31.08.2007
chapitre 20 - La cour de France
Les femmes attirèrent ensuite l’attention de Marciane. Lucienne, la fiancée du roi Louis, se tenait modestement près de lui, les yeux baissés, silencieuse. Elle était assez terne, malgré ses cheveux du plus beau blond, car son air morose ne la rendait pas attirante. Louis ne lui marquait pas le moindre empressement, ne lui adressant même pas la parole. Les épouses des conseillers étaient des femmes d’un certain age, habillées et coiffées avec soin. Elles mangeaient avec appétit, parlaient peu et observaient avec une curiosité non déguisée les nouveaux arrivants auxquels elles souriaient aimablement lorsque leurs regards se croisaient. Les demoiselles de compagnie partageaient les tables inférieures avec les écuyers. La reine Bertrade parlait parfois à voix basse au roi Philippe, mais elle ne se mêlait pas à la conversation générale qui tournait autour de la chasse, des chiens, des faucons, du dressage, du gibier... Tous les convives masculins étaient chasseurs et passionnés d’histoire de vénerie, le sujet était donc intarissable et sans danger. Mais on percevait cependant une tension révélatrice de problèmes latents, lourds de menaces.
Pendant le repas, un chevalier s’approcha du sénéchal et lui parla à l’oreille. Aussitôt Gui le Rouge se leva, confia quelques mots au roi et quitta la salle, suivi de sa fille et de son gendre qui lui emboîtèrent le pas sans poser de questions. Le roi Philippe, suivi de la reine, se retira peu après, soutenu par ses serviteurs empressés à soulager le poids de son pied souffrant. Les convives se dispersèrent également dès que le roi Louis, peu soucieux de prolonger la soirée, se leva à son tour et se rapprocha de Joceran et Marciane, pour leur dire :
- Je serai occupé demain, mais je vous prie de partager la chasse prévue pour le jour suivant. Vous pourrez juger de la qualité de ma meute !
Joceran et Marciane s’inclinèrent en remerciant le roi. Peu après, Jean de Montfort les rejoignit et leur suggéra d’un ton un peu contraint de passer la journée du lendemain à découvrir la ville :
- Il s’y trouve de fort belles églises et le commerce y est florissant, cela vous intéressera. Ayant plusieurs affaires particulières à régler, je ne pourrai malheureusement vous accompagner.
Joceran l’assura qu’ils sauraient se passer de lui et lui souhaita la bonne nuit. Hubert, Guillaume et Benoît les rejoignirent ensuite sur un regard de Marciane et tous regagnèrent leurs chambres.
- Que penses-tu de la cour de France ? demanda Joceran à Hubert lorsqu’ils furent seuls dans leur chambre. J’ai l’impression que tu t’es fait des amis.
- Guillaume, Benoît et moi avons été fort aimablement accueillis par les écuyers royaux. Ce soir, ils ont semblé intrigués et le brusque départ du sénéchal a créé une surprise plutôt inquiétante. Ils se demandaient si c’était en rapport avec la santé du roi qui aurait eu un malaise inquiétant hier matin, après le départ du roi Louis pour la chasse.
- Leurs propos se faisaient souvent à mots couverts, mais nous avons pu en démêler le sens, ajouta Guillaume qui les avait rejoints. Il semble que la reine Bertrade n’ait pas abandonné l’espoir de faire monter son fils sur le trône…
- Mais c’est Louis qui doit succéder à son père si celui-ci vient à mourir !
- Certes… Mais c’est pourtant ce que j’ai cru comprendre.
- Voilà qui paraît inquiétant, murmura Joceran qui, par ressentiment personnel, se sentait solidaire du sort de Louis. Comment l’en avertir ?
- Je ne pense pas le roi assez naïf pour ignorer les dangers qui le menacent, dit calmement Marciane, et nous n’avons aucune possibilité d’approcher le roi en particulier. De toutes façons, les affaires de France ne nous concernent pas, conclut-elle fermement.
