01.08.2007
chapitre 7 - le chateau
Les invités commencèrent à arriver, trop heureux de quitter leur méchante maison forte pour se prélasser dans le luxe du château neuf qu’ils étaient impatients de découvrir. La tante Irmgarde, dans sa robe rebrodée et sa tunique fourrée - car elle était frileuse - avait l’air d’une tour, mais elle souriait et parlait à tue-tête pour bien montrer son aisance. Ses filles, attifées de neuf, lorgnaient les tenues élégantes des jouvencelles de Marcilly et en palissaient d’envie car elles avaient plus de goût que leur mère. Son mari, le débonnaire Thierry, s’émerveillait des défenses du château en regrettant toutefois qu’on ne l’ait pas consulté car il avait de bonnes idées et aurait pu en faire profiter sa lointaine parente, son fils Rodolphe enviait les écuyers qu’il trouvait princiers. Son oncle Raymond, suivie de sa nouvelle femme, Adélaïde, ronde et fraîche, sans doute enceinte, la félicita sincèrement et s’émerveilla sans arrière-pensée de la réussite de ses entreprises. Ses fils, Henri et Thierry, étaient forts et bien tournés tandis que ses filles, Gisèle et Berthe, encore enfantines, ne cherchaient encore qu’à jouer, sans égard pour leurs robes de fête. Les familles des vassaux de Marcelly se tinrent modestement en retrait, émerveillées et intimidées par le faste du nouveau château de leur suzeraine. Raoul de Convert arriva le dernier, affairé et hautain, mais l’œil aux aguets, évaluant dépenses et défenses, comptant les hommes d’armes et les serviteurs, examinant d’un peu trop près l’état des armes et de l’argenterie. Marciane le suivait, narquoise, en pensant qu’il ressemblait à un homme de loi faisant l’inventaire d’un futur héritage.
- Et oui mon cousin, vous le voyez, j’ai embelli mon château mais je l’ai aussi fortifié. Il ne ferait pas bon l’attaquer.
- Je ne vois pas ma cousine qui penserait à le faire !
- Moi non plus. Mais comme toutes les précautions sont bonnes à prendre, non seulement mon domaine est fortifié mais juridiquement, il est aussi préservé de toute tentative d’extorsion. Si par malheur, mes fils et moi disparaissions, ce serait l’abbaye de Valbenoite qui en hériterait, ce qui est attesté par mon testament remis aux bons pères et conservé dans leur capitulaire.
- Comment ! s’étouffa Raoul. Cette curieuse initiative ne va pas sourire à votre parentèle… mais reprit-il vexé d’avoir commis un impair, comme tout cela est du domaine de l’invraisemblable, n’en parlons même pas...
La nouvelle était inattendue, il est vrai qu'il pouvait être décontenancé.Ils étaient tous réunis dans la salle, somptueusement éclairée par des torches de cire plantées dans des candélabres, bien que l’on fût au milieu de la journée et que le soleil éclairât les fenêtres garnies de carreaux jaunes et blancs. Le sol de pierres lisses était jonché d’herbes odorantes. Les murs recouverts de tentures alternant avec des pans de fourrure, les deux cheminées monumentales où des troncs entiers se consumaient en crépitant gaiement, procuraient aux convives une atmosphère chaleureuse. Marciane était assise au milieu de la grande table, sur un fauteuil sculpté à haut dossier, vêtue d’une robe écarlate en drap de Bruxelles et d’une tunique jaune, cintrée jusqu’aux hanches, de soie de Lucques brodée de fils d’or. Ses longs cheveux couleur de bronze, séparés par une raie médiane et retenus par des peignes au dessus des oreilles, descendaient librement dans son dos, ondulés et brillants, formant la plus belle des parures. Ses invités, qui avaient tous eu droit à un bain chaud et parfumé, s’étaient revêtus de leurs plus beaux atours et même les plus humbles, qui avaient aussi usé du cuvier, avaient reçu de leur suzeraine, des habits neufs de cérémonie, les serviteurs avaient également des livrées neuves aux couleurs de Marcelly, blanches et jaunes.
