26.08.2007
chapitre 17 - Retour à Marcelly
Ils arrivèrent enfin en vue de l’imposant château de Bérenger, à Sassenage où il était prévu qu’ils passeraient la nuit. Il appartenait au comte Raymondin, fils de Gui-Raymond d’Albon, dauphin du Viennois, qui venait d’en hériter par son mariage avec Ide Raymonde, fille d’Arthaud IV, comte du Forez. Lorsque les portes du château s’ouvrirent pour accueillir Marciane et son escorte, ils pénétrèrent dans la vaste cour, guidés par des sergents pour arriver devant l’entrée de la salle où les attendait la maîtresse de ces lieux. Dame Mélusine était une femme très belle, étroitement enveloppée dans des voiles et vêtue une robe très ajustée, gris argent aux reflets changeants. Ses yeux, d’un bleu liquide comme l’eau des ruisseaux, semblaient plongés dans une rêverie intérieure dont rien ne pouvait la distraire. Son indifférence indisposa Marciane qui se sentit importune.
- Mon époux n’aurait pas du vous imposer notre présence pour cette nuit. Je suis au regret de vous déranger à cette heure tardive, dit-elle.
- Vous ne me dérangez pas, répondit son hôtesse d’une voix un peu voilée, en semblant enfin s’apercevoir de sa présence. En fait, je cherchais à percevoir votre aura. Vous êtes la bienvenue, je vous le dis sincèrement ! continua un sourire lumineux illumina son visage. Une servante va vous indiquer votre chambre. Reposez-vous et effacez les fatigues du voyage dans le baquet où vous serez baignée. Je vous attends ici.
La chambre était confortable. Il y régnait une douce chaleur grâce aux nombreux braseros emplis de braises rougeoyantes. Deux servantes s’affairèrent à laver la jeune femme moulue dans le vaste cuveau fumant où elle put se détendre et se réchauffer. Malgré sa fatigue, elle avait hâte, de rejoindre son étrange hôtesse.
- Laissons le commun se restaurer ensemble, lui dit-celle-ci. Suivez-moi à côté où nous pourrons faire connaissance dans le calme. Mon époux est pris par une chevauchée guerrière qui l’éloigne de nos murs. Profitons de ces instants où nous pouvons nous réfugier loin du vain tumulte.
Marciane la suivit dans une pièce contiguë de petites dimensions, tendue de draperies bleues, éclairées de quelques torchères parfumées.
- Je suis si heureuse de faire enfin votre connaissance, dame Marciane. Nous appartenons toutes deux aux privilégiées de cette terre, dotées de la mémoire de notre lignée… Ainsi, comme ces torchères, nous éclairons le monde.
Marciane la regarda, intriguée, ne sachant que répondre.
- Vous me comprenez, n’est-ce pas ? poursuivit dame Mélusine. Il est si rare de rencontrer des êtres qui, comme moi, sont investis d’une mission hors du commun. Et c’est bien ce qui vous a été révélé par la découverte de vos origines, dans votre grotte ?
- Comment connaissez-vous cela ? Qui vous en a informée ?
- Je n’ai pas besoin d’être informée, je devine, murmura l’autre doucement.
- Mais qui êtes-vous donc ?
- Je suis une initiée, comme l’étaient autrefois certaines femmes des cultes oubliés. J’écoute le murmure du vent et le chant de l’eau dans son ruisseau, j’interprète le vol de l’oiseau, la fuite de la truite dans l’onde pure et la course de la biche dans le taillis… A moi, la lune se confie et les nuages me guident.
- Mais c’est de la sorcellerie ! s’exclama Marciane.
- Certains ignorants pourraient le penser mais je ne crains rien en vous parlant ainsi. Vous pouvez me comprendre, je le sais.
- Je ne révélerai certes pas vos confidences, mais je ne peux vous suivre dans ce monde qui m’est inconnu. Je me sens trop rivée aux réalités de la vie : le domaine du fantastique ou de l’imaginaire me rebute !
- C’est vrai, mais vous avez été sensible au message reçu dans la grotte de vos ancêtres. Il a modifié votre vie et guidé votre action, n’est-il pas vrai ?