Puis, craignant des initiatives intempestives de son fils, elle ajouta qu’il ne fallait pas apporter trop de crédit aux bruits incontrôlés, ni les répéter inconsidérément. Assez vexé, Hubert se tut tandis que Marciane et Joceran échangeaient un regard entendu. Ils voyaient bien que le jeune garçon rêvait de participer à une intrigue politique de haut niveau ! Aussi, ils insistèrent pour qu’Hubert et les écuyers les accompagnent le lendemain dans leur promenade dans les rues d’Orléans.
La ville était animée. De nombreux boutiquiers et artisans, installés directement sur la chaussée, y exposaient leurs inventaires : belles fourrures d’agneaux, de vair, de martre ou d’hermine pour le pelletier, drogues, électuaires et sirops chez l’épicier, rouleaux de drap et de toile vantés par le drapier, potions et simples proposés par l’apothicaire, bijoux d’argent et de bois ciselé chez l’orfèvre… Les taverniers conviaient les passants à pénétrer dans leur antre où des joncs cachaient la terre battue pour y déguster la cervoise maison et les vins sélectionnés, servis avec des harengs largement salés pour entretenir la soif des consommateurs. Les chômeurs, les ribauds et les étudiants paresseux guettaient ceux qui avaient succombé au charme frelaté des boissons proposées, pour leur soutirer quelques oboles ou leur dérober la bourse cachée dans leur escarcelle. Les écoliers se chamaillaient tandis que les femmes, corbeille sur la tête, enfant dans les bras, bavardaient inlassablement. Les transporteurs avec leurs mulets chargés tentaient de se frayer un chemin, les chiens errants fouillaient dans les ordures qu’ils disputaient à des cochons, les gens de qualité, à cheval, chargeaient leurs valets d’écarter le bas peuple. Parfois, une procession figeait toute cette animation et chacun se signait au passage des reliques promenées en grande pompe par une confrérie célébrant son saint patron… Sur la grand’place, à côté des halles couvertes et fort animées, des baladins, montreurs d’ours et jongleurs, invitaient les passants au spectacle et tendaient leur écuelle destinée à recevoir quelques piécettes. Le bruit était partout assourdissant !
- N’avez-vous pas assez goûté de cette agitation ? demanda Hubert impatienté.
- J’examine cette chaussée utilement pavée. Je vais me servir des dalles trouvées dans les décombres des ruines découvertes à Marcelly pour faire de même dans nos bourgs, répliqua Marciane qui s’amusait.
- Allons assister à la messe dans la cathédrale, proposa Joceran lassé lui aussi par la fièvre bruyante des rues.
L’office avait déjà débuté. La grande nef de la cathédrale, baignée par la lueur diffuse des vitraux colorés, semblait un havre de paix. Ils se recueillirent et suivirent avec dévotion la célébration. Marciane trouva le sermon du desservant, sur le rôle du berger, gardien du troupeau des fidèles, étrangement prémonitoire.
- Prions, mes frères, pour notre berger à tous, notre roi, qui est atteint dans sa chair par les malheurs de l’age, conclut benoîtement le prêtre. Que Dieu lui accorde sa miséricorde et qu’Il veille particulièrement sur notre roi Louis, son héritier légitime, destiné à régner pour le plus grand bien de son peuple !
« Les problèmes de la cour seraient-ils ressentis par tous dans la ville ? » se demanda Marciane, fort étonnée.
La petite troupe regagna assez lasse le château. Tous étaient bien décidés à éviter le repas du soir auquel ils ne furent d’ailleurs pas conviés. Le rendez-vous pour la chasse du lendemain avait été fixé de bonne heure. Marciane, qui avait adopté une tenue de chasseur et non d’accompagnatrice, se tenait fermement en selle lorsque le roi Louis parut. Il la considéra avec surprise et lui sourit. Les chiens tenus en laisse tiraient, impatients de recevoir le signal du départ. Les chasseurs s’ébranlèrent enfin et traversèrent la ville à grande allure pour gagner la campagne, vers le sud. Le roi, ses chevaliers, ses invités, les piqueux, les gardes, les meneurs de chiens, faisaient une fameuse troupe, applaudie par les badauds qui s’écartaient prudemment à leur approche. Le temps était clair, les sabots des chevaux résonnaient fermement sur la terre sèche. Marciane n’avait pas aperçu le sire de Montfort et elle chevauchait encadrée par Joceran, Hubert, Benoît et Guillaume. Soudain, le roi se détourna et lui fit signe de le rejoindre.
