01.09.2007
chapitre 21 - Retour à Marcelly
Le voyage de retour fut d’un train rapide, avec des étapes plus longues, des haltes écourtées. Marciane ne demanda aucune explication à Joceran pour avoir changé si brusquement d’avis et il ne jugea pas utile de s’expliquer car il savait fort bien qu’il avait été manipulé. Il s’en trouvait d’ailleurs un peu mortifié, mais pour rien au monde il n’aurait pu supporter plus longtemps le regard avide du roi et l’admiration extatique du connétable, même si sa confiance en Marciane était totale.
Cependant il regrettait déjà la vie tranquille qu’il allait retrouver et se demandait, un peu amèrement, comment concilier sa vie familiale et ce besoin de nouveauté qui le tenaillait si fort. « Pourquoi Marciane n’avait-elle pas accepté de suivre la cour de France, de participer à l’aventure du roi à la conquête du pouvoir ? Pourquoi refuser cette chance de conquérir gloire et renommée, sans risques, qui plus est ? En quoi leur présence allait-elle changer quelque chose à la vie bien réglée de Marcelly ou de Legnan ? » Joceran se sentait frustré, et sans oser se l’avouer, un peu bridé par cet amour passionné qu’il ressentait comme une prison de laquelle il ne voulait pas fuir. Marciane était pressée de rentrer. Elle ne voyait pas ce qu’ils auraient gagné à se mêler des affaires du roi de France et avait trouvé incongrue l’idée de suivre la cour et le roi dans leurs démêlés avec des vassaux rebelles… Elle avait connu assez de difficultés à établir son pouvoir et entendait maintenant jouir de la paix qu’elle avait instaurée dans son domaine. Pourtant, elle était consciente de la déception de Joceran, elle le savait insatisfait d’une vie trop facile et, comme Hubert, avide d’aventures, mais elle ne voyait pas comment leur donner satisfaction et en éprouvait du dépit. Elle aimait Joceran, elle aimait son fils, mais elle ne les comprenait pas.
La dernière étape avant Marcelly fut l’abbaye de Valbenoite. Le père de Nolert écouta le récit expurgé de Marciane, qui passa sous silence sa mission secrète, et se déclara satisfait des résolutions du roi concernant la sécurité des chemins.
- Pendant votre absence, glissa l’abbé, le sort de Monseigneur Héraclius a trouvé enfin une heureuse solution grâce à un accord négocié avec le comte du Forez. Il a pu se réinstaller à Lyon, moyennant un partage de la suzeraineté sur la ville de Lyon entre le comte et lui. Cet arrangement n’a fait qu’une victime : l’avoué de Monseigneur Héraclius, Arvi le Gros. Lors de l’attaque, au lieu de défendre l’archevêque comme il en était chargé, il s’était enfui avec sa troupe, le laissant sans défense face à ses adversaires. Maintenant que la paix est rétablie, il a perdu la protection du comte Gui-Raymond qui n’a plus besoin de lui et s’est trouvé légitimement sanctionné de sa défection. Il lui a été enjoint de vendre ses biens et de s’équiper pour aller en terre Sainte prêter main forte aux Croisés qui éprouvent encore bien des difficultés à contenir les Infidèles hors des territoires conquis.
- Voilà une punition qui n’en est point réellement une ! s’exclama Hubert, outré. C’est un honneur que de combattre en Terre Sainte.
- C’est pourtant une manière qui fait école. Vous connaissez les exactions commises continuellement par les seigneurs de Brancion : pillages, rapines, rapts contre rançons… Pour finir, l’actuel sire de Brancion, Bernard, a eu l’audace de s’en prendre à l’abbaye de Cluny ! C’en était trop et l’abbé de Cluny a jeté l’anathème sur lui. Bernard a fait amende honorable et l’abbé lui a accordé son pardon contre la promesse formelle de partir guerroyer en terre Sainte avec une forte escorte. Bernard a dû demander un prêt à l’abbaye et donner ses terres en gage pour équiper sa troupe… Il est vrai qu’il n’a reçu aucun appui de Gui-Raymond d’Albon auquel il avait fait appel. Le nouveau comte du Forez et du Viennois a fort affaire pour l’heure à défendre le comté qui lui est échu de par son mariage avec Yde-Raymonde, fille d’Artaud IV, contre les entreprises de Guillaume, comte de Nevers qui le revendique.
