29.08.2007

chapitre 19 - la mission

A la grande fierté de Marciane, Monseigneur Guy de Bourgogne, l’archevêque de Vienne, avait fait savoir qu’il viendrait en personne baptiser les jumeaux. Elle décida alors que la cérémonie aurait lieu après ses relevailles. Quarante jours après la double naissance, le chapelain vint célébrer l’amessement et bénir la jeune mère qui put dès lors quitter sa chambre. Elle reprit ainsi sa place dans la vie familiale au milieu de l’allégresse générale. Son retour fut marqué par un joyeux festin.

Le jour de leur baptême, les deux enfants furent revêtus de robes blanches et portés sur les fonds baptismaux par leurs marraines, Guillemette pour Marthe et Ida pour Humbert. Ils furent immergés dans la cuve et baptisés par Monseigneur Guy. Confiés à la tutelle de leurs saints patrons et de leurs anges gardiens, ils furent ramenés hurlant vers leurs nacelles et confiés aux nourrices qui les consolèrent en les mettant au sein. Les bébés, calmés, ne se souciaient nullement des nombreux présents que les invités avaient déposés pour eux : reliquaires d’argent offerts par l’archevêque, mais aussi médailles, statuettes, chemises brodées, hochets, nacelles sculptées..

Un somptueux banquet réunit ensuite tous les assistants. Il se composa de six assiettes de quatre mets chacune : pâtés de veau à la moelle de bœuf,  boudins, saucisses et pipefarce pour la première assiette, suivie de civet de lièvre et brouet d’anguilles, fèves coulées, bœuf et mouton ; pour la troisième assiette rôts, chapons, veau et perdrix, poissons d’eau douce et de mer, la quatrième se composant de poissons de rivière à la dodine, tanches à la sauce chaude, pâtés de chapons à la graisse et au persil, la cinquième comportait du bouilli lardé, ris engoulé, anguilles renversées, rissoles et crêpes et la sixième assiette des flancs sucrés au lait lardé, des nèfles, des noix pelées, des poires cuites et des dragées servis avec de l’hypocras parfumé à la cannelle. Entre chaque service, la vaisselle était changée et des entremets permettaient aux convives de patienter en attendant la suite… Monseigneur Guy était placé entre Marciane et Joceran. Comme son hôtesse, il mangeait peu et buvait modérément. Autour d’eux, le ton des conversations avait monté et les doigts avides s’affairaient à rechercher les meilleurs morceaux dans les plats posés sur la table tandis que les gobelets se remplissaient souvent. L’archevêque se pencha vers Marciane, qui s’attendait un peu à un a parte :

- L’Eglise vous est reconnaissante du soin que vous avez pris d’un de ses prélats en fâcheuse posture, ma fille.

- Je n’ai fait que mon devoir.

- Il n’était certes pas facile à remplir et je vous félicite aussi de votre adresse. Vous représentez, en quelque sorte, un pont entre les deux adversaires qui se sont affrontés, séparés par de vieilles querelles attisées en sous-main. Les plus hautes instances de l’Eglise souhaiteraient voir s’apaiser ce funeste conflit dans lequel il leur est difficile d’intervenir directement car il ne concerne pas des questions de religion, relevant de la spiritualia, mais des affaires temporelles, relevant de la temporalia. L’affaire se complique du fait que Héraclius s’est reconnu vassal pour la ville de Lyon de l’empereur, alors que depuis le concile de Clermont, le pape Urbain II a interdit aux hommes d’église de prêter serment de vassalité au pouvoir temporel ! dit Monseigneur Guy, qui s’arrêta soudain en guettant la réaction de son interlocutrice.

- Je vous suis bien, Monseigneur, se contenta-t-elle de répondre.

- Pour aller plus au fond des choses, vous savez que la Papauté est en ce moment fort préoccupée  par le problème des investitures et soutient que  les abbés et les évêques n’ont pas à dépendre du choix du pouvoir temporel. La solution a été trouvée avec le roi de France, à la suite du voyage récent de notre Saint-Père Pascal II en France. Mais c’est encore une source de conflits sans cesse renouvelés avec les empereurs d’Allemagne qui tiennent à cette prérogative car ils considèrent évêques et abbés comme leurs vassaux.  Il est assez inopportun de raviver une rivalité qui aurait tendance à vouloir trouver une solution négociée : l’empereur renonçant à l’investiture et l’Eglise aux biens impériaux reçus en fiefs au temps de Charlemagne, par l’intervention de la Papauté dans le règlement du sort d’Héraclius.

