05.09.2007

chapitre 23 - Hubert

Marciane et Louis firent une courte étape à Giret où Raymond les accueillit affectueusement, comme à l’accoutumé. Il paraissait tout guilleret et Marciane en fut réconfortée car elle l’avait trouvé fatigué la dernière fois qu’elle l’avait vu.

- Marciane, j’ai une heureuse nouvelle à t’apprendre. Je vais être une nouvelle fois père car Adelaïde est grosse.

- J’en suis heureuse, d’autant que cette future naissance te rajeunit, répondit-elle en riant. Se porte-t-elle bien ?

- Elle est un peu lasse. Rien de grave. Viens la voir, elle se repose.

Malgré l’optimisme de son oncle, Marciane trouva à la future mère une bien mauvaise mine.

- J’ai des douleurs inexplicables, expliqua Adélaïde à Marciane et je me sens si fatiguée. Naturellement, comme souvent en début de grossesse, j’ai des nausées aussi, et je n’arrive plus à manger. Tout m’écœure. Enfin, avec un peu de patience, tous ces ennuis s’atténueront, n’est-ce pas ?

- As-tu consulté une sage-femme ?

- Je n’aime pas beaucoup celle que nous avons au village. Elle est trop bruyante et, à mon avis, cache son ignorance en faisant du tapage.

- Veux-tu que je t’envoie Guillemette ? J’ai toute confiance en elle.

- Il ne faut pas la déranger. Elle est grosse elle aussi. Il n’est pas bon de courir les routes si près de son terme. Tout va s’arranger, ne t’inquiète pas.

Marciane quitta sa parente le lendemain en lui faisant promettre de l’appeler si son état ne s’améliorait pas.

Marciane retrouva avec une immense joie Marcelly qui lui apportait toujours un sentiment de paix et de plénitude. Guillemette était là, affectueuse et empressée tandis que Bertrand lui souriait. Leur deuil, s’il n’était pas oublié, était surmonté. Ils lui racontèrent le départ pour Worms d’Hubert, très flatté de ses nouvelles fonctions et qui s’était préparé sans tarder à rejoindre l’empereur. Guillemette n’avait pas voulu s’en mêler, mais Hubert avait écouté attentivement les conseils de Bertrand et promis de respecter les consignes transmises par sa mère.

- Cet intermède l’occupera jusqu’à son adoubement, soupira Marciane un peu tristement. Mais que trouvera-t-il ensuite pour se satisfaire ?

- Nous avons, par la grâce de Dieu et votre gestion, un pays prospère, riche, puissant, que personne n’ose plus attaquer… constata Bertrand. Votre fils aîné ne trouve pas sa place ni son rôle dans cette organisation. Il est certain que la vie à Marcelly ne lui suffira jamais !

Les jumeaux grandissaient, pleins de vie et de santé. Ils marchaient déjà, suivis pas à pas par leurs nourrices. Ils reconnurent leur mère avec des cris de joie, vite suivis par maints caprices pour marquer qu’ils avaient conscience d’avoir été quelque peu abandonnés et qu’il fallait désormais compter avec eux. Marciane, attendrie, se promit de s’en occuper attentivement et de ne plus les laisser. Elle ne voulait pas que ses enfants se sentent à l’écart. C’était le sort habituel à leur âge, mais elle se souvenait trop combien elle avait jadis souffert de l’indifférence de sa mère. Elle les prenait souvent dans ses bras pour les couvrir de baisers qu’ils accueillaient avec une grande satisfaction. Louis avait pensé à leur ramener des cadeaux : poupées de tissu bourrées de son, chevaux de bois, friandises et Marciane leur avait apporté des clochettes d’argent et des sifflets de corne. Les enfants de Guillemette n’avaient pas été oubliés, bien sûr, et bientôt tous se chamaillèrent pour comparer leurs jouets. Agnès, la fille aînée de Guillemette, sut y mettre bon ordre avec plus d’autorité que les nourrices.

