés. Seriez-vous capable de plonger pour ramasser ce coquillage ?
Intriguée, elle se baissa et vit quelque chose briller entre les galets. Par jeu, elle se laissa glisser sur le fond d’une poussée de reins et attrapa un objet qu’elle ramena à la surface. C’était un diadème d’or incrusté de pierres bleues serties de turquoises qui formaient des fleurs précieuses. Elle se tourna vers Joceran qui la regardait tendrement.
- Quelle merveille ! Seriez-vous un magicien pour transformer ainsi les galets en bijou ? dit-elle très touchée de l’attention et en l’enlaçant tendrement.
- Je n’ai pu résister au plaisir de vous offrir ces pierres d’eau marine qui ont la couleur de vos yeux, ma mie. J’espérais qu’elles vous plairaient et s’assortiraient à votre toilette que je ne connais pas.
- Ce diadème ne saurait mieux convenir, dit-elle en s’en coiffant.
Effectivement les aigues-marines avaient la couleur des yeux de Marciane et les gouttes d’eau ruisselantes y ajoutaient des perles irisées qui coulaient doucement en étincelant sur son visage, ses cheveux et tout son corps.
- Que vous êtes belle, murmura Joceran, en la serrant contre lui.
Ils reprirent en silence le chemin du retour. Marciane avait encore les cheveux humides en regagnant la salle après s’être changée. Encore plongée dans les souvenirs heureux que leur escapade avait réveillés, elle ne prêta aucune attention à l’agitation inhabituelle qui animait la cour jusqu’à ce que la porte de la salle s’ouvrit brusquement, la ramenant au présent. Un homme entra, très grand, très brun, et il marcha à grands pas vers elle d’un air décidé tout en la fixant d’un regard gris qu’elle reconnut enfin. C’était Hubert ! Lorsque son fils s’inclina devant elle, Marciane, ravie, le baisa au front.
- Quelle joie de te revoir, mon fils ! Cette séparation n’a pas été bien longue mais je te retrouve bien changé ! Tu vas me donner des nouvelles de ton séjour à la cour et me parler de l’empereur que je ne connais pas.
- Bien volontiers ma mère, mais permettez-moi de me débarrasser d’abord de la poussière des chemins, protesta-t-il en riant.
- Naturellement. Tu trouveras dans ta chambre un cuveau d’eau tiède où tu te feras laver et nous attendrons ce soir pour écouter tes récits.
En le regardant s’éloigner, elle retrouva dans sa démarche la façon qu’avait son père de se mouvoir lorsqu’il était préoccupé. « Que s’est-il donc passé ? » se demanda-t-elle… Elle n’en sut rien. Hubert raconta avec aisance son séjour à la cour, énumérant joutes et chasses, parla rapidement des relations qu’il s’y était faites, décrivit longuement les châteaux où il avait séjourné, et ne donna que fort peu de commentaires sur l’empereur. Il se contenta d’en dire « C’est un homme d’une grande majesté, au visage sévère et au regard impérieux. » ce qui n’apprit pas grand chose à sa mère qui aurait préféré des détails plus concrets.
.../...
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05.09.2007
chapitre 23 - Hubert
- Marciane, j’ai une heureuse nouvelle à t’apprendre. Je vais être une nouvelle fois père car Adelaïde est grosse.
- J’en suis heureuse, d’autant que cette future naissance te rajeunit, répondit-elle en riant. Se porte-t-elle bien ?
- Elle est un peu lasse. Rien de grave. Viens la voir, elle se repose.
Malgré l’optimisme de son oncle, Marciane trouva à la future mère une bien mauvaise mine.
- J’ai des douleurs inexplicables, expliqua Adélaïde à Marciane et je me sens si fatiguée. Naturellement, comme souvent en début de grossesse, j’ai des nausées aussi, et je n’arrive plus à manger. Tout m’écœure. Enfin, avec un peu de patience, tous ces ennuis s’atténueront, n’est-ce pas ?
- As-tu consulté une sage-femme ?
- Je n’aime pas beaucoup celle que nous avons au village. Elle est trop bruyante et, à mon avis, cache son ignorance en faisant du tapage.
- Veux-tu que je t’envoie Guillemette ? J’ai toute confiance en elle.
- Il ne faut pas la déranger. Elle est grosse elle aussi. Il n’est pas bon de courir les routes si près de son terme. Tout va s’arranger, ne t’inquiète pas.
Marciane quitta sa parente le lendemain en lui faisant promettre de l’appeler si son état ne s’améliorait pas.
Marciane retrouva avec une immense joie Marcelly qui lui apportait toujours un sentiment de paix et de plénitude. Guillemette était là, affectueuse et empressée tandis que Bertrand lui souriait. Leur deuil, s’il n’était pas oublié, était surmonté. Ils lui racontèrent le départ pour Worms d’Hubert, très flatté de ses nouvelles fonctions et qui s’était préparé sans tarder à rejoindre l’empereur. Guillemette n’avait pas voulu s’en mêler, mais Hubert avait écouté attentivement les conseils de Bertrand et promis de respecter les consignes transmises par sa mère.
- Cet intermède l’occupera jusqu’à son adoubement, soupira Marciane un peu tristement. Mais que trouvera-t-il ensuite pour se satisfaire ?
- Nous avons, par la grâce de Dieu et votre gestion, un pays prospère, riche, puissant, que personne n’ose plus attaquer… constata Bertrand. Votre fils aîné ne trouve pas sa place ni son rôle dans cette organisation. Il est certain que la vie à Marcelly ne lui suffira jamais !
Les jumeaux grandissaient, pleins de vie et de santé. Ils marchaient déjà, suivis pas à pas par leurs nourrices. Ils reconnurent leur mère avec des cris de joie, vite suivis par maints caprices pour marquer qu’ils avaient conscience d’avoir été quelque peu abandonnés et qu’il fallait désormais compter avec eux. Marciane, attendrie, se promit de s’en occuper attentivement et de ne plus les laisser. Elle ne voulait pas que ses enfants se sentent à l’écart. C’était le sort habituel à leur âge, mais elle se souvenait trop combien elle avait jadis souffert de l’indifférence de sa mère. Elle les prenait souvent dans ses bras pour les couvrir de baisers qu’ils accueillaient avec une grande satisfaction. Louis avait pensé à leur ramener des cadeaux : poupées de tissu bourrées de son, chevaux de bois, friandises et Marciane leur avait apporté des clochettes d’argent et des sifflets de corne. Les enfants de Guillemette n’avaient pas été oubliés, bien sûr, et bientôt tous se chamaillèrent pour comparer leurs jouets. Agnès, la fille aînée de Guillemette, sut y mettre bon ordre avec plus d’autorité que les nourrices.