- Voilà donc le pourquoi de l’absence du comte lors de notre passage à Nevers ! remarqua Joceran. Nous avons été reçus par la comtesse mais elle est restée fort discrète sur les activités de son époux.
- Pour une bonne raison ! Il cherche querelle à votre suzerain et a déclaré à ceux qui voulaient s’entremettre qu’il n’accorderait ni paix, ni trêve à son ennemi qu’il ne l’ait chassé de ses terres du Forez !
- Je dois donc me mettre à la disposition de mon suzerain pour lui prêter main forte ! s’écria tout fiévreux Joceran ! Il me faut le rejoindre sans tarder !
- Si tel est votre désir, il vous accueillera avec joie, dit simplement l’abbé.
- C’est mon devoir et il me faut le remplir, répondit dignement Joceran.
- Les terres contestées sont celles du Forez, non du Dauphiné, fit remarquer l’abbé. Dans ce cas, vous n’êtes pas réellement tenu de l’assister.
- L’honneur me le commande ! Je ne saurais m’y soustraire ! affirma Joceran sans regarder Marciane.
- C’est une question personnelle dont vous êtes seul juge, conclut l’abbé d’un ton un peu ironique. Il faut souhaiter que le ciel ne tienne pas rigueur à Yde-Raymonde du crime de son père.
- Je crois me souvenir. Artaud a tué sa sœur, croyant venger son honneur….
- C’est à peu près cela. La sœur d’Artaud, Prève, était merveilleusement belle. Un fier baron de bon lignage avait demandé sa main mais la jeune fille, touchée par la grâce, souhaitait se consacrer au Seigneur dans un couvent. Lorsque son prétendant la poursuivit jusque dans son monastère pour l’arracher à sa retraite, elle le chassa avec indignation et l’accusa de sacrilège. Fou furieux, le chevalier décida de se venger. Il se rendit à la cour de Giraud, le père de Prève, et convainquit ses trois frères, Artaud, Guillaume et Conrad, que leur sœur, sous prétexte de religion, vivait dans la débauche avec serfs et vilains. Les jeunes gens sont influençables… Il le crurent et coururent au monastère où ils trouvèrent leur sœur en prière. Aveuglés par la rage, ils se jetèrent sur elle, lui coupèrent la tête, jetèrent son cadavre dans un puits et s’en revinrent contents d’avoir vengé leur honneur. Mais le courroux céleste les poursuivit : la sécheresse frappa le comté, des signes de feu zébrèrent le ciel et le tonnerre gronda sans cesse que Prève était innocente, sans engendrer une seule goutte de pluie ! De plus, du sang se mit à couler du puits où avait été jeté le corps de l’innocente tandis qu’un lis d’une éclatante blancheur fleurit à l’endroit où elle avait été décapitée… Convaincus de leur tragique erreur, ses frères s’en retournèrent au couvent, donnèrent une sépulture au corps martyrisé de leur malheureuse sœur et consacrèrent une fondation pieuse à sa mémoire. Ont-ils été pardonnés de leur folie meurtrière ? Je ne saurais le dire. Il faut pourtant remarquer que les trois frères sont morts sans héritier mâle, Yde-Raymonde reste leur seule descendante. Certes, Guillaume s’est racheté en mourant glorieusement au siège de Nicée. Mais pour Conrad et Artaud, la question se pose encore…
- Qu’est-il advenu de chevalier à l’origine du drame ?
- Il a été mangé par les loups après avoir été blessé dans une échauffourée.
- Quelle triste affaire ! s’indigna Marciane, un sens dévoyé de l’honneur et une crédulité insensée ont conduit ces chevaliers à se conduire comme des soudards ! J’espère que Yde-Raymonde n’a pas hérité de l’impulsivité incontrôlée de ses ancêtres !
- Peut-être a-t-elle été pour quelque chose dans l’attaque sauvage de l’archevêché ? suggéra l’abbé.