Les jours suivants, Louis, qui n’oubliait pas ses tâches, s’enferma dans la librairie pour rédiger les chartes de franchise de Marcelly et de Ste Victoire tandis que Marciane et Guillemette conféraient pour décider des préparatifs en vue de l’adoubement d’Hubert.

- Il faut que je me rende à Vienne sans tarder, conclut Guillemette. Choisir les fournisseurs ne peut se faire au hasard !

- Mais tu es enceinte, tu ne peux pas faire ce déplacement !

- Je me porte à merveille mais j’irai en voiture pour te rassurer.

- Si tu tiens à ce déplacement, inquiète-toi d’Adelaïde en passant à Giret. Je ne l’ai pas trouvée bien ! Sa nouvelle grossesse la fatigue anormalement et la sage-femme ne lui inspire aucune confiance.

Lorsque Guillemette et Bertrand s’en allèrent à Vienne, Marciane avait veillé à l’aménagement de leur voiture, garnie d’une confortable litière installée sur des coussins moelleux.

La dame de Marcelly se retrouvait seule, sans nouvelles de Joceran depuis leur séparation orageuse. Après les premières joies de l’arrivée, elle se sentit un peu triste, confrontée de nouveau aux problèmes de leur couple soumis aux remous d’une communauté difficile à vivre. Elle commença par aller prier devant le tombeau de Sainte Victoire puis, invinciblement attirée par l’appel de la grotte, elle s’y rendit. Dans le cadre magique de ces parois aux dessins mystérieux, elle retrouva le calme, la force et la sérénité. Elle y resta longtemps à méditer, sa torche à la main, effleurant du regard un taureau bondissant, des chevaux haletant dans leur course figée, l’ours dressé, menaçant mais vaincu. Elle ne devait ni douter, ni désespérer : elle était à sa place, elle accomplissait son destin. En s’en allant, elle jeta un coup d’œil sur les réserves d’or qui ne s’épuisaient pas. Maintenant que Marcelly rapportait plus que sa maîtresse ne dépensait, elle remettait dans la grotte une part des revenus épargnés pour les générations futures. Elle sentait qu’il convenait d’agir de la sorte.

Au bout d’une semaine, Guillemette n’était toujours pas de retour. La jeune femme n’aimait pas quitter ses enfants et cette absence plus longue que prévu, était un peu inquiétante. « Guillemette aura eu du mal à sélectionner ses fournisseurs. Chaircuitiers, pâtissiers ou panetiers, ils ont du faire leurs preuves pour la convaincre de leurs capacités » se disait Marciane en se rassurant.

Deux semaines plus tard, alors que Marciane se préparait à envoyer un émissaire à Vienne, la garde signala enfin l’approche de leur convoi.

- Guillemette ! s’exclama Marciane. Je commençais à m’inquiéter !

- Tout s’est passé pour le mieux à Vienne où j’ai pu retenir tous les corps de métier de bouche qui nous seront nécessaires, et les meilleurs. Mais nous avons eu un gros problème au retour, en passant à Giret. Adelaïde avait perdu son bébé et elle a bien failli y laisser aussi la vie ! Brûlante de fièvre, elle saignait en abondance et souffrait le martyr quand je suis arrivée. Je l’ai entourée de glace – grâce à la glacière du château où elle se conserve tout au long de l’année – mais ce n’était pas suffisant. Elle était au plus mal, je ne savais plus que faire. Alors s’est présentée une vieille juive, de la famille que tu as accepté d’héberger la saison passée, malgré la méfiance du Père Ambert. Elle a appris la médecine en Espagne où ils avaient émigré, paraît-il. Ayant su qu’une femme au château allait mourir d’une fausse couche, elle s’est présentée. « Votre suzeraine nous a permis de nous installer ici. Nous avons une dette envers elle dont je veux m’acquitter » m’a-t-elle dit J’ai accepté, la situation était désespérée. Elle a longuement palpé le ventre d’Adelaïde, l’a enduite de graisse, a introduit un tuyau de grès vernissé dans son intérieur et, à travers ce conduit, a fait pénétrer une sorte de longue cuillère qu’elle a ressorti à maintes reprises, pleine de matières putrides. La pauvre Adelaïde a souffert mille morts et je regrettais amèrement de l’avoir soumise à ce supplice ! Puis la guérisseuse lui a préparé une décoction de champignons, m’a-t-elle dit, qu’elle devait boire trois fois par jour. Peu à peu, la fièvre a baissé, les douleurs ont cessé... Adélaïde est sauvée ! Elle recommençait à s’alimenter quand je suis partie et ne tardera pas à se lever.