Les jours suivants, Louis, qui n’oubliait pas ses tâches, s’enferma dans la librairie pour rédiger les chartes de franchise de Marcelly et de Ste Victoire tandis que Marciane et Guillemette conféraient pour décider des préparatifs en vue de l’adoubement d’Hubert.
- Il faut que je me rende à Vienne sans tarder, conclut Guillemette. Choisir les fournisseurs ne peut se faire au hasard !
- Mais tu es enceinte, tu ne peux pas faire ce déplacement !
- Je me porte à merveille mais j’irai en voiture pour te rassurer.
- Si tu tiens à ce déplacement, inquiète-toi d’Adelaïde en passant à Giret. Je ne l’ai pas trouvée bien ! Sa nouvelle grossesse la fatigue anormalement et la sage-femme ne lui inspire aucune confiance.
Lorsque Guillemette et Bertrand s’en allèrent à Vienne, Marciane avait veillé à l’aménagement de leur voiture, garnie d’une confortable litière installée sur des coussins moelleux.
La dame de Marcelly se retrouvait seule, sans nouvelles de Joceran depuis leur séparation orageuse. Après les premières joies de l’arrivée, elle se sentit un peu triste, confrontée de nouveau aux problèmes de leur couple soumis aux remous d’une communauté difficile à vivre. Elle commença par aller prier devant le tombeau de Sainte Victoire puis, invinciblement attirée par l’appel de la grotte, elle s’y rendit. Dans le cadre magique de ces parois aux dessins mystérieux, elle retrouva le calme, la force et la sérénité. Elle y resta longtemps à méditer, sa torche à la main, effleurant du regard un taureau bondissant, des chevaux haletant dans leur course figée, l’ours dressé, menaçant mais vaincu. Elle ne devait ni douter, ni désespérer : elle était à sa place, elle accomplissait son destin. En s’en allant, elle jeta un coup d’œil sur les réserves d’or qui ne s’épuisaient pas. Maintenant que Marcelly rapportait plus que sa maîtresse ne dépensait, elle remettait dans la grotte une part des revenus épargnés pour les générations futures. Elle sentait qu’il convenait d’agir de la sorte.
Au bout d’une semaine, Guillemette n’était toujours pas de retour. La jeune femme n’aimait pas quitter ses enfants et cette absence plus longue que prévu, était un peu inquiétante. « Guillemette aura eu du mal à sélectionner ses fournisseurs. Chaircuitiers, pâtissiers ou panetiers, ils ont du faire leurs preuves pour la convaincre de leurs capacités » se disait Marciane en se rassurant.
Deux semaines plus tard, alors que Marciane se préparait à envoyer un émissaire à Vienne, la garde signala enfin l’approche de leur convoi.
- Guillemette ! s’exclama Marciane. Je commençais à m’inquiéter !
- Tout s’est passé pour le mieux à Vienne où j’ai pu retenir tous les corps de métier de bouche qui nous seront nécessaires, et les meilleurs. Mais nous avons eu un gros problème au retour, en passant à Giret. Adelaïde avait perdu son bébé et elle a bien failli y laisser aussi la vie ! Brûlante de fièvre, elle saignait en abondance et souffrait le martyr quand je suis arrivée. Je l’ai entourée de glace – grâce à la glacière du château où elle se conserve tout au long de l’année – mais ce n’était pas suffisant. Elle était au plus mal, je ne savais plus que faire. Alors s’est présentée une vieille juive, de la famille que tu as accepté d’héberger la saison passée, malgré la méfiance du Père Ambert. Elle a appris la médecine en Espagne où ils avaient émigré, paraît-il. Ayant su qu’une femme au château allait mourir d’une fausse couche, elle s’est présentée. « Votre suzeraine nous a permis de nous installer ici. Nous avons une dette envers elle dont je veux m’acquitter » m’a-t-elle dit. J’ai accepté, la situation était désespérée. Elle a longuement palpé le ventre d’Adelaïde, l’a enduite de graisse, a introduit un tuyau de grès vernissé dans son intérieur et, à travers ce conduit, a fait pénétrer une sorte de longue cuillère qu’elle a ressorti à maintes reprises, pleine de matières putrides. La pauvre Adelaïde a souffert mille morts et je regrettais amèrement de l’avoir soumise à ce supplice ! Puis la guérisseuse lui a préparé une décoction de champignons, m’a-t-elle dit, qu’elle devait boire trois fois par jour. Peu à peu, la fièvre a baissé, les douleurs ont cessé... Adélaïde est sauvée ! Elle recommençait à s’alimenter quand je suis partie et ne tardera pas à se lever.
- Dieu soit loué ! Il faudra récompenser cette femme.
- Il faudra aussi utiliser ses connaissances et apprendre d’elle les étonnantes méthodes de cette médecine car sans son intervention, Adelaïde était perdue. Il y a d’ailleurs un autre problème dont je n’ai pas eu le temps de te parler à ton retour. Nous avons accueilli, au dispensaire de Marcelly, un homme qui a combattu en Terre Sainte, il en est revenu avec une maladie étrange et bien inquiétante qui lui ronge les chairs. Il a déjà perdu un pied et des doigts. C’est horrible ! Il faut demander à Sarah, la guérisseuse juive, de venir le voir. Personne ne sait comment le soigner. Par ailleurs, pendant ton absence, des moines bénédictins sont passés au château, envoyés par l’abbé de Valbenoite, pour demander si tu ne pourrais pas leur donner des terres dans les friches se trouvant sur la rive droite de la Magnie , au-delà de notre fief, pour y construire une abbaye. Ils veulent y installer une léproserie ont-ils dit, car une nouvelle maladie, la lèpre, se répand dans notre pays.
- La lèpre ? Qu’est-cela ? demanda Marciane.
