31.08.2007
chapitre 20 - La cour de France
Les femmes attirèrent ensuite l’attention de Marciane. Lucienne, la fiancée du roi Louis, se tenait modestement près de lui, les yeux baissés, silencieuse. Elle était assez terne, malgré ses cheveux du plus beau blond, car son air morose ne la rendait pas attirante. Louis ne lui marquait pas le moindre empressement, ne lui adressant même pas la parole. Les épouses des conseillers étaient des femmes d’un certain age, habillées et coiffées avec soin. Elles mangeaient avec appétit, parlaient peu et observaient avec une curiosité non déguisée les nouveaux arrivants auxquels elles souriaient aimablement lorsque leurs regards se croisaient. Les demoiselles de compagnie partageaient les tables inférieures avec les écuyers. La reine Bertrade parlait parfois à voix basse au roi Philippe, mais elle ne se mêlait pas à la conversation générale qui tournait autour de la chasse, des chiens, des faucons, du dressage, du gibier... Tous les convives masculins étaient chasseurs et passionnés d’histoire de vénerie, le sujet était donc intarissable et sans danger. Mais on percevait cependant une tension révélatrice de problèmes latents, lourds de menaces.
Pendant le repas, un chevalier s’approcha du sénéchal et lui parla à l’oreille. Aussitôt Gui le Rouge se leva, confia quelques mots au roi et quitta la salle, suivi de sa fille et de son gendre qui lui emboîtèrent le pas sans poser de questions. Le roi Philippe, suivi de la reine, se retira peu après, soutenu par ses serviteurs empressés à soulager le poids de son pied souffrant. Les convives se dispersèrent également dès que le roi Louis, peu soucieux de prolonger la soirée, se leva à son tour et se rapprocha de Joceran et Marciane, pour leur dire :
- Je serai occupé demain, mais je vous prie de partager la chasse prévue pour le jour suivant. Vous pourrez juger de la qualité de ma meute !
Joceran et Marciane s’inclinèrent en remerciant le roi. Peu après, Jean de Montfort les rejoignit et leur suggéra d’un ton un peu contraint de passer la journée du lendemain à découvrir la ville :
- Il s’y trouve de fort belles églises et le commerce y est florissant, cela vous intéressera. Ayant plusieurs affaires particulières à régler, je ne pourrai malheureusement vous accompagner.
Joceran l’assura qu’ils sauraient se passer de lui et lui souhaita la bonne nuit. Hubert, Guillaume et Benoît les rejoignirent ensuite sur un regard de Marciane et tous regagnèrent leurs chambres.
- Que penses-tu de la cour de France ? demanda Joceran à Hubert lorsqu’ils furent seuls dans leur chambre. J’ai l’impression que tu t’es fait des amis.
- Guillaume, Benoît et moi avons été fort aimablement accueillis par les écuyers royaux. Ce soir, ils ont semblé intrigués et le brusque départ du sénéchal a créé une surprise plutôt inquiétante. Ils se demandaient si c’était en rapport avec la santé du roi qui aurait eu un malaise inquiétant hier matin, après le départ du roi Louis pour la chasse.
- Leurs propos se faisaient souvent à mots couverts, mais nous avons pu en démêler le sens, ajouta Guillaume qui les avait rejoints. Il semble que la reine Bertrade n’ait pas abandonné l’espoir de faire monter son fils sur le trône…
- Mais c’est Louis qui doit succéder à son père si celui-ci vient à mourir !
- Certes… Mais c’est pourtant ce que j’ai cru comprendre.
- Voilà qui paraît inquiétant, murmura Joceran qui, par ressentiment personnel, se sentait solidaire du sort de Louis. Comment l’en avertir ?
- Je ne pense pas le roi assez naïf pour ignorer les dangers qui le menacent, dit calmement Marciane, et nous n’avons aucune possibilité d’approcher le roi en particulier. De toutes façons, les affaires de France ne nous concernent pas, conclut-elle fermement.
Puis, craignant des initiatives intempestives de son fils, elle ajouta qu’il ne fallait pas apporter trop de crédit aux bruits incontrôlés, ni les répéter inconsidérément. Assez vexé, Hubert se tut tandis que Marciane et Joceran échangeaient un regard entendu. Ils voyaient bien que le jeune garçon rêvait de participer à une intrigue politique de haut niveau ! Aussi, ils insistèrent pour qu’Hubert et les écuyers les accompagnent le lendemain dans leur promenade dans les rues d’Orléans.
La ville était animée. De nombreux boutiquiers et artisans, installés directement sur la chaussée, y exposaient leurs inventaires : belles fourrures d’agneaux, de vair, de martre ou d’hermine pour le pelletier, drogues, électuaires et sirops chez l’épicier, rouleaux de drap et de toile vantés par le drapier, potions et simples proposés par l’apothicaire, bijoux d’argent et de bois ciselé chez l’orfèvre… Les taverniers conviaient les passants à pénétrer dans leur antre où des joncs cachaient la terre battue pour y déguster la cervoise maison et les vins sélectionnés, servis avec des harengs largement salés pour entretenir la soif des consommateurs. Les chômeurs, les ribauds et les étudiants paresseux guettaient ceux qui avaient succombé au charme frelaté des boissons proposées, pour leur soutirer quelques oboles ou leur dérober la bourse cachée dans leur escarcelle. Les écoliers se chamaillaient tandis que les femmes, corbeille sur la tête, enfant dans les bras, bavardaient inlassablement. Les transporteurs avec leurs mulets chargés tentaient de se frayer un chemin, les chiens errants fouillaient dans les ordures qu’ils disputaient à des cochons, les gens de qualité, à cheval, chargeaient leurs valets d’écarter le bas peuple. Parfois, une procession figeait toute cette animation et chacun se signait au passage des reliques promenées en grande pompe par une confrérie célébrant son saint patron… Sur la grand’place, à côté des halles couvertes et fort animées, des baladins, montreurs d’ours et jongleurs, invitaient les passants au spectacle et tendaient leur écuelle destinée à recevoir quelques piécettes. Le bruit était partout assourdissant !
- N’avez-vous pas assez goûté de cette agitation ? demanda Hubert impatienté.
- J’examine cette chaussée utilement pavée. Je vais me servir des dalles trouvées dans les décombres des ruines découvertes à Marcelly pour faire de même dans nos bourgs, répliqua Marciane qui s’amusait.
- Allons assister à la messe dans la cathédrale, proposa Joceran lassé lui aussi par la fièvre bruyante des rues.
L’office avait déjà débuté. La grande nef de la cathédrale, baignée par la lueur diffuse des vitraux colorés, semblait un havre de paix. Ils se recueillirent et suivirent avec dévotion la célébration. Marciane trouva le sermon du desservant, sur le rôle du berger, gardien du troupeau des fidèles, étrangement prémonitoire.
- Prions, mes frères, pour notre berger à tous, notre roi, qui est atteint dans sa chair par les malheurs de l’age, conclut benoîtement le prêtre. Que Dieu lui accorde sa miséricorde et qu’Il veille particulièrement sur notre roi Louis, son héritier légitime, destiné à régner pour le plus grand bien de son peuple !
« Les problèmes de la cour seraient-ils ressentis par tous dans la ville ? » se demanda Marciane, fort étonnée.
La petite troupe regagna assez lasse le château. Tous étaient bien décidés à éviter le repas du soir auquel ils ne furent d’ailleurs pas conviés. Le rendez-vous pour la chasse du lendemain avait été fixé de bonne heure. Marciane, qui avait adopté une tenue de chasseur et non d’accompagnatrice, se tenait fermement en selle lorsque le roi Louis parut. Il la considéra avec surprise et lui sourit. Les chiens tenus en laisse tiraient, impatients de recevoir le signal du départ. Les chasseurs s’ébranlèrent enfin et traversèrent la ville à grande allure pour gagner la campagne, vers le sud. Le roi, ses chevaliers, ses invités, les piqueux, les gardes, les meneurs de chiens, faisaient une fameuse troupe, applaudie par les badauds qui s’écartaient prudemment à leur approche. Le temps était clair, les sabots des chevaux résonnaient fermement sur la terre sèche. Marciane n’avait pas aperçu le sire de Montfort et elle chevauchait encadrée par Joceran, Hubert, Benoît et Guillaume. Soudain, le roi se détourna et lui fit signe de le rejoindre.
- Je vois avec surprise une femme se montrer si bonne cavalière, dit-il avec un sourire. Chasseriez-vous aussi ? Je vous vois armée !
- J’ai été accoutumée à le faire et j’en tire grand plaisir !
- Vive Dieu ! Vous êtes une femme exceptionnelle et j’en ai grand plaisir. Et si nous parlions des motifs qui vous ont poussée à me joindre ?
- Sire, ils sont naturellement d’ordre divers.
- Je m’en doute. Eclairez-moi d’un mot.
- Nous vous apportons d’abord des suppliques émanant tant de votre royaume que de l’empire, de gens navrés par l’insécurité des routes et qui attendent de vous que vous y mettiez bon ordre. Mais il est un autre problème : le sort de Monseigneur Héraclius est un souci, Sire, que l’Eglise souhaiterait voir réglé par le pouvoir que vous avez sur le comte du Forez pour l’inciter à se montrer conciliant. Certes, tout ceci reste du domaine de la suggestion, mais ce serait perçu comme une heureuse suite aux harmonieux rapports que vous avez su établir avec la Papauté , en digne fils aîné de l’Eglise.
- Comptez sur moi, dame, pour donner satisfaction à notre Souverain Pontife, sans qu’il ait besoin de me le demander plus précisément. Et considérez même que c’est une affaire réglée. Je présume qu’il est inutile de vous recommander de ne pas ébruiter cet entretien ?
- Je n’en garde déjà plus le souvenir, Sire.
Le roi s’éloigna alors pour rejoindre son chef piqueur qui examinait une trace. Il s’agissait certainement d’un grand cerf et la meute pouvait être lâchée. Les chiens s’élancèrent en donnant de la voix, suivis par les chasseurs. La traque fut longue, ponctuée par les abois, les cors des piqueux. Le pied fut perdu, retrouvé, la chasse bifurquait, les chasseurs s’égayaient… Hubert était ravi de suivre une chasse royale. Il savait le roi hardi chasseur, toujours le premier à vouloir servir l’animal tenu aux fermes par les chiens. Il n’entendait pas rater le spectacle de la mise à mort et s’évertuait à ne pas perdre le roi de vue. Il fut très surpris de le voir délibérément bifurquer d’un seul coup et s’éloigner de la chasse, mais il résolut de le suivre, tout en gardant ses distances par discrétion. Les bois touffus rendaient la poursuite malaisée. A un moment, Hubert crut avoir été semé, bien que le roi n’ait pas semblé s’apercevoir qu’il était suivi. « Me voilà bien ! » se dit avec amertume Hubert en pensant aux quolibets que cela lui vaudrait. Il avait mis son cheval au pas, tout en réfléchissant à la façon de se tirer de ce mauvais pas, lorsqu’il aperçut une cabane, vers laquelle il se dirigea machinalement. Le tapis d’herbe étouffait les pas de son cheval. Tout était silencieux. En arrivant à proximité de la masure, il remarqua le cheval du roi, attaché près de l’entrée. Ne sachant plus que faire, il s’arrêta, ennuyé d’avoir été indiscret. Un mouvement furtif attira alors son regard. Il distingua, derrière un arbre, un homme arc en main qui paraissait guetter la porte de la maisonnette. Sans plus réfléchir, Hubert se laissa glisser à bas de son cheval et s’avança lentement. Son expérience de la chasse à l’approche lui avait appris à marcher en gardant le plus grand silence, évitant même de faire craquer une brindille ou froisser une feuille. Il était tout près de l’inconnu lorsque l’huis s’ouvrit. Le roi parut. Immédiatement, l’homme arma son arc. Au même instant, Hubert leva son épée et faucha l’agresseur d’un coup de taille sur le cou pour ne prendre aucun risque de le manquer. L’homme s’écroula, lâchant sa flèche en terre. Alerté, Louis tourna la tête et arriva en hâte.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il sèchement. Qui êtes-vous ?
- Je suis le fils de la dame de Marcelly, Sire, et je pense que cet homme voulait vous assassiner !
- Comment vous trouvez-vous là ?
- Je vous ai suivi, Sire. Votre réputation est si grande que je voulais voir le roi chasser !
- Et vous avez vu un roi être chassé ! Merci chevalier, je vous dois la vie.
- Je ne suis pas encore chevalier.
- Par Dieu ! Vous méritez de l’être ! Mais qui est donc ce gredin ? dit-il en retournant le mort qui avait la face contre le sol. C’est un garde du château si l’on en croit sa tenue. Fouillez-le.
L’homme portait à la ceinture une bourse pleine de deniers, aux armes du comte de Rochefort ! « Le prix du sang » murmura le roi. La porte de la cabane s’entrebâilla alors et une silhouette féminine apparut.
- Cela ne te concerne en rien, Marie. Rentre chez toi, intima le roi.
La jeune femme s’enroula dans son châle et s’enfuit sans se retourner.
- Aucun intérêt. Oubliez-la, dit le roi brièvement à Hubert, intrigué. Ne perdons pas plus de temps ! Remettons-nous en selle et rejoignons la chasse.
Alors qu’ils venaient d’enfourcher leurs montures, Hubert et le roi entendirent plusieurs cavaliers arriver au galop et sortirent leur épée. Les trois arrivants, des chevaliers de la maison du sénéchal, s’arrêtèrent net, interdits, en les apercevant.
- Eh bien, messires, que voulez-vous ? demanda Louis, prêt à en découdre.
- Vous, Sire ! Nous vous recherchions.
- Et vous m’avez trouvé ! Passez devant, nous vous suivrons.
Les cavaliers tournèrent bride sans mot dire et précédèrent le roi et Hubert. Un cor sonna alors la mort du cerf, leur indiquant vers où se diriger. Lorsqu’ils rejoignirent les chasseurs, un seize cors gisait sur le sol. Il avait été servi par Joceran qui lui avait transpercé le flanc à la lance, atteignant le cœur du premier coup. Le roi le félicita calmement et promit que le trophée lui serait remis. Après la curée, tous reprirent le chemin du retour. Marciane regardait son fils sévèrement car elle s’était souciée de sa disparition. Mais elle lui trouva un air tellement assuré qu’elle ne posa pas de questions. Les chevaux et les chiens étaient las, le retour traînait en longueur. Joceran avait remarqué l’absence du roi et ne le quittait pas des yeux. Il le vit appeler son chef des gardes et lui parler brièvement, d’un air impérieux. L’homme s’éloigna alors au grand galop. Quand la troupe passa la porte du château, les trois chevaliers qui « recherchaient » le roi, furent discrètement arrêtés et emmenés, étroitement encadrés.
- M’expliqueras-tu enfin ce qui s’est passé au cours de cette chasse ? demanda Marciane à son fils, lorsqu’ils furent tous retournés dans leur chambre.
- Tu as agi en preux, approuva Joceran après avoir entendu le récit d’Hubert. Tu es digne d’être adoubé. Garde-toi cependant de te vanter de ton exploit !
- C’est ce que m’a dit le roi Louis, reconnut Hubert, encore émerveillé de l’aventure qui aurait été une tragédie sans son intervention.
- Peut-être devrions-nous quitter la cour, proposa Marciane. J’ai pu parler au roi Louis. Nous avons donc déjà rempli notre mission.
- Ce serait prématuré, objecta Joceran. Il nous faut encore une réponse officielle à nos suppliques, ne l’oubliez pas.
Hubert lui lança un regard reconnaissant. Pour rien au monde, il ne serait parti à un moment aussi passionnant. C’est bien ce que pensait aussi Joceran et Marciane dut convenir, à contrecœur, qu’il valait mieux attendre.
Le sire de Montfort ne tarda pas à venir les retrouver. Il semblait soucieux.
- Le roi tient à honorer un aussi bon chasseur que le comte Joceran et il réclame votre présence au souper. Je vous fais mes adieux. Il me faut impérativement rentrer sur mes terres, pour affaires en souffrance...
- Rien de grave, j’espère ?
- Après tout, pourquoi vous le cacher ? Vous serez vite au courant ! s’exclama le petit homme. Le roi Louis demande des renforts pour accompagner la maison royale jusqu’à Etampes où elle va s’installer. De là, le roi compte réunir son ost pour une expédition punitive contre le sénéchal, Gui le Rouge, le comte de Rochefort et son demi-frère, Philippe de Mantes.
- Ils seraient donc entrés en rébellion contre lui ?
- Pire ! Il se murmure qu’ils ont tenté de l’assassiner !
- Mais se battre contre celui qui commande ses armées ne posera-t-il pas de problèmes au roi Louis ?
- Hommes et vassaux ont prêté serment d’allégeance au roi, non au sénéchal.
- Qu’en pensent le roi Philippe et la reine Bertrade ?
- Le roi est toujours alité et la reine se tient à ses côtés. La situation n’est vraiment pas simple ! Le roi Louis veut aller guerroyer, mais il est risqué pour lui de se séparer de son père impotent qui risque de retomber sous la coupe de sa femme !
- Le roi a en effet une marge de manœuvre bien étroite !
Au dîner, le roi Philippe, la reine Bertrade et Lucienne, la timide fiancée, ne parurent pas. Seul sur son estrade, le roi Louis présidait le repas dans une atmosphère tendue. Les conversations se faisaient à voix basse, chacun essayant d’en savoir un peu plus sur la tentative d’assassinat dont avait été victime le roi, et qui avait transpiré, on ne savait comment.
- Le roi a tenu tête à tout un parti qui l’a pris en embuscade.
- Des chevaliers du sénéchal sont compromis. Ils ont été arrêtés.
- Le roi Philippe est mourant. Il réclame son fils Philippe de Mantes.
Les propos s’arrêtèrent sur un regard menaçant du roi, agacé par ces chuchotis.
- Nous sommes réunis ce soir, dit Louis d’une voix forte, pour honorer le comte Joceran qui a magnifiquement mis à bas le cerf que nous courrions. Nous verrons prochainement s’il est aussi expert dans l’art de la fauconnerie.
Les paroles du roi avaient pris les invités de court. Ce n’était pas ce à quoi ils s’attendaient ! Tous se demandaient si le complot, la tentative d’assassinat, la guerre, étaient des bruits fondés ou une rumeur mensongère… Tandis que ses conseillers le regardaient ébahis, le roi, imperturbable, continua à parler chasses et sorties. « La reine a réussi à mettre le holà à ses projets » pensa Marciane.
- Venez comte, dit le roi en se tournant vers Joceran à la fin du souper, je tiens à vous remettre un souvenir de cette journée. Accompagnez donc votre époux, dame, ajouta-t-il en se tournant vers Marciane.
Il se dirigea avec eux dans un cabinet jouxtant la salle.
- Je tiens à offrir ceci à votre fils en souvenir de ce jour, dit le roi en remettant à Marciane une magnifique épée de Tolède à la poignée damasquinée ornée de pierreries. Je lui dois une grande reconnaissance et saurai m’en souvenir.
Il émanait de cet homme une étonnante impression de force, pourtant, il semblait si las que Marciane en eut le cœur serré. Prise d’une impulsion, elle s’écria :
- Sire, me permettez-vous une suggestion ?
- Parlez, dame, venant de vous, elle ne peut qu’être intéressante.
- Le roi votre père est, dit-on, au plus mal ?
- On dit beaucoup trop de sornettes. Mais c’est exact.
- L’assurance que vous m’avez donnée ce matin rend l’Eglise redevable vis-à-vis de vous de l’avoir délivrée d’un souci. Elle vous doit donc un service…
- Poursuivez, dit le roi soudain attentif.
- Dans son état, le roi Philippe aurait grande raison d’être entendu en confession par l’évêque d’Orléans. Celui-ci lui pourrait, dans la droite ligne des recommandations des plus hautes instances de l’Eglise, lui imposer pour lui donner l’absolution, essentielle dans son état, de renvoyer dame Bertrade, en Anjou par exemple.
Louis regarda fixement Marciane un long moment.
- Par le corps du Christ, je devrais vous garder comme conseiller, je n’en ai pas de si avisé ! Qui suggérera la consigne au confesseur ?
- Je peux le faire, si vous y consentez.
- Je n’osais vous en prier. Ajoutez-y, je vous prie, une dernière demande qui soldera mon compte : que notre évêque organise un concile des prélats du royaume pour annuler mes engagements envers Lucienne de Rochefort, ma fiancée ! Je n’omettrai pas de vous confier une missive explicite pour le comte du Forez qui, je n’en doute pas, réglera l’affaire qui vous préoccupe.
Le lendemain, Marciane, Joceran et Hubert s’en retournèrent en ville pour une promenade qui se limita à l’évêché. Marciane demanda une audience qui lui fut accordée sur-le-champ. Monseigneur Romuald était un homme très grand, au regard perçant et impérieux.
- Votre présence dans notre ville m’avait été annoncée, ma fille. Je suis heureux de votre visite. Avez-vous de bonnes nouvelles à me transmettre ?
- En ce qui concerne ma mission, oui, Monseigneur. Mais en ce qui concerne la cour de France, ce qui sans doute ne me concerne pas, non !
- Pour que vous parliez de ce qui ne vous concerne pas, c’est que les deux situations trouvent un point de rencontre.
- J’admire votre clairvoyance, Monseigneur. En effet, le roi Louis, en fils respectueux des consignes de l’Eglise, se soucie du salut éternel de son père qui est à la dernière extrémité. Le roi Philippe, pour mettre sa conscience en paix avec le ciel, aurait grand besoin qu’un éminent confesseur lui rappelle fermement la volonté du Saint-Père de voir dame Bertrade rejoindre en Anjou son époux légitime.
- C’est faire œuvre pie que de sauver l’âme du roi, approuva l’évêque, je me chargerai volontiers de l’affaire. Le roi a-t-il exprimé un autre pieux désir ?
- Voyant les désordres qu’un mariage mal assorti entraîne, et dont il ne veut pas donner l’exemple infâme, il serait soulagé de voir annuler par l’Eglise ses engagements envers la fille du comte de Rochefort, engagements qu’on l’a forcé de contracter.
- Je comprends ses soucis. Permettez-moi cependant de vous demander en quoi consiste la réussite de votre mission ?
- En cette missive que le roi vous prie de faire tenir au comte du Forez pour qu’il n’y ait aucun danger qu’elle se perde, dit Marciane en lui tendant le document revêtu du sceau royal.
Sa lecture dut en tous points satisfaire le prélat car il conclut l’entretien en assurant à Marciane qu’il irait au plus tôt entendre le roi Philippe en confession. Il chargea aussi la jeune femme d’annoncer au roi Louis que le concile qui se tiendrait sous peu à Troyes serait convaincu de la nécessité d’annuler son engagement de fiançailles. Tandis que Marciane baisait respectueusement l’améthyste ornant le doigt de l’évêque, celui-ci la bénit avec bienveillance et lui promit de ne pas oublier dans ses prières une fille si empressée à satisfaire les desseins de l’Eglise. L’après-midi même, l’évêque d’Orléans se présenta au château. Tous ceux qui entouraient le roi Philippe, haletant sur sa couche, durent se retirer, même la reine qui en marqua de l’humeur. Après un long tête-à-tête entre le roi et son illustre confesseur, la porte de la chambre se rouvrit et la reine fut admise à y pénétrer. Elle en ressortit assez vite, pâle, les traits tirés, le regard dur. Le roi Louis, le chancelier, le bouteiller et le chambrier la remplacèrent et écoutèrent, en présence de Monseigneur Romuald, les volontés du roi énoncées d’une voix faible mais déterminée.
Dans la soirée, un important cortège s’ébranla lentement, quittant le palais comme à regret : la reine Bertrade partait en Anjou. Elle faillit croiser le connétable, de retour d’une mission à Châteaurenard où il avait convaincu le comte de Blois, Thibaud IV, de ne pas se joindre aux ennemis du roi, la garnison royale de Montargis puissamment renforcée ayant les moyens de l’en empêcher si l’envie lui en venait malencontreusement. Le connétable était un homme d’une stature hors du commun mais l’impression de force brutale qui émanait de sa personne était cependant tempérée par son regard naïf et chaleureux qui le faisait surnommer « le bon géant ».
Après les événements qui avaient agité le château toute la journée, Joceran et Marciane étaient impatients d’assister au dîner.
- Il conviendra ce soir de faire nos adieux au roi de France, avança Marciane. Notre mission a été remplie et la cour va rejoindre Etampes où nous n’avons rien à faire, il est temps pour nous de regagner nos terres !
- Mais Marciane, pourquoi tant de hâte ? s’exclama Joceran, fort déçu. Le roi ne trouvera rien à redire à notre compagnie, bien au contraire !
- J’aimerais tant voir réuni l’ost royal, plaida Hubert d’un ton pressant.
- Nous pourrons lui rendre sans doute quelques nouveaux services ! renchérit Joceran, qui trouvait que son propre rôle avait été trop effacé.
Marciane n’ajouta rien, mais elle soigna particulièrement sa toilette : elle revêtit une somptueuse tunique de brocart gris argent, fendue sur le côté pour découvrir une robe de soie bleu pâle brodée d’étoiles d’argent ; ses cheveux nattés en grosses coques sur les oreilles, étaient enserrés dans un bonnet de velours gris d’où pendait sur le front une chaînette d’or ornée de pierres bleues mettant en valeur le gris changeant de ses yeux Le corsage épousait étroitement sa poitrine et sa taille fine et ses hanches étaient ceintes d’une ceinture à cabochons.
Lorsque Marciane parut ainsi dans la salle, tenant haut sa fine tête au port altier, un silence flatteur accueillit son entrée. Le roi la regarda traverser la pièce jusqu’à sa place tandis que le connétable semblait frappé par une apparition surnaturelle. Il fallut qu’on le tirât par la manche pour qu’il pense à se rasseoir. Joceran s’était rembruni. Quand le roi annonça que la cour gagnerait Etampes dès le lendemain et qu’il conviait ses hôtes à l’accompagner s’ils le désiraient, Joceran remercia mais déclina l’offre « car ils ne pouvaient s’absenter plus longtemps de leurs terres ». Marciane et Joceran s’avancèrent donc après le dîner pour saluer le roi et le remercier de les avoir reçus.
- Je n’oublie pas les motifs qui vous ont fait entreprendre ce long périple, leur répondit le roi, ils ont retenu toute mon attention. Dans tout le royaume, la garde des grands chemins sera organisée directement par mes prévôts. Ils en seront responsables. Voici cependant une charte octroyant par exception au comte du Forez la garde des grands chemins dans l’étendue de ses deux comtés, Lyon excepté. Vous serez toujours les bienvenus à ma cour. Comte Joceran, poursuivit-il, en souvenir de votre séjour, acceptez l’un de mes meilleurs faucons qui saura se montrer digne de son maître, et pour vous, Dame Marciane, ce reliquaire contenant deux cheveux de Sainte Marthe, sœur de Lazare et de Marie de Béthanie, qui gagna la Provence pour la sauver de la Tarasque et que m’a offert la ville de Tarascon.
Hubert ne comprit rien au revirement de Joceran. Il boudait ostensiblement.
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30.08.2007
chapitre 19 - fin
Marciane était soulagée que l’intervention de son fils ait fait oublier à la comtesse de s’intéresser plus avant aux buts de leur voyage. Le comte de Nevers, Guillaume II, ne s’étant pas croisé, son épouse avait quelques raisons pour dénigrer ceux qui l’avaient fait. Après un temps de silence, la comtesse Mathilde reprit la conversation du ton sans réplique qui lui était habituel :
- Gardez-vous de confier vos soucis aux conseillers habituels du roi qui ne s’y intéresseront pas puisque leurs intérêts ne seront pas en jeu. Or le roi n’a que trop tendance à négliger le conseil des grands pour se reposer sur ses sénéchal, connétable, bouteiller et chambrier et prévôts, tous ces gens de petite condition auxquels il a délégué l’administration de son gouvernement. C’est une évolution bien regrettable, vous le constaterez vite. Votre condition de noblesse jouera en votre défaveur et vous aurez bien du mal à approcher le roi en dehors de ces trublions qui ne le lâchent pas.
- Le roi se trouve toujours résider en sa ville d’Orléans ?
- Il y était encore aux dernières nouvelles, les forêts alentour sont giboyeuses et le roi et son fils férus de chasse et de venaison. Vous trouverez à ses côtés la reine Bertrade, qui n’a rien perdu de sa beauté, il faut le reconnaître. Le roi a encore récemment abjuré l’adultère pour que notre Saint-Père Pascal II lève la sentence d’anathème qui le frappait, mais il a gardé Bertrade ! Sans doute vit-il chastement avec elle pour ne pas être une nouvelle fois parjure… ajouta la comtesse d’un ton dubitatif. Il est vrai qu’il a d’autres sources de plaisir auxquelles il ne se refuse guère…
- La reine jouit-elle d’un grand crédit ?
