07.09.2007

chapitre 23 - fin

En fait, ni ce soir-là ni plus tard, Hubert ne se livra pas à sa mère. Ce fut à son frère qu’il dévoila ses projets. Il l’aborda un matin dans la cour pour lui demander de l’accompagner à Ste-Victoire où il voulait se rendre.

- J’ai appris ta décision de renoncer aux ordres et de rester dans le monde, jeta l’aîné brusquement.

- Sans doute n’est-ce pas pour te plaire ? répondit Louis un peu gêné, mais je ne serai pas un cadet envahissant, crois-le bien.

- J’ai appris aussi que tu savais te battre ! continua Hubert, et bien de surcroît.

- Nous y avons tous deux été formés, répondit le cadet, toujours sur la réserve.

- Il parait que cela te vaudra d’être adoubé en même temps que moi ?

- N’en prends pas ombrage, je te prie ; j’ai failli refuser pour ne pas te déplaire.

- Loin de moi cette idée, bien au contraire ! reprit Hubert avec véhémence au grand étonnement de Louis. Je vais te confier le fond de ma pensée, reprit-il après un silence, mais en te priant de ne pas l’ébruiter encore car ce serait prématuré. Je sais quelle serait ma vie en devenant le maître de Marcelly et je viens de faire l’expérience de ce que réserve la cour impériale aux vassaux qui entourent l’empereur. En vérité, rien ne m’attire dans l’existence d’un seigneur, que ce soit sur ses terres ou à la cour : routine et querelles de voisinage d’une part,  intrigues et arrivisme subalterne de l’autre, on reste coincé entre la trêve de Dieu, la politique des Grands et la rentabilité d’un domaine… Non, ce n’est pas ce dont je rêve ! Loin de là !

- Mais alors, quels sont tes projets ?

- Je ne vois qu’une façon de vivre selon mon cœur : il me faut trouver l’aventure, la vraie, et je vais partir en Terre Sainte ! Là-bas, tout est possible ! Un chevalier peut se créer un royaume, batailler sans contraintes, se couvrir de gloire avec la bénédiction de tous dans des terres inconnues et sans limites… Je n’osais jusque-là en rêver, me croyant seul à pouvoir prendre la succession de Mère, je pensais rester rivé à nos terres. Mais maintenant, tu es là, tu es capable de prendre ma place, et plus rien ne me retient de partir !

- Je ne comprends pas ! Tu renoncerais à Marcelly ?

- Avec joie, puisque tu peux assurer la relève.

- Mais ce ne serait que momentané ?

- Non ! Je ne reviendrai jamais dans ce vieux monde trop petit pour moi.

- J’en reste confondu, mon frère.

- Tu ne me comprends pas, n’est-ce pas ?

- Je conçois tes ambitions, mais je ne les partage pas et, soit dit sans te froisser, je les crois les gloires guerrières bien illusoires.

- Si César l’avait pensé, il ne serait jamais venu en Gaule, et Alexandre n’aurait pas quitté la Macédoine , répondit dédaigneusement Hubert.

- Mais Ulysse est revenu au pays bien las de l’aventure, reprit Louis qui n’était certes pas en reste d’exemples historiques.

- Robert n’est pas revenu, lui. J’ai eu de ses nouvelles à Salzbourg, par un chevalier de retour de Terre Sainte. Il est le maître d’un fief aux confins du comté de l’Edesse où le pauvre bâtard sans avenir vit comme un prince.

- Tu rêves d’aventures et de gloire personnelle, sans trop songer il me semble à préserver de la domination des Infidèles ces terres sacrées qui ont vu vivre et mourir Notre Seigneur Jésus !

- J’y réfléchis bien au contraire ! Et je voudrais même voir s’y consacrer aussi tous ceux de mon âge qui sont rebutés par la vie trop facile de nos contrées.

- Mais tu n’as  parlé que de terres à conquérir…

- Pas pour fonder des fiefs personnels avec un esprit de lucre, mais pour en faire l’apanage de moines-soldats qui vivraient selon un idéal et mettraient leur épée au service de Dieu. J’y songe encore confusément et je ne sais trop à qui demander conseil pour mettre en forme mes projets.

- Tu vas être reçu par notre Saint-Père, il est le plus qualifié pour te conseiller.