Raoul de Convert, en entrant le dernier dans la salle, fit des yeux le tour de la table seigneuriale. Il ne restait que deux places en bout de table, où le portier le conduisit et il s’installa dignement en étouffant sa rage, près de sa jeune épouse, une femme effacée qu’une grossesse avancée ne parvenait pas à étoffer. Des servantes passèrent les aiguières d’eau parfumée pour que les convives se rincent les doigts avant de manger. Puis les jeunes servantes apportèrent les plats couverts, pour qu’ils restent au chaud, qu’elles déposaient sur les tables et que distribuaient les jeunes écuyers et les pages. Il y eut des pâtés, des volailles, des viandes en ragoût, des venaisons en sauces épicées, des cochons rôtis, des pièces de bœuf grillées, des poissons en gelée, des paons dans leurs plumes, en plusieurs assiettes, avant les desserts sucrés au miel, parsemés de fruits secs. Les meilleurs morceaux étaient proposés à Marciane, qui mangeait peu et les faisait apporter à tel ou telle de ses invités. Les tables subalternes se partageaient les restes de la table seigneuriale qui étaient en nombre… Avec le vin généreusement servi dans les coupes que l’on se partageait à deux, le ton des conversations monta. On riait, on parlait, on plaisantait et l’on se réjouissait lorsque les jongleurs et le musiciens venaient se produire. Les nappes se constellaient des traces des mains grasses qui s’y essuyaient et des sauces qui dégoulinaient. Certaines dames trop étroitement lacées regrettaient de ne pas pouvoir faire suffisamment honneur aux mets servis.
La sieste ensuite fut la bienvenue. Les dames montèrent se reposer dans les chambres qu’elles se partageaient et les hommes décidèrent de faire une promenade à cheval pour s’aérer et se mettre en appétit pour le repas du soir… Hubert se précipitait pour les accompagner lorsque sa mère fit un signe à Bertrand qui le retint. Il se débattit furieux d’être privé d’une sortie où il aurait pu faire montre de ses talents de cavalier.
- Mais confiez-le-moi, cousine, je saurai en prendre garde ! dit Raoul.
- Il n’est pas de mise pour un maître de maison de se distraire au lieu de veiller au bien-être de ses hôtes et y employer tout son temps, répliqua sèchement Marciane en intimant fermement à Hubert de suivre Bertrand.
Irmgarde s’attarda pour parler avec Marciane seule à seule.
- Maintenant que te voilà veuve, et depuis longtemps sans le savoir, ne vas-tu pas te mettre en quête d’un nouvel époux ? Ce serait normal et bon autant pour toi que pour tes fils, qui auraient besoin de la tutelle d’un homme.
- Il n’est pas dans mes intentions de me remarier, et ajouta Marciane en voyant l’air étonné de sa tante, la mort d’Aldebert m’est trop pénible pour que je cherche à le remplacer.
- Je le comprends, bien sûr, mais avec le temps la vie reprend ses droits. C’est normal. Je pensais, vois-tu, que Charles, le frère de mon époux, ferait un excellent mari. Il est vaillant, bien de sa personne et…
- …Et complètement démuni ! compléta Marciane, un peu ironique. Ne te fais aucun souci, ma tante, je n’ai nul besoin de marieuse, mon patrimoine hélas, suffit à me trouver bien des prétendants…
- Pourquoi ce ton ? Tu parais bien amère, dit Irmgarde compatissante car ce n’était pas une méchante femme.
- Je ne suis pas amère mais je ne saurais jamais, grâce à mon alleu, si je suis désirée pour moi ou pour lui, répondit Marciane en riant.
- C’est vrai que tu disposes de moyens considérables. Quelle fortune tu as du dépenser pour reconstruire le Puy-aux-Dames ! Je n’aurais jamais cru Matheline si richement pourvue !
- Ma mère avait des goûts simples.
- Sans doute a-elle craint que ton père ne dilapide sa fortune si elle en faisait étalage. Elle ne se faisait pas beaucoup d’illusions…
- Je ne veux pas que tu médises de mon père !
- Ma pauvre enfant, tu ne l’as pas connu ! Conrad était absolument invivable ! Bel homme et charmeur, c’est certain, et ta mère en était d’ailleurs fort éprise, mais aussi buveur, violent, dépensier et volage, n’en parlons pas. Après avoir séduit toutes les suivantes de son épouse, ne disait-on pas qu’avant sa mort, il était l’amant d’une sorcière qui vivait sur vos terres,
- C’en est assez ! Arrête, je ne veux plus rien entendre ! cria Marciane furieuse de ces sordides révélations.
- Il y avait cette Bertille, tiens, continua la commère, celle dont ta mère avait fait sa confidente, c’était en fait son souffre-douleur car elle aussi…
- Irmgarde mon père est mort depuis des lustres, paix à ses cendres.