- Je le reconnais. Pourquoi me parlez-vous de cette grotte de mes ancêtres ?
- Parce quelle est très importante ! Votre lignage descend de ceux qui, autrefois, en ont orné les murs. Ils y ont accumulé des trésors pour permettre à leurs descendants de mieux vivre au cours des ages ; ils ont laissé les traces de leur passage et de leur lutte pour survivre. Je sais que Marcia fut l’une de vos ancêtres, mais il y en a d’autres : Marka, Marcella… que je vois se pencher sur votre destinée, pour vous inspirer et vous protéger.
- Vos paroles sont troublantes ! Je ne sais que penser !
- Vous me croyez cependant, c’est bien ainsi. Il va être temps de nous quitter maintenant. Nous ne nous reverrons pas. Vous partirez demain sans me voir, mais je ne vous oublierai pas. Craignez la neige qui rosit et l’envol des corbeaux, mais laissez sortir les oiseaux de la cage, c’est le destin.
Son hôtesse la quitta sur ces paroles mystérieuses et Marciane passa une nuit fort agitée, ne sachant que penser de la clairvoyance de dame Mélusine, ni de ses avertissements nébuleux. Elle la vit en rêve se transformer en un grand oiseau bleu qui disparaissait dans le ciel laissant derrière lui une traînée d’étoiles, puis redescendre en flèche, plonger dans une rivière pour en ressortir sous la forme d’une femme : ses bras blancs se tenaient aux roseaux et le bas de son corps, couvert d’écailles brillantes, apparaissait comme une queue de serpent…
Marciane quitta de bon matin le château de Bérenger et vit avec soulagement ses tours et ses murailles disparaître peu à peu dans la brume matinale. Le temps était clair, le vent s’était calmé et le givre faisait étinceler les prés diaprés par la gelée sous le soleil levant. Leur prochaine étape serait la place forte de Morestel, fief d’un ami de Joceran, vavasseur du puissant baron de la Tour-du -Pin, qui avait été averti de son passage. Son hôte l’accueillit, jovial et plein d’entrain :
- Quel honneur de recevoir la fameuse épouse de mon ami Joceran ! Nous étions présents à votre épousaille, vous en souvenez-vous ? Nous avons gardé si bon souvenir de cette merveilleuse réception ! J’espère que votre séjour parmi nous ne vous décevra pas ! Venez vite vous réchauffer, Gertrude, mon épouse, vous a fait préparer de quoi vous baigner et vous reposer de la route. Voyager par cette froidure est une dure épreuve pour une dame, mais il est vrai que rien ne peut vous effrayer !
- Notre étape n’a pas été longue, nous venons du château de Bérenger.
- Avez-vous vu dame Mélusine ? Il est si rare de la rencontrer ! Elle réside souvent dans son château en Poitou et, à ce qu’il paraît, préfère la solitude à la bonne compagnie.
- Elle m’a accueillie fort aimablement.
- C’est une femme troublante, n’est-ce pas ? Il court d’ailleurs beaucoup de légendes à son sujet. On prétend même qu’elle a le pouvoir de se transformer en serpent ! dit son hôte en riant d’une façon un peu artificielle. Mais oublions ces histoires et allons rejoindre mon épouse qui vous attend.
Dame Gertrude était une femme discrète, ce qui laissait loisir à son époux de bavarder à son aise. Lorsque Marciane rejoignit la salle, une fois sa toilette faite, elle fut entourée de tous les soins que des hôtes prévenants pouvaient s’ingénier à prodiguer. Ainsi, assisse près du maître de maison sur un fauteuil rembourré de coussins moelleux, elle savoura un copieux dîner accompagné de musique et participa à une conversation gaie et enjouée. Le ton devint malgré tout plus grave lorsque le sire de Morestel évoqua l’absence du baron de la Tour du Pin, son suzerain, parti se ranger sous la bannière du comte Gui-Raymond d’Albon pour disputer à l’archevêque, Monseigneur Héraclius de Montbrison, le gouvernement du Lyonnais.
- La chevauchée est nombreuse et fortement armée. L’archevêque n’en viendra pas à bout ! Il lui faudra céder ses droits injustement exercés au détriment des comtes du Forez, légitimes suzerains !