- Pas sur le plan des affaires. Elle a échoué, malgré ses intrigues, à imposer son fils Philippe de Mantes comme héritier puisque Louis, fils de la première femme du roi, Berthe de Hollande, a été élu roi par l’assemblée des grands laïcs et des évêques. Il la tient prudemment à l’écart du pouvoir, mais elle subjugue toujours le roi Philippe, diminué par les atteintes de l’age, et même son véritable mari, Foulques le Réchin, car on ne peut prétendre que le mariage du roi et de Bertrade, bien que célébré par l’archevêque de Reims et l’évêque de Senlis, ait une grande légitimité. A la cour, elle se contente de bien marier ses fils, d’acheter des bijoux et de paraître aux côtés du roi. Mais elle ne dédaigne pas d’aller séjourner parfois en Anjou… Savez-vous qu’elle a réussi à se faire recevoir, elle et le roi, par Foulques en son château d’Angers il y a peu ? Il continue à la vénérer comme sa dame et il vient s’asseoir à ses pieds sur son escabeau et se plie en tout à ses volontés. C’est incroyable ! Cette femme a un pouvoir étonnant sur les hommes ! Il est vrai que le roi aime les femmes, dit la comtesse perfidement en se tournant vers Marciane. Il se laissera sans doute émouvoir par votre beauté.
Joceran rougit et sursauta :
- Nous n’avons pas la même conception du mariage que le comte Foulques ou la reine Bertrade, dit-il sèchement.
Plus tard, en regagnant leur chambre, Marciane remarqua que son époux ne semblait plus si enthousiaste de leur mission et arborait même un air renfrogné.
- Ne vous faites aucun souci, dit-elle gentiment. Le roi est suffisamment occupé pour ne pas jeter les yeux sur moi. Puis, devant le regard furieux qu’il lui jeta, elle ajouta : Et quand cela serait, douteriez-vous de moi ?
- Non, ma mie, oubliez ce mouvement d’humeur, je vous prie.
Ils entrèrent à la Charité , enfermée dans de puissantes murailles, par la porte de la tour de Cuffy pour se rendre au prieuré clunisien de Notre-Dame. L’église était magnifique et les bâtiments conventuels, très importants déjà, étaient encore en pleins travaux. L’hôtellerie fonctionnait et put les recevoir. A Sancerre, dominée par son énorme château remarquablement fortifié, ils se contentèrent d’un gîte modeste où leur fut servi cependant un délicieux vin blanc qui pour une fois tenta Marciane. Ils le burent en mangeant des petits fromages de chèvre, appelés crottins. Ils s’arrêtèrent à Saint Satur pour admirer les belles embarcations construites par d’habiles artisans. La navigation sur la Loire était incessante. On y voyait, convoyés par files entières de chalands, des grosses barriques de vin, des cageots de vaisselle de faïence et de poterie de grès, dans une agitation incessante tant sur l’eau que sur les chemins de halage. A Gien, Marciane acheta encore de la vaisselle de faïence en grande quantité qui serait livrée à Marcelly. Hubert et Joceran admirèrent les faucons et les chiens de chasse présentés au marché spécialisé dans la chasse et regrettèrent de ne pouvoir en faire l’acquisition.
A Sully, ils furent reçus dans la formidable forteresse bâtie en bord de Loire par le sire de Montfort qui leur recommanda de s’arrêter au château de Germiny, puis à celui de Checy, dernière étape avant Orléans. Leur hôte était un petit homme bavard et affable, tout en rondeurs, le teint clair, l’œil pétillant.
- La santé du roi nous a donné quelques soucis récemment, leur apprit-il. Il a du s’aliter quelques jours. Mais il a expulsé les médecins de sa chambre et s’est remis à chasser en jurant qu’on ne l’y prendrait plus à boire des tisanes d’ortie et à subir les clystères alors que le vin était d’un si bon effet sur l’organisme ! Il a repris une vie normale et, ma foi, a eu raison de sa faiblesse temporaire à sa manière, qui doit être la bonne.
- Le roi, son fils, est-il également à Orléans ?
- Certes. Il rentre d’une expédition en Berry où il a mis à raison le seigneur de Sainte Sévère, Humbaud, qui s’était attaqué à un prieuré dépendant de Saint-Denis, mais il n’a guère quitté son père ces jours-ci. Il a beau avoir été associé au trône, il est plus sûr d’être présent pour assurer la continuité du pouvoir sans problèmes… Ce sera un bon roi ! Il nous a réconciliés avec la papauté, car c’est lui qui a conclu l’accord sur les investitures avec notre Saint-Père qui est venu régler cette affaire personnellement, il y a peu. C’est aussi un rude soldat ! Connaissez-vous ses surnoms ? « Celui qui ne dort pas » et « le Batailleur ». Il est toujours prêt à guerroyer contre les seigneurs brigands de son domaine, ce qui le rend populaire auprès du clergé et des petites gens, de ceux qui n’ont pas la possibilité de voyager avec une solide escorte. Les péchés de jeunesse de son père sont bien oubliés !
- Qu’entendez-vous par là ?
- Le roi Philippe s’est laissé aller autrefois à rançonner les marchands italiens qui arrivaient chargés de marchandises d’Orient, ce qui lui a valu les remontrances de l’Eglise d’ailleurs… Vous ne le saviez pas ? Vous avez raison, il n’est pas bon de se le rappeler, c’est du passé… Si cela ne vous ennuie pas, je vous accompagnerais volontiers à Orléans. Je serai votre guide, cela pourra vous être utile.
Marciane et Joceran ayant accepté avec gratitude, leur nouvel ami se mit en route avec eux dès le lendemain. Ils bavardèrent à bâtons rompus en chemin.
- Vous avez, à ce qu’il semble, une bonne connaissance de la cour de France.
- Certes ! Le roi se tient souvent dans sa bonne ville d’Orléans dont il apprécie particulièrement la région giboyeuse de Sologne. J’ai souvent l’occasion de me rendre à la cour car le roi aime à s’entourer des châtelains locaux – au grand dam de ses grands vassaux dont il se méfie, non sans raison à vrai dire, et qui se trouvent mis à l’écart. Je vais peut-être vous vexer car, de par votre lignage, vous faites partie de ces grands. Mais, avec les petits châtelains comme moi, voire même avec de simples chevaliers, le roi trouve de bien meilleurs conseillers, tout dévoués car ils lui doivent leur fortune, et son administration s’en ressent, en bien. Le roi a accumulé un trésor considérable depuis que le sénéchal, le chambrier et le bouteiller gèrent les comptes du domaine royal. Saviez-vous qu’il a acheté pour trois mille livres la ville de Bourges au seigneur Arpin ? Celui-ci qui voulait rejoindre les Croisés en Terre Sainte avec une nombreuse troupe qu’il lui fallait équiper et transporter outre-mer. Oui, conclut le petit homme, le roi est réellement bien servi !
- Son fils le suit-il dans cette politique ?
- Tout à fait ! Et il a maintenant acquis une importance prépondérante dans la conduite des affaires du royaume. Mais il a connu une enfance difficile. Vous connaissez les aventures matrimoniales de son père… Sa marâtre n’a pas été tendre avec lui, il faut le reconnaître. Elle a tout tenté pour l’écarter du pouvoir, elle l’a fait éloigner de la cour et reléguer à Pontoise dans des conditions précaires. Pensez que l’on disait qu’il n’avait que son manteau en guise de couverture sur sa couche ! Il a aussi été exilé en Angleterre par le roi son père que l’on avait convaincu d’un complot ourdi contre lui par son fils. Il a même été question de tentatives d’assassinat et d’empoisonnement... Non, rien ne lui a été épargné !
- Je vous crois aisément, confia Joceran, j’ai eu moi-même assez à souffrir des manœuvres d’une belle-mère !
- Oh ! Rien ne permet d’accuser expressément la reine Bertrade, s’empressa de préciser le sire de Montfort, un peu gêné de s’être laissé aller à des confidences dangereuses.
- Ces querelles font partie du passé puisque le roi Philippe a associé son fils au trône, temporisa Marciane.
- Certes, le roi a d’ailleurs obtenu la réconciliation de la reine Bertrade et de son fils Louis et l’entente règne désormais au château, Dieu en soit loué ! approuva aussitôt son interlocuteur, à tel point que Louis et son demi-frère, Philippe de Mantes, sont unis à deux parentes issues du puissant lignage de Montlhéry-Rochefort. La famille tient les forteresses de Montlhéry, Gometz, Rochefort-en-Yvelines, Crécy, Bray et Gournay qui commandent les routes du sud de la Seine. Lucienne , la fiancée du roi Louis, est la fille de Gui le Rouge, comte de Rochefort, qui a retrouvé son poste de sénéchal à son retour de Terre Sainte. Anseau de Garlande lui a rendu sa charge un peu à contrecœur, mais il lui était impossible de ne pas le faire, les droits d’un croisé sont étroitement protégés par l’Eglise ! Quant à Philippe de Mantes, il vient d’épouser Elisabeth, héritière de Montlhéry, cette forteresse qui a fait vieillir le roi Philippe à ce qu’il dit lui-même.
- Votre connaissance de la cour nous sera très précieuse, apprécia Marciane.
- Et nous nous réjouissons de votre compagnie, ajouta Joceran. Il est si difficile à des étrangers de s’introduire inopinément dans les arcanes du pouvoir !
- C’est exactement ce que j’ai pensé, se rengorgea le sire de Montfort, heureux d’être écouté et de faire montre de ses relations étroites avec la cour.
- A votre avis, lequel des conseillers des rois est le plus écouté ?
- C’est bien difficile à dire. Les Montlhéry-Rochefort semblent les mieux en cour puisqu’ils s’allient avec la famille royale et Gui le Rouge, en tant que sénéchal, exerce le commandement militaire et contrôle les prévôts, mais ce sont les Garlande, leurs concurrents, qui ont la confiance de Louis. Ils sont cinq frères, courageux, habiles et ambitieux. L’un d’eux, Etienne, est clerc et il a été nommé chancelier depuis un an. Il jouit d’une grande autorité ! A telle enseigne qu’on le considère même comme le maître du palais…
- Voilà une rivalité qui ne doit pas simplifier les choses !
- Le roi Philippe estime qu’elle entretient une émulation bénéfique.
- Auquel de ces partis appartenez-vous ?
- Je m’entends avec les deux, répondit un peu évasivement Jean de Montfort Mais je connais plus intimement les Garlande.
Les cavaliers se rapprochaient d’Orléans dont ils pouvaient apercevoir déjà les hautes murailles accompagnées des nombreuses tours qui tenaient la ville à l’abri. Les clochers qui surgissaient au-dessus des remparts signalaient la cathédrale Sainte-Croix, les églises de Saint-Aignan, de Saint Pierre-du-Martroi de Saint Euverte, de Saint-Paul et de Saint-Pierre-le-Puellier. Ils franchirent sans encombre les portes gardées et se dirigèrent au pas, par les rues étroites envahies de promeneurs et d’étals, vers le palais royal. Il était imposant, bien défendu, entouré de douves profondes, mais ils y pénétrèrent aisément grâce à leur mentor qui se fit reconnaître de la garde.
- Venez que je vous introduise auprès du chambrier qui vous logera.
Il régnait une grande activité dans la grande cour. Cependant, tandis que des palefreniers se chargeaient de leurs montures et de leur escorte, ils se dirigèrent, en suivant leur cicérone, vers le corps principal du château qui s’ouvrait par une porte monumentale. Ils se trouvèrent dans une vaste galerie donnant à ses extrémités sur deux bâtiments, la basilique au nord où le souverain venait rendre la justice, la chapelle au sud. Des serviteurs s’y affairaient en grand nombre, mais il leur fut difficile de trouver un responsable.
- Attendez-moi là, s’étonna le sire de Montfort, je m’en vais aux nouvelles.
Le sire de Montfort revint enfin, accompagné d’un homme aux sourcils froncés.
- Le roi Philippe est souffrant et garde la chambre, expliqua-t-il, il ne peut poser par terre son pied devenu rouge et gonflé. Louis est parti chasser et la reine Bertrade se repose dans ses appartements. Quant au chambrier, il est introuvable ! Mais voici le bouteiller, un lointain cousin à moi.
- Je vous souhaite la bienvenue et m’en vais sur-le-champ vous loger, leur dit le nouveau venu d’un ton affairé. Nous sommes à nouveau fort préoccupés par la santé de notre sire qui souffre de mille morts à cause de mauvaises humeurs qui lui gâtent le pied. C’est pitié de le voir réduit à l’immobilité ! Il enrage ! Espérons que vous pourrez lui être présentés ce soir. Il ne voudra pas sûrement manquer le dîner. Puis-je vous demander ce qui vous amène céans ? Vous avez fait une longue route depuis vos terres d’empire.
- Nous sommes chargés de moult suppliques à présenter au roi, concernant la sécurité des routes qui pose bien des problèmes au commerce entre nos pays.
- C’est en effet une affaire importante. Mais pour l’heure, nous avons bien d’autres soucis. En se retournant vers son cousin, il lui glissa en a parte : Les choses se compliquent entre les Garlande et les autres, d’autant que la discorde règne entre le sénéchal et le sire de Montlhéry son parent, ce qui fait le bonheur de notre chancelier ! Il faut se méfier, tout est possible !
- Sont-ils tous présents au château ?
- Le sire de Montlhéry a rejoint son domaine, avec sa fille et son gendre…
- Et le sénéchal ?
- Il fait le siège du roi Philippe avec la reine, tandis que le chancelier ne quitte pas le roi Louis.
- Tout cela ne me dit rien de bon !
Joceran, Marciane et Hubert se virent octroyer une chambre et une garde-robe où coucheraient les écuyers. Le sire de Montfort les assura qu’il viendrait les chercher lorsqu’il serait temps.
- Reposez-vous, baignez-vous, et remettez-vous en à moi, dit-il en les quittant.
- Je trouve l’atmosphère qui règne ici bien délétère, remarqua Joceran, une fois seul. Notre message ne sera pas facile à faire entendre.
- Il ne faut pas nous hâter, conseilla Marciane. Cherchons d’abord à situer les protagonistes de cette singulière cour.
- Pensez-vous que le sire de Montfort soit fiable ?
- Il est peut-être un peu trop bavard et sans doute désireux de voir où souffle le vent… Ne lui accordons pas trop de crédit, mon ami, et attendons de voir les rois pour nous faire notre idée sur la conduite à adopter.
La chambre qu’il partagerait avec Hubert était petite mais relativement confortable. Des chambrières arrivèrent avec un cuveau qui fut rapidement rempli d’eau chaude et ils purent se délasser en se faisant laver et sécher dans des linges parfumés. Marciane soigna sa toilette qu’elle voulait élégante, mais point trop ostentatoire. Elle se para cependant d’un énorme collier d’or serti de pierres qui soulignait la finesse de son cou et soulignait son modeste décolleté. Dans la soirée, le sire de Montfort se présenta, fort souriant à nouveau :
- Le roi Philippe se sent mieux et présidera le souper avec la reine. Quant à son fils, Louis, il est rentré de la chasse enchanté de sa journée. Tout va pour le mieux ! Suivez-moi ! Je vais vous introduire auprès de Ses Majestés…
Quand Joceran et Marciane arrivèrent dans la grande salle où devait se dérouler le repas, le roi Philippe était déjà installé dans une cathèdre tapissée de coussins, sur une estrade, le pied installé sur un tabouret tapissé de velours. C’était un homme grand et massif, envahi par l’embonpoint. Ses cheveux, qui avaient du être blonds, avaient pris une couleur filasse et ses yeux très bleus étaient comme voilés, mais on sentait encore en lui une énergie et une envie de vivre qui lui permettait de dompter ce corps vieillissant qui le trahissait. A ses côtés, se tenait la reine Bertrade, encore très belle, troublante même. Grande, à peine enrobée, le port altier, elle avait des yeux couleur d’or et une chevelure de miel arrangée en tresses savantes autour d’un visage merveilleusement modelé. Son teint d’ivoire, sa bouche ferme et ourlée, son nez droit, ses joues lisses étaient si parfaits que rien ne laissait deviner en elle les atteintes de l’age. Marciane en fut frappée, redoutant dans le même temps le regard que Bertrade lui jeta, où le défi se mélangeait à la morgue. « Quelle femme redoutable ! » se dit-elle, vaguement consciente d’être jaugée et peut-être jalousée par cette femme exceptionnelle.
Le roi Louis apparut alors. Il avait réellement la prestance et la majesté d’un souverain : grand, bien découplé, blond aux yeux pervenche comme sa grand-mère, Anne de Kiev, il avait un sourire franc et ouvert qui attirait d’emblée la sympathie et la confiance.
- Nous sommes heureux d’accueillir à notre cour de puissants seigneurs qui ont fait une si longue route pour nous rencontrer, dit-il. Soyez les bienvenus, nous rendrons votre séjour agréable pour vous donner l’envie de revenir.
Accompagnées d’un sourire chaleureux, ces aimables paroles désignèrent les nouveaux arrivants à l’attention générale. On s’inquiéta de leur lignage tout en commentant leur noble apparence. D’inconnus, Joceran et Marciane devinrent d’un seul coup des hôtes choyés et appréciés. Le sire de Montfort fut le premier à s’en réjouir, tout en se prévalant sans vergogne de les avoir introduits.
- Sire, avait répondu Marciane en s’inclinant, nous avons eu l’audace de nous présenter devant Votre Majesté pour présenter les suppliques émanant de vos sujets vous demandant en grâce d’instaurer, de par votre autorité souveraine, la sécurité des transports sur les routes du royaume.
- C’est ma foi une noble tâche de vous en être chargés et croyez bien que je suis sensible à ces problèmes. Nous aurons tout loisir d’y revenir plus tard et, pour l’amour de la paix, je donnerai satisfaction à nos braves sujets.
Marciane était soulagée par cet accueil favorable. Elle avait aussi bien attiré l’attention du roi sur sa mission officielle que renseigné ses conseillers intrigués par leur arrivée. C’était de bon augure pour la suite des événements !
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29.08.2007
chapitre 19 - la mission
Le jour de leur baptême, les deux enfants furent revêtus de robes blanches et portés sur les fonds baptismaux par leurs marraines, Guillemette pour Marthe et Ida pour Humbert. Ils furent immergés dans la cuve et baptisés par Monseigneur Guy. Confiés à la tutelle de leurs saints patrons et de leurs anges gardiens, ils furent ramenés hurlant vers leurs nacelles et confiés aux nourrices qui les consolèrent en les mettant au sein. Les bébés, calmés, ne se souciaient nullement des nombreux présents que les invités avaient déposés pour eux : reliquaires d’argent offerts par l’archevêque, mais aussi médailles, statuettes, chemises brodées, hochets, nacelles sculptées..
Un somptueux banquet réunit ensuite tous les assistants. Il se composa de six assiettes de quatre mets chacune : pâtés de veau à la moelle de bœuf, boudins, saucisses et pipefarce pour la première assiette, suivie de civet de lièvre et brouet d’anguilles, fèves coulées, bœuf et mouton ; pour la troisième assiette rôts, chapons, veau et perdrix, poissons d’eau douce et de mer, la quatrième se composant de poissons de rivière à la dodine, tanches à la sauce chaude, pâtés de chapons à la graisse et au persil, la cinquième comportait du bouilli lardé, ris engoulé, anguilles renversées, rissoles et crêpes et la sixième assiette des flancs sucrés au lait lardé, des nèfles, des noix pelées, des poires cuites et des dragées servis avec de l’hypocras parfumé à la cannelle. Entre chaque service, la vaisselle était changée et des entremets permettaient aux convives de patienter en attendant la suite… Monseigneur Guy était placé entre Marciane et Joceran. Comme son hôtesse, il mangeait peu et buvait modérément. Autour d’eux, le ton des conversations avait monté et les doigts avides s’affairaient à rechercher les meilleurs morceaux dans les plats posés sur la table tandis que les gobelets se remplissaient souvent. L’archevêque se pencha vers Marciane, qui s’attendait un peu à un a parte :
- L’Eglise vous est reconnaissante du soin que vous avez pris d’un de ses prélats en fâcheuse posture, ma fille.
- Je n’ai fait que mon devoir.
- Il n’était certes pas facile à remplir et je vous félicite aussi de votre adresse. Vous représentez, en quelque sorte, un pont entre les deux adversaires qui se sont affrontés, séparés par de vieilles querelles attisées en sous-main. Les plus hautes instances de l’Eglise souhaiteraient voir s’apaiser ce funeste conflit dans lequel il leur est difficile d’intervenir directement car il ne concerne pas des questions de religion, relevant de la spiritualia, mais des affaires temporelles, relevant de la temporalia. L’affaire se complique du fait que Héraclius s’est reconnu vassal pour la ville de Lyon de l’empereur, alors que depuis le concile de Clermont, le pape Urbain II a interdit aux hommes d’église de prêter serment de vassalité au pouvoir temporel ! dit Monseigneur Guy, qui s’arrêta soudain en guettant la réaction de son interlocutrice.
- Je vous suis bien, Monseigneur, se contenta-t-elle de répondre.
- Pour aller plus au fond des choses, vous savez que la Papauté est en ce moment fort préoccupée par le problème des investitures et soutient que les abbés et les évêques n’ont pas à dépendre du choix du pouvoir temporel. La solution a été trouvée avec le roi de France, à la suite du voyage récent de notre Saint-Père Pascal II en France. Mais c’est encore une source de conflits sans cesse renouvelés avec les empereurs d’Allemagne qui tiennent à cette prérogative car ils considèrent évêques et abbés comme leurs vassaux. Il est assez inopportun de raviver une rivalité qui aurait tendance à vouloir trouver une solution négociée : l’empereur renonçant à l’investiture et l’Eglise aux biens impériaux reçus en fiefs au temps de Charlemagne, par l’intervention de la Papauté dans le règlement du sort d’Héraclius.
- Je me sens mal placée pour suivre les arcanes de cette politique subtile, suggéra Marciane, un peu inquiète de ces confidences
- C’est justement pourquoi votre intervention pourrait être bénéfique !
- Mon intervention ! s’insurgea aussitôt la jeune femme.
- Oui, parce que vous êtes neutre. En fait, j’aimerais que vous puissiez, sous des prétextes valables, vous rendre auprès du roi de France et lui suggérer de temporiser les ardeurs du comte du Forez, qui est pour une part de ses terres son vassal, et qu’il soutient dans ses prétentions.
- Mais Monseigneur, quel poids aurais-je vis-à-vis du roi de France ? Il ne m’écoutera certainement pas…
- Détrompez-vous, Marciane. Vous êtes un des grands de ce royaume, vous jouissez d’une excellente réputation et vos avis seront pris en considération.
- En quoi mes paroles seront-elles censées représenter les aspirations de l’Eglise qui souhaite rester dans l’ombre ?
- Vous saurez faire entendre qu’elles sont dans la droite ligne de sa politique.
- Pour me faire un ennemi de l’empereur !
- Mais non, loin de là ! Vous le débarrasserez au contraire d’un problème en apportant une solution à ce qui l’embarrasse autant que nous, sans qu’il puisse le reconnaître. Héraclius lui ayant fait allégeance, il est son vassal et a droit à sa protection, mais le comte du Forez, pour la majeure partie de son domaine l’est aussi et jouit des mêmes droits… Il lui est difficile de choisir. Il s’en tient d’ailleurs pour l’instant à une prudente expectative.
- Quelles solutions pourrais-je proposer ? Je n’en vois aucune !
- Arguez qu’il est dangereux de s’attaquer à des frontières et remettre en cause un équilibre qui a fait ses preuves. Si le roi de France les conteste, il s’aliènera l’appui de l’Eglise qui lui est utile dans ses démêlés avec ses barons, de plus l’empereur fera de même et il aura à s’en défendre. Prêchez la sagesse ! Le roi Philippe vient d’obtenir l’absolution de Sa Sainteté pour les désordres de sa vie privée qui lui ont jadis valu tant de blâmes, il ne voudra pas une fois de plus mécontenter le Saint-Siège. Son fils Louis a été élu héritier du trône et son avis sera prépondérant. Or il est désireux, comme son père, de garder l’appui de l’Eglise. Son principal souci est d’assurer la pacification de son domaine et de restaurer les communications, spécialement en Ile-de-France où des petits barons narguent son autorité. Servez-vous de ce contexte pour les amener à se désintéresser de Lyon. Il sera temps, lorsque vous aurez reçu l’assurance de la cour de France de ne plus interférer dans le conflit lyonnais, d’aller trouver l’empereur pour vous prévaloir de ces bons résultats. Quant au comte du Forez qui n’a pas réussi à éliminer Héraclius, comme il le voulait, il se trouve dans une impasse et accueillera volontiers une issue honorable à cette situation délicate.
- Je dois vous avouer, Monseigneur, que ce jeu subtil ne me tente guère…
- Voyons mon enfant, il y va aussi de votre intérêt bien compris. Vos terres de Marcelly se trouvent en zone frontière et seraient fort menacées en cas de conflit. De plus, le comté de Giret, que vous avez conquis en solitaire, vous serait définitivement reconnu. Il va sans dire aussi, en ce qui concerne votre époux, que la propriété de la ville de Salins dont dame Thieberge voulait faire don à son couvent, ne serait pas menacée d’être contestée.
- Ah ! Monseigneur, ne craignez-vous pas, par ces manœuvres coercitives, vous commettre dans la temporalia ? remarqua Marciane avec amertume.
- Peut-être ma fille, admit le prélat en souriant sans se fâcher, mais pour le plus grand bien de la spiritualia.
- Naturellement, j’informerai mon époux du but de notre ambassade ?
- Oui, mais à part lui, gardez secrets les motifs réels de votre déplacement.
Après le départ des invités, quand le château retrouva son calme, Joceran proposa tout naturellement à Marciane de rentrer avec lui à Léognan. Elle lui fit part alors de la mission dont les avait chargés Monseigneur Guy, prenant bien soin de l’y associer à part entière. Devant son air navré, Joceran s’écria :
- Mais, Marciane, il n’y a pas lieu de rien regretter ! Nous devenons des légats, officieux certes, mais n’en détenant pas moins la volonté du Saint-Père. Je suis heureux d’avoir ainsi l'occasion de connaître la cour de France. Ne vous tourmentez pas, je suis sûr que nous réussirons. Tenez, il me vient une idée. Puisqu’il nous faut compter avec Philippe et son fils Louis, pourquoi n’irions-nous pas trouver les rois de France pour leur demander d’engager une action d’envergure destinée à assurer la sécurité des routes dans tout le royaume ? De nombreux voyageurs se plaignent des conditions de sécurité qui y règnent, tant de la part des bandits de grand chemin que des seigneurs pillards qui rançonnent les marchands. Munissons-nous tout au long de notre parcours de suppliques des conseils des communes, des assemblées des bourgs, des couvents, des confréries de marchands. Pour notre déplacement, ce serait un excellent prétexte, fort utile de surcroît.
- C’est en effet fort bien trouvé et vous emportez mes dernières hésitations. Nous commencerons notre périple par Valbenoîte et l’abbaye de l’Ile Barbe, puis nous remonterons par la vallée de la Loire jusqu’à Orléans où se trouve le roi en ce moment, à ce que m’a indiqué Monseigneur Guy. La route sera longue et non sans danger. Il nous faudra une forte escorte.
- Je vous propose d’emmener avec nous votre fils, Hubert. Je suis certain que le voyage comblera son envie d’aventures.
Un mois plus tard, Marciane et Joceran prenaient la route, accompagnés de leurs écuyers, d’Hubert, de valets et de palefreniers. Ils s’étaient déjà muni des suppliques des conseils des communes de Lyon et Vienne, et des mariniers du Rhône. Tous se plaignaient que l’insécurité des routes du royaume de France gênait considérablement le transport des marchandises et en renchérissait les prix. A l’abbaye de Valbenoite, leur première étape, l’abbé de Nolert se déclara comblé par leur démarche et s’empressa d’ajouter sa propre supplique.
- On dit les rois de France soucieux de favoriser le commerce et d’assurer la libre circulation des gens et des biens. Ils accueilleront favorablement vos demandes et voudront vous satisfaire sur ce point précis. Quels que soient vos objectifs réels, soyez très circonspects, ne vous laissez pas circonvenir par leurs conseillers et ne parlez qu’en présence des souverains, à eux seuls, ce serait préférable, si vous en avez le loisir.
- Nous retiendrons vos judicieux conseils, remercia Marciane, étonnée de la clairvoyance de l’abbé.
- Je suppose que c’est Monseigneur Guy qui vous a suggéré la démarche ?
- C'était en effet l'un de ses objectifs.
- Notre archevêque est un prélat éminent, certainement promis à un grand avenir. Je le verrais même bien monter sur le trône de Saint-Pierre… pour le plus grand bien de la chrétienté d’ailleurs car c’est un homme de concorde et de conciliation. Vous ne pouvez regretter de servir ses desseins !
Réconfortée par les paroles de l’abbé, Marciane fut un peu honteuse d’avoir forcé l’archevêque à insister avant d’accepter le rôle qu’il lui destinait.
