25.08.2007
chapitre 16 - fin
- Nous avons eu une triste journée, c’est l’hiver qui s’annonce ! dit Erembert en frottant ses mains encore rougies par le froid, après l’avoir saluée un peu obséquieusement. Heureusement que vous avez là de quoi lire pour passer le temps : notre librairie est bien attrayante, n’est-ce pas ?
- J’en étais pour lors à l’examen des comptes, répondit sèchement Marciane, et je vous attendais afin que vous me donniez certains éclaircissements.
- La lecture de ces documents n’est pas aisée pour un profane, remarqua l’autre d’un ton pontifiant, mais je peux vous fournir toutes les explications que vous désirez. Tout est bien tenu, je vous le garantis, selon les directives de dame Thieberge qui suivait de près la tenue des comptes.
- C’est aussi mon habitude ! Que signifie ceci ? dit-elle en pointant du doigt.
- C’étaient des achats de notre dame, je ne demandais pas de justifications !
- Vous ignorez également où ont été effectués ces travaux ?
- Mais de quels travaux parlez-vous ?
- De ceux-là, dit-elle en pointant toujours les lignes qui l’avaient intriguée.
- Ce sont des commandes personnelles de dame Thieberge, bredouilla l’intendant. Je ne pourrais vous en dire plus, je n’étais pas au courant…
- Bien ! N’en parlons plus puisque vous ne savez rien. J’irai donc voir dame Thieberge qui semble être la seule à pouvoir me renseigner.
- Mais elle est cloîtrée, on ne peut l’approcher !
- Certes messire Joceran aurait du mal à se faire admettre au couvent ! Mais je suis une femme, elle pourra donc me recevoir, il n’y aura aucun problème. La question est suffisamment importante pour que mériter le déplacement.
Erembert présentait une mine pâle et défaite. Une goutte de sueur coula lentement de son front sur sa joue, sans qu’il y prenne garde.
- Vous pouvez disposer. Je n’ai plus rien à vous demander.
Il s’en alla, la mine butée, la tête basse, en oubliant de saluer et il se cogna même à la porte en sortant. Marciane fit aussitôt appeler Giraud, le capitaine de la garde, et lui demanda qui avait accompagné l’intendant dans sa tournée.
- Notre intendant n’est pas compliqué et il ne veut déranger personne. Il part souvent seul avec ses deux neveux. Ce sont de forts gaillards, il faut le reconnaître, qui lui forment une bonne escorte !
- Ils sont donc présents au château puisque Erembert est de retour ?
- Non, ils sont retournés en ville après l’avoir reconduit jusqu’ici. Ils habitent une maisonnette près des halles.
- Vous allez faire porter d’urgence cette missive aux échevins !
Et, après y avoir tracé quelques lignes, elle lui tendit la feuille qu’elle avait pliée en y apposant son sceau…
En regagnant la salle, elle attendit le résultat de ses ordres. Il n’y avait pas grand monde dans la pièce à cette heure : deux écuyers jouaient aux dés tandis qu’un chevalier, nommé Aubert, renfrogné de ne pas avoir suivi l’expédition punitive contre les Italiens, regardait mélancoliquement le feu flamber.
- Le bourg d’Osians est-il très éloigné ? lui demanda Marciane.
- On peut l’atteindre, en allant vite, en quelques heures de chevauchée. Messire Joceran ne sera pas de retour ce soir, naturellement. Les voleurs seront faciles à pister car la neige doit déjà tenir, mais s’ils ont pris beaucoup d’avance, ce sera long de les débusquer. Ils sont malins, ces bandits, ils essaieront de se cacher et d’effacer leurs traces. J’avais bien dit à messire Joceran que je connaissais l’endroit et que je lui serais utile, mais il a voulu que je reste ici !
- Pour assurer ma sécurité ? demanda-t-elle en souriant de sa rancœur.