- Les archevêques de Lyon s’appuient cependant sur une charte signée entre Humbert et Artaud IV, si j’ai bonne mémoire.
- Ce n’est pas une charte, mais une convention temporaire qui n’a plus sa raison d’être ! Joceran a bien du vous le dire.
- A vrai dire, n’appartenant ni au comté de Forez, ni à celui de Lyon, je n’ai pas suivi de près ces querelles qui me sont restées étrangères.
- Mais votre époux est bien concerné car son comté fait partie du Dauphiné !
- Il n’a pourtant pas été appelé à prendre part à l’expédition… De toutes manières, les hostilités seront de courte durée. N’allons-nous pas entrer dans la période de l’Avent ? Ce sera la trêve de Dieu, qu’il faudra bien appliquer.
- Certes, il ne serait pas bon pour la coalition de mécontenter trop fortement l’Eglise – surtout après s’être attaqué à l’un de ses prélats ! Mais l’affaire devrait être rondement menée et Héraclius débouté de ses prétentions avant qu’il n’ait le temps d’appeler au secours !
- Le pays va souffrir des misères de la guerre. C’est grande pitié !
- Sans doute, mais ces inconvénients sont nécessaires pour faire triompher le bon droit. Pour regagner vos terres, évitez bien Lyon, ce sera plus sûr !
- Je prendrai la route de Vienne pour gagner mon château de Giret.
- Vous avez réussi là une fructueuse campagne qui vous a rapporté un comté ! C’était bien joué ! En vous voyant, on ne croirait jamais que vous savez vous battre, dit-il en regardant avec admiration Marciane.
Dans sa robe ample de velours vert brodée d’argent qui dissimulait ses formes arrondies, elle était resplendissante, avec sa chevelure nattée et torsadée sous l’anneau d’or qui lui ceignait le front. Elle sourit modestement, amusée cependant par l’admiration sincère qu’il exprimait si spontanément.
Marciane remonta le lendemain dans sa voiture bâchée, réconfortée à l’idée que cette nouvelle journée de voyage l’amènerait enfin chez elle, à Giret. Parmi sa suite, se trouvait le chevalier Ambert – qui avait naguère retrouvé l’infortuné Erembert. Ce fut à lui qu’elle indiqua quelle route il convenait de suivre pour éviter la zone des combats. Il faisait encore beau, mais très froid. La neige gelée craquait sous les sabots des chevaux. Le trafic se faisait rare. Les voyageurs, effrayés par les troubles, préféraient sans doute changer d’itinéraire et passer loin de troupes en campagne. Marciane, gênée par le poids de son ventre qui pesait sur sa vessie, était obligée d’imposer des arrêts fréquents pour pouvoir s’isoler discrètement. Alors que l’après-midi était déjà bien entamé, ils venaient encore de faire halte, à sa demande. Elle s’avança dans le sous-bois, en contrebas de la route, suivant machinalement des traces de pas qui avaient tassé la neige et lui permettaient de ne pas trop s’y enfoncer. Elle s’arrêta soudain, consciente de la bizarrerie que représentait ce passage, et remarqua dans la neige comme des fleurs fraîches d’un rouge vif. C’étaient des gouttes de sang qui tranchaient sur la blancheur du sol au pied d’un arbre touffu. Elle releva les yeux et vit des yeux affolés qui la fixaient.
- Par pitié, dame, ne révélez pas ma présence ! Il y va de ma vie !
- Qui êtes-vous ?
- Carolus, un clerc de l’archevêché. S’ils me trouvent, ils vont m’achever !
- Je suis Marciane de Marcelly, je ne veux pas de mal !
- Dieu soit loué ! C’est vous que je cherchais !
- Moi ? Mais pourquoi ? Et comment saviez-vous que je passerai par ici ?
- Je n’en savais rien ! mais j’allais à Giret demander asile pour mon maître, monseigneur Héraclius.
- L’archevêque ! Où est-il ?
- A deux heures de marche à peine, caché dans une grange, comme un gueux. C’est grande pitié ! Il est en fuite, poursuivi, traqué. On veut sa mort !