A vrai dire, le voyage plaisait à Marciane. Le temps était encore frais, les routes boueuses, semées de fondrières, les averses fréquentes, et ils arrivaient le soir à l’étape crottés, fourbus et transis. Mais elle découvrait de nouveaux paysages, les gorges de la Loire et l’épanouissement du fleuve, le panorama de l’église de Cherie permettant de découvrir les soixante-seize clochers de la région, elle s’intéressait aux cultures, au bétail, aux modes de vie des régions traversées, elle interrogeait les paysans, laissait parler les jurés du conseil des communes, s’enquerrait de leurs droits, de leurs franchises, de leur gestion et de leurs pouvoirs, très variables selon les accords qu’ils avaient obtenus de leurs suzerains, laïcs ou ecclésiastiques…
Marciane se faisait aussi un plaisir de s’arrêter pour visiter les innombrables églises neuves qui parsemaient la route et y prier pour le succès de leur mission. Les édifices s’élevaient souvent dans des bourgs nés à l’ombre de prieurés où ils faisaient étape, comme celle de Saint-Rambert, dépendant de l’abbaye de l’Ile Barbe, avec son clocher-porche aux superbes sculptures, et son portail aux lions, comme à Pouilly-les Feurs ou à Decize, l’église de St-Aré. En d’autres lieux, de modestes églises paroissiales n’en étaient pas moins admirables, toujours différentes, admirablement proportionnées, avec un beau portail décoré, un clocher planté selon les cas de l’avant à l’arrière, massif ou découpé de fenêtres à colonnes, des chapiteaux sculptés, des absides et absidioles accolées au chevet.
La jeune femme admirait également les bourgs et les villes, protégés derrière leurs murailles flanquées de tours et de bastions, baignés par des fossés alimentés par la Loire voisine et animés par les moulins qui profitaient de la dérivation du fleuve. A Feurs, elle apprit avec intérêt qu’une partie des remparts datait des Romains ! A Roanne, belle ville lovée au pied de son château fort, elle avait envié le port animé grâce au fleuve enfin navigable qui emportait les embarcations lourdement chargées vers le centre du royaume. Marciane aimait se promener dans les ruelles étroites des villes, entre les maisons ventrues à encorbellements, où les boutiques et les ouvroirs empiètent sur la chaussée mal dallée, jonchée de paille et de gravats. Elle en profitait pour juger de la qualité et de la variété des produits proposés, avant d’arriver sur la grande place à l’Hôtel de ville, parfois dotée d’un beffroi ou à la modeste maison communale, jouxtant le marché couvert, pour être reçue par le conseil de la commune.
Leurs étapes s’imposaient selon les possibilités d’hébergement des lieux, ce dont ils avaient soin de s’enquérir avant de reprendre la route. Les monastères étaient souvent dotés d’hôtelleries pour recevoir les voyageurs, mais certains châteaux accueillaient aussi les étrangers, sinon il restait les gîtes tenus par les habitants. Le confort y était souvent sommaire : ils devaient partager la chambre avec leurs écuyers et se passer de bains, mais la nourriture était bonne et les chevaux bien soignés. Ils rencontraient quelquefois des convois de marchands se rendant aux marchés escortés par des conduits, escortes fournies par les villes ou les seigneurs. Le sergent s’enquerrait alors, fort civilement, des diverses conditions rencontrées en route. Le voyage se déroulait sans incidents, mais Hubert commençait à trouver le chemin monotone…
Ils venaient de quitter à Decize, située sur une île de la Loire , au confluent de l’Aron, le couvent de bénédictins où ils avaient passé la nuit. Ils chevauchaient allégrement dans l’air frais du matin et traversaient un petit bois lorsque des bruits sourds et des cris les alertèrent. Hubert, immédiatement, piqua des deux et brandit son épée. Au détour du chemin, il tomba sur trois malandrins qui avait jeté une jeune fille à bas de sa mule et s’apprêtaient à la mettre à mal. Le plus vif des trois, alerté par le galop du cheval, s’enfuit sans demander son reste, mais les deux autres, affairés à maîtriser leur victime qui se débattait, ne virent pas le danger. Aussitôt, Hubert embrocha chacun d’eux d’un grand coup d’épée qui les laissa sanglants sur la chaussée. Libérée, la jeune fille se releva tout en rajustant maladroitement ses vêtements déchirés. Elle regarda, affolée, le nouvel arrivant ne sachant pas s’il représentait son salut ou un nouveau danger. Lorsque le reste de la troupe arriva, Marciane comprit la situation du premier coup d’œil. Elle s’empressa de descendre de cheval pour réconforter la pauvre enfant.
- N’aie aucune crainte, tu es sauvée, dit-elle en s’approchant. Détournez-vous pour lui laisser le temps de se rajuster, recommanda-t-elle à ses compagnons.
La petite, encore sous le choc, se détourna et s’appuya sur sa mule en pleurant.
- Allons, c’est fini et tu as eu plus peur que de mal. Comment t’appelles-tu ?
- Marinette, je suis la fille du meunier, je me rendais au marché à Decize quand… et la jeune fille se remit à pleurer.
- Calme-toi ! Nous allons te raccompagner pour raconter tes malheurs à la milice. Tes agresseurs seront punis. Peux-tu remonter sur ta mule ?
Marinette l’en assura et se retourna vers Hubert pour le remercier, les yeux encore pleins de larmes. Hubert rougit très fort. Il avait encore la vision de sa poitrine dénudée, de sa peau nacrée, et la trouvait bien jolie. Les deux bandits furent ramenés tout sanglants à Decize où l’affaire fit grand bruit. Depuis quelques temps, une bande de pillards commettait moult méfaits dans la région.
Ils échappent à nos patrouilles en gagnant le comté de Bourbon ou le duché de Bourgogne et s’en reviennent plus hardis chaque fois de leur impunité s’indigna l’un des communier.
- Il nous faut demander au roi des gardes bénéficiant de l’extraterritorialité pour les poursuivre partout dans le royaume ! appuya le maire en rédigeant une supplique. En attendant, ces deux-là paieront pour les autres ! Ils ne tarderont pas à pendre au gibet ! Nous allons les juger sans tarder.
Ce ne fut pas le seul problème que rencontra la petite troupe. Près d’Urzy, quelques jours plus tard, ils trouvèrent deux chanoines pantelants sur le bas-côté. Chargés de faire rentrer la dîme du palais épiscopal, il avaient été attaqués et volés au retour de leur tournée. Le doyen du chapitre cathédral en fut fort affecté et rédigea également une supplique virulente qui exhortait le roi à prendre toutes mesures propres à garantir la sécurité des routes « qui devenaient si peu sures que même les femmes et les clercs y étaient molestés ». Il rappelait aussi au roi que l’Eglise frappait d’anathème ceux qui s’attaquaient aux ecclésiastiques ! Marciane apprécia ce document qui confortait largement sa mission officielle.
En s’arrêtant à Nevers, Marciane et Joceran résolurent, pour être plus libres de leurs mouvements, de ne pas demander à être hébergés au château comtal et préférèrent un logis chez l’habitant, d’ailleurs assez confortable. Marciane tint à visiter la magnifique église Saint Etienne et l’église Saint Genest avant de faire ses dévotions dans la cathédrale Saint Cyr. Elle acheta en chemin des écuelles de faïence qu’elle trouva très belles. Leur présence, après leur passage à l’Hôtel de ville, avait du être signalée car un héraut leur fut adressé les priant de se rendre à l’invitation de la comtesse Mathilde. Ils ne pouvaient refuser et gagnèrent donc le château avec tout leur équipage. Le bâtiment, flanqué de deux grosses tours d’angles et de nombreuses tourelles à encorbellement, était majestueux, mais ses pièces trop grandes, pourtant tendues de tapisseries et garnies de nombreuses cheminées, restaient glaciales. Pour le souper, Marciane prit soin de revêtir une épaisse robe de drap brodé à col de fourrure dont les manches s’ornaient d’une longue cape doublée d’hermine. La comtesse Mathilde les attendait, assise sur une cathèdre à haut dossier. C’était une femme au visage sévère, le nez long, la bouche mince, le regard impérieux, la tête ceinte d’un turban de velours à pan, richement vêtue d’un mantel damassé et incrusté de pierreries, ouvert sur un surcot de velours. Elle les accueillit aimablement en s’enquerrant du confort de leur installation, des péripéties de la route et du but de leur voyage.
- Vous vous donnez bien du mal pour venir en aide aux marchands et aux voyageurs… Est-ce réellement là votre seul but ?
- La circulation des marchandises et des gens doit se faire sans danger pour la bonne marche du commerce qui est essentiel à la richesse d’un pays, et la richesse de nos gens conditionne la nôtre, ajouta Marciane avec un sourire.
- Il est vrai que, pour tenir son rang, ces nouvelles ressources sont souvent nécessaires, alors que nos aïeux se contentaient aisément du revenu de leurs terres, répondit la comtesse avec un peu de morgue, comme si ces basses contingences lui étaient étrangères. Mais en ce temps là, le pouvoir des grands ne rencontrait pas le mauvais vouloir de tous ces petits hobereaux qui se croient chez eux dans leurs fiefs et oublient leurs devoirs envers leurs suzerains. De là, bien des désordres et des manquements… Je conseillerais volontiers à notre Saint-Père de prêcher une nouvelle expédition en Terre Sainte pour nous en débarrasser ! Ils partiraient pleins d’ambitions et laisseraient leurs terres nous revenir.
- Ceux qui se sont croisés ne l’ont pas fait par ambition personnelle mais pour la plus grande gloire de Dieu ! s’exclama Hubert, indigné de ce cynisme. Ils ont sauvé la Sainte Lance des mains des païens, délivré Jérusalem…
- Ne croyez pas que je sous-estime leur vaillance, objecta la comtesse, un peu gênée. Je me souviens que votre père, le sire de Marenges si je ne me trompe, a trouvé une mort glorieuse en défendant la Sainte Lance … Ce fut un brave chevalier dont vous pouvez être fier !
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28.08.2007
chapitre 18 - la naissance
Marciane, qui ne sortait plus guère, attendait avec impatience sa délivrance car sa corpulence lui devenant pesante… Les hommes étaient absents, et elle se dirigeait avec une servante vers le cuveau le jour où elle sentit qu’elle perdait les eaux. Elle fit appeler Guillemette et se remit au lit. Les douleurs se rapprochaient, de plus en plus fortes. Très pâle, la jeune femme cherchait, entre deux contractions, à récupérer son souffle en inspirant profondément. Guillemette l’aidait en appuyant sur son ventre : « L’enfant se présente bien. C’est la fin. Pousse fort, il va naître ! » Dans un dernier effort, Marciane se crispa pour expulser le bébé. Le crâne apparut, Guillemette l’enserra de ses mains expertes pour le dégager de sa mère et dans un chuintement doux, l’enfant tout gluant vint au monde. Guillemette noua le cordon et le nettoya vivement. Il criait à pleins poumons.
- C’est un garçon ! annonça Guillemette.
- Joceran avait donc raison, sourit Marciane. Il va en être si heureux !
Tandis que son amie s’occupait du bébé, Marciane ajouta d’une voix anxieuse :
- Guillemette, je ne me sens pas bien... Ne faudrait-il pas prévoir de la glace ?
Guillemette tendit précipitamment l’enfant à la nourrice et revint vers Marciane.
Tout en lui palpant délicatement le ventre, elle lui sourit :
- Marciane, ce n’est pas fini ! Tu en as un deuxième !
Une heure plus tard naquit une petite fille.
- Marthe et Humbert, murmura Marciane attendrie. Nous avions raison tous les deux. Et la lignée des femmes de Marcelly semble enfin assurée !
- Repose-toi. Tu as de bien beaux enfants, vigoureux et bien formés. Je vais chercher une deuxième nourrice pour contenter leurs appétits féroces !
Les petites bouches esquissaient déjà des tentatives de succion… Marciane savourait la tranquillité retrouvée de son corps tout en regardant ses nouveau-nés couchés contre son flanc. Guillemette lui avait fermement bandé le ventre et apporté une tisane pour arrêter la montée de lait. Elle était sereine et pensait à la joie de Joceran. Elle se sentait déborder d’amour. Ces deux petits êtres démunis et fragiles étaient si proches qu’ils ne semblaient pas encore détachés d’elle.
- Décidément ma mie, vous êtes surprenante ! Voilà que vous me donnez deux enfants à aimer alors que je n’en attendais qu’un ! Je suis un père comblé ! Votre fille est votre portrait et mon fils me ressemble. Avez-vous remarqué ?
- Libre à vous de le croire mon ami. Il est prématuré de rechercher des ressemblances chez des enfançons, mais un tel partage ne me déplairait pas.
- Vous voilà libérée. Nous allons entreprendre de grandes choses ensemble.
- Elever nos enfants, diriger nos domaines…
- Bien plus que cela ! Il nous faut agrandir notre horizon ! Le monde ne se limite pas à celui que nous connaissons.
- A quoi rêvez-vous donc Joceran ? Et que désirez-vous de plus de la vie ?
- La vivre intensément ! Nous n’avons qu’un temps, il ne faut pas en perdre une miette. Ne souhaitez-vous pas voyager, découvrir du nouveau, connaître ce que cache l’horizon, partir pour revenir plus riche d’expérience et heureux d’avoir tenté le nouveau, l’imprévu, l’impossible…
- Vous êtes un rêveur ou un visionnaire. Je me sens tellement attachée à ma terre modelée par mes aïeux, à ma mission parmi les miens, aux réalités quotidiennes, variées quoique vous en pensiez, sources de soucis mais aussi de satisfactions.
- Je vous apprendrai à rêver Marciane. Le monde appartient aux illuminés qui partent, guidés par leurs fantasmes. Ils reviennent comblés par leurs découvertes ou meurent satisfaits d’avoir été au bout de leurs chimères.
- Ils seraient heureux de leur échec ?
- Fiers de leur audace ! N’est-il rien de pire que de se contenter de son sort ?
Marciane était inquiète : cette rage de vivre semblait si bien correspondre au caractère d’Hubert… Elle craignit, après l’avoir souhaitée, l’influence que Joceran pourrait facilement prendre sur son fils. Elle le savait lui aussi tellement avide, d’aventures ! Quelles entreprises pourraient satisfaire cette rage de vivre qui leur faisait dédaigner le quotidien ?
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27.08.2007
chapitre 17 - fin
- Il faut vite le sécher et le réchauffer, dame, ce n’est pas un bain d’agrément ! Suivez-moi dans l’atelier, si vous voulez bien.
Hubert fut déshabillé, bouchonné, on lui donna du vin chaud, on l’entortilla dans une bonne couverture. Les couleurs revinrent enfin sur le visage bleui du garçon. Il sourit au brave homme qui continuait à le frotter et protesta :
- Maître Pataud, vous allez m’arracher la peau !
- Bon, je vois que ça va mieux.
Marciane, encore tremblante, dévorait son fils des yeux. « Mon Dieu ! J’ai failli le perdre ! » songeait-elle. « Merci, Sainte Blandine, si je ne vous avais pas priée, il se serait noyé ! Merci, Mélusine, merci aussi de vos paroles… Je ne sais de qui vous détenez votre étrange pouvoir, mais je vous serai toujours reconnaissante. Et merci, dame Thieberge, merci à vous aussi, sans qui je ne serais pas rentrée chez moi… C’est un étrange concours de circonstances qui m’a conduite à être présente au bon endroit, au bon moment ! »
Hubert se trouva bientôt suffisamment réconforté pour pouvoir rentrer au château. Il se hissa péniblement sur sa monture et ils regagnèrent lentement le Puy-aux-Dames. Bertrand les attendait. Elle n’eut pas le loisir de lui raconter la mésaventure d’Hubert car il l’apostropha immédiatement d’une voix angoissée :
- Guillemette se meurt ! Elle avait perdu les eaux, le travail avait commencé. Tout se passait normalement, avec l’aide de Jeannette, une femme du village. L’enfant est né, c’est un garçon ! Mais Guillemette s’est mise à saigner abondamment et ça ne s’arrête pas ! Elle va mourir ! Dame ! Sauvez-la !
Parce que Hubert sortait à peine de l’eau glacée, Marciane eut une inspiration :
- Ramasse de la glace, un grand seau, et apporte-le dans sa chambre.
« Puisque le froid transformait l’eau en glace, ne pourrait-il pas aussi figer le sang et l’empêcher de couler ? » Marciane entra dans la chambre de la nouvelle accouchée qui la regarda tragiquement. Guillemette était résignée au sort fatal qu’elle pressentait. Elle savait que les saignements internes sont impossibles à arrêter ! Marciane enveloppa de gros morceaux de glace dans un linge et les posa sur son ventre, en les appliquant étroitement sur la peau.
- Guillemette, pour l’amour du Ciel, réagis ! Tu t’en sortiras ! Guillemette ! tes enfants ont besoin de toi ! Et Bertrand aussi ! Il faut vivre ! Courage ! Lutte, tu es forte, tu vivras !
Guillemette la regarda longuement et son regard changea peu à peu. Il n’était plus accablé, mais une lueur de défi s’y lisait désormais.
- De la glace, encore de la glace ! réclamait Marciane et elle enveloppa aussi les reins et les côtés de l’emplâtre gelé. Puis elle prit la main de son amie entre les siennes tout en continuant à l’exhorter : C’est un combat, Guillemette, bats-toi. Tu veux vivre, tu dois vivre ! Ton fils t’appelle !
Effectivement, on entendait les cris du nouveau-né dans la pièce à côté. Guillemette ouvrit les yeux, et animée d’une volonté farouche, murmura :
- Je vivrai, je te le promets !
Marciane souleva les couvertures pour examiner la jeune femme. Le flux de sang semblait se ralentir. Elles restèrent longtemps la main dans la main, unies dans un même combat, Marciane renouvelant régulièrement la glace sur le ventre de Guillemette. Au petit jour, l’hémorragie avait cessé et Guillemette s’endormit paisiblement. Elle était sauvée ! Lorsque enfin Marciane lui apporta précautionneusement le nouveau-né qu’elle lui mit dans les bras, Bertrand la suivait. Elle les laissa seuls et retourna lentement dans sa chambre, brisée de fatigue et d’émotion, mais pleine d’un sentiment d’immense reconnaissance envers le Ciel qui leur avait épargné tant de malheurs. Trois jours après, selon l’usage, le petit Nicolas fut baptisé dans la chapelle du château et Siméon fut son parrain. Une fois la cérémonie terminée, Marciane convoqua maître Carolin :
- Il faut préparer au plus tôt des plans pour une église à Vancy. C’est le moins que je puisse faire pour remercier le seigneur de nous avoir, par deux fois en un seul jour, pris sous sa protection.
Guillaume était revenu de l’abbaye de Valbenoite accompagné du père abbé. Celui-ci tenait à voir Marciane avant de partir pour Vienne. Il ne fit qu’une brève halte et lui exprima ses inquiétudes avec un peu d’amertume :
- Il est consternant qu’un prélat subisse un sort aussi rigoureux et soit en butte à tant de dangers. Mais il faut bien remarquer que l’Eglise n’a pas à se mêler des affaires du monde ! César et Dieu n’ont pas à se mêler. Un archevêque est investi d’une mission évangélique, pourquoi celui de Vienne veut-il aussi être un seigneur avec les avantages matériels et les inconvénients guerriers inhérents à un statut si différent ? Quoiqu’il en soit, j’irai naturellement informer Monseigneur Guy du triste sort de l’archevêque de Lyon. Il faudra aussi lui trouver d’urgence un asile plus adéquat en attendant de trouver un accord politique qui lui permette au moins d’exercer son ministère. Soyez remerciée de l’aide que vous lui avez apportée, ma fille. Vous avez été efficace et courageuse. L’Eglise vous en doit beaucoup de reconnaissance.
- Je n’ai fait que mon devoir, mon père. Naturellement vous avez compris combien mon intervention doit rester secrète pour ne pas gêner mon époux.
- J’en suis pleinement conscient, ne craignez rien.
L’abbé de Nolert avait ensuite poursuivi sa route. Marciane se sentit rassurée, ayant toute confiance en sa discrétion et son savoir-faire. Louis, toujours naïvement convaincu que le voyage à Valbenoite n’avait concerné que son bestiaire, était enthousiasmé. Le frère responsable du scriptorium s’était montré passionné par son manuscrit qui, selon lui, n’était pas une copie mais un original provenant de la librairie d’Alexandrie. Certes, la librairie avait été incendiée par les troupes de César, mais son annexe, située dans les grottes du Serapeum, avait conservé longtemps des documents de grande valeur qui avaient été dispersés au cours des siècles. Ce bestiaire devait en faire partie ! Le frère avait demandé à le conserver quelques temps pour en faire une copie.
- Je suis si fier d’avoir acquis ce manuscrit, Mère. Pourtant je regrette aussi de ne pas l’avoir assez payé à ce pauvre pèlerin qui en ignorait la valeur !
- Peut-être ne la connaissait-il que trop bien.
- Que voulez-vous dire Mère ?
- Qui sait s’il ne l’avait pas obtenu dans des conditions douteuses ?
- Dans ce cas, Mère, je laisserai l’original à l’abbaye et ne prendrai que la copie. Je ne veux pas me faire complice de basses manœuvres.
- Je reconnais bien là ta droiture et je t’en félicite mon fils. Puisque nous voilà seuls tous les deux, j’ai une confidence à te faire : je vais avoir un enfant.
- Quelle merveilleuse nouvelle, Mère ! Je remercie le Ciel de vous donner cette grande joie, lui répondit Louis, tout en l’embrassant tendrement.
La réaction d’Hubert, prévenu peu après, fut plus mitigée :
- Vous ? Ma mère… un enfant ?
- Pourquoi cela te trouble-t-il ? Me trouves-tu trop âgée ?
- Certes non ! Mais à vous considérer comme le chef de notre lignage, rôle que vous assumez à la perfection, on en oublie que vous êtes une femme.
Rassurée, Marciane sourit et comprit que son fils lui faisait, de façon détournée, un grand compliment.
- Ne sera-t-il pas bientôt temps pour moi d’être armé chevalier ? demanda-t-il brusquement, en changeant totalement de sujet.
- Tu es encore trop jeune. Disons qu’il sera temps dans deux ans…
- Pourrais-je être adoubé par le comte Joceran ? Il est d’un bon lignage !
- Non, tu le seras par Bertrand : c’est lui qui t’a formé et tu peux lui en être reconnaissant. Quant au lignage, le nôtre est assez bon pour se suffire. Souviens-toi de notre devise «Seul Tel Suis ». D’ailleurs la vaillance de Bertrand, sa loyauté et son dévouement valent tous les lignages, sache-le !
Hubert ne dit rien mais Marciane n’était pas sûre de l’avoir convaincu. Il avait perdu de son arrogance puérile depuis l’expédition de Giret qui l’avait mûri. Mais il ne se confiait guère à sa mère et Marciane se demandait souvent ce qu’il pensait, quels étaient ses espoirs, ses ambitions, tout en se doutant qu’elle ne les approuverait sans doute pas. Aurait-il été plus en confiance avec un père comme conseiller ? Joceran saurait peut-être mieux le deviner qu’elle. Son époux lui manquait cruellement. Quand pourrait-il la rejoindre ? Souffrait-il autant qu’elle de son absence ? Arrivait-il à combler cette ardeur de vivre sans l’avoir à ses côtés, mieux qu’avec qu’elle ? Elle aurait tant voulu le convaincre qu’il n’avait rien à prouver, qu’il était un homme merveilleux, qu’ils étaient heureux et que c’était suffisant pour remplir une vie. Elle repensa un peu tristement aux interventions passées de Guillemette, la fidèle amie qui avait pourtant bien failli les séparer définitivement. Marciane ne saurait jamais pourquoi car elle ne lui poserait pas la question. Leur couple, qui ne concernait qu’eux, ne serait jamais soumis au jugement d’un tiers !
Noël approchait. La chapelle était déjà ornée de branches de sapins et d’étoiles de bois peint. Une crèche où dormait l’enfant Jésus, entouré de Marie et Joseph, sculptés dans de la glaise, ornait une niche. Les femmes avaient natté des fils colorés pour fabriquer des guirlandes piquées de houx. Dans les cuisines, on s’affairait à confectionner les pâtés et les tourtes, les foies gras, les gâteaux et les confiseries qui feraient oublier les restrictions de l’Avent pour les repas de la fête. Marciane avait inauguré sa nouvelle chambre au premier étage du château. Guillemette l’avait convaincue d’abandonner la triste pièce du donjon où elle s’enfermait jadis seule, coupée de tous les siens, pour plutôt s’installer dans le château. Elle avait fait tendre la pièce de tentures, recouvrir le plancher de peaux à la douce fourrure. Des coffres renfermaient ses vêtements et ses parures, un rideau délimitait une alcôve où un vaste cuveau lui permettrait de prendre des bains, les fenêtres à meneaux éclairaient largement la chambre réchauffée par la vaste cheminée où le feu entretenu nuit et jour répandait une douce chaleur. Ce soir-là, Marciane s’y reposait, étendue sur son lit. Il n’était pas tard, mais la nuit déjà enveloppait de son ombre précoce le pays engourdi par la froide saison. C’était le jour de Noël, fête de l’espérance, annonciatrice du renouveau au plein cœur du triomphe des ténèbres. La porte s’ouvrit doucement sans qu’elle y prenne garde et elle se trouva bientôt enveloppée dans une douce étreinte.
- Joceran, mon tendre ami ! Vous voilà de retour ! s’exclama-t-elle.
Folle de joie, elle s’imprégnait de son odeur, reconnaissait le toucher de sa main ferme, la douceur de sa bouche, et ébouriffait tendrement la masse drue de ses cheveux. Elle étouffait presque de bonheur sous ses baisers.
- Dites-moi que je vous manquais et que vous ne m’aviez pas encore oublié !
- Par encore, mon ami, mais il s’en est fallu de peu !
- Je savais bien ne pas pouvoir vous faire confiance, dit-il en riant et en l’embrassant de plus belle.
- Nous passerons Noël ensemble. Quelle joie !
- Racontez-moi, ma mie, votre vie sans moi, dit-il en s’installant à ses côtés.
- Joceran, j’ai eu bien des soucis !
- Le contraire m’eut étonné, comment vous en êtes-vous sortie ?
Marciane lui raconta la noyade de son fils, l’hémorragie de Guillemette.
- Voilà pour mes soucis domestiques. Mais j’ai eu à résoudre de surcroît le problème posé par les mésaventures de Monseigneur Héraclius !
- Comment seriez-vous mêlée à cette affaire ? L’archevêque s’est réfugié dans l’un de ses châteaux du Bugey ! Il est sous bonne garde et toutes les instances ecclésiastiques du royaume s'occupent à lui définir un statut qui obtienne l’adhésion de tous, et notamment de son principal adversaire : le comte du Forez, mon suzerain.
- Je vais vous raconter cette affaire qui m’a fort préoccupée car je ne voulais surtout pas vous nuire…
- Par ma foi, Marciane, vous vous êtes fort bien tirée de ce mauvais pas, reconnut Joceran lorsqu’il connut le déroulement des événements. Personne n’a soupçonné votre intervention ! J’avoue qu’il vous était difficile de refuser votre aide alors qu’on la sollicitait. Mais ce prélat joue un rôle trop ambigu pour qu’on soutienne sa cause sans restriction.
- C’est aussi l’avis de l’abbé de Nolert, avoua Marciane, en souriant.
- Bien ! Laissons maintenant l’église et mon suzerain parvenir à un accord… tout en espérant que nous n’aurons pas à prendre parti.
- C’est maintenant à vous de raconter ce qui vous est arrivé en mon absence.
- Rien de notable, mon amie. Je n’ai pas, comme vous l’honneur d’être mêlé aux événements marquants. On m’ignore comme quantité négligeable ! Mon suzerain ne m’a pas mandé pour participer à sa chevauchée vengeresse…
- Pourquoi vous plaindre d’échapper à de douteuses corvées ? Comment se porte l’exploitation de Salins ?
- A merveille. Je suis riche !
- Où en sont vos rapports avec votre belle-mère, dame Thieberge ?
- Au mieux ! J’ai approuvé, selon vos conseils, sa désignation comme supérieure de son couvent et lui ai fait porter des dons importants, pérennisés par une charte portant sur vingt ans. Elle a bien voulu m’en remercier, disant que le Ciel avait exaucé ses prières quant à la réconciliation de notre famille !
- Avez-vous reçu l’hommage de vos vassaux ?
- Au complet. Ils se félicitent d’avoir un suzerain tel que moi !
- De quoi vous plaignez-vous donc, tout vous réussit ! dit Marciane en riant.
- Que tout soit trop facile ! Je n’ai pas à me battre pour mériter la victoire !
- Joceran, aimeriez-vous que je vous boude pour être heureux ?
- C’est le seul domaine où je ne veux pas avoir de problèmes, ma mie. Je veux que vous m’aimiez, aussi imparfait que je sois, toujours et à jamais.
- Vous serez exaucé, mon ami, je puis vous l’assurer.
Lorsqu’ils furent réunis dans la grande salle pour le repas du soir, chacun trouva un cadeau devant sa place. Marciane avait un cercle d’or pour sa chevelure, orné d’émeraudes, de rubis et de perles d’un remarquable travail d’orfèvrerie, Hubert des éperons d’or, Louis un livre d’heures merveilleusement enjolivé, Bertrand une fine dague de Tolède, Guillemette une ceinture damasquinée à boucle d’argent, le chapelain un psautier, Rodolphe une cotte d’armes, Siméon une selle, les filles de Guillemette des bonnets brodés, Nicolas un hochet d’ivoire, l’intendant un écritoire, les écuyers des jeux d’échec, les sergents des bonbonnes de vin de noix… Chacun s’exclamait, remerciait. La fête était réussie !
- Quelle merveilleuse idée, Joceran, que ces cadeaux offerts pour Noël ! Il faudra en faire une tradition. Et dire que je n’ai rien à vous offrir !
