24.08.2007
chapitre 16 - suite
- Quelle chevauchée, ma mie ! dit-il en riant. Nous avons réussi notre battue ! Les chiens ont débusqué une fameuse meute ! Ils ont couru sus jusqu’à les mettre aux fermes, mais plus d’un a été mis à mal par ces bêtes féroces qui se défendaient comme des diables. Nous avons tailladé, nos bonnes lances et nos épieux n’ont pas chômé. Dix loups mis à mort ! Quelle journée ! Je meurs de faim ! Et vous ? Vous ne vous êtes pas trop ennuyée de moi ?
- Si, bien sûr ! J’en ai même été malade, mais, ajouta-t-elle devant l’air inquiet de Joceran, ce signe heureux annonce que vous allez être père, mon ami.
- Par tous les saints du Paradis ! Il faut fêter cette bonne nouvelle !
- Non, ne l’ébruitez pas encore ! Il est trop tôt…
Plus tard, quand ils furent retirés dans leur chambre, Marciane parla à son époux de sa conversation avec dame Catherine.
- Pourquoi avoir laissé cette pauvre femme et son enfant dans cette forteresse, Joceran ? N’est-ce pas là une cruauté inutile ?
- Marciane, j’étais prêt à leur rendre leur liberté, mais dame Thieberge m’a laissé une lettre me conseillant de garder enfermé cet enfant. Il est intelligent mais violent, fantasque, et presque pervers. Comme tel, on ne peut en attendre que des problèmes. Comme vous le savez, mon pays a déjà connu des troubles lors de la succession de mon père. Certains vassaux regrettent cette période de raids fructueux et d’échauffourées pleines de panache. Sans doute ma belle-mère craignait-elle aussi que des partisans ne trouvent un nouveau prétexte pour revendiquer en son nom titres et terres…
- Quel age a cet enfant ?
- Jacques ? Il a douze ans, je pense.
- Pauvre garçon ! Ne serait-ce pas le manque de liberté qui l’a rendu violent ?
- Peut-être. Mais pourquoi chercher les complications ? Jacques est fort imbu de sa naissance, quoique bâtarde, et il parle déjà de complot qui l’aurait privé de ses droits… C’est à moi qu’il le disait lorsque je partageais sa prison !
- De complot ? Pourquoi cela ?
- Je ne vous ai jamais raconté les circonstances de la mort de mon frère ? Pour être fortuite, elle n’en a pas moins pesé lourdement sur ma conscience. Nous avons toujours été très différents et, malheureusement, constamment dressés l’un contre l’autre. Adam était secret, retors, orgueilleux et jaloux. Il m’a toujours desservi auprès de notre père, en me dénigrant systématiquement, en donnant à entendre que je voulais ravir son rang d’aîné… alors que je ne rêvais alors que chevauchées, chasses et joutes – exercices auxquels il ne brillait guère ! Il enviait mon aisance monter à cheval et à manier les armes et se vengeait en étant plein de morgue envers moi son cadet, « qu’il chasserait de ses terres dès qu’il en serait le maître » disait-il… Un soir, nous rentrions à cheval et il venait une nouvelle fois de me tenir ce discours devant nos écuyers. La moutarde me monta au nez et je le raillai assez cruellement : « Tu parles d’être le maître de ces terres et n’es même pas capable de te faire obéir de ton cheval ! Apprends donc à te tenir en selle au lieu de menacer. Ne proteste pas, tu sais bien que tu n’arriverais même pas à sauter cette haie ! » et je la fis franchir avec aisance à mon cheval, tout en riant de son air dépité. Il ne répliqua pas et rumina son dépit. Peu après, nous passâmes en vue d’une barrière de clôture. Sans un mot, il lança son cheval, mais – comme je le savais bien – il était mauvais cavalier ! Son cheval accrocha la barrière et tomba. Mon frère, entraîné par la chute de sa monture, roula plusieurs fois sur lui-même alors que je riais de sa démonstration ratée. Il ne se releva pas… Certes, je n’étais pour rien dans sa mort, mais je l’avais presque souhaitée lorsqu’il m’avait promis de me chasser et je l’avais défié, qui sait dans quelle intention secrète… J’ai eu honte de mes pensées, de mes paroles et de ma conduite ! C’est alors que j’ai décidé de faire le pèlerinage à Compostelle, à pied, seul, en pénitent. Ma décision en a surpris plus d’un, à commencer par mon père, mais nul n’a eu droit à mes confidences… Et pourtant cet enfant bâtard – qu’Adam aurait ignoré s’il avait vécu – m’a accusé d’avoir provoqué la mort de son père ! Mon frère intriguait alors pour conclure un riche mariage et ne se serait jamais soucié de lui, ni de sa mère !