- Elle nous vient d’Orient… Grand Dieu ! s’écria Guillemette atterrée, mais notre malade du dispensaire doit être lépreux ! Il faut l’isoler avant qu’il ne contamine les autres ! Comment n’y ai-je pas pensé ! Il faut que j’y aille.
- Tu en as assez fait. Repose-toi. Je m’y rendrai dès demain pour prendre les mesures nécessaires. Que sais-tu de la lèpre ?
- Peu de choses, c’était une maladie inconnue dans nos pays. Des pèlerins et des combattants l’ont contractée en Orient et ramenée chez nous. C’est une pourriture qui décompose un corps vivant plus sûrement que la mort ne détruit un cadavre !
- Quelle malédiction ! Il faut en effet empêcher ce malheureux d’avoir des contacts avec les autres malades du dispensaire.
Elle se regardèrent atterées, imaginant tout le pays peuplé de morts-vivants !
- Je m’en occuperai dès demain, dit Marciane fermement. Nous ferons venir cette Sarah et je vais avertir le Père abbé de Valbenoite que je mets à la disposition des moines les terres demandées. Peut-être savent-ils comment traiter cette maladie puisqu’ils envisagent de fonder une léproserie.
Marciane, très préoccupée par cette menace effrayante, ne manqua pas de se rendre dès le lendemain matin au dispensaire où Gervaise vint à sa rencontre, tout empressée. Elle avait forci, sa silhouette s’était épaissie et ses grosses joues rondes étaient encadrées par une guimpe immaculée. Elle avait aussi l’assurance de la bonne intendante qu’elle était devenue. Le dispensaire était rempli, les malades y trouvaient gîte, couvert et soins attentifs grâce aux dons habilement gérés des pèlerins, du château et de la communauté de Marcelly et au dévouement des soignantes. Gervaise avait acquis de bonnes connaissances thérapeutiques. Elle surveillait de près la collecte des plantes médicinales, menthe, ortie blanche, angélique, clous de girofle, valériane, fenugrec et la confection des tisanes et des pommades. Le château la fournissait en potions opiacées et baumes au camphre, achetés à prix d’or aux marchands faisant venir d’Orient ces produits rares, et elle savait administrer à bon escient les remèdes dont elle disposait. Elle dirigeait efficacement les femmes qui étaient sous ses ordres et qu’elle avait formées, veillait à la propreté des lieux et au bien-être des malheureux qui venaient chercher du réconfort dans cet asile. Elle jouissait aussi de la considération générale des habitants de Marcelly. Il était bien oublié le temps où elle n’était qu’une pauvre prostituée vouée à l’opprobre !
- Voulez-vous visiter notre maison, dame ? demanda Gervaise après avoir salué respectueusement Marciane. Elle s’est un peu désemplie depuis les beaux jours, mais nous avons encore bien des malheureux qui souffrent de mille maux que nous nous efforçons de soulager.
- Je sais que l’on se loue de la compétence que vous mettez à leur service.
- Nous faisons toutes notre possible. Ce n’est pas toujours facile, certains de nos pensionnaires sont bien grincheux. Ce ne sont les plus atteints, loin de là, qui nous donnent le plus de mal ! Tenez, je vais vous mener à un pauvre homme qui a combattu en Terre Sainte et qui se trouve dans un état pitoyable. Curieusement, il ne souffre pas, mais c’est bien pire, son corps pourrit ! Nous l’avons mis à part pour qu’il n’endure pas les moqueries des mauvais cœurs qui se moquent de lui parce qu’il a perdu les doigts d’une main, ses orteils et qu’il est défiguré. Lui, ne se plaint jamais et offre sa décrépitude au Seigneur en expiation de ses péchés.
- Faisons le tour, dit Marciane calmement sans laisser paraître son inquiétude.
Guidée par Gervaise, elle inspecta la maternité où des femmes errantes, abandonnées par leur mari, filles mères, veuves dans le besoin, s’arrêtaient pour accoucher, avant de reprendre leur chemin, munies d’un petit pécule. Elles étaient à deux dans des lits bien propres, séparées de leurs voisines par des courtines, les berceaux des enfantelets rangés dans la ruelle contre le mur. Marciane avait apporté des gâteaux qu’elle leur fit distribuer.
- Que vont faire ces malheureuses lorsque le temps sera venu pour elles de partir ? s’inquiéta Marciane.
- Nous ne pouvons les héberger trop longtemps. Il faut laisser la place aux nouvelles arrivantes, remarqua Gervaise.
- Certes, vous n’avez pas vocation à les garder. Mais je vais essayer de leur trouver un logis et un travail pour assurer leur avenir. C’est pitié que de condamner de jeunes mères à reprendre la route.
- Le sort des femmes seules et sans ressources est en effet bien triste, j’en sais quelque chose, approuva tristement Gervaise.
Puis, elles firent le tour de la salle des femmes malades ou accidentées, soit venant du bourg, soit des pèlerines de passage.
- Voilà la salle des hommes, continua Gervaise. Comme pour les femmes, nous avons groupé les blessés d’un côté, les malades de l’autre. Pour les premiers, nous obtenons des guérisons, grâce aux lavages au vin et à l’huile des plaies, aux cautérisations, et aux baumes dont nous les enduisons, mais nous connaissons aussi bien des déceptions quand les humeurs malignes corrompent les blessures sans que nous puissions les tarir. Quand il s’agit de fractures, Dame Guillemette nous a fort bien appris à les réduire et à les immobiliser jusqu’au recollement des os et je peux me vanter de bons résultats. En ce qui concerne les malades, une nourriture saine, des bains à l’étuve, quelques saignées suffisent souvent à les remettre d’aplomb. Pour les maux de ventre et d’estomac, pour purger la bile, nous avons les décoctions, les clystères. Mais il est aussi des malades que nous soulageons sans pouvoir les guérir, ceux qui toussent en crachant le sang à qui nous administrons des sirops à base d’épices et faisons des ventouses, ceux qui se plaignent de douleurs internes mal définies ou encore se trouvent pris de trop fortes fièvres… Tisanes, saignées et emplâtres les soulagent sans les guérir vraiment malheureusement… Les mourants sont mis dans une salle séparée.
- Nous avons à Giret une vieille femme qui connaît la médecine espagnole et je vais lui demander de venir vous conseiller. Elle est très compétente, et son expérience vous sera certainement utile.
