09.09.2007

chapitre 24 - FIN

La vie à Légnan ne favorisait pas les tête-à-tête. Tandis que ses fils et Joceran partaient chasser, elle restait au château avec ses suivantes et les enfants, vérifiait les comptes de l’intendant, donnait ses directives à dame Catherine, assistait à des réunions du conseil de la ville. Elle projetait aussi depuis longtemps d’embellir la chapelle du château et elle s’y rendit un après-midi pour décider des rénovations à entreprendre. Elle la trouvait en effet un peu triste. Fallait-il la doter de vitraux ? D’un nouvel autel ? Y ajouter des statues ? Maître Carolin aurait été de bon conseil. Joceran la laisserait faire volontiers mais sans s’y intéresser. « Je vais demander son avis à Louis » se dit-elle sans pouvoir se décider, quand la porte s’ouvrit en grand, laissant pénétrer un flot de lumière qui inonda la nef. « Voilà la solution, il faut l’éclairer ! » et elle se retourna pour apercevoir son fils qui s’approchait.

- Je pensais justement à toi pour décider quelle transformation apporter à cette chapelle. Ne crois-tu pas qu’en ouvrant une rosace au-dessus de la porte et en posant des vitraux derrière l’autel, nous lui apporterions ce qui lui manque, cette lumière qui est comme un reflet du Ciel ?

- Je vous votre suggestion excellente, car il est vrai que cette nef est vraiment trop sombre.

Ils parlèrent un moment des solutions envisagées par Marciane.

- Je suis heureuse que tu sois venu me trouver, dit Marciane, après un silence.

- Je cherchais une occasion de vous parler, Mère.

- Je sais que tu as quelque chose à me confier.

- C’est un peu difficile à dire.

- Mais tu t’en es ouvert à ton frère ?

- Il vous en a parlé ?

- Non, pas du tout, mais je l’ai deviné.

- Il est vrai que j’en ai eu longuement le loisir pendant notre route de retour de m’entretenir avec lui de ce qui me préoccupe. Je vous ai dit qu’à Milan j’avais rencontré la sœur de Pietro, Lorenza…

- Tu ne vas pas me dire que tu es amoureux d’elle ? s’exclama Marciane.

- Ce n’est pas un crime ! s’écria Louis pris de court par la réaction de sa mère.

- Non certes. Excuse mon étonnement, mais je ne m’y attendais pas.

- Elle est belle comme une image de la Vierge. Je crois que je l’ai aimée dès que je l’ai vue.

- Tu es si jeune… Que sais-tu de ses sentiments à elle ? Lui as-tu parlé ?

- Jamais seul à seule. Mais elle m’a donné à mon départ une médaille de Saint Ambroise, c’est le patron de Milan qu’il évangélisa à l’époque romaine, elle m’a dit que cette médaille me ferait revenir dans sa ville… J’en ai déduit que je ne lui étais pas indifférent.

- Elle est belle, je le crois volontiers,  mais ce n’est pas suffisant, tu ne la connais pas.

- Je suis sûr qu’elle est aussi bonne, douce, fière, fidèle, qu’elle sera l’épouse idéale.

- Tu veux donc l’épouser ?

- Bien sûr ! C’est mon plus cher désir. Je ne pourrai jamais aimer qu’elle. Mais ce mariage n’a peut-être pas votre convenance ?

- Pourquoi voudrais-tu qu’il me déplaise ? Sa famille est honorable.

- Vous souhaiteriez peut-être une alliance qui serait plus favorable à l’agrandissement de notre domaine ?

- Il sera bien temps d’y penser pour ton frère. Je vais réfléchir aux moyens raisonnables de favoriser ton dessein.

- N’en faites rien pour l’instant, attendez encore un peu.

- Je veux bien mais je te croyais plus impatient à t’entendre.

- Il me suffit de savoir pour l’instant que vous n’êtes pas opposée à mes projets, répondit Louis en souriant.

Marciane se demanda ce qu’Hubert lui apprendrait. Il devait en avoir entretenu son frère, mais elle se refusait à le questionner pour ne pas l’embarrasser et se disait que l’heure viendrait où lui aussi se confierait. Elle était émue des confidences de Louis, si soudainement amoureux, et souhaitait du fond du cœur qu’il ne se soit pas trompé, ni sur les sentiments, ni sur la valeur de l’élue. Dire que ses fils étaient déjà devenus des hommes,  prêts aux décisions qui engageaient leur vie !

Le ciel était couvert et un vent violent faisait tourbillonner les feuilles mortes. Il n’y avait pas de sortie prévue pour l’après-midi. Joceran et Hubert disputaient une partie d’échecs dans la salle quand Marciane entra un peu soucieuse. Un des jumeaux se plaignait de violents maux d’oreilles.

- Ne vous faites pas de souci, mon amie, lui dit Joceran rassurant, demain il n’y paraîtra plus. Tenez, venez plutôt me montrer les embellissements que vous avez décidés pour la chapelle, cela nous distraira.

- Puis-je vous accompagner ? demanda vivement Hubert.

Ils s’en furent tous trois. Joceran et Hubert ne trouvèrent rien à ajouter aux propositions de Marciane qui leur reprocha en riant de ne pas se passionner pour ses transformations.

- Et pourtant, Hubert, ajouta-t-elle, il te faudra bien chercher à améliorer Marcelly lorsque tu en seras le maître. Rien n’est définitif.

- Ma Mère, puisque l’occasion m’en est donnée, je dois vous avouer que je ne compte pas être un jour le maître de Marcelly.

- Que veux-tu dire ? s’exclama Marciane. Il ne peut en être autrement !

- Ma naissance semblait m’y destiner mais telle n’est pas ma vocation. J’en suis maintenant convaincu car j’ai trouvé ma voie.

- Tu ne vas pas me dire que tu veux entrer dans les ordres ?

- En quelque sorte, oui, mais d’une façon particulière. Je veux aller en Terre Sainte et m’y fixer, et y entraîner des garçons de mon âge, rebutés par la vie trop facile de nos pays, tous ceux qui rêvent de se consacrer comme moi à Dieu en combattant pour Lui leur vie entière, avec une armure en guise de robe de bure, la croix sur la poitrine et l’épée à la main.

- D’où tiens-tu cette idée ?

- De l’admiration que j’ai toujours éprouvée pour la mort glorieuse de notre père, de mon refus de la facilité du quotidien, du désir de gloire et de sacrifice au service du seul seigneur qui en soit digne : le Seigneur Dieu !

Marciane était sans voix.

- J’ai pu juger les grands, continua Hubert avec véhémence, ils m’ont déçu. Le comte d’Albon tremble devant sa femme qu’il trompe en cachette avec des servantes, l’empereur fait élever à sa cour par sa maîtresse, une enfant, la fille du roi d’Angleterre, pour l’épouser un jour… Ils composent, ils complotent, ils s’inclineant et se rebelleant tour à tour, sans être les maîtres chez eux, et ils sont indignes de l’être d’ailleurs. On ne compose pas avec le Seigneur Dieu. On le sert sans déchoir pour Sa gloire et le salut de son âme.

- Comme je te comprends Hubert ! s’exclama Joceran avec enthousiasme. Voilà un projet grandiose. L’aventure sacrée ! Comment ne pas en rêver ?

- Ce ne sont que des chimères,  maugréa Marciane. Comment trouveras-tu ta place au milieu des grands fiefs qui s’y sont créés à l’instar de ceux de nos pays ? Tu te verras, nouveau-venu démuni, soumis aux ordres des grands de ce côté-là de la terre bien plus qu’ici où tu es chez toi. Ton ambition y trouvera vite des limites qui lui seront insupportables…

- Je veux tenter l’aventure. Notre Saint-Père s’est intéressé à mon projet. S’il prend corps, il m’a assuré qu’il veillerait à pourvoir d’une règle cette confrérie de moines-soldats pour la sauvegarde des Lieux Saints.

- Marciane, dit Joceran fiévreusement, ne le laissons pas partir seul. Allons avec lui pour aider à son établissement. C’est une entreprise magnifique qui mérite d’être soutenue. Nous reviendrons dès que les bases de son établissement seront clairement définies et acceptées. Nous ne pouvons laisser passer cette occasion de servir Dieu pour le salut de notre âme.

- Vous abandonneriez votre fief et vos enfants ? Sans remords ?

- Je pourrais demander à ma belle-mère de veiller sur mon comté pendant mon absence,  je suis certain qu’elle acceptera.

- Après ce qu’elle vous a fait endurer ? Vous lui feriez confiance pour garder vos terre et élever vos enfants ? s’indigna Marciane.

- Elle n’a plus de descendance, où est le danger ? Dites que vous souscrivez à l’idée de ce départ. N’en ressentez-vous pas l’envie, et même le besoin ?

- Certes pas. Je me sens responsable de mon domaine, de ceux que le Ciel a confiés à ma garde, à commencer par mes enfants qui commencent à peine à marcher. Croyez-vous que je leur retirerais la main qui les conduit ? Je resterai à la place qui est la mienne. Je n’ai nul besoin de gloire, je n’ai d’autre ambition que de faire le bonheur des miens dans la paix et la prospérité. Mais si l’aventure vous tente, n’hésitez pas, Joceran, partez. Quant à toi, Hubert, je te laisse assumer ta vocation, puisque tu penses que c’en est une. Tu recevras une dotation en dédommagement de ton héritage auquel tu renonceras expressément si tu persistes à vouloir partir. N’oublie pas que ton choix sera définitif. Il ne sera pas question de revenir sur ce partage si tu échoues.

- Marciane, je ne peux pas vous laisser seule, gémit Joceran.

- Mais si, vous le pourrez, dit Marciane tristement. J’attendrai votre retour. On ne retient pas contre leur gré des oiseaux dans une cage, même dorée.

- Je vous remercie de me laisser choisir mon destin, Mère, dit Hubert fermement. Mais ma décision est mûrement réfléchie : je partirai !

La nuit tombait. L’ombre envahissait le ciel où les nuages continuaient de poursuivre leur course éperdue vers l’horizon noir. Marciane sentait que tout ce à quoi elle tenait s’envolait comme eux, poussé par un vent mauvais : la cohésion d’une famille unie, un époux trop épris de liberté, un fils qui ne supportait pas la vie qu’elle s’était efforcée de lui forger. Elle se sentait vieille et lasse et, pour la première fois, vaincue. Elle repensa aux prédictions de frère Cornélius et aux paroles mystérieuses de Mélusine, son hôtesse d’une nuit : «  Il faut savoir ouvrir la cage ». Elle l’avait fait d’emblée, sans barguigner, mais comme elle en souffrait. « On souffre moins du fait de ses ennemis que par la faute des siens, pensait-elle amèrement, car on ne peut se défendre, il ne reste qu’à accepter. »

- Vraiment, ma mie, je n’ai pas le cœur à vous laisser, murmura Joceran.

- Vous regretteriez trop votre sacrifice pour que je puisse l’accepter, répondit-elle brièvement.

Le dîner se déroula apparemment comme à l’ordinaire, mais Marciane, quoique impassible, était crispée, Joceran contraint, Hubert réservé. Louis sentit qu’une discussion grave les avait perturbés. Son frère lui fit un signe d’intelligence et il comprit que sa mère connaissait sa décision. Il s’efforça de masquer le désarroi en alimentant la conversation mais il souffrait de voir le désespoir caché de sa mère. Il lui incombait désormais de remplir le vide que le départ de son frère allait provoquer. Faudrait-il qu’il sacrifie son amour pour remplir le rôle qui serait le sien ? Il résolut de le faire si c’était nécessaire car il ne voulait pas décevoir à son tour sa mère pour laquelle il ressentait un amour infini et un immense respect, mais l’idée de  renoncer à Lorenza le désespérait. Il se rendit compte que le temps insouciant de l’enfance était bien fini, et qu’il devrait affronter désormais les charges et les problèmes d’un adulte.

Rien n’avait changé dans la vie quotidienne des châtelains de Légnan. Les chasses, les promenades, les repas se déroulaient selon le rite habituel, mais en réalité chacun jouait son rôle dans un calme trompeur. Seuls les jumeaux étaient naturels, jouant, quémandant caresses et gâteries, sans se préoccuper de la tension latente. Marciane et Joceran se retiraient dans leur chambre, guindés et compassés, sans un geste pour se rapprocher dans le grand lit qui les avait connus si passionnés, Hubert attendait impassible et sûr de lui, Louis souffrait en silence, tâchant de faire le lien entre les protagonistes figés sur leur position.

- Ne tenez pas trop rigueur à Hubert de sa volonté de quitter le domaine, Mère, dit-il un soir à sa mère. Vous m’aviez bien accordé le droit d’en faire autant quand vous pensiez que je me destinais à rentrer dans les ordres.

- C’est vrai, mon fils, j’ai tort, remarqua Marciane étonnée. Je dois être mal préparée à l’imprévu. Je te remercie de me l’avoir fait remarquer. En fait, tu es beaucoup plus apte que ton frère à diriger nos terres et je n’ai qu’à me féliciter que ce soit toi qui restes à mes côtés.

- Ne tenez pas trop rigueur à Joceran de vouloir partir, ajouta Louis, il vous reviendra, son attachement pour vous ne saurait être mis en doute.

- C’est possible. Mais vois-tu, rien n’est plus délicat que l’harmonie d’un couple pour laquelle, en réalité, l’amour ne suffit pas. Il faut un effort constant pour composer l’un avec l’autre. Je ne saurais me rendre aux raisons de Joceran pour le suivre dans cette aventure lointaine. Il est vrai que j’en souffre mais je préfère lui rendre sa liberté.

- Comme vous l’aviez fait pour notre père ?

- C’est lui qui avait choisi de partir au contraire pour me laisser libre. Avec le recul, je me rends mieux compte de la noblesse de sa conduite.

- Il est donc si difficile d’être heureux ? remarqua Louis attristé.

- Le bonheur se mérite, mon fils, parfois par l’oubli de soi. J’espère pour toi que Lorenza a bien toutes les qualités que tu lui prêtes.

- Vous ne refuseriez donc pas cette alliance, même si je deviens votre héritier ?

- Certainement pas ! Nous sommes devenus assez puissants pour nous allier sans chercher un intérêt territorial. Puisque nous parlons de l’avenir, voilà ce que j’ai résolu depuis que je connais les projets de ton frère. Il devait hériter de Marcelly, et j’avais résolu de te donner le comté de Giret. Rien ne sera changé en ce qui te concerne, tu auras Giret, mais ce sera ta sœur, Marthe, qui héritera de Marcelly. C’est une tradition dans notre famille que Marcelly soit l’apanage d’une femme et les circonstances m’amènent à respecter cet usage… Après tout, c’est sans doute préférable.

- Dans ce cas, rien n’empêche de préparer leur départ…

- Nous allons nous y employer en effet.

A compter de ce jour, Marciane parla plus librement de l’expédition en Terre Sainte d’Hubert, à laquelle Joceran prendrait part. Il fut décidé qu’ils partiraient au retour des beaux jours. Il fallait d’ailleurs du temps pour organiser le voyage, rassembler les accompagnateurs et recruter la troupe, l’équiper, louer un navire, prévoir les transferts de fonds…

- Je connais déjà des volontaires prêts à se joindre à moi, annonça fièrement Hubert, Henri, Hermann et Hugues, que j’ai connus à la cour impériale, Francesco Spinelli et son cousin Ludovico de Milan, Boniface et Martin, des chevaliers du comte d’Albon.

- Il n’est pas certain qu’ils soient tous prêts à te suivre malgré leurs promesses, mais avertis-les de ton départ.

- Vous tenez pour certain que j’accompagnerai Hubert, dit Joceran à Marciane. Je n’y suis pas encore résolu, souhaiteriez-vous me forcer la main ?

- Soyez franc, Joceran. Rester alors que vous ne rêvez que de départ ? Vos regrets seraient plus lourds à supporter qu’une absence momentanée.

- Je reviendrai, Marciane, et définitivement guéri de l’envie des voyages, je vous le promets. Je serai utile à Hubert. Quelques mois seront vite passés.

- C’est bien ainsi que je vois les choses, dit Marciane évasivement.

Joceran resta à Légnan pour ses préparatifs. Marciane et ses enfants rentrèrent à Marcelly où l’annonce du départ d’Hubert fit grand bruit dans le pays. Certains le commentaient avec réprobation, d’autres avec admiration, en rappelant la gloire de son père. Marciane, qui était passé en informer Monseigneur Guy, avait écouté avec un agacement mêlé de réconfort les exhortations du prélat à accepter sereinement cette vocation qui faisait honneur à sa famille. « Votre fils ne pouvait mieux trouver pour assouvir son désir de gloire que servir Dieu et la chrétienté. Il vous reste trois enfants pour continuer votre lignée, pensez-y. »

Les jours avaient passé, trop vite. L’hiver ne s’était pas attardé, renonçant prématurément à ses frimas. Les beaux jours annonçant le renouveau de la nature étaient pour Marciane le signal que le départ approchait inexorablement. Loin de s’en réjouir, elle en redoutait l’approche. Guillemette voyait ses craintes se réaliser et tenait Joceran pour responsable de cette folle entreprise. Tout fut enfin prêt. Siméon, averti du départ d’Hubert, avait rejoint Marcelly et l’avait prié de l’emmener avec lui. «  Je veux retrouver mon pays, parler ma langue que je n’ai jamais oubliée, je vous serai utile. » Hubert avait accepté et personne ne s’y était opposé. Dix chevaliers partageraient l’aventure et Francisco Spinelli, le jeune Milanais sauvé par Louis, était des leurs. Joceran les accompagnait, sans se demander si sa présence, considérée comme une tutelle déguisée, était vraiment souhaitée par les jeunes audacieux.

Le jour dit, le pont-levis du château du Puy-aux-Dames s’abaissa dans un grincement de poulies. Le ciel s’éclairait à peine. Des corbeaux tournoyaient autour du donjon dans une ronde bruyante et désordonnée. La brume s’attardait dans la plaine et, dans son lit, la rivière luisait faiblement, ses flots gris ondulant sous la brise encore fraîche. De la porte qui s’ouvrit en grinçant sortit une petite troupe en armes…

Montée tout en haut du donjon, le cœur serré, Marciane, son fils Louis à ses côtés et tenant ses jumeaux par la main, regarda partir son époux et son fils, sans savoir si elle les reverrait un jour. Elle resta longtemps immobile à suivre la descente des cavaliers vers le village, puis elle les vit suivre le plateau et s’engager sur la plaine où ils obliquèrent vers l’ouest pour prendre le chemin qui longeait la Magnie.

Quand ils disparurent le long de la rivière dans un poudroiement de poussière, le soleil se leva, illuminant le domaine de Marcelly...

FIN

08.09.2007

chapitre 24 - Le départ

Hubert et Louis partaient en Italie. Ils avaient fière allure, à la tête de leur escorte, dont ils étaient les seuls maîtres. Marciane leur souriait, heureuse de leur plaisir manifeste. Elle s’était retenue de leur faire trop de recommandations et leur faisait confiance pour faire face, à l’imprévu comme à l’ordinaire. Elle attendrait leur retour à Legnan où elle comptait s’installer avec Joceran et les jumeaux qui découvriraient enfin leur domaine. A vrai dire, elle se sentait un peu lasse et avait envie de reprendre les promenades de découverte de ce pays grandiose et attachant que son dernier séjour lui avait fait découvrir. Guillemette l’avait assurée que l’air des montagnes était excellent pour les enfants. Ils se reposeraient donc des fatigues des réceptions et de la chaleur de l’été à Marcelly.

A Légnan, Dame Catherine accueillit les petits avec des transports de joie. Nourrices et suivantes furent accablées de recommandations : ne jamais les laisser sans surveillance, leur tenir toujours les mains propres, veiller à leur nourriture… Marciane souriait, la laissant libre d’exercer son autorité, les jumeaux n’ayant pas à en pâtir, bien au contraire. Ils furent d’ailleurs très vite conscients qu’ils pouvaient obtenir d’elle tout ce qu’ils voulaient et en profitèrent largement. Joceran était toujours disponible pour organiser des sorties dont les petits faisaient naturellement partie. Ils se baignaient avec leur pèrex dans les eaux fraîches des lacs, tâchant d’apprendre à n’avoir pas peur de l’eau et à s’y mouvoir à l’aise. Joceran emmena même Humbert à la chasse au faucon, bien calé devant lui sur sa monture, sans lui permettre cependant de laisser Toum se mêler aux chiens rapporteurs, ce qui chagrina un peu l’enfant.

Marciane savourait cette vie calme et sereine, les longues soirées détendues au coin de la cheminée où, les soirées commençant à fraîchir, l’on commençait à rallumer des flambées. Elle se demandait par quel miracle Joceran était devenu si paisible, paraissant avoir oublié son désir d’aventures. Elle n’osait lui en faire la remarque pour ne pas réveiller ses regrets. Les jours plus courts laissaient déjà l’obscurité s’emparer précocement du ciel, le repas du soir allait être servi. Ils étaient tous dans la grande salle à converser par petits groupes : chasserait-on demain ? Le ciel se couvrait, le temps se gâtait, l’hiver serait sans doute précoce, peut-être devrait-on se rendre aux Salines pour une inspection inopinée ? Le portier entra dans la salle :

- De jeunes seigneurs demandent à être reçus. Ils disent être les fils de dame Marciane.

- Ils sont de retour ! s’écria Marciane en se levant d’un bond. Quelle bonne nouvelle ! Qu’on prépare leur chambre, dame Catherine, et un bon cuveau bouillant pour leur toilette.

Hubert et Louis entraient déjà, hâlés, fourbus et souriant de la joie provoquée par leur arrivée inattendue.

- Nous avons fait la dernière étape à vive allure tant ils nous tardaient d’arriver ! Nous avions l’impression de ne pas avancer, tournant après tournant nous étions toujours aussi loin de Légnan.

- Votre pays est fort beau, Joceran, mais il se fait mériter.

Les garçons furent fêtés, accolades et baisers ne leur furent pas comptés. Toilette faite, ils gagnèrent leurs places au côté de Marciane, conscients que le récit de leur voyage était très attendu.

- Commencez par vous désaltérer et vous restaurer, dit cependant leur mère, nous aurons tout le temps de vous écouter ensuite.

- Lequel de nous deux commencera ? attaqua Hubert, après avoir fait largement honneur au repas.

- Toi, laissons Louis finir son blanc-manger.

- Non, c’est à lui de commencer. Il a bien des nouvelles à vous apprendre…

- Nous avons fait un voyage sans histoires, commença le cadet un peu gêné par les visages attentifs qui l’entouraient, notre escorte était de taille à décourager toute tentative d'intimidation !  Nous avons descendu agréablement la vallée du Rhône, sans omettre de visiter les cités de Valence, Montélimar, Avignon, jusqu’à Marseille, tassée dans ses remparts, où nous avons découvert la mer. Quel spectacle inoubliable ! Le port où se pressent naves rondes à voiles, hourques hanséatiques, cogues des mers du nord, galéasques, nefs vénitiennes, voit se croiser des marins de toutes nationalités, nordiques, byzantins, vénitiens, génois, siciliens, égyptiens… On y parle toutes les langues de la terre, les marchandises provenant des terres lointaines de l’Orient, soies, coton, sucre, épices, sont échangées avec celles arrivant des royaume de France, de Bourgogne et de l’Empire germain, bois, armes, fer, draps, vins, céréales. Et au-delà des eaux paisibles du port, s’étend cette masse liquide infinie qui se confond avec le ciel, dans un mélange de bleus changeants où se perd le regard.

Nous nous sommes attardés à flâner dans les rues bruyantes de la ville. Tortueuses et sombres, pour se protéger des ardeurs du soleil et des rafales du vent violent qui balaie parfois la région, elles sont bordées de hautes maisons ornées de fer forgé. Nous étions logés au monastère de St-Victor, dont la massive église abbatiale tient plus de la forteresse que du sanctuaire, mais nous avons goûté aux étals des marchands, la soupe du pêcheur et les poissons grillés qui sont un vrai régal. Nous avons repris la route en suivant la voie qui longe la côte, datant paraît-il de l’époque romaine, jusqu’à Gênes, qui ressemble à Marseille, en plus important. Nous y avons appris que la ville jouit d’une grande autonomie, elle est gouvernée par un podestat entouré de consuls élus par les familles importantes de la cité.

Et c’est là que nos routes ont divergé, Hubert se dirigeant vers Rome par Pise et la voie côtière, et moi remontant vers Milan. Je ne vous dirai qu’un mot de la campagne traversée jusqu’à ma destination, les terres sont riches et très bien mises en valeur. Vous auriez été plus qualifiée que moi, ma Mère, pour en apprécier les modes de culture qui vous auraient fort intéressée, j’en suis sûr, les bourgs prospères, la population accueillante.

Je suis arrivé sans embûches à Milan. C’est une fort belle cité, enclose dans des murailles qui enserrent un vaste périmètre octogonal. Il ne me fut pas difficile de me faire indiquer « la casa Boldoni » qui est une importante maison forte, construite en briques roses et  pierres sombres alternées, flanquée d’une tour, située à proximité du Palais de la Ragione , où se réunit le Conseil Communal. Elle est entourée de plusieurs maisons, appartenant à la même famille, qui forment ainsi tout un quartier presque privé. On pénètre dans la demeure Boldoni par une loggia, local ouvert de plain-pied sur la rue, fermé par des arcades et occupé par des bancs. Un homme bien mis y discutait avec des paysans, c’était un cousin du signor Francesco Boldoni, le père de Pietro. Il se présenta courtoisement et s’enquit de mon identité. Je m’aperçus avec plaisir que mon arrivée était annoncée, il me donna l’accolade en m’assurant que son cousin lui avait dit beaucoup de bien de moi. Comme il est curieux de laisser si bonne impression à un ennemi que l’on a vaincu ! J’en étais presque gêné. Pietro, averti de mon arrivée, vint à ma rencontre et m’invita à pénétrer dans la maison, jusqu’à la salle où son père et ses familiers devisaient en buvant du vin rafraîchi. J’y fus accueilli comme un ami de longue date, fêté et choyé, complimenté sur ma bonne mine et la renommée de mon lignage. Ils n’ignoraient rien de notre famille. La mort de notre père en Terre Sainte, l’importance de nos terres, et de celles du comté de Legnan leur étaient connues. J’en étais confondu, ne connaissant pour ma part rien de ce qui les concernait…

Vous partagerez ce soir notre repas familial, me dit le maître de maison. Mon épouse tient à entendre de votre bouche le récit des derniers instants de notre regretté Paolo, dont elle porte douloureusement le deuil. Ce fut un grand malheur, dont nous ne vous tenons aucunement rigueur, croyez-le bien. Nous avons, bien au contraire, été très sensibles au fait que vous ayez adouci ses derniers instants en lui permettant de mourir comme un chrétien, après avoir revu son frère. Nous vous en serons toujours reconnaissants, ainsi que de la libération sans conditions de Pietro. Ce n’est pas vous mais une mauvaise politique, celle de notre ville, qui est la cause de ces malheurs, politique menée à l’instigation de la Pataria , cette clique qui dans son aveuglement borné nous a menés au bord de la catastrophe ! C’est pourquoi nous avons particulièrement apprécié le rôle temporisateur de la dame de Marcelly !