- C’est normal qu’il prenne soin de vous, dame, reconnut Aubert, résigné. Une femme, c’est craintif. Oh ! Je sais bien que pour vous, le cas est différent, ajouta-t-il soudain en se souvenant qu’elle avait à son actif des faits de guerre glorieux. Vous avez remporté un château de haute lutte, à ce qu’on m’a dit ?
- Oui, une belle forteresse ! J’y ai gagné un comté.
- Et vous vous êtes battue ? dit-il en la regardant curieusement.
- Il m’est arrivé de le faire. J’avais appris le maniement des armes avec mon frère. C’est un apprentissage utile.
- Oui, bien sûr, répondit-il un peu interloqué.
- Mais naturellement, je sais aussi filer, broder et coudre…
- Ah !
- Et j’ai aussi fait pendre ceux qui se sont cru capables de me voler…
- Ah !
Il la regardait de plus en plus intrigué. Elle était assise, le dos bien droit, ses mains fines posées sur le velours de sa cotte, des nattes épaisses s’échappant de son bonnet où s’entrelaçaient des bandes de tissus multicolores. Elle était belle et digne, semblable à toutes les femmes qui ne quittent pas l’abri de leur demeure et vivent modestement à l’ombre de leur père ou de leur mari. Ses exploits étaient-ils bien réels ou relevaient-ils d’un conte ? Il n’aurait su le dire. Le garde envoyé porter sa lettre revint alors, chargé d’un message des échevins :
- Selon vos ordres, les neveux de l’intendant ont été arrêtés et mis sous bonne garde. La maison est barricadée et surveillée, personne ne peut y accéder.
- Tenez, chevalier, puisque vous avez l’air de vous ennuyer si fort, voudriez-vous vous charger d’une mission ?
- Je suis à vos ordres, dame, dit-il aussitôt en se levant.
- Retrouvez donc l’intendant Erembert. Il a du, si je ne me trompe, quitter en hâte le château mais il ne peut plus trouver refuge chez ses neveux. Ramenez-le moi mort ou vif. Je ne veux pas qu’il s’échappe !
Le chevalier sortit aussitôt. Il commençait à croire que la réputation de sa dame n’était pas usurpée, tout en se demandant ce qu’Erembert avait pu faire ! Il revint tard dans la nuit. Marciane siégeait toujours dans la salle, en compagnie de dame Catherine, navrée de la voir ainsi veiller, mais des écuyers plutôt fatigués qui attendaient que la salle se libère pour faire dresser leurs lits.
- Je vous ramène Erembert, mort. Les loups commençaient à le dévorer lorsque je l’ai retrouvé. Il a pris son cheval à l’écurie et s’en est allé à la ville. Lorsqu’il a trouvé la maison surveillée, il a pris la fuite. Les gardes, qui n’avaient pas d’ordres, l’ont laissé partir. Il devait avoir peur ou être pressé. Il a galopé comme un fou, ses traces en témoignent. Il s’est certainement fait désarçonner car je l’ai retrouvé dans un fossé, la jambe cassée… Pauvre homme ! Les loups s’en repaissaient ont du commencer à le dévorer vivant ! Je n’ai pas récupéré son cheval qui avait pris la fuite.
- Triste fin ! Mais il a signé sa culpabilité. Vous veillerez à ce que ses neveux soient ramenés au château demain.
Ses ordres furent fidèlement exécutés et les prisonniers transférés dès le matin. Marciane ne voulut pas les interroger en l’absence de Joceran.
Ce ne fut que le lendemain que Joceran rentra à Legnan. Ils avaient tué quatre des pillards et ramené les autres, prisonniers. Si aucun ne leur avait échappé, un garde était mort des suites de la blessure que lui avait infligée un bandit qu’il voulait maîtriser. Les trois prisonniers seraient donc pendus haut et court.
- Ils ont mis à mal le meunier, sa femme et les enfants pour leur faire avouer où ils cachaient leurs économies. Une telle tuerie pour une bourse de deniers et des sacs de farine ! C’est pitié, vraiment !
- Je suis heureuse que vous ayez pris ces misérables. Justice sera rendue et on saura ainsi qu’on n’échappe pas au châtiment sur vos terres ! J’ai aussi à vous entretenir d’une triste affaire qui s’est déroulée céans pendant votre absence.