Sa tante hocha la tête d’un air entendu comme si elle en avait encore beaucoup à dire, et s’en alla dignement, laissant Marciane blessée et salie par ces ragots dont elle sentait pourtant qu’ils devaient être vrais. Ils éclairaient d’un jour nouveau la conduite de Bertille, séduite par son père et poursuivie ensuite par la jalousie de sa mère. « Quelle tristesse ! » se dit Marciane, « Existe-t-il vraiment cet amour noble et délicat chanté par les trouvères ? J’ai peine à le croire…» Elle eut envie de respirer un peu d’air frais pour dissiper son dégoût et se dirigea vers le verger où poussaient en rangs sages les herbes aromatiques et médicinales, amoureusement surveillées par un vieux jardinier qui ne supportait pas qu’un autre que lui s’arroge le droit de les cueillir. Deux enfants couraient dans les allées délimitant les carrés de plantations, Hubert et Gisèle, la fille de Raymond. Marciane s’arrêta pour les observer. Hubert rattrapa Gisèle, lui prit la main et s’assit avec elle sur un banc en lui parlant avec sérieux. La fillette était frêle et blonde, ses cheveux sagement tressés laissaient échapper quelques boucles qui frisottaient comme une mousse autour de son visage. Elle était émouvante, avec la grâce inachevée d’une ébauche. Marciane pensa qu’elle serait belle un jour… et s’éloigna sans bruit pour ne pas troubler leur charmant tête-à-tête. Un sourire doux jouait sur ses lèvres... En regagnant sa chambre dans le donjon, elle aperçut par la porte entrebâillée, Guillemette qui contemplait pensivement son coffre de mariage, contenant linge et vêtements.- Tu vas quitter cette chambre où ta présence me manquera, lui dit Marciane en pénétrant Tu vas quitter cette chambre où ta présence me manquera, lui dit Marciane en pénétrant dans la pièce.
- J’abandonne mon passé, lui répondit la jeune fille les yeux rêveurs. Il ne doit pas m’accompagner dans ma nouvelle vie. Elle doit être calme et paisible aux côtés d’un homme qui m’aime et dont je veux faire le bonheur et d’enfants innocents et protégés. Je dois oublier la forêt, la vie en marge, la faim, le froid, la solitude mais aussi la liberté et l’odeur des feuilles et de la brume aigre qui nous sautaient au visage le matin en ouvrant la porte. Je dois même oublier ma mère telle qu’elle était pour ne me souvenir que de son amour.
- Je vois ce que tu veux dire, tu es au seuil d’une nouvelle vie, pour laquelle tu n’étais pas préparée, mais tu sauras la réussir et tu as choisi la bonne voie. Ne sois pas sévère avec ta mère ! Au cours de sa vie, elle s’est dévouée, elle a soulagé, soigné, guéri. Beaucoup se souviennent de ses bienfaits et il lui en sera tenu compte au jour du Jugement.
- Par héritage maternel, je ne suis pas bien sure de croire au Jugement, dit amèrement Guillemette.
- Tu crois peut-être sans le savoir. Va dans la crypte, Sainte Victoire priera pour toi.
Guillemette la regarda indécise, puis sortit rapidement en enfilant son mantelet.
Les deux mariages, celui de Guillemette et Bertrand et celui de Robert et Adeline furent célébrés le lendemain. Après les échanges de consentement sous le voile rouge qui leur couvrait la tête, les mariés entrèrent dans l’église déjà pleine et le Père Gervais célébra la messe. Les cloches sonnaient à toute volée. Bertrand et Guillemette étaient graves, Robert rayonnant et Adeline souriante et ravie d’être en vedette, bien qu’elle regretta qu’un autre mariage fit un peu d’ombre au sien. Les deux mariées étaient tout en contraste, autant Adeline était blonde et menue, autant Guillemette était longue et brune, autant l’une souriait, autant l’autre était grave. Marciane contemplait Guillemette comme si elle le découvrait, admirant son teint légèrement ambré, sa figure aux traits réguliers presque sévères, ses admirables yeux noir velouté et insondables qui lui rappelèrent ceux de son frère Geoffroy. « Qu’ils soient heureux ! » pensa Marciane en se souvenant que le jour de son mariage lui avait paru un mauvais rêve et que sa vie conjugale avait été un vrai gâchis. « Pourquoi n’ai-je pas pu l’être ? Suis-je destinée à être seule ? » Elle se sentit vieille et lasse. Bientôt, elle conduirait ses fils à l’autel, ses cheveux blanchiraient et elle ne connaîtrait de l’amour que ce qui en est conté par les trouvères...La journée de fête s’écoula dans la liesse entre ripailles, jeux et représentations. Le soleil brillait, le vin coulait sous des flots de musique, luths, pipeaux ou flûtes, il y avait des musiciens partout. Un festin fut servi dans la salle, des buffets croulants de nourriture dressés dans les cours du château. On mangeait, on riait, on buvait, on dansait, on jouait et les chiens entre les jambes des convives n’étaient pas les derniers à se goberger. Il y eut bien quelques pleurs d’enfants énervés et quelques chutes occasionnées par le manque d’équilibre de buveurs éméchés, mais sans gravité aucune. Ce fut une parfaite réussite qui resterait longtemps dans la mémoire collective des gens de Marcelly.