Joceran lui prit tendrement la main. Et le repas commença dans la grande salle illuminée par les torchères parfumées et les feux qui pétillaient joyeusement dans les cheminées, la musique étouffée par les rires des convives… La fête se prolongea longtemps pour mourir doucement avec le départ des maîtres.
- Je deviens énorme ! remarqua Marciane en regagnant avec son époux leur chambre à l’étage. Je ne me souviens pas d’avoir eu ventre aussi proéminent pour mes premières grossesses. Votre enfant, Joceran, doit avoir hérité de vous l’impatience de vivre ! de plus, il ne cesse de me donner des coups dans le ventre. Touchez pour vous rendre compte.
Et Joceran, la main sur le ventre de sa femme, le sentit se tendre et se déformer sous la poussée interne de l’enfant.
- Voilà en effet un fort gaillard, dit-il en souriant.
- Mais Joceran, si c’était une fille ?
- Croyez-vous ? Avec cette force et cette impétuosité ? Non, ma chère, c’est un garçon que vous portez !
- Et comment l’appellerez-vous ?
- Humbert me paraît un fort joli nom.
- Très bien, mon ami, va pour Humbert… Et Marthe si c’est une fille.
- Je vous l’accorde volontiers. Mais il n’en sera pas question, vous verrez !
Marciane avait, contrairement à ses habitudes, bu un peu de vin pour fêter la naissance du Sauveur. Un peu grisée, elle s’appuya contre son mari, en souriant.
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26.08.2007
chapitre 17 - Retour à Marcelly
Ils arrivèrent enfin en vue de l’imposant château de Bérenger, à Sassenage où il était prévu qu’ils passeraient la nuit. Il appartenait au comte Raymondin, fils de Gui-Raymond d’Albon, dauphin du Viennois, qui venait d’en hériter par son mariage avec Ide Raymonde, fille d’Arthaud IV, comte du Forez. Lorsque les portes du château s’ouvrirent pour accueillir Marciane et son escorte, ils pénétrèrent dans la vaste cour, guidés par des sergents pour arriver devant l’entrée de la salle où les attendait la maîtresse de ces lieux. Dame Mélusine était une femme très belle, étroitement enveloppée dans des voiles et vêtue une robe très ajustée, gris argent aux reflets changeants. Ses yeux, d’un bleu liquide comme l’eau des ruisseaux, semblaient plongés dans une rêverie intérieure dont rien ne pouvait la distraire. Son indifférence indisposa Marciane qui se sentit importune.
- Mon époux n’aurait pas du vous imposer notre présence pour cette nuit. Je suis au regret de vous déranger à cette heure tardive, dit-elle.
- Vous ne me dérangez pas, répondit son hôtesse d’une voix un peu voilée, en semblant enfin s’apercevoir de sa présence. En fait, je cherchais à percevoir votre aura. Vous êtes la bienvenue, je vous le dis sincèrement ! continua un sourire lumineux illumina son visage. Une servante va vous indiquer votre chambre. Reposez-vous et effacez les fatigues du voyage dans le baquet où vous serez baignée. Je vous attends ici.
La chambre était confortable. Il y régnait une douce chaleur grâce aux nombreux braseros emplis de braises rougeoyantes. Deux servantes s’affairèrent à laver la jeune femme moulue dans le vaste cuveau fumant où elle put se détendre et se réchauffer. Malgré sa fatigue, elle avait hâte, de rejoindre son étrange hôtesse.
- Laissons le commun se restaurer ensemble, lui dit-celle-ci. Suivez-moi à côté où nous pourrons faire connaissance dans le calme. Mon époux est pris par une chevauchée guerrière qui l’éloigne de nos murs. Profitons de ces instants où nous pouvons nous réfugier loin du vain tumulte.
Marciane la suivit dans une pièce contiguë de petites dimensions, tendue de draperies bleues, éclairées de quelques torchères parfumées.
- Je suis si heureuse de faire enfin votre connaissance, dame Marciane. Nous appartenons toutes deux aux privilégiées de cette terre, dotées de la mémoire de notre lignée… Ainsi, comme ces torchères, nous éclairons le monde.
Marciane la regarda, intriguée, ne sachant que répondre.
- Vous me comprenez, n’est-ce pas ? poursuivit dame Mélusine. Il est si rare de rencontrer des êtres qui, comme moi, sont investis d’une mission hors du commun. Et c’est bien ce qui vous a été révélé par la découverte de vos origines, dans votre grotte ?
- Comment connaissez-vous cela ? Qui vous en a informée ?
- Je n’ai pas besoin d’être informée, je devine, murmura l’autre doucement.
- Mais qui êtes-vous donc ?
- Je suis une initiée, comme l’étaient autrefois certaines femmes des cultes oubliés. J’écoute le murmure du vent et le chant de l’eau dans son ruisseau, j’interprète le vol de l’oiseau, la fuite de la truite dans l’onde pure et la course de la biche dans le taillis… A moi, la lune se confie et les nuages me guident.
- Mais c’est de la sorcellerie ! s’exclama Marciane.
- Certains ignorants pourraient le penser mais je ne crains rien en vous parlant ainsi. Vous pouvez me comprendre, je le sais.
- Je ne révélerai certes pas vos confidences, mais je ne peux vous suivre dans ce monde qui m’est inconnu. Je me sens trop rivée aux réalités de la vie : le domaine du fantastique ou de l’imaginaire me rebute !
- C’est vrai, mais vous avez été sensible au message reçu dans la grotte de vos ancêtres. Il a modifié votre vie et guidé votre action, n’est-il pas vrai ?
- Je le reconnais. Pourquoi me parlez-vous de cette grotte de mes ancêtres ?
- Parce quelle est très importante ! Votre lignage descend de ceux qui, autrefois, en ont orné les murs. Ils y ont accumulé des trésors pour permettre à leurs descendants de mieux vivre au cours des ages ; ils ont laissé les traces de leur passage et de leur lutte pour survivre. Je sais que Marcia fut l’une de vos ancêtres, mais il y en a d’autres : Marka, Marcella… que je vois se pencher sur votre destinée, pour vous inspirer et vous protéger.
- Vos paroles sont troublantes ! Je ne sais que penser !
- Vous me croyez cependant, c’est bien ainsi. Il va être temps de nous quitter maintenant. Nous ne nous reverrons pas. Vous partirez demain sans me voir, mais je ne vous oublierai pas. Craignez la neige qui rosit et l’envol des corbeaux, mais laissez sortir les oiseaux de la cage, c’est le destin.
Son hôtesse la quitta sur ces paroles mystérieuses et Marciane passa une nuit fort agitée, ne sachant que penser de la clairvoyance de dame Mélusine, ni de ses avertissements nébuleux. Elle la vit en rêve se transformer en un grand oiseau bleu qui disparaissait dans le ciel laissant derrière lui une traînée d’étoiles, puis redescendre en flèche, plonger dans une rivière pour en ressortir sous la forme d’une femme : ses bras blancs se tenaient aux roseaux et le bas de son corps, couvert d’écailles brillantes, apparaissait comme une queue de serpent…
Marciane quitta de bon matin le château de Bérenger et vit avec soulagement ses tours et ses murailles disparaître peu à peu dans la brume matinale. Le temps était clair, le vent s’était calmé et le givre faisait étinceler les prés diaprés par la gelée sous le soleil levant. Leur prochaine étape serait la place forte de Morestel, fief d’un ami de Joceran, vavasseur du puissant baron de la Tour-du -Pin, qui avait été averti de son passage. Son hôte l’accueillit, jovial et plein d’entrain :
- Quel honneur de recevoir la fameuse épouse de mon ami Joceran ! Nous étions présents à votre épousaille, vous en souvenez-vous ? Nous avons gardé si bon souvenir de cette merveilleuse réception ! J’espère que votre séjour parmi nous ne vous décevra pas ! Venez vite vous réchauffer, Gertrude, mon épouse, vous a fait préparer de quoi vous baigner et vous reposer de la route. Voyager par cette froidure est une dure épreuve pour une dame, mais il est vrai que rien ne peut vous effrayer !
- Notre étape n’a pas été longue, nous venons du château de Bérenger.
- Avez-vous vu dame Mélusine ? Il est si rare de la rencontrer ! Elle réside souvent dans son château en Poitou et, à ce qu’il paraît, préfère la solitude à la bonne compagnie.
- Elle m’a accueillie fort aimablement.
- C’est une femme troublante, n’est-ce pas ? Il court d’ailleurs beaucoup de légendes à son sujet. On prétend même qu’elle a le pouvoir de se transformer en serpent ! dit son hôte en riant d’une façon un peu artificielle. Mais oublions ces histoires et allons rejoindre mon épouse qui vous attend.
Dame Gertrude était une femme discrète, ce qui laissait loisir à son époux de bavarder à son aise. Lorsque Marciane rejoignit la salle, une fois sa toilette faite, elle fut entourée de tous les soins que des hôtes prévenants pouvaient s’ingénier à prodiguer. Ainsi, assisse près du maître de maison sur un fauteuil rembourré de coussins moelleux, elle savoura un copieux dîner accompagné de musique et participa à une conversation gaie et enjouée. Le ton devint malgré tout plus grave lorsque le sire de Morestel évoqua l’absence du baron de la Tour du Pin, son suzerain, parti se ranger sous la bannière du comte Gui-Raymond d’Albon pour disputer à l’archevêque, Monseigneur Héraclius de Montbrison, le gouvernement du Lyonnais.
- La chevauchée est nombreuse et fortement armée. L’archevêque n’en viendra pas à bout ! Il lui faudra céder ses droits injustement exercés au détriment des comtes du Forez, légitimes suzerains !
- Les archevêques de Lyon s’appuient cependant sur une charte signée entre Humbert et Artaud IV, si j’ai bonne mémoire.
- Ce n’est pas une charte, mais une convention temporaire qui n’a plus sa raison d’être ! Joceran a bien du vous le dire.
- A vrai dire, n’appartenant ni au comté de Forez, ni à celui de Lyon, je n’ai pas suivi de près ces querelles qui me sont restées étrangères.
- Mais votre époux est bien concerné car son comté fait partie du Dauphiné !
- Il n’a pourtant pas été appelé à prendre part à l’expédition… De toutes manières, les hostilités seront de courte durée. N’allons-nous pas entrer dans la période de l’Avent ? Ce sera la trêve de Dieu, qu’il faudra bien appliquer.
- Certes, il ne serait pas bon pour la coalition de mécontenter trop fortement l’Eglise – surtout après s’être attaqué à l’un de ses prélats ! Mais l’affaire devrait être rondement menée et Héraclius débouté de ses prétentions avant qu’il n’ait le temps d’appeler au secours !
- Le pays va souffrir des misères de la guerre. C’est grande pitié !
- Sans doute, mais ces inconvénients sont nécessaires pour faire triompher le bon droit. Pour regagner vos terres, évitez bien Lyon, ce sera plus sûr !
- Je prendrai la route de Vienne pour gagner mon château de Giret.
- Vous avez réussi là une fructueuse campagne qui vous a rapporté un comté ! C’était bien joué ! En vous voyant, on ne croirait jamais que vous savez vous battre, dit-il en regardant avec admiration Marciane.
Dans sa robe ample de velours vert brodée d’argent qui dissimulait ses formes arrondies, elle était resplendissante, avec sa chevelure nattée et torsadée sous l’anneau d’or qui lui ceignait le front. Elle sourit modestement, amusée cependant par l’admiration sincère qu’il exprimait si spontanément.
Marciane remonta le lendemain dans sa voiture bâchée, réconfortée à l’idée que cette nouvelle journée de voyage l’amènerait enfin chez elle, à Giret. Parmi sa suite, se trouvait le chevalier Ambert – qui avait naguère retrouvé l’infortuné Erembert. Ce fut à lui qu’elle indiqua quelle route il convenait de suivre pour éviter la zone des combats. Il faisait encore beau, mais très froid. La neige gelée craquait sous les sabots des chevaux. Le trafic se faisait rare. Les voyageurs, effrayés par les troubles, préféraient sans doute changer d’itinéraire et passer loin de troupes en campagne. Marciane, gênée par le poids de son ventre qui pesait sur sa vessie, était obligée d’imposer des arrêts fréquents pour pouvoir s’isoler discrètement. Alors que l’après-midi était déjà bien entamé, ils venaient encore de faire halte, à sa demande. Elle s’avança dans le sous-bois, en contrebas de la route, suivant machinalement des traces de pas qui avaient tassé la neige et lui permettaient de ne pas trop s’y enfoncer. Elle s’arrêta soudain, consciente de la bizarrerie que représentait ce passage, et remarqua dans la neige comme des fleurs fraîches d’un rouge vif. C’étaient des gouttes de sang qui tranchaient sur la blancheur du sol au pied d’un arbre touffu. Elle releva les yeux et vit des yeux affolés qui la fixaient.
- Par pitié, dame, ne révélez pas ma présence ! Il y va de ma vie !
- Qui êtes-vous ?
- Carolus, un clerc de l’archevêché. S’ils me trouvent, ils vont m’achever !
- Je suis Marciane de Marcelly, je ne veux pas de mal !
- Dieu soit loué ! C’est vous que je cherchais !
- Moi ? Mais pourquoi ? Et comment saviez-vous que je passerai par ici ?
- Je n’en savais rien ! mais j’allais à Giret demander asile pour mon maître, monseigneur Héraclius.
- L’archevêque ! Où est-il ?
- A deux heures de marche à peine, caché dans une grange, comme un gueux. C’est grande pitié ! Il est en fuite, poursuivi, traqué. On veut sa mort !
Marciane réfléchissait rapidement. Ses accompagnateurs étaient les vassaux de Joceran et, comme tels, certainement peu favorables à l’archevêque. Il valait mieux qu’ils ignorent tout de cette rencontre. Elle prit rapidement sa décision.
- Bien, je vais vous aider ! Mais mon escorte ne doit pas se douter de votre présence. Restez encore dissimulé ici et patientez. Je rentre à Giret d’où j’enverrai quelqu’un vous chercher avec des chevaux. Celui qui viendra se fera reconnaître en sifflant l’air de : « Il pleut, il pleut bergère ». Vous lui indiquerez l’endroit où se cache Monseigneur Héraclius, et vous serez ensuite conduits en lieu sûr. Votre blessure est-elle grave ?
- Non, ce n’est rien. J’attendrai. Merci de votre bonté, dame. Faites pour le mieux. Vous êtes notre seul espoir.
Lorsqu’elle s’en retourna vers sa voiture, Marciane vit que la neige avait rosi, piétinée autour des tâches de sang. Il se remirent en route. Sentant l’écurie proche, les chevaux redoublaient d’efforts. Le bourg fut atteint juste avant la nuit et Marciane aborda avec soulagement le sentier encaissé qui menait au château. Raymond, vite accouru, aida sa nièce à descendre de voiture.
- Ma chère enfant, quel soulagement de te revoir ! Tu dois être fatiguée ! Et comment se fait-il que tu aies accepté ce mode de locomotion qui ne te ressemble guère !
- Je t’en donnerai la raison, il est vrai que je suis heureuse d’être enfin arrivée.
- Tu vas devoir te montrer vigilante. La situation est préoccupante. Sais-tu que Lyon a été attaquée, l’archevêque peut-être tué, les clercs molestés, leurs maisons pillées ! On dit que le comte d’Albon veut reprendre possession de la ville et en chasser l’ « usurpateur ». Il cherche des alliances et compte ses partisans. Nous avons déjà eu la visite de ses émissaires qui nous ont demandé de quel parti nous étions.
- Qu’avez-vous répondu ?
- Que cette affaire ne nous concernant pas, nous ne prendrions pas parti, ce dont ils se sont contentés… Pour l’instant !
- Vous avez été fort sage, mon oncle. Rentrons maintenant. Nous avons bien mérité de nous reposer.
Maïeul s’empressait déjà autour des chevaux, après être venu baiser la main de sa suzeraine. Chevaliers et écuyers de l’escorte gagnaient en bavardant gaiement la salle où ils savaient trouver bonne chère et vin en abondance, après un passage à l’étuve – aidé, qui sait, par quelques accortes servantes point trop farouches. Marciane prit discrètement son oncle à part et lui conta sa rencontre en chemin :
- Il faut envoyer quelques hommes sûrs avec mission de guider Monseigneur Héraclius et son clerc en une retraire discrète. Je ne peux pas refuser un asile à un archevêque, n’est-ce pas ?
- Peut-être, mais c’est bien dangereux, remarqua sombrement Raymond, c’est prendre parti et tu le sais bien !
- Ce serait aussi prendre parti que le laisser aux mains de ses bourreaux !
- C’est vrai. Guillaume et Benoît m’ont rejoint ici. C’est à eux qu’il faut confier cette mission. Mais où cacher cet illustre fugitif ?
- Au château d’Etrevy ! Isolé dans la montagne, il est à l’abri des curiosités et du passage.
- Ce n’est pas une mauvaise idée. Cette cachette est suffisamment discrète pour rester ignorée. Le château est toujours tenu par le sire de Fernaux, un homme dévoué. Je vais faire appeler tes écuyers, tu leur indiqueras l’endroit où se cache le clerc. Il faut que leur départ passe inaperçu de ton escorte, et même des hommes de Giret. Les rumeurs ont une fâcheuse propension à se diffuser très rapidement.
Le départ de Guillaume et Benoît s’effectua dans la plus grande discrétion. Ils avaient rapidement pris connaissance des consignes de Marciane et partirent fort heureux de pouvoir la servir. La jeune femme, après une rapide apparition dans la salle, se retira tôt. Elle avait hâte de retrouver sa chambre, encore pleine du souvenir de ses retrouvailles avec Joceran – son doux amour dont il lui semblait déjà être séparée depuis longtemps. Adélaïde, la timide épouse de Raymond, l’accompagna pour s’assurer que rien ne manquerait à son confort. Elle fut ravie d’apprendre que sa nièce attendait un enfant et voulut absolument lui apporter une tisane sucrée au miel, des fruits secs, des beignets, un verre de lait…
- Vous n’avez presque rien mangé, ma chère, alors qu’il vous faut manger pour deux ! Vous ne pouvez imaginer ce que je peux ingurgiter lorsque je suis enceinte ! Aussi ai-je toujours eu de gros enfants dont j’étais fière !
Marciane accepta la tisane, mais repoussa fermement le reste en riant.
- C’est surtout de sommeil dont j’ai besoin, l’assura-t-elle, je ferai honneur au repas demain.
Lorsque Guillaume et Benoît furent de retour, ils avaient rempli leur mission : Monseigneur Héraclius et les clercs qui l’accompagnaient avaient été amenés au château d’Etrevy, sans être remarqués. Grégoire de Fernaux, averti de l’identité de son hôte, avait assuré que toute la discrétion nécessaire serait observée pour dissimuler sa présence. Monseigneur Héraclius les avait cependant chargés d'un message pour leur suzeraine : elle devait avertir l'archevêque de Vienne de son sort, pour qu’il intervienne en sa faveur et rétablisse son autorité ! Marciane réalisa immédiatement que ce serait la compromettre définitivement ! Personne n’ignorerait plus son intervention si elle se présentait à Vienne porteuse d’un message, les secrets de ce genre étant impossibles à garder dans la mouvance de l’archevêché où chacun se faisait un devoir d’être bien informé. Marciane ne pouvait nuire de la sorte à Joceran, tenu d’être fidèle à son suzerain. Elle allait dresser contre lui les hautes instances de l’Eglise et c’était impensable. Elle eut alors une inspiration : « L’abbé de Valbenoîte ! » se dit-elle avec soulagement, « C’est lui qui transmettra le message ! » Il lui fallait donc repartir au plus tôt pour se mettre en rapport avec lui. Elle reprit la route dès le lendemain, avec ses fidèles écuyers, pour gagner Marcelly.
Tout le long du trajet, elle tint les rideaux de sa voiture entrouverts pour revoir son pays qu’elle le retrouvait avec émotion. Elle se pénétrait de son air aux senteurs rassurantes, de la vue de ses champs si souvent parcourus, de ses montagnes aux contours familiers, de la douce Magnie qui s’enveloppait de son manteau de glace… Elle était chez elle ! Le clocher de Sainte Victoire s’élevait vers le ciel comme une prière, les cloches se mirent à carillonner. Elle en eut presque les larmes aux yeux, tout en se signant dévotement. Son escorte sonna de la trompe en approchant du Puy-aux-Dames. Le guetteur de la tour répondit, et la bannière fut hissée pour signaler que la Dame était de retour. Tous se précipitèrent pour l’accueillir : Bertrand et Guillemette, mais aussi ses fils –qui par hasard étaient tous deux présents – et les sergents, les pages, les serviteurs.
- Te voilà un peu enrobée, glissa Guillemette perspicace, c’est pour quand ?
- Guillemette ! Rien ne t’échappe ! dit Marciane en l’embrassant, Moi qui comptais t’étonner en te l’annonçant !
- Si je ne suis pas étonnée, je suis ravie ! déclara la jeune femme attendrie.
Ses fils la saluèrent gravement. Lorsqu’elle leur donna l’accolade, en riant de les trouver plus grands qu’elle, ils se laissèrent faire un peu gauchement, ne sachant trop s’ils pouvaient laisser paraître leur tendresse sans déroger aux usages. Mais elle se détournait déjà pour examiner son château, le trouvant aussi beau que dans son souvenir, avec ses pierres blondes et ses proportions harmonieuses.
- Rentrons et racontez-moi ce qui s’est passé en mon absence !
- Hersande attend un enfant.
- Et Ida aussi !
- Nous avons fait de fort belles chasses et ramené des sangliers gros et gras fort bien accueillis à la cuisine.
- J’ai acheté à un pèlerin qui avait besoin de deniers un bestiaire en vers, richement imagé, qui serait copié d’un livre de la librairie d’Alexandrie.
- Le Père Gervais projette d’agrandir le dispensaire pour lors trop exigu.
- Siméon s’est cassé la jambe, mais Guillemette l’a si bien soigné qu’il n’y paraît plus.
- L’église Sainte Blandine est entièrement terminée et maître Carolin se fait du souci, car il n’a plus de gros chantier en vue. Par contre, les commerçants de Marcelly et de l’abergement lui font construire leurs maisons !
- Le petit Noël, dont vous aviez assisté à la naissance, est parti à l’école de l’abbaye de Sainte Bénigne, il veut devenir prêtre.
- Il faudrait draguer le lit de la Magnie qui s’est ensablé et prévoir des quais aménagés pour le chargement des marchandises.
- Que de nouvelles ! s’exclama Marciane, mais, le ciel en soit loué, je ne vois là rien de fâcheux !
Dès le lendemain, la vie avait repris son cours normal. Hubert était parti chasser avec les écuyers, Louis s’était enfermé dans la librairie, Bertrand s’était absenté et Guillemette s’occupait de ses enfants. Marciane se retrouva seule, un peu désappointée. Heureusement, Guillaume était resté au château et Marciane put lui expliquer le message à transmettre à l’abbé de Nolert de toute urgence.
- Monseigneur Héraclius demande à Guy de Bourgogne, archevêque de Lyon son appui– et celui de toute l’Eglise – pour rentrer dans ses droits à Lyon et faire entendre raison au Comte Raymond d’Albon. J’ai donné asile – tu es bien placé pour le savoir – à notre archevêque en mon château d’Etrevy. Mais cela doit rester secret ! Mon époux étant vassal du comte Raymond, il serait compromis par mon intervention en faveur d’un ennemi de son suzerain, quelles que soient mes raisons. Tu es donc chargé d’informer l’abbé de Nolert de la situation et lui demander de transmettre le message de Monseigneur Héraclius à Vienne. Comme raison de ta visite à Valbenoite, demande donc à Louis de t’accompagner, pour que son bestiaire soit examiné par les savants clercs de l’abbaye qui jugeront de sa valeur.
Ainsi fut fait !Louis fut fort intéressé par l’idée de faire expertiser son ouvrage et s’en alla avec Guillaume pour Valbenoite. Marciane se sentit soulagée d’avoir résolu ce problème, mais se retrouva désœuvrée, presque inutile… Elle regrettait d’avoir quitté son époux. Tout s’était passé pour le mieux à Marcelly pendant son absence. Elle s’en réjouissait, mais en éprouvait malgré tout un peu de dépit : elle n’était pas indispensable ! Dans l’après-midi, elle décida d’aller à l’abergement pour prier dans l’église maintenant parfaitement achevée. Elle n’y était pas retournée depuis longtemps et fut frappée par l’harmonie de l’édifice articulé autour de son élégant clocher à fenêtres doubles. Elle entra dans l’église et pria longuement avant de venir effleurer le tombeau de Sainte Blandine devant lequel brûlaient les cierges que les fidèles allumaient lors de leur passage. En sortant, elle en admirant la voûte en berceau de la nef et les lourds piliers cannelés qui la supportaient. La nuit tombait. Elle se dirigea cependant vers la Magnie. La rivière était gelée, le soleil rouge qui disparaissait à l’horizon la teignait de rose. Marciane se rappela brusquement les paroles mystérieuses de dame Mélusine : « Craignez la neige qui rosit… » et, inquiète, s’arrêta en examinant les alentours. Elle pressentait un danger… Pourtant tout paraissait calme, les berges étaient désertes, les fumées s’élevaient paresseusement au-dessus des cheminées des maisons soigneusement closes, le bourg s’alanguissait pour une nuit paisible. Elle n’arrivait pourtant pas à se décider à s’éloigner : « La neige rosit » se répétait-elle anxieusement.
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25.08.2007
chapitre 16 - fin
- Nous avons eu une triste journée, c’est l’hiver qui s’annonce ! dit Erembert en frottant ses mains encore rougies par le froid, après l’avoir saluée un peu obséquieusement. Heureusement que vous avez là de quoi lire pour passer le temps : notre librairie est bien attrayante, n’est-ce pas ?
- J’en étais pour lors à l’examen des comptes, répondit sèchement Marciane, et je vous attendais afin que vous me donniez certains éclaircissements.
- La lecture de ces documents n’est pas aisée pour un profane, remarqua l’autre d’un ton pontifiant, mais je peux vous fournir toutes les explications que vous désirez. Tout est bien tenu, je vous le garantis, selon les directives de dame Thieberge qui suivait de près la tenue des comptes.
- C’est aussi mon habitude ! Que signifie ceci ? dit-elle en pointant du doigt.
- C’étaient des achats de notre dame, je ne demandais pas de justifications !
- Vous ignorez également où ont été effectués ces travaux ?
- Mais de quels travaux parlez-vous ?
- De ceux-là, dit-elle en pointant toujours les lignes qui l’avaient intriguée.
- Ce sont des commandes personnelles de dame Thieberge, bredouilla l’intendant. Je ne pourrais vous en dire plus, je n’étais pas au courant…
- Bien ! N’en parlons plus puisque vous ne savez rien. J’irai donc voir dame Thieberge qui semble être la seule à pouvoir me renseigner.
- Mais elle est cloîtrée, on ne peut l’approcher !
- Certes messire Joceran aurait du mal à se faire admettre au couvent ! Mais je suis une femme, elle pourra donc me recevoir, il n’y aura aucun problème. La question est suffisamment importante pour que mériter le déplacement.
Erembert présentait une mine pâle et défaite. Une goutte de sueur coula lentement de son front sur sa joue, sans qu’il y prenne garde.
- Vous pouvez disposer. Je n’ai plus rien à vous demander.
Il s’en alla, la mine butée, la tête basse, en oubliant de saluer et il se cogna même à la porte en sortant. Marciane fit aussitôt appeler Giraud, le capitaine de la garde, et lui demanda qui avait accompagné l’intendant dans sa tournée.
- Notre intendant n’est pas compliqué et il ne veut déranger personne. Il part souvent seul avec ses deux neveux. Ce sont de forts gaillards, il faut le reconnaître, qui lui forment une bonne escorte !
- Ils sont donc présents au château puisque Erembert est de retour ?
- Non, ils sont retournés en ville après l’avoir reconduit jusqu’ici. Ils habitent une maisonnette près des halles.
- Vous allez faire porter d’urgence cette missive aux échevins !
Et, après y avoir tracé quelques lignes, elle lui tendit la feuille qu’elle avait pliée en y apposant son sceau…
En regagnant la salle, elle attendit le résultat de ses ordres. Il n’y avait pas grand monde dans la pièce à cette heure : deux écuyers jouaient aux dés tandis qu’un chevalier, nommé Aubert, renfrogné de ne pas avoir suivi l’expédition punitive contre les Italiens, regardait mélancoliquement le feu flamber.
- Le bourg d’Osians est-il très éloigné ? lui demanda Marciane.
- On peut l’atteindre, en allant vite, en quelques heures de chevauchée. Messire Joceran ne sera pas de retour ce soir, naturellement. Les voleurs seront faciles à pister car la neige doit déjà tenir, mais s’ils ont pris beaucoup d’avance, ce sera long de les débusquer. Ils sont malins, ces bandits, ils essaieront de se cacher et d’effacer leurs traces. J’avais bien dit à messire Joceran que je connaissais l’endroit et que je lui serais utile, mais il a voulu que je reste ici !
- Pour assurer ma sécurité ? demanda-t-elle en souriant de sa rancœur.
- C’est normal qu’il prenne soin de vous, dame, reconnut Aubert, résigné. Une femme, c’est craintif. Oh ! Je sais bien que pour vous, le cas est différent, ajouta-t-il soudain en se souvenant qu’elle avait à son actif des faits de guerre glorieux. Vous avez remporté un château de haute lutte, à ce qu’on m’a dit ?