- Un de vos compagnons a du raconter la mort de votre frère en l’interprétant.
- Interprétation qui rejoint un peu la mienne, il faut le reconnaître ! Pour en revenir à cet enfant, il m’a paru plein de haine et de rancœur…
- C’est explicable ! Son sort n’est guère enviable !
- Ma belle-mère devait en savoir davantage. Sa lettre était si convaincante ! Craignait-elle vraiment un complot en sa faveur ? Ou est-ce autre chose ?
- Elle était votre ennemie ! Pourquoi vous aurait-elle protégé ?
- Pour le domaine. Elle était très soucieuse du bien public.
- Quelle belle qualité ! C’est la Res Publica des Romains, n’est-ce pas ? Cette dame Thieberge m’intrigue, mais je lui en veux de ce qu’elle vous a fait !
- Elle souhaitait établir son fils ! De plus, l’image que mon frère avait donnée de moi, était si négative que cela justifiait à ses yeux son désir de m’éliminer.
- Ne pourriez-vous pardonner et libérer l’enfant et sa mère ?
- Je le ferai pour l’amour de vous, ma mie. Je ne peux rien vous refuser. Dès que vous le désirerez, nous nous rendrons à Pessac
- J’en suis heureuse. Savoir ces deux êtres privés de liberté m’est pénible !
Rassurée sur la raison de son malaise, Marciane avait résolu de l’ignorer. D’un air mystérieux, Dame Catherine lui remit une potion pour soulager ses nausées.
- Prenez-en quelques gorgées chaque matin, vous vous en trouverez bien. Notre vieille Mathilde a des remèdes qui font merveille. Vous pourrez faire appel à elle quand vous arriverez à votre terme. C’est une bonne accoucheuse ! Elle a aidé à mettre au monde tous les enfants de la vallée.
- A dire vrai, je pensais accoucher chez moi, lui confia Marciane.
- C’est dommage ! Notre futur maître que vous portez devrait naître céans.
« Il est vrai » réalisa Marciane qui n’y avait pas encore pensé, « que cet enfant appartiendra à Legnan et non à Marcelly », ce qui l’attrista un peu.
La première tournée de Marciane et son époux les conduirait donc à Pessac, Joceran étant impatient de tenir sa promesse. Ils partirent par une froide journée. Le ciel était très pur mais le vent chassait devant lui les feuilles mortes et ployait les sapins qui s’inclinaient en gémissant. Marciane, étroitement encapuchonnée dans sa cape doublée de fourrure, chevauchait très à l’aise le cheval petit et robuste que Joceran lui avait recommandé pour la route de montagne qu’ils allaient emprunter. La forteresse était bâtie aux abords d’un col, sentinelle avancée pour défendre la vallée et non résidence seigneuriale. La route serpentait dans la forêt, grignotant peu à peu de la hauteur. Une harde de sangliers venait de traverser la route devant les chevaux, queue en l’air, hure au sol. Tout en bas, Marciane voyait la vallée se rapetisser au fur et à mesure qu’ils gagnaient de la hauteur. Les chevaux avançaient au pas, naseaux fumants, muscles tendus sous l’effort. Les cavaliers étaient silencieux, perdus dans leurs pensées. Joceran revoyait le jour funeste où il avait été amené là, vaincu. Marciane pensait à ces années qui les avaient séparés, au cours desquelles Joceran avait vécu là, seul, loin du monde, sans espoir de jours meilleurs, sans nouvelles d’elle. La masse sombre surgissant au détour du chemin leur indiqua qu’ils avaient atteint leur but. Tout était silencieux, mais une trompe sonna : Joceran avait été reconnu. Le pont-levis s’abaissa et la porte s’ouvrit. Mathieu, le capitaine de la garnison qui tenait la forteresse s’avança et les salua.