- Je vois avec surprise une femme se montrer si bonne cavalière, dit-il avec un sourire. Chasseriez-vous aussi ? Je vous vois armée !
- J’ai été accoutumée à le faire et j’en tire grand plaisir !
- Vive Dieu ! Vous êtes une femme exceptionnelle et j’en ai grand plaisir. Et si nous parlions des motifs qui vous ont poussée à me joindre ?
- Sire, ils sont naturellement d’ordre divers.
- Je m’en doute. Eclairez-moi d’un mot.
- Nous vous apportons d’abord des suppliques émanant tant de votre royaume que de l’empire, de gens navrés par l’insécurité des routes et qui attendent de vous que vous y mettiez bon ordre. Mais il est un autre problème : le sort de Monseigneur Héraclius est un souci, Sire, que l’Eglise souhaiterait voir réglé par le pouvoir que vous avez sur le comte du Forez pour l’inciter à se montrer conciliant. Certes, tout ceci reste du domaine de la suggestion, mais ce serait perçu comme une heureuse suite aux harmonieux rapports que vous avez su établir avec la Papauté , en digne fils aîné de l’Eglise.
- Comptez sur moi, dame, pour donner satisfaction à notre Souverain Pontife, sans qu’il ait besoin de me le demander plus précisément. Et considérez même que c’est une affaire réglée. Je présume qu’il est inutile de vous recommander de ne pas ébruiter cet entretien ?
- Je n’en garde déjà plus le souvenir, Sire.
Le roi s’éloigna alors pour rejoindre son chef piqueur qui examinait une trace. Il s’agissait certainement d’un grand cerf et la meute pouvait être lâchée. Les chiens s’élancèrent en donnant de la voix, suivis par les chasseurs. La traque fut longue, ponctuée par les abois, les cors des piqueux. Le pied fut perdu, retrouvé, la chasse bifurquait, les chasseurs s’égayaient… Hubert était ravi de suivre une chasse royale. Il savait le roi hardi chasseur, toujours le premier à vouloir servir l’animal tenu aux fermes par les chiens. Il n’entendait pas rater le spectacle de la mise à mort et s’évertuait à ne pas perdre le roi de vue. Il fut très surpris de le voir délibérément bifurquer d’un seul coup et s’éloigner de la chasse, mais il résolut de le suivre, tout en gardant ses distances par discrétion. Les bois touffus rendaient la poursuite malaisée. A un moment, Hubert crut avoir été semé, bien que le roi n’ait pas semblé s’apercevoir qu’il était suivi. « Me voilà bien ! » se dit avec amertume Hubert en pensant aux quolibets que cela lui vaudrait. Il avait mis son cheval au pas, tout en réfléchissant à la façon de se tirer de ce mauvais pas, lorsqu’il aperçut une cabane, vers laquelle il se dirigea machinalement. Le tapis d’herbe étouffait les pas de son cheval. Tout était silencieux. En arrivant à proximité de la masure, il remarqua le cheval du roi, attaché près de l’entrée. Ne sachant plus que faire, il s’arrêta, ennuyé d’avoir été indiscret. Un mouvement furtif attira alors son regard. Il distingua, derrière un arbre, un homme arc en main qui paraissait guetter la porte de la maisonnette. Sans plus réfléchir, Hubert se laissa glisser à bas de son cheval et s’avança lentement. Son expérience de la chasse à l’approche lui avait appris à marcher en gardant le plus grand silence, évitant même de faire craquer une brindille ou froisser une feuille. Il était tout près de l’inconnu lorsque l’huis s’ouvrit. Le roi parut. Immédiatement, l’homme arma son arc. Au même instant, Hubert leva son épée et faucha l’agresseur d’un coup de taille sur le cou pour ne prendre aucun risque de le manquer. L’homme s’écroula, lâchant sa flèche en terre. Alerté, Louis tourna la tête et arriva en hâte.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il sèchement. Qui êtes-vous ?