- Tu as raison ! C’est donc à lui que je m’en ouvrirai. J’espère qu’il comprendra mon idéal : un monde d’hommes purs et durs, hors du commun, assoiffés de sacrifices, de luttes et de victoires…

- Sans amour, sans femmes, sans descendance… murmura Louis.

- Sans compromissions ! trancha Hubert, farouche.

- Tu appelle les plus belles choses de la vie des compromissions ! Auras-tu toujours cette intransigeance ?

- Je ne veux pas du sort commun. Je veux l’exception !

- Quel orgueil, mon frère ! C’est grand péché ! dit Louis en souriant.

- J’en suis conscient, mais rien d’autre ne m’intéresse.

- D’où t’en est venue l’idée ?

- De notre père, sans doute… Il a laissé brusquement femme et enfants, domaine et terre de son enfance, pour s’en aller libre de toute contrainte vivre selon son cœur une aventure hors du commun. J’ai longuement interrogé Giraud et je sais tout de leur histoire. J’en ai rêvé si inlassablement que tout le reste m’importait peu. C’est ce qui m’a indiqué la voie à suivre.

- Crois-tu vraiment que notre père ait obéi aux mêmes motifs que toi ?

- Pourquoi pas ? Je lui ressemble sans dour... Je suis son fils.

- Moi aussi.

- Toi, tu ressembles davantage à notre mère.

- Tu ne pouvais me faire plus beau compliment.

- Renierais-tu notre père ?

- Certes non ! Je crains cependant pour toi la désillusion.

- Qu'importe. Elle est préférable à l’insatisfaction.

- Je t’aurais mis en garde. Que le Ciel te protège !

- Garde tout cela pour toi. Je ne veux pas troubler notre mère avant cette cérémonie qui lui tient tant à cœur.

- Elle n’a donc pas d’importance pour toi ?

- Si, très grande, mais ce n’est qu’un point de départ.

Oublieux du prétexte qui les avait fait partir ensemble, ils revinrent vers le château en silence, chacun plongé dans ses pensées. Le soir tombait, les hirondelles volaient haut dans le ciel serein, planant avec grâce sans se soucier des hommes ni de leurs tracas. Marciane, qui appréhendait le caractère ombrageux d’Hubert, vit revenir avec plaisir ses deux fils, ensemble, chevauchant paisiblement sur le raidillon menant au château. « Hubert se rapproche de son frère, tout est pour le mieux, j’avais tort de m’inquiéter. »

Le grand jour approchait. Raymond, accompagné d’Adelaïde, parfaitement rétablie, et de leurs enfants, étaient déjà au Puy-aux-Dames où les arrivées s’échelonnaient : vassaux de Marcelly, de Giret, de Légnan et parmi ces derniers, Ambert, qui apporta un courrier de Pietro Boldoni. Le jeune seigneur milanais invitait Louis à séjourner chez lui à Milan, où sa famille tenait à le remercier de sa conduite chevaleresque.

- Nous partirons donc ensemble en Italie, s’écria Hubert avec entrain, toi pour Milan, et moi pour Rome.

L’avant-veille du jour prévu pour l’adoubement se présenta le cortège de l’archevêque, salué en grande pompe par la communauté de Marcelly groupée le long de la route pour recevoir la bénédiction du prélat. Mais le spectacle n’était pas terminé pour le bon peuple ravi du spectacle ! Suivit au début de l’après-midi la cavalcade du comte Guy-Raymond accompagné de son épouse, Yde-Raymonde. Le comte, revêtu d’un riche manteau brodé et coiffé d’un chapeau de feutre fixé sur sa tête au moyen d’un ruban passant sous le menton, montait un cheval blanc au harnais somptueusement orné. Il était glabre mais ses cheveux mi-longs retombaient en boucles sur l’encolure de son vêtement. Il avait le nez proéminent, la bouche un peu pincée, les sourcils très fournis sur des yeux clairs au regard dominateur. Rien dans son apparence ne laissait ignorer qu’il était un haut et puissant seigneur. Son épouse, plantureuse et luxueusement vêtue, arborait une expression un peu dédaigneuse, tout en se tenant avec aisance en amazone sur sa monture. La foule attendit encore patiemment. Et enfin, dans la soirée, parurent  Henri V et sa suite. Entouré de sa garde, portant haut lances et oriflammes, suivi de chevaliers, d’écuyers, de hauts dignitaires et d’hommes d’armes, l’empereur chevauchait majestueusement, couronne en tête, la main posée sur le col de son magnifique cheval, l’autre tenant négligemment les rênes, son grand manteau brodé d’or s’évasant sur la croupe de sa monture. La bouche ferme et tombante cernée par de profondes rides, le front haut creusé par deux profonds sillons, les yeux prolongés par des pattes d’oie indiquaient assez bien un caractère emporté et retors, calculateur et dominateur. Pourtant, quand il souriait, il émanait de sa personne un charme rare et convainquant dont il devait savoir user à bon escient.