- Ne revenons pas sur le passé. Mon suzerain défend pour l’heure ses droits légitimes et il a droit à recevoir mon appui, déclara fermement Joceran.
Le lendemain, tandis que les voyageurs quittaient l’abbaye, Marciane constata tristement que Joceran avait retrouvé le sourire et chevauchait allégrement, droit sur son cheval, l’air conquérant, rêvant déjà de batailles. Elle ne fit aucun commentaire, c’était bien inutile. La vue du château du Puy-aux-Dames, fièrement campé au-dessus de Marcelly, lui fit oublier sa tristesse. Enfin, elle était chez elle ! Les cavaliers accélérèrent l’allure et franchirent en hâte le pont-levis, salués par les trompes annonçant leur arrivée, pendant que la bannière aux armes de Marcelly était hissée sur le mat de la plus haute tour. Toute à la joie du retour, embrassant ses petits que les nourrices lui amenaient, Marciane ne s’aperçut pas tout de suite de l’air sombre de Bertrand.
- Où est Guillemette ? s’inquiéta-t-elle enfin en ne la voyant pas arriver.
- Il nous est arrivé un terrible malheur, dame, dit tristement Bertrand. Notre petite Agnès est morte.
- Mon Dieu ! s’exclama Marciane catastrophée, que s’est-il passé ?
- Un affreux accident. Agnès était souvent avec Siméon qu’elle aimait beaucoup. Elle l’a suivi à l’écurie, mais il examinait la bouche d’un cheval et ne la surveillait pas, elle s’est faufilée derrière l’animal et a reçu en pleine tête un coup de sabot. Siméon est arrivé avec son petit corps sans vie dans les bras. Elle a été enterrée hier. Guillemette est effondrée. Siméon a disparu.
- Où est Guillemette ? répéta Marciane. Je vais la voir.
- Elle est enfermée avec les enfants dans notre chambre. Elle semble avoir perdu la raison.
- Devant la chambre, Marciane frappa un long moment en appelant. Enfin la porte s’ouvrit et Guillemette parut, hagarde, serrant ses enfants terrorisés contre elle.
- Laisse sortir les enfants, conseilla doucement Marciane.
Après un temps, la jeune femme lâcha les mains des deux petits que Marciane confia à Bertrand qui attendait en arrière. Puis Marciane prit Guillemette par le bras pour rentrer avec elle dans la pièce. Son amie se laissa faire sans opposer de résistance et s’assit sur le lit, les yeux dans le vague. Marciane se mit à côté d’elle, lui prit les mains et la serra contre elle. D’un seul coup, Guillemette éclata en sanglots convulsifs. Elle pleura longtemps, secouée de spasmes et de hoquets, sans que Marciane relâche son étreinte. Quand elle parut enfin se calmer, Marciane l’étendit sur le lit.
- Dors maintenant, dit-elle doucement. Ta douleur ne s’oubliera jamais, mais tes petits ont besoin de toi. Bertrand va venir te rejoindre.
Son fils Louis qu’elle n’avait pas encore vu, l’attendait. Elle le retrouva avec bonheur, toujours discret et affectueux. Il n’était pas grand mais il dominait sa mère qu’il l’enlaça avec tendresse tout en posant un baiser timide sur son front.
- J’attendais avec tant d’impatience votre retour ! Je savais que vous étiez la seule à pouvoir calmer Guillemette qui nous a fait grand peur. Le château semble bien vide lorsque vous êtes absente, Mère.
Ces mots, prononcés simplement mais qui venaient du cœur, touchèrent profondément Marciane. Louis lui donna plus de détails sur le drame récent. Siméon s’était enfui après la mort de l’enfant. Personne ne l’avait revu, ni à Marcelly, ni à l’abergement, ni à Vancy, ni à Marenges, comme l’avaient confirmé Arnaud et Thibaud, venus à l’enterrement de l’enfant.
Après quelques jours, Joceran annonça à Marciane qu’il retournait sur ses terres pour assembler ses hommes et se mettre à la disposition du comte Gui-Raimond. Hubert lui demanda la faveur de l’accompagner.
- Non, Hubert, répondit rapidement Joceran qui ne tenait pas créer de nouveaux problèmes à son épouse ni à s’attirer son ressentiment. Cette affaire ne te concerne en rien. Reste plutôt à Marcelly où ta mère compte organiser la cérémonie de ton adoubement sans tarder.