- J’aurais tant aimé étudier la médecine, regretta Gervaise. Mais dame Guillemette m’a beaucoup appris, ajouta-t-elle aussitôt.
- Je le sais. C’est pourquoi je vous sais apte à profiter des leçons de Sarah.
- Sarah ? Une juive ?
- Cela vous gêne ?
- A vrai dire non, au contraire. Des pèlerins revenant de Compostelle m’ont dit grand bien des médecins juifs qui les avaient soignés. Nous voilà maintenant devant la chambre de notre mystérieux malade.
L’homme lisait, assis sur un tabouret, à côté de son lit. Il leva la tête et regarda les arrivantes. Dans son visage sans cils, aux traits boursouflés, ses yeux d’un bleu profond reflétaient toute la misère d’un désespoir conscient et accepté.
- J’ai demandé à être seul, dame, dit-il en s’adressant à Marciane, non pas par fierté mais par humilité. Mon mal est sans remède, je n’attends que la mort, mais je crains de la répandre. Prenez garde à ceux qui, comme moi, portent en eux ce germe ! Ecartez-les du monde des vivants !
- Mais non, Anselme, dit Gervaise d’une voix encourageante, vous guérirez, avec l’aide de Dieu.
- Hélas, corrigea Marciane, cet homme a raison. Il est lucide et courageux. Faites comme il vous le dit et gardez dans sa chambre ses effets et tout ce qu’il a touché. Ceci ne souffre pas la moindre exception, Gervaise. Dès que ce sera possible, nous le transférerons dans un lieu prévu pour ceux qui sont atteints de cette… maladie.
- Pourquoi ne pas la nommer ? C’est la lèpre ! dit amèrement le malade.
Sarah se rendit très vite à la convocation de Marciane. Elle confirma ce qu’avait dit Guillemette et ajouta que cette maladie était inguérissable, aucun remède n’existant pour la combattre. Marciane, bien que déçue, la remercia de son intervention qui avait sauvé la châtelaine de Giret et lui remit une bourse.
- Je vous serais reconnaissante de vous rendre à notre dispensaire pour donner des conseils à nos soignantes, ajouta-t-elle. Vos connaissances précieuses leur seront fort utiles !
- Les gens de ma race ont appris la médecine en Espagne où ils ont pu compléter le savoir traditionnel grâce aux méthodes des médecins orientaux, perses, égyptiens ou byzantins, que les Arabes ont emmenés avec eux. Ne croyez pas qu’il y ait là sorcellerie ou mauvaises pratiques, ajouta soupçonneuse la vieille femme.
- Vous soulagez la douleur et vous sauvez la vie, qui pourrait vous en vouloir ?
- La jalousie et l’ignorance sont universelles.
- Ne doutez jamais de mon appui et de mon soutien, déclara fermement Marciane, ni de ma reconnaissance.
Sarah lui baisa la main et Marciane en fut presque gênée.
Marciane se rendit ensuite à Valbenoite pour revoir l’abbé de Nolert, toujours de si bon conseil. Elle lui remit une charte octroyant des terres aux bénédictins et une allocation annuelle pour subvenir à leurs besoins en bois et en cierges.
- Est-il vrai que l’abbaye se consacrera aux malheureux atteints de cette nouvelle maladie que l’on appelle la lèpre ?
- Certains se proposent en effet d’accueillir ces pauvres gens, condamnés à une horrible fin. Ils ne doivent en aucun cas vivre parmi nous car ils représentent une terrible menace. Il est heureux que votre lépreux ait été isolé.
- Comment Dieu peut-il condamner ses créatures à un sort aussi terrible, la dégradation du corps et la mise à l’écart de leur famille et du monde ?
- Les desseins de Dieu sont insondables, ma fille. Les victimes de ce fléau portent sans nul doute le poids des péchés du monde.
- Mais pas des leurs ! N’est-ce pas injuste ? dit Marciane en baissant la tête, accablée
- Le Christ a fait de même. Il faut qu’un grand élan de charité dans toute la chrétienté permette à ces malheureux de vivre décemment leur chemin de croix, logés, nourris, consolés par la foi qui leur promet un corps glorieux exempt de toute infamie. Les Bénédictins s’y emploieront en créant ce lazaret.
- Ils auront tout mon appui, répondit Marciane. Mon maître d’œuvre, Carolin, sera mis à leur disposition, ainsi que les pierres taillées disponibles encore en abondance à Ste-Victoire.
- Voilà des dispositions de bonne chrétienne, dont je vous félicite. Vous savez, il me semble, faire face à toutes les situations, avec courage, sagesse et efficacité, m’a-t-on dit, ajouta-t-il en souriant.
- Vous connaissez donc les derniers événements survenus en Dauphiné ? demanda Marciane qui ne voyait aucune raison de garder l’affaire secrète, d’autant qu’elle comprenait bien, à l’allusion de Père de Nolert, qu’il était déjà au courant.
- Nous qui avons des responsabilités dans le monde, de par les charges qui nous sont confiées, devons suivre de très près les événements qui risquent d’entraîner des perturbations graves.
- Justement ! Monseigneur Guy a su calmer les ardeurs du comte d’Albon, furieux de l’incursion des Milanais en Dauphiné, que la bannière de mon époux a su faire échouer.
- Quels sont les personnages que vous avez, à bon escient, interrogés pour vous assurer des visées de Milan ?
- Il s’agit de Pietro Boldoni, fait prisonnier par mon fils Louis. Son frère aîné, Paolo, a été retrouvé par nous le lendemain de la rencontre, enseveli dans l’avalanche qui avait repoussé les forces milanaises, mais il est mort après avoir rejoint son cadet.
- Ils appartiennent tous deux à la famille la plus riche et la plus influente de Milan. Paolo étant mort, Pietro se retrouve en être unique héritier. Vous ne pouviez trouver meilleur interlocuteur. Félicitez votre fils d’avoir tenu à merci un aussi bon chevalier ! Mais Louis n’était-il pas promis à une carrière ecclésiastique, il y a peu ?
- Il est vrai, mon père, que mon cadet ne paraissait pas attiré par le monde. J’ai découvert avec surprise qu’il semblait maintenant s’y intéresser, avec beaucoup d’à propos, d’ailleurs.