- Oui, une belle forteresse ! J’y ai gagné un comté.
- Et vous vous êtes battue ? dit-il en la regardant curieusement.
- Il m’est arrivé de le faire. J’avais appris le maniement des armes avec mon frère. C’est un apprentissage utile.
- Oui, bien sûr, répondit-il un peu interloqué.
- Mais naturellement, je sais aussi filer, broder et coudre…
- Ah !
- Et j’ai aussi fait pendre ceux qui se sont cru capables de me voler…
- Ah !
Il la regardait de plus en plus intrigué. Elle était assise, le dos bien droit, ses mains fines posées sur le velours de sa cotte, des nattes épaisses s’échappant de son bonnet où s’entrelaçaient des bandes de tissus multicolores. Elle était belle et digne, semblable à toutes les femmes qui ne quittent pas l’abri de leur demeure et vivent modestement à l’ombre de leur père ou de leur mari. Ses exploits étaient-ils bien réels ou relevaient-ils d’un conte ? Il n’aurait su le dire. Le garde envoyé porter sa lettre revint alors, chargé d’un message des échevins :
- Selon vos ordres, les neveux de l’intendant ont été arrêtés et mis sous bonne garde. La maison est barricadée et surveillée, personne ne peut y accéder.
- Tenez, chevalier, puisque vous avez l’air de vous ennuyer si fort, voudriez-vous vous charger d’une mission ?
- Je suis à vos ordres, dame, dit-il aussitôt en se levant.
- Retrouvez donc l’intendant Erembert. Il a du, si je ne me trompe, quitter en hâte le château mais il ne peut plus trouver refuge chez ses neveux. Ramenez-le moi mort ou vif. Je ne veux pas qu’il s’échappe !
Le chevalier sortit aussitôt. Il commençait à croire que la réputation de sa dame n’était pas usurpée, tout en se demandant ce qu’Erembert avait pu faire ! Il revint tard dans la nuit. Marciane siégeait toujours dans la salle, en compagnie de dame Catherine, navrée de la voir ainsi veiller, mais des écuyers plutôt fatigués qui attendaient que la salle se libère pour faire dresser leurs lits.
- Je vous ramène Erembert, mort. Les loups commençaient à le dévorer lorsque je l’ai retrouvé. Il a pris son cheval à l’écurie et s’en est allé à la ville. Lorsqu’il a trouvé la maison surveillée, il a pris la fuite. Les gardes, qui n’avaient pas d’ordres, l’ont laissé partir. Il devait avoir peur ou être pressé. Il a galopé comme un fou, ses traces en témoignent. Il s’est certainement fait désarçonner car je l’ai retrouvé dans un fossé, la jambe cassée… Pauvre homme ! Les loups s’en repaissaient ont du commencer à le dévorer vivant ! Je n’ai pas récupéré son cheval qui avait pris la fuite.
- Triste fin ! Mais il a signé sa culpabilité. Vous veillerez à ce que ses neveux soient ramenés au château demain.
Ses ordres furent fidèlement exécutés et les prisonniers transférés dès le matin. Marciane ne voulut pas les interroger en l’absence de Joceran.
Ce ne fut que le lendemain que Joceran rentra à Legnan. Ils avaient tué quatre des pillards et ramené les autres, prisonniers. Si aucun ne leur avait échappé, un garde était mort des suites de la blessure que lui avait infligée un bandit qu’il voulait maîtriser. Les trois prisonniers seraient donc pendus haut et court.
- Ils ont mis à mal le meunier, sa femme et les enfants pour leur faire avouer où ils cachaient leurs économies. Une telle tuerie pour une bourse de deniers et des sacs de farine ! C’est pitié, vraiment !
- Je suis heureuse que vous ayez pris ces misérables. Justice sera rendue et on saura ainsi qu’on n’échappe pas au châtiment sur vos terres ! J’ai aussi à vous entretenir d’une triste affaire qui s’est déroulée céans pendant votre absence.
Marciane fit alors le récit de sa découverte d’une anomalie dans les comptes, de la dérobade d’Erembert, de sa fuite et enfin de sa mort sordide.
- Vous avez réagi promptement et je vous félicite de votre perspicacité. Mais que cache cette affaire ? Ma belle-mère n’a jamais fait l’acquisition d’une nouvelle demeure que je sache, la nouvelle n’en serait pas restée secrète ! Maintenant que l’intendant est mort, comment savoir ce qui s’est passé ? Avez-vous l’intention d’aller vous renseigner auprès de dame Thieberge ?
- Certes pas, si nous pouvons l’éviter ! Ce serait humiliant d’avoir besoin de ses lumières ! Il nous reste à interroger les neveux qui sont emprisonnés ici, sans même savoir ce qu’il est advenu de leur oncle.
Les prisonniers furent amenés, deux grands gaillards bien vêtus, l’air bovin, absolument ahuris de ce qui leur arrivait. Joceran fit signe à Marciane qu’il allait les interroger.
- Votre oncle est fort mécontent de vous. Il vous a accusé de vol ! Il demande que vous soyez jugés et lourdement condamnés.
- Mais jamais nous ne l’avons trompé ! C’est une erreur ! Nous le jurons !
- Bien, c’est peut-être vrai. Allons ensemble le retrouver là où vous savez.
- Mais nous ne devons y aller qu’avec lui et n’en parler à personne !
- Bon, n’en parlons plus, vous allez donc être jugés sur-le-champ.
- Non, pitié, allons ensemble le retrouver aux Salins, nous nous expliquerons.
- La route est trop longue ! grimaça Joceran, Oublions cette idée !
- Par Valgaude, Pont-en-Vérans et Saint-Nazaire, Messire, il ne faut qu’une journée à peine ! Nous vous y mènerons !
- Nous verrons plus tard. Ramenez-les dans leur cellule ! ordonna-t-il.
Ils partirent en gémissant, plus traînés qu’emmenés par les gardes qui ne les aimaient guère car ils les avaient jusqu’ici regardés de haut.
- Connaissez-vous les Salins, Joceran ? demanda Marciane, intriguée.
- Bien sûr ! Comme le nom l’indique, on y trouve une mine de sel qui, selon mes souvenirs, appartient à la famille des Challand. Lorsque les deux frères sont partis à la croisade, ils l’ont hypothéquée pour payer leur équipement.
- Une mine de sel est pourtant une vraie mine d’or. Elle aurait du leur permettre d’engager ces frais sans aucun problème.
- Je ne peux vous en dire plus. Ma belle-mère l’a peut-être rachetée… Il nous faut y aller d’urgence pour voir sur place de ce qu’il en est.
- Naturellement. Mais je ne vous ai pas encore dit combien j’ai admiré votre ruse pour interroger ces benêts. Je ne vous savais pas si retors mon ami !
- C’est sans doute l’adversité qui m’a appris à le devenir.
- Et si nous allions auparavant perquisitionner la maison des neveux ?
- C’est juste, il pourrait s’y trouver des réponses à nos questions. Retirons-nous maintenant, car nous aurons demain une journée chargée.
- Et vous venez déjà de connaître une poursuite mouvementée !
- N’en parlons même pas, Marciane. Je rentre d’une expédition punitive contre quelques misérables dont auraient pu se charger mes sergents tandis que vous avez découvert seule une affaire d’importance que j’aurais probablement toujours ignorée sans votre intervention. Je me sens bien futile !
- Pourquoi vouloir vous rabaisser, Joceran ? Vous avez apporté la preuve à vos gens que vous preniez à cœur leurs malheurs et que vous étiez là pour les défendre et les venger. Envoyer juste quelques sergents les aurait convaincus qu’ils n’avaient aucune importance à vos yeux. C’eût été une erreur – une faute même – car il faut mériter le dévouement de ses vassaux.
- Je vous remercie. Vous savez trouver les mots justes pour me réconforter.
- Non, pour ne pas vous laisser vous déprécier sans raison serait plus juste ! Vous seriez-vous laissé impressionner par l’image que vous donnait votre frère ? Ayez conscience de votre valeur et vivez sans remords la vie que vous aimez ! Elle est conforme à ce que doit être celle d’un suzerain responsable.
- Ma douce amie, mais que ferais-je sans vous ?
- Par bonheur, nous nous complétons et nous nous aimons aussi. Soyons heureux sans arrière-pensée !
Isolés du reste du monde sous les courtines de leur lit, ils s’endormirent, serrés l’un contre l’autre, unis dans la certitude apaisée de se sentir indispensables l’un à l’autre. Marciane aimait ces instants de plénitude avant de s’enfoncer dans le sommeil : ils lui faisaient oublier ses doutes sur sa féminité et sa solitude passée.
Le chevalier Ambert avait ramené un lourd trousseau de clés trouvé dans les vêtements lacérés de l’intendant. Marciane s’en munit avant d’aller, avec Joceran, inspecter la maison suspecte. Ils pénétrèrent au rez-de-chaussée, dans la cuisine garnie d’une cheminée auprès de laquelle pendaient les ustensiles habituels : pelle, louche, chaudron, marmite, broche. Sur une étagère étaient rangés quelques cruches et des gobelets, tandis que des bancs et un coffre garni de bois étaient alignés contre le mur. C’était une pièce banale, sans mystère et sans secrets. Un escalier de bois, assez raide, montait à l’étage, divisé en deux chambres. Ils ne s’attardèrent pas dans la première, occupée par deux paillasses et des crochets où pendaient quelques hardes. Mais la seconde était fermée par un cadenas dont ils trouvèrent la clé dans le trousseau d’Erembert. Elle était plus confortable : le lit était garni d’un matelas et d’un édredon. Il s’y trouvait plusieurs coffres contenant du linge et des habits. Mais de documents, point.
- Cette chambre était certainement celle d’Erembert. Il est donc fort étonnant qu’il ne s’y trouve aucun document ! Un intendant a trop l’habitude d’écrire, de noter, et il doit bien garder chez lui des manuscrits !
Marciane examina donc les murs, la chaufferette – qui devait contenir des braises pour réchauffer la chambre car il s’y trouvait encore des cendres – fouilla soigneusement le lit, mais en vain. Elle commençait à avoir l’habitude des cachettes et ne se décourageait pas encore.
- Il était trop prudent, nous ne trouverons rien ici, lui dit Joceran dépité.
- Voyez cet espace, entre le lit et le mur, le plancher me paraît éraflé !
- C’est exact, répondit Joceran et, en saisissant une sorte de lame de fer posée dans la chaufferette, il tenta de l’insérer entre deux lames de plancher. La latte de bois se souleva enfin, découvrant une cache profonde garnie de deux coffrets de fer soigneusement fermés. De nouveau, ils eurent à choisir dans le trousseau les clés qui ouvraient les cassettes. La plus petite contenait un seul document, un acte de vente concernant le bourg de Salins et ses terres attenantes attribués « au porteur de la charte » pour la somme de mille livres ; La seconde était remplie de deniers et de lingots d’argent !
- Voilà qui est bien étrange ! Un acte de vente au porteur et une fortune cachés dans la chambre d’Erembert ! Il a donc bien voulu s’approprier Salins !
- A moins qu’il n’ait agi sur l’ordre de dame Thieberge qui voulait garder secrète cette source de revenus, dit Marciane songeuse. Quand Ambert l’a rejoint, il était sur la route de Villard-le-Dôme, et le couvent dans lequel s’est retirée votre belle-mère se trouve justement dans cette direction…
- Il reste ce document, lisez-le donc ! C’est une charte de dame Thieberge qui affranchit son serf Erembert, sa famille et toute sa descendance !
- Erembert était donc bien son homme et Dame Thieberge a fait un vœu de pauvreté très partiel, semble-t-il. Mais à quoi destinait-elle les revenus de cette mine ? Elle vous appartient cependant sans conteste puisqu’elle a été acquise avec les revenus du domaine !
- Et l’argent représente sans doute les revenus de l’exploitation de la mine.
- C’est probable... Il nous faut maintenant aller à Salins, munis de cet étrange titre de propriété, pour nous rendre compte sur place de la situation.
Par prudence, ils décidèrent de s’y rendre à la tête d’une troupe importante et bien armée. Se conformant aux indications des neveux d’Erembert, ils passèrent par Valgaude, Pont-en-Vérans et Saint-Nazaire. Le temps était gris et froid, les nuages noirs défilaient dans un ciel bas, bousculés par un vent glacé qui s’infiltrait traîtreusement sous les capes fourrées des voyageurs alourdies par l’humidité. Mais Marciane avait tellement hâte d’arriver dans la ville du sel qu’elle se moquait de l’inconfort du trajet, du froid et de la fatigue. Après avoir passé un péage sur le pont de Touvent, ils parvinrent dans la soirée en vue de Salins, petite ville bâtie tout en longueur dans l’étroite vallée de la Fougueuse , à l’abri de solides remparts renforcés de tours. Les portes étaient déjà fermées. Le guichetier ne voulut naturellement pas ouvrir à cette troupe armée qu’il trouvait fort inquiétant, mais Joceran le somma d’aller quérir le commandant de la place. Celui-ci arriva enfin, hautain et soupçonneux.
- Cette cité n’a pas à vous accueillir, messire, et je suis au regret de vous demander de passer votre chemin.
- Voici la charte qui me reconnaît seul propriétaire de ces lieux. Je vous somme donc d’ouvrir ces portes, répondit Joceran en montrant le document.
- Mais comment se fait-il… bredouilla le capitaine.
- Il se fait que je suis le maître ! Vous ne pouvez que le reconnaître, non ? Vous deviez bien vous douter qu’Erembert n’était pas le réel propriétaire ?
- Ouvrez les portes ! dit l’autre, dompté.
Une fois entré avec sa suite, Joceran ordonna au capitaine de les mener à la maison seigneuriale, ce qui fut fait. Accotée aux remparts, elle se trouvait dotée de deux fortes tourelles qui en protégeaient l’entrée. L’intérieur, à peu près vide, prouvait que la demeure était inoccupée depuis longtemps. Toujours très sec, Joceran ordonna que l’on amène de quoi dîner ainsi que la literie nécessaire à sa femme et lui-même dans une pièce de l’étage. Leur escorte camperait au rez-de-chaussée.
- Trouvez-vous de bon matin prêt à nous escorter à la mine, dit enfin Joceran lorsque le capitaine fut de retour avec victuailles et matériel de couchage.
Au premier, se trouvait une chambre aménagée, meublée sommairement mais pourvue d’une cheminée garnie de bois – sans doute celle qu’Erembert occupait lors de ses séjours aux Salins… Marciane et Joceran s’y installèrent pour la nuit. Ils furent matinaux et descendirent dès l’aube, retrouvant le capitaine qui les attendait, penaud, entouré de l’escorte rendue fort acerbe par le repas de fortune de la veille et la nuit glaciale qui avait suivi.
- Partons ! ordonna Joceran, sans tenir compte des humeurs chagrines.
- Il y a deux mines, Messire, comme vous devez le savoir. L’ancienne n’est guère productive et il fallait l’inonder pour en retirer le sel restant. Elle a été abandonnée pour le nouveau filon que l’on peut exploiter à ciel ouvert.
- Cette découverte a été la bienvenue… remarqua Joceran.
- Certes ! Car l’ancienne exploitation touchait à sa fin et ne rapportait plus guère. Mais dame Thieberge avait remarqué des remontées de sel sur les murs d’une maison. Elle a demandé qu’elle soit démolie et, dès qu’on a creusé sous son emplacement, on a découvert la nouvelle mine. Vous allez constater que maintenant on en sort des quantités de sel sans efforts !
Arrivés à la mine, ils virent qu’un contremaître s’affairait déjà à diriger les équipes de manouvriers dans les veines blanchâtres qui affleuraient.
- Comme vous le voyez Messire, il suffit de piocher pour retirer un sel quasiment pur. Il est ensuite entassé dans des sacs qui sont rangés dans cette resserre, prêts à être expédiés. Nos acheteurs viennent s’approvisionner tous les lundis. Le prix a été fixé pour l’année.
- Où rangez-vous le produit des ventes ?
- Dans un coffre de la maison commune, soigneusement gardé.
- Comment est-il distribué ensuite ?
- Maître Erembert avait droit à un petit pourcentage. Le reste était remis par parts égales aux seigneurs qui se présentaient avec le code convenu.
- Dorénavant, tout sera changé ! Mon escorte viendra chaque mardi prendre livraison du montant des ventes selon les règles que je vais vous indiquer.
- Que dirai-je à Messires de Touvent, de Charnay et de Monteil ?
- Que leur rôle est fini ! Et que vous n’aurez plus rien à leur remettre.
- Vous allez maintenant nous montrer les comptes de l’exploitation, demanda Marciane, je tiens à les examiner.
Il n’y avait rien à reprocher à la gestion du contremaître, précise et rigoureuse. Les bénéfices de l’exploitation étaient considérables, même une fois défalquées les dépenses consistant en la défense de la ville – pourvue d’une bonne garde – et les frais de main d’œuvre. Joceran se fit remettre ce qui était dans les coffres.
- Je me demande, s’interrogea Joceran, une fois seul avec sa femme, à quoi pouvaient bien servir les fonds considérables que ces seigneurs emportaient ?
- Qui sont-ils ? Les connaissez-vous ?
- Il nous faudra le vérifier à Legnan. Je pense qu’ils vivent sur le domaine reconnu comme douaire par mon père à son épouse en contrat de mariage. Nous pouvons rentrer chez nous, ma mie. J’ai donné les consignes nécessaires au contremaître et au capitaine des gardes. Ils appliqueront mes ordres. Il serait d’ailleurs bien trop dangereux pour eux de ne pas le faire !
- Maintenant que nous avons découvert les Salins et ses manigances, il serait opportun que je rencontre dame Thieberge. J’aimerais m’expliquer avec elle, l’informer que vous avez repris le contrôle de ce qui vous appartient et la prier de ne plus interférer dans les affaires de ce monde qu’elle a quitté.
- Sans doute avez-vous raison… Vous êtes de taille à vous mesurer avec elle !
De retour à Legnan, Marciane vérifia dans les archives la charte de mariage entre le comte Eudes et dame Thieberge. Il lui avait effectivement reconnu en douaire un domaine important comprenant les châtellenies de Touvent, Charnay et Monteil, terres qui jouxtaient d’un côté la ville de Salins. D’ailleurs, la route d’accès à la ville empruntait même un pont situé sur le fief du sire de Touvent.
- Il nous faudra construire d’urgence un autre pont ! fit remarquer Marciane à son époux. Je ne vois pas le sire de Touvent accorder un conduit aux marchands venus s’approvisionner en sel, ni leur promettre protection sans contrepartie désavantageuse pour nous, puisqu’il est mis en dehors du circuit.
- Je m’en occupe sans tarder, promit Joceran. Je peux faire face à des projets de toutes sortes et je ne vais pas m’en priver !
- Maintenant que tout est clair, je peux me rendre au monastère de Ste-Croix à Villars-le Dôme.
Fort heureusement, Marciane ne connaissait plus ces malaises qui l’avaient tant perturbée au début de sa grossesse, mais elle préféra se déplacer en voiture pour ne pas choquer, par sa tenue de cavalière, les moniales. Derrière ses murs de clôture d’où n’émergeait que le clocher massif de la chapelle, le monastère avait un aspect sévère. Lorsque la jeune femme toqua à la lourde porte de bois, le guichet fut ouvert par une sœur tourière aux yeux inquisiteurs.
- Je suis dame Marciane, épouse du comte Joceran. Je demande à m’entretenir avec dame Thieberge.
- Je vais voir si elle peut vous recevoir… Veuillez attendre ici, je vous prie.
L’attente s’éternisa. La pièce où Marciane avait été introduite était nue et vide à part un banc sur lequel elle prit place et un grand crucifix de bois qui tranchait sur la pierre brute du mur. Un léger bruit de pas se fit entendre, la porte de communication avec le reste du bâtiment s’ouvrit sur la sœur tourière qui, en silence, lui fit signe de la suivre. Elles parcoururent un long couloir sombre au bout duquel son accompagnatrice ouvrit la porte d’une pièce éclairée par une fenêtre à meneaux. Derrière une table, se tenait debout une femme très grande, revêtue d’une longue robe blanche et d’un manteau drapé, la tête couverte d’un voile qui entourait son visage avant de retomber sur le côté. Des yeux extraordinairement pâles, dominateurs et glacés, la toisaient fixement.
- Il faut que l’affaire soit d’importance pour que vous veniez troubler la paix de ce couvent plongé dans l’affliction par la mort de notre supérieure.
- Je ne sais si vous jugerez mes raisons suffisantes. Il m’est apparu cependant qu’il était plus courtois de vous mettre au courant de notre prise de possession de la mine de Salins, dont l’existence avait été soigneusement dissimulée à mon époux. Naturellement, la propriété de cette ville acquise grâce aux revenus de Legnan ne saurait lui être contestée. Mais si vous escomptiez encore jouir de ses revenus, il n’y faut plus compter.
Les yeux impérieux parurent s’animer et Marciane s’attendit à une explosion de colère. Mais aussitôt les paupières retombèrent, voilant le regard qui flamboyait, et Mère Thieberge reprit son air impassible.
- J’ai fait vœu de pauvreté et ne prétends à rien. Ce n’est donc pas moi que vous avez lésée en vous appropriant Salins, mais l’Eglise car j’ai fait don de mon douaire et de mes revenus à mon couvent. Je ne possède plus rien ! Mais le monastère de Sainte Croix a besoin de ces ressources ! Nous avons ici une maladrerie et une école pour lesquelles cet argent dont vous vous êtes emparés pour des buts futiles est indispensable.
- Vous ne pouvez disposer, ni donner, ce qui ne vous appartient pas !
- Restons-en là, je ne m’abaisserai pas à me justifier.
- Votre mère supérieure n’étant plus, votre communauté ne va-t-elle pas choisir une nouvelle abbesse ? demanda Marciane insidieusement, car elle avait trouvé soudain la faille qui ferait plier l’orgueil de son interlocutrice.
- Certes !
- Et votre monastère fait bien partie de notre comté ?
- Nos terres sont terres d’Eglise ! se défendit Mère Thieberge.
- La désignation de la mère abbesse n’en doit pas moins être ratifiée par le comte Joceran…
- Je le trouverai donc toujours sur mon chemin ! dit l’autre avec amertume.
- Il a plus eu à souffrir que vous jusqu’à présent…
- Qu’a-t-il à me reprocher ? Il n’était qu’un jeune fol qui ne pensait qu’à s’amuser, abusant de sa supériorité physique, entraînant son frère à la mort ! Sans moi, il ne resterait rien de son héritage !
- Ce n’est tout de même pas pour lui que vous avez géré son comté…
- Non, ce fut pour le bien de tous et je n’ai pas failli. Le comte Eudes, mon époux, n’était pas meilleur gestionnaire que son fils, mais il m’a fait confiance. Pourquoi aurais-je dû m’effacer, contre la volonté de mon époux ? Je l’ai pourtant fait, pour obéir à la volonté divine, après la mort de mon fils. Certes, j’avais gardé, grâce à quelques hommes qui me sont restés dévoués, les bénéfices de cette mine que j’avais découverte seule, l’ancienne étant épuisée. Depuis que je suis dans ce couvent, avec cet argent que vous me reprochez d’avoir gardé, je n’ai fait que le bien : j’ai créé une maladrerie où sont accueillies les mères en détresse et leurs enfants, une école à usage des jeunes filles pour les aider à sortir de la tutelle dans laquelle on les maintient sottement. J’ai maints projets pour développer les terres de l’abbaye, aider les paysans à évoluer grâce à de nouvelles méthodes de culture, développer l’artisanat… J’ai organisé des ateliers où l’on apprend aux femmes à filer et tisser des produits de qualité. Et tout cela va péricliter…
- Vous serez désignée comme abbesse, n’est-ce pas ? l’interrompit Marciane, Je puis vous promettre que mon époux approuvera votre nomination et nous veillerons à faire des dons réguliers à Sainte Croix pour vous permettre de mener à bien vos entreprises. Je respecte votre activité, tout en déplorant le tort que vous avez autrefois causé à mon époux.
Mère Thieberge la regarda longuement, en silence, puis elle dit rapidement :
- Ne restez pas trop longtemps absente de chez vous ! La guerre va reprendre entre le comte de Forez et l’archevêque de Lyon. Vous serez concernée !
Puis, laissant Marciane préoccupée, elle s’éloigna rapidement.
- Quel accueil vous a réservé ma terrible belle-mère ? s’enquit Joceran en la voyant revenir la mine grave.
- J’ai rencontré une femme amère et frustrée qui n’a pas renoncé, en quittant le monde, à son besoin d’action. Elle a trouvé comment le satisfaire et va certainement être choisie comme abbesse de son monastère. Je lui ai promis que vous vous ne vous y opposerez pas, Joceran. Elle dépensait les revenus de la mine à des œuvres caritatives respectables il faut le reconnaître. Je l’ai assurée que nous lui apporterions notre contribution.
- En somme, elle vous a séduite !
- Non, mais je respecte l’utilité de son action. Pourquoi lui nuire, sinon par un esprit de vengeance indigne de nous ?
- Sans doute avez-vous raison… J’aurais pourtant aimé lui faire connaître ce goût de l’échec qu’elle infligeait jadis à ceux qui se mettaient en travers de sa route. Elle qui s’était cru invulnérable, elle se retrouve à ma merci ! Elle qui méprisait en moi le vaincu, elle l’est à son tour !
- Elle en a conscience, croyez-le bien, et cela suffit. Votre magnanimité sera bien plus dure à son orgueil que votre ressentiment.
- Votre subtilité me confond, ma mie, mais vous avez raison, comme toujours.
- Avant de me quitter, elle m’a mise en garde contre les troubles qui vont agiter le comté de Lyon et pourraient atteindre Marcelly. Je ne sais comment, enfermée dans son couvent, elle est informée de cette crise encore inconnue !
- Faites-lui confiance pour ça ! Il ne faut pas négliger cet avertissement ! Voulez-vous regagner Marcelly ? Je ne pourrai malheureusement pas vous y accompagner encore. J’ai convoqué plusieurs de mes vassaux qui doivent venir me rendre hommage et je n’aimerais pas retarder cette cérémonie qui doit assurer mon autorité sur le comté.
- Je comprends vos raisons. Je partirai donc seule, je crains que des troubles graves ne nécessitent vraiment ma présence à Marcelly. Vous savez combien cette séparation me pèsera. J’ai tant besoin de vous, mon ami ! Pourrez-vous me rejoindre, au moins pour la naissance de notre enfant ?
- Je m’y emploierai, ma mie. C’est bien à contrecœur que je vous laisse seule, le ciel m’en est témoin.
- N’oubliez pas de relâcher les neveux d’Erembert, recommanda-t-elle, soudain prise de scrupules, les malheureux ayant été oubliés dans leur geôle.
Marciane s’en alla quelques jours plus tard, dans une solide voiture aménagée pour son confort que Joceran l’avait convaincue d’adopter. Il chevaucha un temps à ses côtés, avant de tourner bride sur un dernier geste de la main.
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24.08.2007
chapitre 16 - suite
- Quelle chevauchée, ma mie ! dit-il en riant. Nous avons réussi notre battue ! Les chiens ont débusqué une fameuse meute ! Ils ont couru sus jusqu’à les mettre aux fermes, mais plus d’un a été mis à mal par ces bêtes féroces qui se défendaient comme des diables. Nous avons tailladé, nos bonnes lances et nos épieux n’ont pas chômé. Dix loups mis à mort ! Quelle journée ! Je meurs de faim ! Et vous ? Vous ne vous êtes pas trop ennuyée de moi ?
- Si, bien sûr ! J’en ai même été malade, mais, ajouta-t-elle devant l’air inquiet de Joceran, ce signe heureux annonce que vous allez être père, mon ami.
- Par tous les saints du Paradis ! Il faut fêter cette bonne nouvelle !
- Non, ne l’ébruitez pas encore ! Il est trop tôt…
Plus tard, quand ils furent retirés dans leur chambre, Marciane parla à son époux de sa conversation avec dame Catherine.
- Pourquoi avoir laissé cette pauvre femme et son enfant dans cette forteresse, Joceran ? N’est-ce pas là une cruauté inutile ?
- Marciane, j’étais prêt à leur rendre leur liberté, mais dame Thieberge m’a laissé une lettre me conseillant de garder enfermé cet enfant. Il est intelligent mais violent, fantasque, et presque pervers. Comme tel, on ne peut en attendre que des problèmes. Comme vous le savez, mon pays a déjà connu des troubles lors de la succession de mon père. Certains vassaux regrettent cette période de raids fructueux et d’échauffourées pleines de panache. Sans doute ma belle-mère craignait-elle aussi que des partisans ne trouvent un nouveau prétexte pour revendiquer en son nom titres et terres…
- Quel age a cet enfant ?
- Jacques ? Il a douze ans, je pense.
- Pauvre garçon ! Ne serait-ce pas le manque de liberté qui l’a rendu violent ?
- Peut-être. Mais pourquoi chercher les complications ? Jacques est fort imbu de sa naissance, quoique bâtarde, et il parle déjà de complot qui l’aurait privé de ses droits… C’est à moi qu’il le disait lorsque je partageais sa prison !
- De complot ? Pourquoi cela ?