- Je suis le fils de la dame de Marcelly, Sire, et je pense que cet homme voulait vous assassiner !
- Comment vous trouvez-vous là ?
- Je vous ai suivi, Sire. Votre réputation est si grande que je voulais voir le roi chasser !
- Et vous avez vu un roi être chassé ! Merci chevalier, je vous dois la vie.
- Je ne suis pas encore chevalier.
- Par Dieu ! Vous méritez de l’être ! Mais qui est donc ce gredin ? dit-il en retournant le mort qui avait la face contre le sol. C’est un garde du château si l’on en croit sa tenue. Fouillez-le.
L’homme portait à la ceinture une bourse pleine de deniers, aux armes du comte de Rochefort ! « Le prix du sang » murmura le roi. La porte de la cabane s’entrebâilla alors et une silhouette féminine apparut.
- Cela ne te concerne en rien, Marie. Rentre chez toi, intima le roi.
La jeune femme s’enroula dans son châle et s’enfuit sans se retourner.
- Aucun intérêt. Oubliez-la, dit le roi brièvement à Hubert, intrigué. Ne perdons pas plus de temps ! Remettons-nous en selle et rejoignons la chasse.
Alors qu’ils venaient d’enfourcher leurs montures, Hubert et le roi entendirent plusieurs cavaliers arriver au galop et sortirent leur épée. Les trois arrivants, des chevaliers de la maison du sénéchal, s’arrêtèrent net, interdits, en les apercevant.
- Eh bien, messires, que voulez-vous ? demanda Louis, prêt à en découdre.
- Vous, Sire ! Nous vous recherchions.
- Et vous m’avez trouvé ! Passez devant, nous vous suivrons.
Les cavaliers tournèrent bride sans mot dire et précédèrent le roi et Hubert. Un cor sonna alors la mort du cerf, leur indiquant vers où se diriger. Lorsqu’ils rejoignirent les chasseurs, un seize cors gisait sur le sol. Il avait été servi par Joceran qui lui avait transpercé le flanc à la lance, atteignant le cœur du premier coup. Le roi le félicita calmement et promit que le trophée lui serait remis. Après la curée, tous reprirent le chemin du retour. Marciane regardait son fils sévèrement car elle s’était souciée de sa disparition. Mais elle lui trouva un air tellement assuré qu’elle ne posa pas de questions. Les chevaux et les chiens étaient las, le retour traînait en longueur. Joceran avait remarqué l’absence du roi et ne le quittait pas des yeux. Il le vit appeler son chef des gardes et lui parler brièvement, d’un air impérieux. L’homme s’éloigna alors au grand galop. Quand la troupe passa la porte du château, les trois chevaliers qui « recherchaient » le roi, furent discrètement arrêtés et emmenés, étroitement encadrés.
- M’expliqueras-tu enfin ce qui s’est passé au cours de cette chasse ? demanda Marciane à son fils, lorsqu’ils furent tous retournés dans leur chambre.
- Tu as agi en preux, approuva Joceran après avoir entendu le récit d’Hubert. Tu es digne d’être adoubé. Garde-toi cependant de te vanter de ton exploit !
- C’est ce que m’a dit le roi Louis, reconnut Hubert, encore émerveillé de l’aventure qui aurait été une tragédie sans son intervention.
- Peut-être devrions-nous quitter la cour, proposa Marciane. J’ai pu parler au roi Louis. Nous avons donc déjà rempli notre mission.
- Ce serait prématuré, objecta Joceran. Il nous faut encore une réponse officielle à nos suppliques, ne l’oubliez pas.