Marciane n’avait jamais commenté la décision de son époux de rejoindre l’ost mais il se doutait bien qu’elle ne l’approuvait pas. Pourtant, il n’allait certes pas laisser passer une si belle occasion de se battre !
- Faites comme vous l’entendez, mon ami, dit-elle simplement. Nous attendrons ici l’issue du conflit en priant pour le succès de vos armes.
- Marciane, répondit-il en la prenant dans ses bras, vous êtes pour moi la seule femme au monde et je vous aimerai toute ma vie, mais ne m’en veuillez pas de vouloir partir en guerre !
- Je le regrette mais je ne vous en tiens pas rigueur.
- Je vous ferai honneur, ma mie. Je m’en reviendrai couvert de gloire !
- Je n’ai pas besoin de cela pour vous aimer, remarqua simplement son épouse.
Guillemette reprenait lentement une vie normale. Marciane l’avait emmenée dans la grotte pour lui redonner confiance. Guillemette en était sortie rassérénée.
- J’ai senti que la vie devait continuer, murmura-t-elle. Tant des nôtres ont passé sur cette terre sans laisser d’autres traces que la vie qu’ils ont transmise. Nous sommes les maillons d’une chaîne sans fin. Bientôt, je redonnerai la vie. Mais je n’oublierai jamais ma douce petite.
- Personne ne l’oubliera, assura Marciane. Je vais accompagner Joceran, du moins jusqu’à Giret, et tu devrais venir avec moi, Guillemette. Nous irons voir ensemble un frère prêcheur qui fait des merveilles dans son ermitage. Il dispense la paix et l’espoir à tous ceux qui l’écoutent.
- J’en ai bien besoin pour retrouver la foi ! Je suis révoltée contre le ciel depuis que j’ai tenu sans vie dans mes bras le corps sans vie de mon enfant.
Hubert resta à Marcelly, très mortifié que Joceran ait refusé qu’il l’accompagne, mais Louis demanda à sa mère de se joindre à eux, ce qu’elle accepta avec joie.
- Tu consens donc à abandonner tes chères études ?
- Je pourrai toujours me réfugier dans la librairie de Giret si j’en ai du regret.
- Elle témoigne pourtant du peu de goût pour la lecture de ses anciens propriétaires, répondit avec un peu de dédain sa mère.
A Giret, Marciane retrouva avec plaisir son oncle Raymond, toujours aussi aimable et affectueux, mais qui lui sembla bien vieilli.
- Le comté est prospère et ne donne que des satisfactions, dit-il. Comme tu le vois, l’église est en travaux, mais l’approvisionnement en pierres nous donne du souci. On n’a pas toujours la chance d’en trouver toutes prêtes à l’emploi !
A l’écurie, Marciane retrouva aussi Maïeul, toujours serviable et empressé, qui lui annonça fièrement qu’il avait un fils.
- Voilà une heureuse nouvelle ! Je vais le doter d’une rente qui te permettra d’en faire un chevalier. S’il ressemble à son père, il en sera digne.
Le soir, Marciane et Joceran retrouvèrent la chambre qui les avait réunis autrefois après la tragique méprise qui avait failli les séparer définitivement. Ce serait leur dernière nuit car Joceran repartait le lendemain pour Legnan.
- Jurez-moi que vous ne m’oublierez jamais, demanda fiévreusement Joceran à son épouse tout en la tenant étroitement embrassée.
- Avez-vous besoin de ce serment pour être sûr que je suis toute à vous ?
- Je suis tellement émerveillé que vous m’aimiez que je n’ose pas y croire.
- Dites plutôt que vous vous sentez coupable de ne pas vous suffire de cet amour pour vous sentir comblé, riposta Marciane, un peu amèrement.
Troublé par son regard et le ton de sa voix, Joceran ne sut que répondre.
