27.08.2007
chapitre 17 - fin
- Il faut vite le sécher et le réchauffer, dame, ce n’est pas un bain d’agrément ! Suivez-moi dans l’atelier, si vous voulez bien.
Hubert fut déshabillé, bouchonné, on lui donna du vin chaud, on l’entortilla dans une bonne couverture. Les couleurs revinrent enfin sur le visage bleui du garçon. Il sourit au brave homme qui continuait à le frotter et protesta :
- Maître Pataud, vous allez m’arracher la peau !
- Bon, je vois que ça va mieux.
Marciane, encore tremblante, dévorait son fils des yeux. « Mon Dieu ! J’ai failli le perdre ! » songeait-elle. « Merci, Sainte Blandine, si je ne vous avais pas priée, il se serait noyé ! Merci, Mélusine, merci aussi de vos paroles… Je ne sais de qui vous détenez votre étrange pouvoir, mais je vous serai toujours reconnaissante. Et merci, dame Thieberge, merci à vous aussi, sans qui je ne serais pas rentrée chez moi… C’est un étrange concours de circonstances qui m’a conduite à être présente au bon endroit, au bon moment ! »
Hubert se trouva bientôt suffisamment réconforté pour pouvoir rentrer au château. Il se hissa péniblement sur sa monture et ils regagnèrent lentement le Puy-aux-Dames. Bertrand les attendait. Elle n’eut pas le loisir de lui raconter la mésaventure d’Hubert car il l’apostropha immédiatement d’une voix angoissée :
- Guillemette se meurt ! Elle avait perdu les eaux, le travail avait commencé. Tout se passait normalement, avec l’aide de Jeannette, une femme du village. L’enfant est né, c’est un garçon ! Mais Guillemette s’est mise à saigner abondamment et ça ne s’arrête pas ! Elle va mourir ! Dame ! Sauvez-la !
Parce que Hubert sortait à peine de l’eau glacée, Marciane eut une inspiration :
- Ramasse de la glace, un grand seau, et apporte-le dans sa chambre.
« Puisque le froid transformait l’eau en glace, ne pourrait-il pas aussi figer le sang et l’empêcher de couler ? » Marciane entra dans la chambre de la nouvelle accouchée qui la regarda tragiquement. Guillemette était résignée au sort fatal qu’elle pressentait. Elle savait que les saignements internes sont impossibles à arrêter ! Marciane enveloppa de gros morceaux de glace dans un linge et les posa sur son ventre, en les appliquant étroitement sur la peau.
- Guillemette, pour l’amour du Ciel, réagis ! Tu t’en sortiras ! Guillemette ! tes enfants ont besoin de toi ! Et Bertrand aussi ! Il faut vivre ! Courage ! Lutte, tu es forte, tu vivras !
Guillemette la regarda longuement et son regard changea peu à peu. Il n’était plus accablé, mais une lueur de défi s’y lisait désormais.
- De la glace, encore de la glace ! réclamait Marciane et elle enveloppa aussi les reins et les côtés de l’emplâtre gelé. Puis elle prit la main de son amie entre les siennes tout en continuant à l’exhorter : C’est un combat, Guillemette, bats-toi. Tu veux vivre, tu dois vivre ! Ton fils t’appelle !
Effectivement, on entendait les cris du nouveau-né dans la pièce à côté. Guillemette ouvrit les yeux, et animée d’une volonté farouche, murmura :
- Je vivrai, je te le promets !
Marciane souleva les couvertures pour examiner la jeune femme. Le flux de sang semblait se ralentir. Elles restèrent longtemps la main dans la main, unies dans un même combat, Marciane renouvelant régulièrement la glace sur le ventre de Guillemette. Au petit jour, l’hémorragie avait cessé et Guillemette s’endormit paisiblement. Elle était sauvée ! Lorsque enfin Marciane lui apporta précautionneusement le nouveau-né qu’elle lui mit dans les bras, Bertrand la suivait. Elle les laissa seuls et retourna lentement dans sa chambre, brisée de fatigue et d’émotion, mais pleine d’un sentiment d’immense reconnaissance envers le Ciel qui leur avait épargné tant de malheurs. Trois jours après, selon l’usage, le petit Nicolas fut baptisé dans la chapelle du château et Siméon fut son parrain. Une fois la cérémonie terminée, Marciane convoqua maître Carolin :
- Il faut préparer au plus tôt des plans pour une église à Vancy. C’est le moins que je puisse faire pour remercier le seigneur de nous avoir, par deux fois en un seul jour, pris sous sa protection.