Au château, tout se déroulait en bon ordre, l’accueil des hôtes illustres et leur installation suivaient le plan prévu et le protocole minutieusement mis au point. Le dîner réunirait dans la salle les plus importants des invités, la tente dressée devant le château les autres, les serviteurs et les hommes d’armes étant groupés dans la basse-cour. Des écuries aux cuisines, tout le personnel s’affairait en bon ordre et déjà des odeurs appétissantes donnaient à penser que la table de Marcelly saurait faire face aux besoins d’une si noble assemblée. Les bonbonnes de Malvoisie, de vins de Beaune et de Saint-Pourçain, mises en perce, suffiraient largement à satisfaire la soif que la chaleur de la saison et la fatigue du chemin ne manqueraient pas d’aiguiser. Fleurs, torches et cierges, jonchées odorantes, nappes étincelantes, hanaps et cuillères d’argent, la grande salle resplendissait, parée de tous les accessoires dignes d’une telle fête. Les tables étaient ornées d’immenses pâtés en forme de châteaux et d’églises d’où s’échapperaient des oiseaux vivants lorsqu’on les entamerait… Les serviteurs de Marcelly avaient reçu en renfort les gens amenés de Vienne.

A la table d’honneur, autour de l’empereur, de Marciane et de Joceran s’étaient assis l’archevêque, le comte d’Albon, son épouse et les hauts dignitaires de l’empire. Après le benedicite prononcé par Monseigneur Guy, le repas composé de quatre mets commença : pâtés de bœuf et rissoles, brouet de viande,  gravé de lamproie, sauce de poissons, lapereaux, poissons farcis, oiselets rôtis, queues de sangliers, chapons, pâtés de saumon, darioles, tartelettes à la crème, venaisons, rôts, anguilles, gelées de poissons se succédèrent, servis « à couvert » avant de passer aux sucreries… Les entremets n’étaient pas moins variés et danseurs, musiciens, acrobates déguisés en animaux fantastiques, montrèrent un talent qui provoqua l’intérêt général.

L’empereur s’enquit auprès de Marciane de la taille de son domaine, puis la félicita sur la bonne apparence des cultures, la qualité des troupeaux et la prospérité des bourgades. Il fut fort étonné d’apprendre qu’elle avait accordé à ses cités des chartes de franchise qui réglaient à la satisfaction de tous les rapports entre les communiers et leur suzeraine.

- La dame de Marcelly met dans sa gestion autant de savoir-faire que d’intuition bénéfique, observa l’archevêque, car il est bien certain que ce mode de fonctionnement est promis à un grand avenir.

- Vous vous êtes pourtant gardé d’en accorder une telle charte aux habitants de votre ville, remarqua Henri V un peu goguenard.

- Notre administration, confiée à des clercs, est équitable et efficace, répliqua dignement le prélat. Mais il n’est pas dit que je n’y vienne aussi, lorsque je serai certain de la maturité des élites de ma ville. L’Eglise est toute prête à reconnaître des droits à ceux qui le méritent, pour peu qu’ils ne les revendiquent pas d’une façon subversive Nous somme ouverts à tout ce qui peut améliorer le sort de ceux que nous avons la charge de conduire.

- Je vous crois très bon diplomate, Monseigneur, dit l’empereur avec un sourire charmeur. Et vous êtes aussi un interlocuteur comme je les aime, prêts à composer pour arriver à un accord.

- Il est des sujets pourtant sur lesquels nous nous devons rester intransigeants, avertit le prélat.

- La paix de nos états mérite cependant bien des concessions, répondit évasivement Henri V.