A l’occasion de ce repas, j’ai fait la connaissance de la signora Francesca et de sa fille, Lorenza, la sœur cadette de Pietro, une adolescente de quinze ans à peu près. Nous étions réunis dans une petite salle très agréable, donnant sur un jardin intérieur abondamment fleuri. Dame Francesca  était toute vêtue de noir en signe de deuil, elle est encore très belle, mais elle garde les marques visibles du grand chagrin que lui a causé la mort de son fils aîné. Le signore Boldoni est un homme petit, nerveux, énergique qui fait preuve d’une grande autorité que personne ne songe à contester, vu les marques de déférence dont on l’entoure, Pietro le premier. J’ai passé des jours merveilleux à Milan, tantôt dans le cercle étroit de la famille, tantôt en compagnie de leurs amis et de leurs proches, qui m’ont invité dans leurs propriétés de campagne, où nous avons chassé et je n’ai eu qu’à me louer de leur hospitalité. Puis Hubert m’a rejoint, et nous avons pris la route du retour…

- A ton tour, Hubert, puisque ton frère paraît en avoir terminé avec son récit, dit Marciane, avec le sentiment que Louis s’était montré très discret.

- Nous nous sommes donc séparés à Gênes. J’ai pris la route de Rome en passant à Pise, dont j’ai pu admirer la cathédrale bâtie sur des colonnes antiques et les nombreuses demeures groupées autour de belles places à colonnades abritant les promeneurs des ardeurs du soleil, et au bord de l’Arno se pressent également les opulentes maisons des commerçants aisés de la ville. Après Pise, la route longe la côte, parsemée de villages de pêcheurs, qui accueillent volontiers les voyageurs, pour peu qu’ils ne soient pas trop difficiles sur le confort de l’étape. J’y ai savouré des poissons délicieux, cuits sur la braise dans leurs écailles et n’ai eu à me plaindre d’aucune mauvaise manière.

Enfin, j’ai quitté le royaume d’Italie pour pénétrer dans les Etats de l’Eglise et je suis arrivé à Rome. C’est une ville déconcertante. On y voit des ruines antiques  laissées à l’abandon, qui servent de carrières et de pacages pour les troupeaux, des quartiers commerçants très animés, les îlots de silence des couvents soigneusement clos, de nombreuses églises très fréquentées, des jardins ornés de fontaines où se promènent les élégantes, des places ombragées où se réunissent les vieilles personnes, dans un mélange étonnant de vie trépidante et de nonchalance.

Notre Saint-Père Pascal II réside dans le château Saint Ange, une formidable forteresse datant de l'époque romaine qui doit son nom au pape Grégoire le Grand qui vit pendant la grande peste un ange debout sur ses remparts remettant son épée au fourreau, ce qui marqua la fin de cette époque de terreur. On me signifia que le Saint-Père me recevrait lors d’une audience privée. En attendant, j’ai visité la ville, me perdant dans ses dédales qui vous font découvrir tantôt cet énorme amphithéâtre antique qu’on appelle le Colisée, qui vit mourir sacrifiés tant de chrétiens autrefois et paye son rôle infâme d’une impitoyable dégradation, tantôt une riante placette où prospèrent les marchands de vin et de légumes, tantôt l’animation d’un marché aux fleurs étincelant de couleurs ou encore le silence recueilli d’une sainte maison. J’étais très ému le jour où je devais être reçu par le Pape. C’est un homme d’une grande bonté, affable et souriant, qui me bénit et me parla comme un père. J’en fus infiniment réconforté et osai me confier à lui.

Je rejoignis ensuite Louis à Milan où je fus également fort bien reçu par la famille Boldoni qui jouit à n’en pas douter, d’une position éminente dans la ville. A ce que j’ai compris, le chef de famille appartient à un clan arrivé au pouvoir par l’importance de ses affaires et son épouse, dame Lorenza à la vieille noblesse terrienne des partisans de l’évêché et de l’empire, ce qui le met à même d’avoir des partisans dans les deux partis. Pietro s’est montré très amical. Peut-être serait-il possible de le recevoir à notre tour à Marcelly ?

- Certainement. Je reverrais avec plaisir ce garçon qui semble vous avoir conquis tous deux.

- Voilà un voyage réussi, se réjouit Joceran. Il est à mon sens indispensable de connaître mieux le monde dans lequel nous vivons et de se forger des relations. Il n’est rien de plus enrichissant.

Marciane n’y trouva rien à redire. Mais elle sentait que ses fils ne lui avaient pas révélé l’essentiel de leur voyage et  il lui tardait d’en être fixée. Cette incertitude lui semblait cacher comme une menace sur l’avenir de leur famille et sa sérénité s’était envolée. Elle attendait d’être fixée sur ces non-dits pour en appréhender le danger.

.../...

Demain verra la fin de mon histoire... et comme je n'ai pas encore commencé le tome 4 ce sera aussi la fin de ce blog. Merci à ceux qui l'ont suivi depuis quelques mois...

07.09.2007

chapitre 23 - fin

En fait, ni ce soir-là ni plus tard, Hubert ne se livra pas à sa mère. Ce fut à son frère qu’il dévoila ses projets. Il l’aborda un matin dans la cour pour lui demander de l’accompagner à Ste-Victoire où il voulait se rendre.

- J’ai appris ta décision de renoncer aux ordres et de rester dans le monde, jeta l’aîné brusquement.

- Sans doute n’est-ce pas pour te plaire ? répondit Louis un peu gêné, mais je ne serai pas un cadet envahissant, crois-le bien.

- J’ai appris aussi que tu savais te battre ! continua Hubert, et bien de surcroît.

- Nous y avons tous deux été formés, répondit le cadet, toujours sur la réserve.

- Il parait que cela te vaudra d’être adoubé en même temps que moi ?

- N’en prends pas ombrage, je te prie ; j’ai failli refuser pour ne pas te déplaire.

- Loin de moi cette idée, bien au contraire ! reprit Hubert avec véhémence au grand étonnement de Louis. Je vais te confier le fond de ma pensée, reprit-il après un silence, mais en te priant de ne pas l’ébruiter encore car ce serait prématuré. Je sais quelle serait ma vie en devenant le maître de Marcelly et je viens de faire l’expérience de ce que réserve la cour impériale aux vassaux qui entourent l’empereur. En vérité, rien ne m’attire dans l’existence d’un seigneur, que ce soit sur ses terres ou à la cour : routine et querelles de voisinage d’une part,  intrigues et arrivisme subalterne de l’autre, on reste coincé entre la trêve de Dieu, la politique des Grands et la rentabilité d’un domaine… Non, ce n’est pas ce dont je rêve ! Loin de là !

- Mais alors, quels sont tes projets ?

- Je ne vois qu’une façon de vivre selon mon cœur : il me faut trouver l’aventure, la vraie, et je vais partir en Terre Sainte ! Là-bas, tout est possible ! Un chevalier peut se créer un royaume, batailler sans contraintes, se couvrir de gloire avec la bénédiction de tous dans des terres inconnues et sans limites… Je n’osais jusque-là en rêver, me croyant seul à pouvoir prendre la succession de Mère, je pensais rester rivé à nos terres. Mais maintenant, tu es là, tu es capable de prendre ma place, et plus rien ne me retient de partir !

- Je ne comprends pas ! Tu renoncerais à Marcelly ?

- Avec joie, puisque tu peux assurer la relève.

- Mais ce ne serait que momentané ?

- Non ! Je ne reviendrai jamais dans ce vieux monde trop petit pour moi.

- J’en reste confondu, mon frère.

- Tu ne me comprends pas, n’est-ce pas ?

- Je conçois tes ambitions, mais je ne les partage pas et, soit dit sans te froisser, je les crois les gloires guerrières bien illusoires.

- Si César l’avait pensé, il ne serait jamais venu en Gaule, et Alexandre n’aurait pas quitté la Macédoine , répondit dédaigneusement Hubert.

- Mais Ulysse est revenu au pays bien las de l’aventure, reprit Louis qui n’était certes pas en reste d’exemples historiques.

- Robert n’est pas revenu, lui. J’ai eu de ses nouvelles à Salzbourg, par un chevalier de retour de Terre Sainte. Il est le maître d’un fief aux confins du comté de l’Edesse où le pauvre bâtard sans avenir vit comme un prince.

- Tu rêves d’aventures et de gloire personnelle, sans trop songer il me semble à préserver de la domination des Infidèles ces terres sacrées qui ont vu vivre et mourir Notre Seigneur Jésus !

- J’y réfléchis bien au contraire ! Et je voudrais même voir s’y consacrer aussi tous ceux de mon âge qui sont rebutés par la vie trop facile de nos contrées.

- Mais tu n’as  parlé que de terres à conquérir…

- Pas pour fonder des fiefs personnels avec un esprit de lucre, mais pour en faire l’apanage de moines-soldats qui vivraient selon un idéal et mettraient leur épée au service de Dieu. J’y songe encore confusément et je ne sais trop à qui demander conseil pour mettre en forme mes projets.

- Tu vas être reçu par notre Saint-Père, il est le plus qualifié pour te conseiller.

- Tu as raison ! C’est donc à lui que je m’en ouvrirai. J’espère qu’il comprendra mon idéal : un monde d’hommes purs et durs, hors du commun, assoiffés de sacrifices, de luttes et de victoires…

- Sans amour, sans femmes, sans descendance… murmura Louis.

- Sans compromissions ! trancha Hubert, farouche.

- Tu appelle les plus belles choses de la vie des compromissions ! Auras-tu toujours cette intransigeance ?

- Je ne veux pas du sort commun. Je veux l’exception !

- Quel orgueil, mon frère ! C’est grand péché ! dit Louis en souriant.

- J’en suis conscient, mais rien d’autre ne m’intéresse.

- D’où t’en est venue l’idée ?

- De notre père, sans doute… Il a laissé brusquement femme et enfants, domaine et terre de son enfance, pour s’en aller libre de toute contrainte vivre selon son cœur une aventure hors du commun. J’ai longuement interrogé Giraud et je sais tout de leur histoire. J’en ai rêvé si inlassablement que tout le reste m’importait peu. C’est ce qui m’a indiqué la voie à suivre.

- Crois-tu vraiment que notre père ait obéi aux mêmes motifs que toi ?

- Pourquoi pas ? Je lui ressemble sans dour... Je suis son fils.

- Moi aussi.

- Toi, tu ressembles davantage à notre mère.

- Tu ne pouvais me faire plus beau compliment.

- Renierais-tu notre père ?

- Certes non ! Je crains cependant pour toi la désillusion.

- Qu'importe. Elle est préférable à l’insatisfaction.

- Je t’aurais mis en garde. Que le Ciel te protège !

- Garde tout cela pour toi. Je ne veux pas troubler notre mère avant cette cérémonie qui lui tient tant à cœur.

- Elle n’a donc pas d’importance pour toi ?

- Si, très grande, mais ce n’est qu’un point de départ.

Oublieux du prétexte qui les avait fait partir ensemble, ils revinrent vers le château en silence, chacun plongé dans ses pensées. Le soir tombait, les hirondelles volaient haut dans le ciel serein, planant avec grâce sans se soucier des hommes ni de leurs tracas. Marciane, qui appréhendait le caractère ombrageux d’Hubert, vit revenir avec plaisir ses deux fils, ensemble, chevauchant paisiblement sur le raidillon menant au château. « Hubert se rapproche de son frère, tout est pour le mieux, j’avais tort de m’inquiéter. »

Le grand jour approchait. Raymond, accompagné d’Adelaïde, parfaitement rétablie, et de leurs enfants, étaient déjà au Puy-aux-Dames où les arrivées s’échelonnaient : vassaux de Marcelly, de Giret, de Légnan et parmi ces derniers, Ambert, qui apporta un courrier de Pietro Boldoni. Le jeune seigneur milanais invitait Louis à séjourner chez lui à Milan, où sa famille tenait à le remercier de sa conduite chevaleresque.

- Nous partirons donc ensemble en Italie, s’écria Hubert avec entrain, toi pour Milan, et moi pour Rome.

L’avant-veille du jour prévu pour l’adoubement se présenta le cortège de l’archevêque, salué en grande pompe par la communauté de Marcelly groupée le long de la route pour recevoir la bénédiction du prélat. Mais le spectacle n’était pas terminé pour le bon peuple ravi du spectacle ! Suivit au début de l’après-midi la cavalcade du comte Guy-Raymond accompagné de son épouse, Yde-Raymonde. Le comte, revêtu d’un riche manteau brodé et coiffé d’un chapeau de feutre fixé sur sa tête au moyen d’un ruban passant sous le menton, montait un cheval blanc au harnais somptueusement orné. Il était glabre mais ses cheveux mi-longs retombaient en boucles sur l’encolure de son vêtement. Il avait le nez proéminent, la bouche un peu pincée, les sourcils très fournis sur des yeux clairs au regard dominateur. Rien dans son apparence ne laissait ignorer qu’il était un haut et puissant seigneur. Son épouse, plantureuse et luxueusement vêtue, arborait une expression un peu dédaigneuse, tout en se tenant avec aisance en amazone sur sa monture. La foule attendit encore patiemment. Et enfin, dans la soirée, parurent  Henri V et sa suite. Entouré de sa garde, portant haut lances et oriflammes, suivi de chevaliers, d’écuyers, de hauts dignitaires et d’hommes d’armes, l’empereur chevauchait majestueusement, couronne en tête, la main posée sur le col de son magnifique cheval, l’autre tenant négligemment les rênes, son grand manteau brodé d’or s’évasant sur la croupe de sa monture. La bouche ferme et tombante cernée par de profondes rides, le front haut creusé par deux profonds sillons, les yeux prolongés par des pattes d’oie indiquaient assez bien un caractère emporté et retors, calculateur et dominateur. Pourtant, quand il souriait, il émanait de sa personne un charme rare et convainquant dont il devait savoir user à bon escient.

Au château, tout se déroulait en bon ordre, l’accueil des hôtes illustres et leur installation suivaient le plan prévu et le protocole minutieusement mis au point. Le dîner réunirait dans la salle les plus importants des invités, la tente dressée devant le château les autres, les serviteurs et les hommes d’armes étant groupés dans la basse-cour. Des écuries aux cuisines, tout le personnel s’affairait en bon ordre et déjà des odeurs appétissantes donnaient à penser que la table de Marcelly saurait faire face aux besoins d’une si noble assemblée. Les bonbonnes de Malvoisie, de vins de Beaune et de Saint-Pourçain, mises en perce, suffiraient largement à satisfaire la soif que la chaleur de la saison et la fatigue du chemin ne manqueraient pas d’aiguiser. Fleurs, torches et cierges, jonchées odorantes, nappes étincelantes, hanaps et cuillères d’argent, la grande salle resplendissait, parée de tous les accessoires dignes d’une telle fête. Les tables étaient ornées d’immenses pâtés en forme de châteaux et d’églises d’où s’échapperaient des oiseaux vivants lorsqu’on les entamerait… Les serviteurs de Marcelly avaient reçu en renfort les gens amenés de Vienne.

A la table d’honneur, autour de l’empereur, de Marciane et de Joceran s’étaient assis l’archevêque, le comte d’Albon, son épouse et les hauts dignitaires de l’empire. Après le benedicite prononcé par Monseigneur Guy, le repas composé de quatre mets commença : pâtés de bœuf et rissoles, brouet de viande,  gravé de lamproie, sauce de poissons, lapereaux, poissons farcis, oiselets rôtis, queues de sangliers, chapons, pâtés de saumon, darioles, tartelettes à la crème, venaisons, rôts, anguilles, gelées de poissons se succédèrent, servis « à couvert » avant de passer aux sucreries… Les entremets n’étaient pas moins variés et danseurs, musiciens, acrobates déguisés en animaux fantastiques, montrèrent un talent qui provoqua l’intérêt général.

L’empereur s’enquit auprès de Marciane de la taille de son domaine, puis la félicita sur la bonne apparence des cultures, la qualité des troupeaux et la prospérité des bourgades. Il fut fort étonné d’apprendre qu’elle avait accordé à ses cités des chartes de franchise qui réglaient à la satisfaction de tous les rapports entre les communiers et leur suzeraine.

- La dame de Marcelly met dans sa gestion autant de savoir-faire que d’intuition bénéfique, observa l’archevêque, car il est bien certain que ce mode de fonctionnement est promis à un grand avenir.

- Vous vous êtes pourtant gardé d’en accorder une telle charte aux habitants de votre ville, remarqua Henri V un peu goguenard.

- Notre administration, confiée à des clercs, est équitable et efficace, répliqua dignement le prélat. Mais il n’est pas dit que je n’y vienne aussi, lorsque je serai certain de la maturité des élites de ma ville. L’Eglise est toute prête à reconnaître des droits à ceux qui le méritent, pour peu qu’ils ne les revendiquent pas d’une façon subversive Nous somme ouverts à tout ce qui peut améliorer le sort de ceux que nous avons la charge de conduire.

- Je vous crois très bon diplomate, Monseigneur, dit l’empereur avec un sourire charmeur. Et vous êtes aussi un interlocuteur comme je les aime, prêts à composer pour arriver à un accord.

- Il est des sujets pourtant sur lesquels nous nous devons rester intransigeants, avertit le prélat.

- La paix de nos états mérite cependant bien des concessions, répondit évasivement Henri V.

- C’est bien, il me semble, ce que vous avez appliqué avec sagesse dans vos rapports avec les Milanais.

- Ces gens-là ont toutes les audaces. Ils abusent par trop de ma patience.

- La paix est bien souvent à ce prix.

- Avons-nous des nouvelles des opérations en Terre Sainte ? interrompit Marciane, qui trouvait que la conversation prenait un tour dangereux.

- Les Chrétiens de là-bas se plaignent qu’ils sont abandonnés de leurs frères d’Occident et qu’il leur faudrait des renforts, répondit le comte Guy-Raymond, mais il faudrait savoir s’ils leur sont nécessaires pour défendre leurs fiefs ou garder Jérusalem…

- Les problèmes sont mélangés en effet. Il conviendrait d’y mettre bon ordre.

- Les expéditions en Terre Sainte sont extrêmement onéreuses. Comment motiver des chevaliers pour qu’ils s’y engagent ?

- Leur foi ne devrait-elle pas suffire ?

- Faut-il donc prêcher un nouveau départ en masse ?

- La prospérité de nos contrées n’incite pas à l’aventure, il faut le reconnaître.

- Pourtant je connais de jeunes hommes désœuvrés et avides de gloire qui s’en iraient volontiers s’ils étaient encadrés et dirigés dans ce sens, dit pensivement Monseigneur Guy, au grand déplaisir de Marciane.

Ils se turent brusquement pour écouter un troubadour particulièrement talentueux, qui chantait les exploits du chevalier Roland, neveu de l’empereur à la barbe fleurie. Certains ne  connaissaient pas encore cette chanson et le silence se fit, attentif et approbateur, pour finir en une ovation méritée.

Le lendemain, les hôtes de Marcelly furent conviés à diverses occupations. Joceran avait prévu une chasse au faucon pour les uns, invitation à laquelle se rendirent l’empereur et le comte d’Albon. La comtesse Yde-Raymonde choisit aussi de les accompagner. La fauconnerie de Marcelly était prestigieuse, avec ses faucons spécialisés au lièvre, au héron ou au milan. Les plus beaux spécimens étaient les faucons offerts par Louis VI et des gerfauts dressés à la chasse au canard. Faraud, le fauconnier, en prenait grand soin. Les autres dames, conviées à une promenade en barque sur la Magnie dans l’après-midi, s’en furent avec Marciane, bien installées sur des coussins moelleux, prendre l’air en écoutant de la musique, alors que Monseigneur Guy les avaient emmenées le matin découvrir le tombeau de Sainte Victoire.

Les futurs chevaliers, quant à eux, se devaient de faire retraite pour se préparer à la cérémonie du lendemain. Ils furent dénudés et trempés dans un bain purificateur, pendant que Raymond et Thierry, les oncles d’Hubert et de Louis, leur rappelaient les devoirs d’un chevalier : défendre l’Eglise, les pauvres et les faibles, femmes, enfants et non-belligérants ; répondre à l’appel de l’ost ; ne jamais rien faire de contraire à l’honneur. Tout cela, ils le savaient déjà, mais ils écoutèrent avec gravité ces conseils, prélude obligatoire à leur future dignité. Ils furent ensuite revêtus d’une robe blanche symbole de pureté et d’une robe rouge représentant le sang qu’ils devraient verser pour défendre Dieu et l’honneur. L’archevêque vint en personne dans la chapelle bénir épées et éperons puis ils furent laissés seuls pour passer la nuit en prières et méditation devant l’autel.

Au petit matin, ils se confessèrent et gagnèrent l’église Sainte Victoire où la messe fut concélébrée par l’archevêque et les abbés de St-Bégnine et de Valbenoite. La nef était comble, le parvis dégagé, mais une foule de spectateurs se pressait en retrait. Habitants de Marcelly et de Ste-Victoire, voisins, pèlerins,  tous étaient venus en masse, bien décidés à ne rien perdre de cette cérémonie exceptionnelle. Les futurs chevaliers communièrent. Après la messe, Raymond, Thierry et Bertrand s’avancèrent vers l’autel où avaient été apportées les épées et, sous la protection de l’archevêque qui tenait levée une croix, il gagnèrent le parvis. L’assistance, l’empereur en tête, suivit et se rangea sur l’esplanade. Les futurs chevaliers restaient les derniers dans la nef. Hubert sortit le premier. L’empereur prit des mains de Raymond l’épée, cadeau royal de Louis VI, et la remit à Hubert en lui disant : « Au nom de Dieu, je te fais chevalier. Sois valeureux, vaillant, humble et fidèle à ton seigneur ! » Puis il lui assena un coup retentissant du plat de la main sur le cou. Raymond s’approcha alors pour accrocher son glaive à sa ceinture et fixer ses éperons à ses pieds. Marciane avait remarqué avec agacement la formule employée par Henri V, mais elle se consola à la pensée que c’était elle le seigneur de son fils. Elle se demanda si l’empereur y avait songé…

Louis se présenta en suivant. Thierry remit au comte d’Albon l’épée qu’il avait gagnée au combat. Le comte la posa  sur son épaule et lui dit : «  Au nom de Dieu, je te fais chevalier. Reçois cette épée au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen » et il lui donna la paumée d’un fort coup de main sur la nuque. Après quoi Thierry lui ceignit l’épée et fixa ses éperons. Rodolphe, Benoît et Guillaume furent ensuite adoubés de la même façon par Thierry, Raymond et Bertrand. L’assistance leur fit une ovation. Les garçons étaient un peu pâles, mais une flamme claire brillait dans leurs yeux. Ils étaient chevaliers !

Marciane était somptueusement vêtue d’un surcot de taffetas jaune damassé révélant un chatoiement moiré de fleurs bleues, au corsage ajusté et à la jupe traînante avec un mantel de velours bleu gris, brodé de fils d’or et de soie bleu foncé, retenu par un fermail orné de perles. Le très fin voile de soie ourlé de perles posé sur ses cheveux était retenu par le diadème que lui avait offert Joceran. La comtesse Yde-Raymonde engoncée dans une somptueuse robe de velours écarlate entièrement brodée de feuilles d’or agrémentées de perles d’or et d’un mantel vermeil ruisselant de pierreries, était éblouissante mais infiniment moins élégante et elle dut en avoir le sentiment car elle examina Marciane la bouche un peu pincée.

Un somptueux festin les tint longtemps réunis dans la salle décorée de fontaines versant de « l’eau d’orange ». Un lâcher de pigeons maquillés en oiseaux exotiques, le passage d’un dragon crachant le feu et maints autres attractions peuplèrent les temps morts des entremets séparant les six assiettes que comportait le repas avec  pâtés de veau menu déhaché à la graisse et moelle de bœuf, pâtés de pinparneaux, boudins, saucisses, pipefarce, civets de lièvre, de marcassin, bœuf et moutons rôtis, chapons, perdrix, poissons d’eau douce et de mer, rissoles, crêpes de veau au sucre, flancs, nèfles, noix pelées, poires cuites, dragées… « Après panse, la danse » ! Les tables enfin débarrassées, les danseurs par couple se mirent à caracoler dans la tente dressée à cet effet, cependant que les hôtes les plus éminents préféraient rester au calme dans la salle à jouer aux échecs et au trictrac.

A Marcelly et à Ste-Victoire, des buffets avaient été dressés pour la population et tous festoyaient, buvaient et dansaient en commentant ce qu’ils avaient pu voir de la cérémonie et de ses illustres participants, la beauté des chants, la richesse des tenues, et  en se félicitant des agapes qui leur étaient offertes. Les mesures de sécurité devaient être suffisamment dissuasives car on ne signala aucun incident désagréable. Mais le soir, lorsque le sacristain fit le tour de l’église Ste-Victoire, avant d’en fermer les portes, il découvrit avec inquiétude que la porte de la crypte baillait. Il y pénétra fort inquiet. On avait réussi à s’y introduire et à forcer le coffre de fer fermé par un énorme cadenas qui contenait les objets les plus précieux offerts à la sainte que l’on exposait parfois pour les grandes occasions ! Le sacristain affolé s’approcha, le coffre était vide mais un homme gisait sur le côté,  mort, le couvercle du coffre en tombant sur sa tête lui ayant cassé la nuque. Où était passé le trésor ? Il fallait appeler au secours sans tarder ! Le sacristain se précipita pour alerter le Père Gervais qui accourut en hâte pour constater les dégâts.

- Ce mécréant a trouvé son châtiment de son crime ! dit-il en soulevant la tête du voleur pour s’assurer de son décès.

- Mais le trésor, mon père, le trésor a disparu !