Guillaume était revenu de l’abbaye de Valbenoite accompagné du père abbé. Celui-ci tenait à voir Marciane avant de partir pour Vienne. Il ne fit qu’une brève halte et lui exprima ses inquiétudes avec un peu d’amertume :
- Il est consternant qu’un prélat subisse un sort aussi rigoureux et soit en butte à tant de dangers. Mais il faut bien remarquer que l’Eglise n’a pas à se mêler des affaires du monde ! César et Dieu n’ont pas à se mêler. Un archevêque est investi d’une mission évangélique, pourquoi celui de Vienne veut-il aussi être un seigneur avec les avantages matériels et les inconvénients guerriers inhérents à un statut si différent ? Quoiqu’il en soit, j’irai naturellement informer Monseigneur Guy du triste sort de l’archevêque de Lyon. Il faudra aussi lui trouver d’urgence un asile plus adéquat en attendant de trouver un accord politique qui lui permette au moins d’exercer son ministère. Soyez remerciée de l’aide que vous lui avez apportée, ma fille. Vous avez été efficace et courageuse. L’Eglise vous en doit beaucoup de reconnaissance.
- Je n’ai fait que mon devoir, mon père. Naturellement vous avez compris combien mon intervention doit rester secrète pour ne pas gêner mon époux.
- J’en suis pleinement conscient, ne craignez rien.
L’abbé de Nolert avait ensuite poursuivi sa route. Marciane se sentit rassurée, ayant toute confiance en sa discrétion et son savoir-faire. Louis, toujours naïvement convaincu que le voyage à Valbenoite n’avait concerné que son bestiaire, était enthousiasmé. Le frère responsable du scriptorium s’était montré passionné par son manuscrit qui, selon lui, n’était pas une copie mais un original provenant de la librairie d’Alexandrie. Certes, la librairie avait été incendiée par les troupes de César, mais son annexe, située dans les grottes du Serapeum, avait conservé longtemps des documents de grande valeur qui avaient été dispersés au cours des siècles. Ce bestiaire devait en faire partie ! Le frère avait demandé à le conserver quelques temps pour en faire une copie.
- Je suis si fier d’avoir acquis ce manuscrit, Mère. Pourtant je regrette aussi de ne pas l’avoir assez payé à ce pauvre pèlerin qui en ignorait la valeur !
- Peut-être ne la connaissait-il que trop bien.
- Que voulez-vous dire Mère ?
- Qui sait s’il ne l’avait pas obtenu dans des conditions douteuses ?
- Dans ce cas, Mère, je laisserai l’original à l’abbaye et ne prendrai que la copie. Je ne veux pas me faire complice de basses manœuvres.
- Je reconnais bien là ta droiture et je t’en félicite mon fils. Puisque nous voilà seuls tous les deux, j’ai une confidence à te faire : je vais avoir un enfant.
- Quelle merveilleuse nouvelle, Mère ! Je remercie le Ciel de vous donner cette grande joie, lui répondit Louis, tout en l’embrassant tendrement.
La réaction d’Hubert, prévenu peu après, fut plus mitigée :
- Vous ? Ma mère… un enfant ?
- Pourquoi cela te trouble-t-il ? Me trouves-tu trop âgée ?
- Certes non ! Mais à vous considérer comme le chef de notre lignage, rôle que vous assumez à la perfection, on en oublie que vous êtes une femme.
Rassurée, Marciane sourit et comprit que son fils lui faisait, de façon détournée, un grand compliment.
- Ne sera-t-il pas bientôt temps pour moi d’être armé chevalier ? demanda-t-il brusquement, en changeant totalement de sujet.
- Tu es encore trop jeune. Disons qu’il sera temps dans deux ans…
- Pourrais-je être adoubé par le comte Joceran ? Il est d’un bon lignage !
- Non, tu le seras par Bertrand : c’est lui qui t’a formé et tu peux lui en être reconnaissant. Quant au lignage, le nôtre est assez bon pour se suffire. Souviens-toi de notre devise «Seul Tel Suis ». D’ailleurs la vaillance de Bertrand, sa loyauté et son dévouement valent tous les lignages, sache-le !