Marciane fit alors le récit de sa découverte d’une anomalie dans les comptes, de la dérobade d’Erembert, de sa fuite et enfin de sa mort sordide.
- Vous avez réagi promptement et je vous félicite de votre perspicacité. Mais que cache cette affaire ? Ma belle-mère n’a jamais fait l’acquisition d’une nouvelle demeure que je sache, la nouvelle n’en serait pas restée secrète ! Maintenant que l’intendant est mort, comment savoir ce qui s’est passé ? Avez-vous l’intention d’aller vous renseigner auprès de dame Thieberge ?
- Certes pas, si nous pouvons l’éviter ! Ce serait humiliant d’avoir besoin de ses lumières ! Il nous reste à interroger les neveux qui sont emprisonnés ici, sans même savoir ce qu’il est advenu de leur oncle.
Les prisonniers furent amenés, deux grands gaillards bien vêtus, l’air bovin, absolument ahuris de ce qui leur arrivait. Joceran fit signe à Marciane qu’il allait les interroger.
- Votre oncle est fort mécontent de vous. Il vous a accusé de vol ! Il demande que vous soyez jugés et lourdement condamnés.
- Mais jamais nous ne l’avons trompé ! C’est une erreur ! Nous le jurons !
- Bien, c’est peut-être vrai. Allons ensemble le retrouver là où vous savez.
- Mais nous ne devons y aller qu’avec lui et n’en parler à personne !
- Bon, n’en parlons plus, vous allez donc être jugés sur-le-champ.
- Non, pitié, allons ensemble le retrouver aux Salins, nous nous expliquerons.
- La route est trop longue ! grimaça Joceran, Oublions cette idée !
- Par Valgaude, Pont-en-Vérans et Saint-Nazaire, Messire, il ne faut qu’une journée à peine ! Nous vous y mènerons !
- Nous verrons plus tard. Ramenez-les dans leur cellule ! ordonna-t-il.
Ils partirent en gémissant, plus traînés qu’emmenés par les gardes qui ne les aimaient guère car ils les avaient jusqu’ici regardés de haut.
- Connaissez-vous les Salins, Joceran ? demanda Marciane, intriguée.
- Bien sûr ! Comme le nom l’indique, on y trouve une mine de sel qui, selon mes souvenirs, appartient à la famille des Challand. Lorsque les deux frères sont partis à la croisade, ils l’ont hypothéquée pour payer leur équipement.
- Une mine de sel est pourtant une vraie mine d’or. Elle aurait du leur permettre d’engager ces frais sans aucun problème.
- Je ne peux vous en dire plus. Ma belle-mère l’a peut-être rachetée… Il nous faut y aller d’urgence pour voir sur place de ce qu’il en est.
- Naturellement. Mais je ne vous ai pas encore dit combien j’ai admiré votre ruse pour interroger ces benêts. Je ne vous savais pas si retors mon ami !
- C’est sans doute l’adversité qui m’a appris à le devenir.
- Et si nous allions auparavant perquisitionner la maison des neveux ?
- C’est juste, il pourrait s’y trouver des réponses à nos questions. Retirons-nous maintenant, car nous aurons demain une journée chargée.
- Et vous venez déjà de connaître une poursuite mouvementée !
- N’en parlons même pas, Marciane. Je rentre d’une expédition punitive contre quelques misérables dont auraient pu se charger mes sergents tandis que vous avez découvert seule une affaire d’importance que j’aurais probablement toujours ignorée sans votre intervention. Je me sens bien futile !
- Pourquoi vouloir vous rabaisser, Joceran ? Vous avez apporté la preuve à vos gens que vous preniez à cœur leurs malheurs et que vous étiez là pour les défendre et les venger. Envoyer juste quelques sergents les aurait convaincus qu’ils n’avaient aucune importance à vos yeux. C’eût été une erreur – une faute même – car il faut mériter le dévouement de ses vassaux.