- Il est hors d’atteinte, rassure-toi. Messire Bertrand nous l’avait fait mettre en lieu sûr. Il convient de l’avertir sans tarder et d’appeler aussi Martin. Ce malandrin a peut-être des complices !

Martin arriva furieux.

- Où est le garde posté dans le clocher ? Pourquoi n’a-t-il pas donné l’alerte ?

Le garde dormait en répandant une odeur qui ne laissait aucun doute sur les causes de son sommeil : il était ivre !

- Ce cochon sera puni plus tard ! Il faut immédiatement arrêter et questionner le montreur d’ours qui se produit au champ de foire, il est peut-être de connivence avec eux. Messire Bertrand m’a mis en garde contre ces gens-là, et il avait raison, le mort m’a bien l’air d’être un des larrons dont il parlait. Il faut chercher un homme petit et bigleux qui a peut-être pu s’introduire chez nous. Comment ont-t-ils réussi à échapper aux contrôles ? Quelle histoire !

Le mort, qui avait été traîné en dehors de la crypte, avait en effet une cicatrice sur la joue comme l’un des suspects signalés à la vigilance des forces de l’ordre. Martin envoya prévenir Bertrand et enferma le montreur d’ours dans une geôle de la maison commune. Quand Bertrand l’interrogea, l’homme protesta de son innocence. Il n’avait rien à voir avec le mort qu’il ne connaissait pas, il avait son badge qui lui permettait l’accès à Marcelly, on ne pouvait rien lui reprocher.

- Gardez-le sous clé en attendant. Comment savoir si des complices courent encore ? Je ne veux pas les laisser échapper même si leur coup est manqué. Réveillez-moi le garde à coups de pieds, peut-être a-t-il été incité à boire.

Le malheureux arriva en titubant, complètement hébété.

- Vas-tu enfin dessoûler ? lui demanda Bertrand furieux.

- Messire, je vous en donne ma parole, je n’ai rien bu ! Enfin, pas de vin.

- Tu te moques de moi ? Tu pues la vinasse !

- Je m’étais penché pour surveiller un homme qui s’approchait de l’église. Arrivé au pied du clocher, il m’a salué courtoisement et m’a demandé s’il pouvait monter pour jouir d’en haut du spectacle. Une fois à mes côtés, il m’a proposé de l’eau à sa cruche. Il n’y avait pas de mal à ça, n’est-ce pas ? J’ai accepté de boire un coup à la régalade… et je ne me souviens plus de rien !

- Souffle-moi dans le nez, demanda Bertrand encore sceptique.

Son haleine ne sentait pas le vin.

- Tu as du être assommé et aspergé de vin, pour que l’on te croie soul. Tu es donc moins coupable que prévu, mais trop naïf pour faire un bon soldat. Comment était l’homme qui t’a offert sa gourde ?

- Petit et maigre.

- Ce n’est pas cette description qui nous permettra de  le retrouver !

- Il louchait ! s’écria le garde. Je m’en souviens !

- C’est le bigleux. Qu’on le cherche immédiatement ! Quand est-il monté ?

- L’Angélus venait de sonner.

- Il ne doit pas être loin. Au travail !

L’homme fut retrouvé, dans une des barques qui avaient servi à promener les dames, caché sous une pile de coussins. Rudement interrogé, il avoua que son complice et lui, voyant qu’ils ne pouvaient franchir les péages, s’étaient introduits de nuit dans la ville par des sentiers de montagne et s’étaient cachés dans une grange.

- Vivement que nous ayons nos remparts, soupira Martin.

- Comment comptiez-vous transporter le trésor ?

- Nous avons creusé un trou pour l’enterrer et nous serions venus le récupérer  quand les contrôles auraient cessé.

- Où sont tes autres complices, Pablo, Francisco et Luis ?

- Vous les connaissez ? Ils nous ont donc dénoncés, les fumiers ! Voilà pourquoi nous n’étions plus que deux, les autres ayant renoncé à nous suivre ! Qu’ils soient maudits, on ne trahit pas ses frères !

- Tu as donc aidé ton complice à forcer le cadenas du coffre ?

- Non. J’étais chargé de faire le guet près de la porte mais je me suis enfui quand j’ai vu le couvercle assommer Juan, il l’a lâché de surprise en trouvant le coffre vide. Je l’ai abandonné, j’ai eu peur de la vengeance de la sainte !

- Tu peux maintenant craindre la justice de la dame de Marcelly. Elle n’est pas tendre avec les profanateurs des lieux saints.

Ce fut le seul incident à déplorer pendant tous les jours de fête. Et grâce aux précautions prises, il n’avait pas eu de conséquences. Bertrand demanda qu’on ne l’ébruite pas, ce en quoi il fut approuvé par Martin.

Les joutes prévues se déroulèrent le lendemain. Les nouveaux chevaliers ne devaient pas y participer car ils étaient chargés de veiller au bon déroulement des affrontements. Le béhourd consistait pour deux concurrents à s’élancer l’un contre l’autre pour rompre des lances et tâcher de se désarçonner mutuellement. Les éliminatoires successifs ne laisseraient en jeu que deux champions qui se départageraient dans un dernier combat. Des éperons d’or offerts par Marciane récompenseraient le vainqueur, mais l’empereur et le comte d’Albon avaient rajouté des prix, dague, couronne, mouton doré, qui iraient aux jouteurs désignés par leurs soins qui s’étaient particulièrement distingués. Les spectateurs étaient confortablement installés dans les hourds, sortes de tribunes dominant l’enceinte entourée de lices de bois derrière lesquelles les badauds s’agglutinaient. Les champions étaient nommés par un héraut d’armes, puis un écuyer les aidait à s’armer, ils désignaient ensuite la dame pour laquelle ils se battraient. Ce choix faisait battre le cœur des jouvencelles qui souhaitaient fort être distinguées pour cet honneur insigne par leur danseur préféré, ce qui serait peut-être le prélude à des engagements plus durables…

Le signal du combat donné, ils s’élançaient avec fougue. Certains des jouteurs tenaient leur lance un peu en arrière de son centre de gravité et portaient à leur adversaire un coup de pointe direct par extension rapide du bras vers l’avant. D’autres employaient la nouvelle technique, enseignée par Bertrand à ses élèves, qui était radicalement différente. La main ne servait plus qu’à diriger la lance vers l’adversaire à abattre. La hampe, calée sous l’aisselle, était maintenue en position horizontale fixe par la main droite, le long de l’avant-bras, renforcée par la main gauche qui délaissait alors le bouclier et les rênes, pour saisir le bois quelques centimètres avant la droite. La lance tenue ainsi très en arrière, pouvait libérer vers l’avant plus des trois quarts de sa longueur. La puissance de l’impact ne dépendait plus de la force du bras, mais de la seule vitesse de l’ensemble solidaire constitué par la lance tenue ferme par le cavalier,  devant lui-même se tenir solidement affermi sur son cheval. La puissance de l’impact était très supérieure, mais cela exigeait d’être un cavalier émérite et de renoncer à la protection momentanée de l’écu ! Elle n’était pas sans risques pour ceux qui l’employaient sans en être capables ! Désarmé ou désarçonné, après la rencontre il y avait un vaincu…. Un jury d’honneur départageait les cas litigieux. Le vainqueur était salué par des acclamations enthousiastes. Les nouveaux concurrents se présentaient. La poussière montait, les armes cliquetaient, il régnait dans la lice comme un avant-goût de bataille qui réjouissait le cœur des hommes et faisait frémir l’âme tendre des damoiselles. Cependant tout se déroula courtoisement, sans violence excessive, sans contestation ni mauvais vouloir. Les participants étaient de bons jouteurs, qui firent honneur à leurs couleurs. Ce fut une belle journée. Ambert reçut les éperons d’or, Pascal, un écuyer de Marcelly, une dague, Gilles, un chevalier de l’empereur une couronne, Renault, un écuyer du comte d’Albon le mouton doré, aucun parti n’avait été oublié et l’on eut pas à déplorer de blessures graves, les pointes des lances ayant été émoussées. Les jeunes combattants se congratulèrent, les jeunes filles gardèrent leurs espoirs au chaud, les Grands furent satisfaits des performances de leurs champions.

Les départs s’échelonnèrent dès le lendemain entre des rangées de curieux, un peu fatigués par les jours de bombance et de libations, mais bien décidés à ne rien perdre jusqu’au bout du spectacle offert par les cortèges des grands seigneurs. Ils ne reverraient pas de sitôt l’empereur, ni le comte d’Albon, mais ils parleraient longtemps à la veillée de cette occasion qui leur avait été donnée de côtoyer tant de hauts personnages. Il ne resta bientôt au Puy-aux-Dames que les intimes qui prolongeaient encore un peu leur séjour pour fêter en famille l’événement, commenter le déroulement des réjouissances, se réjouir de la réussite de la fête à laquelle ils avaient contribué.

- Notre archevêque s’est montré tout au long de ses journées attentif à tous, chaleureux et bienveillant. Quel homme admirable !

- Il n’en est pas de même de l’empereur. Il est redoutable, constata Raymond, et ne doit pas être facile à vivre. Il s’est trouvé déjà en lutte avec son frère aîné avant sa mort, avec son père qu’il a fait emprisonner et il commence à critiquer d’une façon acerbe le Pape qui l’a pourtant soutenu. Personne ne peut longtemps rester dans ses bonnes grâces. J’ai bien vu que Monseigneur Guy se retenait pour ne pas le contrer ouvertement.

- La comtesse Yde-Raymonde n’est pas non plus d’un caractère plaisant. Elle ne cesse de rappeler à son époux qu’elle lui a apporté en dot le Dauphiné, surtout s’il cherche à se rapprocher de quelque joli minois, ce qui doit lui être une tentation familière…

- La comtesse est en effet bien acerbe, je ne l’ai jamais vu sourire, se plaignit Irmgarde, J’ai même cru qu’elle allait manifester de la mauvaise humeur à te voir aussi belle, Marciane. Il faut dire que tes toilettes étaient parfaites. Tu étais resplendissante.

- Merci, dit Marciane en souriant. J’espère avoir été suffisamment attentive envers tous mes hôtes, sans en avoir désobligé aucun.

- Vous êtes une maîtresse de maison accomplie, ma chère, la félicita Joceran, j’ai admiré votre aisance à diriger les conversations, à les aiguiller quand il le fallait, à vous intercaler entre Monseigneur Guy et l’empereur pour éviter les problèmes de préséance et à ménager la susceptibilité assez sourcilleuse du comte d’Albon qui craint toujours de jouer les seconds rôles. Ce fut une réussite ! Et vous voilà mère de deux chevaliers ! 

- J’en suis consciente, mes fils sont devenus des hommes. La prochaine fête sera donnée pour leur mariage sans doute.

- Nous avons tout le temps, tempéra Irmgarde, je ne les ai pas vus intéressés par les jeunes filles qui leur faisaient pourtant les yeux doux. Pour l’heure, ne vont-ils pas partir ensemble pour l’Italie ?

- C’est ce qu’ils ont décidé et je trouve l’idée excellente.

Elle était heureuse de l’entente de ses fils qui ne se quittaient plus et semblaient avoir trouvé une connivence inattendue. Louis la regardait bien quelques fois d’un air un peu songeur, mais elle n’avait pas jugé bon de l’interroger pour en connaître la raison. D’ailleurs l’occasion ne lui en avait pas été donnée. Pourquoi s’inquiéter ? Ils allaient partir ensemble, ce qui la rassurait, et auraient bien le temps par la suite d’organiser leur vie. Son domaine était immense, elle projetait d’établir Hubert à Marcelly et de laisser à Louis le comté de Giret. Ce n’était pas encore d’actualité et elle se sentait capable d’assumer sa fonction, mais elle saurait leur trouver un rôle et les associer à sa direction pour qu’ils ne se sentent pas inutiles. D’ailleurs, il lui faudrait souvent vivre à Légnan avec Joceran, et ses fils assureraient l’intérim pendant son absence. Elle espérait que son époux trouverait enfin un intérêt à vivre sur ses terres avec sa femme et ses enfants. Il paraissait enfin les avoir découverts et s’amusait beaucoup avec eux, les emmenait à cheval, en barque. Les enfants l’adoraient. Il semblait à Marciane qu’une période d’équilibre s’annonçait où elle pourrait apprendre à vieillir sans craindre l’avenir.

06.09.2007

chapitre 23 - suite

- J’ai de grandes nouvelles à vous apprendre, dit Joceran, tout heureux de son importance, lorsqu’ils furent réunis dans la salle, Hubert s’est très bien comporté à la cour impériale, il y a remporté de nombreuses joutes et l’empereur ne tarit pas d’éloges à son sujet. Votre fils a suivi Henri V, toujours itinérant, dans ses déplacements et se trouve maintenant à Salzbourg d’où il ne devrait pas tarder à nous rejoindre. Ensuite, et cela va vous surprendre… Joceran laissa passer un silence pour ménager son effet :  L’empereur veut adouber Hubert à Marcelly où il se rendra à cet effet ! 

Un grand murmure d’étonnement salua ses paroles. Guillemette, qui venait de quitter sa chambre après la cérémonie traditionnelle de l’amessement, sembla assez mécontente de ces démarches inutiles et des préparatifs nouveaux que ce changement apportait.

- Il est bien temps que nous en soyons avertis ! dit-elle sèchement.

- Comment en avez-vous été informé ? demanda Marciane étonnée.

- Par Monseigneur Guy. Il m’a demandé de me présenter à l’archevêché par un courrier qui m’a été envoyé à Legnan. Craignant de nouvelles complications qui auraient nécessité une riposte rapide avec nos Milanais, je me suis rendu sans tarder à son appel. Mais notre archevêque voulait au contraire m’avertir, que, suite à la déroute que je leur ai infligée, ils nous avaient reconnu formellement des conditions commerciales fort intéressantes. Le problème est donc définitivement réglé et Monseigneur a tenu à me féliciter d’avoir, par mon intervention rapide, épargné bien des problèmes à nos pays ! L’empereur, informé par ses soins de l’évolution de la situation, est également satisfait du succès de mes armes. Sa visite sera le témoignage de l’estime dans laquelle il tient notre lignage pour services rendus à l’empire !

- C’est ce qui motive votre venue ? demanda Marciane un peu acerbe.

- Non, ma mie, car j’étais prêt à vous rejoindre. Comment pourrais-je rester longtemps séparé de vous ? Figurez-vous, continua-t-il, que j’ai eu à Legnan la visite de ma belle-mère, devenue Mère Thieberge… Elle me remerciait de la charte que je lui ai octroyée qui institue, sa vie durant, une rente à son abbaye. Elle a daigné aussi se montrer satisfaite de la façon dont est mené le comté – c’est bien la première fois qu’elle me reconnaît des qualités ! – et m’a chargé de vous transmettre sa bénédiction et sa promesse de prier pour la réussite de toutes vos entreprises, « car votre épouse, dans la condition éminente où le Ciel l’a placée, sait diriger sans faillir, ni manquer. » Nous nous sommes quittés dans les meilleurs termes, ajouta naïvement Joceran, et fort satisfaits l’un de l’autre.

- C’est une femme hors du commun, répondit simplement Marciane, nul doute que son abbaye ne soit promise à un grand rayonnement. Mais, pour en revenir à nos adoubements, il va nous falloir revoir notre organisation dans cette nouvelle perspective. Il est certain que je suis satisfaite, pour nos vassaux entre autres, que la cérémonie se passe à Marcelly. Tout ce que tu as préparé, Guillemette, ne sera pas inutile. Seulement, les plats commandés à Vienne, devront être livrés ici et les serveurs se déplacer avec eux.

- Je vais devoir m’en retourner à Vienne pour les aviser du changement, répondit Guillemette, un peu calmée.

- Non, ma chère, tu n’as pas à te déplacer avec un enfantelet au sein ! Envoie Jacques. Il te seconde efficacement pour l’approvisionnement du château et saura parfaitement transmettre tes ordres. Les tentes commandées pour recevoir nos invités à Vienne nous seront également indispensables ici. Charge aussi Catherine de recenser les chambres disponibles pour que nous puissions répartir nos invités. Naturellement, l’empereur et l’archevêque logeront au château. Que Jérôme prépare l’état des commandes, nous l’examinerons et le compléterons pour faire face à nos nouveaux besoins.

Joceran, je vous laisse la tâche d’organiser la lice et les hourds pour les joutes et de prévenir le conte Guy-Raymond et les vassaux que vous invitez que nous les attendons à Marcelly.

Benoît, Rodolphe et Guillaume nous fourniront en gibier, et Louis s’occupera de recruter musiciens et baladins. Il supervisera aussi la décoration de l’église et l’organisation de la cérémonie religieuse à Ste-Victoire avec les chœurs des abbayes de Valbenoite et de St-Bégnine, charge à lui également de prévenir les abbés du nouveau lieu de l’adoubement.

Il restera à demander à Irmgarde de venir nous aider à faire le compte des toilettes à fournir, elle y sera à son affaire.

Les ministériaux seront chargés de distribuer les invitations modifiées. Si vous avez des suggestions à faire, n’hésitez pas…

- Que diriez-vous Marciane d’installer la lice en dehors du château, où nous nous trouverions un peu à l’étroit ?

- Ceci est votre domaine, Joceran, décidez ce qu’il vous plaira.

- Je préférerais faire une liste des habits à fournir pour dame Irmgarde qui risquerait de s’y perdre, suggéra Guillemette.

- Je pense que ce serait en effet préférable.

- Dois-je prévoir des chasses pour nos invités ? demanda Joceran.

- Ce me semble une bonne idée. Mais pourquoi pas uniquement au faucon ? Les meutes lâchées dans les champs à cette saison…

- Ste-Victoire ne doit pas être tenue à l’écart des réjouissances. Pourquoi ne pas prévoir des promenades en barque sur la Magnie  ? demanda Louis.

- Volontiers, mais les nautes devront être à jeun. Je ne veux pax noyer mes invités par la faute de mariniers complètement souls.

- Doit-on réquisitionner les maisons communales pour héberger nos hôtes ?

- Non. Demandez simplement aux conseils des deux villes de prévoir le couchage disponible, rien d’autre. S’ils les mettent à disposition, tant mieux, mais il ne faut pas les y forcer. Bertrand, je ne vous ai donné aucun rôle supplémentaire car le vôtre est suffisamment complexe : assurer la sécurité de nos hôtes pendant ces jours de fête. Faites le compte des hommes nécessaires, complétez-les avec les garnisons de Giret, demandez à nos vassaux de fournir des contingents… Rien ne doit être négligé pour que nous demeurions au plus fort de la fête parfaitement gardés.

- Je vous remercie d’y être sensible dame. Pensez que vont être réunis ici l’empereur, les grands du royaume et tout le haut clergé ! Si nous avons des voisins malveillants, quelle tentation pour eux d’organiser un coup de main pendant cette réunion ! Le moindre incident nous discréditerait !

- Vous avez entièrement raison, remarqua  Marciane assombrie.

- Bertrand, suggéra Louis, pourquoi ne pas envoyer des espions aux frontières du comté… Qu’ils observent, qu’ils écoutent et nous rapportent fidèlement ce qu’ils auront découvert ?

- C’est faisable, approuva Bertrand, sous le couvert de marchands, sans doute.

- Mais comment les recruter ? s’inquiéta Marciane.

- Je n’aurais pas besoin de les recruter, dame, je les ai déjà à ma disposition, dit Bertrand en souriant. Je m’étais fait la même réflexion que Louis, après l’attaque inopinée du comte de Frémont.

- Bertrand, vous êtes un fin politique, je vous remercie et je vous félicite. Je mettrai le moulin de Marcelly dans la corbeille de cadeaux de mon filleul.  En attendant nous allons avoir des journées bien occupées…

Bertrand avait en effet ses espions dont il n’avait pas voulu dévoiler la qualité. Il s’agissait d’un groupe de baladins, qu’il rémunérait, et qui, lors de leurs tournées dans les châtellenies et les places jouxtant Marcelly et Giret, étaient chargés de le renseigner sur les opinions et les intentions de leurs voisins concernant le domaine. Jusqu’à présent, ils n’avaient guère été utiles, mais Bertrand continuait à les entretenir. Le moment étant venu de donner des consignes justifiées par l’importance de la situation, il les fit convoquer discrètement, l’un après l’autre.

- Vous allez enfin gagner l’argent que je vous ai octroyé, leur annonça-t-il. Je compte sur vous pour récolter des renseignements sûrs, sinon je ne donne pas cher de votre avenir. Ecoutez, questionnez, fouinez, je veux être parfaitement renseigné. Je ne tolérerai aucun faux pas !

Les baladins s’en allèrent, pressés de satisfaire un seigneur généreux certes, mais aussi très exigeant. Ils firent le tour des châteaux, des marchés, des halles, écoutant, questionnant sans en avoir l’air domestiques, marchands, villageois, paysans... Tout semblait calme. L’annonce, qui s’était répandue comme une traînée de poudre, de l’arrivée de l’empereur et de l’archevêque de Vienne à Marcelly soulevait naturellement bien des commentaires, mais sans rien qui puisse inquiéter. Messire Bertrand allait-il leur en tenir rigueur ? Aubert, l’un des plus astucieux de l’équipe, y réfléchissait avec inquiétude sur la place du marché de Vienne. Il était assis sur un banc de pierre et regardait avec indifférence des montreurs d’ours tenter d’intéresser les passants aux contorsions de deux pauvres animaux, maigres et pelés. Le marché se terminait, les ménagères rentraient chez elles et les marchands remballaient leurs invendus sans penser à mettre la moindre piécette dans la sébile des deux drôles qui en paraissaient fort marris.

- Allons nous rincer le gosier avec ce qu’il reste dans notre escarcelle, dit l’un deux dans un curieux dialecte que put comprendre Aubert, car il était parlé dans le comté de Barcelone où il avait séjourné autrefois.

- Nous aurons bientôt l’occasion de la remplir sans attendre le bon cœur de ces sales pingres ! ricana son compère.

Machinalement, Aubert les suivit chez le tavernier, sommairement installé dans une échoppe où l’on buvait assis sur de la paille, une piquette aigre ou de la cervoise amère. Aubert s’installa non loin d’eux. Sûrs de ne pas être compris, les deux hommes parlaient librement,.

- Tu y crois, toi, à cette grande cérémonie ?

- C’est certain ! Pablo me l’a assuré. Il y aura même l’empereur, avec tous les châtelains de la région, pour l’adoubement du fils aîné ! Tu sais combien ces rupins de grands seigneurs font la fête ! Il y aura à boire et à manger à gogo !

- Nous pourrons nous en mettre plein la lampe.

- Sans doute, mais ce n’est pas le but ! Ce qu’il nous faut, c’est monter un gros coup qui nous permettrait de rentrer au pays avec les poches pleines. Ecoute-moi bien, voilà comment je vois les choses. Je vais chercher Pablo, tu fais de même avec Luis et Francisco, et  ensemble, nous combinons ça !

- Avec tous les invités couverts de bijoux, on pourra travailler facilement…

- Bien sûr, mais s’il y avait mieux à faire ?

- Que veux-tu dire ?

- Pablo a séjourné jadis dans le pays et j’ai eu une idée géniale !

- Vas-y, accouche !

Le plus grand des deux voyous, au visage glabre et couturé, s’approcha de son compère, un petit malingre qui louchait et lui parla dans le creux de l’oreille.

- Magnifique ! s’exclama le bigleux. Mais il faudra le transporter…

- Dans la cage des ours, sur la charrette, bien sûr ! Ni vu, ni connu !

- Tu en as là-dedans, dit son complice en se frappant du doigt sur le front.

- Heureusement, car toi, c’est un courant d’air que tu as dans la tête ! Nous serons plusieurs sur le coup : Pablo et ses copains, nous deux plus deux ou trois autres peut-être qu’il nous faudra recruter. Les uns distrairont le public et les autres… agiront, dit-il avec un gros rire. Attends-moi ici, je vais dire à Pablo que nous sommes d’accord.

Le grand lascar, en se levant, jeta un œil soupçonneux sur Aubert qui paraissait sommeiller. Il avait tout écouté, furieux de l’a parte qui lui avait caché le plus important de l’affaire. Quel mauvais coup méditaient-ils ? Il lui fallait en savoir plus. Messire Bertrand l’exigerait… et saurait l’en récompenser.

- Hé ! Patron, un autre pichet de piquette, demanda le bigleux.

- On paye d’avance et après on boit, annonça le patron méfiant.

- Mon copain te paiera quand il reviendra.

- Pas du tout ! C’est le contraire, tu boiras quand il reviendra, s’il paye !

Le petit malandrin grommela. Aubert ouvrit l’œil et, pièces en main, commanda un pichet qui lui fut apporté sur-le-champ, au grand dam de son voisin.

- Compère, je n’aime pas boire seul. Tiens-moi donc compagnie si le cœur t’en dit, proposa Aubert d’un ton aviné.

- Si tu veux, dit l’autre, ravi de l’aubaine, et nous pourrions aussi jouer aux dés pour passer le temps.

- Est-ce permis ? demanda Aubert en prenant l’air inquiet car les jeux de hasard étaient le plus souvent sévèrement interdits.

- Et alors ? Ca te fait peur ?

- Oui, un peu, alors juste une partie, pour voir, dit Aubert d’un air naïf.

L’autre ricana, pensant plumer une bonne poire. Effectivement Aubert perdit, et plus il perdait, plus son compagnon buvait pour arroser ses victoires.

- Tu me dois une obole, cria le vilain bigleux, tout joyeux après plusieurs parties et encore plus de pichets vidés.

- On jouait à l’argent ? s’exclama Aubert qui semblait affolé. Mais c’est tout ce que je possède !

- C’est tout ce que tu possédais, l’ami. Cette obole est à moi. Mais si tu veux en regagner mille fois plus, ce n’est pas difficile, viens avec nous, dit l’homme en bégayant un peu, aviné et ravi de son gain facile.

- Qu’est-ce que je ferais avec toi, tu n’as pas de quoi s’offrir une chopine !

- Peut-être mais quand j’aurais le trésor du tombeau de la sainte dit l’autre avec un sourire méprisant, je pourrai m’acheter la taverne.

- Jamais une sainte n’exaucera tes prières ni te rendra riche ! dit Aubert en se levant comme s’il n’avait rien compris. Cuve mon vin et garde mon argent, poursuivit-il en lui jetant une obole, ce n’était pas mon jour de chance.