- Messire ? Quel soulagement ! Comment avez-vous si vite été averti ?
- Mais averti de quoi, Mathieu ? Que s’est-il passé ?
- Un drame, Messire ! Le petit Jacques était très excité depuis quelques temps, on avait du l’isoler. Mais dimanche, il a voulu se confesser et communier. Comme il paraissait calmé, on l’a autorisé à rejoindre sa mère. Et il l’a poignardée avec une arme qu’il avait réussi à subtiliser ! Il a été maîtrisé et ligoté, il est maintenant prostré. Sa mère ne veut même pas recevoir de soins. Il n’y a pas de femmes ici pour s’occuper d’elle… Cet enfant est possédé, Messire ! Si vous l’aviez vu écumer, les yeux exorbités, la bave aux lèvres ! Nous ne pouvons plus garder cet être démoniaque ! Notre chapelain a essayé de l’asperger d’eau bénite, mais le résultat a été terrifiant ! Il a ri comme un démon ! Nous allions envoyer un garde pour vous prévenir.
- Menez-moi près de la mère, demanda Marciane.
La fille de Dame Catherine, Jeannette, était recroquevillée sur sa couche, les bras croisés sur son corsage ensanglanté.
- Laissez-moi, je ne veux pas qu’on me touche ! cria-t-elle en entendant la porte s’ouvrir.
- Calmez-vous ! Je vais vous soigner, dit Marciane d’une voix ferme.
La femme ouvrit les yeux, étonnée d’entendre une voix féminine. Marciane lui écarta les bras. Le corsage collait à la blessure. Elle se fit apporter de l’eau et des linges, puis nettoya doucement la plaie qu’elle banda fermement. A première vue, le poignard avait glissé sur les côtes et la blessure n’était pas grave.
- Je ne veux pas qu’on punisse mon fils, gémissait la femme. Ce n’est pas de sa faute s’il ne sait pas ce qu’il fait ! C’est sa tête qui est malade, mais il m’aime et c’est un bon petit… quand il est calme.
- Est-il souvent violent ? demanda Marciane.
- Depuis quelques temps, il a souvent mal à la tête, et alors sa vue se trouble, il ne me reconnaît plus, il croit que je vais lui faire du mal et veut se défendre. Mais il ne faut pas lui en vouloir ! C’est le diable qui doit hanter ces murs sinistres qui lui a pris son âme. Sauvez-le par pitié !
- Nous allons vous ramener auprès de votre mère, Jeannette. Quant à votre fils, il sera confié à des religieux qui s’occuperont de lui. Ils chasseront le démon s’il s’est emparé de sa raison et le garderont en paix.
Marciane rejoignit Joceran qui l’attendait dans la salle. La forteresse n’était faite que pour une garnison et ne comportait pas véritablement de pièces d’habitation seigneuriales. Ils passeraient la nuit avec une installation de fortune, au premier étage de la tour où avait habité Joceran, dans une vaste pièce lugubre. Le feu avait été allumé dans la cheminée mais Mathieu y fit aussi amener des braises dans des récipients pour chasser l’humidité tenace qui imprégnait les murs. Le châlit avait été bien garni de matelas et de couvertures de fourrure.
- Il faudrait ramener la femme à Legnan, dit Marciane à son époux, mais que faire de son fils ? Il est dangereux, c’est vrai, et voilà pourquoi dame Thieberge voulait le garder enfermé. Est-il vraiment possédé ? Croyez-vous que des religieux pourraient s’en charger ?
- Non loin de Legnan, nous avons un couvent de Trinitaires qui accueille les malades, les estropiés et les infirmes. Peut-être pourront-ils le garder…
- Je leur ferai un don pour subvenir à ses besoins. De toutes façons, on ne peut juger cet enfant qui, possédé ou fou, est irresponsable de ses actes.
- Quelle triste nuit vous allez passer là, ma mie !
