31.07.2007

chapitre 6 - la découverte

La vie reprit un cours paisible à Marcelly et le souvenir des drames s’estompa peu à peu. Les travaux du château avançaient. L’église venait enfin d’être dotée de ses vitraux mais ils avaient déçu Marciane qui les trouvaient un peu ternes. Maître Carolin lui affirma pourtant qu’ils étaient de bonne facture. Il était difficile de fixer la couleur sur le verre et il trouvait le résultat satisfaisant. Si Marciane aurait préféré des bleus et des rouges plus soutenus, les paroissiens s’émerveillaient des pâles lumières d’or du soleil levant, des rouges et orangés du couchant, des bleus argentés du crépuscule qui illuminaient la nef jusqu’au pavement d’une clarté changeante à la splendeur émouvante. L’arc-en-ciel lumineux qui semblait sourdre de l’obscurité leur paraissait d’essence quasiment divine. Ils fréquentaient de plus en plus leur église, pour assister aux offices certes, mais aussi tout simplement pour se réunir dans cette belle nef où ils se sentaient si solidaires. Ils discutaient de leurs problèmes, se reposaient en contemplant les fresques colorées, y dormaient même parfois, se sentant chez eux dans ce bel édifice sous les regards bienveillants des saints qui les protégeaient et surtout près de Sainte Victoire.

Les pèlerins affluaient pour prier devant les tombeaux sacrés. Sainte Blandine avait ses adeptes. Certes, son corps ne reposait pas dans son sépulcre, mais on signalait des guérisons dues au contact de la pierre sacrée et des ex-voto symbolisaient la reconnaissance de ceux qui l’avaient implorée. Les dons commençaient à affluer et le nouveau recteur, le Père Gervais, un brave homme pieux et désintéressé  s’en trouvait un peu dépassé. Marciane lui conseilla de les employer à construire un dispensaire pour accueillir les malades, ce qu’il accepta avec enthousiasme. Carolin aurait un nouveau chantier …

L’église n’était pas la seule à profiter de l’affluence des pèlerins. Le marché du lundi avait pris beaucoup d’importance. Les étals se multipliaient. Les paysans de Marcelly et des bourgs environnants de la châtellenie venaient y proposer leurs produits, volailles, fromages, charcuterie, grains, viande salée et leur production artisanale. Les hommes s’étaient mis avec ardeur à teiller chanvre et lin, les femmes à filer, et ils vendaient des sacs, des draps et des tissus de laine un peu grossiers mais à un prix avantageux, qui trouvaient facilement preneurs. Des menuisiers s’étaient installés, attirés par la clientèle et proposaient tabourets, coffres et ustensiles divers. Certains artisans s’étaient spécialisés dans la poterie, variant à plaisir les décors et les couleurs d’une céramique qui avait acquis une bonne renommée. Les ferronniers offraient aux chalands leurs serrures, leurs cadenas et leurs clés inviolables. Le choix des marchandises était vraiment varié. Artisans et paysans faisaient bon ménage, l’argent circulait, ils vivaient tous plus à l’aise, bien nourris, mieux équipés et chaudement vêtus. Ils  acceptaient volontiers le moulin et le four banals puisqu’ils leur laissaient du temps libre pour préparer leur production qu’ils vendaient avec profit le lundi suivant.  Bien sur, tous ne s’étaient pas aussi bien adaptés, mais les moins hardis louaient leurs services aux plus entreprenants qui avaient besoin d’aide et ils profitaient ainsi de l’abondance. Les seigneurs riverains de la Magnie , c’est un fait,  avaient tenu leurs promesses y ayant trouvé des avantages pécuniaires fort intéressants. Les routes étaient entretenues, des ponts avaient même été construits et les pillards avaient été chassés. Ils essayaient tous, avec plus ou moins de succès, de créer leurs propres marchés, mais ils n’avaient pas la chance d’abriter une sainte bienveillante et conservée intacte dans sa sépulture, pour attirer la clientèle…