Aubert, qui avait très peu bu, s’en fut prestement. Le regard soupçonneux, son partenaire d’un moment essaya de le retenir mais retomba piteusement sur son séant, en se demandant vaguement s’il avait trahi le secret de son complice. La tête lourde et la langue pâteuse, il se consola en pensant qu’avec un pareil nigaud, il ne risquait rien et qu’il était bien inutile d’en parler aux autres. Aubert ne perdit pas de temps, craignant d’être recherché par les complices de sa dupe, s’il s’avisait de les prévenir de sa bévue. Il reprit son cheval laissé aux bons soins du maréchal-ferrant qui lui avait remis un fer et s’en retourna sans tarder à Marcelly. Comme il s’y attendait, il eut droit aux félicitations de Bertrand, concrétisées par une coquette bourse. Le sacrifice de son obole avait été payant !

Bertrand rapporta à Marciane les renseignements d’Aubert.

- Ils projettent donc de voler le trésor de Sainte Victoire, conclut-il.

- Oui, c’est clair !

- Il est tout de même bien imprudent de le laisser à côté du tombeau, même dans un coffre de fer.

- Il est impensable qu’on veuille s’en emparer ! répondit Marciane furieuse, Voler à une sainte les offrandes de ses fidèles, quels mécréants !

- On a bien voulu dérober ses restes pour les détruire… remarqua Bertrand.

- Vous avez raison. Que comptez-vous faire ?

- Vider le coffre et surveiller étroitement la crypte.

- Ce n’est pas suffisant. Ils seraient capables de ne pas s’en tenir là et de commettre d’autres larcins, pratiquer le vol à la tire, par exemple. Dans une foule, joyeuse et un peu éméchée, vous voyez la facilité d’opérer. Il faut interdire à cette racaille l’entrée sur nos terres.

- C’est difficile, dame. Il faut bien prévoir des baladins, saltimbanques, acrobates et musiciens pour animer la fête populaire.

- Sélectionnons-les ! Chargez vos espions de le faire sous leur responsabilité. Ils recevront un insigne et ceux qui n’en auront pas ne passeront pas les péages des routes, des gués ou des ponts. Je ne veux pas de trouble-fête ni d’incidents désagréables pendant ces jours de liesse. Prévenez les conseils communaux qu’ils devront contribuer à la surveillance des lieux critiques : les églises, le champ de foire où se dérouleront les jeux populaires, les abords de la Magnie … Ceux qui seront de corvée ne devront pas boire ni participer aux jeux. Ils seront dédommagés de leur peine mais je ne veux laisser aucune possibilité à ces malandrins d’agir.

Les premiers arrivants, des intimes, se présentèrent au château pour aider aux préparatifs. Irmgarde, imposante et gonflée d’orgueil par l’importance de la cérémonie qui verrait l’adoubement de son beau-fils, embrassa Marciane avec des effusions d’affection. Puis elle s’inquiéta de savoir si Rodolphe serait également adoubé par l’empereur.

- Il n’en a pas été question, répondit Marciane, mais Bertrand le parrainera.

La bonne tante en parut un peu chagrinée. Elle se tourna vers sa fille Ida, qui venait d’arriver de Vancy avec son époux, Arnaud et son bébé.

- Trouves-tu cela normal ? demanda-t-elle, de faire deux poids deux mesures ? Après tout, ces garçons n’ont en rien démérité !

- Ne me demandez pas mon avis, Mère, dit Ida en riant, ce qui troubla fort sa mère, et allez donc vous plaindre auprès de l’empereur !

Hersande qui était arrivée la veille de Marenges avec Thibaud et sa fille, réprima un sourire. Marciane ne les écoutait déjà plus et corrigeait avec Jérôme, un des ministériaux affecté à la gestion du château, la liste des achats faits et ce qui était encore à pourvoir.

- Achetez encore des nappes. Il n’y en a jamais assez et l’on ne peut employer celles qui ont déjà servi. Ajoutez des cierges que vous porterez à l’église Ste-Victoire, et des nappes d’autel d’apparat que vous ferez venir de Lyon.

- Marciane, ma chère, indique nous ce que nous avons à faire, et repose-toi un peu. Tu vas te tuer à la tâche ! Fais-nous confiance ! dit Irmgarde calmée.

- Je te sais l’esprit critique très développé, ma tante. Fais donc, je te prie, le tour du château et note ce qui reste à faire pour que tout soit parfait. Je te signale que le donjon est affecté en totalité au logement de l’empereur. Monseigneur Guy et sa suite proche résideront dans la tour des hommes. Rien à prévoir pour Monseigneur Héraclius qui, souffrant, ne pourra se déplacer. Le comte Guy-Raymond et sa famille se verront affecter la tour des femmes. Ma famille proche – toi et les tiens en l’occurrence, sans oublier Raymond et ses enfants – demeurera dans les chambres du premier, avec Joceran et moi.  Les garçons et les écuyers dormiront dans la salle et la librairie. Guillemette accueille Ida, Hersande et leurs familles.

Hersande et Ida, allez faire l’inspection des chambres disponibles à Marcelly et Ste-Victoire, en notant avec des étoiles le degré de confort de chacune, pour que nous puissions les affecter en connaissance de cause. Rappelez-vous qu’il nous faut loger les vassaux de Marcelly, de Giret et de Légnan qui viendront nombreux et dont voici la liste. Nous disposons aussi de tentes qui seront d’un appréciable secours. Vous serez également chargées de distribuer les tenues neuves selon l’état qui a été établi.

- As-tu bien pensé à ta famille ? s’inquiéta aussitôt Irmgarde.

- Vous figurez en tête de liste, ma tante, la rassura Marciane. Vous aurez une robe de soie vieux rose semée d’étoiles d’or sur une tunique de soie blanche brodée de fleurs dont les manches laissent bouffer l’étoffe de la chemise.

Irmgarde parut satisfaite.

- Et toi, que porteras-tu ? s’inquiéta-t-elle.

- Vous le verrez bien. Pour lors, nous avons d’autres sujets de préoccupation.

Elles étaient encore réunies quand un courrier apporta un message du comte Guy-Raymond. Marciane l’ouvrit en hâte et sa lecture le laissa songeuse.

- Des mauvaises nouvelles ? demanda Guillemette.

- Du tout, mais une suggestion qui demande réflexion, murmura Marciane. Je ne vois pas d’ailleurs pourquoi je vous la cacherais : le comte d’Albon, ayant appris que Louis s’était battu aux côtés de Joceran contre les Milanais et qu’il a même fait prisonnier un noble seigneur de la ville, tient à le féliciter de sa conduite et suggère qu’il soit fait chevalier en même temps que son frère. Il se propose aussi de le parrainer.

- Cela me semble une excellente idée, approuva Guillemette. Mais pourquoi ne pas laisser la décision à Louis ?

- Tu as raison, je m’en vais la lui soumettre. Que chacune de vous remplisse sa tâche. Le temps presse.

Marciane se mit à la recherche de son fils. Elle était un peu vexée de n’avoir pas été à l’origine de cette initiative, se disant qu’elle négligeait son cadet, peut-être dans l’illusion de le considérer encore comme un enfant. Il est vrai qu’il avait paru attiré par une vocation ecclésiastique, mais il avait évolué. Elle n’avait pas su en tenir compte… Elle le trouva dans la chapelle en train de choisir les chants de  la cérémonie, choix qu’il devait soumettre à l’abbé de Nolert.

- J’ai reçu une proposition te concernant, à laquelle il t’appartient de répondre.

- Vous avez l’air troublée, Mère. Elle vous déplaît ? De quoi s’agit-il ?

- Tu avais un temps paru décidé à te consacrer à Dieu. Qu’en est-il à présent ?

Louis rougit et resta un instant décontenancé.

- Mère, je suis désolé mais ma vocation ne s’est pas confirmée. Etant cadet, c’était pourtant la voie normale et je serais prêt à obéir si vous m’ordonnez de…

- Il n’en est pas question ! J’aurais respecté ta volonté de rentrer dans les ordres, mais je ne te l’imposerai jamais. Je voulais simplement en avoir la confirmation car voilà ce que suggère le comte Guy-Raymond dans un courrier que je viens de recevoir : te faire chevalier en même temps que ton frère, il sera ton parrain.

- Mère, je n’en suis pas encore digne !

- Il estime que ta conduite dans l’affaire contre les Italiens prouve que si. Son jugement ne peut être contesté.

- Ne pensez-vous pas qu’Hubert en sera contrarié ?

- Cela ne le regarde en rien. Mais toi, le veux-tu ?

- Ce serait mon plus cher désir, mais je n’accepterai cet immense honneur que si vous, ma mère, pensez réellement que je le mérite.

- En vérité, Louis, tu en es digne. Non seulement tu as fait la preuve de ta vaillance au combat, mais tu as aussi les qualités qui font, bien au-delà de l’homme de guerre, un vrai chevalier au service de Dieu et de l’Eglise, dont le but n’est pas de faire la guerre mais de préserver la paix et de protéger ceux qui lui sont confiés.

- Votre opinion me rend profondément heureux et j’accepte avec joie la proposition du comte d’Albon. Ce sera le plus beau jour de ma vie.

- Tu seras donc fait chevalier, mon fils.

- Je suis sûr que notre père aurait été heureux d’être parmi nous le jour où ses deux fils seront armés chevaliers, dit Louis songeur.

- J’en suis persuadée et je suis contente que tu penses à lui.

- J’y pense souvent, Mère, et je regrette de n’avoir aucun souvenir de lui.

- C’était un vrai chevalier et un homme d’honneur…

- Je vais vous sembler bien indiscret, mais avez-vous été heureuse avec lui ?

- Nous n’en avons pas eu le temps et pourtant il le méritait. Mais vois-tu, les circonstances de notre mariage étaient un peu faussées et …

- N’en dites pas plus. Je sais que rien ne peut vous être reproché.

- Je l’ai toujours respecté et sa mort m’a été infiniment douloureuse. Il reste l’homme le plus noble que j’aie connu.

- Je vous remercie de ce témoignage que je sais sincère car vous ne travestissez jamais la vérité. J’ai si longtemps souffert, étant enfant,  de ce que j’avais cru comprendre !

- Que veux-tu dire ?

- J’étais confié, autant qu’il m’en souvienne, à une femme assez âgée…

- Oui, dame Bertille.

- Elle me parlait de mon père en laissant entendre qu’il était indigne de vous, que c’était un être brutal et rustre que vous aviez été contrainte d’épouser et que vous l’aviez envoyé se croiser, trop heureuse d’en être débarrassée pour pouvoir en aimer un autre. J’en ai été longtemps si malheureux que je voulais me laisser mourir de honte et de désespoir.

- Mon pauvre enfant, pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?

- J’avais peur de vous déplaire et de vous détourner de moi.

- Je suis atterrée ! Dame Bertille était une mauvaise femme, corrompue par les tristes choix qu’elle avait faits tout au long de sa vie, choix qui ont d’ailleurs amené sa perte et sa déchéance. Je l’ai compris trop tard mais j’ignorais encore sa faute de t’avoir fait tant souffrir, alors que j’accusais une langueur maladive en te voyant dépérir. Je te prie de me pardonner de ne l’avoir pas compris. Sois-en bien persuadé, ton père était un homme d’honneur, dont le seul défaut – qui n’en a pas ? – est d’avoir par orgueil refusé d’exprimer clairement son amour à sa trop jeune femme, désemparée et ombrageuse. J’ai moi-même eu le tort de refuser par entêtement de le mieux connaître et je ne l’ai apprécié que trop tard. Ton père est mort comme il avait vécu, en se sacrifiant. La vie malheureusement est souvent faite de rendez-vous manqués… Mais il nous a été donné de nous pardonner et de reconnaître que nos enfants étaient la preuve que notre union avait été bénie par le Ciel.

Les larmes aux yeux, Louis embrassa sa mère. En se détachant de lui, devant l’homme, mince et élancé, mais vigoureux et solide, qu’il était devenu, elle revoyait le petit garçon, malingre et souffreteux qui portait le poids d’un chagrin écrasant. Ses yeux noirs comme du jais, encore humides, brillaient  d’amour et d’assurance devant la vie qui s’ouvrait, pleine d’espérance et de promesses, car il était désormais sûr de la droiture et de la noblesse des siens. Encore bouleversée par les révélations de Louis, Marciane revint dans la grande salle, où elle rencontra Joceran qui la cherchait.

- Me voici enfin seul avec vous, ma mie, vous vous faites bien rare !

- Ne me demandez pas pourquoi, dit Marciane en soupirant.

- Je propose une pause qui vous sera profitable car je vous trouve petite mine. Allons nous baigner dans ce courant où je vous découvris lors de ma première venue à Marcelly…

- Mais comment voulez-vous… commença Marciane, puis se décidant brusquement, elle ajouta : vous avez raison. Allons nous détendre avec un retour aux sources de notre histoire. 

- Aux sources ? On ne saurait mieux dire, conclut son époux en riant.

Et, comme des enfants échappant à la férule de leur maître, complices et joyeux, ils s’en furent vers la rivière en amont de la retenue d’eau du moulin. La prairie parsemée de coquelicots frémissait doucement sous la brise légère et l’eau étincelait sous le soleil resplendissant, invitant à s’abandonner à son étreinte rafraîchissante. Marciane se mit en chemise et s’avança lentement dans l’eau claire pour s’immerger entièrement dans fraîcheur reposante. Joceran ne l’avait toujours pas rejointe. Elle se leva pour l’appeler, il la regardait avec amour.

- Vous n’êtes plus un voyeur caché, venez nager avec moi !

Il plongea, une main serrée contre son corps et se rapprocha d’elle.

- Ne voyez-vous rien sur le fond de sable ? demanda-t-il en arrivant à ses côtés. Seriez-vous capable de plonger pour ramasser ce coquillage ?

Intriguée, elle se baissa et vit quelque chose briller entre les galets. Par jeu, elle se laissa glisser sur le fond d’une poussée de reins et attrapa un objet qu’elle ramena à la surface. C’était un diadème d’or incrusté de pierres bleues serties de turquoises qui formaient des fleurs précieuses. Elle se tourna vers Joceran qui la regardait tendrement.

- Quelle merveille ! Seriez-vous un magicien pour transformer ainsi les galets en bijou ? dit-elle très touchée de l’attention et en l’enlaçant tendrement.

- Je n’ai pu résister au plaisir de vous offrir ces pierres d’eau marine qui ont la couleur de vos yeux, ma mie. J’espérais qu’elles vous plairaient et s’assortiraient à votre toilette que je ne connais pas.

- Ce diadème ne saurait mieux convenir, dit-elle en s’en coiffant.

Effectivement les aigues-marines avaient la couleur des yeux de Marciane et les gouttes d’eau ruisselantes y ajoutaient des perles irisées qui coulaient doucement en étincelant sur son visage, ses cheveux et tout son corps.

- Que vous êtes belle, murmura Joceran, en la serrant contre lui.

Ils reprirent en silence le chemin du retour. Marciane avait encore les cheveux humides en regagnant la salle après s’être changée. Encore plongée dans les souvenirs heureux que leur escapade avait réveillés, elle ne prêta aucune attention à l’agitation inhabituelle qui animait la cour jusqu’à ce que la porte de la salle s’ouvrit brusquement, la ramenant au présent. Un homme entra, très grand, très brun, et il marcha à grands pas vers elle d’un air décidé tout en la fixant d’un regard gris qu’elle reconnut enfin. C’était Hubert ! Lorsque son fils s’inclina devant elle, Marciane, ravie, le baisa au front.

- Quelle joie de te revoir, mon fils ! Cette séparation n’a pas été bien longue mais je te retrouve bien changé ! Tu vas me donner des nouvelles de ton séjour à la cour et me parler de l’empereur que je ne connais pas.

- Bien volontiers ma mère, mais permettez-moi de me débarrasser d’abord de la poussière des chemins, protesta-t-il en riant.

- Naturellement. Tu trouveras dans ta chambre un cuveau d’eau tiède où tu te feras laver et nous attendrons ce soir pour écouter tes récits.

En le regardant s’éloigner, elle retrouva dans sa démarche la façon qu’avait son père de se mouvoir lorsqu’il était préoccupé. « Que s’est-il donc passé ? » se demanda-t-elle… Elle n’en sut rien. Hubert raconta avec aisance son séjour à la cour, énumérant joutes et chasses, parla rapidement des relations qu’il s’y était faites, décrivit longuement les châteaux où il avait séjourné, et ne donna que fort peu de commentaires sur l’empereur. Il se contenta d’en dire  « C’est un homme d’une grande majesté, au visage sévère et au regard impérieux. » ce qui n’apprit pas grand chose à sa mère qui aurait préféré des détails plus concrets.

.../...

05.09.2007

chapitre 23 - Hubert

Marciane et Louis firent une courte étape à Giret où Raymond les accueillit affectueusement, comme à l’accoutumé. Il paraissait tout guilleret et Marciane en fut réconfortée car elle l’avait trouvé fatigué la dernière fois qu’elle l’avait vu.

- Marciane, j’ai une heureuse nouvelle à t’apprendre. Je vais être une nouvelle fois père car Adelaïde est grosse.

- J’en suis heureuse, d’autant que cette future naissance te rajeunit, répondit-elle en riant. Se porte-t-elle bien ?

- Elle est un peu lasse. Rien de grave. Viens la voir, elle se repose.

Malgré l’optimisme de son oncle, Marciane trouva à la future mère une bien mauvaise mine.

- J’ai des douleurs inexplicables, expliqua Adélaïde à Marciane et je me sens si fatiguée. Naturellement, comme souvent en début de grossesse, j’ai des nausées aussi, et je n’arrive plus à manger. Tout m’écœure. Enfin, avec un peu de patience, tous ces ennuis s’atténueront, n’est-ce pas ?

- As-tu consulté une sage-femme ?

- Je n’aime pas beaucoup celle que nous avons au village. Elle est trop bruyante et, à mon avis, cache son ignorance en faisant du tapage.

- Veux-tu que je t’envoie Guillemette ? J’ai toute confiance en elle.

- Il ne faut pas la déranger. Elle est grosse elle aussi. Il n’est pas bon de courir les routes si près de son terme. Tout va s’arranger, ne t’inquiète pas.

Marciane quitta sa parente le lendemain en lui faisant promettre de l’appeler si son état ne s’améliorait pas.

Marciane retrouva avec une immense joie Marcelly qui lui apportait toujours un sentiment de paix et de plénitude. Guillemette était là, affectueuse et empressée tandis que Bertrand lui souriait. Leur deuil, s’il n’était pas oublié, était surmonté. Ils lui racontèrent le départ pour Worms d’Hubert, très flatté de ses nouvelles fonctions et qui s’était préparé sans tarder à rejoindre l’empereur. Guillemette n’avait pas voulu s’en mêler, mais Hubert avait écouté attentivement les conseils de Bertrand et promis de respecter les consignes transmises par sa mère.

- Cet intermède l’occupera jusqu’à son adoubement, soupira Marciane un peu tristement. Mais que trouvera-t-il ensuite pour se satisfaire ?

- Nous avons, par la grâce de Dieu et votre gestion, un pays prospère, riche, puissant, que personne n’ose plus attaquer… constata Bertrand. Votre fils aîné ne trouve pas sa place ni son rôle dans cette organisation. Il est certain que la vie à Marcelly ne lui suffira jamais !

Les jumeaux grandissaient, pleins de vie et de santé. Ils marchaient déjà, suivis pas à pas par leurs nourrices. Ils reconnurent leur mère avec des cris de joie, vite suivis par maints caprices pour marquer qu’ils avaient conscience d’avoir été quelque peu abandonnés et qu’il fallait désormais compter avec eux. Marciane, attendrie, se promit de s’en occuper attentivement et de ne plus les laisser. Elle ne voulait pas que ses enfants se sentent à l’écart. C’était le sort habituel à leur âge, mais elle se souvenait trop combien elle avait jadis souffert de l’indifférence de sa mère. Elle les prenait souvent dans ses bras pour les couvrir de baisers qu’ils accueillaient avec une grande satisfaction. Louis avait pensé à leur ramener des cadeaux : poupées de tissu bourrées de son, chevaux de bois, friandises et Marciane leur avait apporté des clochettes d’argent et des sifflets de corne. Les enfants de Guillemette n’avaient pas été oubliés, bien sûr, et bientôt tous se chamaillèrent pour comparer leurs jouets. Agnès, la fille aînée de Guillemette, sut y mettre bon ordre avec plus d’autorité que les nourrices.

Les jours suivants, Louis, qui n’oubliait pas ses tâches, s’enferma dans la librairie pour rédiger les chartes de franchise de Marcelly et de Ste Victoire tandis que Marciane et Guillemette conféraient pour décider des préparatifs en vue de l’adoubement d’Hubert.

- Il faut que je me rende à Vienne sans tarder, conclut Guillemette. Choisir les fournisseurs ne peut se faire au hasard !

- Mais tu es enceinte, tu ne peux pas faire ce déplacement !

- Je me porte à merveille mais j’irai en voiture pour te rassurer.

- Si tu tiens à ce déplacement, inquiète-toi d’Adelaïde en passant à Giret. Je ne l’ai pas trouvée bien ! Sa nouvelle grossesse la fatigue anormalement et la sage-femme ne lui inspire aucune confiance.

Lorsque Guillemette et Bertrand s’en allèrent à Vienne, Marciane avait veillé à l’aménagement de leur voiture, garnie d’une confortable litière installée sur des coussins moelleux.

La dame de Marcelly se retrouvait seule, sans nouvelles de Joceran depuis leur séparation orageuse. Après les premières joies de l’arrivée, elle se sentit un peu triste, confrontée de nouveau aux problèmes de leur couple soumis aux remous d’une communauté difficile à vivre. Elle commença par aller prier devant le tombeau de Sainte Victoire puis, invinciblement attirée par l’appel de la grotte, elle s’y rendit. Dans le cadre magique de ces parois aux dessins mystérieux, elle retrouva le calme, la force et la sérénité. Elle y resta longtemps à méditer, sa torche à la main, effleurant du regard un taureau bondissant, des chevaux haletant dans leur course figée, l’ours dressé, menaçant mais vaincu. Elle ne devait ni douter, ni désespérer : elle était à sa place, elle accomplissait son destin. En s’en allant, elle jeta un coup d’œil sur les réserves d’or qui ne s’épuisaient pas. Maintenant que Marcelly rapportait plus que sa maîtresse ne dépensait, elle remettait dans la grotte une part des revenus épargnés pour les générations futures. Elle sentait qu’il convenait d’agir de la sorte.

Au bout d’une semaine, Guillemette n’était toujours pas de retour. La jeune femme n’aimait pas quitter ses enfants et cette absence plus longue que prévu, était un peu inquiétante. « Guillemette aura eu du mal à sélectionner ses fournisseurs. Chaircuitiers, pâtissiers ou panetiers, ils ont du faire leurs preuves pour la convaincre de leurs capacités » se disait Marciane en se rassurant.

Deux semaines plus tard, alors que Marciane se préparait à envoyer un émissaire à Vienne, la garde signala enfin l’approche de leur convoi.

- Guillemette ! s’exclama Marciane. Je commençais à m’inquiéter !

- Tout s’est passé pour le mieux à Vienne où j’ai pu retenir tous les corps de métier de bouche qui nous seront nécessaires, et les meilleurs. Mais nous avons eu un gros problème au retour, en passant à Giret. Adelaïde avait perdu son bébé et elle a bien failli y laisser aussi la vie ! Brûlante de fièvre, elle saignait en abondance et souffrait le martyr quand je suis arrivée. Je l’ai entourée de glace – grâce à la glacière du château où elle se conserve tout au long de l’année – mais ce n’était pas suffisant. Elle était au plus mal, je ne savais plus que faire. Alors s’est présentée une vieille juive, de la famille que tu as accepté d’héberger la saison passée, malgré la méfiance du Père Ambert. Elle a appris la médecine en Espagne où ils avaient émigré, paraît-il. Ayant su qu’une femme au château allait mourir d’une fausse couche, elle s’est présentée. « Votre suzeraine nous a permis de nous installer ici. Nous avons une dette envers elle dont je veux m’acquitter » m’a-t-elle dit J’ai accepté, la situation était désespérée. Elle a longuement palpé le ventre d’Adelaïde, l’a enduite de graisse, a introduit un tuyau de grès vernissé dans son intérieur et, à travers ce conduit, a fait pénétrer une sorte de longue cuillère qu’elle a ressorti à maintes reprises, pleine de matières putrides. La pauvre Adelaïde a souffert mille morts et je regrettais amèrement de l’avoir soumise à ce supplice ! Puis la guérisseuse lui a préparé une décoction de champignons, m’a-t-elle dit, qu’elle devait boire trois fois par jour. Peu à peu, la fièvre a baissé, les douleurs ont cessé... Adélaïde est sauvée ! Elle recommençait à s’alimenter quand je suis partie et ne tardera pas à se lever.

- Dieu soit loué ! Il faudra récompenser cette femme.

- Il faudra aussi utiliser ses connaissances et apprendre d’elle les étonnantes méthodes de cette médecine car sans son intervention, Adelaïde était perdue. Il y a d’ailleurs un autre problème dont je n’ai pas eu le temps de te parler à ton retour. Nous avons accueilli, au dispensaire de Marcelly, un homme qui a combattu en Terre Sainte, il en est revenu avec une maladie étrange et bien inquiétante qui lui ronge les chairs. Il a déjà perdu un pied et des doigts. C’est horrible ! Il faut demander à Sarah, la guérisseuse juive, de venir le voir. Personne ne sait comment le soigner. Par ailleurs, pendant ton absence, des moines bénédictins sont passés au château, envoyés par l’abbé de Valbenoite, pour demander si tu ne pourrais pas leur donner des terres dans les friches se trouvant sur la rive droite de la Magnie ,  au-delà de notre fief, pour y construire une abbaye. Ils veulent y installer une léproserie ont-ils dit, car une nouvelle maladie, la lèpre, se répand dans notre pays.

- La lèpre ? Qu’est-cela ? demanda Marciane.

- Elle nous vient d’Orient… Grand Dieu ! s’écria Guillemette atterrée, mais notre malade du dispensaire doit être lépreux ! Il faut l’isoler avant qu’il ne contamine les autres ! Comment n’y ai-je pas pensé ! Il faut que j’y aille.

- Tu en as assez fait. Repose-toi. Je m’y rendrai dès demain pour prendre les mesures nécessaires. Que sais-tu de la lèpre ?