- Non, puisque je suis avec vous. Mais je suis navrée à la pensée de ces années que vous avez perdues ici. Je n’imaginais pas un séjour aussi lugubre !
- Cette tour avait été rendue plus confortable ! Il y avait des tentures aux murs, des meubles et des livres… En partant, je les ai fait enlever et donner aux Trinitaires dont je vous parlais : je ne voulais plus les voir !
Marciane s’approcha de la fenêtre. Un aigle planait majestueusement au-dessus de l’à-pic vertigineux qui surplombait la vallée voilée de brume. Les montagnes s’assombrissaient, laissant à peine deviner les sapins qui faisaient place vers les sommets aux rochers nus dressant leurs arêtes aiguisées sur le ciel d’argent.
- Je retrouve mon angoisse ancienne à l’approche de la nuit, dit Joceran. Après une interminable journée, elle me laissait l’amertume de ne rien espérer du jour suivant qui ne serait que désespérément semblable à celui qui finissait… Aucun rêve heureux ne venait nourrir un espoir – même vain – pour adoucir ces longues nuits sans sommeil, bercées par la plainte du vent… Aucun changement à attendre pour rythmer le temps. Je vivais, comme un vieillard, de souvenirs… ou plutôt de regrets car mes souvenirs étaient trop courts pour peupler ma mémoire ! Je vous avais vue si peu, quelques jours à peine, et ne vous avais tenue dans mes bras qu’une seule nuit. Je ne connaissais rien du monde, rien de l’amitié partagée, des luttes, des espoirs, des défaites et des triomphes. J’avais été vaincu sans combattre. Je n’avais pas vécu. Et de cela, ma mie, je veux prendre ma revanche, s’écria-t-il en la regardant soudain. Je veux vivre intensément ! Vous me comprenez, n’est-ce pas ?
- Oui, Marciane le comprenait, avec un peu d’angoisse.
Comment allait-il prendre sa revanche ? Que lui donner pour combler cette avidité à rattraper le temps perdu ? Elle craignit que son amour n’y suffise pas et ne sut quoi lui répondre…
Dès le lendemain, ils reprirent le chemin du retour, ramenant une blessée et un prisonnier, le cœur étreint par les fantômes surgis de ce funeste passé. Marciane avait mal dormi. La fatigue de la chevauchée commençait à se faire sentir. Il lui faudrait en tenir compte et limiter ses déplacements dorénavant, et laisser Joceran à ses chasses tout en espérant qu’elles combleraient son besoin d’action. « Mais s’il venait à s’ennuyer chez lui, à Marcelly, ce serait bien pire ! » pensait-elle anxieuse. Ils firent un détour pour passer par l’abbaye de St-André-des-Monts afin de confier Jacques aux Trinitaires qui acceptèrent de le garder.
- Il sera examiné par un exorciste qui déterminera s’il y avait possession, dit le père abbé. Mais je ne pense pas que ce soit le cas, voyez comme il est calme en ce moment. En fait, ce garçon n’a probablement pas toute sa raison. C’est malheureusement inguérissable, mais il n’en reste pas moins une créature de Dieu sur laquelle il faut veiller.
- Je renouvellerai tous les ans le don que je vous fais ce jour, assura Marciane. Soyez remerciés du soin que vous prendrez de lui.
De retour à Legnan, Marciane éprouva le besoin de s’étendre pour reposer ses reins douloureux. Dame Catherine vint timidement toquer à sa porte :
- Je tiens à vous témoigner de ma reconnaissance, dame, vous m’avez ramené ma fille, et son enfant se trouve entre de bonnes mains.
- Je regrette de ne pas l’avoir ramené aussi. Mais c’était vraiment impossible !