- Alors que votre aîné ne se passionne que pour les épopées guerrières ?
- Il est vrai, et j’en suis fort désolée pour vous dire le fond de ma pensée!
- Ne contrariez pas la nature de vos enfants, ma fille, ce serait en vain. Louis trouvera probablement sa place dans le monde, et Hubert sera reçu par notre Saint-Père. Peut-être lui révélera-t-il sa voie ?
- Je l’espère, répondit Marciane dubitative. Je présume que vous pourrez vous rendre à Vienne pour son adoubement ?
- Sans aucun doute. J’ai appris que l’empereur tenait à le faire chevalier…
- Oui, c’est un grand honneur pour nous, dit Marciane un peu réticente. Elle avait compris qu’ainsi, l’empereur recueillerait l’hommage de l’héritier de Marcelly, ce qui avait du entrer pour beaucoup dans sa décision.
- Ne vous faites aucun souci, vous êtes maintenant assez puissante pour ne rien craindre des manœuvres des grands. N’oubliez pas de les inviter tous et ne vous inquiétez pas si certains s’abstiennent de se déplacer. Vous jouissez, ne l’oubliez pas, du plein appui de l’Eglise. C’est une grande force ! Continuez à la servir fidèlement comme vous l’avez toujours fait, conclut-il en souriant.
A son retour, Marciane trouva Guillemette couchée. Elle était en travail, les contractions se rapprochaient, Gervaise était déjà à ses côtés, attentive à suivre l’engagement de l’enfant qui se présentait bien. Tout se passa très vite et, dans un dernier effort, la mère expulsa dans les mains expertes de Gervaise le petit corps gluant, un garçon, qui se mit à crier vigoureusement.
- Quel bel enfant ! s’écria Marciane, fort soulagée, en l’enveloppant dans des linges pour le nettoyer tandis que Gervaise aidait Guillemette à évacuer le placenta.
- J’aimerais l’appeler Marc et que tu sois sa marraine, murmura la mère rayonnante en prenant le nouveau-né contre elle.
Louis pendant ce temps, avait rédigé les chartes de franchise comme sa mère le lui avait demandé, en y incluant le droit pour les villes de Marcelly et de Ste-Victoire de construire des remparts. Marciane n’y trouva rien à reprendre, admirant au contraire la concision et la clarté de la rédaction. La remise des chartes fut l’objet d’une réunion solennelle dans les maisons communales décorées d’oriflammes aux armes de Marcelly et à l’enseigne des communes. Marciane profita de la joie des communiers pour leur demander de prévoir des activités qui pourraient donner du travail aux femmes sortant du dispensaire. « Agrémentez donc la vaisselle de faïence de décors peints. Je vous donnerai des modèles, si vous le désirez, en ayant acheté de fort jolis spécimens lors de mon voyage au royaume de France, les femmes pourront exécuter ce travail, et le produit n’en sera que plus plaisant. Faites également broder le linge que vous vendez actuellement uni, il n’en aura que plus de valeur ! » Marciane avait un sens du commerce très développé et les artisans furent sensibles à ses arguments. Ils n’eurent pas tort. La faïence décorée et le linge brodé connurent un franc succès sur le marché. Les mères qui devaient quitter le dispensaire n’acceptaient d’ailleurs pas toujours les offres qui leur étaient faites, certaines préférant vivre des aumônes que dispensaient régulièrement couvents et châteaux aux nécessiteux…
Les préparatifs de l’adoubement d’Hubert, et de ses compagnons, se faisaient dans la fièvre. L’épée d’Hubert serait celle qu’il avait reçue du roi Louis, le reste de son équipement était offert par les vassaux de Marcelly et de Giret. L’équipement des écuyers était fourni par Marciane. Bien que n'y étant pas tenus, les vassaux de Joceran tinrent à offrir à Hubert un magnifique destrier que Joceran ramena fièrement à Marcelly. Il arriva un soir, souriant, quoiqu’un peu penaud, beau et hâlé sur son cheval blanc, suivi par ses fidèles. Dès qu’il vit son épouse, il l’enlaça tendrement en embrassant doucement ses lèvres, peut-être pour échapper d’emblée à tout reproche. Elle était si heureuse de sentir son grand corps pressé contre le sien, ses yeux quémander son sourire, qu’elle n’aurait pas témoigné de mauvaise humeur. Il fit fête à ses enfants qui le regardèrent sévèrement jusqu’à ce qu’un couple de petits chiens jumeaux, qu’il leur offrit en cadeau d’arrivée, ne les dérident définitivement. Comme Marthe et Humbert balbutiaient à peine, les petits chiots s’appelèrent Toum et Boum, et ils eurent souvent à souffrir de l’affection un peu trop éxubérante des enfants.
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04.09.2007
chapitre 22 - fin
Sur la route une dizaine de corps sans vie avaient pu être dégagés et des cadavres de chevaux tirés dans la bas côté.
- Il y a trop de neige pour retrouver tous les corps.
- J’ai vu une meute de loups disparaître à notre arrivée, murmura un écuyer écœuré.
- Les cadavres ont épargné aux vivants d’être dévorés, remarqua Giraud.
- Comme il est jeune, murmura Marciane en regardant l’un des deux rescapés. Faites un feu, déshabillez-les, frottez-les avec ce baume, et drapez-les dans ces couvertures sans quoi ils ne résisteront pas au transport.
Soudain le plus âgé des rescapés ouvrit les yeux :
- Pietro, Pietro, dov’è ?
- Non lo so, lui répondit Ambert. Qui est Pietro ?
- Mon frère, murmura-t-il avant de retomber dans l’inconscience.
Il avait eu la poitrine enfoncée dans sa chute et respirait difficilement.
- Je crains qu’il ne survive pas, pronostiqua Giraud, il est bien mal en point.
- Mais le plus jeune reprend des couleurs, annonça Louis qui l’avait découvert et le surveillait de près.
- Emmenons-les à Pessac. Ils ne supporteraient pas la route jusqu’à Légnan, proposa Marciane.
- Ils ne pourront pas être soignés à Pessac ! objecta Louis.
- Mathieu est un vieux renard qui a appris tout au long de sa carrière à soigner autant les blessures que les accidents de montagne, le rassura Giraud.