- Je ne vous ai jamais raconté les circonstances de la mort de mon frère ? Pour être fortuite, elle n’en a pas moins pesé lourdement sur ma conscience. Nous avons toujours été très différents et, malheureusement, constamment dressés l’un contre l’autre. Adam était secret, retors, orgueilleux et jaloux. Il m’a toujours desservi auprès de notre père, en me dénigrant systématiquement, en donnant à entendre que je voulais ravir son rang d’aîné… alors que je ne rêvais alors que chevauchées, chasses et joutes – exercices auxquels il ne brillait guère ! Il enviait mon aisance monter à cheval et à manier les armes et se vengeait en étant plein de morgue envers moi son cadet, « qu’il chasserait de ses terres dès qu’il en serait le maître » disait-il… Un soir, nous rentrions à cheval et il venait une nouvelle fois de me tenir ce discours devant nos écuyers. La moutarde me monta au nez et je le raillai assez cruellement : « Tu parles d’être le maître de ces terres et n’es même pas capable de te faire obéir de ton cheval ! Apprends donc à te tenir en selle au lieu de menacer. Ne proteste pas, tu sais bien que tu n’arriverais même pas à sauter cette haie ! » et je la fis franchir avec aisance à mon cheval, tout en riant de son air dépité. Il ne répliqua pas et rumina son dépit. Peu après, nous passâmes en vue d’une barrière de clôture. Sans un mot, il lança son cheval, mais – comme je le savais bien – il était mauvais cavalier ! Son cheval accrocha la barrière et tomba. Mon frère, entraîné par la chute de sa monture, roula plusieurs fois sur lui-même alors que je riais de sa démonstration ratée. Il ne se releva pas… Certes, je n’étais pour rien dans sa mort, mais je l’avais presque souhaitée lorsqu’il m’avait promis de me chasser et je l’avais défié, qui sait dans quelle intention secrète… J’ai eu honte de mes pensées, de mes paroles et de ma conduite ! C’est alors que j’ai décidé de faire le pèlerinage à Compostelle, à pied, seul, en pénitent. Ma décision en a surpris plus d’un, à commencer par mon père, mais nul n’a eu droit à mes confidences… Et pourtant cet enfant bâtard – qu’Adam aurait ignoré s’il avait vécu – m’a accusé d’avoir provoqué la mort de son père ! Mon frère intriguait alors pour conclure un riche mariage et ne se serait jamais soucié de lui, ni de sa mère !
- Un de vos compagnons a du raconter la mort de votre frère en l’interprétant.
- Interprétation qui rejoint un peu la mienne, il faut le reconnaître ! Pour en revenir à cet enfant, il m’a paru plein de haine et de rancœur…
- C’est explicable ! Son sort n’est guère enviable !
- Ma belle-mère devait en savoir davantage. Sa lettre était si convaincante ! Craignait-elle vraiment un complot en sa faveur ? Ou est-ce autre chose ?
- Elle était votre ennemie ! Pourquoi vous aurait-elle protégé ?
- Pour le domaine. Elle était très soucieuse du bien public.
- Quelle belle qualité ! C’est la Res Publica des Romains, n’est-ce pas ? Cette dame Thieberge m’intrigue, mais je lui en veux de ce qu’elle vous a fait !
- Elle souhaitait établir son fils ! De plus, l’image que mon frère avait donnée de moi, était si négative que cela justifiait à ses yeux son désir de m’éliminer.
- Ne pourriez-vous pardonner et libérer l’enfant et sa mère ?
- Je le ferai pour l’amour de vous, ma mie. Je ne peux rien vous refuser. Dès que vous le désirerez, nous nous rendrons à Pessac
- J’en suis heureuse. Savoir ces deux êtres privés de liberté m’est pénible !
Rassurée sur la raison de son malaise, Marciane avait résolu de l’ignorer. D’un air mystérieux, Dame Catherine lui remit une potion pour soulager ses nausées.
- Prenez-en quelques gorgées chaque matin, vous vous en trouverez bien. Notre vieille Mathilde a des remèdes qui font merveille. Vous pourrez faire appel à elle quand vous arriverez à votre terme. C’est une bonne accoucheuse ! Elle a aidé à mettre au monde tous les enfants de la vallée.
- A dire vrai, je pensais accoucher chez moi, lui confia Marciane.
- C’est dommage ! Notre futur maître que vous portez devrait naître céans.
« Il est vrai » réalisa Marciane qui n’y avait pas encore pensé, « que cet enfant appartiendra à Legnan et non à Marcelly », ce qui l’attrista un peu.
La première tournée de Marciane et son époux les conduirait donc à Pessac, Joceran étant impatient de tenir sa promesse. Ils partirent par une froide journée. Le ciel était très pur mais le vent chassait devant lui les feuilles mortes et ployait les sapins qui s’inclinaient en gémissant. Marciane, étroitement encapuchonnée dans sa cape doublée de fourrure, chevauchait très à l’aise le cheval petit et robuste que Joceran lui avait recommandé pour la route de montagne qu’ils allaient emprunter. La forteresse était bâtie aux abords d’un col, sentinelle avancée pour défendre la vallée et non résidence seigneuriale. La route serpentait dans la forêt, grignotant peu à peu de la hauteur. Une harde de sangliers venait de traverser la route devant les chevaux, queue en l’air, hure au sol. Tout en bas, Marciane voyait la vallée se rapetisser au fur et à mesure qu’ils gagnaient de la hauteur. Les chevaux avançaient au pas, naseaux fumants, muscles tendus sous l’effort. Les cavaliers étaient silencieux, perdus dans leurs pensées. Joceran revoyait le jour funeste où il avait été amené là, vaincu. Marciane pensait à ces années qui les avaient séparés, au cours desquelles Joceran avait vécu là, seul, loin du monde, sans espoir de jours meilleurs, sans nouvelles d’elle. La masse sombre surgissant au détour du chemin leur indiqua qu’ils avaient atteint leur but. Tout était silencieux, mais une trompe sonna : Joceran avait été reconnu. Le pont-levis s’abaissa et la porte s’ouvrit. Mathieu, le capitaine de la garnison qui tenait la forteresse s’avança et les salua.
- Messire ? Quel soulagement ! Comment avez-vous si vite été averti ?
- Mais averti de quoi, Mathieu ? Que s’est-il passé ?
- Un drame, Messire ! Le petit Jacques était très excité depuis quelques temps, on avait du l’isoler. Mais dimanche, il a voulu se confesser et communier. Comme il paraissait calmé, on l’a autorisé à rejoindre sa mère. Et il l’a poignardée avec une arme qu’il avait réussi à subtiliser ! Il a été maîtrisé et ligoté, il est maintenant prostré. Sa mère ne veut même pas recevoir de soins. Il n’y a pas de femmes ici pour s’occuper d’elle… Cet enfant est possédé, Messire ! Si vous l’aviez vu écumer, les yeux exorbités, la bave aux lèvres ! Nous ne pouvons plus garder cet être démoniaque ! Notre chapelain a essayé de l’asperger d’eau bénite, mais le résultat a été terrifiant ! Il a ri comme un démon ! Nous allions envoyer un garde pour vous prévenir.
- Menez-moi près de la mère, demanda Marciane.
La fille de Dame Catherine, Jeannette, était recroquevillée sur sa couche, les bras croisés sur son corsage ensanglanté.
- Laissez-moi, je ne veux pas qu’on me touche ! cria-t-elle en entendant la porte s’ouvrir.
- Calmez-vous ! Je vais vous soigner, dit Marciane d’une voix ferme.
La femme ouvrit les yeux, étonnée d’entendre une voix féminine. Marciane lui écarta les bras. Le corsage collait à la blessure. Elle se fit apporter de l’eau et des linges, puis nettoya doucement la plaie qu’elle banda fermement. A première vue, le poignard avait glissé sur les côtes et la blessure n’était pas grave.
- Je ne veux pas qu’on punisse mon fils, gémissait la femme. Ce n’est pas de sa faute s’il ne sait pas ce qu’il fait ! C’est sa tête qui est malade, mais il m’aime et c’est un bon petit… quand il est calme.
- Est-il souvent violent ? demanda Marciane.
- Depuis quelques temps, il a souvent mal à la tête, et alors sa vue se trouble, il ne me reconnaît plus, il croit que je vais lui faire du mal et veut se défendre. Mais il ne faut pas lui en vouloir ! C’est le diable qui doit hanter ces murs sinistres qui lui a pris son âme. Sauvez-le par pitié !
- Nous allons vous ramener auprès de votre mère, Jeannette. Quant à votre fils, il sera confié à des religieux qui s’occuperont de lui. Ils chasseront le démon s’il s’est emparé de sa raison et le garderont en paix.
Marciane rejoignit Joceran qui l’attendait dans la salle. La forteresse n’était faite que pour une garnison et ne comportait pas véritablement de pièces d’habitation seigneuriales. Ils passeraient la nuit avec une installation de fortune, au premier étage de la tour où avait habité Joceran, dans une vaste pièce lugubre. Le feu avait été allumé dans la cheminée mais Mathieu y fit aussi amener des braises dans des récipients pour chasser l’humidité tenace qui imprégnait les murs. Le châlit avait été bien garni de matelas et de couvertures de fourrure.
- Il faudrait ramener la femme à Legnan, dit Marciane à son époux, mais que faire de son fils ? Il est dangereux, c’est vrai, et voilà pourquoi dame Thieberge voulait le garder enfermé. Est-il vraiment possédé ? Croyez-vous que des religieux pourraient s’en charger ?
- Non loin de Legnan, nous avons un couvent de Trinitaires qui accueille les malades, les estropiés et les infirmes. Peut-être pourront-ils le garder…
- Je leur ferai un don pour subvenir à ses besoins. De toutes façons, on ne peut juger cet enfant qui, possédé ou fou, est irresponsable de ses actes.
- Quelle triste nuit vous allez passer là, ma mie !
- Non, puisque je suis avec vous. Mais je suis navrée à la pensée de ces années que vous avez perdues ici. Je n’imaginais pas un séjour aussi lugubre !
- Cette tour avait été rendue plus confortable ! Il y avait des tentures aux murs, des meubles et des livres… En partant, je les ai fait enlever et donner aux Trinitaires dont je vous parlais : je ne voulais plus les voir !
Marciane s’approcha de la fenêtre. Un aigle planait majestueusement au-dessus de l’à-pic vertigineux qui surplombait la vallée voilée de brume. Les montagnes s’assombrissaient, laissant à peine deviner les sapins qui faisaient place vers les sommets aux rochers nus dressant leurs arêtes aiguisées sur le ciel d’argent.
- Je retrouve mon angoisse ancienne à l’approche de la nuit, dit Joceran. Après une interminable journée, elle me laissait l’amertume de ne rien espérer du jour suivant qui ne serait que désespérément semblable à celui qui finissait… Aucun rêve heureux ne venait nourrir un espoir – même vain – pour adoucir ces longues nuits sans sommeil, bercées par la plainte du vent… Aucun changement à attendre pour rythmer le temps. Je vivais, comme un vieillard, de souvenirs… ou plutôt de regrets car mes souvenirs étaient trop courts pour peupler ma mémoire ! Je vous avais vue si peu, quelques jours à peine, et ne vous avais tenue dans mes bras qu’une seule nuit. Je ne connaissais rien du monde, rien de l’amitié partagée, des luttes, des espoirs, des défaites et des triomphes. J’avais été vaincu sans combattre. Je n’avais pas vécu. Et de cela, ma mie, je veux prendre ma revanche, s’écria-t-il en la regardant soudain. Je veux vivre intensément ! Vous me comprenez, n’est-ce pas ?
- Oui, Marciane le comprenait, avec un peu d’angoisse.
Comment allait-il prendre sa revanche ? Que lui donner pour combler cette avidité à rattraper le temps perdu ? Elle craignit que son amour n’y suffise pas et ne sut quoi lui répondre…
Dès le lendemain, ils reprirent le chemin du retour, ramenant une blessée et un prisonnier, le cœur étreint par les fantômes surgis de ce funeste passé. Marciane avait mal dormi. La fatigue de la chevauchée commençait à se faire sentir. Il lui faudrait en tenir compte et limiter ses déplacements dorénavant, et laisser Joceran à ses chasses tout en espérant qu’elles combleraient son besoin d’action. « Mais s’il venait à s’ennuyer chez lui, à Marcelly, ce serait bien pire ! » pensait-elle anxieuse. Ils firent un détour pour passer par l’abbaye de St-André-des-Monts afin de confier Jacques aux Trinitaires qui acceptèrent de le garder.
- Il sera examiné par un exorciste qui déterminera s’il y avait possession, dit le père abbé. Mais je ne pense pas que ce soit le cas, voyez comme il est calme en ce moment. En fait, ce garçon n’a probablement pas toute sa raison. C’est malheureusement inguérissable, mais il n’en reste pas moins une créature de Dieu sur laquelle il faut veiller.
- Je renouvellerai tous les ans le don que je vous fais ce jour, assura Marciane. Soyez remerciés du soin que vous prendrez de lui.
De retour à Legnan, Marciane éprouva le besoin de s’étendre pour reposer ses reins douloureux. Dame Catherine vint timidement toquer à sa porte :
- Je tiens à vous témoigner de ma reconnaissance, dame, vous m’avez ramené ma fille, et son enfant se trouve entre de bonnes mains.
- Je regrette de ne pas l’avoir ramené aussi. Mais c’était vraiment impossible !
- J’ai toujours su que cet enfant n’était pas normal, dit la femme en baissant la tête, et il me faisait peur ! Je plaignais ma fille d’être recluse à cause de lui, mais jamais je n’ai pensé qu’il pourrait revenir parmi nous. Il est peut-être la punition du péché. Mais maintenant Jeannette pourra avoir une vie normale. C’était une si belle fille quand elle était jeune. Quand Messire Adam l’a séduite, la pauvrette a cru que sa fortune était assurée ! Elle n’a trouvé que le malheur. Dès qu’elle a été grosse, il s’est détourné d’elle ! C’était prévisible, surtout qu’il n’était pas tendre, mais elle n’a rien voulu croire de ce que je lui disais. Elle espérait que son petit serait élevé comme un enfant du château alors que son père ne s’en est jamais occupé. En grandissant, Jacques a très vite montré un caractère inquiétant. Quand son père est mort, dame Thieberge qui avait l’œil à tout, l’a enfermé, avec sa mère à Pessac. Elle m’a cependant confié la charge de Legnan. Je sais commander et me faire obéir. C’est que je suis de bonne naissance, vous savez, quoique je me sois mésalliée. Mon frère a hérité de la maison forte de nos parents et il a bien pris soin de m’oublier après mon mariage… J’avais si peur que vous n’ayez plus besoin de moi, je n’aurais pas su où aller ! Grâce à vous, j’ai gardé mon rang et n’ai pas à rougir de ma condition. Mais je parle trop, et je vous vois toute pâle. Je vais vous apporter de quoi vous restaurer, et ensuite une bonne nuit vous réconfortera. Vous avez du bien mal dormir à Pessac. Il ne faut plus y retourner : cet endroit porte malheur !
Une fois restaurée, Marciane s’endormit sans attendre et Joceran, qui se coucha plus tard, le fit sans bruit pour ne pas la réveiller.
- M’en voudriez-vous si je vous laisse encore toute une journée ? demanda-t-il le lendemain de bonne heure.
- Certes pas ! mais pourquoi ? De nouveaux loups sont-ils signalés ?
- Non, Marciane, cette fois il s’agit un ours, dit-il tout joyeux, Sans doute magnifique dans son pelage d’hiver, gros et gras avant d’hiberner. Un magnifique mâle dont je vous offrirai la fourrure !
- Joceran, ne dit-on pas qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours…
- Nous verrons bien ! Ma chère, je me sens de taille à faire mentir l’adage !
- Allez donc y courir sus. J’ai déjà eu affaire à un ours, sous forme humaine, il n’est pas toujours aisé d’en venir à bout…
- Ma mie, ne me rappelez pas vos exploits ! Ils me font honte, à moi qui n’ai encore rien réalisé… que vous plaire !
Il riait en disant cela, mais elle n’aima guère cette forme d’humour grinçant. Elle soupirait en se retournant pour retrouver le sommeil.
Il revint d’excellente humeur. Il avait repéré la bête qui effectuait sa dernière sortie avant son sommeil hivernal, se gavant des mûres qui garnissaient en abondance les taillis. L’ours s’était dressé à son approche. Il l’avait attaqué seul, avec sa lance, lui avait percé la poitrine et l’avait achevé à l’épieu alors que l’animal se ramassait pour charger. Elle aurait la peau qu’il lui avait promise !
- Il n’est cependant pas dans mes intentions de vous abandonner chaque jour, croyez-moi, mon amie. Que diriez-vous de m’accompagner demain faire un tour dans notre ville ? Elle vous paraîtra bien petite, à vous qui connaissez Lyon et Vienne. Mais elle a connu un développement qui vous intéressera. Dame Thieberge avait en effet octroyé aux bourgeois une charte de franchise qui donnait à l’assemblée des habitants certains droits d’organisation – et de justice même. Ils décidaient ainsi collectivement de la distribution des pâtures, des servitudes de passage, des dates de moissons, de l’exploitation des alpages et des forêts. L’assemblée élisait aussi des échevins chargés de la représenter et de mettre en œuvre les décisions communes. Ces derniers devaient cependant être agrées par le suzerain ! Ne trouvez-vous pas cela très étonnant ? demanda Joceran.
- A dire vrai, à peu de choses près, j’ai mis au point la même organisation chez moi, sans toutefois la fixer par une charte, ce qui me paraît une excellente idée. Je serais très curieuse de voir les résultats de cette politique chez vous.
Les trois échevins, entourés de plusieurs de leurs concitoyens, attendaient la visite de leurs suzerains dans la salle communale flanquant l’église. Ils étaient confortablement vêtus d’une cotte de bureau beige, d’un chaperon de toile bleue, d’un pelisson doublé de lapin et de chausses de laine. Ils avaient garni de coussins des fauteuils à hauts dossiers sur lesquels prirent place Joceran et Marciane. Elle remarqua que les échevins étaient inquiets de connaître le motif de cette visite, redoutant que messire Joceran ne remette en cause les décisions de dame Thieberge. Voyant que Joceran se tournait vers elle, Marciane les rassura en disant qu’ils approuvaient fort la charte qui leur avait été octroyée, puis elle les interrogea sur leurs dernières préoccupations.
- Nous essayons en ce moment de favoriser le commerce. Les paysans nous apportent au marché leurs produits et les objets qu’ils fabriquent pendant l’hiver, en buis ou en en corne, et nos mégissiers travaillent finement les peaux de chevreaux et d’agneaux tannées à l’alun. Mais notre ville n’arrive plus à absorber tous ces produits ! Aussi, avons-nous décidé de faire des tournées dans toute la région et – pourquoi pas ? – de pousser jusqu’à Grenoble, Vienne ou Lyon, pour les écouler. Quelques bonnes charrettes tirées par des mulets et, pour décourager les malandrins, des gaillards solides comme voituriers suffiraient pour convoyer nos marchandises…
- Voilà de bons projets, et nous vous approuvons entièrement. Pourriez-vous nous montrer des échantillons de votre artisanat ?
- Bien sûr, Dame, nous vous en apportons tout de suite, dit Maître Jean, qui paraissait le plus important des trois.
Il fit signe à un de ceux qui se trouvaient debout derrière la table de réunion. L’homme revint avec un grand panier rempli d’objets en buis : statuettes, crucifix, chapelets finement sculptés, mais aussi coupes, bols ou assiettes d’un travail vraiment remarquable. Il y avait encore quelques peaux parfaitement apprêtées, d’une souplesse exceptionnelle.
- Voilà de la bonne marchandise, maître Jean et il est certain qu’elle trouvera facilement preneur dans les grandes villes. Mais, si vous voulez m’en croire, vous devriez travailler ces peaux ici-même. Confectionnez gants, chaussures, ceintures, ce sera d’un bien meilleur rapport. Il faut rentabiliser au maximum les frais de transport que vous allez engager.
- Dame, vous avez raison ! On voit que vous connaissez bien le commerce, dit l’échevin avec admiration. Si vous le permettez, je pourrais prendre la mesure de votre pied et vous aurez notre première paire de chaussures.
Marciane s’informa ensuite de la façon dont ils organisaient la transhumance, une coutume qu’elle ne connaissait pas, de leurs problèmes de justice concernant des contentieux de voisinage ou des litiges entre héritiers. Ravis de se voir écoutés et conseillés, ils se montraient maintenant détendus et diserts.
Après cette réunion, Marciane se promena dans la ville qui était charmante avec ses hautes maisons à balustrade de bois formant auvent, aux longs toits pentus couverts de bardeaux. Dans les échoppes de la rue de la Grande Gargouille , elle choisit des gâteaux au miel de sapin et des cornets de noix qu’on tint absolument à lui offrir, admira les halles de la rue Mercière, goûta l’eau de la fontaine des Martyrs et fit une prière dans l’église Saint Pancrace où le desservant vint la saluer. Sa promenade l’avait enchantée et elle rentra les joues rosies par le grand air qui lui avait fait oublier ses malaises nauséeux.
- Je vois que cette sortie vous a été profitable ! Si le temps s’y prête, je vous emmènerai demain découvrir nos lacs de montagne.
- Ne vous croyez pas obligé de me distraire en vous privant de chasser.
- Mais voyons, mon amie, je ne me prive pas en votre compagnie !
Le lendemain, le ciel était chargé, le vent soufflait et faisait voleter les premiers petits flocons de neige, encore assez légers pour fondre en touchant le sol.
- Nous profiterons donc de la librairie, décida Joceran.
Celle-ci était petite mais bien fournie. Sur les rayonnages, s’empilaient nombre de parchemins, psautiers et grands livres recouverts de cuir épais, offrant un choix varié de traductions de l’antique ou de chansons de geste actuelles, de livres de prière et de vies des saints.
- Nos archives sont serrées dans ces coffres, dit Joceran. Je ne saurais vous dire si nos livres sont bien tenus, ayant encore négligé de m’en assurer.
- Je le ferai bien volontiers, si cela vous agrée.
- Faites, je vous en prie. C’est un pensum nécessaire !
- Messire, pourriez-vous nous entendre ? demanda un écuyer en se profilant devant la porte entr’ouverte. On vient de nous avertir que le moulin du Bourg d’Osians a été pillé, le meunier occis et les réserves de farine volées !
- Voilà qui est très fâcheux ! Connaît-on les coupables ?
- Il s’agit d’une bande d’Italiens qu’on a vue hier roder dans les parages, certainement en quête d’un mauvais coup. Ils comptent sans doute rentrer chez eux avant d’être retrouvés, surtout qu’ils ont aussi volé des mulets.
- Il faut les rattraper ! Qu’on s’équipe immédiatement ! Sortez la meute, armez une équipe de gardes et allons-y. Il me faut encore vous abandonner Marciane, je suis désolé, dit-il rapidement en lui donnant un baiser.
Marciane le regarda partir en souriant, si heureux en fait de cette nouvelle chasse ! Elle avait cru découvrir Joceran à Giret mais elle n’avait eu droit qu’à une facette de son caractère : celle de l’homme calme et grave, mûri par la captivité, immobilisé sa blessure. Elle découvrait maintenant le côté emballé de l’homme d’action depuis trop longtemps privé de liberté. La coexistence de deux natures si différentes la déconcertait. Elle se demanda si elle-même était aussi difficile à définir... Qui était-elle vraiment ? Une femme amoureuse ? Une mère attentive ? Ou un suzerain exigeant et scrupuleux ? Que préférait-elle de la vie de famille ou du pouvoir ? Elle dut reconnaître qu’elle présentait, non pas alternativement mais ensemble, cette dualité indissoluble. Elle n’avait donc pas à s’étonner de retrouver en Joceran des caractères si différents. Pourtant, elle se demanda encore si son époux avait conscience de la complexité de leur couple. Il l’aimait, c’était certain. Mais Aldebert l’avait aimée aussi… Il s’était effacé. Le problème ne s’était donc pas posé. Joceran et elle seraient-ils capables de vivre ensemble leurs différences ? Elle conclut qu’elle possédait enfin ce dont elle avait toujours rêvé, alors pourquoi s’inquiéter ?
Pour se changer les idées, elle choisit d’examiner les comptes en cours, tenus sur un parchemin qu’elle trouva déjà déployé sur une table surmontée d’une torchère, accompagné, à portée de main, d’un état des redevances dues au domaine : cens, champart, péages, mais aussi d’un état récapitulatif des ventes des produits du domaine : bétail, laine, volailles et grains. Erembert, l’intendant, était absent depuis deux jours, mais elle avait suffisamment l’habitude de lire ce genre de documents pour ne pas avoir besoin d’explications. Joceran lui ayant remis les clés de ses coffres, elle chercha l’inventaire de l’année précédente et y releva une dépense importante correspondant à un « achat » suivi de frais assez mystérieux, engagés semblait-il suite à cet achat et qui devaient correspondre, selon son estimation, à des constructions… Ils s’étalaient sur une bonne partie de l’année ! Aucune recette nouvelle n’était ensuite mentionnée, Marciane s’en assura en comparant les chiffres qui restaient cohérents d’une année sur l’autre. Par contre, les dépenses de paye des brassiers et manouvriers avaient notablement augmenté l’année passée, pour retomber à un niveau beaucoup plus normal sur l’année en cours… Marciane réfléchissait : il était possible que cet achat et ses travaux annexes n’aient pas encore porté leurs fruits… ou encore qu’ils concernent une nouvelle demeure. Mais laquelle ? De quoi pouvait-il bien s’agir ? Elle devrait attendre le retour d’Erembert pour s’en informer.
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23.08.2007
chapitre 16 - Legnan
Il était maintenant rétabli. L’attentat dont il avait été victime ayant été signalé, une suite importante s’était présentée à Giret pour accompagner Joceran lors de son retour dans ses terres. Il allait bientôt regagner son comté et Marciane appréhendait cette séparation qu’elle savait inéluctable mais qui lui rappelait de mauvais souvenirs. Joceran, qui la rejoignait depuis quelques nuits dans sa chambre de la tour, lui demanda brusquement le matin du jour de son départ :
- Avez déjà fixé quelle date vous conviendrait pour notre mariage ?
- Mais il n’a jamais été question de mariage !
- Voyons Marciane, ma mie, voudriez-vous passer votre vie dans le péché ? Parce que ne croyez pas que vous la passerez sans moi, et je m’y refuse !
- Je m’y refuse aussi, répondit-elle en souriant. Mais nous allons avoir des problèmes d’organisation. Je ne peux pas abandonner Marcelly !
- Alors que vous pourriez m’abandonner, moi ? Non, Marciane ! Nous pourrions plutôt partager notre temps entre mon domaine et le vôtre – dont vous resterez naturellement totalement maîtresse. D’ailleurs, je vous reconnaîtrai, par charte expresse, capacité pleine et entière à gérer vos biens.
- Je dois pourtant bien vous apporter une dot !
- Apportez-moi votre amour, il est sans prix pour moi, je ne veux rien de plus, et choisissez donc cette date qui nous liera à jamais.
- Août vous conviendrait-il ?
- La saison des moissons ? Oui, cela me convient. Après orages et tempêtes, nous cueillerons enfin les fruits de notre amour rendu à maturité. Et je vous en prie, mon amie, ne laissez plus jamais personne s’interposer entre nous. Je suis le seul à pouvoir répondre à vos doutes ou vos questions, si vous en avez encore, dit-il avant de lui baiser longuement les lèvres. Puisque ceci nous tient lieu de fiançailles, voici mon anneau, poursuivit-il en glissant à son médius la bague qui ornait son petit doigt, il me vient de ma mère.
Joceran s’en était allé… et Marciane trouva qu’il était temps pour elle de quitter Giret, remis à la garde de Raymond venu s’y installer avec sa famille. Irmgarde avait fort regretté que Thierry n’ait pas été choisi pour cette fonction : Elle se serait si bien vue régentant le château ! Marciane la consola en choisissant dans les coffres de Fulbert de Frémont quelques épaisses chaînes d’or qui cliquetaient déjà toutes ensemble sur la poitrine ample de la dame, et Thierry reçut de plus de quoi acheter des terres jouxtant son domaine – dont il rêvait car il s’y trouvait quelques bois fort giboyeux. Marciane n’avait encore annoncé à personne son prochain mariage. Elle préférait y penser seule à loisir et en informer d’abord ses fils. Elle s’inquiétait de leur réaction, craignant une réprobation qui l’aurait beaucoup peinée. Sur ce point, elle fut tout de suite rassurée :
- Je suis sûr que vous serez heureuse Mère, lui dit Louis. Vous ne pouviez trouver homme plus courtois et d’aussi grande culture. J’ai souvent conversé avec lui lorsqu’il était alité et ne lui trouve que de rares qualités.
- Quel domaine lui apporterez-vous en dot ? s’enquit Hubert, et sur sa réponse il ajouta pensif : C’est la preuve d’un grand attachement, vous le méritez bien sûr, mais il se trouve peu d’hommes aussi désintéressés. Il est vrai que c’est un grand seigneur. Il vous est bien assorti ! conclut-il.