- C’est bien, il me semble, ce que vous avez appliqué avec sagesse dans vos rapports avec les Milanais.

- Ces gens-là ont toutes les audaces. Ils abusent par trop de ma patience.

- La paix est bien souvent à ce prix.

- Avons-nous des nouvelles des opérations en Terre Sainte ? interrompit Marciane, qui trouvait que la conversation prenait un tour dangereux.

- Les Chrétiens de là-bas se plaignent qu’ils sont abandonnés de leurs frères d’Occident et qu’il leur faudrait des renforts, répondit le comte Guy-Raymond, mais il faudrait savoir s’ils leur sont nécessaires pour défendre leurs fiefs ou garder Jérusalem…

- Les problèmes sont mélangés en effet. Il conviendrait d’y mettre bon ordre.

- Les expéditions en Terre Sainte sont extrêmement onéreuses. Comment motiver des chevaliers pour qu’ils s’y engagent ?

- Leur foi ne devrait-elle pas suffire ?

- Faut-il donc prêcher un nouveau départ en masse ?

- La prospérité de nos contrées n’incite pas à l’aventure, il faut le reconnaître.

- Pourtant je connais de jeunes hommes désœuvrés et avides de gloire qui s’en iraient volontiers s’ils étaient encadrés et dirigés dans ce sens, dit pensivement Monseigneur Guy, au grand déplaisir de Marciane.

Ils se turent brusquement pour écouter un troubadour particulièrement talentueux, qui chantait les exploits du chevalier Roland, neveu de l’empereur à la barbe fleurie. Certains ne  connaissaient pas encore cette chanson et le silence se fit, attentif et approbateur, pour finir en une ovation méritée.

Le lendemain, les hôtes de Marcelly furent conviés à diverses occupations. Joceran avait prévu une chasse au faucon pour les uns, invitation à laquelle se rendirent l’empereur et le comte d’Albon. La comtesse Yde-Raymonde choisit aussi de les accompagner. La fauconnerie de Marcelly était prestigieuse, avec ses faucons spécialisés au lièvre, au héron ou au milan. Les plus beaux spécimens étaient les faucons offerts par Louis VI et des gerfauts dressés à la chasse au canard. Faraud, le fauconnier, en prenait grand soin. Les autres dames, conviées à une promenade en barque sur la Magnie dans l’après-midi, s’en furent avec Marciane, bien installées sur des coussins moelleux, prendre l’air en écoutant de la musique, alors que Monseigneur Guy les avaient emmenées le matin découvrir le tombeau de Sainte Victoire.

Les futurs chevaliers, quant à eux, se devaient de faire retraite pour se préparer à la cérémonie du lendemain. Ils furent dénudés et trempés dans un bain purificateur, pendant que Raymond et Thierry, les oncles d’Hubert et de Louis, leur rappelaient les devoirs d’un chevalier : défendre l’Eglise, les pauvres et les faibles, femmes, enfants et non-belligérants ; répondre à l’appel de l’ost ; ne jamais rien faire de contraire à l’honneur. Tout cela, ils le savaient déjà, mais ils écoutèrent avec gravité ces conseils, prélude obligatoire à leur future dignité. Ils furent ensuite revêtus d’une robe blanche symbole de pureté et d’une robe rouge représentant le sang qu’ils devraient verser pour défendre Dieu et l’honneur. L’archevêque vint en personne dans la chapelle bénir épées et éperons puis ils furent laissés seuls pour passer la nuit en prières et méditation devant l’autel.

Au petit matin, ils se confessèrent et gagnèrent l’église Sainte Victoire où la messe fut concélébrée par l’archevêque et les abbés de St-Bégnine et de Valbenoite. La nef était comble, le parvis dégagé, mais une foule de spectateurs se pressait en retrait. Habitants de Marcelly et de Ste-Victoire, voisins, pèlerins,  tous étaient venus en masse, bien décidés à ne rien perdre de cette cérémonie exceptionnelle. Les futurs chevaliers communièrent. Après la messe, Raymond, Thierry et Bertrand s’avancèrent vers l’autel où avaient été apportées les épées et, sous la protection de l’archevêque qui tenait levée une croix, il gagnèrent le parvis. L’assistance, l’empereur en tête, suivit et se rangea sur l’esplanade. Les futurs chevaliers restaient les derniers dans la nef. Hubert sortit le premier. L’empereur prit des mains de Raymond l’épée, cadeau royal de Louis VI, et la remit à Hubert en lui disant : « Au nom de Dieu, je te fais chevalier. Sois valeureux, vaillant, humble et fidèle à ton seigneur ! » Puis il lui assena un coup retentissant du plat de la main sur le cou. Raymond s’approcha alors pour accrocher son glaive à sa ceinture et fixer ses éperons à ses pieds. Marciane avait remarqué avec agacement la formule employée par Henri V, mais elle se consola à la pensée que c’était elle le seigneur de son fils. Elle se demanda si l’empereur y avait songé…