Après le départ de son époux, Marciane, Guillemette et Louis décidèrent de se rendre à l’ermitage du frère prêcheur. Cornélius, prévenu de leur arrivée, vint les accueillir. Il était toujours maigre et pauvrement vêtu, mais son comportement, autrefois exalté et un peu inquiétant, s’était complètement transformé. Il émanait de tout son être une autorité, faite de sérénité et de plénitude dans la certitude de sa foi, qui emportait le respect.
- Je suis heureux de votre venue, dame Marciane, pour vous remercier encore d’avoir offert cet asile à ceux qui veulent vivre leur foi dans la paix du Seigneur. Commençons par rendre grâce à Dieu dans notre sanctuaire.
Il les précéda vers la chapelle, encore en travaux. La nef était finie et les offices pouvaient y être célébrés par le prêtre qui les avait rejoints. Cornélius n’avait pas été ordonné et, par humilité, il entendait rester le simple frère qu’il était. L’édifice était très simple : aucun ornement, ni sculpture, ni vitrail, ni statues, ne venait distraire les moines et les moniales dans leur recueillement.
- La prière se suffit à elle-même, disait simplement Cornélius. La présence réelle du Christ transfigure ce lieu sans qu’il ait besoin du travail des hommes pour s’en trouver magnifié.
Les moines et les moniales disposaient plus loin de baraquements en pisé très sommaires. Ils vaquaient pour l’heure aux travaux des champs, attendant la cloche qui les réunirait pour la prière dans la chapelle, le seul lieu de rencontre.
- Nos frères et nos sœurs qui ont prononcé leurs vœux, trouvent ici la paix, mais aussi tous ceux qui ont eu à souffrir de la vie et viennent faire retraite pour retrouver calme et espoir. Dame, ajouta-t-il en se tournant vers Marciane, ne recherchez pas plus longtemps l’enfant qui s’est échappé de Marcelly désespéré d’avoir vu mourir l’enfant confiée à ses soins : Siméon s’est réfugié chez nous. C’est un garçon de grande valeur qui découvrira sous peu sa mission qui le ramènera sur les terres de son enfance pour la plus grande gloire de Dieu. Et il ne partira pas seul dame, n’accusez pas le ciel s’il vous demande un grand sacrifice. Il faut accepter la volonté de Dieu. Que la femme qui a perdu un enfant ne se désespère plus, ajouta Cornélius tourné vers Guillemette qui le regardait fixement, car un ange désormais veille sur les siens du haut du ciel. Que le garçon qui s’est cru appelé par le Seigneur ne se croit pas abandonné s’il est appelé à rester dans le monde ! Il y trouvera sa place et accomplira sa mission sur terre. En vérité, nous proposons et le Seigneur dispose, Loué soit le Seigneur !
Marciane, subjuguée pour une fois, écoutait l’homme de Dieu parler de sa voix calme, presque désincarnée et elle n’osa pas lui poser de questions. Pourtant, Guillemette l’interrogea :
- Où est Siméon ? Je voudrais tant qu’il sache que je ne lui en veux pas.
- Siméon reviendra à vous de lui-même, ne le brusquez pas, il est encore accablé par le poids de sa responsabilité.
Le frère Cornélius les bénit et se retira. Ils redescendirent à Giret en silence, méditant chacun les prédictions de Cornélius. Le soleil se couchait dans un flamboiement qui embrasait le ciel. Les bruits simples et rassurants de la vie leur parvenaient : cris d’enfants, aboiements de chiens, bribes de conversations, airs de chansons. « Ce sont mes gens, » pensait Marciane émue, « ils vivent en paix grâce à moi et se reposent sur moi du soin de leur avenir. N’est-ce pas suffisant pour se sentir utile ? »
- Ce pays est fort attachant, Mère, et je me sens près à l’aimer, murmura Louis, comme s’il avait suivi le cours de ses pensées et Marciane lui sourit, heureuse de cette connivence avec son fils.
La cour du château avait été plantée d’arbres qui exhalaient un doux parfum auquel se mêlaient par bouffées les senteurs émanant des cuisines. Ils rentraient chez eux tandis que Joceran était parti, attiré par les mirages de l’aventure guerrière. Marciane soupira en pensant aux risques que courrait son époux : « Que Dieu le garde ! Qu’il me revienne sauf ! » En se dirigeant vers la grande salle, ils rencontrèrent le chapelain qui sortait de la chapelle.