Hubert ne dit rien mais Marciane n’était pas sûre de l’avoir convaincu. Il avait perdu de son arrogance puérile depuis l’expédition de Giret qui l’avait mûri. Mais il ne se confiait guère à sa mère et Marciane se demandait souvent ce qu’il pensait, quels étaient ses espoirs, ses ambitions, tout en se doutant qu’elle ne les approuverait sans doute pas. Aurait-il été plus en confiance avec un père comme conseiller ? Joceran saurait peut-être mieux le deviner qu’elle. Son époux lui manquait cruellement. Quand pourrait-il la rejoindre ? Souffrait-il autant qu’elle de son absence ? Arrivait-il à combler cette ardeur de vivre sans l’avoir à ses côtés, mieux qu’avec qu’elle ? Elle aurait tant voulu le convaincre qu’il n’avait rien à prouver, qu’il était un homme merveilleux, qu’ils étaient heureux et que c’était suffisant pour remplir une vie. Elle repensa un peu tristement aux interventions passées de Guillemette, la fidèle amie qui avait pourtant bien failli les séparer définitivement. Marciane ne saurait jamais pourquoi car elle ne lui poserait pas la question. Leur couple, qui ne concernait qu’eux, ne serait jamais soumis au jugement d’un tiers !
Noël approchait. La chapelle était déjà ornée de branches de sapins et d’étoiles de bois peint. Une crèche où dormait l’enfant Jésus, entouré de Marie et Joseph, sculptés dans de la glaise, ornait une niche. Les femmes avaient natté des fils colorés pour fabriquer des guirlandes piquées de houx. Dans les cuisines, on s’affairait à confectionner les pâtés et les tourtes, les foies gras, les gâteaux et les confiseries qui feraient oublier les restrictions de l’Avent pour les repas de la fête. Marciane avait inauguré sa nouvelle chambre au premier étage du château. Guillemette l’avait convaincue d’abandonner la triste pièce du donjon où elle s’enfermait jadis seule, coupée de tous les siens, pour plutôt s’installer dans le château. Elle avait fait tendre la pièce de tentures, recouvrir le plancher de peaux à la douce fourrure. Des coffres renfermaient ses vêtements et ses parures, un rideau délimitait une alcôve où un vaste cuveau lui permettrait de prendre des bains, les fenêtres à meneaux éclairaient largement la chambre réchauffée par la vaste cheminée où le feu entretenu nuit et jour répandait une douce chaleur. Ce soir-là, Marciane s’y reposait, étendue sur son lit. Il n’était pas tard, mais la nuit déjà enveloppait de son ombre précoce le pays engourdi par la froide saison. C’était le jour de Noël, fête de l’espérance, annonciatrice du renouveau au plein cœur du triomphe des ténèbres. La porte s’ouvrit doucement sans qu’elle y prenne garde et elle se trouva bientôt enveloppée dans une douce étreinte.
- Joceran, mon tendre ami ! Vous voilà de retour ! s’exclama-t-elle.
Folle de joie, elle s’imprégnait de son odeur, reconnaissait le toucher de sa main ferme, la douceur de sa bouche, et ébouriffait tendrement la masse drue de ses cheveux. Elle étouffait presque de bonheur sous ses baisers.
- Dites-moi que je vous manquais et que vous ne m’aviez pas encore oublié !
- Par encore, mon ami, mais il s’en est fallu de peu !
- Je savais bien ne pas pouvoir vous faire confiance, dit-il en riant et en l’embrassant de plus belle.
- Nous passerons Noël ensemble. Quelle joie !
- Racontez-moi, ma mie, votre vie sans moi, dit-il en s’installant à ses côtés.
- Joceran, j’ai eu bien des soucis !
- Le contraire m’eut étonné, comment vous en êtes-vous sortie ?
Marciane lui raconta la noyade de son fils, l’hémorragie de Guillemette.
- Voilà pour mes soucis domestiques. Mais j’ai eu à résoudre de surcroît le problème posé par les mésaventures de Monseigneur Héraclius !
- Comment seriez-vous mêlée à cette affaire ? L’archevêque s’est réfugié dans l’un de ses châteaux du Bugey ! Il est sous bonne garde et toutes les instances ecclésiastiques du royaume s'occupent à lui définir un statut qui obtienne l’adhésion de tous, et notamment de son principal adversaire : le comte du Forez, mon suzerain.
- Je vais vous raconter cette affaire qui m’a fort préoccupée car je ne voulais surtout pas vous nuire…
- Par ma foi, Marciane, vous vous êtes fort bien tirée de ce mauvais pas, reconnut Joceran lorsqu’il connut le déroulement des événements. Personne n’a soupçonné votre intervention ! J’avoue qu’il vous était difficile de refuser votre aide alors qu’on la sollicitait. Mais ce prélat joue un rôle trop ambigu pour qu’on soutienne sa cause sans restriction.
