06.09.2007

chapitre 23 - suite

- J’ai de grandes nouvelles à vous apprendre, dit Joceran, tout heureux de son importance, lorsqu’ils furent réunis dans la salle, Hubert s’est très bien comporté à la cour impériale, il y a remporté de nombreuses joutes et l’empereur ne tarit pas d’éloges à son sujet. Votre fils a suivi Henri V, toujours itinérant, dans ses déplacements et se trouve maintenant à Salzbourg d’où il ne devrait pas tarder à nous rejoindre. Ensuite, et cela va vous surprendre… Joceran laissa passer un silence pour ménager son effet :  L’empereur veut adouber Hubert à Marcelly où il se rendra à cet effet ! 

Un grand murmure d’étonnement salua ses paroles. Guillemette, qui venait de quitter sa chambre après la cérémonie traditionnelle de l’amessement, sembla assez mécontente de ces démarches inutiles et des préparatifs nouveaux que ce changement apportait.

- Il est bien temps que nous en soyons avertis ! dit-elle sèchement.

- Comment en avez-vous été informé ? demanda Marciane étonnée.

- Par Monseigneur Guy. Il m’a demandé de me présenter à l’archevêché par un courrier qui m’a été envoyé à Legnan. Craignant de nouvelles complications qui auraient nécessité une riposte rapide avec nos Milanais, je me suis rendu sans tarder à son appel. Mais notre archevêque voulait au contraire m’avertir, que, suite à la déroute que je leur ai infligée, ils nous avaient reconnu formellement des conditions commerciales fort intéressantes. Le problème est donc définitivement réglé et Monseigneur a tenu à me féliciter d’avoir, par mon intervention rapide, épargné bien des problèmes à nos pays ! L’empereur, informé par ses soins de l’évolution de la situation, est également satisfait du succès de mes armes. Sa visite sera le témoignage de l’estime dans laquelle il tient notre lignage pour services rendus à l’empire !

- C’est ce qui motive votre venue ? demanda Marciane un peu acerbe.

- Non, ma mie, car j’étais prêt à vous rejoindre. Comment pourrais-je rester longtemps séparé de vous ? Figurez-vous, continua-t-il, que j’ai eu à Legnan la visite de ma belle-mère, devenue Mère Thieberge… Elle me remerciait de la charte que je lui ai octroyée qui institue, sa vie durant, une rente à son abbaye. Elle a daigné aussi se montrer satisfaite de la façon dont est mené le comté – c’est bien la première fois qu’elle me reconnaît des qualités ! – et m’a chargé de vous transmettre sa bénédiction et sa promesse de prier pour la réussite de toutes vos entreprises, « car votre épouse, dans la condition éminente où le Ciel l’a placée, sait diriger sans faillir, ni manquer. » Nous nous sommes quittés dans les meilleurs termes, ajouta naïvement Joceran, et fort satisfaits l’un de l’autre.

- C’est une femme hors du commun, répondit simplement Marciane, nul doute que son abbaye ne soit promise à un grand rayonnement. Mais, pour en revenir à nos adoubements, il va nous falloir revoir notre organisation dans cette nouvelle perspective. Il est certain que je suis satisfaite, pour nos vassaux entre autres, que la cérémonie se passe à Marcelly. Tout ce que tu as préparé, Guillemette, ne sera pas inutile. Seulement, les plats commandés à Vienne, devront être livrés ici et les serveurs se déplacer avec eux.

- Je vais devoir m’en retourner à Vienne pour les aviser du changement, répondit Guillemette, un peu calmée.

- Non, ma chère, tu n’as pas à te déplacer avec un enfantelet au sein ! Envoie Jacques. Il te seconde efficacement pour l’approvisionnement du château et saura parfaitement transmettre tes ordres. Les tentes commandées pour recevoir nos invités à Vienne nous seront également indispensables ici. Charge aussi Catherine de recenser les chambres disponibles pour que nous puissions répartir nos invités. Naturellement, l’empereur et l’archevêque logeront au château. Que Jérôme prépare l’état des commandes, nous l’examinerons et le compléterons pour faire face à nos nouveaux besoins.