- J’ai toujours su que cet enfant n’était pas normal, dit la femme en baissant la tête, et il me faisait peur ! Je plaignais ma fille d’être recluse à cause de lui, mais jamais je n’ai pensé qu’il pourrait revenir parmi nous. Il est peut-être la punition du péché. Mais maintenant Jeannette pourra avoir une vie normale. C’était une si belle fille quand elle était jeune. Quand Messire Adam l’a séduite, la pauvrette a cru que sa fortune était assurée ! Elle n’a trouvé que le malheur. Dès qu’elle a été grosse, il s’est détourné d’elle ! C’était prévisible, surtout qu’il n’était pas tendre, mais elle n’a rien voulu croire de ce que je lui disais. Elle espérait que son petit serait élevé comme un enfant du château alors que son père ne s’en est jamais occupé. En grandissant, Jacques a très vite montré un caractère inquiétant. Quand son père est mort, dame Thieberge qui avait l’œil à tout, l’a enfermé, avec sa mère à Pessac. Elle m’a cependant confié la charge de Legnan. Je sais commander et me faire obéir. C’est que je suis de bonne naissance, vous savez, quoique je me sois mésalliée. Mon frère a hérité de la maison forte de nos parents et il a bien pris soin de m’oublier après mon mariage… J’avais si peur que vous n’ayez plus besoin de moi, je n’aurais pas su où aller ! Grâce à vous, j’ai gardé mon rang et n’ai pas à rougir de ma condition. Mais je parle trop, et je vous vois toute pâle. Je vais vous apporter de quoi vous restaurer, et ensuite une bonne nuit vous réconfortera. Vous avez du bien mal dormir à Pessac. Il ne faut plus y retourner : cet endroit porte malheur !
Une fois restaurée, Marciane s’endormit sans attendre et Joceran, qui se coucha plus tard, le fit sans bruit pour ne pas la réveiller.
- M’en voudriez-vous si je vous laisse encore toute une journée ? demanda-t-il le lendemain de bonne heure.
- Certes pas ! mais pourquoi ? De nouveaux loups sont-ils signalés ?
- Non, Marciane, cette fois il s’agit un ours, dit-il tout joyeux, Sans doute magnifique dans son pelage d’hiver, gros et gras avant d’hiberner. Un magnifique mâle dont je vous offrirai la fourrure !
- Joceran, ne dit-on pas qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours…
- Nous verrons bien ! Ma chère, je me sens de taille à faire mentir l’adage !
- Allez donc y courir sus. J’ai déjà eu affaire à un ours, sous forme humaine, il n’est pas toujours aisé d’en venir à bout…
- Ma mie, ne me rappelez pas vos exploits ! Ils me font honte, à moi qui n’ai encore rien réalisé… que vous plaire !
Il riait en disant cela, mais elle n’aima guère cette forme d’humour grinçant. Elle soupirait en se retournant pour retrouver le sommeil.
Il revint d’excellente humeur. Il avait repéré la bête qui effectuait sa dernière sortie avant son sommeil hivernal, se gavant des mûres qui garnissaient en abondance les taillis. L’ours s’était dressé à son approche. Il l’avait attaqué seul, avec sa lance, lui avait percé la poitrine et l’avait achevé à l’épieu alors que l’animal se ramassait pour charger. Elle aurait la peau qu’il lui avait promise !
- Il n’est cependant pas dans mes intentions de vous abandonner chaque jour, croyez-moi, mon amie. Que diriez-vous de m’accompagner demain faire un tour dans notre ville ? Elle vous paraîtra bien petite, à vous qui connaissez Lyon et Vienne. Mais elle a connu un développement qui vous intéressera. Dame Thieberge avait en effet octroyé aux bourgeois une charte de franchise qui donnait à l’assemblée des habitants certains droits d’organisation – et de justice même. Ils décidaient ainsi collectivement de la distribution des pâtures, des servitudes de passage, des dates de moissons, de l’exploitation des alpages et des forêts. L’assemblée élisait aussi des échevins chargés de la représenter et de mettre en œuvre les décisions communes. Ces derniers devaient cependant être agrées par le suzerain ! Ne trouvez-vous pas cela très étonnant ? demanda Joceran.
- A dire vrai, à peu de choses près, j’ai mis au point la même organisation chez moi, sans toutefois la fixer par une charte, ce qui me paraît une excellente idée. Je serais très curieuse de voir les résultats de cette politique chez vous.