- Peu de choses, c’était une maladie inconnue dans nos pays. Des pèlerins et des combattants l’ont contractée en Orient et ramenée chez nous. C’est une pourriture qui décompose un corps vivant plus sûrement que la mort  ne détruit un cadavre !

- Quelle malédiction ! Il faut en effet empêcher ce malheureux d’avoir des contacts avec les autres malades du dispensaire.

Elle se regardèrent atterées, imaginant tout le pays peuplé de morts-vivants !

- Je m’en occuperai dès demain, dit Marciane fermement. Nous ferons venir cette Sarah et je vais avertir le Père abbé de Valbenoite que je mets à la disposition des moines les terres demandées. Peut-être savent-ils comment traiter cette maladie puisqu’ils envisagent de fonder une léproserie.

Marciane, très préoccupée par cette menace effrayante, ne manqua pas de se rendre dès le lendemain matin au dispensaire où Gervaise vint à sa rencontre, tout empressée. Elle avait forci, sa silhouette s’était épaissie et ses grosses joues rondes étaient encadrées par une guimpe immaculée. Elle avait aussi l’assurance de la bonne intendante qu’elle était devenue. Le dispensaire était rempli, les malades y trouvaient gîte, couvert et soins attentifs grâce aux dons habilement gérés des pèlerins, du château et de la communauté de Marcelly et au dévouement des soignantes. Gervaise avait acquis de bonnes connaissances thérapeutiques. Elle surveillait de près la collecte des plantes médicinales, menthe, ortie blanche, angélique, clous de girofle, valériane, fenugrec et la confection des tisanes et des pommades. Le château la fournissait en potions opiacées et baumes au camphre, achetés à prix d’or aux marchands faisant venir d’Orient ces produits rares, et elle savait administrer à bon escient les remèdes dont elle disposait. Elle dirigeait efficacement les femmes qui étaient sous ses ordres et qu’elle avait formées, veillait à la propreté des lieux et au bien-être des malheureux qui venaient chercher du réconfort dans cet asile. Elle jouissait aussi de la considération générale des habitants de Marcelly. Il était bien oublié le temps où elle n’était qu’une pauvre prostituée vouée à l’opprobre !

- Voulez-vous visiter notre maison, dame ? demanda Gervaise après avoir salué respectueusement Marciane. Elle s’est un peu désemplie depuis les beaux jours, mais nous avons encore bien des malheureux qui souffrent de mille maux que nous nous efforçons de soulager.

- Je sais que l’on se loue de la compétence que vous mettez à leur service.

- Nous faisons toutes notre possible. Ce n’est pas toujours facile, certains de nos pensionnaires sont bien grincheux. Ce ne sont les plus atteints, loin de là, qui nous donnent le plus de mal ! Tenez, je vais vous mener à un pauvre homme qui a combattu en Terre Sainte et qui se trouve dans un état pitoyable. Curieusement, il ne souffre pas, mais c’est bien pire, son corps pourrit ! Nous l’avons mis à part pour qu’il n’endure pas les moqueries des mauvais cœurs qui se moquent de lui parce qu’il a perdu les doigts d’une main, ses orteils et qu’il est défiguré. Lui, ne se plaint jamais et offre sa décrépitude au Seigneur en expiation de ses péchés.

- Faisons le tour, dit Marciane calmement sans laisser paraître son inquiétude.

Guidée par Gervaise, elle inspecta la maternité où des femmes errantes, abandonnées par leur mari, filles mères, veuves dans le besoin, s’arrêtaient pour accoucher, avant de reprendre leur chemin, munies d’un petit pécule. Elles étaient à deux dans des lits bien propres, séparées de leurs voisines par des courtines, les berceaux des enfantelets rangés dans la ruelle contre le mur. Marciane avait apporté des gâteaux qu’elle leur fit distribuer.

- Que vont faire ces malheureuses lorsque le temps sera venu pour elles de partir ? s’inquiéta Marciane.

- Nous ne pouvons les héberger trop longtemps. Il faut laisser la place aux nouvelles arrivantes, remarqua Gervaise.

- Certes, vous n’avez pas vocation à les garder. Mais je vais essayer de leur trouver un logis et un travail pour assurer leur avenir. C’est pitié que de condamner de jeunes mères à reprendre la route.

- Le sort des femmes seules et sans ressources est en effet bien triste, j’en sais quelque chose, approuva tristement Gervaise.

Puis, elles firent le tour de la salle des femmes malades ou accidentées, soit venant du bourg, soit des pèlerines de passage.

- Voilà la salle des hommes, continua Gervaise.  Comme pour les femmes, nous avons groupé les blessés d’un côté, les malades de l’autre. Pour les premiers, nous obtenons des guérisons, grâce aux lavages au vin et à l’huile des plaies, aux cautérisations, et aux baumes dont nous les enduisons, mais nous connaissons aussi bien des déceptions quand les humeurs malignes corrompent les blessures sans que nous puissions les tarir. Quand il s’agit de fractures, Dame Guillemette nous a fort bien appris à les réduire et à les immobiliser jusqu’au recollement des os et je peux me vanter de bons résultats. En ce qui concerne les malades, une nourriture saine, des bains à l’étuve, quelques saignées suffisent souvent à les remettre d’aplomb. Pour les maux de ventre et d’estomac, pour purger la bile, nous avons les décoctions, les clystères. Mais il est aussi des malades que nous soulageons sans pouvoir les guérir, ceux qui toussent en crachant le sang à qui nous administrons des sirops à base d’épices et faisons des ventouses, ceux qui se plaignent de douleurs internes mal définies ou encore se trouvent pris de trop fortes fièvres… Tisanes, saignées et emplâtres les soulagent sans les guérir vraiment malheureusement… Les mourants sont mis dans une salle séparée.

- Nous avons à Giret une vieille femme qui connaît la médecine espagnole et je vais lui demander de venir vous conseiller. Elle est très compétente, et son expérience vous sera certainement utile.

- J’aurais tant aimé étudier la médecine, regretta Gervaise. Mais dame Guillemette m’a beaucoup appris, ajouta-t-elle aussitôt.

- Je le sais. C’est pourquoi je vous sais apte à profiter des leçons de Sarah.

- Sarah ? Une juive ?

- Cela vous gêne ?

- A vrai dire non, au contraire. Des pèlerins revenant de Compostelle m’ont dit grand bien des médecins juifs qui les avaient soignés. Nous voilà maintenant devant la chambre de notre mystérieux malade.

L’homme lisait, assis sur un tabouret, à côté de son lit. Il leva la tête et regarda  les arrivantes. Dans son visage sans cils, aux traits boursouflés, ses yeux d’un bleu profond reflétaient toute la misère d’un désespoir conscient et accepté.

- J’ai demandé à être seul, dame, dit-il en s’adressant à Marciane, non pas par fierté mais par humilité. Mon mal est sans remède, je n’attends que la mort, mais je crains de la répandre. Prenez garde à ceux qui, comme moi, portent en eux ce germe ! Ecartez-les du monde des vivants !

- Mais non, Anselme, dit Gervaise d’une voix encourageante, vous guérirez, avec l’aide de Dieu.

- Hélas, corrigea Marciane, cet homme a raison. Il est lucide et courageux. Faites comme il vous le dit et gardez dans sa chambre ses effets et tout ce qu’il a touché. Ceci ne souffre pas la moindre exception, Gervaise. Dès que ce sera possible, nous le transférerons dans un lieu prévu pour ceux qui sont atteints de cette… maladie.

- Pourquoi ne pas la nommer ? C’est la lèpre ! dit amèrement le malade.

Sarah se rendit très vite à la convocation de Marciane. Elle confirma ce qu’avait dit Guillemette et ajouta que cette maladie était inguérissable, aucun remède n’existant pour la combattre. Marciane, bien que déçue, la remercia de son intervention qui avait sauvé la châtelaine de Giret et lui remit une bourse.

- Je vous serais reconnaissante de vous rendre à notre dispensaire pour donner des conseils à nos soignantes, ajouta-t-elle. Vos connaissances précieuses leur seront fort utiles !

- Les gens de ma race ont appris la médecine en Espagne où ils ont pu compléter le savoir traditionnel grâce aux méthodes des médecins orientaux, perses, égyptiens ou byzantins, que les Arabes ont emmenés avec eux. Ne croyez pas qu’il y ait là sorcellerie ou mauvaises pratiques, ajouta soupçonneuse la vieille femme.

- Vous soulagez la douleur et vous sauvez la vie, qui pourrait vous en vouloir ?

- La jalousie et l’ignorance sont universelles.

- Ne doutez jamais de mon appui et de mon soutien, déclara fermement Marciane, ni de ma reconnaissance.

Sarah lui baisa la main et Marciane en fut presque gênée.

Marciane se rendit ensuite à Valbenoite pour revoir l’abbé de Nolert, toujours de si bon conseil. Elle lui remit une charte octroyant des terres aux bénédictins et une allocation annuelle pour subvenir à leurs besoins en bois et en cierges.

- Est-il vrai que l’abbaye se consacrera aux malheureux atteints de cette nouvelle maladie que l’on appelle la lèpre ?

- Certains se proposent en effet d’accueillir ces pauvres gens, condamnés à une horrible fin. Ils ne doivent en aucun cas vivre parmi nous car ils représentent une terrible menace. Il est heureux que votre lépreux ait été isolé.

- Comment Dieu peut-il condamner ses créatures à un sort aussi terrible, la dégradation du corps et la mise à l’écart de leur famille et du monde ?

- Les desseins de Dieu sont insondables, ma fille. Les victimes de ce fléau portent sans nul doute le poids des péchés du monde.

- Mais pas des leurs ! N’est-ce pas injuste ? dit Marciane en baissant la tête, accablée

- Le Christ a fait de même. Il faut qu’un grand élan de charité dans toute la chrétienté permette à ces malheureux de vivre décemment leur chemin de croix, logés, nourris, consolés par la foi qui leur promet un corps glorieux exempt de toute infamie. Les Bénédictins s’y emploieront en créant ce lazaret.

- Ils auront tout mon appui, répondit Marciane. Mon maître d’œuvre, Carolin, sera mis à leur disposition, ainsi que les pierres taillées disponibles encore en abondance à Ste-Victoire.

- Voilà des dispositions de bonne chrétienne, dont je vous félicite. Vous savez, il me semble, faire face à toutes les situations, avec courage, sagesse et efficacité, m’a-t-on dit, ajouta-t-il en souriant.

- Vous connaissez donc les derniers événements survenus en Dauphiné ? demanda Marciane qui ne voyait aucune raison de garder l’affaire secrète, d’autant qu’elle comprenait bien, à l’allusion de Père de Nolert, qu’il était déjà au courant.

- Nous qui avons des responsabilités dans le monde, de par les charges qui nous sont confiées, devons suivre de très près les événements qui risquent d’entraîner des perturbations graves.

- Justement ! Monseigneur Guy a su calmer les ardeurs du comte d’Albon, furieux de l’incursion des Milanais en Dauphiné, que la bannière de mon époux a su faire échouer.

- Quels sont les personnages que vous avez, à bon escient, interrogés pour vous assurer des visées de Milan ?

- Il s’agit de Pietro Boldoni, fait prisonnier par mon fils Louis. Son frère aîné, Paolo, a été retrouvé par nous le lendemain de la rencontre, enseveli dans l’avalanche qui avait repoussé les forces milanaises, mais il est mort après avoir rejoint son cadet.

- Ils appartiennent tous deux à la famille la plus riche et la plus influente de Milan. Paolo étant mort, Pietro se retrouve en être unique héritier. Vous ne pouviez trouver meilleur interlocuteur. Félicitez votre fils d’avoir tenu à merci un aussi bon chevalier ! Mais Louis n’était-il pas promis à une carrière ecclésiastique, il y a peu ?

- Il est vrai, mon père, que mon cadet ne paraissait pas attiré par le monde. J’ai découvert avec surprise qu’il semblait maintenant s’y intéresser, avec beaucoup d’à propos, d’ailleurs.

- Alors que votre aîné ne se passionne que pour les épopées guerrières ?

- Il est vrai, et j’en suis fort désolée pour vous dire le fond de ma pensée!

- Ne contrariez pas la nature de vos enfants, ma fille, ce serait en vain. Louis trouvera probablement sa place dans le monde, et Hubert sera reçu par notre Saint-Père. Peut-être lui révélera-t-il sa voie ?

- Je l’espère, répondit Marciane dubitative. Je présume que vous pourrez vous rendre à Vienne pour son adoubement ?

- Sans aucun doute. J’ai appris que l’empereur tenait à le faire chevalier…

- Oui, c’est un grand honneur pour nous, dit Marciane un peu réticente. Elle avait compris qu’ainsi, l’empereur recueillerait l’hommage de l’héritier de Marcelly, ce qui avait du entrer pour beaucoup dans sa décision.

- Ne vous faites aucun souci, vous êtes maintenant assez puissante pour ne rien craindre des manœuvres des grands. N’oubliez pas de les inviter tous et ne vous inquiétez pas si certains s’abstiennent de se déplacer. Vous jouissez, ne l’oubliez pas, du plein appui de l’Eglise. C’est une grande force ! Continuez à la servir fidèlement comme vous l’avez toujours fait, conclut-il en souriant.

A son retour, Marciane trouva Guillemette couchée. Elle était en travail, les contractions se rapprochaient, Gervaise était déjà à ses côtés, attentive à suivre l’engagement de l’enfant qui se présentait bien. Tout se passa très vite et, dans un dernier effort, la mère expulsa dans les mains expertes de Gervaise le petit corps gluant, un garçon, qui se mit à crier vigoureusement.

- Quel bel enfant ! s’écria Marciane, fort soulagée, en l’enveloppant dans des linges pour le nettoyer tandis que Gervaise aidait Guillemette à évacuer le placenta.

- J’aimerais l’appeler Marc et que tu sois sa marraine, murmura la mère rayonnante en prenant le nouveau-né contre elle.

Louis pendant ce temps, avait rédigé les chartes de franchise comme sa mère le lui avait demandé, en y incluant le droit pour les villes de Marcelly et de Ste-Victoire de construire des remparts. Marciane n’y trouva rien à reprendre, admirant au contraire la concision et la clarté de la rédaction. La remise des chartes fut l’objet d’une réunion solennelle dans les maisons communales décorées d’oriflammes aux armes de Marcelly et à l’enseigne des communes. Marciane profita de la joie des communiers pour leur demander de prévoir des activités qui pourraient donner du travail aux femmes sortant du dispensaire. « Agrémentez donc la vaisselle de faïence de décors peints. Je vous donnerai des modèles, si vous le désirez, en ayant acheté de fort jolis spécimens lors de mon voyage au royaume de France, les femmes pourront exécuter ce travail, et le produit n’en sera que plus plaisant. Faites également broder le linge que vous vendez actuellement uni, il n’en aura que plus de valeur ! » Marciane avait un sens du commerce très développé et les artisans furent sensibles à ses arguments. Ils n’eurent pas tort. La faïence décorée et le linge brodé connurent un franc succès sur le marché. Les mères qui devaient quitter le dispensaire n’acceptaient d’ailleurs pas toujours les offres qui leur étaient faites, certaines préférant vivre des aumônes que dispensaient régulièrement couvents et châteaux aux nécessiteux…

Les préparatifs de l’adoubement d’Hubert, et de ses compagnons, se faisaient dans la fièvre. L’épée d’Hubert serait celle qu’il avait reçue du roi Louis, le reste de son équipement était offert par les vassaux de Marcelly et de Giret. L’équipement des écuyers était fourni par Marciane. Bien que n'y étant pas tenus, les vassaux de Joceran tinrent à offrir à Hubert un magnifique destrier que Joceran ramena fièrement à Marcelly. Il arriva un soir, souriant, quoiqu’un peu penaud, beau et hâlé sur son cheval blanc, suivi par ses fidèles. Dès qu’il vit son épouse, il l’enlaça tendrement en embrassant doucement ses lèvres, peut-être pour échapper d’emblée à tout reproche. Elle était si heureuse de sentir son grand corps pressé contre le sien, ses yeux quémander son sourire, qu’elle n’aurait pas témoigné de mauvaise humeur. Il fit fête à ses enfants qui le regardèrent sévèrement jusqu’à ce qu’un couple de petits chiens jumeaux, qu’il leur offrit en cadeau d’arrivée, ne les dérident définitivement. Comme Marthe et Humbert balbutiaient à peine, les petits chiots s’appelèrent Toum et Boum, et ils eurent souvent à souffrir de l’affection un peu trop éxubérante des enfants.

.../...

04.09.2007

chapitre 22 - fin

Sur la route une dizaine de corps sans vie avaient pu être dégagés et des cadavres de chevaux tirés dans la bas côté.

- Il y a trop de neige pour retrouver tous les corps.

- J’ai vu une meute de loups disparaître à notre arrivée, murmura un écuyer écœuré.

- Les cadavres ont épargné aux vivants d’être dévorés, remarqua Giraud.

- Comme il est jeune, murmura Marciane en regardant l’un des deux rescapés. Faites un feu, déshabillez-les, frottez-les avec ce baume, et drapez-les dans ces couvertures sans quoi ils ne résisteront pas au transport.

Soudain le plus âgé des rescapés ouvrit les yeux :

- Pietro, Pietro, dov’è ?

- Non lo so, lui répondit Ambert. Qui est Pietro ?

- Mon frère, murmura-t-il avant de retomber dans l’inconscience.

Il avait eu la poitrine enfoncée dans sa chute et respirait difficilement.

- Je crains qu’il ne survive pas, pronostiqua Giraud, il est bien mal en point.

- Mais le plus jeune reprend des couleurs, annonça Louis qui l’avait découvert et le surveillait de près.

- Emmenons-les à Pessac. Ils ne supporteraient pas la route jusqu’à Légnan, proposa Marciane.

- Ils ne pourront pas être soignés à Pessac ! objecta Louis.

- Mathieu est un vieux renard qui a appris tout au long de sa carrière à soigner autant les blessures que les accidents de montagne, le rassura Giraud.

 

Ils gagnèrent donc Pessac lentement pour ne pas secouer les blessés allongés dans une chariot traîné par un mulet, un second attelage emmenant les corps raidis des morts.  Louis se retournait souvent pour s’assurer qu’ils ne souffraient pas trop. Ils arrivèrent enfin au bas de la forteresse, dont le pont-levis s’abaissa dès qu’ils furent reconnus.

- Nous ramenons deux hommes en piteux état, annonça Marciane au capitaine. Je veux qu’ils soient soignés et traités comme s’ils étaient des nôtres, avec une bonne chambre, du feu, quelqu’un de sérieux pour les surveiller et un traitement approprié à leur état.

- Ma mère, étant seule,  m’a rejoint depuis peu répondit l’homme. C’est une femme compétente. Elle les veillera. Nous allons les installer et vous jugerez si cela vous convient.

- Que deviennent vos prisonniers ?

- Je leur ai appris que les leurs avaient été défaits ou s’étaient enfuis. Ils sont démoralisés, mais n’en oublient pas de manger. Il me faudra des provisions supplémentaires. Ils se demandent aussi quel va être leur sort.

- Messire Joceran en décidera. Mais j’aimerais interroger leur chef.

Le chef du détachement italien fut amené à Marciane.

- Quel est votre nom et d’où venez-vous ? lui demanda-t-elle.

- Je m’appelle Giovanni Pesco et je suis Milanais.

- Pourquoi nous avez-vous attaqués ?

- J’obéis aux ordres. On m’a dit de mettre le siège devant Pessac, je l’ai fait.

- Vous êtes un mercenaire ?

- Non ! s’indigna l’homme. Je suis Milanais et je me bats pour ma ville.

- Dans ce cas, vous saviez bien pourquoi Milan voulait nous attaquer, alors que nous ne sommes pas ennemis et qu’il n’existe aucun litige entre nous !

- Vous n’étiez pas personnellement visés…

- Si puisque vos ordres étaient de ravager nos terres ! affirma péremptoirement Marciane.

- C’était de la politique pour montrer que l’empire vous mettait en danger…

- Elle ne vous a pas réussi, dit sèchement Marciane. Connaissez-vous un certain Pietro dont s’inquiète un survivant ?

- Il y a beaucoup de Pietro.

- Celui qui a demandé de ses nouvelles porte autour du cou une croix d’or garnies d’émaux.

- Alors il s’agit de de Paolo Boldoni, un seigneur de notre ville, dit Giovanni tout agité. Le signore Pietro, son jeune frère, est prisonnier avec nous. Il a été désarmé par ce jeune chevalier, dit l’italien en désignant Louis.

- Qu’on aille le chercher, ordonna Marciane au capitaine Mathieu, et qu’on l’amène au chevet de son frère.

Peu après, Pietro Boldoni arriva entre deux gardes. Il était grand, bien découplé, richement vêtu et paraissait arrogant et très sûr de lui.

- Je suis votre prisonnier, mais ma famille donnera la rançon que vous fixerez pour que je retrouve la liberté, affirma-t-il dédaigneusement.

- Nous vous avons fait venir pour assister votre frère que nous avons trouvé ce matin en piteux état, abandonné par les vôtres, répondit froidement Marciane.

- Mon frère ! dit le jeune homme en pâlissant. Où est-il ?

- Dans cette pièce, à côté.

Pietro pénétra dans la chambre et s’agenouilla près de la couche où gisait le blessé. Il lui prit la main et lui parla d’une voix angoissée, puis lui caressa la figure en l’implorant probablement de lui répondre, de se manifester. Le blessé frémit, ouvrit les yeux et agrippa convulsivement la main du jeune homme. « Fratellino » murmura-t-il, puis il referma les yeux, épuisé.

- Croyez-vous qu’il vivra ? demanda Pietro anxieusement.

- Je ne pense pas. Il est au plus mal, remarqua Matthieu pessimiste.

- Il lui faut un prêtre !

- Nous n’avons pas de chapelain dans la forteresse.

- Restez à ses côtés, messire Pietro, dit Marciane. Une femme va venir le masser avec un onguent au camphre pour atténuer ses douleurs. C’est tout ce que l’on peut faire pour lui, ses blessures internes sont trop graves.

Une bave rosâtre suintait déjà de la bouche du blessé qui râlait. Pietro baissa la tête, accablé de douleur. La pression de la main du mourant se relâcha, peu de temps après, il ouvrit les yeux, regarda intensément son frère et mourut. Pietro cacha sa tête dans ses mains pour pleurer.

- Vous êtes mon prisonnier, messire Pietro, lui dit Louis en s’avançant et en lui posant sa main sur l’épaule. En tant que tel, je peux disposer de vous. Partez librement et ramenez le corps de votre frère dans votre pays. Vous avez eu assez à pâtir comme cela de l’aventure.

- Vous agissez noblement et je vous en rends grâce, répondit l’italien, en se redressant. Au nom de tous les miens, je vous en remercie du fond du cœur. Nous n’étions pas venus pour vous combattre, vous savez, ajouta-t-il en se retournant vers Marciane qu’il avait jugée être le chef. Mon frère et moi, faisions partie du détachement pour nous assurer de sa bonne conduite. En envoyant un corps armé jusqu’à Vienne pour adresser une supplique à l’archevêque, la municipalité de Milan a voulu faire ressentir les agissements choquants des empereurs qui n’hésitent pas à envahir régulièrement les états italiens à la tête d’armées dévastatrices pour venir se faire couronner à Rome.

- Une supplique à l’archevêque ? s’étonna Marciane. Mais qu’est-ce que Monseigneur Guy a à voir dans vos démêlés avec l’empereur ?

- Il est très écouté de toute la chrétienté et n’a jamais été inféodé à l’empereur.

- Votre entreprise était bien risquée ! Elle a échoué mais elle risquait de déclencher une guerre entre le Milanais et le Dauphiné !

- L’expédition devait être très courte, elle n’aurait pas eu le temps de susciter des réactions. Notre famille était opposée à cette tentative trop hasardeuse, et nous étions là pour la garder pacifique. Voyez, nous n’avons pas attaqué Pessac. Il nous suffisait de neutraliser la garnison le temps de notre passage. Nous comptions revenir avec un sauf-conduit de Monseigneur Guy nous accordant le passage à travers le royaume de Bourgogne.

- Quelle folie ! dit Marciane en hochant la tête en signe de désapprobation. Si vous avez des preuves du but de votre équipée, je me rendrai à Vienne en informer l’archevêque pour calmer les esprits.

- J’ai confiance en vous, dame. Je vais vous confier la supplique que mon frère portait sur lui. Mais où sont ses vêtements ? s’écria-t-il soudain alarmé.

- Votre frère a du être réchauffé. Qu’on apporte ses effets, demanda-t-elle.

Après un moment, les habits de Paolo furent amenés. Ils furent longuement fouillés mais ils ne recelaient aucun document.

- Mais ce n’est pas possible ! Mon frère ne se séparait jamais de cette missive qu’il gardait serrée dans sa chemise !

- Giraud ! appela Marciane fermement. Je veux absolument retrouver le document qui se trouvait dans les effets de messire Paolo. Prenez les mesures nécessaires. Faites fouiller tous les participants s’il le faut mais retrouvez-le, dit Marciane que la colère rendait vindicative.

Peu de temps après, un jeune écuyer fut introduit, complètement affolé. On avait trouvé sur lui une bourse fort suspecte.

- Pitié, dame, dit-il en tremblant, le seigneur Pesco m’avait demandé de lui rendre un parchemin lui appartenant qu’il avait confié au signore blessé. J’ai cru bien faire en lui rendant ce service.

- Tu as cru bien faire en acceptant une bourse surtout ! Tu n’es qu’un traître. Tu seras chassé honteusement et je peux te garantir que tu ne seras jamais chevalier. Saisissez-vous du signore Pesco, ajouta-t-elle et fouillez-le.

- On retrouva la missive cachée dans ses chausses.

- Que voulais-tu en faire ? lui demanda Pietro, furieux.

- La soustraire à nos ennemis pour qu’ils ne s’en emparent pas.

- Tu n’as pas qualité pour agir de la sorte.

- La municipalité m’avait confié la mission de la surveiller.

- Tu mens !

- Je vous en fournirai la preuve.

- Quoiqu’il en soit, elle est retrouvée. Je peux aller à Vienne, dit Marciane.

- Vous trahissez Milan ! cria Pesco.

- Je la sauve au contraire, espèce d’incapable borné. Tu me paieras ça !

- Qu’on l’enferme, et qu’il reste séparé de ses compagnons, ordonna Marciane. Cet homme n’est pas clair. Connaissez-vous l’autre blessé que nous avons ramené, demanda-t-elle ensuite à Pietro ?