Marciane réfléchissait rapidement. Ses accompagnateurs étaient les vassaux de Joceran et, comme tels, certainement peu favorables à l’archevêque. Il valait mieux qu’ils ignorent tout de cette rencontre. Elle prit rapidement sa décision.
- Bien, je vais vous aider ! Mais mon escorte ne doit pas se douter de votre présence. Restez encore dissimulé ici et patientez. Je rentre à Giret d’où j’enverrai quelqu’un vous chercher avec des chevaux. Celui qui viendra se fera reconnaître en sifflant l’air de : « Il pleut, il pleut bergère ». Vous lui indiquerez l’endroit où se cache Monseigneur Héraclius, et vous serez ensuite conduits en lieu sûr. Votre blessure est-elle grave ?
- Non, ce n’est rien. J’attendrai. Merci de votre bonté, dame. Faites pour le mieux. Vous êtes notre seul espoir.
Lorsqu’elle s’en retourna vers sa voiture, Marciane vit que la neige avait rosi, piétinée autour des tâches de sang. Il se remirent en route. Sentant l’écurie proche, les chevaux redoublaient d’efforts. Le bourg fut atteint juste avant la nuit et Marciane aborda avec soulagement le sentier encaissé qui menait au château. Raymond, vite accouru, aida sa nièce à descendre de voiture.
- Ma chère enfant, quel soulagement de te revoir ! Tu dois être fatiguée ! Et comment se fait-il que tu aies accepté ce mode de locomotion qui ne te ressemble guère !
- Je t’en donnerai la raison, il est vrai que je suis heureuse d’être enfin arrivée.
- Tu vas devoir te montrer vigilante. La situation est préoccupante. Sais-tu que Lyon a été attaquée, l’archevêque peut-être tué, les clercs molestés, leurs maisons pillées ! On dit que le comte d’Albon veut reprendre possession de la ville et en chasser l’ « usurpateur ». Il cherche des alliances et compte ses partisans. Nous avons déjà eu la visite de ses émissaires qui nous ont demandé de quel parti nous étions.
- Qu’avez-vous répondu ?
- Que cette affaire ne nous concernant pas, nous ne prendrions pas parti, ce dont ils se sont contentés… Pour l’instant !
- Vous avez été fort sage, mon oncle. Rentrons maintenant. Nous avons bien mérité de nous reposer.
Maïeul s’empressait déjà autour des chevaux, après être venu baiser la main de sa suzeraine. Chevaliers et écuyers de l’escorte gagnaient en bavardant gaiement la salle où ils savaient trouver bonne chère et vin en abondance, après un passage à l’étuve – aidé, qui sait, par quelques accortes servantes point trop farouches. Marciane prit discrètement son oncle à part et lui conta sa rencontre en chemin :
- Il faut envoyer quelques hommes sûrs avec mission de guider Monseigneur Héraclius et son clerc en une retraire discrète. Je ne peux pas refuser un asile à un archevêque, n’est-ce pas ?
- Peut-être, mais c’est bien dangereux, remarqua sombrement Raymond, c’est prendre parti et tu le sais bien !
- Ce serait aussi prendre parti que le laisser aux mains de ses bourreaux !
- C’est vrai. Guillaume et Benoît m’ont rejoint ici. C’est à eux qu’il faut confier cette mission. Mais où cacher cet illustre fugitif ?
- Au château d’Etrevy ! Isolé dans la montagne, il est à l’abri des curiosités et du passage.
- Ce n’est pas une mauvaise idée. Cette cachette est suffisamment discrète pour rester ignorée. Le château est toujours tenu par le sire de Fernaux, un homme dévoué. Je vais faire appeler tes écuyers, tu leur indiqueras l’endroit où se cache le clerc. Il faut que leur départ passe inaperçu de ton escorte, et même des hommes de Giret. Les rumeurs ont une fâcheuse propension à se diffuser très rapidement.