Hubert lui lança un regard reconnaissant. Pour rien au monde, il ne serait parti à un moment aussi passionnant. C’est bien ce que pensait aussi Joceran et Marciane dut convenir, à contrecœur, qu’il valait mieux attendre.
Le sire de Montfort ne tarda pas à venir les retrouver. Il semblait soucieux.
- Le roi tient à honorer un aussi bon chasseur que le comte Joceran et il réclame votre présence au souper. Je vous fais mes adieux. Il me faut impérativement rentrer sur mes terres, pour affaires en souffrance...
- Rien de grave, j’espère ?
- Après tout, pourquoi vous le cacher ? Vous serez vite au courant ! s’exclama le petit homme. Le roi Louis demande des renforts pour accompagner la maison royale jusqu’à Etampes où elle va s’installer. De là, le roi compte réunir son ost pour une expédition punitive contre le sénéchal, Gui le Rouge, le comte de Rochefort et son demi-frère, Philippe de Mantes.
- Ils seraient donc entrés en rébellion contre lui ?
- Pire ! Il se murmure qu’ils ont tenté de l’assassiner !
- Mais se battre contre celui qui commande ses armées ne posera-t-il pas de problèmes au roi Louis ?
- Hommes et vassaux ont prêté serment d’allégeance au roi, non au sénéchal.
- Qu’en pensent le roi Philippe et la reine Bertrade ?
- Le roi est toujours alité et la reine se tient à ses côtés. La situation n’est vraiment pas simple ! Le roi Louis veut aller guerroyer, mais il est risqué pour lui de se séparer de son père impotent qui risque de retomber sous la coupe de sa femme !
- Le roi a en effet une marge de manœuvre bien étroite !
Au dîner, le roi Philippe, la reine Bertrade et Lucienne, la timide fiancée, ne parurent pas. Seul sur son estrade, le roi Louis présidait le repas dans une atmosphère tendue. Les conversations se faisaient à voix basse, chacun essayant d’en savoir un peu plus sur la tentative d’assassinat dont avait été victime le roi, et qui avait transpiré, on ne savait comment.
- Le roi a tenu tête à tout un parti qui l’a pris en embuscade.
- Des chevaliers du sénéchal sont compromis. Ils ont été arrêtés.
- Le roi Philippe est mourant. Il réclame son fils Philippe de Mantes.
Les propos s’arrêtèrent sur un regard menaçant du roi, agacé par ces chuchotis.
- Nous sommes réunis ce soir, dit Louis d’une voix forte, pour honorer le comte Joceran qui a magnifiquement mis à bas le cerf que nous courrions. Nous verrons prochainement s’il est aussi expert dans l’art de la fauconnerie.
Les paroles du roi avaient pris les invités de court. Ce n’était pas ce à quoi ils s’attendaient ! Tous se demandaient si le complot, la tentative d’assassinat, la guerre, étaient des bruits fondés ou une rumeur mensongère… Tandis que ses conseillers le regardaient ébahis, le roi, imperturbable, continua à parler chasses et sorties. « La reine a réussi à mettre le holà à ses projets » pensa Marciane.
- Venez comte, dit le roi en se tournant vers Joceran à la fin du souper, je tiens à vous remettre un souvenir de cette journée. Accompagnez donc votre époux, dame, ajouta-t-il en se tournant vers Marciane.
Il se dirigea avec eux dans un cabinet jouxtant la salle.
- Je tiens à offrir ceci à votre fils en souvenir de ce jour, dit le roi en remettant à Marciane une magnifique épée de Tolède à la poignée damasquinée ornée de pierreries. Je lui dois une grande reconnaissance et saurai m’en souvenir.
Il émanait de cet homme une étonnante impression de force, pourtant, il semblait si las que Marciane en eut le cœur serré. Prise d’une impulsion, elle s’écria :
- Sire, me permettez-vous une suggestion ?
- Parlez, dame, venant de vous, elle ne peut qu’être intéressante.
- Le roi votre père est, dit-on, au plus mal ?
- On dit beaucoup trop de sornettes. Mais c’est exact.