La vie se faisait aimable. Marciane accueillait volontiers les jongleurs qui se présentaient à  la porte du château avant d’installer leurs tréteaux sur la place du marché et les soirées se prolongeaient quelquefois à écouter leurs belles histoires d’amour noble et courtois. Ils avaient toujours plus de succès auprès des jouvencelles que les montreurs d’ours… Marciane voyait briller les yeux de Guillemette quand un joueur de luth chantait l’amour de sa belle et elle se demandait, sans oser la questionner, à qui rêvait la jeune fille et si son amour était payé de retour. Elle aurait tant aimé qu’elle soit enfin heureuse ! Aussi fut-elle soulagée que Bertrand lui demande, un peu rougissant, la permission d’épouser Guillemette, ce qu’elle lui accorda de grand cœur.

-         Tu es maintenant capitaine de mes gardes, et je t’établirai de façon à ce que tu fasses vivre dignement ta famille. Tu n’ignores rien de ses origines, mais Anna est oubliée. Guillemette est courageuse et intelligente, elle digne d’être aimée, et elle rendra heureux si elle accepte d’être ta femme, ce que je souhaite.

Marciane attendit quelques jours avant que Guillemette lui fasse part de sa décision. « Elle épouserait Bertrand » dit-elle avec calme mais Marciane ne vit pas dans ses yeux ce feu qu’elle avait surpris quelquefois.

-         Mais est-ce que tu l’aimes ? demanda-t-elle doucement.

-         Il n’y a pas d’homme meilleur au monde et je serai heureuse avec lui, répondit la jeune fille sans hésiter laissant Marciane à demi convaincue.

Quelques temps après, Robert fit une demande similaire. Il désirait s’unir à Adeline. Elle était jolie, blonde comme les blés, la taille fine, le teint frais, sa bouche vermeille qui souriait souvent laissait apparaître des dents brillantes comme des perles et elle semblait danser lorsqu’elle marchait. C’était l’incarnation de la belle chantée par les trouvères. Mais Marciane n’était pas sure que sa jolie petite tête contint autre chose qu’un air de chanson… Elle en fut un peu triste pour Robert qu’elle aimait comme un fils, mais ne put rien lui dire, sinon de présenter sa demande aux parents d’Adeline et annoncer qu’elle le doterait de revenus. Et elle se demanda aussi, en regardant la belle tête énergique et les yeux tendres et graves du garçon, si ce n’était pas pour lui que les yeux de Guillemette se mettaient à briller. Mais la jeune fille était trop avisée pour ne pas savoir que Robert ne la voyait même pas, étant d’un lignage où l’on n’imaginait pas épouser la fille d’une sorcière…

Le château se finissait. Il était simple et imposant, bâti en avant du donjon qui le surplombait, avec sa longue façade flanquée de deux tours rondes. Marciane avait commandé des énormes buffets et des coffres pour garnir la salle, des tentures pour en réchauffer les murs. Les deux grandes cheminées, l’une derrière l’estrade où serait dressée la table seigneuriale, l’autre en face étaient garnies des trophées de cerfs entourant le blason aux armes des seigneurs de Marcelly. Honorius, le nouveau chapelain était chargé d’acquérir ou de copier les manuscrits qui devaient reconstituer la librairie qui jouxtait la grande salle et les clercs s’affairaient à remettre à jour les états des droits seigneuriaux qu’ils avaient mission de  percevoir.