Joceran, je vous laisse la tâche d’organiser la lice et les hourds pour les joutes et de prévenir le conte Guy-Raymond et les vassaux que vous invitez que nous les attendons à Marcelly.

Benoît, Rodolphe et Guillaume nous fourniront en gibier, et Louis s’occupera de recruter musiciens et baladins. Il supervisera aussi la décoration de l’église et l’organisation de la cérémonie religieuse à Ste-Victoire avec les chœurs des abbayes de Valbenoite et de St-Bégnine, charge à lui également de prévenir les abbés du nouveau lieu de l’adoubement.

Il restera à demander à Irmgarde de venir nous aider à faire le compte des toilettes à fournir, elle y sera à son affaire.

Les ministériaux seront chargés de distribuer les invitations modifiées. Si vous avez des suggestions à faire, n’hésitez pas…

- Que diriez-vous Marciane d’installer la lice en dehors du château, où nous nous trouverions un peu à l’étroit ?

- Ceci est votre domaine, Joceran, décidez ce qu’il vous plaira.

- Je préférerais faire une liste des habits à fournir pour dame Irmgarde qui risquerait de s’y perdre, suggéra Guillemette.

- Je pense que ce serait en effet préférable.

- Dois-je prévoir des chasses pour nos invités ? demanda Joceran.

- Ce me semble une bonne idée. Mais pourquoi pas uniquement au faucon ? Les meutes lâchées dans les champs à cette saison…

- Ste-Victoire ne doit pas être tenue à l’écart des réjouissances. Pourquoi ne pas prévoir des promenades en barque sur la Magnie  ? demanda Louis.

- Volontiers, mais les nautes devront être à jeun. Je ne veux pax noyer mes invités par la faute de mariniers complètement souls.

- Doit-on réquisitionner les maisons communales pour héberger nos hôtes ?

- Non. Demandez simplement aux conseils des deux villes de prévoir le couchage disponible, rien d’autre. S’ils les mettent à disposition, tant mieux, mais il ne faut pas les y forcer. Bertrand, je ne vous ai donné aucun rôle supplémentaire car le vôtre est suffisamment complexe : assurer la sécurité de nos hôtes pendant ces jours de fête. Faites le compte des hommes nécessaires, complétez-les avec les garnisons de Giret, demandez à nos vassaux de fournir des contingents… Rien ne doit être négligé pour que nous demeurions au plus fort de la fête parfaitement gardés.

- Je vous remercie d’y être sensible dame. Pensez que vont être réunis ici l’empereur, les grands du royaume et tout le haut clergé ! Si nous avons des voisins malveillants, quelle tentation pour eux d’organiser un coup de main pendant cette réunion ! Le moindre incident nous discréditerait !

- Vous avez entièrement raison, remarqua  Marciane assombrie.

- Bertrand, suggéra Louis, pourquoi ne pas envoyer des espions aux frontières du comté… Qu’ils observent, qu’ils écoutent et nous rapportent fidèlement ce qu’ils auront découvert ?

- C’est faisable, approuva Bertrand, sous le couvert de marchands, sans doute.

- Mais comment les recruter ? s’inquiéta Marciane.

- Je n’aurais pas besoin de les recruter, dame, je les ai déjà à ma disposition, dit Bertrand en souriant. Je m’étais fait la même réflexion que Louis, après l’attaque inopinée du comte de Frémont.

- Bertrand, vous êtes un fin politique, je vous remercie et je vous félicite. Je mettrai le moulin de Marcelly dans la corbeille de cadeaux de mon filleul.  En attendant nous allons avoir des journées bien occupées…

Bertrand avait en effet ses espions dont il n’avait pas voulu dévoiler la qualité. Il s’agissait d’un groupe de baladins, qu’il rémunérait, et qui, lors de leurs tournées dans les châtellenies et les places jouxtant Marcelly et Giret, étaient chargés de le renseigner sur les opinions et les intentions de leurs voisins concernant le domaine. Jusqu’à présent, ils n’avaient guère été utiles, mais Bertrand continuait à les entretenir. Le moment étant venu de donner des consignes justifiées par l’importance de la situation, il les fit convoquer discrètement, l’un après l’autre.