- Je priais pour messire Joceran. Que Dieu protège un si brave chevalier !
« Est-ce parce qu’ils m’aiment que mes proches sont tellement en harmonie avec mes pensées ? » se demanda Marciane, touchée de cette attention.
- Pourquoi ton époux a-t-il tenu à se mêler à cette aventure en Forez qui ne le concernait pas ? demanda alors Guillemette, abruptement.
- J’ai grand peur qu’il ne s’ennuie, avoua Marciane, un peu gênée.
- Hubert aussi semble attiré par les aventures telles que les chantent les troubadours. Ce ne sont pourtant que fariboles et contes creux !
- J’en suis bien convaincue, crois-le bien ! Pour moi, je n’ai fait la guerre que parce que j’y étais forcée. Comment le faire comprendre à un homme qui n’y voit que la seule activité digne d’un chevalier ?
- L’Eglise essaie pourtant bien de faire comprendre que c’est néfaste et condamnable mais elle n’est guère entendue ! La trêve de Dieu devrait être étendue à l’année entière ! Pour en revenir à Joceran…
- Tu ne l’as jamais aimé, je le sais, constata Marciane. Pourquoi ?
- A mes yeux c’est un enfant gâté qui refuse de vieillir. Je croyais que sa captivité et sa blessure l’avaient mûri, mais il n’en est rien. Je crains qu’il ne te fasse souffrir, par inadvertance plus que par dessein.
- Je souffrirais bien plus si je ne l’avais pas !
- Alors n’en parlons plus, et oublie mes critiques.
Dans sa chambre, Marciane s’abandonna à de tristes pensées. Elle réalisait que son amour ne suffisait pas à l’homme qu’elle aimait et ne savait que faire pour changer le cours d’une vie qui, lentement, les séparait, chacun emporté par des courants divergents. « Je ne m’opposerai pas à tes désirs, même si je dois en souffrir » se promit-elle, « Je ne me servirai pas de notre amour pour te brider contre ton gré. D’ailleurs ce serait bien vain. Tu portes en toi la réponse et tu choisiras librement » D’ailleurs n’avait-elle pas elle aussi choisi de vivre selon ses propres critères ? Pourquoi reprocher à Joceran de faire de même ? Cette pensée la soulagea. Ils n’étaient coupables ni l’un ni l’autre, ils étaient juste différents. Pourquoi s’aimaient-ils ? Pourquoi cet élan qui les poussait l’un vers l’autre au risque de souffrir ? Pourquoi ce vide de l’absence, ce besoin de possession et ce refus de partager les mêmes aspirations ? Pourquoi un combat incertain au lieu d’une union sereine ? « J’avais peut-être raison de pense que je ne savais pas aimer, ni me soumettre…Est-ce le sort des dames de Marcelly ? »
Ils s’en retournèrent peu après à Marcelly. Il fut décidé que l’adoubement d’Hubert se célébrerait avant la fin de l’été. Benoît, Rodolphe et Guillaume seraient faits chevaliers en même temps que lui. C’était le temps des moissons. Les paysans avec leur faucille coupaient les épis à mi-hauteur, laissant haut le chaume qui servirait à la pâture des troupeaux. La récolté était bonne. Les gerbes s’accumulaient dans les prés, séchées par le soleil ardent qui forçaient les moissonneurs à se munir de larges chapeaux de paille. Le soir, les travailleurs se reposaient de leur longue journée en buvant la piquette rafraîchie dans l’eau de la rivière. Ils chantaient gaillardement en levant leurs gobelets, le ventre bien calé par les volailles rôties, les ragoûts mijotés et les soupes au lard servies par leurs femmes, accortes et souriantes, réconfortées à l’idée des greniers pleins.
Ce fut alors que Joceran s’en revint. Il avait maigri et gardait son bras gauche en écharpe, mais son sourire de carnassier annonçait le succès de ses armes.
- Qu’il est bon ma mie, de se retrouver chez soi, dit-il en descendant de cheval et en enlaçant Marciane. Je vous prie de m’excuser : je dois sentir, la sueur, la poussière et le crottin, mais je n’ai pu résister au désir de vous embrasser.