Marciane annonça  que les mariages de ses  commensaux seraient célébrés à l’occasion de l’inauguration du château, au cours d’une grande fête. Les invitations lui posèrent un problème : convierait-elle Raoul de Convert à y assister ? Elle décida de le faire, se disant que lui montrer sa force le dissuaderait de l’attaquer. La garde avait été renforcée par des jeunes gens du pays, tous volontaires pour venir apprendre le métier des armes à Marcelly. Bertrand avait aussi organisé des séances d’entraînement pour les villageois qui voulaient apprendre à se défendre, aucun n’étant toutefois tenu de le faire. Il avait en outre convaincu Marciane de lui confier Hubert. Maintenant que l’enfant avait sept ans, il était temps qu’il quitte le quartier des femmes, qu’il apprenne à monter à cheval, à chasser et à se battre… Sa mère s’était laissé convaincre, un peu tristement. Son fils, cependant, était enchanté et se croyait presque devenu un homme. Il sautait en selle comme un cavalier émérite, n’avouait jamais sa fatigue même après de longues chevauchées et racontait ses histoires de chasses les yeux brillants de fierté. Il était grand et solidement bâti et la vie active lui donnait un appétit d’ogre. Son frère, Louis, était différent. Sa santé s’était notablement améliorée et il avait grandi, mais en restant frêle et réservé. Il écoutait, souriant et un peu narquois, les fanfaronnades de son frère sans les envier. S’il quittait sa mère, lorsque la compagnie des femmes l’ennuyait, c’était pour chercher refuge dans la librairie, questionner le chapelain, se faire expliquer les mystères des lettres et de la plume par les clercs. Il en revenait grave et satisfait, insensible aux quolibets de son aîné qui l’assurait qu’il n’apprendrait pas à devenir chevalier dans un grimoire.  Marciane, amusée, écoutait son aîné et croyait entendre son frère Geoffroy…

S’ils étaient tous occupés autour d’elle, elle se sentait désœuvrée. Les travaux du château s’achevaient. Il faudrait sans doute prévoir la construction de l’église de l’abergement Sainte-Victoire, mais le dispensaire avait été jugé prioritaire et il lui faudrait laisser l’initiative au desservant de Sainte Victoire, le Père Gervais, qui prenait son projet très à cœur. Elle ne voyait pas quelle nouveauté agricole ou commerciale proposer… et la routine ne la passionnait pas.

Elle résolut alors de se remettre à rechercher la solution de l’énigme  posée par les derniers mots de sa mère… pierre…tourner… Hubert était à la chasse, Louis enfermé dans sa chère librairie, Guillemette occupée dans l’atelier à finir son trousseau, lorsqu’elle descendit seule dans le bas du donjon et ouvrit sans hésiter la porte du souterrain qu’elle se mit à parcourir à pas lents. Elle cherchait à s’imprégner de l’atmosphère des lieux, attentive aux indices qui pourraient la mettre sur la voie. L’eau clapotait doucement au fond du puits. Elle s’approcha du bord de l’orifice, cerné de pierres grossièrement maçonnées. Elle les tâta, aucune ne bougeait. Elle se pencha. Le conduit était naturel, percé dans le roc lisse. Elle continua sa descente, pensant tristement à Irma qui était à ses côtés lors de la découverte du souterrain. Es-tu satisfaite d’avoir été vengée ? As-tu trouvé la paix, ma pauvre amie…

Elle revoyait la jeune femme telle qu’elle l’avait connue, peu après la mort de son père. Elle venait de tomber de cheval et était couverte de contusions, mais son frère avait continué à chasser avec ses chiens qui courraient le sanglier et l’avait laissée aux bons soins de Mathurin, le brave garde chargée de la suivre et de la protéger. C’est lui qui avait proposé d’aller voir Irma. « C’est une femme bonne, quoiqu’on en dise, et elle n’a pas son pareil pour soulager les maux. Je sais que Dame Matheline ne serait pas contente que je vous conduise à elle, mais c’est pour d’autres raisons, c’est à cause du Sire qui allait trop la voir, soupira-t-il. Venez, elle saura vous soulager . » Et il l’avait conduite à la cabane au fond des bois où Irma remuait des cendres dans l’âtre aménagé au centre de la pièce autour de quelques pierres. Lorsqu’elle avait levé les yeux vers l’enfant, Marciane avait remarqué par son regard étrange, un œil marron qui semblait regarder votre corps et un œil vert qui vous transperçait jusque dans vos pensées les plus secrètes. « N’aie pas peur, approche, je ne te veux pas de mal, bien au contraire »  Marciane avait répondu sincèrement : « Tu ne me fais pas peur et je te trouve très belle » Irma avait sourit, puis massé sa hanche avec un onguent parfumé qui se mit à chauffer en calmant la douleur. Elle lui en avait donné une petite dose, serrée dans un sac en écorce, dont elle lui avait recommandé de s’enduire avant de se coucher. Le lendemain, Marciane était revenue la voir pour la remercier, mais sans la trouver.