Tous ne participèrent pas également à la gaieté générale. Marciane après avoir remis les prix couronnant les différentes compétitions organisées pour la joie des villageois, se promenait un peu à l’écart dans le verger pendant que les jeunes gens dansaient dans la salle débarrassée de ses tréteaux, avant qu’elle ne soit garnie de lits pour la nuit. Raoul de Convert la rejoignit et, enhardi sans doute par les vapeurs d’alcool, il attaqua brusquement :- Avez- vous bien réfléchi ma cousine, au tort que vous faisiez à vos parents en faisant ce testament en faveur de l’abbaye ? Non seulement il est injuste, mais aussi tout à fait contraire aux volontés de votre mère qui m’avait assuré qu’elle penserait à me doter. C’est pourquoi d’ailleurs j’ai été très étonné que rien ne me revienne à sa mort, inattendue certes. Elle n’a pas eu le temps de concrétiser ses volontés formelles !
- Qu’avez-vous de tangibles pour appuyer vos dires ? Rien, et pour cause ! Vous avez rêvé, mon cousin, il n’en a jamais été question. Quant au legs à l’abbaye, comme vous le disiez vous-même, il reste du domaine de l’invraisemblable. Puisqu’il n’est pas dans la philosophie du Père Abbé de liquider les gêneurs, je n’ai aucune chute de pierre à redouter !
Raoul devint tout rouge et tourna les talons sans répliquer. « Il n’a même pas demandé à quoi je faisais allusion ! » se dit Marciane « C’est un aveu ! Il n’a vraiment pas tous ses esprits aujourd’hui. Est-ce une déclaration de guerre ? »
Irmgarde arriva à son tour, comme si elle l’avait guettée.
- Je ne te parlerai plus de mariage puisque cela te fâche, mais je voulais te proposer de
prendre quelques temps Hubert chez nous. Il trouverait des compagnons avec ses cousins
et un modèle avec Rodolphe, le fils de mon mari. Il est beaucoup trop seul ici.
- Je te remercie de ta sollicitude, mais je garderai encore mon fils quelques années. Par contre, si tu veux me confier Rodolphe, j’en ferai un écuyer et me chargerai de son équipement de chevalier lorsqu’il en sera temps.- Oh ! C’est tellement aimable à toi ! Il est vrai que ça nous évitera de grands frais et avec une famille si nombreuse, ce n’est pas facile tous les jours…
- Pourquoi n’essayez-vous pas de valoriser vos terres comme je l’ai fait ?
- Je ne comprends rien à toutes ces affaires, mais tu devrais convaincre Thierry de s’occuper mieux de nos intérêts au lieu de ne penser qu’à la chasse en nous ruinant avec ses faucons et ses chiens !
Irmgarde s’en alla dignement, pour rassurer son mari quant au succès de son habile manœuvre pour caser Rodolphe, car la brave dame avait été bien certaine que jamais Marciane ne se séparerait de son fils…
Raymond lui succéda et Marciane, qui n’avait pas été dupe de la manœuvre de sa tante, se demanda s’il avait aussi un but caché. Mais Raymond la remercia simplement et la félicita. Aussi Marciane décida de le questionner franchement :
- Que pensez-vous de Raoul de Convert, mon oncle ?
- Peu de bien, en vérité, et je te conseille de te méfier de lui… Il te hait ! S’il cherche trop ouvertement à te nuire, fais-le moi savoir. Mon âge me donne le droit de le tancer d’importance.
- Je vous remercie. Ma tante Irmgarde me faisait remarquer qu’Hubert manquait de compagnie. Voudriez vous me confier Thierry et Henri ?
- J’aime la compagnie de mes garçons, ma chère enfant, mais je crois que la pauvre Adélaïde a besoin de repos. Je les laisse volontiers à ta garde mais seulement jusqu’à la prochaine naissance, cela la soulagera et reposera ses suivantes. Mais ce n’est pas un cadeau, crois-moi ! Quels tourbillons !
07:40 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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