- Oui. C’est Francesco Spinelli, un jeune exalté dont je redoutais les excès, car il aurait volontiers transformé l’expédition en équipée guerrière pour la gloire de combattre. Le laisser enfermé le plus longtemps possible lui apprendra peut-être la sagesse.

Louis s’en trouva un peu triste. C’est lui qui l’avait découvert, il s’en sentait un peu responsable.

Ils s’en revinrent à Légnan. Les chevaliers rentraient avec les équipements des prisonniers en récompense de leurs bons services, l’écuyer peu scrupuleux fut gardé prisonnier pour être jugé par Joceran, et Marciane et Louis préparèrent leur départ immédiat pour Vienne. Il n’était plus question de musarder en route. Ils allaient à grand train, s’arrêtèrent dans un gîte  rural pour être en mesure de partir au petit matin sans perdre de temps et arrivèrent à Vienne épuisés en deux jours ! Ils dormirent à l’hostellerie du cloître de St-André-le-Bas et demandèrent dès le lendemain matin une audience à l’archevêque.

Ils attendirent assez longtemps dans une antichambre obscure où la lumière ne pénétrait que par une fenêtre haute et Marciane se revit, enfermée autrefois dans la chancellerie, avant d’être accusée par des chanoines bornés de matricide ! Cette époque d’incertitudes lui semblait bien lointaine et la Marciane d’alors si  vulnérable et naïve… Une porte dérobée derrière une draperie s’ouvrit enfin, Marciane et son fils furent introduits directement dans la salle de réunion qu’elle connaissait déjà. L’archevêque les regardait avancer l’air pensif. Ils baisèrent son anneau pastoral et attendirent respectueusement qu’il leur adressât la parole.

- J’ai des nouvelles bien troublantes du Dauphiné d’où vous arrivez, leur dit-il le front soucieux. S’y est-il produit d’autres événements graves ?

- J’ai pensé que les éclaircissements que je pouvais vous apporter concernant ces événements, méritaient que je trouble l’ordonnance de votre journée, Monseigneur, dit Marciane, sentant bien que l’archevêque trouvait sa venue inopportune.

- Vraiment ma fille ? dit-il sceptique.

- Un fort parti armé de Milanais a été anéanti par le comte Joceran mon époux, alors qu’ils s’apprêtaient à envahir le comté.

- Cela, je le sais, murmura-t-il.

- Je suis retournée sur les lieux de l’attaque pour rechercher s’il restait des survivants. Il se trouvait parmi eux un certain Paolo  Boldoni, et son frère Pietro était notre prisonnier à Pessac.

Un éclair d’intérêt s’alluma dans l’œil de l’archevêque qui devint très attentif.

- Vous l’avez questionné ? demanda-t-il.

- Il m’a révélé que leur expédition s’apparentait à une manifestation destinée à ouvrir les yeux de la chrétienté sur les avanies que leur faisait subir l’empereur en traversant leurs états avec une armée germanique pour aller de faire couronner à Rome. Ils voulaient arriver jusqu’à Vienne pour exprimer leurs vœux d’échapper aux… promenades impériales !

- Il nous faudrait des preuves de leur volonté de non-nuisance !

- Le signore Boldoni m’a remis cette supplique de la municipalité de Milan.

- Voilà qui est fort intéressant, dit Monseigneur Guy en s’emparant de la missive. Il la lut, l’examina attentivement et conclut :

- Son authenticité ne saurait être mise en doute. C’est un document de la plus haute importance. Vous m’apportez un atout qui va me permettre de calmer les esprits. Je suis désolé d’avoir douté de l’urgence de votre intervention. Cette affaire me cause bien du souci, et il faut agir vite avant l’irrémédiable ! Quelle folie d’entreprendre une telle équipée qui ne pouvait tourner qu’au désastre ! Le comte Guy-Raymond est furieux et prêt à en découdre avec les Milanais pour se venger de leur traîtrise et l’empereur, qui ne les porte pas dans son cœur, serait tout prêt à le soutenir cette fois.

- Le seigneur Pietro Boldoni s’en doutait et sa famille était défavorable à cette action. Pour amadouer le comte, il m’a remis une missive personnelle où il s’engage à consentir au Dauphiné des accords commerciaux avantageux.

- Voilà qui est bien raisonné ! Remettez-moi aussi ce document. Après examen, il déclara : Certes le seigneur Boldoni ne peut engager que lui, mais sa famille a un rôle très influent dans la ville, et sans nul doute, vu le fiasco de leur équipée, la municipalité de Milan honorera ses propositions. Nous allons pouvoir introduire les autres intervenants.

L’archevêque fit tinter une sonnette. Un religieux se présenta auquel il parla à mi-voix. Peu après, le comte Guy-Raymond et Joceran se présentèrent dans la salle. Guy-Raymond était grand, massif, tendu comme un taureau prêt à charger.

- Vous ici, Marciane ! s’étonna Joceran.

- La dame de Marcelly est venue en hâte pour nous communiquer des éclaircissements importants concernant l’incursion milanaise.

- Rien ne saurait excuser cette action, tonna le comte Guy-Raymond d’un ton péremptoire. Ils ont été vaincus et doivent payer leur outrecuidance. Nous les envahirons !

- Ne nous emballons pas, mon fils, répondit fermement l’archevêque, en guise de mise en garde. La colère est toujours mauvaise conseillère, croyez-en mon expérience et la sagesse de l’Eglise. Certes les Milanais ont été maladroits, mais ils ne voulaient pas guerroyer, seulement protester contre les incursions armées de l’empereur dans leurs états, en agissant de même. J’en ai la preuve patente. De plus, ils vous proposent des compensations financières qui valent mieux qu’une campagne bien aléatoire et qui n’aurait pas notre approbation.

Un long silence s’ensuivit. L’archevêque regardait le comte avec toute la dignité de sa charge et l’autorité naturelle qui était la sienne.

- Mais qu’en dira l’empereur ? hasarda Guy-Raymond. Le ville de Milan est terre d’empire ! Je dois lui demander son avis.

- Il s’en remettra, vous pouvez m’en croire, à ce que je lui exposerai.

- Je doute qu’il pardonne l’affaire aux Milanais, ricana le comte.

- Pour l’heure, c’est votre position qui m’importe.

- Je m’en remets à votre arbitrage, déclara le comte maté.

- C’est fort sage. Je vais donc obtenir de Milan la concrétisation de ces accords commerciaux préférentiels. Croyez-moi, mon fils, vous avez, par votre sens politique, définitivement écarté tout risque de conflit : le Milanais ne viendra jamais plus se hasarder à franchir les Alpes.

- Que devenons-nous faire de nos prisonniers ? demanda Joceran, dépassé par la tournure des événements et qui voyait, à regret, disparaître la perspective d’une campagne.

- Rendez-leur la liberté, et sans contrepartie si cela ne vous contrarie pas exagérément. Dame Marciane, ajouta-t-il en se tournant vers elle, n’hésitez jamais à venir me trouver. Je n’ai qu’à me féliciter de votre concours.

Marciane sentant que leur présence n’était plus nécessaire, se retira avec Louis. Son époux la suivit, laissant Guy-Raymond en tête-à-tête avec l’archevêque.

Joceran garda longtemps le silence. On le sentait préoccupé et presque contrarié de la démarche de son épouse. Sans avoir l’air de le remarquer, elle attendit qu’il la questionne. Ce qu’il finit par faire, voyant qu’on ne lui fournissait aucune explication spontanée.

- Mais enfin Marciane, je ne comprend pas ! Qu’est-ce qui vous a amenée à vouloir rencontrer Monseigneur Guy sans m’en tenir informé ?

- J’ai retrouvé des survivants de l’avalanche. L’un deux, Paolo Boldoni, est mort mais il était porteur d’un document à remettre à l’archevêque de Vienne. Son frère, que Louis a fait prisonnier, m’a éclairée sur les intentions des Milanais et m’a remis une missive promettant des compensations financières au Dauphiné pour effacer l’effet désastreux de leur tentative. Pensez-vous que j’aurais du ne pas transmettre ces informations ?

- Non, certes, reconnut-il. Mais vous m’avez discrédité en le faisant.

- Mais en quoi ? s’étonna-t-elle.

- J’avertis le comte Guy-Raymond que nous sommes attaqués et qu’il convient de riposter. Et vous arrivez en prêchant la réconciliation !

- J’ai simplement apporté des éléments nouveaux que vous ne pouviez connaître. De plus, la conciliation a été prêchée par notre archevêque, pas par moi. Vous en retirerez les bienfaits : les marchandises sans droits et taxes pourront se vendre à de bien meilleurs prix. Le commerce y gagnera, vous encaisserez des droits plus importants et vos gens vivront mieux.

- Ces points de vue mercantiles ne touchent guère un vrai chevalier.

- Vous auriez préféré voir vos gens périr dans une campagne italienne ?

- Je sais que la guerre n’a pas votre préférence.

- Ni celle de l’Eglise apparemment !

- Où comptez-vous vous rendre maintenant ?

- Je m’en retourne à Marcelly.

- Je dois regagner Légnan où il me faudra libérer les prisonniers.

- N’oubliez pas l’adoubement d’Hubert à Vienne.

- Je serai à Marcelly bien avant, Marciane, répondit Joceran, conscient du mécontentement de son épouse et de sa maladresse.

Blessée par les reproches injustifiés de son époux, Marciane garda longtemps le silence au retour tandis que Louis chevauchait tristement à ses côtés. Ce voyage qui avait commencé dans la joie se terminait mal. Et pourtant, rien ne pouvait être reproché à sa mère ! Joceran était-il jaloux ? Reprochait-il à son épouse de savoir mieux gouverner que lui ? Louis était près de le penser, mais le constater, ne l’empêchait pas de souffrir et Louis ne savait que faire pour distraire sa mère. Il aurait pourtant tant aimé la voir sourire !

03.09.2007

chapitre 22 - suite

Mais la détente de ces jours sans souci eut une fin abrupte. Un courrier, encore tout crotté, attendait un soir impatiemment leur retour à Legnan.

- J’arrive de Pessac. Un fort parti armé se dirige vers la forteresse et le capitaine Mathieu m’a dépêché pour vous avertir et quérir des renforts.

- Cette fois ma mie, vous ne me refuserez pas la bataille ! dit Joceran en se retournant vers son épouse.

- Loin de moi cette idée. Je sais reconnaître quand il faut recourir aux armes.

- Je serai des vôtres Joceran, déclara fermement Louis.

- Mais tu ne sais pas te battre ! s’inquiéta aussitôt Marciane.

- Je me suis pourtant longuement entraîné avec Bertrand ! s’indigna Louis, à mon corps défendant quelquefois, je le reconnais, ajouta-t-il plus doucement,  mais je ne suis plus un enfant, Mère, et moi aussi, je sais reconnaître quand il faut se défendre !

- Fais comme tu l’entends, concéda sa mère résignée.

Les préparatifs furent rondement menés. Des estafettes furent envoyées sur l’heure rassembler la bannière de Légnan dans la nuit. Au petit matin, quinze chevaliers, des écuyers et des sergents étaient prêts à se porter au secours de la forteresse. Le cœur gros, Marciane vit partir son fils, grave et martial sur son cheval, portant fièrement sa lance, épée au côté. Son haubert et sa côte de mailles étaient un peu grands pour lui et, sous le heaume, elle ne le reconnaissait plus. Elle les regarda longtemps s’éloigner, regrettant cependant de n’avoir pu prendre part à l’expédition. Elle avait senti toutefois qu’elle aurait dérangé son époux en voulant l’accompagner.

Dame Catherine compatissante, lui conseilla de rentrer se réchauffer dans la salle, car l’air était bien frais de si bon mâtin.

- Une si vaillante compagnie aura vite le dessus et les mauvais s’enfuiront sans demander leur reste, dit la brave femme pour rassurer sa maîtresse.

- Je connais les combats, répondit tristement Marciane et, tout en ayant confiance en leur vaillance, je sais les  dangers qu’ils courent malgré tout. Pourquoi faut-il que la violence  renaisse inlassablement !

Marciane se rapprocha frileusement du feu qui pétillait dans la grande cheminée.

- Je n’ai pas revu votre fille, dame Catherine, comment se porte-t-elle ?

- Elle a ouvert un ouvroir où elle emploie des apprenties à broder des nappes d’autel et des chasubles de toute beauté, répondit la gouvernante, radieuse. L’évêque de Grenoble en a commandées et lui envoie sans cesse de nouvelles demandes. Son affaire marche bien, elle en est très fière.

- Et votre petit-fils ?

- Il a eu des hauts et des bas, parfois des crises le terrassaient et il fallait alors le tenir enfermé. Mais le sacristain du couvent lui a confié depuis peu la charge de sonner les cloches. Cette mission l’a transformé ! Il s’épuise à tirer sur les cordes et se grise des sons dont il est le maître. Il est enfin heureux !

- Voilà de bonnes nouvelles, dit Marciane sincèrement.

Elle ne trouva plus rien à dire, trop accablée par ses soucis. Discrètement, la gouvernante se retira car elle sentait que la dame avait envie d’être seule. Marciane, après un moment, se réfugia dans la chapelle pour prier.

Pendant ce temps, la bannière de Légnan se dirigeait à vive allure vers Pessac. Deux écuyers et quelques sergents avaient été placés en avant-garde, Joceran, suivi de près par Louis qui avait pour consigne de le suivre, marchait en tête du gros de la troupe. Le temps était clair, la température clémente malgré qu’il fut très tôt. Déjà le ciel s’éclairait à l’est, des bouffées d’air frais signalaient le lever prochain du jour. Ils montaient la rude pente menant à la forteresse lorsqu’ils aperçurent un petit berger qui fuyait à leur approche, tout en poussant son troupeau devant lui avec l’aide de ses chiens. Joceran ne lui accorda pas un regard, mais Louis le héla et le comte se retourna, surpris.

- Nous devrions nous enquérir auprès de cet enfant de ce qu’il a pu voir.

- Qu’est-ce qu’un berger peut apporter ? demanda dédaigneusement Joceran.

- Il a pu se rendre compte de l’avancée des troupes. Pourquoi fuirait-il sinon ?

Joceran haussa les épaules, mais obtempéra.

- Petit, viens, n’aie pas peur. Je suis ton seigneur et tu n’as rien à craindre de moi. Tu auras une récompense, insista Joceran.

L’enfant s’arrêta et revint sur ses pas, lentement, comme à regret. La troupe s’était arrêtée sur un ordre du capitaine Giraud. Tous regardaient, un peu intrigués, ce qui motivait cet incident. Lorsque l’enfant fut à portée de voix, Joceran lui fit signe d’approcher encore.

- Pourquoi fuyais-tu ? Avais-tu peur de nous ?

- Oh non ! Seigneur, pas de vous, mais j’ai vu des routiers qui avançaient sur la route du col, une troupe importante ! Il ne fait pas bon les croiser, ils auraient bien volé mes moutons !

- Ils assiègent Pessac ?

- Non, Seigneur. Ceux qui assiègent Pessac ne sont pas nombreux. Mais ceux-la, oui ! Des centaines ! Chevaliers, hommes d’armes, chevaux, mulets…

La nouvelle était inquiétante car ils n’étaient pas de taille à se mesurer à un ost de cette importance !  Joceran était perplexe.

- Pourrais-tu nous indiquer un endroit où les guetter ? demanda alors Louis à l’enfant. Tu en seras bien récompensé. Le seigneur Joceran t’achètera le plus beau bélier du marché. Réfléchis !

- Il faudrait quitter la route, indiqua le gamin, et prendre la piste des troupeaux. A un endroit,  on dominera le passage que prendra l’ost.

- Montre-nous le chemin et tu auras ton bélier, reprit Joceran fort intéressé.

- Mais mon troupeau ! Que deviendra-t-il ? s’inquiéta le berger.

- Macard s’en occupera, il s’y connaît, suggéra le capitaine Giraud entrant dans le jeu.

- Bien vrai ?

- Promis, juré !

- Alors je veux bien, et vous savez, suggéra le petit, voyant soudain son futur bélier grossir, il y a un moyen bien simple de les arrêter, si vous le désirez.

- Vraiment ? Et lequel ? interrogea Joceran sceptique.

- En déclenchant une chute de neige ! Entre la route et la piste, il s’est accumulé une grande poche de neige que le redoux a ramollie. On peut facilement la faire couler sur la route.

- Une avalanche ! s’exclama Louis. Bien sûr !

- Viens, petit, mets-toi en croupe derrière moi, et si nous réussissons, tu ne le regretteras pas !

Et la bannière de Légnan, guidée par le petit berger quitta la route pour prendre la piste qui la contournait. Ils chevauchèrent longtemps, sans bruit. Le soleil brillait, les naseaux des chevaux fumaient, et les chevaliers commençaient à maugréer que l’enfant les trompait et que c’était folie de s’en remettre à un petit paysan pour guider des hommes d’armes. Joceran lui-même se mettait à regretter sa décision. Que de temps perdu ! N’était-ce pas un guet-apens pour laisser au contraire le champ libre à l’ennemi ? Mais que faire contre un adversaire si supérieur en nombre ! La piste changea soudain de sens, se rapprochant de la route tout en la surplombant car on avait grimpé hardiment. L’enfant tapota sur l’épaule de Joceran.

- Nous approchons du but, murmura-t-il. Il ne faut pas faire de bruit et laisser là vos chevaux.

Sur un signe de Joceran, tous mirent pied à terre et, confiant les montures à la garde de quelques hommes, ils s’en furent, baissés et silencieux examiner la route en contrebas. Ils la dominaient de très haut et la neige étincelait sur la pente. La voie était encore déserte, mais on entendait déjà les bruits caractéristiques d’une troupe en marche : entrechocs métalliques, bruits de sabots, ronflements de nasaux…

- Pour faire couler la neige, il faut taper tous ensemble avec les épées, les lances pour l’ébranler, dit l’enfant à voix basse.

- Oui, nous savons comment se déclenche une avalanche, murmura Giraud.

Ils s’allongèrent tous le long de la crête.

- Attendez mon signal, ordonna Joceran.

Les premiers cavaliers apparurent, chevauchant sans aucune appréhension, sûrs de leur puissance. Lorsqu’ils se furent suffisamment engagés, Joceran siffla et ses hommes se mirent à battre la neige qui frémit, puis se mit lentement en mouvement. Très vite, la vague s’accéléra en chuintant et une énorme masse de neige déboula sur la route, engloutissant ceux qui s’y trouvaient, bloquant complètement le passage, dévalant sur le devers. Hommes et chevaux  furent balayés impitoyablement. Lorsque le flot se tarit, la masse blanche avait pris possession de la voie. Ils entendirent en deça de l’avalanche des cris, des hennissements, des bruits de ferraille. Les arrivants bousculaient ceux qui voulaient s’enfuir tandis que les chevaux, fous de terreur, jetaient leurs cavaliers à bas, partout les hommes juraient, suppliaient, hurlaient… C’était la panique ! Peu à peu, dans le désordre, les assaillants rebroussèrent chemin et le silence s’abattit sur la tragédie.

Joceran se releva.

- Bien, je crois que notre affaire est réglée. Petit, tu auras le plus beau troupeau de la région ! Nous pouvons nous en retourner vers Pessac et nous mesurer avec ses assiégeants. Nous ne serons pas pris à rebours !

La bannière regagna par le même chemin la route qu’ils avaient quittée quelques heures plus tôt. Ils rendirent le berger à son troupeau tout en lui remettant une bourse confortable que le gamin empocha les yeux brillants de joie, et prirent l’embranchement de Pessac un peu plus haut. Les assiégeants n’avaient pas mis de guetteurs et se tenaient à proximité raisonnable des remparts, sûrs d’être promptement rejoints par des renforts, leur présence ne servant qu’à empêcher une sortie éventuelle des hommes de la forteresse.

Les gens de Légnan leur tombèrent dessus à l’improviste comme des enragés, gonflés par le succès inespéré qu’ils venaient d’obtenir. Les Italiens se défendirent mais plièrent vite sous les coups des attaquants. Louis tenait un chevalier désarçonné au bout de sa lance quand le capitaine italien annonça la fin du combat.

- Nous nous rendons, il est inutile de continuer à nous battre car vous ne profiterez pas longtemps de votre victoire, dit-il goguenard.

- Ah ! Vraiment ! Et comment cela ? demanda Joceran.

- Les nôtres arrivent en masse. Vous n’êtes pas de taille à leur résister. Je n’ai pas de souci à me faire sur la durée de notre captivité.

- L’avenir nous le dira, répondit Joceran calmement. Désarmez les prisonniers et enfermez-les dans la forteresse. Louis, tu as gagné l’équipement de ton prisonnier. Tu as de la chance, il est de qualité ! Capitaine Mathieu, ajouta-t-il à l’adresse du capitaine de Pessac qui avait baissé le pont-levis, je vous laisse la garde de nos prisonniers. Soyez vigilant.

Et ils s’en retournèrent à Légnan, chargés de la bannière, des équipements et des montures des vaincus. Ils arrivèrent tard dans la nuit. Marciane veillait dans l’angoisse, assise au coin de la cheminée. Elle se força à ne pas bouger pour attendre dignement le résultat de l’affrontement. Les voix joyeuses et claironnantes qui s’approchaient la rassurèrent et ce fut donc le front serein qu’elle accueillit les arrivants. Elle vit son fils, elle vit Joceran, et le poids qui l’oppressait disparut. Louis, les cheveux collés par la transpiration et les traits tirés par la fatigue, lui sourit tendrement. Joceran exultait.

- Ma mie nous avons remporté la plus belle victoire qu’il soit ! Et contre une armée entière !

- Grâce en soit rendue à l’initiative de messire Louis, dit le capitaine Giraud tout sourire. Quel stratège !

- Et oui, ma chère, admit Joceran, un peu à contrecœur, votre fils a eu une excellente idée en nous faisant interroger un petit berger qui nous a guidés dans un défilé où nous avons pu l’anéantir toute une armée en marche en déclenchant une avalanche. Nous avons ensuite attaqué et promptement anéanti les assiégeants de Pessac. Une belle journée, ma foi !

- Comment avez-vous pensé, messire Louis, à questionner cet enfant ? demanda Giraud.

- J’ai étudié les commentaires de César sur sa guerre en Gaule, et j’ai remarqué qu’il prenait toujours grand soin, avant d’engager une bataille, de se renseigner sur les mouvements de l’ennemi, souvent grâce à des espions qu’il entretenait chez ses adversaires, quelques fois en questionnant justement les habitants mécontents de voir leur contrée soumise aux exactions des combattants et à qui il promettait la paix…

- Voilà de fort utiles lectures, le coupa Joceran. Je me suis contenté lors de ma captivité de lire des poésies ou les chansons des troubadours. Ecrites et chantées par des baladins, qui sont des rêveurs, elles ne sont guère utiles pour conduire une guerre. Je devrais remédier à cela !

- Avez-vous montré à votre mère le bel équipement que votre prisonnier a du vous concéder ? demanda Giraud.

Sur un geste de Joceran un valet l’alla quérir. La côte de mailles était une merveille, d’une légèreté incomparable et pourtant faite de plusieurs mailles de fer assemblées à la fois, elle était très résistante. Le heaume et le haubert étaient du plus bel acier niellé,  les éperons et l’épée de Tolède finement damasquinés…

- Et le cheval est également splendide, ajouta Joceran. Louis l’a bien mérité. Il a proprement vaincu son propriétaire, qui doit être très fortuné pour jouir d’un tel équipement. Il pourra en demander bonne rançon s’il le désire.

- Louis fera comme il l’entend, il est en âge de décider par lui-même puisqu’il est en âge de combattre, dit Marciane en souriant.

Plus que de son combat, Marciane était fière de l’initiative de son fils. Loin de le couper du monde, ses études l’y avaient préparé car il savait les utiliser à bon escient. Et quel meilleur usage en faire que d’écourter la guerre ?

- Mais nous n’allons pas nous en tenir là, dit Joceran avec à propos. Il me faut découvrir ces Milanais voulaient nous envahir.

- Certes, c’est une question essentielle, approuva Marciane.

- Il me faut aussi mettre au courant de l’affaire le comte Guy-Raymond.

- Bien sûr, mais il n’était pas l’adversaire visé. C’est plutôt l’empereur que la ligue lombarde veut combattre ! Depuis que Conrad II a ceint la couronne de fer des Lombards, il y a presque un siècle, les Milanais n’ont cessé de se rebeller contre l’autorité des empereurs et Henri IV a du, à maintes reprises, engager des campagnes contre eux. La comtesse Mathilde de Toscane  n’arrange pas les choses mais il est vrai qu’elle a eu à se plaindre de l’empire puisque Henri III l’a tenue longtemps prisonnière en Allemagne lorsqu’elle était enfant avec sa mère, Béatrice… Elle ne l’a pas oublié et ne cesse de susciter des ennemis à l’autorité impériale. Elle s’est même alliée autrefois avec la « Pataria » milanaise qui était le parti des classes populaires et du bas clergé, parce que les évêques penchaient du côté du parti de l’empereur… Pour l’heure, la comtesse Mathilde s’est brouillée avec les Lombards, mais eux n’ont pas, pour autant, oublié leurs griefs contre l’empire.

- Ils leur auraient été plus facile de passer le col du Brenner que par celui du Petit-St-Bernard pour atteindre la Germanie  !

- Le col du Brenner est solidement tenu par le duc Welf 1er ! De toutes façons, les Lombards ne peuvent prétendre envahir le Saint Empire !

- Alors, que cherchaient-ils ?

- Saccager tout sur leur chemin, aussi loin que possible, pour narguer l’autorité impériale, proposa Marciane.

- Donc nous étions visés au premier chef  et il faut mettre les choses au clair au plus tôt. Je m’en irai dès demain avertir le comte Guy-Raymond pour décider ce qu’il convient de faire en représailles. M’accompagnerez-vous Marciane ?

- Non, Joceran. Vous n’aurez aucun besoin de moi.

Joceran n’insista pas. Il sembla à Marciane qu’il préférait régler cette affaire seul, ce qu’elle comprit très bien.

Le repas se passa dans l’allégresse de la victoire. Le vin un peu acidulé du pays coula abondamment dans les gobelets des hommes que la rude journée avait assoiffés. La graisse des pâtés et les venaisons en sauce au poivre, auxquels tous faisaient largement honneur, ravivaient encore leur soif. Marciane n’ignorait plus rien des péripéties de la journée, longuement commentées.