- Je vais vous aider à chasser votre fatigue dans un cuveau rempli d’eau bien chaude et vous me raconterez votre campagne, dit Marciane en souriant.
- Je peux déjà vous annoncer que nous en revenons vainqueurs. J’ai eu la chance de faire prisonnier le comte de Nevers. Ses troupes sont taillées en pièces, seuls deux ou trois de ses gens qui ont échappé au carnage !
- Voilà un beau résultat qui ne souffre pas de contestation, répondit un peu ironiquement Marciane.
- A vrai dire, ma mie, dit plus tard Joceran, continuant son récit en étant étrillé par sa femme, je me suis servi de vos principes pour emporter l’avantage.
- Dites-m’en plus, vous m’intriguez !
- Le comte de Nevers avait envahi nos terres lorsque notre bannière, forte d’une trentaine de chevaliers, a rejoint la région. Les assaillants avaient déjà commis moult exactions, piétinant les champs, rançonnant les paysans, volant leur nourriture, réquisitionnant le fourrage, forçant les filles. J’ai convaincu le comte Raymond-Gui d’agir tout différemment : « Achetez ce dont nous aurons besoin, promettez leur votre protection et votre soutien, vous en ferez vos alliés » lui ai-je conseillé. Il a paru sceptique, mais il s’est rangé à mon avis et notre façon de faire s’est vite ébruitée. Dans leur hâte à en être débarrassés, les manants sont rapidement venus nous renseigner sur les agresseurs, certains, pour s’en venger, sont même allés à empoisonner quelques puits où ils se disposaient à faire boire leurs chevaux ! Le lieu où ils campaient nous a été indiqué grâce à la coopération des paysans, mais la rencontre a cependant été féroce. Sûrs de notre bon droit, nous avons chargé comme des lions furieux. Je me suis trouvé faire face au comte de Nevers. Lors d’un premier assaut, il m’a blessé au bras droit. Croyant que j’étais hors de combat, il a fait volte-face et s’en est revenu sûr de son fait. Il ignorait que je me sers également de mes deux bras. J’ai changé ma lance de côté, l’ai maintenue fermement sur la hanche et d’un seul élan, je l’ai désarçonné. Sonné par sa chute, me voyant prêt à l’embrocher, il s’est rendu.
- Et qu’est-il advenu de votre prisonnier ?
- Une fois ses troupes anéanties, il ne pouvait qu’abandonner ses prétentions. Je l’ai laissé libre de repartir cependant, disant que l’accueil que nous avions reçu chez lui valait rançon.
- Voilà une noble conduite dont je vous félicite.
- Au fait, le comte Gui-Raymond tient à être présent à l’adoubement de votre fils. Il a assuré m’être fort redevable de mon avis !
- Nous serons bien entendu honorés de sa présence, répondit simplement Marciane, un peu réservée toutefois et se demandant déjà comment elle pourrait équilibrer sa présence pour ne pas sembler prendre partie sur l’échiquier politique de la région.
- Je vous avais bien promis de vous faire honneur, dit Joceran, en se prélassant encore dans l’eau qui tiédissait. Cette campagne m’a comblé ! Je me suis enfin imposé comme un partenaire incontournable alors que jusque-là, j’étais ignoré ! Ah ! ma mie, guerroyer est une bonne occupation, je ne regrette pas ma décision. Conviendrez-vous que j’ai eu raison de participer à l’affaire ?
- En vous voyant si heureux, je ne peux que me réjouir, répondit évasivement Marciane, qui ne voyait pas exactement quels avantages avait retirés Joceran, hormis une gloriole un peu vaine, la reconnaissance du comte d’Albon se limitant pour l’instant à des assurances verbales.
- Il me faudra me rendre à Legnan avant l’armement d’Hubert, continua Joceran sans réaliser la réserve de sa femme. M’accompagnerez-vous?
- Très volontiers ! J’emmènerai Louis avec nous. Il semble plus détaché du monde des livres et sera intéressé par la découverte de votre comté.
- Bien volontiers, mais pourquoi pas aussi Hubert par la même occasion ?
- Marcelly ne doit pas être complètement déserté.
- Comme il vous plaira, ma mie.
08:15 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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