Elle était repassée, quelques temps plus tard. Irma était couchée, hagarde, les yeux cernés, un bébé vagissait contre son flanc.

-         Tu es malade, tu ne vas pas mourir ? avait demandé Marciane impressionnée

-         Peut-être, je suis trop faible pour me lever, et tu vois que je suis toute seule.

-         Cette femme meurt de faim ! s’était exclamé Mathurin horrifié.

-         Je vais t’apporter à manger et tu guériras.

-         Non c’est trop loin, tu ne peux pas revenir, il est déjà tard.

-         Je reviendrai, moi, avait assuré Mathurin, et je t’amènerai ce qu’il faut.

Marciane avait préparé elle-même le gros panier avec du lait, du jambon, du vin, du pain et du miel, que Mathurin avait apporté à Irma. Quand elle était revenue à la cabane, Irma était sur pieds et la fillette dormait dans sa couche tressée suspendue entre deux piquets.

-         Tu nous as sauvées, ma petite. Maintenant Anna et toi, vous êtes vraiment comme deux sœurs, avait dit Irma avec un étrange sourire.

Pourquoi « Comme deux sœurs » ? se répétait Marciane, plongée dans ses souvenirs, « Elle aurait dû dire plutôt que j’étais sa seconde mèreEn tous cas, Anna a bien payé sa dette ! Que me serait-il arrivé sans elle ? » Elle se secoua et regarda autour d’elle la grande salle aux formes étranges. « Comment trouver une pierre qui tourne ? Parmi ces innombrables pierres, laquelle pourrait être  mobile ? » Elle fit le tour, comme elle ne l’avait jamais fait. Les ombres projetées s’effaçaient sur son passage, donnant vie et mouvement à ces formes fantastiques qui filtraient la lumière ou étincelaient tour à tour dans une troublante féerie. Mais aucune pierre ne bougeait, ni ne tournait. Marciane ne réussit qu’à casser un tronçon qu’on eut dit de glace en tentant de le faire pivoter. De guerre lasse, elle continua son chemin, tâtant soigneusement les parois au passage. Elle parvint à la grotte au sol sablonneux et de nouveau se trouva heureuse et apaisée comme si elle avait atteint son but. Pourtant les blocs éboulés devant l’ancienne ouverture étaient trop importants pour tourner et les parois et le sol ne pouvaient pas être concernés par l’opération. Il ne restait que le rocher qui gênait l’entrée. Elle chercha à le soulever, mis il était trop lourd et elle s’épuisa en vain. Fatiguée, dans un geste d’abandon, elle l’entoura de ses bras et posa la tête sur lui comme pour se reposer. Pour se relever, encore lasse, elle s’appuya sur les mains et sentit la pierre bouger imperceptiblement. Elle reprit son geste en tournant, la pierre pivota en découvrant un passage.