Ils gagnèrent donc Pessac lentement pour ne pas secouer les blessés allongés dans une chariot traîné par un mulet, un second attelage emmenant les corps raidis des morts. Louis se retournait souvent pour s’assurer qu’ils ne souffraient pas trop. Ils arrivèrent enfin au bas de la forteresse, dont le pont-levis s’abaissa dès qu’ils furent reconnus.
- Nous ramenons deux hommes en piteux état, annonça Marciane au capitaine. Je veux qu’ils soient soignés et traités comme s’ils étaient des nôtres, avec une bonne chambre, du feu, quelqu’un de sérieux pour les surveiller et un traitement approprié à leur état.
- Ma mère, étant seule, m’a rejoint depuis peu répondit l’homme. C’est une femme compétente. Elle les veillera. Nous allons les installer et vous jugerez si cela vous convient.
- Que deviennent vos prisonniers ?
- Je leur ai appris que les leurs avaient été défaits ou s’étaient enfuis. Ils sont démoralisés, mais n’en oublient pas de manger. Il me faudra des provisions supplémentaires. Ils se demandent aussi quel va être leur sort.
- Messire Joceran en décidera. Mais j’aimerais interroger leur chef.
Le chef du détachement italien fut amené à Marciane.
- Quel est votre nom et d’où venez-vous ? lui demanda-t-elle.
- Je m’appelle Giovanni Pesco et je suis Milanais.
- Pourquoi nous avez-vous attaqués ?
- J’obéis aux ordres. On m’a dit de mettre le siège devant Pessac, je l’ai fait.
- Vous êtes un mercenaire ?
- Non ! s’indigna l’homme. Je suis Milanais et je me bats pour ma ville.
- Dans ce cas, vous saviez bien pourquoi Milan voulait nous attaquer, alors que nous ne sommes pas ennemis et qu’il n’existe aucun litige entre nous !
- Vous n’étiez pas personnellement visés…
- Si puisque vos ordres étaient de ravager nos terres ! affirma péremptoirement Marciane.
- C’était de la politique pour montrer que l’empire vous mettait en danger…
- Elle ne vous a pas réussi, dit sèchement Marciane. Connaissez-vous un certain Pietro dont s’inquiète un survivant ?
- Il y a beaucoup de Pietro.
- Celui qui a demandé de ses nouvelles porte autour du cou une croix d’or garnies d’émaux.
- Alors il s’agit de de Paolo Boldoni, un seigneur de notre ville, dit Giovanni tout agité. Le signore Pietro, son jeune frère, est prisonnier avec nous. Il a été désarmé par ce jeune chevalier, dit l’italien en désignant Louis.
- Qu’on aille le chercher, ordonna Marciane au capitaine Mathieu, et qu’on l’amène au chevet de son frère.
Peu après, Pietro Boldoni arriva entre deux gardes. Il était grand, bien découplé, richement vêtu et paraissait arrogant et très sûr de lui.
- Je suis votre prisonnier, mais ma famille donnera la rançon que vous fixerez pour que je retrouve la liberté, affirma-t-il dédaigneusement.
- Nous vous avons fait venir pour assister votre frère que nous avons trouvé ce matin en piteux état, abandonné par les vôtres, répondit froidement Marciane.
- Mon frère ! dit le jeune homme en pâlissant. Où est-il ?
- Dans cette pièce, à côté.
Pietro pénétra dans la chambre et s’agenouilla près de la couche où gisait le blessé. Il lui prit la main et lui parla d’une voix angoissée, puis lui caressa la figure en l’implorant probablement de lui répondre, de se manifester. Le blessé frémit, ouvrit les yeux et agrippa convulsivement la main du jeune homme. « Fratellino » murmura-t-il, puis il referma les yeux, épuisé.
- Croyez-vous qu’il vivra ? demanda Pietro anxieusement.
- Je ne pense pas. Il est au plus mal, remarqua Matthieu pessimiste.
- Il lui faut un prêtre !
- Nous n’avons pas de chapelain dans la forteresse.
- Restez à ses côtés, messire Pietro, dit Marciane. Une femme va venir le masser avec un onguent au camphre pour atténuer ses douleurs. C’est tout ce que l’on peut faire pour lui, ses blessures internes sont trop graves.
Une bave rosâtre suintait déjà de la bouche du blessé qui râlait. Pietro baissa la tête, accablé de douleur. La pression de la main du mourant se relâcha, peu de temps après, il ouvrit les yeux, regarda intensément son frère et mourut. Pietro cacha sa tête dans ses mains pour pleurer.
- Vous êtes mon prisonnier, messire Pietro, lui dit Louis en s’avançant et en lui posant sa main sur l’épaule. En tant que tel, je peux disposer de vous. Partez librement et ramenez le corps de votre frère dans votre pays. Vous avez eu assez à pâtir comme cela de l’aventure.
- Vous agissez noblement et je vous en rends grâce, répondit l’italien, en se redressant. Au nom de tous les miens, je vous en remercie du fond du cœur. Nous n’étions pas venus pour vous combattre, vous savez, ajouta-t-il en se retournant vers Marciane qu’il avait jugée être le chef. Mon frère et moi, faisions partie du détachement pour nous assurer de sa bonne conduite. En envoyant un corps armé jusqu’à Vienne pour adresser une supplique à l’archevêque, la municipalité de Milan a voulu faire ressentir les agissements choquants des empereurs qui n’hésitent pas à envahir régulièrement les états italiens à la tête d’armées dévastatrices pour venir se faire couronner à Rome.
- Une supplique à l’archevêque ? s’étonna Marciane. Mais qu’est-ce que Monseigneur Guy a à voir dans vos démêlés avec l’empereur ?
- Il est très écouté de toute la chrétienté et n’a jamais été inféodé à l’empereur.
- Votre entreprise était bien risquée ! Elle a échoué mais elle risquait de déclencher une guerre entre le Milanais et le Dauphiné !
- L’expédition devait être très courte, elle n’aurait pas eu le temps de susciter des réactions. Notre famille était opposée à cette tentative trop hasardeuse, et nous étions là pour la garder pacifique. Voyez, nous n’avons pas attaqué Pessac. Il nous suffisait de neutraliser la garnison le temps de notre passage. Nous comptions revenir avec un sauf-conduit de Monseigneur Guy nous accordant le passage à travers le royaume de Bourgogne.