Louis se présenta en suivant. Thierry remit au comte d’Albon l’épée qu’il avait gagnée au combat. Le comte la posa  sur son épaule et lui dit : «  Au nom de Dieu, je te fais chevalier. Reçois cette épée au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen » et il lui donna la paumée d’un fort coup de main sur la nuque. Après quoi Thierry lui ceignit l’épée et fixa ses éperons. Rodolphe, Benoît et Guillaume furent ensuite adoubés de la même façon par Thierry, Raymond et Bertrand. L’assistance leur fit une ovation. Les garçons étaient un peu pâles, mais une flamme claire brillait dans leurs yeux. Ils étaient chevaliers !

Marciane était somptueusement vêtue d’un surcot de taffetas jaune damassé révélant un chatoiement moiré de fleurs bleues, au corsage ajusté et à la jupe traînante avec un mantel de velours bleu gris, brodé de fils d’or et de soie bleu foncé, retenu par un fermail orné de perles. Le très fin voile de soie ourlé de perles posé sur ses cheveux était retenu par le diadème que lui avait offert Joceran. La comtesse Yde-Raymonde engoncée dans une somptueuse robe de velours écarlate entièrement brodée de feuilles d’or agrémentées de perles d’or et d’un mantel vermeil ruisselant de pierreries, était éblouissante mais infiniment moins élégante et elle dut en avoir le sentiment car elle examina Marciane la bouche un peu pincée.

Un somptueux festin les tint longtemps réunis dans la salle décorée de fontaines versant de « l’eau d’orange ». Un lâcher de pigeons maquillés en oiseaux exotiques, le passage d’un dragon crachant le feu et maints autres attractions peuplèrent les temps morts des entremets séparant les six assiettes que comportait le repas avec  pâtés de veau menu déhaché à la graisse et moelle de bœuf, pâtés de pinparneaux, boudins, saucisses, pipefarce, civets de lièvre, de marcassin, bœuf et moutons rôtis, chapons, perdrix, poissons d’eau douce et de mer, rissoles, crêpes de veau au sucre, flancs, nèfles, noix pelées, poires cuites, dragées… « Après panse, la danse » ! Les tables enfin débarrassées, les danseurs par couple se mirent à caracoler dans la tente dressée à cet effet, cependant que les hôtes les plus éminents préféraient rester au calme dans la salle à jouer aux échecs et au trictrac.

A Marcelly et à Ste-Victoire, des buffets avaient été dressés pour la population et tous festoyaient, buvaient et dansaient en commentant ce qu’ils avaient pu voir de la cérémonie et de ses illustres participants, la beauté des chants, la richesse des tenues, et  en se félicitant des agapes qui leur étaient offertes. Les mesures de sécurité devaient être suffisamment dissuasives car on ne signala aucun incident désagréable. Mais le soir, lorsque le sacristain fit le tour de l’église Ste-Victoire, avant d’en fermer les portes, il découvrit avec inquiétude que la porte de la crypte baillait. Il y pénétra fort inquiet. On avait réussi à s’y introduire et à forcer le coffre de fer fermé par un énorme cadenas qui contenait les objets les plus précieux offerts à la sainte que l’on exposait parfois pour les grandes occasions ! Le sacristain affolé s’approcha, le coffre était vide mais un homme gisait sur le côté,  mort, le couvercle du coffre en tombant sur sa tête lui ayant cassé la nuque. Où était passé le trésor ? Il fallait appeler au secours sans tarder ! Le sacristain se précipita pour alerter le Père Gervais qui accourut en hâte pour constater les dégâts.