- Je vous remercie. Vous savez trouver les mots justes pour me réconforter.
- Non, pour ne pas vous laisser vous déprécier sans raison serait plus juste ! Vous seriez-vous laissé impressionner par l’image que vous donnait votre frère ? Ayez conscience de votre valeur et vivez sans remords la vie que vous aimez ! Elle est conforme à ce que doit être celle d’un suzerain responsable.
- Ma douce amie, mais que ferais-je sans vous ?
- Par bonheur, nous nous complétons et nous nous aimons aussi. Soyons heureux sans arrière-pensée !
Isolés du reste du monde sous les courtines de leur lit, ils s’endormirent, serrés l’un contre l’autre, unis dans la certitude apaisée de se sentir indispensables l’un à l’autre. Marciane aimait ces instants de plénitude avant de s’enfoncer dans le sommeil : ils lui faisaient oublier ses doutes sur sa féminité et sa solitude passée.
Le chevalier Ambert avait ramené un lourd trousseau de clés trouvé dans les vêtements lacérés de l’intendant. Marciane s’en munit avant d’aller, avec Joceran, inspecter la maison suspecte. Ils pénétrèrent au rez-de-chaussée, dans la cuisine garnie d’une cheminée auprès de laquelle pendaient les ustensiles habituels : pelle, louche, chaudron, marmite, broche. Sur une étagère étaient rangés quelques cruches et des gobelets, tandis que des bancs et un coffre garni de bois étaient alignés contre le mur. C’était une pièce banale, sans mystère et sans secrets. Un escalier de bois, assez raide, montait à l’étage, divisé en deux chambres. Ils ne s’attardèrent pas dans la première, occupée par deux paillasses et des crochets où pendaient quelques hardes. Mais la seconde était fermée par un cadenas dont ils trouvèrent la clé dans le trousseau d’Erembert. Elle était plus confortable : le lit était garni d’un matelas et d’un édredon. Il s’y trouvait plusieurs coffres contenant du linge et des habits. Mais de documents, point.
- Cette chambre était certainement celle d’Erembert. Il est donc fort étonnant qu’il ne s’y trouve aucun document ! Un intendant a trop l’habitude d’écrire, de noter, et il doit bien garder chez lui des manuscrits !
Marciane examina donc les murs, la chaufferette – qui devait contenir des braises pour réchauffer la chambre car il s’y trouvait encore des cendres – fouilla soigneusement le lit, mais en vain. Elle commençait à avoir l’habitude des cachettes et ne se décourageait pas encore.
- Il était trop prudent, nous ne trouverons rien ici, lui dit Joceran dépité.
- Voyez cet espace, entre le lit et le mur, le plancher me paraît éraflé !
- C’est exact, répondit Joceran et, en saisissant une sorte de lame de fer posée dans la chaufferette, il tenta de l’insérer entre deux lames de plancher. La latte de bois se souleva enfin, découvrant une cache profonde garnie de deux coffrets de fer soigneusement fermés. De nouveau, ils eurent à choisir dans le trousseau les clés qui ouvraient les cassettes. La plus petite contenait un seul document, un acte de vente concernant le bourg de Salins et ses terres attenantes attribués « au porteur de la charte » pour la somme de mille livres ; La seconde était remplie de deniers et de lingots d’argent !
- Voilà qui est bien étrange ! Un acte de vente au porteur et une fortune cachés dans la chambre d’Erembert ! Il a donc bien voulu s’approprier Salins !
- A moins qu’il n’ait agi sur l’ordre de dame Thieberge qui voulait garder secrète cette source de revenus, dit Marciane songeuse. Quand Ambert l’a rejoint, il était sur la route de Villard-le-Dôme, et le couvent dans lequel s’est retirée votre belle-mère se trouve justement dans cette direction…
- Il reste ce document, lisez-le donc ! C’est une charte de dame Thieberge qui affranchit son serf Erembert, sa famille et toute sa descendance !