- Vous allez enfin gagner l’argent que je vous ai octroyé, leur annonça-t-il. Je compte sur vous pour récolter des renseignements sûrs, sinon je ne donne pas cher de votre avenir. Ecoutez, questionnez, fouinez, je veux être parfaitement renseigné. Je ne tolérerai aucun faux pas !

Les baladins s’en allèrent, pressés de satisfaire un seigneur généreux certes, mais aussi très exigeant. Ils firent le tour des châteaux, des marchés, des halles, écoutant, questionnant sans en avoir l’air domestiques, marchands, villageois, paysans... Tout semblait calme. L’annonce, qui s’était répandue comme une traînée de poudre, de l’arrivée de l’empereur et de l’archevêque de Vienne à Marcelly soulevait naturellement bien des commentaires, mais sans rien qui puisse inquiéter. Messire Bertrand allait-il leur en tenir rigueur ? Aubert, l’un des plus astucieux de l’équipe, y réfléchissait avec inquiétude sur la place du marché de Vienne. Il était assis sur un banc de pierre et regardait avec indifférence des montreurs d’ours tenter d’intéresser les passants aux contorsions de deux pauvres animaux, maigres et pelés. Le marché se terminait, les ménagères rentraient chez elles et les marchands remballaient leurs invendus sans penser à mettre la moindre piécette dans la sébile des deux drôles qui en paraissaient fort marris.

- Allons nous rincer le gosier avec ce qu’il reste dans notre escarcelle, dit l’un deux dans un curieux dialecte que put comprendre Aubert, car il était parlé dans le comté de Barcelone où il avait séjourné autrefois.

- Nous aurons bientôt l’occasion de la remplir sans attendre le bon cœur de ces sales pingres ! ricana son compère.

Machinalement, Aubert les suivit chez le tavernier, sommairement installé dans une échoppe où l’on buvait assis sur de la paille, une piquette aigre ou de la cervoise amère. Aubert s’installa non loin d’eux. Sûrs de ne pas être compris, les deux hommes parlaient librement,.

- Tu y crois, toi, à cette grande cérémonie ?

- C’est certain ! Pablo me l’a assuré. Il y aura même l’empereur, avec tous les châtelains de la région, pour l’adoubement du fils aîné ! Tu sais combien ces rupins de grands seigneurs font la fête ! Il y aura à boire et à manger à gogo !

- Nous pourrons nous en mettre plein la lampe.

- Sans doute, mais ce n’est pas le but ! Ce qu’il nous faut, c’est monter un gros coup qui nous permettrait de rentrer au pays avec les poches pleines. Ecoute-moi bien, voilà comment je vois les choses. Je vais chercher Pablo, tu fais de même avec Luis et Francisco, et  ensemble, nous combinons ça !

- Avec tous les invités couverts de bijoux, on pourra travailler facilement…

- Bien sûr, mais s’il y avait mieux à faire ?

- Que veux-tu dire ?

- Pablo a séjourné jadis dans le pays et j’ai eu une idée géniale !

- Vas-y, accouche !

Le plus grand des deux voyous, au visage glabre et couturé, s’approcha de son compère, un petit malingre qui louchait et lui parla dans le creux de l’oreille.

- Magnifique ! s’exclama le bigleux. Mais il faudra le transporter…

- Dans la cage des ours, sur la charrette, bien sûr ! Ni vu, ni connu !

- Tu en as là-dedans, dit son complice en se frappant du doigt sur le front.

- Heureusement, car toi, c’est un courant d’air que tu as dans la tête ! Nous serons plusieurs sur le coup : Pablo et ses copains, nous deux plus deux ou trois autres peut-être qu’il nous faudra recruter. Les uns distrairont le public et les autres… agiront, dit-il avec un gros rire. Attends-moi ici, je vais dire à Pablo que nous sommes d’accord.