- Ce mécréant a trouvé son châtiment de son crime ! dit-il en soulevant la tête du voleur pour s’assurer de son décès.

- Mais le trésor, mon père, le trésor a disparu !

- Il est hors d’atteinte, rassure-toi. Messire Bertrand nous l’avait fait mettre en lieu sûr. Il convient de l’avertir sans tarder et d’appeler aussi Martin. Ce malandrin a peut-être des complices !

Martin arriva furieux.

- Où est le garde posté dans le clocher ? Pourquoi n’a-t-il pas donné l’alerte ?

Le garde dormait en répandant une odeur qui ne laissait aucun doute sur les causes de son sommeil : il était ivre !

- Ce cochon sera puni plus tard ! Il faut immédiatement arrêter et questionner le montreur d’ours qui se produit au champ de foire, il est peut-être de connivence avec eux. Messire Bertrand m’a mis en garde contre ces gens-là, et il avait raison, le mort m’a bien l’air d’être un des larrons dont il parlait. Il faut chercher un homme petit et bigleux qui a peut-être pu s’introduire chez nous. Comment ont-t-ils réussi à échapper aux contrôles ? Quelle histoire !

Le mort, qui avait été traîné en dehors de la crypte, avait en effet une cicatrice sur la joue comme l’un des suspects signalés à la vigilance des forces de l’ordre. Martin envoya prévenir Bertrand et enferma le montreur d’ours dans une geôle de la maison commune. Quand Bertrand l’interrogea, l’homme protesta de son innocence. Il n’avait rien à voir avec le mort qu’il ne connaissait pas, il avait son badge qui lui permettait l’accès à Marcelly, on ne pouvait rien lui reprocher.

- Gardez-le sous clé en attendant. Comment savoir si des complices courent encore ? Je ne veux pas les laisser échapper même si leur coup est manqué. Réveillez-moi le garde à coups de pieds, peut-être a-t-il été incité à boire.

Le malheureux arriva en titubant, complètement hébété.

- Vas-tu enfin dessoûler ? lui demanda Bertrand furieux.

- Messire, je vous en donne ma parole, je n’ai rien bu ! Enfin, pas de vin.

- Tu te moques de moi ? Tu pues la vinasse !

- Je m’étais penché pour surveiller un homme qui s’approchait de l’église. Arrivé au pied du clocher, il m’a salué courtoisement et m’a demandé s’il pouvait monter pour jouir d’en haut du spectacle. Une fois à mes côtés, il m’a proposé de l’eau à sa cruche. Il n’y avait pas de mal à ça, n’est-ce pas ? J’ai accepté de boire un coup à la régalade… et je ne me souviens plus de rien !

- Souffle-moi dans le nez, demanda Bertrand encore sceptique.

Son haleine ne sentait pas le vin.

- Tu as du être assommé et aspergé de vin, pour que l’on te croie soul. Tu es donc moins coupable que prévu, mais trop naïf pour faire un bon soldat. Comment était l’homme qui t’a offert sa gourde ?

- Petit et maigre.

- Ce n’est pas cette description qui nous permettra de  le retrouver !

- Il louchait ! s’écria le garde. Je m’en souviens !

- C’est le bigleux. Qu’on le cherche immédiatement ! Quand est-il monté ?

- L’Angélus venait de sonner.

- Il ne doit pas être loin. Au travail !

L’homme fut retrouvé, dans une des barques qui avaient servi à promener les dames, caché sous une pile de coussins. Rudement interrogé, il avoua que son complice et lui, voyant qu’ils ne pouvaient franchir les péages, s’étaient introduits de nuit dans la ville par des sentiers de montagne et s’étaient cachés dans une grange.

- Vivement que nous ayons nos remparts, soupira Martin.

- Comment comptiez-vous transporter le trésor ?

- Nous avons creusé un trou pour l’enterrer et nous serions venus le récupérer  quand les contrôles auraient cessé.

- Où sont tes autres complices, Pablo, Francisco et Luis ?

- Vous les connaissez ? Ils nous ont donc dénoncés, les fumiers ! Voilà pourquoi nous n’étions plus que deux, les autres ayant renoncé à nous suivre ! Qu’ils soient maudits, on ne trahit pas ses frères !

- Tu as donc aidé ton complice à forcer le cadenas du coffre ?