- Je me sens mal placée pour suivre les arcanes de cette politique subtile, suggéra Marciane, un peu inquiète de ces confidences

- C’est justement pourquoi votre intervention pourrait être bénéfique !

- Mon intervention ! s’insurgea aussitôt la jeune femme.

- Oui, parce que vous êtes neutre. En fait, j’aimerais que vous puissiez, sous des prétextes valables, vous rendre auprès du roi de France et lui suggérer de temporiser les ardeurs du comte du Forez, qui est pour une part de ses terres son vassal, et qu’il soutient dans ses prétentions.

- Mais Monseigneur, quel poids aurais-je vis-à-vis du roi de France ? Il ne m’écoutera certainement pas…

- Détrompez-vous, Marciane. Vous êtes un des grands de ce royaume, vous jouissez d’une excellente réputation et vos avis seront pris en considération.

- En quoi mes paroles seront-elles censées représenter les aspirations de l’Eglise qui souhaite rester dans l’ombre ?

- Vous saurez faire entendre qu’elles sont dans la droite ligne de sa politique.

- Pour me faire un ennemi de l’empereur !

- Mais non, loin de là ! Vous le débarrasserez au contraire d’un problème en apportant une solution à ce qui l’embarrasse autant que nous, sans qu’il puisse le reconnaître. Héraclius lui ayant fait allégeance, il est son vassal et a droit à sa protection, mais le comte du Forez, pour la majeure partie de son domaine l’est aussi et jouit des mêmes droits… Il lui est difficile de choisir. Il s’en tient d’ailleurs pour l’instant à une prudente expectative.

- Quelles solutions pourrais-je proposer ? Je n’en vois aucune !

- Arguez qu’il est dangereux de s’attaquer à des frontières et remettre en cause un équilibre qui a fait ses preuves. Si le roi de France les conteste, il s’aliènera l’appui de l’Eglise qui lui est utile dans ses démêlés avec ses barons, de plus l’empereur fera de même et il aura à s’en défendre. Prêchez la sagesse ! Le roi Philippe vient d’obtenir l’absolution de Sa Sainteté pour les désordres de sa vie privée qui lui ont jadis valu tant de blâmes, il ne voudra pas une fois de plus mécontenter le Saint-Siège. Son fils Louis a été élu héritier du trône et son avis sera prépondérant. Or il est désireux, comme son père, de garder l’appui de l’Eglise. Son principal souci est d’assurer la pacification de son domaine et de restaurer les communications, spécialement en Ile-de-France où des petits barons narguent son autorité. Servez-vous de ce contexte pour les amener à se désintéresser de Lyon. Il sera temps, lorsque vous aurez reçu l’assurance de la cour de France de ne plus interférer dans le conflit lyonnais, d’aller trouver l’empereur pour vous prévaloir de ces bons résultats. Quant au comte du Forez qui n’a pas réussi à éliminer Héraclius, comme il le voulait, il se trouve dans une impasse et accueillera volontiers une issue honorable à cette situation délicate.

- Je dois vous avouer, Monseigneur, que ce jeu subtil ne me tente guère…

- Voyons mon enfant, il y va aussi de votre intérêt bien compris. Vos terres de Marcelly se trouvent en zone frontière et seraient fort menacées en cas de conflit. De plus, le comté de Giret, que vous avez conquis en solitaire, vous serait définitivement reconnu. Il va sans dire aussi, en ce qui concerne votre époux, que la propriété de la ville de Salins dont dame Thieberge voulait faire don à son couvent, ne serait pas menacée d’être contestée.

- Ah ! Monseigneur, ne craignez-vous pas, par ces manœuvres coercitives, vous commettre dans la temporalia ? remarqua Marciane avec amertume.

- Peut-être ma fille, admit le prélat en souriant sans se fâcher, mais pour le plus grand bien de la spiritualia.

- Naturellement, j’informerai mon époux du but de notre ambassade ?

- Oui, mais à part lui, gardez secrets les motifs réels de votre déplacement.