Guillemette se montra plus réticente, craignant sans doute que Marciane n’abandonne Marcelly pour suivre son époux. Le partage de leur temps, proposé par Joceran, la rassura cependant et elle souhaita à Marciane de connaître le même bonheur que le sien. La jeune femme était de nouveau enceinte. Elle n’avait rien perdu de sa beauté et ses précédentes grossesses l’avaient laissée mince et alerte. Ses filles grandissaient sans problèmes, escortant toujours leur mère qui les surveillaient avec passion – trop peut-être – par réaction sans doute contre le vide qu’elle-même avait si souvent ressenti lorsqu’elle était une enfant laissée très libre par sa mère. Elle avait de surcroît adopté Siméon qu’elle traitait comme un fils et qui l’aimait avec passion, au point d’être d’abord jaloux de Bertrand ! Mais ce dernier avait su l’apprivoiser en lui permettant de s’occuper des chevaux et il s’occupait beaucoup du petit rebelle qui avait si longtemps repoussé sa tendresse et sa protection. Siméon avait appris à ferrer les bêtes, il les montait, les étrillait, et préférait de beaucoup l’écurie à l’école. Depuis peu, Bertrand s’était mis à l’initier au métier des armes, s’attirant ainsi définitivement le respect et la reconnaissance de l’enfant.
Avant d’ébruiter ses projets matrimoniaux, Marciane alla prier sur le tombeau de Sainte Victoire, son ancêtre lointaine, puis se recueillir dans la grotte mystérieuse. En paix avec elle-même, elle annonça son mariage : la nouvelle fit grand bruit ! Dame Marciane – que l’on croyait vouée au célibat – prenait époux ! Irmgarde la première se précipita à Marcelly, affairée et protectrice :
- Enfin, ma chérie, tu te rends à mes raisons ! J’en suis ravie ! T’avais assez dit qu’un époux était nécessaire à ton bonheur ! Je reconnais que tu t’es fort bien tirée d’affaires toute seule, bien sûr, mais il est temps maintenant que tu aies une vraie vie de femme, loin des soucis de la direction d’un domaine – qui est une affaire d’homme, il faut bien le reconnaître !
- Je n’abandonnerai nullement mes responsabilités en me mariant, ma tante, et continuerai à être maîtresse chez moi, répondit Marciane en souriant.
La brave dame prit un air sceptique, hocha la tête et préféra changer de sujet :
- Cette fête doit être une splendide réception. Il va nous falloir te faire honneur pour ne pas déchoir !
- Ne te fais aucun souci… J’ai prévu tout ce qui convient pour confectionner à chacun de vous une tenue de cérémonie. Tu choisiras à ta guise parmi les tissus que j’ai fait venir de Lyon : draps de Flandre, toile fine de Reims, soieries de Chypre et de Damas, gazes, brochés, fourrures de vair et d’hermine, de jeune agneau et de martre zibeline… Laisse tes filles libres de se décider elles-mêmes, je suis sûre qu’elles en seront enchantées.
Il fallait maintenant lancer les invitations ! Seraient présents l’archevêque de Lyon, Monseigneur Héraclius de Montbrison, l’abbé de Nolert, Benoît de Saint-Clair, le nouvel abbé de St-Bénigne, avec les vassaux de Marcelly et de Giret, mais aussi les invités de Joceran : Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne, Gui-Raymond d’Albon, dauphin du comté du Viennois et ses vassaux… Voilà qui poserait bien des problèmes de préséance ! Il faudrait un protocole minutieusement mis au point, ce qui éliminait d’office certains hauts personnages ne pouvant être mis en présence de leurs adversaires.
Des échanges de courrier avec Joceran avaient ainsi écarté – entre autres – le comte de Forez, Guignes II, adversaire de l’archevêque de Lyon et inféodé au roi de France, ainsi que les tenants de l’empereur Henri V, héritier du titre de roi de Bourgogne… Il fallait éviter tout choix politique dangereux en ces temps de luttes et d’intrigues. Il ne faisait pas bon, lorsqu’on pesait un certain poids, faire montre d’options trop affirmées si l’on désirait rester en dehors des conflits. Les ambitions du roi de France étaient claires : il tentait d’imposer sa suzeraineté au comté de Lyon, aidé en cela par les rancœurs du comte de Forez, qui portait le titre de comte de Lyon sans en avoir les droits afférents toujours exercés pleinement, depuis l’accord entre son aïeul Artaud IV et l’évêque Humbert, par les prélats de Lyon, qui eux rendaient hommage à l’empereur. Quant aux intentions de l’empereur de Germanie, Henri le quatrième, elles étaient aussi claires : il n’entendait pas que le Lyonnais échappe à son emprise exercée tant par le fait qu’il était roi de Bourgogne transjurane et d’Arles, héritier des droits de suzeraineté sur le comté de Lyon, que par l’hommage personnel que lui en faisait l’archevêque. La paix, soumise à ces antagonismes féroces qui éclataient souvent en luttes sporadiques engendrant pillages, exactions et tueries, était toujours bien précaire !
Marcelly, bien à l’abri dans sa vallée, s’était jusque là tenu facilement à l’écart de ces funestes rivalités. Mais le domaine nouvellement agrandi de Marciane, elle-même devenant de surcroît l’épouse d’un des plus grands féodaux du comté de Vienne, allait changer la donne. Son alliance serait recherchée ! Or Marciane refusait à choisir et à s’inféoder : elle était libre, elle ne tenait ses terres que d’elle-même, et la devise de Marcelly proclamait fièrement : « Seul Tel Suis ». Elle ne voulait pas choisir un camp et prenait toutes les précautions pour garantir sa neutralité. L’arrivée de tant de nobles invités demandait aussi de nombreux préparatifs. Les maisons communes de Marcelly et de l’abergement abriteraient des hôtes.
Il fallait prévoir leur ameublement en conséquence. Les habitants des bourgs furent invités à mettre à la disposition des arrivants leurs habitations, dont certaines étaient tout à fait confortables. Les granges, les remises furent mises à contribution. On fit feu de tout bois pour trouver de quoi loger les maîtres et leurs suites. Le ravitaillement était à prévoir en abondance. On acheta bœufs gras, porcs, moutons, volailles, épices par chargements entiers venant par Marseille des terres lointaines d’Orient, et vinaigre et verjus, confitures, raisiné, et du vin bien sûr, acheminé de Bordeaux et de toute la vallée du Rhône. Il ne s’agissait pas d’en manquer alors que la production de l’année précédente commençait à se faire rare !
Il fallait établir également provisions de torches, cierges et flambeaux, commander vaisselle et hanaps, nappes et linge de lits, chaudière, baignoires et cuveaux… Irmgarde, à son affaire, aidait Guillemette, tout en n’oubliant pas de rajouter au passage quelques commandes personnelles. Les écuyers avaient aussi leurs tâches : trouver les musiciens, troubadours et jongleurs qui seraient présents partout, dehors et dedans, pour animer la fête, mais aussi fournir les provisions de gibiers, pour les tourtes, terrines et pâtés… Le prestige de Marcelly était en jeu : il fallait que la réception fût réussie !
Elle le fut ! Le jour de son épousaille, Marciane, vêtue d’un surcot de damas de couleur crème à manches brochées d’écarlate, mantel de velours et chape brodée d’or, se présenta aux portes de l’église Ste-Victoire avec Joceran, superbe lui-aussi dans sa cotte de velours bleu et sa cape damasquinée. Ayant vérifié leurs consentements et leur non-consanguinité, le Père Gervais bénit l’anneau de mariage que Joceran passa par trois fois aux doigts de Marciane. Elle le regarda, pénétrée d’une intense émotion, prononcer les paroles rituelles : « De cet anneau, je t’épouse ». Cette fois, elle était directement concernée par cette promesse qui l’engageait tout entière avec force et passion. La messe solennelle fut concélébrée par les deux archevêques et accompagnée par les chœurs des moines des abbayes de Valbenoite et Sainte Bénigne. L’église était bondée et ceux qui n’avaient pu y trouver place suivaient à l’extérieur le déroulement de l’office. Plus tard, le festin au château se prolongea longtemps, somptueux et interminable. Monseigneur Guy, archevêque de Vienne, félicita paternellement Marciane :
- Le Seigneur, après les épreuves auxquelles Il vous a soumise autrefois, a béni vos entreprises, ma fille. N’oubliez pas de Lui témoigner votre gratitude ! Je vous souhaite une union heureuse, sanctifiée par la grâce divine, et une nombreuse descendance avec votre époux.
Monseigneur Héraclius donna à ses vœux une connotation plus politique en lui recommandant, puisqu’elle appartenait à la mouvance du comté de Lyon – ce qui était vague mais encore discutable, ni Marcelly ni Giret n’étant des fiefs – de ne pas omettre d’apporter son soutien dans les luttes que l’archevêché avait à soutenir contre les ambitions déplacées de ses voisins : « Il s’agit tout au moins d’une obligation morale, ma fille » ajouta-t-il pour couper court aux remarques qu’il sentait venir. Il enchaîna en ajoutant : « Votre conquête de Giret aura besoin, pour être pérennisée, d’être entérinée par notre Official auquel vous apporterez la charte constatant l’hommage de vos vassaux. Ce sera une bonne précaution pour éviter toute éventuelle contestation future. » Marciane espéra que le Prélat, qu’elle savait assez retors, ne lui mettait pas ainsi un marché en mains : se réservant la possibilité de susciter ces contestations si son appui ne lui était pas acquis. Ce n’était pas le moment de se poser des problèmes politiques, mais elle savait que le jour viendrait où des difficultés surviendraient…
Marciane et Joceran se retirèrent enfin dans le donjon en laissant – il était pourtant déjà tard – leurs hôtes encore attablés. Il avait été prévu que personne ne les escorterait jusqu’à la chambre nuptiale. Lorsqu’ils relevèrent la passerelle, ils se retrouvèrent seuls, époux devant Dieu et devant les hommes, comme après un long parcours lorsqu’on arrive au bout du voyage, à bon port ! Cet élan irraisonné qui les avait d’abord poussés l’un vers l’autre était devenu un amour fort et solide qui s’était imposé après bien des vicissitudes. Ils s’étreignirent passionnément, certains que plus rien désormais ne pourrait les séparer…
Les préparatifs et les festivités leur avaient paru bien longues. Heureusement, les deux éminents prélats – qui avaient de nombreuses obligations – quittèrent assez vite Marcelly, suivis par les abbés et Raymond d’Albon. Marciane et Joceran résolurent de partir en laissant leurs derniers hôtes aux bons soins de Guillemette et d’Irmgarde. Marciane allait faire connaissance avec le domaine de son mari.
La route était longue. Ils s’arrêtèrent en chemin à Giret pour y passer la nuit, retrouvant avec émotion la chambre où, après tant d’années, ils avaient su prononcer les mots qui les avaient rapprochés, comme un pont jeté au-dessus de leur séparation, de leurs doutes et de leurs souffrances.
- Nous nous sommes retrouvés ici, remarqua Joceran, et, par notre amour, nous avons exorcisé ce château des scènes de violence et de haine qui s’y sont déroulées. Ne restera-t-il pas toujours pour nous le lieu enchanteur associé au souvenir de nos retrouvailles ?
- C’est vrai ! Les mauvais souvenirs s’en sont allés comme des corbeaux à tire d’ailes. Je me souviens à peine d’avoir été prisonnière entre ces murs, si peu de temps, il est vrai... Seule la chapelle me laisse un mauvais souvenir, ce qui est bien injuste car les prières que j’y ai faites ont été exaucées.
Le chapelain vint timidement féliciter les jeunes mariés et demanda à Marciane s’il pouvait les accompagner jusqu’à Vienne, puisqu’il devait quitter Giret.
- Quittez Giret si vous le désirez, mais que ce soit de votre plein gré. Quant à moi, je serais heureuse que vous choisissiez d’y rester, lui dit Marciane qui avait remarqué son air navré.
- Dame, vous me comblez ! Je resterai volontiers à Giret où il me reste à faire pénitence pour avoir été lâche… autrefois. J’ai retrouvé la paix de l’âme et la voie de la rédemption grâce au frère Cornélius que je vais souvent retrouver dans son ermitage. C’est un saint homme !
- Certes, et ses œuvres couronnent sa prédication ! La prochaine fois que vous monterez le voir, faites-lui apporter vaches et volailles pour garnir ses remises. Il ne faut pas le laisser faire carême tous les mois de l’année, je donnerai des ordres dans ce sens. On y ajoutera aussi quelques sacs de blé, en attendant qu’il engrange les fruits de ses semailles.
- La communauté s’agrandit là-haut, vous savez. Il y a maintenant huit moniales et une douzaine de moines, priant, travaillant et chantant dans la pauvreté et la prière. C’est vraiment édifiant !
- Tâchez de le convaincre d’accepter quelques maçons, au moins pour l’aider à construire la chapelle !
- Je lui transmettrai votre offre généreuse, Dame. Il est tellement heureux de diriger une communauté selon son cœur.
- Je l’ai pourtant connu plus sévère qu’heureux !
- Il ne transige pas avec ses principes de pauvreté, chasteté et prière. Mais avec la mise en application de ses règles par des disciples, il a découvert la joie de réussir sa mission. Aussi clame-t-il que les chansons d’un cœur pur sont un hymne au Seigneur, comme le chant des oiseaux et la beauté de la nature.
- Quelle merveilleuse transformation ! Je ne reconnais plus notre Cornélius dans cet être si épanoui !
- Si vous saviez comme il est bon ! Je suis si heureux de rester ici pour profiter de sa parole.
- Qu’il en soit ainsi ! Pensez à nous, qui vivons dans le monde, lorsque vous prierez avec le saint homme.
Les époux reprirent la route. Joceran était impatient d’arriver chez lui et de faire connaître à Marciane son pays. Quant à elle, qui n’avait jamais vécu en dehors de Marcelly, elle se sentait un peu inquiète de ce changement total dans son mode de vie. Les routes, peu fréquentées se firent étroites et tortueuses : entourées de montagnes couvertes de forêts profondes, elles sillonnaient au fond des vallées encaissées où les champs et les prairies laissaient vite place à une nature encore inviolée. Les villages s’agglutinaient, entassant frileusement serrées l’une contre l’autre, à demi enterrées, leurs maisons aux toits pentus abritant d’énormes tas de bois en prévision des frimas à venir. Les paysans rentraient leur foin dans les vastes granges prolongeant leurs habitations pour nourrir les troupeaux pendant les longs mois où la neige recouvrirait le pays. Les vaches et les moutons profitaient des derniers jours où ils pouvaient, en liberté, brouter l’herbe des prés escarpés qui mouraient en bordure des sapins.
C’était un monde nouveau que Marciane découvrait avec curiosité, plus sévère, comme resté en dehors des courants commerciaux et de l’activité qui rendait la vallée de la Magnie si vivante. Ils arrivèrent enfin en vue du château de Legnan, qui se dressait au-dessus d’une petite ville, solidement campé sur son promontoire, comme faisant partie intégrante du sol sur lequel il était érigé. Ses hautes murailles et ses tours carrées, construites dans la pierre de la falaise, semblaient en être une excroissance. Par-dessus les créneaux des murs d’enceinte, surgissaient de longs toits couverts de lauzes. Le pont-levis enjambant le fossé était baissé. La trompe sonna, le cortège pénétra dans la cour du château.
- Donnez-moi votre main, ma mie, que je vous fasse les honneurs de votre nouvelle demeure.
- Je suis très émue de me retrouver chez vous pour la première fois !
- Chez nous, mon amie, et ce moment est aussi émouvant pour moi que lorsque je vous ai passé l’anneau au seuil de l’église.
Marciane posa sa main sur le poing de son mari et fit ainsi ses premiers pas dans sa nouvelle demeure en passant sous la haute tour-porche qui surmontait la porte. Ils entrèrent dans la basse cour. Serviteurs et familiers du château faisaient la haie pour accueillir leurs maîtres. Joceran les présenta à sa femme, avec pour chacun un mot aimable, vantant leurs qualités ou l’ancienneté de leurs liens. Marciane inclinait la tête et souriait. Ils étaient maintenant à son service, mais elle était l’étrangère, il faudrait du temps pour qu’elle se fasse vraiment accepter comme la maîtresse incontestée qu’elle avait sans effort toujours été chez elle.
Les différents bâtiments de service étaient accotés aux murailles. Le château occupait le fond de la seconde cour, isolée de la première par un mur percé d’une porte défendue par une tourelle. C’était un bâtiment assez haut. Deux tours rondes flanquaient la porte d’entrée, une troisième était située sur la façade arrière. Le donjon s’élevait d’un côté, la chapelle de l’autre. On pénétrait directement dans la grande salle par une porte nichée sous un porche couvert « vous apprécierez son utilité bientôt pour débarrasser de la neige avant d’entrer » l’avertit Joceran. La salle était basse de plafond, alternativement lambrissée de bois et tendue de panneaux de cuir brun, meublée de bancs recouverts de coussins de fourrure, de hauts fauteuils sculptés et de dressoirs massifs garnis de hanaps d’argent, de boissellerie finement travaillée et de bouquets de branches odorantes. Des flambées crépitaient gaiement dans les cheminées, envoyant des gerbes d’étincelles et des arômes subtils de sève parfumée se mêlaient aux senteurs de la jonchée.
- Quelle belle pièce ! murmura Marciane, conquise par sa décoration chaude et confortable.
- C’est Dame Thieberge qui l’a décorée et je n’ai rien modifié. Mais s’il vous en prend l’envie, faites bien comme il vous plaira.
- Elle est très agréable et je ne vois aucune amélioration à y apporter, dit la jeune femme, sincère, tout en se rapprochant du feu.
Une grande femme, un peu voûtée, vêtue de sombre, le visage pâle et la mine austère s’approcha alors, l’air compassé : c’était Dame Catherine, elle avait été chargée de la marche de la maison en l’absence d’une maîtresse :
- Dame, je vous remets – comme il se doit – les clés des armoires et des réserves, dit-elle en lui tendant une châtelaine garnie de lourdes clefs.
- Dame Catherine, répondit Marciane, vous tenez fort bien cette maison et je vous en félicite. Si cela vous convient, je vous saurais gré de continuer à remplir ce rôle. Conservez donc ces clés, elles sont en de bonnes mains.
- Je vous remercie de votre confiance, dit Catherine, d’une voix émue, tout en se redressant fièrement, et je puis vous assurer de mon dévouement.
- Vous vous êtes déjà fait une alliée de poids, remarqua Joceran lorsque la femme se fut éloignée. Elle régente cette maison et je suis sûr que votre arrivée, qu’elle voyait comme la perte de son pouvoir, la désespérait.
- Je n’ai jamais compté les pots de confiture dans les réserves, ni les draps dans les armoires ! Elle sera bien meilleure que moi dans ces fonctions ! Avez-vous céans des dames de compagnie à demeure ?
- En tant que célibataire ? Non ! dit-il en riant, mais nous en ferons venir !
- Quelques-unes peut-être, pour respecter la tradition, mais point trop. Ces cercles de femmes caquetant autour de leurs broderies ou de leur rouet m’ont toujours irritée – surtout depuis que ma mère m’a contrainte à y passer mes journées ! J’en ai gardé une sainte horreur de la couture, des chansons de toile et des conversations féminines.
- Vous trouverez sans doute plus d’intérêt à notre librairie : elle est bien garnie pour subvenir aux désagréments des longues journées quand la neige nous tient reclus. Nous pourrons y lire ensemble les manuscrits qui s’y sont accumulés ou étudier les archives que j’ai un peu négligées, par paresse et négligence. Mais, tant que le temps s’y prêtera, nous visiterons d’abord mes terres, si cela vous convient. Il va nous falloir aussi convoquer mes vassaux !
L’assemblée présente au château était pour lors assez réduite du fait de l’absence récente du maître. Il s’y trouvait Giraud, le capitaine des gardes, le Père Henri, le chapelain, mais aussi l’intendant, les ministériaux, les chevaliers et écuyers qui faisaient partie de l’escorte de Joceran et, naturellement, la domesticité du château… mais aucune femme, à part Dame Catherine et les servantes, dans cette maison résolument masculine. Joceran conduisit son épouse dans leur chambre, située dans une des tours flanquant la porte. L’ancien donjon, d’une austérité rébarbative avec ses quelques archères chichement réparties sur ses fortes murailles, avait été fort heureusement abandonné. La chambre était confortable, éclairée d’une fenêtre double à colonnette torsadée et pourvue d’une vaste cheminée. Des peaux d’ours brun recouvraient le plancher, le grand lit à courtines de soie rouge était encadré de deux fauteuils. Le reste de l’ameublement consistait en coffres sculptés, prie-Dieu, tabourets et table garnie d’un vase de fleurs et surmontée d’un miroir d’argent. Derrière une tenture, un cuveau tapissé de linges et rempli d’eau bouillante invitait à une toilette bien méritée après la longue étape.
- Quelle chambre agréable et accueillante ! Dame Catherine est une perle !
- J’avais tout de même donné des ordres avant de partir ! protesta Joceran, et aussi choisi ce miroir pour vous, car je n’en usais pas.
- Quel époux attentionné vous êtes, murmura Marciane, touchée par le geste. Mais ne laissons pas refroidir cette eau…
Le dîner fut servi de bonne heure. Marciane découvrit des mets nouveaux : raviolis farcis à la viande, rissoles, lasagnes recouvertes de fromage râpé que l’on devait manger en les roulant sur une baguette !
- Nous avons un cuisinier d’origine italienne, indiqua Joceran, j’espère que vous aimerez sa cuisine.
Au bout de la table, les jeunes gens qui faisaient partie de l’escorte de Joceran examinaient leur nouvelle suzeraine avec discrétion, mais curiosité. A Marcelly, ils avaient entendu parler de ses exploits comme chef de guerre et n’arrivaient pas à croire que cette femme, belle et élégante, ait pu remplir un tel rôle. Ils croyaient jusque là que la fameuse dame Thieberge était unique en son genre. Décidément, les dames de Legnan étaient des femmes d’exception ! Le comte Joceran paraissait tellement attentif à satisfaire son épouse ! C’était inquiétant. Ils se sentaient un peu inquiets car ils craignaient que leurs relations avec leur suzerain ne s’en ressentissent. La dame ne se contenterait certainement pas du rôle effacé habituellement dévolu à la condition féminine ! Allait-il falloir renoncer aux chasses mouvementées entre hommes ? Aux festins gaillards ? Aux chevauchées débridées ? Ces perspectives les assombrissaient ! L’un d’eux eut l’idée de tenter une expérience :
- Il nous a été signalé, Messire, que de nombreuses meutes de loups ont fait récemment leur apparition dans la région, et qu’une battue s’imposerait pour les en chasser. Pensez-vous que nous pourrions prévoir bientôt une chasse ?
- Certainement, répondit aussitôt le comte. Et nous accompagnerez-vous Marciane ? dit-il en se retournant vers son épouse.
- Non, pas cette fois, mon ami, répondit-elle. J’ai à me familiariser avec ma nouvelle demeure. Mais il serait bon, en effet, de débarrasser au plus vite la région de cette menace. J’ai remarqué que les troupeaux n’étaient pas encore rentrés. Il est urgent d’agir.
Joceran se retourna donc vers ses suivants pour organiser une battue, au grand soulagement des jeunes gens qui voyaient là une bonne occasion de se dépenser. La chasse fut décidée pour le surlendemain. Ils décidèrent du nombre de rabatteurs à convoquer, du parcours à adopter, du terrain à battre, des chiens à prévoir... La vie à Legnan n’allait donc pas être trop monotone !
Marciane avait bien compris leur inquiétude. Mais, hormis le fait qu’elle ne voulait pas s’imposer comme trouble-fête, elle ressentait aussi depuis quelques jours une insidieuse fatigue qui la portait curieusement à l’indolence. Elle suivit, un peu narquoise, le manège des jeunes gens ravis d’avoir leur maître seul à leurs côtés dans cette équipée bien masculine. Joceran avait du comprendre aussi car il ne revint pas sur sa proposition de l’emmener avec lui. Pendant son absence, guidée par dame Catherine imbue de son importance, Marciane visita à loisir le château, la chapelle, les cuisines, les dépendances… Tout était bien tenu, les provisions abondantes : farine, charcuterie, viandes salées, fromages, épices, confitures, s’amoncelaient proprement conservés pour subvenir à de nombreux besoins sans apport extérieur, les réserves de bois suffisantes, les luminaires approvisionnés, le linge, bien plié et rangé avec des brins de lavande. Dame Catherine était réellement compétente !
La visite avait été longue et Marciane se sentait nauséeuse. Contrariée de cette fatigue inopportune, elle rejoignit sa chambre juste à temps pour rendre avec des hoquets douloureux tout ce qu’elle avait sur l’estomac. « Suis-je donc malade ? » se demanda-t-elle inquiète. Elle s’endormit d’un sommeil profond – ce qui ne lui arrivait jamais dans la journée - et eut juste le temps de se préparer avant l’arrivée de Joceran. Après une toilette rapide, elle gagna la salle et s’installa près de la cheminée, regardant mélancoliquement le feu crépiter. Elle laissa ses pensées vagabonder, pensant à cette femme qui avait voulu éliminer Joceran, l’avait tenu si longtemps prisonnier et avait laissé dans le château la marque de son passage. Dame Thieberge était maintenant retirée du monde ; après avoir connu la puissance et les honneurs, elle avait fait vœu de pauvreté et obéissance. Le regrettait-elle ? Ou avait-elle au contraire trouvé la paix ? Curieusement, Marciane aurait aimé la connaître pour mieux la juger… Ses nausées la reprenant, elle demanda à une servante de lui apporter des pommes et se mit à en croquer une rêveusement. Ce château avait vu naître Joceran et son frère. Tous les siens étant morts, il restait maintenant seul héritier de sa lignée. Pourquoi avait-il fait ce pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle ? Il ne lui en avait jamais rien dit. Pâle et frissonnante, elle mit machinalement la main devant la bouche, prête à rendre les quelques bouchées qu’elle venait d’avaler… Soudain, tout se mit à tourner, les dressoirs d’où les hanaps se renversaient, les bancs qui vacillaient… Elle faillit tomber, et Dame Catherine la rattrapa de justesse.
- Venez vous étendre, dame, vous êtes si pâle, vous alliez vous trouver mal !
- Je ne comprends pas ! gémit Marciane. Je ne suis jamais malade !
- Mais si vous n’êtes pas malade, dame, ne seriez- vous pas plutôt…
- Quoi ? demanda Marciane sur le point de s’évanouir.
- Grosse !
Sur le coup de la révélation, Marciane se redressa, son malaise envolé.
- Grosse ! A mon age ! Mais j’ai deux grands garçons, presque des hommes !
- Il n’empêche. Vous êtes en mesure d’enfanter. Quel age avez-vous ?
- Vingt-huit ans.
- Vous voyez bien. Il n’y a rien d’étonnant à cela.
- Je vous remercie, dit Marciane en souriant et en lui prenant la main. Vous me rassurez et m’annoncez un grand bonheur alors que je n’avais rien compris !
- Reposez-vous sur moi, dit dame Catherine. Je m’occuperai de vous.
- Avez-vous des enfants ? interrogea Marciane.
- Une fille, dit l’autre en se renfrognant et en retirant sa main brusquement. Mais il vaut mieux ne pas en parler !
- Qu’est-elle devenue ? insista doucement Marciane. Faites-moi confiance !
- Elle avait donné un fils à Adam, le frère aîné de notre sire, celui qui est mort, murmura dame Catherine en baissant la tête pour cacher une larme. Et maintenant, elle est enfermée avec l’enfant, au château de Pessac où messire Joceran a été retenu prisonnier.
- Sur l’ordre de mon époux ?
- Dame Thieberge les a internés, messire Joceran les y a laissés.
- Je verrai ce que je peux faire. On ne peut les y laisser, c’est trop cruel !
- N’essayez pas dame, vous mécontenteriez messire Joceran. C’est peut-être mieux ainsi, il n’y a rien à changer, dit dame Catherine avant de se retirer, laissant Marciane pensive au coin du feu.
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10:30 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.08.2007
chapitre 15 - La revanche
- Je vous sais bien au fait de tous les problèmes de droit, commença son interlocuteur, aussi je pense que vous avez fait étudier par vos clercs les archives de Giret. Les avez-vous trouvées intactes ?
- Certes, Fulbert de Frémont, l’eût-il voulu, n’a pas eu le loisir de les détruire.
- Et… pensez-vous qu’elles soient… heu… complètes ?
- Je ne saurais le dire ! Tout ce que contenait la librairie a été étudié.
- Je suis d’avis que le comte a pu garder secrets certains documents importants qu’il préférait voir ignorer de ses clercs. Le comte de Frémont – pour lui donner son ancien titre même s’il était usurpé – était rusé et méfiant. Il aimait par-dessus tout avoir barre sur ceux qu’il avait sous sa coupe. « Ce sont mes armes de dissuasion » disait-il, « et je leur fais davantage confiance qu’en vos beaux serments d’allégeance et autres. »
- Précisez vos dires. Savez-vous de quelles armes il s’agissait ?
- Il en avait de toutes sortes ! La confession de crimes pour certains – pour autant que j’aie pu comprendre – mais surtout des reconnaissances de dettes, des hypothèques… De quoi ruiner ceux qui le trahiraient en somme !
- En ce qui vous concerne, que détenait-il ?
- Une reconnaissance de dette, avoua le sire de Chauffray, penaud. J’avais été fait prisonnier et je lui avais emprunté de quoi payer ma rançon.