Ainsi elle avait décrypté le message, elle avait réussi ! Tremblante d’émotion, elle se tenait devant le trou noir, sans oser avancer. Puis elle se décida à entrer à pas lents. Le sol, couvert de sable portait la trace d’autres pas. Elle avança en hésitant, puis lentement accéléra l’allure. Elle dut se baisser plus loin car le passage se rapetissait, se releva, avança encore et se retrouva dans une vaste grotte qu’elle éclaira en levant haut sa torche. Ce qu’elle vit la paralysa. Sur les parois sombres s’élançaient des troupeaux de bêtes étranges aux cornes recourbées, des chevaux fous entraînés dans une course figée et pourtant si pleine de vie qu’elle entendait presque le claquement de leurs sabots. Elle regardait pétrifiée d’une crainte religieuse. Où était-elle ? Dans quel monde mystérieux ? D’où venaient ces animaux, que signifiaient-ils ? Elle fit le tour des fresques s’étonnant de ce mouvement auquel aucun des dessins pieux ornant l’église, hiératiques et figés ne l’avaient préparée. Elle vit un ours énorme dressé sur ses pattes qu’elle contempla avec la sensation qu’il la menaçait. Elle vit des traits noirs dessinés d’une main ferme, la trace de mains apposées sur la muraille sans comprendre ce qu’ils pouvaient signifier et lorsqu’elle parvient à détacher ses yeux des dessins magiques, remarqua des tas d’or empilés, des coffres qui s’ouvraient sur des pièces d’or inconnues, des pierres curieusement taillées pour de mystérieux usages. Epuisée, elle s’assit au milieu de la grotte, cherchant à comprendre dans quel monde étrange elle avait fait irruption. Elle se sentait engourdie, comme après un long voyage,  mais absolument soulagée aussi, comme si elle se retrouvait chez elle. Elle resta longtemps immobile, s’imprégnant de ce sentiment insolite, puis s’en retourna à pas lents sans rien toucher. Elle reviendrait. Le rocher pivota docilement refermant le passage et elle revint au donjon.

Elle n’avait rien à craindre de ce domaine mystérieux, elle le sentait confusément. Ce n’était pas l’antre du Diable, c’était « chez elle », le domaine secret des dames de Marcelly, et elle en ressentait comme une supériorité qui la rendait forte et invulnérable. Comment sa mère, qui connaissait le secret, avait-elle pu être si pusillanime et superficielle ? Peut-être n’était-elle pas digne de comprendre le message ? Quelles étaient les femmes qui au cours des ages avaient été dignes d’assumer cet héritage ? Elle aurait aimé les connaître… Marcia Victoria, sans doute avait été l’une d’elle. Elle fut heureuse de pouvoir adresser une prière à sa lointaine ancêtre. « Je ferai honneur à mon lignage et au votre, lui promit-elle, le Puy aux Dames sera ma force et mon orgueil. »

Elle se sentait prête à inaugurer le château rénové qui proclamerait la grandeur des dames de Marcelly.

30.07.2007

chapitre 5 - Le deuil - suite

A ce moment Bertrand revint avec une torche qu’il venait de découvrir dans les débris sous la table. C’était la preuve que cherchait Marciane. En relevant les yeux, elle vit un garde, une sorte de grosse brute au menton en galoche, qui cachait ses mains derrière son dos en regardant la torche calcinée.

-         Emparez vous de cet homme, ordonna-t-elle en le désignant du doigt.

L’homme se débattit, mais Bertrand l’empoignait fermement et Robert l’immobilisa. Ils le traînèrent devant le corps de Josaldus que Marciane dominait sur son estrade. Robert lui prit les mains, elles étaient noircies de suie.

-         Je les ai salies en luttant contre le feu, se défendit-il.

-         Tu n’as pas approché le feu, s’exclama Riton, un vieux sergent à la solde de Marcelly depuis longtemps, et que Marciane avait toujours connu.

-         C’est vrai ! Je t’ai vu… tu viens juste d’arriver. C’est la torche que tu as jetée dans la librairie qui t’a sali les mains. Pourquoi les aurais-tu cachées sinon ?

-         Il est venu prendre une torche dans la cuisine, affirma une fille.

-         Il a demandé si l’intendant était rentré, observa un autre.

-         En plus, il n’a pas jeté l’eau bénite sur le corps !

A ces derniers mots, un murmure horrifié parcourut la salle. Il était bien connu que l’eau sacrée brûlait le meurtrier qui voulait en asperger sa victime. Marciane connaissait cette croyance, c’est pourquoi elle avait surveillé le cortège.

-         Tu es coupable, prononça-t-elle. C’est toi qui as mis le feu à la librairie et causé la mort de mon chapelain. Tu as tué un homme de Dieu. C’est un crime abominable et tu ne peux attendre aucune pitié. Je te condamne, tu seras pendu demain matin. Qui t’a donné cet ordre ?