Après le départ des invités, quand le château retrouva son calme, Joceran proposa tout naturellement à Marciane de rentrer avec lui à Léognan. Elle lui fit part alors de la mission dont les avait chargés Monseigneur Guy, prenant bien soin de l’y associer à part entière. Devant son air navré, Joceran s’écria :

- Mais, Marciane, il n’y a pas lieu de rien regretter ! Nous devenons des légats, officieux certes, mais n’en détenant pas moins la volonté du Saint-Père. Je suis heureux d’avoir ainsi l'occasion de connaître la cour de France. Ne vous tourmentez pas, je suis sûr que nous réussirons. Tenez, il me vient une idée. Puisqu’il nous faut compter avec Philippe et son fils Louis, pourquoi n’irions-nous pas trouver les rois de France pour leur demander d’engager une action d’envergure destinée à assurer la sécurité des routes dans tout le royaume ? De nombreux voyageurs se plaignent des conditions de sécurité qui y règnent, tant de la part des bandits de grand chemin que des seigneurs pillards qui rançonnent les marchands. Munissons-nous tout au long de notre parcours de suppliques des conseils des communes, des assemblées des bourgs, des couvents, des confréries de marchands. Pour notre déplacement, ce serait un excellent prétexte, fort utile de surcroît.

- C’est en effet fort bien trouvé et vous emportez mes dernières hésitations. Nous commencerons notre périple par Valbenoîte et l’abbaye de l’Ile Barbe, puis nous remonterons par la vallée de la Loire jusqu’à Orléans où se trouve le roi en ce moment, à ce que m’a indiqué Monseigneur Guy. La route sera longue et non sans danger. Il nous faudra une forte escorte.

- Je vous propose d’emmener avec nous votre fils, Hubert. Je suis certain que le voyage comblera son envie d’aventures.

Un mois plus tard, Marciane et Joceran prenaient la route, accompagnés de leurs écuyers, d’Hubert, de valets et de palefreniers. Ils s’étaient déjà muni des suppliques des conseils des communes de Lyon et Vienne, et des mariniers du Rhône. Tous se plaignaient que l’insécurité des routes du royaume de France gênait considérablement le transport des marchandises et en renchérissait les prix. A l’abbaye de Valbenoite, leur première étape, l’abbé de Nolert se déclara comblé par leur démarche et s’empressa d’ajouter sa propre supplique.

- On dit les rois de France soucieux de favoriser le commerce et d’assurer la libre circulation des gens et des biens. Ils accueilleront favorablement vos demandes et voudront vous satisfaire sur ce point précis. Quels que soient vos objectifs réels, soyez très circonspects, ne vous laissez pas circonvenir par leurs conseillers et ne parlez qu’en présence des souverains, à eux seuls, ce serait préférable, si vous en avez le loisir.

- Nous retiendrons vos judicieux conseils, remercia Marciane, étonnée de la clairvoyance de l’abbé.

- Je suppose que c’est Monseigneur Guy qui vous a suggéré la démarche ?

- C'était en effet l'un de ses objectifs.

- Notre archevêque est un prélat éminent, certainement promis à un grand avenir. Je le verrais même bien monter sur le trône de Saint-Pierre… pour le plus grand bien de la chrétienté d’ailleurs car c’est un homme de concorde et de conciliation. Vous ne pouvez regretter de servir ses desseins !

Réconfortée par les paroles de l’abbé, Marciane fut un peu honteuse d’avoir forcé l’archevêque à insister avant d’accepter le rôle qu’il lui destinait.

A vrai dire, le voyage plaisait à Marciane. Le temps était encore frais, les routes boueuses, semées de fondrières, les averses fréquentes, et ils arrivaient le soir à l’étape crottés, fourbus et transis. Mais elle découvrait de nouveaux paysages, les gorges de la Loire et l’épanouissement du fleuve,  le panorama de l’église de Cherie permettant de découvrir les soixante-seize clochers de la région, elle s’intéressait aux cultures, au bétail, aux modes de vie des régions traversées, elle interrogeait les paysans, laissait parler les jurés du conseil des communes, s’enquerrait de leurs droits, de leurs franchises, de leur gestion et de leurs pouvoirs, très variables selon les accords qu’ils avaient obtenus de leurs suzerains, laïcs ou ecclésiastiques…

Marciane se faisait aussi un plaisir de s’arrêter pour visiter les innombrables églises neuves qui parsemaient la route et y prier pour le succès de leur mission. Les édifices s’élevaient souvent dans des bourgs nés à l’ombre de prieurés où ils faisaient étape, comme celle de Saint-Rambert, dépendant de l’abbaye de l’Ile Barbe, avec son clocher-porche aux superbes sculptures, et son portail aux lions, comme à Pouilly-les Feurs ou à  Decize, l’église de St-Aré. En d’autres lieux, de modestes églises paroissiales n’en étaient pas moins admirables, toujours différentes, admirablement proportionnées, avec un beau portail décoré, un clocher planté selon les cas de l’avant à l’arrière, massif ou découpé de fenêtres à colonnes, des chapiteaux sculptés, des absides et absidioles accolées au chevet.