- Erembert était donc bien son homme et Dame Thieberge a fait un vœu de pauvreté très partiel, semble-t-il. Mais à quoi destinait-elle les revenus de cette mine ? Elle vous appartient cependant sans conteste puisqu’elle a été acquise avec les revenus du domaine !
- Et l’argent représente sans doute les revenus de l’exploitation de la mine.
- C’est probable... Il nous faut maintenant aller à Salins, munis de cet étrange titre de propriété, pour nous rendre compte sur place de la situation.
Par prudence, ils décidèrent de s’y rendre à la tête d’une troupe importante et bien armée. Se conformant aux indications des neveux d’Erembert, ils passèrent par Valgaude, Pont-en-Vérans et Saint-Nazaire. Le temps était gris et froid, les nuages noirs défilaient dans un ciel bas, bousculés par un vent glacé qui s’infiltrait traîtreusement sous les capes fourrées des voyageurs alourdies par l’humidité. Mais Marciane avait tellement hâte d’arriver dans la ville du sel qu’elle se moquait de l’inconfort du trajet, du froid et de la fatigue. Après avoir passé un péage sur le pont de Touvent, ils parvinrent dans la soirée en vue de Salins, petite ville bâtie tout en longueur dans l’étroite vallée de la Fougueuse , à l’abri de solides remparts renforcés de tours. Les portes étaient déjà fermées. Le guichetier ne voulut naturellement pas ouvrir à cette troupe armée qu’il trouvait fort inquiétant, mais Joceran le somma d’aller quérir le commandant de la place. Celui-ci arriva enfin, hautain et soupçonneux.
- Cette cité n’a pas à vous accueillir, messire, et je suis au regret de vous demander de passer votre chemin.
- Voici la charte qui me reconnaît seul propriétaire de ces lieux. Je vous somme donc d’ouvrir ces portes, répondit Joceran en montrant le document.
- Mais comment se fait-il… bredouilla le capitaine.
- Il se fait que je suis le maître ! Vous ne pouvez que le reconnaître, non ? Vous deviez bien vous douter qu’Erembert n’était pas le réel propriétaire ?
- Ouvrez les portes ! dit l’autre, dompté.
Une fois entré avec sa suite, Joceran ordonna au capitaine de les mener à la maison seigneuriale, ce qui fut fait. Accotée aux remparts, elle se trouvait dotée de deux fortes tourelles qui en protégeaient l’entrée. L’intérieur, à peu près vide, prouvait que la demeure était inoccupée depuis longtemps. Toujours très sec, Joceran ordonna que l’on amène de quoi dîner ainsi que la literie nécessaire à sa femme et lui-même dans une pièce de l’étage. Leur escorte camperait au rez-de-chaussée.
- Trouvez-vous de bon matin prêt à nous escorter à la mine, dit enfin Joceran lorsque le capitaine fut de retour avec victuailles et matériel de couchage.
Au premier, se trouvait une chambre aménagée, meublée sommairement mais pourvue d’une cheminée garnie de bois – sans doute celle qu’Erembert occupait lors de ses séjours aux Salins… Marciane et Joceran s’y installèrent pour la nuit. Ils furent matinaux et descendirent dès l’aube, retrouvant le capitaine qui les attendait, penaud, entouré de l’escorte rendue fort acerbe par le repas de fortune de la veille et la nuit glaciale qui avait suivi.
- Partons ! ordonna Joceran, sans tenir compte des humeurs chagrines.
- Il y a deux mines, Messire, comme vous devez le savoir. L’ancienne n’est guère productive et il fallait l’inonder pour en retirer le sel restant. Elle a été abandonnée pour le nouveau filon que l’on peut exploiter à ciel ouvert.
- Cette découverte a été la bienvenue… remarqua Joceran.
- Certes ! Car l’ancienne exploitation touchait à sa fin et ne rapportait plus guère. Mais dame Thieberge avait remarqué des remontées de sel sur les murs d’une maison. Elle a demandé qu’elle soit démolie et, dès qu’on a creusé sous son emplacement, on a découvert la nouvelle mine. Vous allez constater que maintenant on en sort des quantités de sel sans efforts !