- Quelle folie ! dit Marciane en hochant la tête en signe de désapprobation. Si vous avez des preuves du but de votre équipée, je me rendrai à Vienne en informer l’archevêque pour calmer les esprits.
- J’ai confiance en vous, dame. Je vais vous confier la supplique que mon frère portait sur lui. Mais où sont ses vêtements ? s’écria-t-il soudain alarmé.
- Votre frère a du être réchauffé. Qu’on apporte ses effets, demanda-t-elle.
Après un moment, les habits de Paolo furent amenés. Ils furent longuement fouillés mais ils ne recelaient aucun document.
- Mais ce n’est pas possible ! Mon frère ne se séparait jamais de cette missive qu’il gardait serrée dans sa chemise !
- Giraud ! appela Marciane fermement. Je veux absolument retrouver le document qui se trouvait dans les effets de messire Paolo. Prenez les mesures nécessaires. Faites fouiller tous les participants s’il le faut mais retrouvez-le, dit Marciane que la colère rendait vindicative.
Peu de temps après, un jeune écuyer fut introduit, complètement affolé. On avait trouvé sur lui une bourse fort suspecte.
- Pitié, dame, dit-il en tremblant, le seigneur Pesco m’avait demandé de lui rendre un parchemin lui appartenant qu’il avait confié au signore blessé. J’ai cru bien faire en lui rendant ce service.
- Tu as cru bien faire en acceptant une bourse surtout ! Tu n’es qu’un traître. Tu seras chassé honteusement et je peux te garantir que tu ne seras jamais chevalier. Saisissez-vous du signore Pesco, ajouta-t-elle et fouillez-le.
- On retrouva la missive cachée dans ses chausses.
- Que voulais-tu en faire ? lui demanda Pietro, furieux.
- La soustraire à nos ennemis pour qu’ils ne s’en emparent pas.
- Tu n’as pas qualité pour agir de la sorte.
- La municipalité m’avait confié la mission de la surveiller.
- Tu mens !
- Je vous en fournirai la preuve.
- Quoiqu’il en soit, elle est retrouvée. Je peux aller à Vienne, dit Marciane.
- Vous trahissez Milan ! cria Pesco.
- Je la sauve au contraire, espèce d’incapable borné. Tu me paieras ça !
- Qu’on l’enferme, et qu’il reste séparé de ses compagnons, ordonna Marciane. Cet homme n’est pas clair. Connaissez-vous l’autre blessé que nous avons ramené, demanda-t-elle ensuite à Pietro ?
- Oui. C’est Francesco Spinelli, un jeune exalté dont je redoutais les excès, car il aurait volontiers transformé l’expédition en équipée guerrière pour la gloire de combattre. Le laisser enfermé le plus longtemps possible lui apprendra peut-être la sagesse.
Louis s’en trouva un peu triste. C’est lui qui l’avait découvert, il s’en sentait un peu responsable.
Ils s’en revinrent à Légnan. Les chevaliers rentraient avec les équipements des prisonniers en récompense de leurs bons services, l’écuyer peu scrupuleux fut gardé prisonnier pour être jugé par Joceran, et Marciane et Louis préparèrent leur départ immédiat pour Vienne. Il n’était plus question de musarder en route. Ils allaient à grand train, s’arrêtèrent dans un gîte rural pour être en mesure de partir au petit matin sans perdre de temps et arrivèrent à Vienne épuisés en deux jours ! Ils dormirent à l’hostellerie du cloître de St-André-le-Bas et demandèrent dès le lendemain matin une audience à l’archevêque.
Ils attendirent assez longtemps dans une antichambre obscure où la lumière ne pénétrait que par une fenêtre haute et Marciane se revit, enfermée autrefois dans la chancellerie, avant d’être accusée par des chanoines bornés de matricide ! Cette époque d’incertitudes lui semblait bien lointaine et la Marciane d’alors si vulnérable et naïve… Une porte dérobée derrière une draperie s’ouvrit enfin, Marciane et son fils furent introduits directement dans la salle de réunion qu’elle connaissait déjà. L’archevêque les regardait avancer l’air pensif. Ils baisèrent son anneau pastoral et attendirent respectueusement qu’il leur adressât la parole.
- J’ai des nouvelles bien troublantes du Dauphiné d’où vous arrivez, leur dit-il le front soucieux. S’y est-il produit d’autres événements graves ?
- J’ai pensé que les éclaircissements que je pouvais vous apporter concernant ces événements, méritaient que je trouble l’ordonnance de votre journée, Monseigneur, dit Marciane, sentant bien que l’archevêque trouvait sa venue inopportune.
- Vraiment ma fille ? dit-il sceptique.
- Un fort parti armé de Milanais a été anéanti par le comte Joceran mon époux, alors qu’ils s’apprêtaient à envahir le comté.
- Cela, je le sais, murmura-t-il.
- Je suis retournée sur les lieux de l’attaque pour rechercher s’il restait des survivants. Il se trouvait parmi eux un certain Paolo Boldoni, et son frère Pietro était notre prisonnier à Pessac.
Un éclair d’intérêt s’alluma dans l’œil de l’archevêque qui devint très attentif.
- Vous l’avez questionné ? demanda-t-il.
- Il m’a révélé que leur expédition s’apparentait à une manifestation destinée à ouvrir les yeux de la chrétienté sur les avanies que leur faisait subir l’empereur en traversant leurs états avec une armée germanique pour aller de faire couronner à Rome. Ils voulaient arriver jusqu’à Vienne pour exprimer leurs vœux d’échapper aux… promenades impériales !
- Il nous faudrait des preuves de leur volonté de non-nuisance !
- Le signore Boldoni m’a remis cette supplique de la municipalité de Milan.
- Voilà qui est fort intéressant, dit Monseigneur Guy en s’emparant de la missive. Il la lut, l’examina attentivement et conclut :
- Son authenticité ne saurait être mise en doute. C’est un document de la plus haute importance. Vous m’apportez un atout qui va me permettre de calmer les esprits. Je suis désolé d’avoir douté de l’urgence de votre intervention. Cette affaire me cause bien du souci, et il faut agir vite avant l’irrémédiable ! Quelle folie d’entreprendre une telle équipée qui ne pouvait tourner qu’au désastre ! Le comte Guy-Raymond est furieux et prêt à en découdre avec les Milanais pour se venger de leur traîtrise et l’empereur, qui ne les porte pas dans son cœur, serait tout prêt à le soutenir cette fois.