- Dieu soit loué ! Il faudra récompenser cette femme.

- Il faudra aussi utiliser ses connaissances et apprendre d’elle les étonnantes méthodes de cette médecine car sans son intervention, Adelaïde était perdue. Il y a d’ailleurs un autre problème dont je n’ai pas eu le temps de te parler à ton retour. Nous avons accueilli, au dispensaire de Marcelly, un homme qui a combattu en Terre Sainte, il en est revenu avec une maladie étrange et bien inquiétante qui lui ronge les chairs. Il a déjà perdu un pied et des doigts. C’est horrible ! Il faut demander à Sarah, la guérisseuse juive, de venir le voir. Personne ne sait comment le soigner. Par ailleurs, pendant ton absence, des moines bénédictins sont passés au château, envoyés par l’abbé de Valbenoite, pour demander si tu ne pourrais pas leur donner des terres dans les friches se trouvant sur la rive droite de la Magnie ,  au-delà de notre fief, pour y construire une abbaye. Ils veulent y installer une léproserie ont-ils dit, car une nouvelle maladie, la lèpre, se répand dans notre pays.

- La lèpre ? Qu’est-cela ? demanda Marciane.

- Elle nous vient d’Orient… Grand Dieu ! s’écria Guillemette atterrée, mais notre malade du dispensaire doit être lépreux ! Il faut l’isoler avant qu’il ne contamine les autres ! Comment n’y ai-je pas pensé ! Il faut que j’y aille.

- Tu en as assez fait. Repose-toi. Je m’y rendrai dès demain pour prendre les mesures nécessaires. Que sais-tu de la lèpre ?

- Peu de choses, c’était une maladie inconnue dans nos pays. Des pèlerins et des combattants l’ont contractée en Orient et ramenée chez nous. C’est une pourriture qui décompose un corps vivant plus sûrement que la mort  ne détruit un cadavre !

- Quelle malédiction ! Il faut en effet empêcher ce malheureux d’avoir des contacts avec les autres malades du dispensaire.

Elle se regardèrent atterées, imaginant tout le pays peuplé de morts-vivants !

- Je m’en occuperai dès demain, dit Marciane fermement. Nous ferons venir cette Sarah et je vais avertir le Père abbé de Valbenoite que je mets à la disposition des moines les terres demandées. Peut-être savent-ils comment traiter cette maladie puisqu’ils envisagent de fonder une léproserie.

Marciane, très préoccupée par cette menace effrayante, ne manqua pas de se rendre dès le lendemain matin au dispensaire où Gervaise vint à sa rencontre, tout empressée. Elle avait forci, sa silhouette s’était épaissie et ses grosses joues rondes étaient encadrées par une guimpe immaculée. Elle avait aussi l’assurance de la bonne intendante qu’elle était devenue. Le dispensaire était rempli, les malades y trouvaient gîte, couvert et soins attentifs grâce aux dons habilement gérés des pèlerins, du château et de la communauté de Marcelly et au dévouement des soignantes. Gervaise avait acquis de bonnes connaissances thérapeutiques. Elle surveillait de près la collecte des plantes médicinales, menthe, ortie blanche, angélique, clous de girofle, valériane, fenugrec et la confection des tisanes et des pommades. Le château la fournissait en potions opiacées et baumes au camphre, achetés à prix d’or aux marchands faisant venir d’Orient ces produits rares, et elle savait administrer à bon escient les remèdes dont elle disposait. Elle dirigeait efficacement les femmes qui étaient sous ses ordres et qu’elle avait formées, veillait à la propreté des lieux et au bien-être des malheureux qui venaient chercher du réconfort dans cet asile. Elle jouissait aussi de la considération générale des habitants de Marcelly. Il était bien oublié le temps où elle n’était qu’une pauvre prostituée vouée à l’opprobre !