L’homme gardait un air sournois et détaché comme s’il n’était concerné par la scène qui l’accablait.

-         Tu as la nuit pour réfléchir. Si tu me révèles pourquoi tu as allumé l’incendie, tu pourras te confesser avant d’être exécuté et sauver ton âme. Qu’on l’enchaîne et qu’on l’enferme.

Le prisonnier se laissa entraîner sans répondre se contentant de jeter un regard haineux à sa suzeraine. Le lendemain matin, quand on alla le chercher pour exécuter la sentence, on le trouva pendu dans sa cellule. Il n’avait pas été enchaîné mais attaché avec une forte corde. Meurtrier et suicidé, il fut jeté en terre sans sépulture, comme un maudit. La nouvelle rendit Marciane furieuse. Elle convoqua immédiatement Aymar le Rouge.

-         Pourquoi n’avez vous pas exécuté mes ordres ?

-         Il a pu se détacher et il a préféré se pendre lui-même plutôt que de mourir sous les huées de la foule. Pourquoi en serais-je responsable ?

-         J’avais ordonné qu’il soit enchaîné. Je n’ai pas été obéie. Vous aviez ma confiance et vous l’avez trahie ! C’est regrettable. Cet homme aurait pu parler avant de mourir… Ce n’était qu’un comparse !

-         Pourquoi n’aurait-il pas agi seul ? Il avait un grief contre le chapelain !

-         Vraiment ! Et lequel ?

-         Le Père lui avait refusé l’absolution après une confession. Il disait que c’était d’un mauvais pasteur de refuser le pardon, même pour un grand péché qu’il aurait du confesser depuis longtemps. Il était furieux contre lui.

-         Il s’est confessé aussi à vous, dirait-on.

-         Il ne m’a rien dit de plus. Mais un jour qu’on passait près de la cabane de la sorcière, vous vous souvenez de l’affaire… Hé bien, il a semblé avoir peur… Peut-être craignait-il sa vengeance ? Et puis, vous savez, un homme qui manie le feu récidive souvent…

Marciane le laissa partir. Elle ne le croyait plus. Elle était même maintenant certaine que cet homme - qui avait pourtant eu réponse à tout - était son ennemi et qu’il s’était débarrassé de son complice devenu compromettant. Il lui faudrait le confondre et lui faire payer ses trahisons.

Le soir venu, une fois les enfants endormis dans le lit de Guillemette, elle fit venir la jeune fille dans sa chambre Elle avait hésité à la mettre au courant des révélations d’Aymar  pour de pas réveiller les mauvais souvenirs qui l’avaient si longtemps perturbée alors qu’elle paraissait  maintenant apaisée et arrivait même à sourire. Mais, par loyauté, elle s’était résolue cependant à le faire.

-         Cet homme était un bouc émissaire tout trouvé remarqua la jeune fille. Peut-être était-il aussi coupable, mais je suis sure qu’Aymar a trempé dans le meurtre de ma mère. Je ne peux l’approcher sans sentir cela dans toutes les fibres de mon corps. Si vous ne m’aviez pas assuré qu’il n’avait pas quitté le château ce matin là…

-         Ce n’est pas exactement ce que j’ai dit ! Mais Aymar n’avait pu mettre le feu à la cabane, il était alors avec moi… et comme seul l’assassin de ta mère avait un motif de le faire, on ne peut donc…

-         Comment ? C’est pour cela que vous ne le soupçonniez pas ! La jeune fille se mit à rire amèrement. Mais ce n’est pas l’assassin qui a incendié notre maison, c’est moi !

-         Toi ? Ce n’est pas possible, tu n’es pas sortie du donjon ! Et pourquoi ?

-         Ma mère voulait être incinérée, quoique ce soit interdit par l’Eglise. J’ai respecté sa volonté formelle, sans le dire pour ne pas salir sa mémoire. Tant de gens la soupçonnaient déjà de pratiques interdites… Il m’était facile de sortir : ma mère m’avait révélé l’existence du souterrain.