- Le seigneur Pietro Boldoni s’en doutait et sa famille était défavorable à cette action. Pour amadouer le comte, il m’a remis une missive personnelle où il s’engage à consentir au Dauphiné des accords commerciaux avantageux.
- Voilà qui est bien raisonné ! Remettez-moi aussi ce document. Après examen, il déclara : Certes le seigneur Boldoni ne peut engager que lui, mais sa famille a un rôle très influent dans la ville, et sans nul doute, vu le fiasco de leur équipée, la municipalité de Milan honorera ses propositions. Nous allons pouvoir introduire les autres intervenants.
L’archevêque fit tinter une sonnette. Un religieux se présenta auquel il parla à mi-voix. Peu après, le comte Guy-Raymond et Joceran se présentèrent dans la salle. Guy-Raymond était grand, massif, tendu comme un taureau prêt à charger.
- Vous ici, Marciane ! s’étonna Joceran.
- La dame de Marcelly est venue en hâte pour nous communiquer des éclaircissements importants concernant l’incursion milanaise.
- Rien ne saurait excuser cette action, tonna le comte Guy-Raymond d’un ton péremptoire. Ils ont été vaincus et doivent payer leur outrecuidance. Nous les envahirons !
- Ne nous emballons pas, mon fils, répondit fermement l’archevêque, en guise de mise en garde. La colère est toujours mauvaise conseillère, croyez-en mon expérience et la sagesse de l’Eglise. Certes les Milanais ont été maladroits, mais ils ne voulaient pas guerroyer, seulement protester contre les incursions armées de l’empereur dans leurs états, en agissant de même. J’en ai la preuve patente. De plus, ils vous proposent des compensations financières qui valent mieux qu’une campagne bien aléatoire et qui n’aurait pas notre approbation.
Un long silence s’ensuivit. L’archevêque regardait le comte avec toute la dignité de sa charge et l’autorité naturelle qui était la sienne.
- Mais qu’en dira l’empereur ? hasarda Guy-Raymond. Le ville de Milan est terre d’empire ! Je dois lui demander son avis.
- Il s’en remettra, vous pouvez m’en croire, à ce que je lui exposerai.
- Je doute qu’il pardonne l’affaire aux Milanais, ricana le comte.
- Pour l’heure, c’est votre position qui m’importe.
- Je m’en remets à votre arbitrage, déclara le comte maté.
- C’est fort sage. Je vais donc obtenir de Milan la concrétisation de ces accords commerciaux préférentiels. Croyez-moi, mon fils, vous avez, par votre sens politique, définitivement écarté tout risque de conflit : le Milanais ne viendra jamais plus se hasarder à franchir les Alpes.
- Que devenons-nous faire de nos prisonniers ? demanda Joceran, dépassé par la tournure des événements et qui voyait, à regret, disparaître la perspective d’une campagne.
- Rendez-leur la liberté, et sans contrepartie si cela ne vous contrarie pas exagérément. Dame Marciane, ajouta-t-il en se tournant vers elle, n’hésitez jamais à venir me trouver. Je n’ai qu’à me féliciter de votre concours.
Marciane sentant que leur présence n’était plus nécessaire, se retira avec Louis. Son époux la suivit, laissant Guy-Raymond en tête-à-tête avec l’archevêque.
Joceran garda longtemps le silence. On le sentait préoccupé et presque contrarié de la démarche de son épouse. Sans avoir l’air de le remarquer, elle attendit qu’il la questionne. Ce qu’il finit par faire, voyant qu’on ne lui fournissait aucune explication spontanée.
- Mais enfin Marciane, je ne comprend pas ! Qu’est-ce qui vous a amenée à vouloir rencontrer Monseigneur Guy sans m’en tenir informé ?
- J’ai retrouvé des survivants de l’avalanche. L’un deux, Paolo Boldoni, est mort mais il était porteur d’un document à remettre à l’archevêque de Vienne. Son frère, que Louis a fait prisonnier, m’a éclairée sur les intentions des Milanais et m’a remis une missive promettant des compensations financières au Dauphiné pour effacer l’effet désastreux de leur tentative. Pensez-vous que j’aurais du ne pas transmettre ces informations ?
- Non, certes, reconnut-il. Mais vous m’avez discrédité en le faisant.
- Mais en quoi ? s’étonna-t-elle.
- J’avertis le comte Guy-Raymond que nous sommes attaqués et qu’il convient de riposter. Et vous arrivez en prêchant la réconciliation !
- J’ai simplement apporté des éléments nouveaux que vous ne pouviez connaître. De plus, la conciliation a été prêchée par notre archevêque, pas par moi. Vous en retirerez les bienfaits : les marchandises sans droits et taxes pourront se vendre à de bien meilleurs prix. Le commerce y gagnera, vous encaisserez des droits plus importants et vos gens vivront mieux.
- Ces points de vue mercantiles ne touchent guère un vrai chevalier.
- Vous auriez préféré voir vos gens périr dans une campagne italienne ?
- Je sais que la guerre n’a pas votre préférence.
- Ni celle de l’Eglise apparemment !
- Où comptez-vous vous rendre maintenant ?
- Je m’en retourne à Marcelly.
- Je dois regagner Légnan où il me faudra libérer les prisonniers.
- N’oubliez pas l’adoubement d’Hubert à Vienne.
- Je serai à Marcelly bien avant, Marciane, répondit Joceran, conscient du mécontentement de son épouse et de sa maladresse.
Blessée par les reproches injustifiés de son époux, Marciane garda longtemps le silence au retour tandis que Louis chevauchait tristement à ses côtés. Ce voyage qui avait commencé dans la joie se terminait mal. Et pourtant, rien ne pouvait être reproché à sa mère ! Joceran était-il jaloux ? Reprochait-il à son épouse de savoir mieux gouverner que lui ? Louis était près de le penser, mais le constater, ne l’empêchait pas de souffrir et Louis ne savait que faire pour distraire sa mère. Il aurait pourtant tant aimé la voir sourire !08:25 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