Le départ de Guillaume et Benoît s’effectua dans la plus grande discrétion. Ils avaient rapidement pris connaissance des consignes de Marciane et partirent fort heureux de pouvoir la servir. La jeune femme, après une rapide apparition dans la salle, se retira tôt. Elle avait hâte de retrouver sa chambre, encore pleine du souvenir de ses retrouvailles avec Joceran – son doux amour dont il lui semblait déjà être séparée depuis longtemps. Adélaïde, la timide épouse de Raymond, l’accompagna pour s’assurer que rien ne manquerait à son confort. Elle fut ravie d’apprendre que sa nièce attendait un enfant et voulut absolument lui apporter une tisane sucrée au miel, des fruits secs, des beignets, un verre de lait…
- Vous n’avez presque rien mangé, ma chère, alors qu’il vous faut manger pour deux ! Vous ne pouvez imaginer ce que je peux ingurgiter lorsque je suis enceinte ! Aussi ai-je toujours eu de gros enfants dont j’étais fière !
Marciane accepta la tisane, mais repoussa fermement le reste en riant.
- C’est surtout de sommeil dont j’ai besoin, l’assura-t-elle, je ferai honneur au repas demain.
Lorsque Guillaume et Benoît furent de retour, ils avaient rempli leur mission : Monseigneur Héraclius et les clercs qui l’accompagnaient avaient été amenés au château d’Etrevy, sans être remarqués. Grégoire de Fernaux, averti de l’identité de son hôte, avait assuré que toute la discrétion nécessaire serait observée pour dissimuler sa présence. Monseigneur Héraclius les avait cependant chargés d'un message pour leur suzeraine : elle devait avertir l'archevêque de Vienne de son sort, pour qu’il intervienne en sa faveur et rétablisse son autorité ! Marciane réalisa immédiatement que ce serait la compromettre définitivement ! Personne n’ignorerait plus son intervention si elle se présentait à Vienne porteuse d’un message, les secrets de ce genre étant impossibles à garder dans la mouvance de l’archevêché où chacun se faisait un devoir d’être bien informé. Marciane ne pouvait nuire de la sorte à Joceran, tenu d’être fidèle à son suzerain. Elle allait dresser contre lui les hautes instances de l’Eglise et c’était impensable. Elle eut alors une inspiration : « L’abbé de Valbenoîte ! » se dit-elle avec soulagement, « C’est lui qui transmettra le message ! » Il lui fallait donc repartir au plus tôt pour se mettre en rapport avec lui. Elle reprit la route dès le lendemain, avec ses fidèles écuyers, pour gagner Marcelly.
Tout le long du trajet, elle tint les rideaux de sa voiture entrouverts pour revoir son pays qu’elle le retrouvait avec émotion. Elle se pénétrait de son air aux senteurs rassurantes, de la vue de ses champs si souvent parcourus, de ses montagnes aux contours familiers, de la douce Magnie qui s’enveloppait de son manteau de glace… Elle était chez elle ! Le clocher de Sainte Victoire s’élevait vers le ciel comme une prière, les cloches se mirent à carillonner. Elle en eut presque les larmes aux yeux, tout en se signant dévotement. Son escorte sonna de la trompe en approchant du Puy-aux-Dames. Le guetteur de la tour répondit, et la bannière fut hissée pour signaler que la Dame était de retour. Tous se précipitèrent pour l’accueillir : Bertrand et Guillemette, mais aussi ses fils –qui par hasard étaient tous deux présents – et les sergents, les pages, les serviteurs.
- Te voilà un peu enrobée, glissa Guillemette perspicace, c’est pour quand ?
- Guillemette ! Rien ne t’échappe ! dit Marciane en l’embrassant, Moi qui comptais t’étonner en te l’annonçant !
- Si je ne suis pas étonnée, je suis ravie ! déclara la jeune femme attendrie.
Ses fils la saluèrent gravement. Lorsqu’elle leur donna l’accolade, en riant de les trouver plus grands qu’elle, ils se laissèrent faire un peu gauchement, ne sachant trop s’ils pouvaient laisser paraître leur tendresse sans déroger aux usages. Mais elle se détournait déjà pour examiner son château, le trouvant aussi beau que dans son souvenir, avec ses pierres blondes et ses proportions harmonieuses.
- Rentrons et racontez-moi ce qui s’est passé en mon absence !
- Hersande attend un enfant.
- Et Ida aussi !