-         Malheureuse ! Si tu avais eu davantage confiance en moi, Josaldus serait encore vivant et Aymar neutralisé depuis longtemps ! Il n’y a plus aucun doute maintenant, c’est lui l’ennemi tapi dans l’ombre qui n’a cessé de nous nuire alors qu’il était chargé de notre protection ! Il faut le démasquer.

-         Dès ce soir, je le forcerai à montrer son bras. Vous pourrez l’accuser et le confondre, dit Anna retrouvant ses accents farouches, et je me vengerai.

Le corps de Josaldus avait été transporté dans la chapelle avant son inhumation qui devait avoir lieu le lendemain. Marciane présidait la table, sombre et glacée, dans un silence lourd de menaces. Deux places étaient vides à ses côtés. Dans un geste habituel, Aymar avait déposé avant de s’asseoir sa gourde au montant de son siège pliant, pour la remplir de vin à la fin du repas. Une fille de cuisine arriva avec la soupière fumante de soupe au lard. Robert se leva pour servir Marciane et la jeune fille souleva la soupière pour la poser sur la table à côté d’Aymar lorsque Guillemette arriva en courant et heurta la servante. Du liquide bouillant se renversa sur la manche du capitaine qui, beuglant une insulte, la releva pour s’essuyer à la nappe. Marciane put voir son bras velu, mais exempt de toute marque. Sidérée, Guillemette ne répliqua même pas. Conscients d’un drame latent, Bertrand et Robert interrogèrent Marciane du regard. D’un clignement de paupières, elle les calma. Elle ne comprenait pas. Aymar échappait encore à son accusation mais elle le renverrait le lendemain, ne pouvant plus supporter cette présence hostile sous son toit. Le repas se déroulait dans un silence pesant que personne n’osait rompre. Même les jouvencelles, d’ordinaire caquetantes, se taisaient, troublées par l’atmosphère lugubre que les marcassins rôtis dans une sauce au verjus ne vinrent pas égayer. Aa fin du repas, ils entendirent tous un brouhaha et une agitation insolites qui procurèrent presque un soulagement à bien des assistants. Riton franchit la porte en trombe et parvint à articuler :

-         Dame, c’est Gauthier, l’écuyer de notre sire qui est de retour de Terre Sainte.

-         Seul ?

-         Seul.

-         Qu’il vienne, vite !

L’homme entra d’un pas pesant. Il était hâve et épuisé, ses habits en loques. Tous le regardaient muets, pressentant un drame.

-         Et bien, parle lui dit Marciane. Où est ton Seigneur ?

-         Son corps est resté en Terre Sainte, Dame, il est mort en combattant, ainsi que tous nos compagnons. Nous étions en avant-garde. Nous sommes tombés dans une embuscade, près d’Antioche, et nous avons été attaqués par des Turcs. Nous nous sommes défendus. Notre sire a tué beaucoup d’infidèles avant d’être décapité par l’un d’eux qui l’a attaqué par derrière d’un coup de cimeterre. Nous avons succombé sous le nombre. J’étais blessé, inconscient sous le corps de Girard, les Turcs ont du me croire mort et ne m’ont pas achevé. Ce sont les frères hospitaliers qui m’ont trouvé et soigné. Je suis resté avec eux comme brancardier jusqu’à ce qu’un homme de bien paye mon voyage de retour sur un voilier vénitien.

Le premier moment de stupeur passé, le malheureux fut entouré, pressé de questions. Certains pleuraient la mort du maître, d’autres celle d’un proche qui l’avait accompagné. Marciane restait figée. Ainsi son époux avait trouvé la mort qu’il était parti chercher parce qu’elle l’avait rejeté. Mais voulait-il encore mourir lorsque la vie l’avait quitté, loin de ses enfants qu’il aimait tant et de son pays ? Elle savait que toute sa vie ces questions la poursuivraient comme un remord. Elle se ressaisit et ordonna sèchement :

-         Laissez cet homme se reposer. Vous voyez bien qu’il est épuisé. Vous continuerez à l’interroger demain.