Le grand lascar, en se levant, jeta un œil soupçonneux sur Aubert qui paraissait sommeiller. Il avait tout écouté, furieux de l’a parte qui lui avait caché le plus important de l’affaire. Quel mauvais coup méditaient-ils ? Il lui fallait en savoir plus. Messire Bertrand l’exigerait… et saurait l’en récompenser.

- Hé ! Patron, un autre pichet de piquette, demanda le bigleux.

- On paye d’avance et après on boit, annonça le patron méfiant.

- Mon copain te paiera quand il reviendra.

- Pas du tout ! C’est le contraire, tu boiras quand il reviendra, s’il paye !

Le petit malandrin grommela. Aubert ouvrit l’œil et, pièces en main, commanda un pichet qui lui fut apporté sur-le-champ, au grand dam de son voisin.

- Compère, je n’aime pas boire seul. Tiens-moi donc compagnie si le cœur t’en dit, proposa Aubert d’un ton aviné.

- Si tu veux, dit l’autre, ravi de l’aubaine, et nous pourrions aussi jouer aux dés pour passer le temps.

- Est-ce permis ? demanda Aubert en prenant l’air inquiet car les jeux de hasard étaient le plus souvent sévèrement interdits.

- Et alors ? Ca te fait peur ?

- Oui, un peu, alors juste une partie, pour voir, dit Aubert d’un air naïf.

L’autre ricana, pensant plumer une bonne poire. Effectivement Aubert perdit, et plus il perdait, plus son compagnon buvait pour arroser ses victoires.

- Tu me dois une obole, cria le vilain bigleux, tout joyeux après plusieurs parties et encore plus de pichets vidés.

- On jouait à l’argent ? s’exclama Aubert qui semblait affolé. Mais c’est tout ce que je possède !

- C’est tout ce que tu possédais, l’ami. Cette obole est à moi. Mais si tu veux en regagner mille fois plus, ce n’est pas difficile, viens avec nous, dit l’homme en bégayant un peu, aviné et ravi de son gain facile.

- Qu’est-ce que je ferais avec toi, tu n’as pas de quoi s’offrir une chopine !

- Peut-être mais quand j’aurais le trésor du tombeau de la sainte dit l’autre avec un sourire méprisant, je pourrai m’acheter la taverne.

- Jamais une sainte n’exaucera tes prières ni te rendra riche ! dit Aubert en se levant comme s’il n’avait rien compris. Cuve mon vin et garde mon argent, poursuivit-il en lui jetant une obole, ce n’était pas mon jour de chance.

Aubert, qui avait très peu bu, s’en fut prestement. Le regard soupçonneux, son partenaire d’un moment essaya de le retenir mais retomba piteusement sur son séant, en se demandant vaguement s’il avait trahi le secret de son complice. La tête lourde et la langue pâteuse, il se consola en pensant qu’avec un pareil nigaud, il ne risquait rien et qu’il était bien inutile d’en parler aux autres. Aubert ne perdit pas de temps, craignant d’être recherché par les complices de sa dupe, s’il s’avisait de les prévenir de sa bévue. Il reprit son cheval laissé aux bons soins du maréchal-ferrant qui lui avait remis un fer et s’en retourna sans tarder à Marcelly. Comme il s’y attendait, il eut droit aux félicitations de Bertrand, concrétisées par une coquette bourse. Le sacrifice de son obole avait été payant !

Bertrand rapporta à Marciane les renseignements d’Aubert.

- Ils projettent donc de voler le trésor de Sainte Victoire, conclut-il.

- Oui, c’est clair !

- Il est tout de même bien imprudent de le laisser à côté du tombeau, même dans un coffre de fer.

- Il est impensable qu’on veuille s’en emparer ! répondit Marciane furieuse, Voler à une sainte les offrandes de ses fidèles, quels mécréants !