- Voulez-vous visiter notre maison, dame ? demanda Gervaise après avoir salué respectueusement Marciane. Elle s’est un peu désemplie depuis les beaux jours, mais nous avons encore bien des malheureux qui souffrent de mille maux que nous nous efforçons de soulager.

- Je sais que l’on se loue de la compétence que vous mettez à leur service.

- Nous faisons toutes notre possible. Ce n’est pas toujours facile, certains de nos pensionnaires sont bien grincheux. Ce ne sont les plus atteints, loin de là, qui nous donnent le plus de mal ! Tenez, je vais vous mener à un pauvre homme qui a combattu en Terre Sainte et qui se trouve dans un état pitoyable. Curieusement, il ne souffre pas, mais c’est bien pire, son corps pourrit ! Nous l’avons mis à part pour qu’il n’endure pas les moqueries des mauvais cœurs qui se moquent de lui parce qu’il a perdu les doigts d’une main, ses orteils et qu’il est défiguré. Lui, ne se plaint jamais et offre sa décrépitude au Seigneur en expiation de ses péchés.

- Faisons le tour, dit Marciane calmement sans laisser paraître son inquiétude.

Guidée par Gervaise, elle inspecta la maternité où des femmes errantes, abandonnées par leur mari, filles mères, veuves dans le besoin, s’arrêtaient pour accoucher, avant de reprendre leur chemin, munies d’un petit pécule. Elles étaient à deux dans des lits bien propres, séparées de leurs voisines par des courtines, les berceaux des enfantelets rangés dans la ruelle contre le mur. Marciane avait apporté des gâteaux qu’elle leur fit distribuer.

- Que vont faire ces malheureuses lorsque le temps sera venu pour elles de partir ? s’inquiéta Marciane.

- Nous ne pouvons les héberger trop longtemps. Il faut laisser la place aux nouvelles arrivantes, remarqua Gervaise.

- Certes, vous n’avez pas vocation à les garder. Mais je vais essayer de leur trouver un logis et un travail pour assurer leur avenir. C’est pitié que de condamner de jeunes mères à reprendre la route.

- Le sort des femmes seules et sans ressources est en effet bien triste, j’en sais quelque chose, approuva tristement Gervaise.

Puis, elles firent le tour de la salle des femmes malades ou accidentées, soit venant du bourg, soit des pèlerines de passage.

- Voilà la salle des hommes, continua Gervaise.  Comme pour les femmes, nous avons groupé les blessés d’un côté, les malades de l’autre. Pour les premiers, nous obtenons des guérisons, grâce aux lavages au vin et à l’huile des plaies, aux cautérisations, et aux baumes dont nous les enduisons, mais nous connaissons aussi bien des déceptions quand les humeurs malignes corrompent les blessures sans que nous puissions les tarir. Quand il s’agit de fractures, Dame Guillemette nous a fort bien appris à les réduire et à les immobiliser jusqu’au recollement des os et je peux me vanter de bons résultats. En ce qui concerne les malades, une nourriture saine, des bains à l’étuve, quelques saignées suffisent souvent à les remettre d’aplomb. Pour les maux de ventre et d’estomac, pour purger la bile, nous avons les décoctions, les clystères. Mais il est aussi des malades que nous soulageons sans pouvoir les guérir, ceux qui toussent en crachant le sang à qui nous administrons des sirops à base d’épices et faisons des ventouses, ceux qui se plaignent de douleurs internes mal définies ou encore se trouvent pris de trop fortes fièvres… Tisanes, saignées et emplâtres les soulagent sans les guérir vraiment malheureusement… Les mourants sont mis dans une salle séparée.