- C’est aussi l’avis de l’abbé de Nolert, avoua Marciane, en souriant.
- Bien ! Laissons maintenant l’église et mon suzerain parvenir à un accord… tout en espérant que nous n’aurons pas à prendre parti.
- C’est maintenant à vous de raconter ce qui vous est arrivé en mon absence.
- Rien de notable, mon amie. Je n’ai pas, comme vous l’honneur d’être mêlé aux événements marquants. On m’ignore comme quantité négligeable ! Mon suzerain ne m’a pas mandé pour participer à sa chevauchée vengeresse…
- Pourquoi vous plaindre d’échapper à de douteuses corvées ? Comment se porte l’exploitation de Salins ?
- A merveille. Je suis riche !
- Où en sont vos rapports avec votre belle-mère, dame Thieberge ?
- Au mieux ! J’ai approuvé, selon vos conseils, sa désignation comme supérieure de son couvent et lui ai fait porter des dons importants, pérennisés par une charte portant sur vingt ans. Elle a bien voulu m’en remercier, disant que le Ciel avait exaucé ses prières quant à la réconciliation de notre famille !
- Avez-vous reçu l’hommage de vos vassaux ?
- Au complet. Ils se félicitent d’avoir un suzerain tel que moi !
- De quoi vous plaignez-vous donc, tout vous réussit ! dit Marciane en riant.
- Que tout soit trop facile ! Je n’ai pas à me battre pour mériter la victoire !
- Joceran, aimeriez-vous que je vous boude pour être heureux ?
- C’est le seul domaine où je ne veux pas avoir de problèmes, ma mie. Je veux que vous m’aimiez, aussi imparfait que je sois, toujours et à jamais.
- Vous serez exaucé, mon ami, je puis vous l’assurer.
Lorsqu’ils furent réunis dans la grande salle pour le repas du soir, chacun trouva un cadeau devant sa place. Marciane avait un cercle d’or pour sa chevelure, orné d’émeraudes, de rubis et de perles d’un remarquable travail d’orfèvrerie, Hubert des éperons d’or, Louis un livre d’heures merveilleusement enjolivé, Bertrand une fine dague de Tolède, Guillemette une ceinture damasquinée à boucle d’argent, le chapelain un psautier, Rodolphe une cotte d’armes, Siméon une selle, les filles de Guillemette des bonnets brodés, Nicolas un hochet d’ivoire, l’intendant un écritoire, les écuyers des jeux d’échec, les sergents des bonbonnes de vin de noix… Chacun s’exclamait, remerciait. La fête était réussie !
- Quelle merveilleuse idée, Joceran, que ces cadeaux offerts pour Noël ! Il faudra en faire une tradition. Et dire que je n’ai rien à vous offrir !
Joceran lui prit tendrement la main. Et le repas commença dans la grande salle illuminée par les torchères parfumées et les feux qui pétillaient joyeusement dans les cheminées, la musique étouffée par les rires des convives… La fête se prolongea longtemps pour mourir doucement avec le départ des maîtres.
- Je deviens énorme ! remarqua Marciane en regagnant avec son époux leur chambre à l’étage. Je ne me souviens pas d’avoir eu ventre aussi proéminent pour mes premières grossesses. Votre enfant, Joceran, doit avoir hérité de vous l’impatience de vivre ! de plus, il ne cesse de me donner des coups dans le ventre. Touchez pour vous rendre compte.
Et Joceran, la main sur le ventre de sa femme, le sentit se tendre et se déformer sous la poussée interne de l’enfant.
- Voilà en effet un fort gaillard, dit-il en souriant.
- Mais Joceran, si c’était une fille ?
- Croyez-vous ? Avec cette force et cette impétuosité ? Non, ma chère, c’est un garçon que vous portez !
- Et comment l’appellerez-vous ?
- Humbert me paraît un fort joli nom.
- Très bien, mon ami, va pour Humbert… Et Marthe si c’est une fille.
- Je vous l’accorde volontiers. Mais il n’en sera pas question, vous verrez !
Marciane avait, contrairement à ses habitudes, bu un peu de vin pour fêter la naissance du Sauveur. Un peu grisée, elle s’appuya contre son mari, en souriant.
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