Les trois échevins, entourés de plusieurs de leurs concitoyens, attendaient la visite de leurs suzerains dans la salle communale flanquant l’église. Ils étaient confortablement vêtus d’une cotte de bureau beige, d’un chaperon de toile bleue, d’un pelisson doublé de lapin et de chausses de laine. Ils avaient garni de coussins des fauteuils à hauts dossiers sur lesquels prirent place Joceran et Marciane. Elle remarqua que les échevins étaient inquiets de connaître le motif de cette visite, redoutant que messire Joceran ne remette en cause les décisions de dame Thieberge. Voyant que Joceran se tournait vers elle, Marciane les rassura en disant qu’ils approuvaient fort la charte qui leur avait été octroyée, puis elle les interrogea sur leurs dernières préoccupations.
- Nous essayons en ce moment de favoriser le commerce. Les paysans nous apportent au marché leurs produits et les objets qu’ils fabriquent pendant l’hiver, en buis ou en en corne, et nos mégissiers travaillent finement les peaux de chevreaux et d’agneaux tannées à l’alun. Mais notre ville n’arrive plus à absorber tous ces produits ! Aussi, avons-nous décidé de faire des tournées dans toute la région et – pourquoi pas ? – de pousser jusqu’à Grenoble, Vienne ou Lyon, pour les écouler. Quelques bonnes charrettes tirées par des mulets et, pour décourager les malandrins, des gaillards solides comme voituriers suffiraient pour convoyer nos marchandises…
- Voilà de bons projets, et nous vous approuvons entièrement. Pourriez-vous nous montrer des échantillons de votre artisanat ?
- Bien sûr, Dame, nous vous en apportons tout de suite, dit Maître Jean, qui paraissait le plus important des trois.
Il fit signe à un de ceux qui se trouvaient debout derrière la table de réunion. L’homme revint avec un grand panier rempli d’objets en buis : statuettes, crucifix, chapelets finement sculptés, mais aussi coupes, bols ou assiettes d’un travail vraiment remarquable. Il y avait encore quelques peaux parfaitement apprêtées, d’une souplesse exceptionnelle.
- Voilà de la bonne marchandise, maître Jean et il est certain qu’elle trouvera facilement preneur dans les grandes villes. Mais, si vous voulez m’en croire, vous devriez travailler ces peaux ici-même. Confectionnez gants, chaussures, ceintures, ce sera d’un bien meilleur rapport. Il faut rentabiliser au maximum les frais de transport que vous allez engager.
- Dame, vous avez raison ! On voit que vous connaissez bien le commerce, dit l’échevin avec admiration. Si vous le permettez, je pourrais prendre la mesure de votre pied et vous aurez notre première paire de chaussures.
Marciane s’informa ensuite de la façon dont ils organisaient la transhumance, une coutume qu’elle ne connaissait pas, de leurs problèmes de justice concernant des contentieux de voisinage ou des litiges entre héritiers. Ravis de se voir écoutés et conseillés, ils se montraient maintenant détendus et diserts.
Après cette réunion, Marciane se promena dans la ville qui était charmante avec ses hautes maisons à balustrade de bois formant auvent, aux longs toits pentus couverts de bardeaux. Dans les échoppes de la rue de la Grande Gargouille , elle choisit des gâteaux au miel de sapin et des cornets de noix qu’on tint absolument à lui offrir, admira les halles de la rue Mercière, goûta l’eau de la fontaine des Martyrs et fit une prière dans l’église Saint Pancrace où le desservant vint la saluer. Sa promenade l’avait enchantée et elle rentra les joues rosies par le grand air qui lui avait fait oublier ses malaises nauséeux.
- Je vois que cette sortie vous a été profitable ! Si le temps s’y prête, je vous emmènerai demain découvrir nos lacs de montagne.
- Ne vous croyez pas obligé de me distraire en vous privant de chasser.
- Mais voyons, mon amie, je ne me prive pas en votre compagnie !
Le lendemain, le ciel était chargé, le vent soufflait et faisait voleter les premiers petits flocons de neige, encore assez légers pour fondre en touchant le sol.
- Nous profiterons donc de la librairie, décida Joceran.