- On a bien voulu dérober ses restes pour les détruire… remarqua Bertrand.

- Vous avez raison. Que comptez-vous faire ?

- Vider le coffre et surveiller étroitement la crypte.

- Ce n’est pas suffisant. Ils seraient capables de ne pas s’en tenir là et de commettre d’autres larcins, pratiquer le vol à la tire, par exemple. Dans une foule, joyeuse et un peu éméchée, vous voyez la facilité d’opérer. Il faut interdire à cette racaille l’entrée sur nos terres.

- C’est difficile, dame. Il faut bien prévoir des baladins, saltimbanques, acrobates et musiciens pour animer la fête populaire.

- Sélectionnons-les ! Chargez vos espions de le faire sous leur responsabilité. Ils recevront un insigne et ceux qui n’en auront pas ne passeront pas les péages des routes, des gués ou des ponts. Je ne veux pas de trouble-fête ni d’incidents désagréables pendant ces jours de liesse. Prévenez les conseils communaux qu’ils devront contribuer à la surveillance des lieux critiques : les églises, le champ de foire où se dérouleront les jeux populaires, les abords de la Magnie … Ceux qui seront de corvée ne devront pas boire ni participer aux jeux. Ils seront dédommagés de leur peine mais je ne veux laisser aucune possibilité à ces malandrins d’agir.

Les premiers arrivants, des intimes, se présentèrent au château pour aider aux préparatifs. Irmgarde, imposante et gonflée d’orgueil par l’importance de la cérémonie qui verrait l’adoubement de son beau-fils, embrassa Marciane avec des effusions d’affection. Puis elle s’inquiéta de savoir si Rodolphe serait également adoubé par l’empereur.

- Il n’en a pas été question, répondit Marciane, mais Bertrand le parrainera.

La bonne tante en parut un peu chagrinée. Elle se tourna vers sa fille Ida, qui venait d’arriver de Vancy avec son époux, Arnaud et son bébé.

- Trouves-tu cela normal ? demanda-t-elle, de faire deux poids deux mesures ? Après tout, ces garçons n’ont en rien démérité !

- Ne me demandez pas mon avis, Mère, dit Ida en riant, ce qui troubla fort sa mère, et allez donc vous plaindre auprès de l’empereur !

Hersande qui était arrivée la veille de Marenges avec Thibaud et sa fille, réprima un sourire. Marciane ne les écoutait déjà plus et corrigeait avec Jérôme, un des ministériaux affecté à la gestion du château, la liste des achats faits et ce qui était encore à pourvoir.

- Achetez encore des nappes. Il n’y en a jamais assez et l’on ne peut employer celles qui ont déjà servi. Ajoutez des cierges que vous porterez à l’église Ste-Victoire, et des nappes d’autel d’apparat que vous ferez venir de Lyon.

- Marciane, ma chère, indique nous ce que nous avons à faire, et repose-toi un peu. Tu vas te tuer à la tâche ! Fais-nous confiance ! dit Irmgarde calmée.

- Je te sais l’esprit critique très développé, ma tante. Fais donc, je te prie, le tour du château et note ce qui reste à faire pour que tout soit parfait. Je te signale que le donjon est affecté en totalité au logement de l’empereur. Monseigneur Guy et sa suite proche résideront dans la tour des hommes. Rien à prévoir pour Monseigneur Héraclius qui, souffrant, ne pourra se déplacer. Le comte Guy-Raymond et sa famille se verront affecter la tour des femmes. Ma famille proche – toi et les tiens en l’occurrence, sans oublier Raymond et ses enfants – demeurera dans les chambres du premier, avec Joceran et moi.  Les garçons et les écuyers dormiront dans la salle et la librairie. Guillemette accueille Ida, Hersande et leurs familles.