Arrivés à la mine, ils virent qu’un contremaître s’affairait déjà à diriger les équipes de manouvriers dans les veines blanchâtres qui affleuraient.
- Comme vous le voyez Messire, il suffit de piocher pour retirer un sel quasiment pur. Il est ensuite entassé dans des sacs qui sont rangés dans cette resserre, prêts à être expédiés. Nos acheteurs viennent s’approvisionner tous les lundis. Le prix a été fixé pour l’année.
- Où rangez-vous le produit des ventes ?
- Dans un coffre de la maison commune, soigneusement gardé.
- Comment est-il distribué ensuite ?
- Maître Erembert avait droit à un petit pourcentage. Le reste était remis par parts égales aux seigneurs qui se présentaient avec le code convenu.
- Dorénavant, tout sera changé ! Mon escorte viendra chaque mardi prendre livraison du montant des ventes selon les règles que je vais vous indiquer.
- Que dirai-je à Messires de Touvent, de Charnay et de Monteil ?
- Que leur rôle est fini ! Et que vous n’aurez plus rien à leur remettre.
- Vous allez maintenant nous montrer les comptes de l’exploitation, demanda Marciane, je tiens à les examiner.
Il n’y avait rien à reprocher à la gestion du contremaître, précise et rigoureuse. Les bénéfices de l’exploitation étaient considérables, même une fois défalquées les dépenses consistant en la défense de la ville – pourvue d’une bonne garde – et les frais de main d’œuvre. Joceran se fit remettre ce qui était dans les coffres.
- Je me demande, s’interrogea Joceran, une fois seul avec sa femme, à quoi pouvaient bien servir les fonds considérables que ces seigneurs emportaient ?
- Qui sont-ils ? Les connaissez-vous ?
- Il nous faudra le vérifier à Legnan. Je pense qu’ils vivent sur le domaine reconnu comme douaire par mon père à son épouse en contrat de mariage. Nous pouvons rentrer chez nous, ma mie. J’ai donné les consignes nécessaires au contremaître et au capitaine des gardes. Ils appliqueront mes ordres. Il serait d’ailleurs bien trop dangereux pour eux de ne pas le faire !
- Maintenant que nous avons découvert les Salins et ses manigances, il serait opportun que je rencontre dame Thieberge. J’aimerais m’expliquer avec elle, l’informer que vous avez repris le contrôle de ce qui vous appartient et la prier de ne plus interférer dans les affaires de ce monde qu’elle a quitté.
- Sans doute avez-vous raison… Vous êtes de taille à vous mesurer avec elle !
De retour à Legnan, Marciane vérifia dans les archives la charte de mariage entre le comte Eudes et dame Thieberge. Il lui avait effectivement reconnu en douaire un domaine important comprenant les châtellenies de Touvent, Charnay et Monteil, terres qui jouxtaient d’un côté la ville de Salins. D’ailleurs, la route d’accès à la ville empruntait même un pont situé sur le fief du sire de Touvent.
- Il nous faudra construire d’urgence un autre pont ! fit remarquer Marciane à son époux. Je ne vois pas le sire de Touvent accorder un conduit aux marchands venus s’approvisionner en sel, ni leur promettre protection sans contrepartie désavantageuse pour nous, puisqu’il est mis en dehors du circuit.
- Je m’en occupe sans tarder, promit Joceran. Je peux faire face à des projets de toutes sortes et je ne vais pas m’en priver !
- Maintenant que tout est clair, je peux me rendre au monastère de Ste-Croix à Villars-le Dôme.
Fort heureusement, Marciane ne connaissait plus ces malaises qui l’avaient tant perturbée au début de sa grossesse, mais elle préféra se déplacer en voiture pour ne pas choquer, par sa tenue de cavalière, les moniales. Derrière ses murs de clôture d’où n’émergeait que le clocher massif de la chapelle, le monastère avait un aspect sévère. Lorsque la jeune femme toqua à la lourde porte de bois, le guichet fut ouvert par une sœur tourière aux yeux inquisiteurs.