- Ces Milanais ne se doutaient de rien ! se moquait Giraud. Ils comptaient être promptement délivrés par les leurs qui gisaient déjà sous la neige ou s’en étaient retournés affolés d’où ils venaient.

- Il y avait peut-être des survivants sous l’avalanche, remarqua Marciane.

- J’en doute, mais s’il en reste, ils ne sont sûrement pas d’humeur à se battre !

- Ne serait-il pas possible de s’en assurer ? Il n’est pas chrétien de laisser des hommes blessés sans secours, même si ce sont des ennemis, insista-t-elle.

Son intervention calma le brouhaha et Joceran se tourna vers elle :

- Il nous était impossible de le faire alors car nous avions le problème de Pessac à régler, mais vous avez raison, ma mie. Voulez-vous prendre la tête avec Louis d’une colonne qui ira examiner les lieux demain ?

- Je le ferai. Qui m’accompagnera ?

La curiosité, plus que la charité, aidant, nombreux furent les dîneurs qui se portèrent volontaires. Il fut donc convenu qu’ils retourneraient dès le matin sur les lieux de l’avalanche.

Par prudence, la colonne de secours s’était fortement armée, prévoyant le risque de rencontrer des éléments de l’armée ennemie rôdant encore dans les parages, ne serait-ce que dans le même but que le leur. Une belle journée s’annonçait lorsqu’ils prirent le départ. Certains, fatigués par la dure journée de la veille, regrettaient déjà de s’être laissés entraînés, dans l’euphorie des libations, dans cette nouvelle tournée, et l’allure n’était pas rapide… Marciane était pleine d’entrain. Elle avait envie de voir le théâtre des exploits de son fils. Sa prudence coutumière ne l’abandonnait cependant pas et elle scrutait attentivement les alentours, bien que leur troupe fût nombreuse et le danger minime. Au passage, Louis lui indiqua l’endroit où ils avaient rencontré le berger. Mais les alpages étaient vides de tout troupeau ce matin-là.

Ils n’empruntèrent  naturellement pas la piste détournée et poursuivirent la route. Un grand silence régnait. Quelques aigles planaient majestueusement dans les airs, une troupe de chamois se profila sur une crête avant de disparaître prestement. La route serpentait pour s’élever de façon abrupte, la vue était limitée par les nombreux virages. Avant d’arriver sur le lieu de l’embuscade, Giraud, qui était en tête, s’arrêta pour écouter. Aucun bruit ne signalait ni présence ni signe de vie. Ils abordèrent le dernier tournant, un peu émus de se retrouver sur le terrain des opérations. La neige fondait lentement et des rigoles s’écoulaient le long de la pente, mais il restait encore une énorme masse de neige molle et gluante qui s’écroulait visqueuse sous les pas des hommes qui avaient mis pied à terre et s’avançaient prudemment dans la gadoue glacée, butant parfois sur un corps gelé !

- Il faut ramener les morts en terre d’église, dit Marciane. Des Chrétiens ont droit à une sépulture !

- Il ne reste que des cadavres, dame. Nous ne trouverons pas de survivants.

- Assurez-vous qu’il n’y a pas de blessés dans la pente.

Louis fut le premier à tenter de descendre. L’entreprise était risquée. Le devers abrupt, rendu glissant par la neige fondante, était parsemé de mottes et de cailloux. Des écuyers le suivirent, avec précautions sans mot dire. Soudain, l’un d’entre eux s’arrêta :

- Il y a un corps derrière ce monticule !

Ils convergèrent vers lui. Adossé au cadavre raidi d’un cheval, il trouvèrent un homme recroquevillé dans sa pelisse glacée, mais lorsque l’écuyer posa sa main sur lui, il tressaillit.

- Il est vivant ! criaLouis.

- J’ai fait apporter des civières, dit Marciane. Remontez-le.

- J’en ai trouvé un autre, cria un écuyer. Il respire encore.

Avec beaucoup de difficultés, des glissades, des faux-pas et le risque de dégringoler jusqu’en bas de la gorge, ils parvinrent à remonter les deux corps.

- Les autres ont du être entraînés dans la vallée.

.../...

02.09.2007

chapitre 22 - Louis

Louis se montra très heureux de la proposition de sa mère. Il la sentait préoccupée et devinait bien que son souci provenait des caractères ombrageux de Joceran et d’Hubert et de leur insatisfaction bougonne de la vie quotidienne. Louis, au contraire, la découvrait avec ravissement. Il avait vécu jusqu’alors plongé dans ses études, un peu à l’écart, et enfin il se sentait attiré par le monde, sa réalité, ses problèmes, comme si sa longue retraite n’avait été qu’une préparation nécessaire pour se sentir prêt à l’action. Il admirait sa mère, toujours prête à entreprendre, à organiser, à innover et se désolait que son aîné, pourtant promis à devenir le maître de Marcelly, tienne la gestion d’un pareil douaire pour négligeable et ne rêve que d’aventures guerrières. Lui les avait vécu à travers ses lectures… et les avait trouvées bien vaines ! Mais lorsqu’il avait essayé d’en convaincre son frère, celui-ci l’avait regardé avec mépris : « Ce n’est pas dans les grimoires que l’on ressent le feu de l’action, c’est une lance en main ! Tu parles de ce que tu ne connais pas, alors épargne-moi tes conseils ! » avait-il répondu dédaigneusement.

Pourtant, Louis était resté persuadé qu’il s’était fait une idée précise des limites et de la vanité des armes. La puissance acquise une lance à la main, si elle n’est pas indispensable et mise au service d’une politique globale réfléchie et cohérente, est de faible portée. Il ne s’était pas senti le courage de poursuivre avec son frère une conversation qu’il sentait vouée à l’échec, mais il savait que sa mère l’aurait approuvé. Il se sentait de plus en plus proche d’elle et souhaitait l’accompagner pour s’instruire à ses côtés en s’inspirant de son exemple.

Avant leur départ de Giret, Gervais – que Marciane avait désigné comme représentant de la communauté du bourg – vint la solliciter pour présider une réunion des habitants qui avaient des demandes à soumettre. Avec la prospérité retrouvée et le développement de son marché, Giret était devenu une petite ville florissante et sa population avait fortement augmenté. Louis demanda à accompagner sa mère, ce qu’elle accepta avec joie. La réunion se tenait dans une salle contiguë à l’église, qui avait été affectée par les habitants à cet usage. Gervais n’avait plus rien du pauvre paysan que Marciane avait jadis rencontré au début du siège. Il avait forci, était bien vêtu avec souliers de cuir, chausses de toile beige, chainse et bliaud de tiretaine, sayon de drap beige et chaperon bleu orné d’un bouton d’argent. Aidé d’apprentis, il avait su commercialiser, aussi bien sur le marché que dans sa boutique, des pains, gâteaux, beignets, gaufres, et confitures réputés et l’on venait de Vienne s’approvisionner chez lui ! Ce fut lui qui prit la parole :

- Dame Marciane, nous vous sommes reconnaissants de vous être déplacée, avec messire Louis, pour nous entendre. Nous tenons d’abord à vous remercier grandement de nous avoir si bien conseillés et aidés. Nous savons que c’est grâce à vous que notre pauvre bourg s’est grandement développé et que notre vie s’est trouvée transformée. Nous n’étions autrefois que des paysans vivant petitement. Maintenant nos récoltes se sont améliorées, nos troupeaux se sont agrandis. De plus, le commerce prospérant, nous tous, commerçants et artisans, formons désormais une communauté importante. Aussi, nous souhaiterions, si vous le permettez, nous organiser en commune.

- Je comprends votre désir, que demandez-vous exactement ?

- Tout d’abord, nous aimerions avoir le droit de prêter serment de coalition, pour que tous ceux qui résident dans notre agglomération se sentent liés solidairement. Ensuite, nous pourrions désigner une assemblée qui réglerait les problèmes de la commune : organisation des jachères, des marchés, et si vous y consentiez, à laquelle  également seraient dévolus les problèmes de basse justice et de police, vols, querelles de voisinage, ivrognerie, bagarres, tapages… Nous aimerions aussi construire un rempart autour du bourg…

- Etes-vous conscients que l’organisation de votre protection et la gestion de votre commune auront un coût ? Serez-vous en mesure de le supporter ?

- Certes, dame, et il est bien vrai que nous sommes plus à l’aise, mais point si riches ! Si quelques redevances pouvaient nous être supprimées…

- C’est beaucoup de demandes à la fois et j’entretiens déjà une forte garnison au château pour assurer votre sécurité.

- Nous savons, dame, que nous vivons en paix grâce à vous.

- Commencerons donc par l’organisation de votre commune. Je vous ai  affranchis et tous les résidents de Giret sont donc libres. Vous pourrez prêter serment et élire une assemblée et un conseil, mais le conseil et son chef devront toutefois obtenir mon agrément. Je vous cèderai ensuite le droit de basse justice et vous pourrez organiserez cultures et marché à votre guise. De plus, je renoncerai définitivement à tout droit de mainmorte, formariage, et banvin – c’est à dire que vous vendrez votre vin à votre convenance – et à mes droits de banalité sur le four. Je veux bien aussi vous céder mes droits de tonlieux sur le marché, charge à vous d’organiser une école sous la direction d’un clerc écolâtre. Toutes ces décisions seront consignées dans une charte provisoire qui deviendra définitive si tout se passe bien.

Marciane avait parlé d’un ton ferme et tous les assistants semblaient pétrifiés. Jamais ils n’avaient cru obtenir si facilement tant de droits et de libertés !

- Nous vous remercions du fond du cœur pour votre grande bonté, et nous vous assurons que nous ferons bon usage des libertés que vous nous octroyez, Dame, bafouilla enfin Gervais rouge d’émotion

- Dame Marciane, dit alors le desservant, le père Ambert qui assistait à la réunion, il reste un petit problème qui nous préoccupe. Une famille de Juifs vient de demander à s’installer à Giret, comme tanneurs, ne faut-il pas refuser à ces mécréants le droit d’habiter parmi nous ?

- La Paix impériale de Mayence décrétée par notre ancien empereur Henri IV a amnistié aussi bien des Juifs que des clercs et il a proclamé des lois qui protégent les non-chrétiens. Pourquoi voudriez-vous faire des différences à l’échelle de votre ville entre les hommes ? Laissez dons cette famille s’installer, des tanneurs sont des artisans fort utiles.

Le desservant baissa la tête, un peu vexé.

- Mettez en œuvre vos nouvelles fonctions. Je viendrai m’assurer d’ici deux mois que tout fonctionne harmonieusement, et je vous apporterai alors votre charte. Naturellement, si des désordres résultaient de ces dispositions, elles ne seraient alors pas ratifiées.

Lorsque Marciane se retira dignement, suivie de Louis, elle était très satisfaite de voir ses gens prendre leur sort en mains et espérait qu’ils seraient capables d’assurer l’autonomie qui leur était accordée.

- Pourquoi ne leur avez-vous pas aussi permis d’élever des remparts ? demanda Louis lorsqu’ils furent seuls.

- Ils doivent faire l’expérience de leur gestion avant d’assumer leur défense, dit Marciane. La liberté s’apprend et se mérite, mon fils, et elle a un prix. Je ne les crois pas encore assez mûrs pour une telle indépendance.

- Vous n’avez pas accordé ce droit à Marcelly, ni à Sainte-Victoire.

- Tu as raison, ils n’ont même pas une charte. Leurs droits actuels ne reposent que sur ma parole, il va falloir remédier à cela, d’autant qu’ils sont organisés depuis longtemps et que tout se passe à merveille. Leur police est bien assurée, efficace et sans brutalités, ils ont formé un corps de pompiers occasionnels  bien entraînés, ils ont créé un service qui assure la propreté et le balayage des ruelles – c’est bien pourquoi je vais les faire daller – l’école fonctionne à la satisfaction générale et la justice est rendue équitablement. Ils méritent leur charte. Tu pourrais te charger de sa rédaction.

- Avec plaisir, Mère, je suis fier que vous m’en jugiez capable. Mais doit-on aborder le problème des remparts pour Marcelly et Sainte-Victoire ?

- Je ne sais trop, j’hésite encore.

- Faites-leur confiance, Mère, ils le méritent. Vous craignez sans doute qu’ils ne rejettent votre autorité en se sentant en sécurité derrière leurs murs ?

- Il y a un peu de ça, reconnut Marciane.

- Ces deux bourgs sont devenus des villes riches qui sont sans défenses. C’est dangereux, car notre château est trop loin. En cas d’attaque, elles peuvent pâtir grandement avant que nous n’arrivions à la rescousse. Souvenez-vous du raid de comte de Frémont…

- Tu as raison. Nous leur accorderons de pouvoir s’emmurer.

Le « nous » remplit Louis de fierté. Il se sentit associé aux décisions et commença  à réfléchir au texte des chartes qu’il était chargé de rédiger.

Joceran se montra tout d’abord un peu étonné des propos de sa femme mais elle lui fit remarquer que dame Thieberge avait octroyé une charte aux habitants de Legnan, ainsi qu’à d’autres villes du comté, et que tout se passait au mieux.

- Vous avez raison, comme toujours admit-il. D’ailleurs, au cours de notre prochain séjour, je vous serais reconnaissant de vous pencher sur leurs droits et la façon dont ils les utilisent. Ces questions m’ennuient et je vous sais plus apte que moi à en juger.

- J’emmènerai Louis avec moi. Je l’ai trouvé de bon conseil.

- Vous vous retrouvez davantage en lui qu’en votre aîné, n’est-ce pas ?

- Je regrette le peu d’intérêt qu’Hubert manifeste à la conduite du domaine.

- Il est de la trempe des hommes de guerre dont la raison d’être est l’épée.

- Et quelle est leur raison d’être en temps de paix, ce qui arrive aussi ?

- Ne remuez pas le couteau dans la plaie, ma mie, je me sens dans ce cas si inutile et désœuvré ! Rien ne vaut pus la peine d’être tenté à mon goût.

Marciane ne sut que lui répondre car elle ne voulait pas être blessante, mais n’arrivait pas à dominer sa colère devant tant d’inconscience.

Ils s’arrêtèrent à Vienne pour saluer Monseigneur Guy de Bourgogne et l’inviter à l’adoubement d’Hubert. Sur la rive gauche du Rhône, non loin de l’admirable cathédrale primatiale St-Maurice, se dressait le palais archiépiscopal, massif et imposant, gardé par des hommes d’armes en livrée violette, piques en mains. Marciane, Joceran et Louis furent introduits auprès de l’archevêque qui les reçut dans une grande pièce tendue de tapisseries, mais simplement meublée d’une longue table massive et de quelques fauteuils à haut dossier.

- Je suis heureux de vous féliciter enfin du succès de votre mission qui a en tous points comblé les vœux de l’Eglise, leur dit Monseigneur Guy. Vous l’avez fidèlement servie, elle vous en est reconnaissante. Et elle n’est pas la seule et vous avez sans doute pu vous en rendre compte, ajouta-t-il en se tournant vers Joceran, le comte Guy-Raymond a particulièrement apprécié votre ambassade, bien plus que vos exploits guerriers en fait, car cela lui a permis de sortir la tête haute du conflit avec Monseigneur Héraclius qui le menaçait de discrédit. Il en retire un partage, plus virtuel que réel il est vrai, de la suzeraineté sur Lyon, ce qui flatte son orgueil, et la surveillance des routes du Forez, ce qui lui rapporte de confortables droits de péage et le droit de justice sur toutes les exactions qui s’y passent ! De plus, il a satisfait ses deux suzerains, le roi de France et l’empereur de Germanie, qui  souhaitaient une fin honorable à cette embarrassante affaire dans laquelle il les avait entraînés inconsidérément.

- Nous n’avons fait que suivre vos conseils, Monseigneur, et le mérite en revient à votre clairvoyance, répondit modestement Marciane.

- Quoiqu’il en soit, ajouta Monseigneur Guy, avec un sourire qui appréciait la finesse de son interlocutrice, l’empereur désire vous remercier en adoubant lui-même votre fils Hubert lors de son passage à Vienne dans trois mois. Après quoi, le chevalier Hubert ira à Rome recevoir la bénédiction de notre Saint-Père, à sa demande expresse. Mais auparavant, l’empereur accueillerait volontiers Hubert dans sa suite comme écuyer.

- Mais Hubert ne parle pas l’allemand ! objecta Marciane.

- Il apprendra, la coupa rapidement Joceran, très excité, c’est un grand honneur que lui fait l’empereur !

- Certes, et nous lui en sommes reconnaissants, dit Marciane, un peu honteuse de sa première réaction.

- Que votre fils  rejoigne donc l’empereur Henri V en son château de Worms, dans son duché de Franconie, où il se tient pour lors. Il sera temps ensuite de penser à ce garçon, dit l’archevêque en se tournant vers Louis. Il fera un bon chevalier mais aussi un sage politique, je le pressens à son regard

Quand Louis se pencha pour baiser l’anneau épiscopal, il leva les yeux vers Monseigneur Guy qui lui souriait avec bienveillance.

Marciane dépêcha un écuyer à Marcelly pour avertir Hubert de la demande de l’empereur et lui faire les recommandations nécessaires concernant son départ et son séjour à la cour. Elle se doutait bien qu’Hubert accueillerait avec empressement la nouvelle et se hâterait de rejoindre son poste, mais encore fallait-il qu’il sache tenir son rang sans forfanterie.

Le voyage se poursuivit, enchantant Louis qui s’intéressait à tout. Il voulait parcourir les villes traversées, s’enquerrait de leurs ressources, de leur mode de vie, visitait les églises, conversait avec les hôtes qui les hébergeaient. Son enthousiasme déridait Joceran qui prenait grand plaisir à le renseigner et lui signaler les curiosités à ne pas manquer. Marciane était heureuse de retrouver un époux gai, détendu et si bon compagnon. Elle eut un peu honte de l’avoir si sévèrement jugé depuis quelques temps. La bonne humeur est communicative. Ils chevauchaient heureux, riant des incidents de la route. Averses diluviennes ou étapes inconfortables, rien ne troublait l’entrain des voyageurs. Ils parlaient souvent de l’adoubement d’Hubert et de la façon de l’organiser à Lyon. Ils tombèrent d’accord sur la nécessité de monter un luxueux camp de toile où ils pourraient recevoir leurs invités. Il faudrait trouver sur place soupiers, rôtisseurs, chaircuitiers, pâtissiers, talemeliers pour le pain, et aussi ramener de Marcelly les meilleurs cuisiniers… Le temps serait-il favorable ? Pourvu que la pluie ne vienne pas perturber la bonne ordonnance de la réception ! Il faudrait organiser des joutes pour distraire les invités, suggéra Louis, hautement approuvé par Joceran qui n’avait pas osé émettre cette idée pour ne pas contrarier son épouse.

Ils arrivèrent dans les meilleures dispositions en vue de Légnan. Marciane revit avec plaisir les grands toits de lauze qui surgissaient des murailles, la coquette petite ville à ses pieds, et Louis ne cessait de complimenter Joceran sur la beauté de son pays. Ce dernier, ravi, revoyait avec des yeux neufs ce paysage familier. Dame Catherine les attendait, en tête des serviteurs groupés pour saluer le maître. Elle se désola que les jumeaux n’aient pas accompagné leurs parents.

- Il est préférable d’éviter aux enfants la fatigue des voyages, lui expliqua      Marciane. Ils nous accompagneront la prochaine fois, lui promit-elle. -

- Il faut pourtant bien que le futur maître de Légnan connaisse son domaine, se lamenta dame Catherine déçue.

- Mais je compte aussi venir avec Marthe, lui rappela Marciane en riant.

- Certes, la jeune damoiselle y a aussi sa place, admit sérieusement Catherine.

- En attendant la venue des enfants, servez-nous donc des rafraîchissements, dame Catherine, demanda un peu brusquement Joceran nous avons encore dans la gorge la poussière des chemins.

- Certes, je vais donner des ordres pour vous satisfaire, répondit dignement la gouvernante. Que voulez-vous : vin rafraîchi, tisanes, sirop de fraises des bois, avec quelques petits en-cas, pâtés en croûte, oublies, crêpes au miel ?

Dans la grande salle, tous les familiers du château furent présentés à Louis : le chapelain, le Père Henri, Giraud, le capitaine de la garde, Erembert, l’intendant, les ministériaux, Aubert, le fidèle compagnon de Joceran qui avait participé avec lui à la campagne du Forez et les écuyers. Avec beaucoup d’aisance, Louis eut un mot aimable pour chacun et s’attira la sympathie de ses interlocuteurs. Sa voix grave avait un ton chaleureux et l’impression pénétrante de ses yeux très noirs, un peu inquisiteurs, était adoucie par la blondeur éclatante de ses cheveux mi-longs et la franchise de son sourire communicatif.

Après s’être restaurés, Marciane et Joceran regagnèrent leur chambre où un cuveau fumant les attendait.

- Ma mie, je découvre vraiment votre fils Louis. Quel charmant compagnon ! Il y a longtemps que je n’ai fait aussi plaisant voyage. Il me faudra lui montrer mon comté qui est fort beau, ma foi. Je le découvre presque grâce à lui. Que diriez-vous d’une promenade à La Muire , lorsque nous aurons effacé les fatigues de la route ? Le bourg est agréable et l’on y trouve dans les environs le plus joli lac qui soit, entouré de montagnes et cerné de forêts, c’est un enchantement. Tiens, je vous y montrerai aussi le rocher de la Pierre-Percée que l’on dit construit par les fées qui y dansent au clair de lune.

- Je trouve le projet tout à fait plaisant et Louis en sera enchanté.

La mère et le fils se contentèrent le lendemain d’une promenade à Legnan. Marciane remarqua plusieurs ateliers où de nombreux apprentis s’affairaient à coudre des souliers de cuir. « Mon idée a donc été suivie d’effets ! » Elle regardait les ouvriers travailler quand le patron sortit tout empressé.

- Dame, quel honneur de vous voir dans mon modeste atelier ! dit l’homme un peu embarrassé, un paquet entre les mains. J’ai pour vous deux paires de souliers : les premiers fabriqués par nos soins, comme je vous l’avais promis, et les derniers de la fabrication, car nous avons amélioré la qualité.

- C’est un cadeau qui me fait grand plaisir et dont je vous remercie beaucoup répondit gentiment Marciane. J’espère que les ventes sont bonnes ?

- Nos tournées écoulent toute notre production, la mienne et celle de mes confrères. Déjà un de mes apprentis va pouvoir s’installer à son compte car la demande ne tarit pas ! Tous les objets de boissellerie se vendent bien aussi et les paysans sont heureux de pouvoir gagner de l’argent l’hiver en les fabriquant. Si vous pouviez avoir la bonté de nous conseiller encore…

- Rien ne dit que j’ai autre chose à vous apprendre, répondit Marciane, mais je me rendrai avec plaisir à la maison communale pour vous revoir tous. En attendant, je vais vous commander deux paires de souliers pour mon fils.

Louis se prêta volontiers au jeu, choisit les cuirs, donna son pied pour que l’on en prit la mesure, et complimenta l’artisan sur la qualité de ses produits.

De retour au château, ils retrouvèrent Joceran tout heureux d’avoir organisé leur sortie pour la journée du lendemain. Ils partiraient avec des provisions pour manger au bord du lac, en compagnie d’Ambert et de quelques jeunes écuyers pour tenir compagnie à Louis. La journée fut joyeuse et fort réussie. Louis se baigna avec ses jeunes compagnons dans les eaux fraîches et cristallines du lac de montagne où se reflétait l’image des hauts sommets couronnés de neige.

- Ma mie, je n’oublierai jamais la première image que j’eus de vous fut celle d’une ondine sortant de l’eau, chemise collée au corps, rappela Joceran.

- Oh ! s’exclama Marciane, un peu choquée, se rappelant son bain en compagnie de ses suivantes, vous eussiez dû signaler votre présence !

- Elle vous aurait embarrassée et m’aurait privé d’un beau spectacle ! se défendit son époux avec émotion. Mais il n’y avait rien d’équivoque dans mon regard, croyez-moi. Je vous ai aimée au premier regard.

Marciane, touchée par cet aveu, serra lui tendrement la main. Ils rentrèrent au petit pas, pour retarder le moment où finirait cet instant privilégié qui les faisait se retrouver et goûter la force de leur amour.

Les jours suivants se passèrent agréablement, en promenades, baignades et pêches dans les lacs, ou visite d’églises… Marciane se trouva très intéressée par la découverte qu’elle fit à la Muire où elle apprit que les gens du pays se chauffaient grâce à des pierres noires, semblables au charbon de bois, mais que l’on trouvait dans la terre ! Elle se promit d’organiser une extraction plus intensive d’un tel produit qui éviterait à ses terres le déboisement et le dur travail de la fabrication du charbon de bois.

.../...

01.09.2007

chapitre 21 - Retour à Marcelly

Le voyage de retour fut d’un train rapide, avec des étapes plus longues, des haltes écourtées. Marciane ne demanda aucune explication à Joceran pour avoir changé si brusquement d’avis et il ne jugea pas utile de s’expliquer car il savait fort bien qu’il avait été manipulé. Il s’en trouvait d’ailleurs un peu mortifié, mais pour rien au monde il n’aurait pu supporter plus longtemps le regard avide du roi et l’admiration extatique du connétable, même si sa confiance en Marciane était totale.

Cependant il regrettait déjà la vie tranquille qu’il allait retrouver et se demandait, un peu amèrement, comment concilier sa vie familiale et ce besoin de nouveauté qui le tenaillait si fort. « Pourquoi Marciane n’avait-elle pas accepté de suivre la cour de France, de participer à l’aventure du roi à la conquête du pouvoir ? Pourquoi refuser cette chance de conquérir gloire et renommée, sans risques, qui plus est ? En quoi leur présence allait-elle changer quelque chose à la vie bien réglée de Marcelly ou de Legnan ? » Joceran se sentait frustré, et sans oser se l’avouer, un peu bridé par cet amour passionné qu’il ressentait comme une prison de laquelle il ne voulait pas fuir. Marciane était pressée de rentrer. Elle ne voyait pas ce qu’ils auraient gagné à se mêler des affaires du roi de France et avait trouvé incongrue l’idée de suivre la cour et le roi dans leurs démêlés avec des vassaux rebelles… Elle avait connu assez de difficultés à établir son pouvoir et entendait maintenant jouir de la paix qu’elle avait instaurée dans son domaine. Pourtant, elle était consciente de la déception de Joceran, elle le savait insatisfait d’une vie trop facile et, comme Hubert, avide d’aventures, mais elle ne voyait pas comment leur donner satisfaction et en éprouvait du dépit. Elle aimait Joceran, elle aimait son fils, mais elle ne les comprenait pas.