- Nous avons fait de fort belles chasses et ramené des sangliers gros et gras fort bien accueillis à la cuisine.
- J’ai acheté à un pèlerin qui avait besoin de deniers un bestiaire en vers, richement imagé, qui serait copié d’un livre de la librairie d’Alexandrie.
- Le Père Gervais projette d’agrandir le dispensaire pour lors trop exigu.
- Siméon s’est cassé la jambe, mais Guillemette l’a si bien soigné qu’il n’y paraît plus.
- L’église Sainte Blandine est entièrement terminée et maître Carolin se fait du souci, car il n’a plus de gros chantier en vue. Par contre, les commerçants de Marcelly et de l’abergement lui font construire leurs maisons !
- Le petit Noël, dont vous aviez assisté à la naissance, est parti à l’école de l’abbaye de Sainte Bénigne, il veut devenir prêtre.
- Il faudrait draguer le lit de la Magnie qui s’est ensablé et prévoir des quais aménagés pour le chargement des marchandises.
- Que de nouvelles ! s’exclama Marciane, mais, le ciel en soit loué, je ne vois là rien de fâcheux !
Dès le lendemain, la vie avait repris son cours normal. Hubert était parti chasser avec les écuyers, Louis s’était enfermé dans la librairie, Bertrand s’était absenté et Guillemette s’occupait de ses enfants. Marciane se retrouva seule, un peu désappointée. Heureusement, Guillaume était resté au château et Marciane put lui expliquer le message à transmettre à l’abbé de Nolert de toute urgence.
- Monseigneur Héraclius demande à Guy de Bourgogne, archevêque de Lyon son appui– et celui de toute l’Eglise – pour rentrer dans ses droits à Lyon et faire entendre raison au Comte Raymond d’Albon. J’ai donné asile – tu es bien placé pour le savoir – à notre archevêque en mon château d’Etrevy. Mais cela doit rester secret ! Mon époux étant vassal du comte Raymond, il serait compromis par mon intervention en faveur d’un ennemi de son suzerain, quelles que soient mes raisons. Tu es donc chargé d’informer l’abbé de Nolert de la situation et lui demander de transmettre le message de Monseigneur Héraclius à Vienne. Comme raison de ta visite à Valbenoite, demande donc à Louis de t’accompagner, pour que son bestiaire soit examiné par les savants clercs de l’abbaye qui jugeront de sa valeur.
Ainsi fut fait !Louis fut fort intéressé par l’idée de faire expertiser son ouvrage et s’en alla avec Guillaume pour Valbenoite. Marciane se sentit soulagée d’avoir résolu ce problème, mais se retrouva désœuvrée, presque inutile… Elle regrettait d’avoir quitté son époux. Tout s’était passé pour le mieux à Marcelly pendant son absence. Elle s’en réjouissait, mais en éprouvait malgré tout un peu de dépit : elle n’était pas indispensable ! Dans l’après-midi, elle décida d’aller à l’abergement pour prier dans l’église maintenant parfaitement achevée. Elle n’y était pas retournée depuis longtemps et fut frappée par l’harmonie de l’édifice articulé autour de son élégant clocher à fenêtres doubles. Elle entra dans l’église et pria longuement avant de venir effleurer le tombeau de Sainte Blandine devant lequel brûlaient les cierges que les fidèles allumaient lors de leur passage. En sortant, elle en admirant la voûte en berceau de la nef et les lourds piliers cannelés qui la supportaient. La nuit tombait. Elle se dirigea cependant vers la Magnie. La rivière était gelée, le soleil rouge qui disparaissait à l’horizon la teignait de rose. Marciane se rappela brusquement les paroles mystérieuses de dame Mélusine : « Craignez la neige qui rosit… » et, inquiète, s’arrêta en examinant les alentours. Elle pressentait un danger… Pourtant tout paraissait calme, les berges étaient désertes, les fumées s’élevaient paresseusement au-dessus des cheminées des maisons soigneusement closes, le bourg s’alanguissait pour une nuit paisible. Elle n’arrivait pourtant pas à se décider à s’éloigner : « La neige rosit » se répétait-elle anxieusement.
08:50 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




Les commentaires sont fermés.