- Non. J’étais chargé de faire le guet près de la porte mais je me suis enfui quand j’ai vu le couvercle assommer Juan, il l’a lâché de surprise en trouvant le coffre vide. Je l’ai abandonné, j’ai eu peur de la vengeance de la sainte !

- Tu peux maintenant craindre la justice de la dame de Marcelly. Elle n’est pas tendre avec les profanateurs des lieux saints.

Ce fut le seul incident à déplorer pendant tous les jours de fête. Et grâce aux précautions prises, il n’avait pas eu de conséquences. Bertrand demanda qu’on ne l’ébruite pas, ce en quoi il fut approuvé par Martin.

Les joutes prévues se déroulèrent le lendemain. Les nouveaux chevaliers ne devaient pas y participer car ils étaient chargés de veiller au bon déroulement des affrontements. Le béhourd consistait pour deux concurrents à s’élancer l’un contre l’autre pour rompre des lances et tâcher de se désarçonner mutuellement. Les éliminatoires successifs ne laisseraient en jeu que deux champions qui se départageraient dans un dernier combat. Des éperons d’or offerts par Marciane récompenseraient le vainqueur, mais l’empereur et le comte d’Albon avaient rajouté des prix, dague, couronne, mouton doré, qui iraient aux jouteurs désignés par leurs soins qui s’étaient particulièrement distingués. Les spectateurs étaient confortablement installés dans les hourds, sortes de tribunes dominant l’enceinte entourée de lices de bois derrière lesquelles les badauds s’agglutinaient. Les champions étaient nommés par un héraut d’armes, puis un écuyer les aidait à s’armer, ils désignaient ensuite la dame pour laquelle ils se battraient. Ce choix faisait battre le cœur des jouvencelles qui souhaitaient fort être distinguées pour cet honneur insigne par leur danseur préféré, ce qui serait peut-être le prélude à des engagements plus durables…

Le signal du combat donné, ils s’élançaient avec fougue. Certains des jouteurs tenaient leur lance un peu en arrière de son centre de gravité et portaient à leur adversaire un coup de pointe direct par extension rapide du bras vers l’avant. D’autres employaient la nouvelle technique, enseignée par Bertrand à ses élèves, qui était radicalement différente. La main ne servait plus qu’à diriger la lance vers l’adversaire à abattre. La hampe, calée sous l’aisselle, était maintenue en position horizontale fixe par la main droite, le long de l’avant-bras, renforcée par la main gauche qui délaissait alors le bouclier et les rênes, pour saisir le bois quelques centimètres avant la droite. La lance tenue ainsi très en arrière, pouvait libérer vers l’avant plus des trois quarts de sa longueur. La puissance de l’impact ne dépendait plus de la force du bras, mais de la seule vitesse de l’ensemble solidaire constitué par la lance tenue ferme par le cavalier,  devant lui-même se tenir solidement affermi sur son cheval. La puissance de l’impact était très supérieure, mais cela exigeait d’être un cavalier émérite et de renoncer à la protection momentanée de l’écu ! Elle n’était pas sans risques pour ceux qui l’employaient sans en être capables ! Désarmé ou désarçonné, après la rencontre il y avait un vaincu…. Un jury d’honneur départageait les cas litigieux. Le vainqueur était salué par des acclamations enthousiastes. Les nouveaux concurrents se présentaient. La poussière montait, les armes cliquetaient, il régnait dans la lice comme un avant-goût de bataille qui réjouissait le cœur des hommes et faisait frémir l’âme tendre des damoiselles. Cependant tout se déroula courtoisement, sans violence excessive, sans contestation ni mauvais vouloir. Les participants étaient de bons jouteurs, qui firent honneur à leurs couleurs. Ce fut une belle journée. Ambert reçut les éperons d’or, Pascal, un écuyer de Marcelly, une dague, Gilles, un chevalier de l’empereur une couronne, Renault, un écuyer du comte d’Albon le mouton doré, aucun parti n’avait été oublié et l’on eut pas à déplorer de blessures graves, les pointes des lances ayant été émoussées. Les jeunes combattants se congratulèrent, les jeunes filles gardèrent leurs espoirs au chaud, les Grands furent satisfaits des performances de leurs champions.