La dernière étape avant Marcelly fut l’abbaye de Valbenoite. Le père de Nolert écouta le récit expurgé de Marciane, qui passa sous silence sa mission secrète, et se déclara satisfait des résolutions du roi concernant la sécurité des chemins.

- Pendant votre absence, glissa l’abbé, le sort de Monseigneur Héraclius a trouvé enfin une heureuse solution grâce à un accord négocié avec le comte du Forez. Il a pu se réinstaller à Lyon, moyennant un partage de la suzeraineté sur la ville de Lyon entre le comte et lui. Cet arrangement n’a fait qu’une victime : l’avoué de Monseigneur Héraclius, Arvi le Gros. Lors de l’attaque, au lieu de défendre l’archevêque comme il en était chargé, il s’était enfui avec sa troupe, le laissant sans défense face à ses adversaires. Maintenant que la paix est rétablie, il a perdu la protection du comte Gui-Raymond qui n’a plus besoin de lui et s’est trouvé légitimement sanctionné de sa défection. Il lui a été enjoint de vendre ses biens et de s’équiper pour aller en terre Sainte prêter main forte aux Croisés qui éprouvent encore bien des difficultés à contenir les Infidèles hors des territoires conquis.

- Voilà une punition qui n’en est point réellement une ! s’exclama Hubert, outré. C’est un honneur que de combattre en Terre Sainte.

- C’est pourtant une manière qui fait école. Vous connaissez les exactions commises continuellement par les seigneurs de Brancion : pillages, rapines, rapts contre rançons… Pour finir, l’actuel sire de Brancion, Bernard, a eu l’audace de s’en prendre à l’abbaye de Cluny ! C’en était trop et l’abbé de Cluny a jeté l’anathème sur lui. Bernard a fait amende honorable et l’abbé lui a accordé son pardon contre la promesse formelle de partir guerroyer en terre Sainte avec une forte escorte. Bernard a dû demander un prêt à l’abbaye et donner ses terres en gage pour équiper sa troupe… Il est vrai qu’il n’a reçu aucun appui de Gui-Raymond d’Albon auquel il avait fait appel. Le nouveau comte du Forez et du Viennois a fort affaire pour l’heure à défendre le comté qui lui est échu de par son mariage avec Yde-Raymonde, fille d’Artaud IV, contre les entreprises de Guillaume, comte de Nevers qui le revendique.

- Voilà donc le pourquoi de l’absence du comte lors de notre passage à Nevers ! remarqua Joceran. Nous avons été reçus par la comtesse mais elle est restée fort discrète sur les activités de son époux.

- Pour une bonne raison ! Il cherche querelle à votre suzerain  et a déclaré à ceux qui voulaient s’entremettre qu’il n’accorderait ni paix, ni trêve à son ennemi qu’il ne l’ait chassé de ses terres du Forez !

- Je dois donc me mettre à la disposition de mon suzerain pour lui prêter main forte ! s’écria tout fiévreux Joceran ! Il me faut le rejoindre sans tarder !

- Si tel est votre désir, il vous accueillera avec joie, dit simplement l’abbé.

- C’est mon devoir et il me faut le remplir, répondit dignement Joceran.

- Les terres contestées sont celles du Forez, non du Dauphiné, fit remarquer l’abbé. Dans ce cas, vous n’êtes pas réellement tenu de l’assister.

- L’honneur me le commande ! Je ne saurais m’y soustraire ! affirma Joceran sans regarder Marciane.

- C’est une question personnelle dont vous êtes seul juge, conclut l’abbé d’un ton un peu ironique. Il faut souhaiter que le ciel ne tienne pas rigueur à Yde-Raymonde du crime de son père.

- Je crois me souvenir. Artaud a tué sa sœur, croyant venger son honneur….

- C’est à peu près cela. La sœur d’Artaud, Prève, était merveilleusement belle. Un fier baron de bon lignage avait demandé sa main mais la jeune fille, touchée par la grâce, souhaitait se consacrer au Seigneur dans un couvent. Lorsque son prétendant la poursuivit jusque dans son monastère pour l’arracher à sa retraite, elle le chassa avec indignation et l’accusa de sacrilège. Fou furieux, le chevalier décida de se venger. Il se rendit à la cour de Giraud, le père de Prève, et convainquit ses trois frères, Artaud, Guillaume et Conrad, que leur sœur, sous prétexte de religion, vivait dans la débauche  avec serfs et vilains. Les jeunes gens sont influençables… Il le crurent et coururent au monastère où ils trouvèrent leur sœur en prière. Aveuglés par la rage, ils se jetèrent sur elle, lui coupèrent la tête, jetèrent son cadavre dans un puits et s’en revinrent contents d’avoir vengé leur honneur. Mais le courroux céleste les poursuivit : la sécheresse frappa le comté, des signes de feu zébrèrent le ciel et le tonnerre gronda sans cesse que Prève était innocente, sans engendrer une seule goutte de pluie ! De plus, du sang se mit à couler du puits où avait été jeté le corps de l’innocente tandis qu’un lis d’une éclatante blancheur fleurit à l’endroit où elle avait été décapitée… Convaincus de leur tragique erreur, ses frères s’en retournèrent au couvent, donnèrent une sépulture au corps martyrisé de leur malheureuse sœur et consacrèrent une fondation pieuse à sa mémoire. Ont-ils été pardonnés de leur folie meurtrière ? Je ne saurais le dire. Il faut pourtant remarquer que les trois frères sont morts sans héritier mâle, Yde-Raymonde reste leur seule descendante. Certes, Guillaume s’est racheté en mourant glorieusement au siège de Nicée. Mais pour Conrad et Artaud, la question se pose encore…

- Qu’est-il advenu de chevalier à l’origine du drame ?

- Il a été mangé par les loups après avoir été blessé dans une échauffourée.

- Quelle triste affaire ! s’indigna Marciane, un sens dévoyé de l’honneur et une crédulité insensée ont conduit ces chevaliers à se conduire comme des soudards ! J’espère que Yde-Raymonde n’a pas hérité de l’impulsivité incontrôlée de ses ancêtres !

- Peut-être a-t-elle été pour quelque chose dans l’attaque sauvage de l’archevêché ? suggéra l’abbé.

- Ne revenons pas sur le passé. Mon suzerain défend pour l’heure ses droits légitimes et il a droit à recevoir mon appui, déclara fermement Joceran.

Le lendemain, tandis que les voyageurs quittaient l’abbaye, Marciane constata tristement que Joceran avait retrouvé le sourire et chevauchait allégrement, droit sur son cheval, l’air conquérant, rêvant déjà de batailles. Elle ne fit aucun commentaire, c’était bien inutile. La vue du château du Puy-aux-Dames, fièrement campé au-dessus de Marcelly, lui fit oublier sa tristesse. Enfin, elle était chez elle ! Les cavaliers accélérèrent l’allure et franchirent en hâte le pont-levis, salués par les trompes annonçant leur arrivée, pendant que la bannière aux armes de Marcelly était hissée sur le mat de la plus haute tour. Toute à la joie du retour, embrassant ses petits que les nourrices lui amenaient, Marciane ne s’aperçut pas tout de suite de l’air sombre de Bertrand.

- Où est Guillemette ? s’inquiéta-t-elle enfin en ne la voyant pas arriver.

- Il nous est arrivé un terrible malheur, dame, dit tristement Bertrand. Notre petite Agnès est morte.

- Mon Dieu ! s’exclama Marciane catastrophée, que s’est-il passé ?

- Un affreux accident. Agnès était souvent avec Siméon qu’elle aimait beaucoup. Elle l’a suivi à l’écurie, mais il examinait la bouche d’un cheval et ne la surveillait pas, elle s’est faufilée derrière l’animal et a reçu en pleine tête un coup de sabot. Siméon est arrivé avec son petit corps sans vie dans les bras. Elle a été enterrée hier. Guillemette est effondrée. Siméon a disparu.

- Où est Guillemette ? répéta Marciane. Je vais la voir.

- Elle est enfermée avec les enfants dans notre chambre. Elle semble avoir perdu la raison.

- Devant la chambre, Marciane frappa un long moment en appelant. Enfin la porte s’ouvrit et Guillemette parut, hagarde, serrant ses enfants terrorisés contre elle.

- Laisse sortir les enfants, conseilla doucement Marciane.

Après un temps, la jeune femme lâcha les mains des deux petits que Marciane confia à Bertrand qui attendait en arrière. Puis Marciane prit Guillemette par le bras pour rentrer avec elle dans la pièce. Son amie se laissa faire sans opposer de résistance et s’assit sur le lit, les yeux dans le vague. Marciane se mit à côté d’elle, lui prit les mains et la serra contre elle. D’un seul coup, Guillemette éclata en sanglots convulsifs. Elle pleura longtemps, secouée de spasmes et de hoquets, sans que Marciane relâche son étreinte. Quand elle parut enfin se calmer, Marciane l’étendit sur le lit.

- Dors maintenant, dit-elle doucement. Ta douleur ne s’oubliera jamais, mais tes petits ont besoin de toi. Bertrand va venir te rejoindre.

Son fils Louis qu’elle n’avait pas encore vu, l’attendait. Elle le retrouva avec bonheur, toujours discret et affectueux. Il n’était pas grand mais il dominait sa mère qu’il l’enlaça avec tendresse tout en posant un baiser timide sur son front.

- J’attendais avec tant d’impatience votre retour ! Je savais que vous étiez la seule à pouvoir calmer Guillemette qui nous a fait grand peur. Le château semble bien vide lorsque vous êtes absente, Mère.

Ces mots, prononcés simplement mais qui venaient du cœur, touchèrent profondément Marciane. Louis lui donna plus de détails sur le drame récent. Siméon s’était enfui après la mort de l’enfant. Personne ne l’avait revu, ni à Marcelly, ni à l’abergement, ni à Vancy, ni à Marenges, comme l’avaient confirmé Arnaud et Thibaud, venus à l’enterrement de l’enfant.

Après quelques jours, Joceran annonça à Marciane qu’il retournait sur ses terres pour assembler ses hommes et se mettre à la disposition du comte Gui-Raimond. Hubert lui demanda la faveur de l’accompagner.

- Non, Hubert, répondit rapidement Joceran qui ne tenait pas créer de nouveaux problèmes à son épouse ni à s’attirer son ressentiment. Cette affaire ne te concerne en rien. Reste plutôt à Marcelly où ta mère compte organiser la cérémonie de ton adoubement sans tarder.

Marciane n’avait jamais commenté la décision de son époux de rejoindre l’ost mais il se doutait bien qu’elle ne l’approuvait pas. Pourtant, il n’allait certes pas laisser passer une si belle occasion de se battre !

- Faites comme vous l’entendez, mon ami, dit-elle simplement. Nous attendrons ici l’issue du conflit en priant pour le succès de vos armes.

- Marciane, répondit-il en la prenant dans ses bras, vous êtes pour moi la seule femme au monde et je vous aimerai toute ma vie, mais ne m’en veuillez pas de vouloir partir en guerre !

- Je le regrette mais je ne vous en tiens pas rigueur.

- Je vous ferai honneur, ma mie. Je m’en reviendrai couvert de gloire !

- Je n’ai pas besoin de cela pour vous aimer, remarqua simplement son épouse.

Guillemette reprenait lentement une vie normale. Marciane l’avait emmenée dans la grotte pour lui redonner confiance. Guillemette en était sortie rassérénée.

- J’ai senti que la vie devait continuer, murmura-t-elle. Tant des nôtres ont passé sur cette terre sans laisser d’autres traces que la vie qu’ils ont transmise. Nous sommes les maillons d’une chaîne sans fin. Bientôt, je redonnerai la vie. Mais je n’oublierai jamais ma douce petite.

- Personne ne l’oubliera, assura Marciane. Je vais accompagner Joceran, du moins jusqu’à Giret, et tu devrais venir avec moi, Guillemette. Nous irons voir ensemble un frère prêcheur qui fait des merveilles dans son ermitage. Il dispense la paix et l’espoir à tous ceux qui l’écoutent.

- J’en ai bien besoin pour retrouver la foi ! Je suis révoltée contre le ciel depuis que j’ai tenu sans vie dans mes bras le corps sans vie de mon enfant.

Hubert resta à Marcelly, très mortifié que Joceran ait refusé qu’il l’accompagne, mais Louis demanda à sa mère de se joindre à eux, ce qu’elle accepta avec joie.

- Tu consens donc à abandonner tes chères études ?

- Je pourrai toujours me réfugier dans la librairie de Giret si j’en ai du regret.

- Elle témoigne pourtant du peu de goût pour la lecture de ses anciens propriétaires, répondit avec un peu de dédain sa mère.

A Giret, Marciane retrouva avec plaisir son oncle Raymond, toujours aussi aimable et affectueux, mais qui lui sembla bien vieilli.

- Le comté est prospère et ne donne que des satisfactions, dit-il. Comme tu le vois, l’église est en travaux, mais l’approvisionnement en pierres nous donne du souci. On n’a pas toujours la chance d’en trouver toutes prêtes à l’emploi !

A l’écurie, Marciane retrouva aussi Maïeul, toujours serviable et empressé, qui lui annonça fièrement qu’il avait un fils.

- Voilà une heureuse nouvelle ! Je vais le doter d’une rente qui te permettra d’en faire un chevalier. S’il ressemble à son père, il en sera digne.

Le soir, Marciane et Joceran retrouvèrent la chambre qui les avait réunis autrefois après la tragique méprise qui avait failli les séparer définitivement. Ce serait leur dernière nuit car Joceran repartait le lendemain pour Legnan.

- Jurez-moi que vous ne m’oublierez jamais, demanda fiévreusement Joceran à son épouse tout en la tenant étroitement embrassée.

- Avez-vous besoin de ce serment pour être sûr que je suis toute à vous ?

- Je suis tellement émerveillé que vous m’aimiez que je n’ose pas  y croire.

- Dites plutôt que vous vous sentez coupable de ne pas vous suffire de cet amour pour vous sentir comblé, riposta Marciane, un peu amèrement.

Troublé par son regard et le ton de sa voix, Joceran ne sut que répondre.

Après le départ de son époux, Marciane, Guillemette et Louis décidèrent de se rendre à l’ermitage du frère prêcheur. Cornélius, prévenu de leur arrivée, vint les  accueillir. Il était toujours maigre et pauvrement vêtu, mais son comportement, autrefois exalté et un peu inquiétant, s’était complètement transformé. Il émanait de tout son être une autorité, faite de sérénité et de plénitude dans la certitude de sa foi, qui emportait le respect.

- Je suis heureux de votre venue, dame Marciane, pour vous remercier encore d’avoir offert cet asile à ceux qui veulent vivre leur foi dans la paix du Seigneur. Commençons par rendre grâce à Dieu dans notre sanctuaire.

Il les précéda vers la chapelle, encore en travaux. La nef était finie et les offices pouvaient y être célébrés par le prêtre qui les avait rejoints. Cornélius n’avait pas été ordonné et, par humilité, il entendait rester le simple frère qu’il était. L’édifice était très simple : aucun ornement, ni sculpture, ni vitrail, ni statues, ne venait distraire les moines et les moniales dans leur recueillement.

- La prière se suffit à elle-même, disait simplement Cornélius. La présence réelle du Christ transfigure ce lieu sans qu’il ait besoin du travail des hommes pour s’en trouver magnifié.

Les moines et les moniales disposaient plus loin de baraquements en pisé très sommaires. Ils vaquaient pour l’heure aux travaux des champs, attendant la cloche qui les réunirait pour la prière dans la chapelle, le seul lieu de rencontre.

- Nos frères et nos sœurs qui ont prononcé leurs vœux, trouvent ici la paix, mais aussi tous ceux qui ont eu à souffrir de la vie et viennent faire retraite pour retrouver calme et espoir. Dame, ajouta-t-il en se tournant vers Marciane, ne recherchez pas plus longtemps l’enfant qui s’est échappé de Marcelly désespéré d’avoir vu mourir l’enfant confiée à ses soins : Siméon s’est réfugié chez nous. C’est un garçon de grande valeur qui découvrira sous peu sa mission qui le ramènera sur les terres de son enfance pour la plus grande gloire de Dieu. Et il ne partira pas seul dame, n’accusez pas le ciel s’il vous demande un grand sacrifice. Il faut accepter la volonté de Dieu. Que la femme qui a perdu un enfant ne se désespère plus, ajouta Cornélius tourné vers Guillemette qui le regardait fixement, car un ange désormais veille sur les siens du haut du ciel. Que le garçon qui s’est cru appelé par le Seigneur ne se croit pas abandonné s’il est appelé à rester dans le monde ! Il y trouvera sa place et accomplira sa mission sur terre. En vérité, nous proposons et le Seigneur dispose, Loué soit le Seigneur !

Marciane, subjuguée pour une fois, écoutait l’homme de Dieu parler de sa voix calme, presque désincarnée et elle n’osa pas lui poser de questions. Pourtant, Guillemette l’interrogea :

- Où est Siméon ? Je voudrais tant qu’il sache que je ne lui en veux pas.

- Siméon reviendra à vous de lui-même, ne le brusquez pas, il est encore accablé par le poids de sa responsabilité.

Le frère Cornélius les bénit et se retira. Ils redescendirent à Giret en silence, méditant chacun les prédictions de Cornélius. Le soleil se couchait dans un flamboiement qui embrasait le ciel. Les bruits simples et rassurants de la vie leur parvenaient : cris d’enfants, aboiements de chiens, bribes de conversations, airs de chansons. « Ce sont mes gens, » pensait Marciane émue, « ils vivent en paix grâce à moi et se reposent sur moi du soin de leur avenir. N’est-ce pas suffisant pour se sentir utile ? »

- Ce pays est fort attachant, Mère, et je me sens près à l’aimer, murmura Louis, comme s’il avait suivi le cours de ses pensées et Marciane lui sourit, heureuse de cette connivence avec son fils.

La cour du château avait été plantée d’arbres qui exhalaient un doux parfum auquel se mêlaient par bouffées les senteurs émanant des cuisines. Ils rentraient chez eux tandis que Joceran était parti, attiré par les mirages de l’aventure guerrière. Marciane soupira en pensant aux risques que courrait son époux : « Que Dieu le garde ! Qu’il me revienne sauf ! » En se dirigeant vers la grande salle, ils rencontrèrent le chapelain qui sortait de la chapelle.

- Je priais pour messire Joceran. Que Dieu protège un si brave chevalier !

« Est-ce parce qu’ils m’aiment que mes proches sont tellement en harmonie avec mes pensées ? » se demanda Marciane, touchée de cette attention.

- Pourquoi ton époux a-t-il tenu à se mêler à cette aventure en Forez qui ne le concernait pas ? demanda alors Guillemette, abruptement.

- J’ai grand peur qu’il ne s’ennuie, avoua Marciane, un peu gênée.

- Hubert aussi semble attiré par les aventures telles que les chantent les troubadours. Ce ne sont pourtant que fariboles et contes creux !

- J’en suis bien convaincue, crois-le bien ! Pour moi, je n’ai fait la guerre que parce que j’y étais forcée. Comment le faire comprendre à un homme qui n’y voit que la seule activité digne d’un chevalier ?

- L’Eglise essaie pourtant bien de faire comprendre que c’est néfaste et condamnable mais elle n’est guère entendue ! La trêve de Dieu devrait être étendue à l’année entière ! Pour en revenir à Joceran…

- Tu ne l’as jamais aimé, je le sais, constata Marciane. Pourquoi ?

- A mes yeux c’est un enfant gâté qui refuse de vieillir. Je croyais que sa captivité et sa blessure l’avaient mûri, mais il n’en est rien. Je crains qu’il ne te fasse souffrir, par inadvertance plus que par dessein.

- Je souffrirais bien plus si je ne l’avais pas !

- Alors n’en parlons plus, et oublie mes critiques.

Dans sa chambre, Marciane s’abandonna à de tristes pensées. Elle réalisait que son amour ne suffisait pas à l’homme qu’elle aimait et ne savait que faire pour changer le cours d’une vie qui, lentement, les séparait, chacun emporté par des courants divergents. « Je ne m’opposerai pas à tes désirs, même si je dois en souffrir » se promit-elle, «  Je ne me servirai pas de notre amour pour te brider contre ton gré. D’ailleurs ce serait bien vain. Tu portes en toi la réponse et tu choisiras librement » D’ailleurs n’avait-elle pas elle aussi choisi de vivre selon ses propres critères ? Pourquoi reprocher à Joceran de faire de même ? Cette pensée la soulagea. Ils n’étaient coupables ni l’un ni l’autre, ils étaient juste différents. Pourquoi s’aimaient-ils ? Pourquoi cet élan qui les poussait l’un vers l’autre au risque de souffrir ? Pourquoi ce vide de l’absence, ce besoin de possession et ce refus de partager les mêmes aspirations ? Pourquoi un combat incertain au lieu d’une union sereine ? « J’avais peut-être raison de pense que je ne savais pas aimer, ni me soumettre…Est-ce le sort des dames de Marcelly ? »

Ils s’en retournèrent peu après à Marcelly. Il fut décidé que l’adoubement d’Hubert se célébrerait avant la fin de l’été. Benoît, Rodolphe et Guillaume seraient faits chevaliers en même temps que lui. C’était le temps des moissons. Les paysans avec leur faucille coupaient les épis à mi-hauteur, laissant haut le chaume qui servirait à la pâture des troupeaux. La récolté était bonne. Les gerbes s’accumulaient dans les prés, séchées par le soleil ardent qui forçaient les moissonneurs à se munir de larges chapeaux de paille. Le soir, les travailleurs se reposaient de leur longue journée en buvant la piquette rafraîchie dans l’eau de la rivière. Ils chantaient gaillardement en levant leurs gobelets, le ventre bien calé par les volailles rôties, les ragoûts mijotés et les soupes au lard servies par leurs femmes, accortes et souriantes, réconfortées à l’idée des greniers pleins.

Ce fut alors que Joceran s’en revint. Il avait maigri et gardait son bras gauche en écharpe, mais son sourire de carnassier annonçait le succès de ses armes.

- Qu’il est bon ma mie, de se retrouver chez soi, dit-il en descendant de cheval et en enlaçant Marciane. Je vous prie de m’excuser : je dois sentir, la sueur, la poussière et le crottin, mais je n’ai pu résister au désir de vous embrasser.

- Je vais vous aider à chasser votre fatigue dans un cuveau rempli d’eau bien chaude et vous me raconterez votre campagne, dit Marciane en souriant.

- Je peux déjà vous annoncer que nous en revenons vainqueurs. J’ai eu la chance de faire prisonnier le comte de Nevers. Ses troupes sont taillées en pièces, seuls deux ou trois de ses gens qui ont échappé au carnage !

- Voilà un beau résultat qui ne souffre pas de contestation, répondit un peu ironiquement Marciane.

- A vrai dire, ma mie, dit plus tard Joceran, continuant son récit en étant étrillé par sa femme, je me suis servi de vos principes pour emporter l’avantage.

- Dites-m’en plus, vous m’intriguez !

- Le comte de Nevers avait envahi nos terres lorsque notre bannière, forte d’une trentaine de chevaliers, a rejoint la région. Les assaillants avaient déjà commis moult exactions, piétinant les champs, rançonnant les paysans, volant leur nourriture, réquisitionnant le fourrage, forçant les filles. J’ai convaincu le comte Raymond-Gui d’agir tout différemment : « Achetez ce dont nous aurons besoin, promettez leur votre protection et votre soutien, vous en ferez vos alliés » lui ai-je conseillé. Il a paru sceptique, mais il s’est rangé à mon avis et notre façon de faire s’est vite ébruitée. Dans leur hâte à en être débarrassés, les manants sont rapidement venus nous renseigner sur les agresseurs, certains, pour s’en venger, sont même allés à empoisonner quelques puits où ils se disposaient à faire boire leurs chevaux ! Le  lieu où ils campaient nous a été indiqué grâce à la coopération des paysans, mais la rencontre a cependant été féroce. Sûrs de notre bon droit, nous avons chargé comme des lions furieux. Je me suis trouvé faire face au comte de Nevers. Lors d’un premier assaut, il m’a blessé au bras droit. Croyant que j’étais hors de combat, il a fait volte-face et s’en est revenu sûr de son fait. Il ignorait que je me sers également de mes deux bras. J’ai changé ma lance de côté, l’ai maintenue fermement sur la hanche et d’un seul élan, je l’ai désarçonné. Sonné par sa chute, me voyant prêt à l’embrocher, il s’est rendu.

- Et qu’est-il advenu de votre prisonnier ?

- Une fois ses troupes anéanties, il ne pouvait qu’abandonner ses prétentions. Je l’ai laissé libre de repartir cependant, disant que l’accueil que nous avions reçu chez lui valait rançon.

- Voilà une noble conduite dont je vous félicite.

- Au fait, le comte Gui-Raymond tient à être présent à l’adoubement de votre fils. Il a assuré m’être fort redevable de mon avis !

- Nous serons bien entendu honorés de sa présence, répondit simplement Marciane, un peu réservée toutefois et se demandant déjà comment elle pourrait équilibrer sa présence pour ne pas sembler prendre partie sur l’échiquier politique de la région.

- Je vous avais bien promis de vous faire honneur, dit Joceran, en se prélassant encore dans l’eau qui tiédissait. Cette campagne m’a comblé ! Je me suis enfin imposé comme un partenaire incontournable alors que jusque-là, j’étais ignoré ! Ah ! ma mie, guerroyer est une bonne occupation, je ne regrette pas ma décision. Conviendrez-vous que j’ai eu raison de participer à l’affaire ?

- En vous voyant si heureux, je ne peux que me réjouir, répondit évasivement Marciane, qui ne voyait pas exactement quels avantages avait retirés Joceran, hormis une gloriole un peu vaine, la reconnaissance du comte d’Albon se limitant pour l’instant à des assurances verbales.

- Il me faudra me rendre à Legnan avant l’armement d’Hubert, continua Joceran sans réaliser la réserve de sa femme. M’accompagnerez-vous?

- Très volontiers ! J’emmènerai Louis avec nous. Il semble plus détaché du monde des livres et sera intéressé par la découverte de votre comté.

- Bien volontiers, mais pourquoi pas aussi Hubert par la même occasion ?

- Marcelly ne doit pas être complètement déserté.

- Comme il vous plaira, ma mie.

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