Celle-ci était petite mais bien fournie. Sur les rayonnages, s’empilaient nombre de parchemins, psautiers et grands livres recouverts de cuir épais, offrant un choix varié de traductions de l’antique ou de chansons de geste actuelles, de livres de prière et de vies des saints.
- Nos archives sont serrées dans ces coffres, dit Joceran. Je ne saurais vous dire si nos livres sont bien tenus, ayant encore négligé de m’en assurer.
- Je le ferai bien volontiers, si cela vous agrée.
- Faites, je vous en prie. C’est un pensum nécessaire !
- Messire, pourriez-vous nous entendre ? demanda un écuyer en se profilant devant la porte entr’ouverte. On vient de nous avertir que le moulin du Bourg d’Osians a été pillé, le meunier occis et les réserves de farine volées !
- Voilà qui est très fâcheux ! Connaît-on les coupables ?
- Il s’agit d’une bande d’Italiens qu’on a vue hier roder dans les parages, certainement en quête d’un mauvais coup. Ils comptent sans doute rentrer chez eux avant d’être retrouvés, surtout qu’ils ont aussi volé des mulets.
- Il faut les rattraper ! Qu’on s’équipe immédiatement ! Sortez la meute, armez une équipe de gardes et allons-y. Il me faut encore vous abandonner Marciane, je suis désolé, dit-il rapidement en lui donnant un baiser.
Marciane le regarda partir en souriant, si heureux en fait de cette nouvelle chasse ! Elle avait cru découvrir Joceran à Giret mais elle n’avait eu droit qu’à une facette de son caractère : celle de l’homme calme et grave, mûri par la captivité, immobilisé sa blessure. Elle découvrait maintenant le côté emballé de l’homme d’action depuis trop longtemps privé de liberté. La coexistence de deux natures si différentes la déconcertait. Elle se demanda si elle-même était aussi difficile à définir... Qui était-elle vraiment ? Une femme amoureuse ? Une mère attentive ? Ou un suzerain exigeant et scrupuleux ? Que préférait-elle de la vie de famille ou du pouvoir ? Elle dut reconnaître qu’elle présentait, non pas alternativement mais ensemble, cette dualité indissoluble. Elle n’avait donc pas à s’étonner de retrouver en Joceran des caractères si différents. Pourtant, elle se demanda encore si son époux avait conscience de la complexité de leur couple. Il l’aimait, c’était certain. Mais Aldebert l’avait aimée aussi… Il s’était effacé. Le problème ne s’était donc pas posé. Joceran et elle seraient-ils capables de vivre ensemble leurs différences ? Elle conclut qu’elle possédait enfin ce dont elle avait toujours rêvé, alors pourquoi s’inquiéter ?
Pour se changer les idées, elle choisit d’examiner les comptes en cours, tenus sur un parchemin qu’elle trouva déjà déployé sur une table surmontée d’une torchère, accompagné, à portée de main, d’un état des redevances dues au domaine : cens, champart, péages, mais aussi d’un état récapitulatif des ventes des produits du domaine : bétail, laine, volailles et grains. Erembert, l’intendant, était absent depuis deux jours, mais elle avait suffisamment l’habitude de lire ce genre de documents pour ne pas avoir besoin d’explications. Joceran lui ayant remis les clés de ses coffres, elle chercha l’inventaire de l’année précédente et y releva une dépense importante correspondant à un « achat » suivi de frais assez mystérieux, engagés semblait-il suite à cet achat et qui devaient correspondre, selon son estimation, à des constructions… Ils s’étalaient sur une bonne partie de l’année ! Aucune recette nouvelle n’était ensuite mentionnée, Marciane s’en assura en comparant les chiffres qui restaient cohérents d’une année sur l’autre. Par contre, les dépenses de paye des brassiers et manouvriers avaient notablement augmenté l’année passée, pour retomber à un niveau beaucoup plus normal sur l’année en cours… Marciane réfléchissait : il était possible que cet achat et ses travaux annexes n’aient pas encore porté leurs fruits… ou encore qu’ils concernent une nouvelle demeure. Mais laquelle ? De quoi pouvait-il bien s’agir ? Elle devrait attendre le retour d’Erembert pour s’en informer.
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09:50 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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