- L’assurance que vous m’avez donnée ce matin rend l’Eglise redevable vis-à-vis de vous de l’avoir délivrée d’un souci. Elle vous doit donc un service…
- Poursuivez, dit le roi soudain attentif.
- Dans son état, le roi Philippe aurait grande raison d’être entendu en confession par l’évêque d’Orléans. Celui-ci lui pourrait, dans la droite ligne des recommandations des plus hautes instances de l’Eglise, lui imposer pour lui donner l’absolution, essentielle dans son état, de renvoyer dame Bertrade, en Anjou par exemple.
Louis regarda fixement Marciane un long moment.
- Par le corps du Christ, je devrais vous garder comme conseiller, je n’en ai pas de si avisé ! Qui suggérera la consigne au confesseur ?
- Je peux le faire, si vous y consentez.
- Je n’osais vous en prier. Ajoutez-y, je vous prie, une dernière demande qui soldera mon compte : que notre évêque organise un concile des prélats du royaume pour annuler mes engagements envers Lucienne de Rochefort, ma fiancée ! Je n’omettrai pas de vous confier une missive explicite pour le comte du Forez qui, je n’en doute pas, réglera l’affaire qui vous préoccupe.
Le lendemain, Marciane, Joceran et Hubert s’en retournèrent en ville pour une promenade qui se limita à l’évêché. Marciane demanda une audience qui lui fut accordée sur-le-champ. Monseigneur Romuald était un homme très grand, au regard perçant et impérieux.
- Votre présence dans notre ville m’avait été annoncée, ma fille. Je suis heureux de votre visite. Avez-vous de bonnes nouvelles à me transmettre ?
- En ce qui concerne ma mission, oui, Monseigneur. Mais en ce qui concerne la cour de France, ce qui sans doute ne me concerne pas, non !
- Pour que vous parliez de ce qui ne vous concerne pas, c’est que les deux situations trouvent un point de rencontre.
- J’admire votre clairvoyance, Monseigneur. En effet, le roi Louis, en fils respectueux des consignes de l’Eglise, se soucie du salut éternel de son père qui est à la dernière extrémité. Le roi Philippe, pour mettre sa conscience en paix avec le ciel, aurait grand besoin qu’un éminent confesseur lui rappelle fermement la volonté du Saint-Père de voir dame Bertrade rejoindre en Anjou son époux légitime.
- C’est faire œuvre pie que de sauver l’âme du roi, approuva l’évêque, je me chargerai volontiers de l’affaire. Le roi a-t-il exprimé un autre pieux désir ?
- Voyant les désordres qu’un mariage mal assorti entraîne, et dont il ne veut pas donner l’exemple infâme, il serait soulagé de voir annuler par l’Eglise ses engagements envers la fille du comte de Rochefort, engagements qu’on l’a forcé de contracter.
- Je comprends ses soucis. Permettez-moi cependant de vous demander en quoi consiste la réussite de votre mission ?
- En cette missive que le roi vous prie de faire tenir au comte du Forez pour qu’il n’y ait aucun danger qu’elle se perde, dit Marciane en lui tendant le document revêtu du sceau royal.
Sa lecture dut en tous points satisfaire le prélat car il conclut l’entretien en assurant à Marciane qu’il irait au plus tôt entendre le roi Philippe en confession. Il chargea aussi la jeune femme d’annoncer au roi Louis que le concile qui se tiendrait sous peu à Troyes serait convaincu de la nécessité d’annuler son engagement de fiançailles. Tandis que Marciane baisait respectueusement l’améthyste ornant le doigt de l’évêque, celui-ci la bénit avec bienveillance et lui promit de ne pas oublier dans ses prières une fille si empressée à satisfaire les desseins de l’Eglise. L’après-midi même, l’évêque d’Orléans se présenta au château. Tous ceux qui entouraient le roi Philippe, haletant sur sa couche, durent se retirer, même la reine qui en marqua de l’humeur. Après un long tête-à-tête entre le roi et son illustre confesseur, la porte de la chambre se rouvrit et la reine fut admise à y pénétrer. Elle en ressortit assez vite, pâle, les traits tirés, le regard dur. Le roi Louis, le chancelier, le bouteiller et le chambrier la remplacèrent et écoutèrent, en présence de Monseigneur Romuald, les volontés du roi énoncées d’une voix faible mais déterminée.