- Je suis dame Marciane, épouse du comte Joceran. Je demande à m’entretenir avec dame Thieberge.
- Je vais voir si elle peut vous recevoir… Veuillez attendre ici, je vous prie.
L’attente s’éternisa. La pièce où Marciane avait été introduite était nue et vide à part un banc sur lequel elle prit place et un grand crucifix de bois qui tranchait sur la pierre brute du mur. Un léger bruit de pas se fit entendre, la porte de communication avec le reste du bâtiment s’ouvrit sur la sœur tourière qui, en silence, lui fit signe de la suivre. Elles parcoururent un long couloir sombre au bout duquel son accompagnatrice ouvrit la porte d’une pièce éclairée par une fenêtre à meneaux. Derrière une table, se tenait debout une femme très grande, revêtue d’une longue robe blanche et d’un manteau drapé, la tête couverte d’un voile qui entourait son visage avant de retomber sur le côté. Des yeux extraordinairement pâles, dominateurs et glacés, la toisaient fixement.
- Il faut que l’affaire soit d’importance pour que vous veniez troubler la paix de ce couvent plongé dans l’affliction par la mort de notre supérieure.
- Je ne sais si vous jugerez mes raisons suffisantes. Il m’est apparu cependant qu’il était plus courtois de vous mettre au courant de notre prise de possession de la mine de Salins, dont l’existence avait été soigneusement dissimulée à mon époux. Naturellement, la propriété de cette ville acquise grâce aux revenus de Legnan ne saurait lui être contestée. Mais si vous escomptiez encore jouir de ses revenus, il n’y faut plus compter.
Les yeux impérieux parurent s’animer et Marciane s’attendit à une explosion de colère. Mais aussitôt les paupières retombèrent, voilant le regard qui flamboyait, et Mère Thieberge reprit son air impassible.
- J’ai fait vœu de pauvreté et ne prétends à rien. Ce n’est donc pas moi que vous avez lésée en vous appropriant Salins, mais l’Eglise car j’ai fait don de mon douaire et de mes revenus à mon couvent. Je ne possède plus rien ! Mais le monastère de Sainte Croix a besoin de ces ressources ! Nous avons ici une maladrerie et une école pour lesquelles cet argent dont vous vous êtes emparés pour des buts futiles est indispensable.
- Vous ne pouvez disposer, ni donner, ce qui ne vous appartient pas !
- Restons-en là, je ne m’abaisserai pas à me justifier.
- Votre mère supérieure n’étant plus, votre communauté ne va-t-elle pas choisir une nouvelle abbesse ? demanda Marciane insidieusement, car elle avait trouvé soudain la faille qui ferait plier l’orgueil de son interlocutrice.
- Certes !
- Et votre monastère fait bien partie de notre comté ?
- Nos terres sont terres d’Eglise ! se défendit Mère Thieberge.
- La désignation de la mère abbesse n’en doit pas moins être ratifiée par le comte Joceran…
- Je le trouverai donc toujours sur mon chemin ! dit l’autre avec amertume.
- Il a plus eu à souffrir que vous jusqu’à présent…
- Qu’a-t-il à me reprocher ? Il n’était qu’un jeune fol qui ne pensait qu’à s’amuser, abusant de sa supériorité physique, entraînant son frère à la mort ! Sans moi, il ne resterait rien de son héritage !