- Je n’ai encore rien trouvé de tel, messire, mais je vais m’employer à les faire rechercher. Non pour nuire, précisa-t-elle, ce qui n’est pas dans ma nature… Je préfère dominer par d’autres moyens ! Mais ces documents ne doivent pas tomber en de mauvaises mains. Je vous remercie de votre franchise.
Marciane était certaine d’avoir fait le tour des documents de la librairie. Fulbert de Frémont gardait donc ailleurs ces dossiers confidentiels. Où pouvait-il les avoir cachés ? Sans doute dans le donjon, son domaine personnel mais pas dans la salle du bas où une cachette sûre était improbable puisque certains visiteurs y étaient admis… Restaient les deux étages : Celui des chambres dans lequel vraisemblablement, vu l’état de sa chambre, même les servantes n’avaient pas accès et le second, qui était vide … Bien que ces pièces lui fassent horreur car elle pressentait que plus d’un drame s’y était déroulé, Marciane se résolut à les fouiller. Elle commença par l’ex-chambre de Fulbert où vraisemblablement – vu son état – même les servantes n’avaient pas eu accès… Dans la grande pièce aux murs de pierres sombres, la fenêtre haute à doubles arceaux appuyés sur une colonne centrale laissait pénétrer une lumière chichement répartie. Il ne restait que le lit à courtine, les vêtements et la garniture du lit avaient été débarrassés, tandis que les coffres – qui contenaient deniers et onces d’argent, mais aussi bijoux d’or, de pierres et de perles – étaient serrés dans une réserve attenante et pourvue de solides fermetures. Le sol était recouvert d’un plancher assez grossier dont les larges lattes de bois étaient impossibles à soulever. Le lit, cette fois, ne révéla pas de double fond et la cheminée aucun interstice susceptible d’abriter une cachette… Il en fut de même de l’appareil de pierres du mur. L’examen de la chambre contiguë fut aussi décevant, mais Marciane ne se découragea pas : il était assez normal que la cachette du comte ne soit pas située dans ce qui avait du être la chambre de son épouse et de ses filles...
La jeune femme gagna alors l’étage supérieur : il ne comportait qu’une seule grande pièce, éclairée par une étroite fenêtre sans aucun système de fermeture, et deux archères sur chaque mur, à hauteurs différentes. La chaleur extérieure n’arrivait pas à réchauffer cette salle qui semblait au contraire parcourue par un courant glacé. Absolument vide, elle offrait les mêmes surfaces de matériaux compacts que l’étage inférieur. Découragée, Marciane s’approcha d’une fenêtre basse pour profiter de la vue. Une brume de chaleur, comme un voile frémissant, estompait les couleurs des champs, des collines et du ciel opalescent, tout en donnant au paysage une douceur alanguie qui réconforta Marciane de la tristesse lugubre du donjon. Elle s’appuya sur le rebord de la fenêtre et sentit sous ses coudes la pierre trembler. Elle recula nerveusement, pensant instinctivement aux filles du comte qui étaient tombées, peut-être de cette embrasure, pour s’écraser en bas du donjon. Puis, à la réflexion, elle se rapprocha de l’appui de fenêtre, le tira résolument vers elle et découvrit la cache secrète de Fulbert de Frémont. Elle contenait deux coffrets de fer cadenassés…
Un trousseau de clés avait été trouvé sur le corps du comte, attaché à sa ceinture par une chaîne d’argent. Marciane l’avait conservé et il lui fut facile d’ouvrir les cassettes, dès qu’elle fut seule dans sa chambre pour éviter toute indiscrétion. La première contenait des confessions – comme l’avait bien supposé le sire de Chauffray – et plusieurs donnaient une triste idée de leurs auteurs !
Marciane en connaissait certains : le sire d’Etrevy avouait avoir attaqué un convoi de moniales ; Raoul de Convert reconnaissait avoir tué et volé un prélat romain qui avait passé la nuit chez lui avec sa collection de reliquaires précieux ; Guillaume de Champenot avouait être le père d’un bâtard nommé Aymar, conçu alors qu’il était chanoine du chapitre de l’archevêché de Vienne ; Le sire de Noirons admettait avoir épousé une cousine au quatrième degré, ce qui pouvait être assimilé à un inceste… D’autres noms en revanche lui étaient inconnus. Certains des aveux relataient des crimes, d’autres de graves manquements aux règles établies, mais tous pouvaient nuire à leur auteur ! Songeuse, Marciane ouvrit la seconde cassette : elle contenait des reconnaissances de dettes et des hypothèques et quasiment tous les vassaux de Fulbert étaient concernés ! Il leur avait donc monnayé son aide, en totale contradiction avec son rôle de suzerain ! Par de sombres combines, il devait même avoir suscité ces demandes de prêt car jamais Marciane avait vu de vassaux ayant autant de besoins ! Elle était indignée ! Dire que sa propre mère avait confié son fils à cet homme ! Comment imaginer une telle noirceur chez un chevalier ! C’était une honte ! Marciane commença par brûler les confessions – obtenues par quelles sombres manœuvres coercitives ? Jamais elle n’en userait, même contre ses pires ennemis. Elle résolut de rendre leurs créances à ses vassaux mais décida, dans un premier temps, de garder les autres, avant de juger comment il convenait d’en user. Elle comprit également que les terres dont l’origine était mal définie devait être le résultat d’hypothèques prises par Fulbert de Frémont et réalisées par suite de la défaillance de ses débiteurs. Elle découvrait ainsi un monde sordide de domination par la peur qui lui faisait penser à une énorme toile d’araignée au milieu de laquelle Fulbert de Frémont, aux aguets, guettait ses proies…
Le lendemain, tous ses proches arrivaient à Giret. Sans crainte de déchoir, Louis accepta le baiser maternel et Guillemette, ses oncles, sa tante et ses familiers fêtèrent joyeusement la victoire de Marciane qui mettait une fin heureuse à une campagne somme toute hasardeuse. La cérémonie de l’hommage se déroula dans la grande salle ornée du blason de Marcelly. La dame de Marcelly, richement vêtue et le front ceint d’un cercle d’or faisant presque figure de couronne, était assise sur un fauteuil haut. Ses nouveaux vassaux se présentèrent l’un après l’autre pour s’engager à servir fidèlement cette femme qui s’était s’imposée à eux si magistralement. Ils s’agenouillèrent devant elle, et lui firent don de leur personne en plaçant leurs mains jointes entre les siennes. Pour rendre leur lien encore plus solennel, ils promirent sur les Evangiles de respecter jusqu’à la mort leur serment d’hommes liges sous peine de parjure et forfaiture. En les remerciant de leur confiance, Marciane leur remettait à chacun une aumônière fermée qui contenait la reconnaissance des dettes les concernant.
-C’est la confiance librement consentie qui nous lie, disait-elle, et non ces papiers que je vous rends. Sachez bien ainsi qu’il ne reste plus rien de ce qui faisait le pouvoir malsain du sire de Frémont.
Raymond regardait sa nièce avec admiration « Elle a l’étoffe d’une reine ! » pensait-il. La salle était comble. Marciane, absorbée par la cérémonie, ne prêtait pas attention aux spectateurs qui se pressaient au fond de la pièce. Quand elle crut que tout était fini, un homme s’avança et vint s’agenouiller devant elle.
- Je viens rendre hommage à la dame de mes pensées, mais aussi lui donner sans restriction ma foi, si elle veut bien de moi.
C’était inattendu ! Les assistants s’étonnaient de l’irruption de cet inconnu et Marciane, déconcertée, reconnut Joceran. Elle resta figée un instant, ne sachant quoi faire. Mais elle se reprit vite, elle se devait de réagir ! Aussi, en souriant, répondit-elle calmement, sans lui tendre les mains :
- Je suis sensible à votre courtoisie, messire, et prends pour un compliment ce qui ne saurait être autre chose. Merci de votre délicatesse.
Elle se leva sans lui laisser le loisir de poursuivre, et la chose fut entendue comme elle désirait qu’elle le fût. Tandis que Joceran lui jetait un regard navré, Guillemette rejoignit promptement son amie et lui chuchota :
- Il s’est présenté à Marcelly. Devant son insistance, j’ai du lui révéler que tu étais à Giret. Méfie-toi de lui ! Il est prêt à toutes les folies pour te convaincre de sa bonne foi, mais je le soupçonne d’être attiré par la puissance que tu représentes pour surgir tellement à propos… D’ailleurs, il s’est bien gardé de venir te soutenir quand tu étais engagée dans un combat douteux…
Marciane s’en était déjà fait la réflexion et cet empressement, au lieu de la ravir, lui paraissait suspect. Elle regarda avec rancune la haute silhouette de Joceran se perdre dans le flot des assistants. Elle n’avait pas été sensible au regard ardent qui voulait lui rappeler – trop tard – ce qui les avait rapprochés, et cette voix qui l’avaient tant troublée autrefois n’avait éveillé aujourd’hui que sa colère. Il avait cru la reconquérir rien qu’en paraissant ? Quelle fatuité ! Et il avait choisi pour cela une nombreuse assistance et une circonstance solennelle qu’il pensait détourner à son profit ? Quelle insolence ! Mais quelle tristesse aussi… car il avait irrémédiablement gâché ce qui restait encore un doux souvenir. Même à cela, il lui fallait à présent renoncer. Les tables allaient être dressées. Joceran participerait-il à un festin auquel il n’était pas attendu ? S’il était toujours là, les lois de l’hospitalité commandaient de le recevoir et son rang lui valait une place d’honneur qu’elle ne pourrait refuser sans intriguer l’assistance.
Marciane résolut de prendre ses oncles à ses côtés et de placer Joceran auprès de sa tante qui serait à la gauche de Raymond. Elle faisait confiance à la curiosité d’Irmgarde pour accaparer son voisin dont elle n’aurait ainsi pas à se soucier. Le portier reçut des ordres en conséquence. Le repas se prolongea tard dans l’après-midi, accompagné par la musique des joueurs de luth et de harpes, entrecoupé des chants des ménestrels et des spectacles des jongleurs... La nappe se couvrait de tâches et de giclées de sauces, mais les plats se succédaient toujours, largement relevés de cumin, de cannelle, gingembre, noix muscade et cinnamome, ce qui excitait les appétits défaillants et faisait couler à flots le vin distribué par des échansons attentifs. Tout le personnel était mobilisé pour répondre aux exigences du service de la salle et des tentes dressées dans la cour pour ceux qui n’avaient pu prendre place dans la salle.
Marciane, comme à l’ordinaire, buvait peu et mangeait modérément. L’arrivée inopportune de Joceran l’empêchait de se détendre, mais elle restait cependant attentive aux mimiques des convives et aux conversations parfois audibles au milieu du brouhaha général. Toutes tournaient autour d’elle, de ses victoires, de son administration, de sa puissance… Elle ne parvenait pas à ouïr les réponses que faisait Joceran, d’une voix sourde, aux commentaires flatteurs et tonitruants de sa tante. Soudain Bertrand se rapprocha, l’air contrarié et lui glissa :
- On me prévient que Arvi et Guy de Combreuil viennent de s’échapper. Ils ont assommé le gardien et volé ses clés. Personne ne les a arrêtés à la porte !
- Je prendrai plus tard des sanctions sévères. Pour lors, qu’on envoie derrière eux des gardes et une meute de chiens sous les ordres d’un écuyer ! Qu’ils ne manquent pas de les ramener promptement !
Le départ des poursuivants passa inaperçu. Marciane quitta la table et se dirigea vers le verger pour échapper aux puissants effluves de nourriture, au bruit et à l’agitation de la salle et de respirer un peu d’air pur. Elle réalisa trop tard qu’elle se rendait ainsi disponible à un entretien privé, Joceran l’avait déjà rejointe.
- Pouvez- vous m’accorder quelques instants d’entretien ?
- Est-ce bien nécessaire, messire ?
- Marciane ! Alors que je vous retrouve après tant d’années de séparation, c’est tout ce que vous trouvez à me dire ?
- Vous saviez où me joindre… si vous en aviez éprouvé le besoin.
- Mais j’en étais empêché ! Ne savez vous pas que je fus prisonnier ?
- Avant de l’être, ou après, c’eût été possible cependant. Pourquoi ce besoin soudain – à vrai dire assez incongru – et en ce jour ?
- Peut-être avez-vous raison, dit-il en baissant la tête, j’ai été maladroit. Je voulais clamer publiquement que j’étais à vous.
- Vous auriez vous requérir mon agrément à cette manifestation !
- Vous me rejetez donc ?
- Vous m’êtes étranger, messire, je n’ai même pas à vous rejeter.
- C’est donc par indifférence que vous m’avez laissé sans nouvelles pendant ma longue détention alors que j’espérais une manifestation de votre part ? N’importe quel signe de vous m’eût tant comblé…
- Vous avez pourtant eu droit à des conditions de vie assez douces… pour être consolé pourtant sans mon intervention, siffla Marciane, doucereuse.
- Je n’étais certes pas enchaîné dans un cul de basse fosse, Marciane, mais pendant des mois derrière une fenêtre barreaudée, je n’ai pas vu le ciel, je n’ai pas respiré le vent... Et votre souvenir seul me préservait du désespoir !
- Vous y étiez portant en famille... C’est un soutien certain.
- En famille ? Pourquoi ? Certes, étaient aussi retenus au château un jeune fils bâtard de mon frère ainsi que sa mère… Ma belle-mère préférait ne pas les voir libres, mais c’était piètre compagnie. J’ai eu aussi droit, je le confesse, à être servi par de jeunes servantes choisies pour me plaire et j’ai cédé parfois à la tentation… Mais est-ce vraiment un crime alors que j’étais abandonné, destiné peut-être à passer le reste de ma vie avec un mur comme horizon ?
- Je compatis à vos souffrances, dit Marciane touchée en baissant la tête.
- Vous aviez raison, il est trop tard. Ce n’est pas la difficulté d’agir en ma faveur qui vous a retenue autrefois, mais l’indifférence. Et je comprends pourquoi ma démarche de ce matin vous a tant irritée... Je vous prie de ne pas m’en tenir rigueur. Je ne vous importunerai plus désormais.
Il la salua et s’en alla rapidement, laissant Marciane épuisée d’émotions contradictoires. Elle ne savait plus que penser, et surtout ne voulait plus penser à ce qui avait été, à ce qui aurait pu être. Elle était résignée. Il lui fallait reprendre son rôle et n’y plus penser. Bertrand, qui la cherchait, se dirigea alors vers elle :
- Le gardien est mort sans avoir repris conscience. Il avait bu… mais comment s’est-il laissé circonvenir, on ne le saura jamais ! Guillaume a pris leur piste avec les chiens. J’espère qu’ils les retrouveront rapidement. Ces hommes sont dangereux et ils sont aux abois. Dieu sait ce qu’ils peuvent faire !
- Comment ont-ils pu sortir sans encombre ? interrogea Marciane.
- Il y a tellement d’allées et venues aujourd’hui. Sans doute se sont-ils mêlés à un groupe qui sortait.
- Vous avez pris des sanctions ? La garde à la porte a manqué de vigilance. C’est une faute grave. Où sont Hubert et Louis ?
- Ils étaient encore dans la salle il y a peu.
- Je ne veux pas qu’ils sortent. Tâchez de les en empêcher !
- La salle a été débarrassée et les jeunes gens commencent à caracoler. Cela suffira sans doute à les occuper.
Le soleil avait disparu dans un halo de pourpre derrière l’horizon, mais il faisait encore clair. La chaleur étouffante du jour faisait place à une douce tiédeur. La musique accompagnée de chants et de danses témoignait que la fête allait se prolonger. Marciane était restée dans le verger pour jouir d’un peu de calme car elle se sentait bien lasse. Son oncle Raymond la rejoignit.
- Tu sembles préoccupée et bien triste, toute seulette dans ton coin le jour de ton triomphe. Que se passe-t-il ? demanda-t-il avec sollicitude.
- Les frères de Combreuil ont réussi à s’échapper, c’est fort regrettable et je crains qu’ils ne tentent quelque mauvais coup.
- Ils n’ont plus grande possibilité de nuire. Leurs complices sont entre nos mains, ils sont seuls, désarmés, à pied, ils seront vite rattrapés, car bien évidemment ils sont poursuivis ?
- Oui, Guillaume est parti avec une escouade et des chiens pour les ramener morts ou vifs. J’aurais dû les juger et les faire exécuter sans tarder !
- Il me semble avoir vu partir messire Joceran. Tu n’en as pas fait grand cas au cours du repas. C’est un puissant seigneur et, d’après sa déclaration de ce matin, il te semble très attaché.
- Il est sans doute fantasque. Il ne faut pas y attacher d’importance, c’était aimable, sans plus.
- Je l’ai vu repartir à grande allure, suivi d’un seul écuyer, ce qui est inhabituel pour un seigneur de son rang, poursuivit Raymond en examinant sa nièce, un peu intrigué par sa désinvolture. Aurait-il des raisons d’être fâché ?
- Je ne pense pas… Il est venu m’avertir de son départ.
- Très bien… Ce sont ses affaires, après tout, conclut Raymond, sensible à la dérobade. As-tu décidé de la façon de gérer Giret ?
- Je pense mandater un gouverneur chargé de me représenter en attendant de pouvoir remettre le comté à l’un de mes fils. Bien évidemment, je ne quitterai pas Marcelly. Si ce rôle te convient, il me serait très agréable de te le confier.
- Cela ne me déplairait pas en effet, et je te remercie de cette proposition.
Une ombre légère commençait à assombrir le ciel. Ils se turent. De la salle, leur parvenaient des bouffées de musique, de rires et de chants. Tout était paisible, incitant au repos et à la méditation. Puis il y eut un tumulte et de l’agitation à la porte dont le bruit leur parvint, les sortant de leur rêverie.
- Ne serait-ce pas nos hommes qui reviennent, leur mission accomplie ?
- Dame, nous avons trouvé un blessé ! annonça Bertrand qui les avait rejoint. Messire Joceran a été attaqué par nos fugitifs. Ils l’ont laissé mourant et ont volé son cheval et celui de l’écuyer, qui lui a bien été occis.
- Seigneur ! s’exclama Marciane en se levant d’un bond. Où est-il ? Faites-le transporter dans une chambre du premier qu’il soit au calme.
- J’ai déjà demandé à Guillemette de l’examiner, ajouta Bertrand.
- C’est bien. J’y vais, dit Marciane.
Elle trouva Joceran qui gisait inconscient sur un lit, le torse couvert de sang, tandis que Guillemette découpait avec des gestes doux sa cotte et sa chemise, puis, avec de l’eau bouillie nettoyait la plaie : une large blessure qui béait au-dessous du sternum. Après avoir tassé de l’étoupe pour arrêter le saignement, elle le pansa et se retourna vers Marciane :
- Il a beaucoup saigné. Il est trop tôt pour juger de la gravité de sa blessure.
- Il ne faut pas qu’il meure, ce n’est pas possible ! Il doit vivre ! Guillemette, comprends-moi, aide-moi, sauve-le !
- Je ferai tout mon possible, je te le promets.
- J’ai été injuste et, en le rejetant, c’est moi qui l’ai envoyé dans ce guet-apens. S’il était resté, rien ne serait arrivé. Je me sens tellement coupable ! J’ai agi par orgueil et, qui sait, peut-être aussi par lâcheté…
- Marciane ! Rien n’est de ta faute, c’est folie que de le prétendre ! Veille-le, reste calme et prie le Ciel. Il faut s’en remettre à Sa volonté.
La nouvelle de l’attentat s’était peu à peu ébruitée : la musique se tut et les chants s’éteignirent. Des groupes se formaient, que l’indignation poussait à offrir leurs services pour courir sus aux fuyards afin de les mettre hors d’état de nuire. Tous voulaient faire montre de leur ardeur à se mettre à la disposition de leur dame et l’aider à faire justice. Marciane trouva judicieux de ne pas contrarier leur bonne volonté et, peu après plusieurs groupes armés s’égayèrent dans toutes les directions pour rechercher les évadés.
- C’est en forêt que les loups se cachent, décréta le soldoier Adam de Vault, c’est là qu’il nous faut les débusquer.
Bertrand avait organisé les équipes qui, à la nuit tombée, allèrent ratisser le pays, pariant entre eux sur leurs chances de réussite. Cette forme de chasse les excitait tous au plus haut point : la chasse à l’homme, la plus difficile ! Maïeul, qui aimait bien Adam de Vault depuis qu’il l’avait complimenté sur l’état des écuries, lui parla à l’oreille avant son départ. Adam hocha la tête en l’écoutant et prit la direction qu’on lui avait conseillée. Un peu dépité, Hubert se vit refuser de faire partie des équipes de recherche : « il était nécessaire qu’il restât au château pour en assurer la garde » lui affirma-t-on.
Une fois assurée que l’impossible serait tenté, Marciane retourna près de Joceran qui gémissait doucement, toujours inconscient. Elle passa la nuit à son chevet, lui passant un linge humide sur le front, humectant ses lèvres sèches. Le cœur serré, elle contemplait son front moite, ses lèvres bleues, son visage livide creusé de cernes d’où la vie paraissait inexorablement se retirer. Elle ne s’interrogeait plus sur les sentiments qu’elle lui portait, elle ne voulait qu’une chose : Qu’il vive ! Le jour suivant se passa tout entier dans une attente angoissée. Pas de nouvelles de la poursuite, pas d’amélioration chez le blessé qui agonisait. Le chapelain vint prononcer l’absoute sur le corps qui paraissait sans vie. Marciane était toujours près de lui. Elle prit entre les siennes la main inerte reposant sur le drap : « Pardonnez-moi » dit-elle, « Je vous ai aimé et jamais ne vous oublierai » et une larme glissa lentement sur sa joue. Elle eut soudain l’impression que la main se glaçait et, haletante, releva les yeux pour examiner son visage. Il avait les yeux ouverts et la regardait.
- Joceran, pour l’amour du ciel, vivez ! Joceran, ne m’abandonnez pas !
Il la regarda un instant et referma les yeux, mais la main qu’elle tenait dans les siennes lui parut moins glacée, la respiration se fit plus régulière. Elle n’osa pas bouger, ni même espérer, elle attendait. Quand Guillemette revint pour examiner son patient et refaire son pansement, elle se retourna vers Marciane en souriant :
- Il y a un mieux. Il ne saigne plus. Il est d’une solide constitution !
Marciane sentit une faible pression de la main qu’elle gardait entre les siennes et Joceran ouvrit encore une fois les yeux qu’il garda fixés sur elle.
Elle ne prit pas garde à l’arrivée de la patrouille. Mais Bertrand vint la trouver :
- Adam et Guillaume sont de retour. Ils ramènent les corps des fugitifs. Ils ont été retrouvés tant par Guillaume et les chiens que par Adam conseillé par Maïeul. Ils sont arrivés ensemble non loin du château de Combreuil. Les bandits se sont défendus comme des enragés, mais ils ont été abattus.
- Qu’on pende les corps de ces misérables et qu’ils soient dévorés par les corbeaux ! Je jugerai demain leurs complices et le sire d’Etrevy qui les rejoindront au gibet. Je détruirai toute la vermine qui pourrissait ce pays !
Ce qui fut fait le lendemain, l’assemblée des vassaux ayant approuvé hautement les sentences. Le sire de Combreuil essaya bien de protester et de demander un dédommagement pour la mort de ses fils tués sur ses terres. Il y renonça vite quand il fut menacé d’avoir son château investi et ses biens annexés par une troupe, toujours sur le pied de guerre, qui ne demandait pas mieux que de poursuivre une si fructueuse campagne. Les hommes d’armes furent renvoyés, largement dédommagés de leur service, les chevaliers aussi avec deux cent quarante deniers par jour passé en campagne, soit une livre de compte, le double pour les seigneurs et la moitié pour les sergents. Adam de Vault resta à Giret comme capitaine de la garde, très satisfait d’avoir trouvé une position stable qui lui assurait un avenir confortable.
Joceran se remettait lentement. Marciane n’osait plus lui tenir la main, mais elle restait des heures attentive à ses côtés.
- Je vois, ma mie, que vous me préférez pauvre pèlerin ou faible moribond. Je n’ai plus droit à votre contact depuis que je reprends vie ! lui dit-il un jour. Je m’en vais retomber en faiblesse pour avoir droit à votre sollicitude !
Elle ne sut que lui répondre, ayant toujours un peu de mal à manier l’ironie.
- Etait-ce de votre part simple médication que me tenir la main ? poursuivit-il. En ce cas, elle était efficace, et ce d’autant plus que j’y ai vu la preuve de votre attachement pour moi. Me suis-je trompé ?
- Ne me raillez pas, Joceran, j’ai eu trop de peine à vous voir si bas. Je vous ai aimé profondément autrefois, et si fort que j’en avais mal. Mais, ayant douté de vous en ne vous voyant pas revenir, j’ai tenté d’étouffer ce sentiment... Je croyais vraiment vous avoir rayé de ma vie ! Qui pouvait me dire que j’avais tort ? Je n’avais que le silence et l’absence en réponse à mes questions.
- Vos craintes n’étaient pas fondées, et mon absence n’a pas dépendu pas de ma volonté… Quand je suis revenu de Saint-Jacques de Compostelle, j’étais bien décidé vous retrouver à Marcelly. Mais, dans une abbaye où je faisais étape, j’ai appris la mort de mon père. Je me devais de rentrer chez moi en remettant à plus tard le désir que j’avais de vous revoir, vous le comprenez, n’est-ce pas ? Je me suis présenté naïvement, sans prendre de précautions, ni réfléchir aux ambitions que son décès avait fait naître… Sans doute, étais-je mal préparé à exercer le pouvoir.
Ma belle-mère, dame Thieberge, l’était. C’est elle, en fait, qui dirigeait le comté depuis longtemps, mon père étant diminué par l’age. Dès mon arrivée, seul et sans armes, au château de Legnan où mon père était enterré, je fus appréhendé et emmené en captivité dans un autre château disposant d’une garnison entièrement dévouée à dame Thieberge. Mes amis se sont émus, ils se sont groupés et sont entrés en rébellion pour me porter secours. Fougueux mais inefficaces, dévoués mais maladroits, ils se sont fait battre militairement. Ne sachant que semer la ruine et la désolation, ils se sont aliénés le soutien de l’Eglise et, promettant vengeance et représailles, ils ont détourné nos vassaux de ma cause tout en servant celle de ma belle-mère.
J’ai tenté de m’évader, sans succès. Ma détention n’en a été que plus sévère et, au lieu d’avoir le droit de disposer du château, j’ai été confiné dans une tour. Elles ont été bien longues ces années d’inaction et de désespoir ! Ma belle-mère exerçait le pouvoir au nom de son jeune fils qu’elle prétendait le seul héritier voulu par mon père. Réduit à l’impuissance, je me voyais au mieux finir ma vie prisonnier, au pire être un jour supprimé comme inutile… J’étais peut-être un peu fol, mais j’ai été transformé par cette solitude forcée, par la lecture qui ne m’était pas comptée et la méditation à laquelle j’avais tout le loisir de me livrer… Mais rien dans cette transformation n’a altéré le sentiment que j’avais pour vous. Bien au contraire ! Il s’en est trouvé grandi, magnifié. Vous étiez mon refuge ultime, ma raison de ne pas désespérer tout à fait. Le sort a voulu que mon demi-frère meure et que sa mère, très pieuse, y ait vu un signe du ciel qui la condamnait.
En repentir, elle s’est retirée dans un couvent et m’a laissé recueillir cet héritage auquel elle ne pouvait plus prétendre. Il m’a fallu faire place nette, me débarrasser de ses serviteurs trop zélés dont je n’avais rien à attendre. Lorsque j’ai cherché à connaître votre sort, j’ai appris que vous étiez en guerre, mais je ne pouvais pas y mêler mon pays. Quand j’ai décidé de venir incognito me mettre à votre disposition, vous aviez déjà triomphé ! Que vous êtes forte, ma mie, et que vous êtes brave ! J’étais si imbu de mon amour que je suis venu le proclamer, certain de vous trouver dans les mêmes dispositions que moi. Mais je suis indigne de vous et je comprends que vous ayez de la pitié, mais pas d’amour pour moi qui le mérite si peu. Vous avez mérité ou conquis votre domaine de haute lutte, je n’ai pas réussi à gagner le mien, il m’est juste échu…
- Ne me flattez pas, Joceran, je n’ai pas lieu d’être fière de moi. Je n’ai rien fait pour vous secourir vous sachant prisonnier, me donnant comme excuse que vous m’étiez étranger, vivant de plus avec femme et enfant…
- Allez-vous me dire que vous étiez jalouse Marciane ?
- J’étais même torturée par la jalousie, avoua-t-elle en rougissant de honte.
- Voilà une douce confession, dit-il en souriant. Et pour lors, car nous parlions du passé n’est-ce pas, qui s’est joué de nous, pour lors, Marciane…
- J’ai eu trop peur de vous perdre pour ne pas avoir compris que je vous aime, dit-elle avec franchise, tout en ayant l’impression de se jeter à l’eau.
- J’en arrive à bénir ce mauvais coup qui a failli m’ôter la vie ! Marciane, douce dame de mes pensées, je suis heureux et je vais vivre désormais, vivre pour vous aimer, tant et si fort que jamais plus vous ne douterez de moi.
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