- Nous avons à Giret une vieille femme qui connaît la médecine espagnole et je vais lui demander de venir vous conseiller. Elle est très compétente, et son expérience vous sera certainement utile.

- J’aurais tant aimé étudier la médecine, regretta Gervaise. Mais dame Guillemette m’a beaucoup appris, ajouta-t-elle aussitôt.

- Je le sais. C’est pourquoi je vous sais apte à profiter des leçons de Sarah.

- Sarah ? Une juive ?

- Cela vous gêne ?

- A vrai dire non, au contraire. Des pèlerins revenant de Compostelle m’ont dit grand bien des médecins juifs qui les avaient soignés. Nous voilà maintenant devant la chambre de notre mystérieux malade.

L’homme lisait, assis sur un tabouret, à côté de son lit. Il leva la tête et regarda  les arrivantes. Dans son visage sans cils, aux traits boursouflés, ses yeux d’un bleu profond reflétaient toute la misère d’un désespoir conscient et accepté.

- J’ai demandé à être seul, dame, dit-il en s’adressant à Marciane, non pas par fierté mais par humilité. Mon mal est sans remède, je n’attends que la mort, mais je crains de la répandre. Prenez garde à ceux qui, comme moi, portent en eux ce germe ! Ecartez-les du monde des vivants !

- Mais non, Anselme, dit Gervaise d’une voix encourageante, vous guérirez, avec l’aide de Dieu.

- Hélas, corrigea Marciane, cet homme a raison. Il est lucide et courageux. Faites comme il vous le dit et gardez dans sa chambre ses effets et tout ce qu’il a touché. Ceci ne souffre pas la moindre exception, Gervaise. Dès que ce sera possible, nous le transférerons dans un lieu prévu pour ceux qui sont atteints de cette… maladie.

- Pourquoi ne pas la nommer ? C’est la lèpre ! dit amèrement le malade.

Sarah se rendit très vite à la convocation de Marciane. Elle confirma ce qu’avait dit Guillemette et ajouta que cette maladie était inguérissable, aucun remède n’existant pour la combattre. Marciane, bien que déçue, la remercia de son intervention qui avait sauvé la châtelaine de Giret et lui remit une bourse.

- Je vous serais reconnaissante de vous rendre à notre dispensaire pour donner des conseils à nos soignantes, ajouta-t-elle. Vos connaissances précieuses leur seront fort utiles !

- Les gens de ma race ont appris la médecine en Espagne où ils ont pu compléter le savoir traditionnel grâce aux méthodes des médecins orientaux, perses, égyptiens ou byzantins, que les Arabes ont emmenés avec eux. Ne croyez pas qu’il y ait là sorcellerie ou mauvaises pratiques, ajouta soupçonneuse la vieille femme.

- Vous soulagez la douleur et vous sauvez la vie, qui pourrait vous en vouloir ?

- La jalousie et l’ignorance sont universelles.

- Ne doutez jamais de mon appui et de mon soutien, déclara fermement Marciane, ni de ma reconnaissance.

Sarah lui baisa la main et Marciane en fut presque gênée.

Marciane se rendit ensuite à Valbenoite pour revoir l’abbé de Nolert, toujours de si bon conseil. Elle lui remit une charte octroyant des terres aux bénédictins et une allocation annuelle pour subvenir à leurs besoins en bois et en cierges.

- Est-il vrai que l’abbaye se consacrera aux malheureux atteints de cette nouvelle maladie que l’on appelle la lèpre ?