Hersande et Ida, allez faire l’inspection des chambres disponibles à Marcelly et Ste-Victoire, en notant avec des étoiles le degré de confort de chacune, pour que nous puissions les affecter en connaissance de cause. Rappelez-vous qu’il nous faut loger les vassaux de Marcelly, de Giret et de Légnan qui viendront nombreux et dont voici la liste. Nous disposons aussi de tentes qui seront d’un appréciable secours. Vous serez également chargées de distribuer les tenues neuves selon l’état qui a été établi.

- As-tu bien pensé à ta famille ? s’inquiéta aussitôt Irmgarde.

- Vous figurez en tête de liste, ma tante, la rassura Marciane. Vous aurez une robe de soie vieux rose semée d’étoiles d’or sur une tunique de soie blanche brodée de fleurs dont les manches laissent bouffer l’étoffe de la chemise.

Irmgarde parut satisfaite.

- Et toi, que porteras-tu ? s’inquiéta-t-elle.

- Vous le verrez bien. Pour lors, nous avons d’autres sujets de préoccupation.

Elles étaient encore réunies quand un courrier apporta un message du comte Guy-Raymond. Marciane l’ouvrit en hâte et sa lecture le laissa songeuse.

- Des mauvaises nouvelles ? demanda Guillemette.

- Du tout, mais une suggestion qui demande réflexion, murmura Marciane. Je ne vois pas d’ailleurs pourquoi je vous la cacherais : le comte d’Albon, ayant appris que Louis s’était battu aux côtés de Joceran contre les Milanais et qu’il a même fait prisonnier un noble seigneur de la ville, tient à le féliciter de sa conduite et suggère qu’il soit fait chevalier en même temps que son frère. Il se propose aussi de le parrainer.

- Cela me semble une excellente idée, approuva Guillemette. Mais pourquoi ne pas laisser la décision à Louis ?

- Tu as raison, je m’en vais la lui soumettre. Que chacune de vous remplisse sa tâche. Le temps presse.

Marciane se mit à la recherche de son fils. Elle était un peu vexée de n’avoir pas été à l’origine de cette initiative, se disant qu’elle négligeait son cadet, peut-être dans l’illusion de le considérer encore comme un enfant. Il est vrai qu’il avait paru attiré par une vocation ecclésiastique, mais il avait évolué. Elle n’avait pas su en tenir compte… Elle le trouva dans la chapelle en train de choisir les chants de  la cérémonie, choix qu’il devait soumettre à l’abbé de Nolert.

- J’ai reçu une proposition te concernant, à laquelle il t’appartient de répondre.

- Vous avez l’air troublée, Mère. Elle vous déplaît ? De quoi s’agit-il ?

- Tu avais un temps paru décidé à te consacrer à Dieu. Qu’en est-il à présent ?

Louis rougit et resta un instant décontenancé.

- Mère, je suis désolé mais ma vocation ne s’est pas confirmée. Etant cadet, c’était pourtant la voie normale et je serais prêt à obéir si vous m’ordonnez de…

- Il n’en est pas question ! J’aurais respecté ta volonté de rentrer dans les ordres, mais je ne te l’imposerai jamais. Je voulais simplement en avoir la confirmation car voilà ce que suggère le comte Guy-Raymond dans un courrier que je viens de recevoir : te faire chevalier en même temps que ton frère, il sera ton parrain.

- Mère, je n’en suis pas encore digne !

- Il estime que ta conduite dans l’affaire contre les Italiens prouve que si. Son jugement ne peut être contesté.

- Ne pensez-vous pas qu’Hubert en sera contrarié ?

- Cela ne le regarde en rien. Mais toi, le veux-tu ?

- Ce serait mon plus cher désir, mais je n’accepterai cet immense honneur que si vous, ma mère, pensez réellement que je le mérite.

- En vérité, Louis, tu en es digne. Non seulement tu as fait la preuve de ta vaillance au combat, mais tu as aussi les qualités qui font, bien au-delà de l’homme de guerre, un vrai chevalier au service de Dieu et de l’Eglise, dont le but n’est pas de faire la guerre mais de préserver la paix et de protéger ceux qui lui sont confiés.