- Ce n’est tout de même pas pour lui que vous avez géré son comté…
- Non, ce fut pour le bien de tous et je n’ai pas failli. Le comte Eudes, mon époux, n’était pas meilleur gestionnaire que son fils, mais il m’a fait confiance. Pourquoi aurais-je dû m’effacer, contre la volonté de mon époux ? Je l’ai pourtant fait, pour obéir à la volonté divine, après la mort de mon fils. Certes, j’avais gardé, grâce à quelques hommes qui me sont restés dévoués, les bénéfices de cette mine que j’avais découverte seule, l’ancienne étant épuisée. Depuis que je suis dans ce couvent, avec cet argent que vous me reprochez d’avoir gardé, je n’ai fait que le bien : j’ai créé une maladrerie où sont accueillies les mères en détresse et leurs enfants, une école à usage des jeunes filles pour les aider à sortir de la tutelle dans laquelle on les maintient sottement. J’ai maints projets pour développer les terres de l’abbaye, aider les paysans à évoluer grâce à de nouvelles méthodes de culture, développer l’artisanat… J’ai organisé des ateliers où l’on apprend aux femmes à filer et tisser des produits de qualité. Et tout cela va péricliter…
- Vous serez désignée comme abbesse, n’est-ce pas ? l’interrompit Marciane, Je puis vous promettre que mon époux approuvera votre nomination et nous veillerons à faire des dons réguliers à Sainte Croix pour vous permettre de mener à bien vos entreprises. Je respecte votre activité, tout en déplorant le tort que vous avez autrefois causé à mon époux.
Mère Thieberge la regarda longuement, en silence, puis elle dit rapidement :
- Ne restez pas trop longtemps absente de chez vous ! La guerre va reprendre entre le comte de Forez et l’archevêque de Lyon. Vous serez concernée !
Puis, laissant Marciane préoccupée, elle s’éloigna rapidement.
- Quel accueil vous a réservé ma terrible belle-mère ? s’enquit Joceran en la voyant revenir la mine grave.
- J’ai rencontré une femme amère et frustrée qui n’a pas renoncé, en quittant le monde, à son besoin d’action. Elle a trouvé comment le satisfaire et va certainement être choisie comme abbesse de son monastère. Je lui ai promis que vous vous ne vous y opposerez pas, Joceran. Elle dépensait les revenus de la mine à des œuvres caritatives respectables il faut le reconnaître. Je l’ai assurée que nous lui apporterions notre contribution.
- En somme, elle vous a séduite !
- Non, mais je respecte l’utilité de son action. Pourquoi lui nuire, sinon par un esprit de vengeance indigne de nous ?
- Sans doute avez-vous raison… J’aurais pourtant aimé lui faire connaître ce goût de l’échec qu’elle infligeait jadis à ceux qui se mettaient en travers de sa route. Elle qui s’était cru invulnérable, elle se retrouve à ma merci ! Elle qui méprisait en moi le vaincu, elle l’est à son tour !
- Elle en a conscience, croyez-le bien, et cela suffit. Votre magnanimité sera bien plus dure à son orgueil que votre ressentiment.
- Votre subtilité me confond, ma mie, mais vous avez raison, comme toujours.
- Avant de me quitter, elle m’a mise en garde contre les troubles qui vont agiter le comté de Lyon et pourraient atteindre Marcelly. Je ne sais comment, enfermée dans son couvent, elle est informée de cette crise encore inconnue !
- Faites-lui confiance pour ça ! Il ne faut pas négliger cet avertissement ! Voulez-vous regagner Marcelly ? Je ne pourrai malheureusement pas vous y accompagner encore. J’ai convoqué plusieurs de mes vassaux qui doivent venir me rendre hommage et je n’aimerais pas retarder cette cérémonie qui doit assurer mon autorité sur le comté.
- Je comprends vos raisons. Je partirai donc seule, je crains que des troubles graves ne nécessitent vraiment ma présence à Marcelly. Vous savez combien cette séparation me pèsera. J’ai tant besoin de vous, mon ami ! Pourrez-vous me rejoindre, au moins pour la naissance de notre enfant ?
- Je m’y emploierai, ma mie. C’est bien à contrecœur que je vous laisse seule, le ciel m’en est témoin.
- N’oubliez pas de relâcher les neveux d’Erembert, recommanda-t-elle, soudain prise de scrupules, les malheureux ayant été oubliés dans leur geôle.
Marciane s’en alla quelques jours plus tard, dans une solide voiture aménagée pour son confort que Joceran l’avait convaincue d’adopter. Il chevaucha un temps à ses côtés, avant de tourner bride sur un dernier geste de la main.
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