- Certains se proposent en effet d’accueillir ces pauvres gens, condamnés à une horrible fin. Ils ne doivent en aucun cas vivre parmi nous car ils représentent une terrible menace. Il est heureux que votre lépreux ait été isolé.

- Comment Dieu peut-il condamner ses créatures à un sort aussi terrible, la dégradation du corps et la mise à l’écart de leur famille et du monde ?

- Les desseins de Dieu sont insondables, ma fille. Les victimes de ce fléau portent sans nul doute le poids des péchés du monde.

- Mais pas des leurs ! N’est-ce pas injuste ? dit Marciane en baissant la tête, accablée

- Le Christ a fait de même. Il faut qu’un grand élan de charité dans toute la chrétienté permette à ces malheureux de vivre décemment leur chemin de croix, logés, nourris, consolés par la foi qui leur promet un corps glorieux exempt de toute infamie. Les Bénédictins s’y emploieront en créant ce lazaret.

- Ils auront tout mon appui, répondit Marciane. Mon maître d’œuvre, Carolin, sera mis à leur disposition, ainsi que les pierres taillées disponibles encore en abondance à Ste-Victoire.

- Voilà des dispositions de bonne chrétienne, dont je vous félicite. Vous savez, il me semble, faire face à toutes les situations, avec courage, sagesse et efficacité, m’a-t-on dit, ajouta-t-il en souriant.

- Vous connaissez donc les derniers événements survenus en Dauphiné ? demanda Marciane qui ne voyait aucune raison de garder l’affaire secrète, d’autant qu’elle comprenait bien, à l’allusion de Père de Nolert, qu’il était déjà au courant.

- Nous qui avons des responsabilités dans le monde, de par les charges qui nous sont confiées, devons suivre de très près les événements qui risquent d’entraîner des perturbations graves.

- Justement ! Monseigneur Guy a su calmer les ardeurs du comte d’Albon, furieux de l’incursion des Milanais en Dauphiné, que la bannière de mon époux a su faire échouer.

- Quels sont les personnages que vous avez, à bon escient, interrogés pour vous assurer des visées de Milan ?

- Il s’agit de Pietro Boldoni, fait prisonnier par mon fils Louis. Son frère aîné, Paolo, a été retrouvé par nous le lendemain de la rencontre, enseveli dans l’avalanche qui avait repoussé les forces milanaises, mais il est mort après avoir rejoint son cadet.

- Ils appartiennent tous deux à la famille la plus riche et la plus influente de Milan. Paolo étant mort, Pietro se retrouve en être unique héritier. Vous ne pouviez trouver meilleur interlocuteur. Félicitez votre fils d’avoir tenu à merci un aussi bon chevalier ! Mais Louis n’était-il pas promis à une carrière ecclésiastique, il y a peu ?

- Il est vrai, mon père, que mon cadet ne paraissait pas attiré par le monde. J’ai découvert avec surprise qu’il semblait maintenant s’y intéresser, avec beaucoup d’à propos, d’ailleurs.

- Alors que votre aîné ne se passionne que pour les épopées guerrières ?

- Il est vrai, et j’en suis fort désolée pour vous dire le fond de ma pensée!

- Ne contrariez pas la nature de vos enfants, ma fille, ce serait en vain. Louis trouvera probablement sa place dans le monde, et Hubert sera reçu par notre Saint-Père. Peut-être lui révélera-t-il sa voie ?

- Je l’espère, répondit Marciane dubitative. Je présume que vous pourrez vous rendre à Vienne pour son adoubement ?

- Sans aucun doute. J’ai appris que l’empereur tenait à le faire chevalier…

- Oui, c’est un grand honneur pour nous, dit Marciane un peu réticente. Elle avait compris qu’ainsi, l’empereur recueillerait l’hommage de l’héritier de Marcelly, ce qui avait du entrer pour beaucoup dans sa décision.