La jeune femme admirait également les bourgs et les villes, protégés derrière leurs murailles flanquées de tours et de bastions, baignés par des fossés alimentés par la Loire voisine et animés par les moulins qui profitaient de la dérivation du fleuve. A Feurs, elle apprit avec intérêt qu’une partie des remparts datait des Romains ! A Roanne, belle ville lovée au pied de son château fort, elle avait envié le port animé grâce au fleuve enfin navigable qui emportait les embarcations lourdement chargées vers le centre du royaume. Marciane aimait se promener dans les ruelles étroites des villes, entre les maisons ventrues à encorbellements, où les boutiques et les ouvroirs empiètent sur la chaussée mal dallée, jonchée de paille et de gravats. Elle en profitait pour juger de la qualité et de la variété des produits proposés, avant d’arriver sur la grande place à l’Hôtel de ville, parfois dotée d’un beffroi ou à la modeste maison communale, jouxtant le marché couvert,  pour être reçue par le conseil de la commune.

Leurs étapes s’imposaient selon les possibilités d’hébergement des lieux, ce dont ils avaient soin de s’enquérir avant de reprendre la route. Les monastères étaient souvent dotés d’hôtelleries pour recevoir les voyageurs, mais certains châteaux accueillaient aussi les étrangers, sinon il restait les gîtes tenus par les habitants. Le confort y était souvent sommaire : ils devaient partager la chambre avec leurs écuyers et se passer de bains, mais la nourriture était bonne et les chevaux bien soignés. Ils rencontraient quelquefois des convois de marchands se rendant aux marchés escortés par des conduits, escortes fournies par les villes ou les seigneurs. Le sergent s’enquerrait alors, fort civilement, des diverses conditions rencontrées en route. Le voyage se déroulait sans incidents, mais Hubert commençait à trouver le chemin monotone…

Ils venaient de quitter à Decize, située sur une île de la Loire , au confluent de l’Aron, le couvent de bénédictins où ils avaient passé la nuit. Ils chevauchaient allégrement dans l’air frais du matin et traversaient un petit bois lorsque des bruits sourds et des cris les alertèrent. Hubert, immédiatement, piqua des deux et brandit son épée. Au détour du chemin, il tomba sur trois malandrins qui avait jeté une jeune fille à bas de sa mule et s’apprêtaient à la mettre à mal. Le plus vif des trois, alerté par le galop du cheval, s’enfuit sans demander son reste, mais les deux autres, affairés à maîtriser leur victime qui se débattait, ne virent pas le danger. Aussitôt, Hubert embrocha chacun d’eux d’un grand coup d’épée qui les laissa sanglants sur la chaussée. Libérée, la jeune fille se releva tout en rajustant maladroitement ses vêtements déchirés. Elle regarda, affolée, le nouvel arrivant ne sachant pas s’il représentait son salut ou un nouveau danger. Lorsque le reste de la troupe arriva, Marciane comprit la situation du premier coup d’œil. Elle s’empressa de descendre de cheval pour réconforter la pauvre enfant.

- N’aie aucune crainte, tu es sauvée, dit-elle en s’approchant. Détournez-vous pour lui laisser le temps de se rajuster, recommanda-t-elle à ses compagnons.

La petite, encore sous le choc, se détourna et s’appuya sur sa mule en pleurant.

- Allons, c’est fini et tu as eu plus peur que de mal. Comment t’appelles-tu ?

- Marinette, je suis la fille du meunier, je me rendais au marché à Decize quand… et la jeune fille se remit à pleurer.

- Calme-toi ! Nous allons te raccompagner pour raconter tes malheurs à la milice. Tes agresseurs seront punis. Peux-tu remonter sur ta mule ?

Marinette l’en assura et se retourna vers Hubert pour le remercier, les yeux encore pleins de larmes. Hubert rougit très fort. Il avait encore la vision de sa poitrine dénudée, de sa peau nacrée, et la trouvait bien jolie. Les deux bandits furent ramenés tout sanglants à Decize où l’affaire fit grand bruit. Depuis quelques temps, une bande de pillards commettait moult méfaits dans la région.