- Votre opinion me rend profondément heureux et j’accepte avec joie la proposition du comte d’Albon. Ce sera le plus beau jour de ma vie.

- Tu seras donc fait chevalier, mon fils.

- Je suis sûr que notre père aurait été heureux d’être parmi nous le jour où ses deux fils seront armés chevaliers, dit Louis songeur.

- J’en suis persuadée et je suis contente que tu penses à lui.

- J’y pense souvent, Mère, et je regrette de n’avoir aucun souvenir de lui.

- C’était un vrai chevalier et un homme d’honneur…

- Je vais vous sembler bien indiscret, mais avez-vous été heureuse avec lui ?

- Nous n’en avons pas eu le temps et pourtant il le méritait. Mais vois-tu, les circonstances de notre mariage étaient un peu faussées et …

- N’en dites pas plus. Je sais que rien ne peut vous être reproché.

- Je l’ai toujours respecté et sa mort m’a été infiniment douloureuse. Il reste l’homme le plus noble que j’aie connu.

- Je vous remercie de ce témoignage que je sais sincère car vous ne travestissez jamais la vérité. J’ai si longtemps souffert, étant enfant,  de ce que j’avais cru comprendre !

- Que veux-tu dire ?

- J’étais confié, autant qu’il m’en souvienne, à une femme assez âgée…

- Oui, dame Bertille.

- Elle me parlait de mon père en laissant entendre qu’il était indigne de vous, que c’était un être brutal et rustre que vous aviez été contrainte d’épouser et que vous l’aviez envoyé se croiser, trop heureuse d’en être débarrassée pour pouvoir en aimer un autre. J’en ai été longtemps si malheureux que je voulais me laisser mourir de honte et de désespoir.

- Mon pauvre enfant, pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?

- J’avais peur de vous déplaire et de vous détourner de moi.

- Je suis atterrée ! Dame Bertille était une mauvaise femme, corrompue par les tristes choix qu’elle avait faits tout au long de sa vie, choix qui ont d’ailleurs amené sa perte et sa déchéance. Je l’ai compris trop tard mais j’ignorais encore sa faute de t’avoir fait tant souffrir, alors que j’accusais une langueur maladive en te voyant dépérir. Je te prie de me pardonner de ne l’avoir pas compris. Sois-en bien persuadé, ton père était un homme d’honneur, dont le seul défaut – qui n’en a pas ? – est d’avoir par orgueil refusé d’exprimer clairement son amour à sa trop jeune femme, désemparée et ombrageuse. J’ai moi-même eu le tort de refuser par entêtement de le mieux connaître et je ne l’ai apprécié que trop tard. Ton père est mort comme il avait vécu, en se sacrifiant. La vie malheureusement est souvent faite de rendez-vous manqués… Mais il nous a été donné de nous pardonner et de reconnaître que nos enfants étaient la preuve que notre union avait été bénie par le Ciel.

Les larmes aux yeux, Louis embrassa sa mère. En se détachant de lui, devant l’homme, mince et élancé, mais vigoureux et solide, qu’il était devenu, elle revoyait le petit garçon, malingre et souffreteux qui portait le poids d’un chagrin écrasant. Ses yeux noirs comme du jais, encore humides, brillaient  d’amour et d’assurance devant la vie qui s’ouvrait, pleine d’espérance et de promesses, car il était désormais sûr de la droiture et de la noblesse des siens. Encore bouleversée par les révélations de Louis, Marciane revint dans la grande salle, où elle rencontra Joceran qui la cherchait.

- Me voici enfin seul avec vous, ma mie, vous vous faites bien rare !

- Ne me demandez pas pourquoi, dit Marciane en soupirant.

- Je propose une pause qui vous sera profitable car je vous trouve petite mine. Allons nous baigner dans ce courant où je vous découvris lors de ma première venue à Marcelly…

- Mais comment voulez-vous… commença Marciane, puis se décidant brusquement, elle ajouta : vous avez raison. Allons nous détendre avec un retour aux sources de notre histoire. 