- Ne vous faites aucun souci, vous êtes maintenant assez puissante pour ne rien craindre des manœuvres des grands. N’oubliez pas de les inviter tous et ne vous inquiétez pas si certains s’abstiennent de se déplacer. Vous jouissez, ne l’oubliez pas, du plein appui de l’Eglise. C’est une grande force ! Continuez à la servir fidèlement comme vous l’avez toujours fait, conclut-il en souriant.

A son retour, Marciane trouva Guillemette couchée. Elle était en travail, les contractions se rapprochaient, Gervaise était déjà à ses côtés, attentive à suivre l’engagement de l’enfant qui se présentait bien. Tout se passa très vite et, dans un dernier effort, la mère expulsa dans les mains expertes de Gervaise le petit corps gluant, un garçon, qui se mit à crier vigoureusement.

- Quel bel enfant ! s’écria Marciane, fort soulagée, en l’enveloppant dans des linges pour le nettoyer tandis que Gervaise aidait Guillemette à évacuer le placenta.

- J’aimerais l’appeler Marc et que tu sois sa marraine, murmura la mère rayonnante en prenant le nouveau-né contre elle.

Louis pendant ce temps, avait rédigé les chartes de franchise comme sa mère le lui avait demandé, en y incluant le droit pour les villes de Marcelly et de Ste-Victoire de construire des remparts. Marciane n’y trouva rien à reprendre, admirant au contraire la concision et la clarté de la rédaction. La remise des chartes fut l’objet d’une réunion solennelle dans les maisons communales décorées d’oriflammes aux armes de Marcelly et à l’enseigne des communes. Marciane profita de la joie des communiers pour leur demander de prévoir des activités qui pourraient donner du travail aux femmes sortant du dispensaire. « Agrémentez donc la vaisselle de faïence de décors peints. Je vous donnerai des modèles, si vous le désirez, en ayant acheté de fort jolis spécimens lors de mon voyage au royaume de France, les femmes pourront exécuter ce travail, et le produit n’en sera que plus plaisant. Faites également broder le linge que vous vendez actuellement uni, il n’en aura que plus de valeur ! » Marciane avait un sens du commerce très développé et les artisans furent sensibles à ses arguments. Ils n’eurent pas tort. La faïence décorée et le linge brodé connurent un franc succès sur le marché. Les mères qui devaient quitter le dispensaire n’acceptaient d’ailleurs pas toujours les offres qui leur étaient faites, certaines préférant vivre des aumônes que dispensaient régulièrement couvents et châteaux aux nécessiteux…

Les préparatifs de l’adoubement d’Hubert, et de ses compagnons, se faisaient dans la fièvre. L’épée d’Hubert serait celle qu’il avait reçue du roi Louis, le reste de son équipement était offert par les vassaux de Marcelly et de Giret. L’équipement des écuyers était fourni par Marciane. Bien que n'y étant pas tenus, les vassaux de Joceran tinrent à offrir à Hubert un magnifique destrier que Joceran ramena fièrement à Marcelly. Il arriva un soir, souriant, quoiqu’un peu penaud, beau et hâlé sur son cheval blanc, suivi par ses fidèles. Dès qu’il vit son épouse, il l’enlaça tendrement en embrassant doucement ses lèvres, peut-être pour échapper d’emblée à tout reproche. Elle était si heureuse de sentir son grand corps pressé contre le sien, ses yeux quémander son sourire, qu’elle n’aurait pas témoigné de mauvaise humeur. Il fit fête à ses enfants qui le regardèrent sévèrement jusqu’à ce qu’un couple de petits chiens jumeaux, qu’il leur offrit en cadeau d’arrivée, ne les dérident définitivement. Comme Marthe et Humbert balbutiaient à peine, les petits chiots s’appelèrent Toum et Boum, et ils eurent souvent à souffrir de l’affection un peu trop éxubérante des enfants.

.../...

Les commentaires sont fermés.