Ils échappent à nos patrouilles en gagnant le comté de Bourbon ou le duché de Bourgogne et s’en reviennent plus hardis chaque fois de leur impunité s’indigna l’un des communier.

- Il nous faut demander au roi des gardes bénéficiant de l’extraterritorialité pour les poursuivre partout dans le royaume ! appuya le maire en rédigeant une supplique. En attendant, ces deux-là paieront pour les autres ! Ils ne tarderont pas à pendre au gibet ! Nous allons les juger sans tarder.

Ce ne fut pas le seul problème que rencontra la petite troupe. Près d’Urzy, quelques jours plus tard, ils trouvèrent deux chanoines pantelants sur le bas-côté. Chargés de faire rentrer la dîme du palais épiscopal, il avaient été attaqués et volés au retour de leur tournée. Le doyen du chapitre cathédral en fut fort affecté et rédigea également une supplique virulente qui exhortait le roi à prendre toutes mesures propres à garantir la sécurité des routes « qui devenaient si peu sures que même les femmes et les clercs y étaient molestés ». Il rappelait aussi au roi que l’Eglise frappait d’anathème ceux qui s’attaquaient aux ecclésiastiques ! Marciane apprécia ce document qui confortait largement sa mission officielle.

En s’arrêtant à Nevers, Marciane et Joceran résolurent, pour être plus libres de leurs mouvements, de ne pas demander à être hébergés au château comtal et préférèrent un logis chez l’habitant, d’ailleurs assez confortable. Marciane tint à visiter la magnifique église Saint Etienne et l’église Saint Genest avant de faire ses dévotions dans la cathédrale Saint Cyr. Elle acheta en chemin des écuelles de faïence qu’elle trouva très belles. Leur présence, après leur passage à l’Hôtel de ville, avait du être signalée car un héraut leur fut adressé les priant de se rendre à l’invitation de la comtesse Mathilde. Ils ne pouvaient refuser et gagnèrent donc le château avec tout leur équipage. Le bâtiment, flanqué de deux grosses tours d’angles et de nombreuses tourelles à encorbellement, était majestueux, mais ses pièces trop grandes, pourtant tendues de tapisseries et garnies de nombreuses cheminées, restaient glaciales. Pour le souper, Marciane prit soin de revêtir une épaisse robe de drap brodé à col de fourrure dont les manches s’ornaient d’une longue cape doublée d’hermine. La comtesse Mathilde les attendait, assise sur une cathèdre à haut dossier. C’était une femme au visage sévère, le nez long, la bouche mince, le regard impérieux, la tête ceinte d’un turban de velours à pan, richement vêtue d’un mantel damassé et incrusté de pierreries, ouvert sur un surcot de velours. Elle les accueillit aimablement en s’enquerrant du confort de leur installation, des péripéties de la route et du but de leur voyage.

- Vous vous donnez bien du mal pour venir en aide aux marchands et aux voyageurs… Est-ce réellement là votre seul but ?

- La circulation  des marchandises et des gens doit se faire sans danger pour la bonne marche du commerce qui est essentiel à la richesse d’un pays, et la richesse de nos gens conditionne la nôtre, ajouta Marciane avec un sourire.

- Il est vrai que, pour tenir son rang, ces nouvelles ressources sont souvent nécessaires, alors que nos aïeux se contentaient aisément du revenu de leurs terres, répondit la comtesse avec un peu de morgue, comme si ces basses contingences lui étaient étrangères. Mais en ce temps là, le pouvoir des grands ne rencontrait pas le mauvais vouloir de tous ces petits hobereaux qui se croient chez eux dans leurs fiefs et oublient leurs devoirs envers leurs suzerains. De là, bien des désordres et des manquements… Je conseillerais volontiers à notre Saint-Père de prêcher une nouvelle expédition en Terre Sainte pour nous en débarrasser ! Ils partiraient pleins d’ambitions et laisseraient leurs terres nous revenir.

- Ceux qui se sont croisés ne l’ont pas fait par ambition personnelle mais pour la plus grande gloire de Dieu ! s’exclama Hubert, indigné de ce cynisme. Ils ont sauvé la Sainte Lance des mains des païens, délivré Jérusalem…

- Ne croyez pas que je sous-estime leur vaillance, objecta la comtesse, un peu gênée. Je me souviens que votre père, le sire de Marenges si je ne me trompe, a trouvé une mort glorieuse en défendant la Sainte Lance … Ce fut un brave chevalier dont vous pouvez être fier !

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