Les départs s’échelonnèrent dès le lendemain entre des rangées de curieux, un peu fatigués par les jours de bombance et de libations, mais bien décidés à ne rien perdre jusqu’au bout du spectacle offert par les cortèges des grands seigneurs. Ils ne reverraient pas de sitôt l’empereur, ni le comte d’Albon, mais ils parleraient longtemps à la veillée de cette occasion qui leur avait été donnée de côtoyer tant de hauts personnages. Il ne resta bientôt au Puy-aux-Dames que les intimes qui prolongeaient encore un peu leur séjour pour fêter en famille l’événement, commenter le déroulement des réjouissances, se réjouir de la réussite de la fête à laquelle ils avaient contribué.

- Notre archevêque s’est montré tout au long de ses journées attentif à tous, chaleureux et bienveillant. Quel homme admirable !

- Il n’en est pas de même de l’empereur. Il est redoutable, constata Raymond, et ne doit pas être facile à vivre. Il s’est trouvé déjà en lutte avec son frère aîné avant sa mort, avec son père qu’il a fait emprisonner et il commence à critiquer d’une façon acerbe le Pape qui l’a pourtant soutenu. Personne ne peut longtemps rester dans ses bonnes grâces. J’ai bien vu que Monseigneur Guy se retenait pour ne pas le contrer ouvertement.

- La comtesse Yde-Raymonde n’est pas non plus d’un caractère plaisant. Elle ne cesse de rappeler à son époux qu’elle lui a apporté en dot le Dauphiné, surtout s’il cherche à se rapprocher de quelque joli minois, ce qui doit lui être une tentation familière…

- La comtesse est en effet bien acerbe, je ne l’ai jamais vu sourire, se plaignit Irmgarde, J’ai même cru qu’elle allait manifester de la mauvaise humeur à te voir aussi belle, Marciane. Il faut dire que tes toilettes étaient parfaites. Tu étais resplendissante.

- Merci, dit Marciane en souriant. J’espère avoir été suffisamment attentive envers tous mes hôtes, sans en avoir désobligé aucun.

- Vous êtes une maîtresse de maison accomplie, ma chère, la félicita Joceran, j’ai admiré votre aisance à diriger les conversations, à les aiguiller quand il le fallait, à vous intercaler entre Monseigneur Guy et l’empereur pour éviter les problèmes de préséance et à ménager la susceptibilité assez sourcilleuse du comte d’Albon qui craint toujours de jouer les seconds rôles. Ce fut une réussite ! Et vous voilà mère de deux chevaliers ! 

- J’en suis consciente, mes fils sont devenus des hommes. La prochaine fête sera donnée pour leur mariage sans doute.

- Nous avons tout le temps, tempéra Irmgarde, je ne les ai pas vus intéressés par les jeunes filles qui leur faisaient pourtant les yeux doux. Pour l’heure, ne vont-ils pas partir ensemble pour l’Italie ?

- C’est ce qu’ils ont décidé et je trouve l’idée excellente.

Elle était heureuse de l’entente de ses fils qui ne se quittaient plus et semblaient avoir trouvé une connivence inattendue. Louis la regardait bien quelques fois d’un air un peu songeur, mais elle n’avait pas jugé bon de l’interroger pour en connaître la raison. D’ailleurs l’occasion ne lui en avait pas été donnée. Pourquoi s’inquiéter ? Ils allaient partir ensemble, ce qui la rassurait, et auraient bien le temps par la suite d’organiser leur vie. Son domaine était immense, elle projetait d’établir Hubert à Marcelly et de laisser à Louis le comté de Giret. Ce n’était pas encore d’actualité et elle se sentait capable d’assumer sa fonction, mais elle saurait leur trouver un rôle et les associer à sa direction pour qu’ils ne se sentent pas inutiles. D’ailleurs, il lui faudrait souvent vivre à Légnan avec Joceran, et ses fils assureraient l’intérim pendant son absence. Elle espérait que son époux trouverait enfin un intérêt à vivre sur ses terres avec sa femme et ses enfants. Il paraissait enfin les avoir découverts et s’amusait beaucoup avec eux, les emmenait à cheval, en barque. Les enfants l’adoraient. Il semblait à Marciane qu’une période d’équilibre s’annonçait où elle pourrait apprendre à vieillir sans craindre l’avenir.

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