- Aux sources ? On ne saurait mieux dire, conclut son époux en riant.

Et, comme des enfants échappant à la férule de leur maître, complices et joyeux, ils s’en furent vers la rivière en amont de la retenue d’eau du moulin. La prairie parsemée de coquelicots frémissait doucement sous la brise légère et l’eau étincelait sous le soleil resplendissant, invitant à s’abandonner à son étreinte rafraîchissante. Marciane se mit en chemise et s’avança lentement dans l’eau claire pour s’immerger entièrement dans fraîcheur reposante. Joceran ne l’avait toujours pas rejointe. Elle se leva pour l’appeler, il la regardait avec amour.

- Vous n’êtes plus un voyeur caché, venez nager avec moi !

Il plongea, une main serrée contre son corps et se rapprocha d’elle.

- Ne voyez-vous rien sur le fond de sable ? demanda-t-il en arrivant à ses côtés. Seriez-vous capable de plonger pour ramasser ce coquillage ?

Intriguée, elle se baissa et vit quelque chose briller entre les galets. Par jeu, elle se laissa glisser sur le fond d’une poussée de reins et attrapa un objet qu’elle ramena à la surface. C’était un diadème d’or incrusté de pierres bleues serties de turquoises qui formaient des fleurs précieuses. Elle se tourna vers Joceran qui la regardait tendrement.

- Quelle merveille ! Seriez-vous un magicien pour transformer ainsi les galets en bijou ? dit-elle très touchée de l’attention et en l’enlaçant tendrement.

- Je n’ai pu résister au plaisir de vous offrir ces pierres d’eau marine qui ont la couleur de vos yeux, ma mie. J’espérais qu’elles vous plairaient et s’assortiraient à votre toilette que je ne connais pas.

- Ce diadème ne saurait mieux convenir, dit-elle en s’en coiffant.

Effectivement les aigues-marines avaient la couleur des yeux de Marciane et les gouttes d’eau ruisselantes y ajoutaient des perles irisées qui coulaient doucement en étincelant sur son visage, ses cheveux et tout son corps.

- Que vous êtes belle, murmura Joceran, en la serrant contre lui.

Ils reprirent en silence le chemin du retour. Marciane avait encore les cheveux humides en regagnant la salle après s’être changée. Encore plongée dans les souvenirs heureux que leur escapade avait réveillés, elle ne prêta aucune attention à l’agitation inhabituelle qui animait la cour jusqu’à ce que la porte de la salle s’ouvrit brusquement, la ramenant au présent. Un homme entra, très grand, très brun, et il marcha à grands pas vers elle d’un air décidé tout en la fixant d’un regard gris qu’elle reconnut enfin. C’était Hubert ! Lorsque son fils s’inclina devant elle, Marciane, ravie, le baisa au front.

- Quelle joie de te revoir, mon fils ! Cette séparation n’a pas été bien longue mais je te retrouve bien changé ! Tu vas me donner des nouvelles de ton séjour à la cour et me parler de l’empereur que je ne connais pas.

- Bien volontiers ma mère, mais permettez-moi de me débarrasser d’abord de la poussière des chemins, protesta-t-il en riant.

- Naturellement. Tu trouveras dans ta chambre un cuveau d’eau tiède où tu te feras laver et nous attendrons ce soir pour écouter tes récits.

En le regardant s’éloigner, elle retrouva dans sa démarche la façon qu’avait son père de se mouvoir lorsqu’il était préoccupé. « Que s’est-il donc passé ? » se demanda-t-elle… Elle n’en sut rien. Hubert raconta avec aisance son séjour à la cour, énumérant joutes et chasses, parla rapidement des relations qu’il s’y était faites, décrivit longuement les châteaux où il avait séjourné, et ne donna que fort peu de commentaires sur l’empereur. Il se contenta d’en dire  « C’est un homme d’une grande majesté, au visage sévère et au regard impérieux. » ce qui n’apprit pas grand chose à sa mère qui aurait préféré des détails plus concrets.

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