Dans la soirée, un important cortège s’ébranla lentement, quittant le palais comme à regret : la reine Bertrade partait en Anjou. Elle faillit croiser le connétable, de retour d’une mission à Châteaurenard où il avait convaincu le comte de Blois, Thibaud IV, de ne pas se joindre aux ennemis du roi, la garnison royale de Montargis puissamment renforcée ayant les moyens de l’en empêcher si l’envie lui en venait malencontreusement. Le connétable était un homme d’une stature hors du commun mais l’impression de force brutale qui émanait de sa personne était cependant tempérée par son regard naïf et chaleureux qui le faisait surnommer « le bon géant ».
Après les événements qui avaient agité le château toute la journée, Joceran et Marciane étaient impatients d’assister au dîner.
- Il conviendra ce soir de faire nos adieux au roi de France, avança Marciane. Notre mission a été remplie et la cour va rejoindre Etampes où nous n’avons rien à faire, il est temps pour nous de regagner nos terres !
- Mais Marciane, pourquoi tant de hâte ? s’exclama Joceran, fort déçu. Le roi ne trouvera rien à redire à notre compagnie, bien au contraire !
- J’aimerais tant voir réuni l’ost royal, plaida Hubert d’un ton pressant.
- Nous pourrons lui rendre sans doute quelques nouveaux services ! renchérit Joceran, qui trouvait que son propre rôle avait été trop effacé.
Marciane n’ajouta rien, mais elle soigna particulièrement sa toilette : elle revêtit une somptueuse tunique de brocart gris argent, fendue sur le côté pour découvrir une robe de soie bleu pâle brodée d’étoiles d’argent ; ses cheveux nattés en grosses coques sur les oreilles, étaient enserrés dans un bonnet de velours gris d’où pendait sur le front une chaînette d’or ornée de pierres bleues mettant en valeur le gris changeant de ses yeux Le corsage épousait étroitement sa poitrine et sa taille fine et ses hanches étaient ceintes d’une ceinture à cabochons.
Lorsque Marciane parut ainsi dans la salle, tenant haut sa fine tête au port altier, un silence flatteur accueillit son entrée. Le roi la regarda traverser la pièce jusqu’à sa place tandis que le connétable semblait frappé par une apparition surnaturelle. Il fallut qu’on le tirât par la manche pour qu’il pense à se rasseoir. Joceran s’était rembruni. Quand le roi annonça que la cour gagnerait Etampes dès le lendemain et qu’il conviait ses hôtes à l’accompagner s’ils le désiraient, Joceran remercia mais déclina l’offre « car ils ne pouvaient s’absenter plus longtemps de leurs terres ». Marciane et Joceran s’avancèrent donc après le dîner pour saluer le roi et le remercier de les avoir reçus.
- Je n’oublie pas les motifs qui vous ont fait entreprendre ce long périple, leur répondit le roi, ils ont retenu toute mon attention. Dans tout le royaume, la garde des grands chemins sera organisée directement par mes prévôts. Ils en seront responsables. Voici cependant une charte octroyant par exception au comte du Forez la garde des grands chemins dans l’étendue de ses deux comtés, Lyon excepté. Vous serez toujours les bienvenus à ma cour. Comte Joceran, poursuivit-il, en souvenir de votre séjour, acceptez l’un de mes meilleurs faucons qui saura se montrer digne de son maître, et pour vous, Dame Marciane, ce reliquaire contenant deux cheveux de Sainte Marthe, sœur de Lazare et de Marie de Béthanie, qui gagna la Provence pour la sauver de la Tarasque et que m’a offert la ville de Tarascon.
Hubert ne comprit rien au revirement de Joceran. Il boudait ostensiblement.
08:10 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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