La salle se vida. Marciane fit signe à ses écuyers qu’ils pouvaient se retirer. Elle allait prier dans la chapelle et se recueillir. Elle était agenouillée, la tête dans les mains, quand elle entendit un pas pesant derrière elle. Elle se redressa, mécontente d’être troublée dans sa douloureuse méditation. Aymar se dressait triomphant devant elle.

-         Vous aurez tout le temps de prier plus tard, Dame Marciane. Vous allez d’abord m’écouter. Vous êtes veuve maintenant et sans défense. Vous ne le resterez pas longtemps. Demain, vous prendrez Aymar le Roux comme légitime époux. Le desservant de Sainte Victoire est prévenu, il sera ici à la première heure pour recevoir nos consentements. Ne craignez rien, je suis de bonne race, je suis le fils de Guillaume de Champenot et vous n’aurez pas à rougir de moi.

-         Etes-vous devenu fou ? Pour rien au monde je ne vous épouserai, quelque soit votre lignage… dont vous n’avez cependant pas à vous vanter !

-         Oh ! Que si, vous serez ma femme, et pour une bonne raison : votre fils Hubert est en mon pouvoir. Je le tiens prisonnier et il mourra demain si vous refusez le mariage. Vous m’avez humilié, rabaissé, vous avez chassé ignominieusement ma mère, Dame Bertille, en l’accusant d’un crime inventé, et vous étiez prête à me chasser aussi, je l’ai bien senti, mais maintenant vous êtes en mon pouvoir, dame Marciane, et vous vous plierez à mes volontés.

-         C’est donc bien vous qui étiez mon ennemi depuis toujours.

-         Non ! Je suis arrivé de bonne foi pour vous servir, mais vous m’avez rejeté, vous m’avez méconnu, vous vous êtes défiée de moi. Vous vous êtes entourée de freluquets au lieu de me faire confiance à moi, un homme d’expérience. Vous m’avez traité en adversaire et je vous l’ai rendu ! Contre un ennemi tous les coups sont permis.

-         La tentative d’effraction du sépulcre, c’était vous !

-         Bien sur ! Cela vous aurait humiliée de ne rien trouver dans le tombeau ! Vous paraissiez si fière de votre illustre lignage alors que je n’ai même pas le droit de parler de mon père ! Hélas, l’incapable qui était chargé de la besogne n’a pas su mener à bien sa mission ! C’était l’homme de garde, bien sûr ! Comment aurait-il pu signaler sa propre sortie ! C’était pourtant bien trouvé, n’est-ce pas ?

-         Pourquoi votre mère a-t-elle voulu empoisonner mon fils ?

-         Elle voulait seulement faire renvoyer cette mijaurée à qui vous aviez préféré confier vos enfants. L’enfant aurait simplement été incommodé…

-         L’incendie, c’était vous ?

-         Oui, mais j’ai eu tort, je ne pensais pas alors devenir le maître de Marcelly.

-         La mort du Père Josaldus ne vous gêne pas, ni celle de votre complice, que vous avez pendu alors qu’il croyait que vous le sauveriez.

-         Le chapelain était un mauvais prêtre, et c’est à moi qu’il avait commis l’erreur de refuser l’absolution. D’ailleurs, il n'était pas prévu qu’il meure, il ne devait pas se trouver dans la librairie. Quant à Maraud, il n’avait qu’à pas se faire prendre ! Je hais les incapables, comme vos jeunes minets qui vous protègent si bien. Je vais vite les renvoyer, je vous l’assure, ou plutôt, je les éliminerai, ils se sont assez moqués de moi !

-         C’est donc vous aussi qui avez tué Irma ?

-         Non répondit-il avec un rire gras, je me suis contenté de la violer, mais la garce ne voulait pas se laisser faire et Maraud a du la tenir. Elle l’a tant griffé et mordu que pour se venger, il l’a poignardée.

-         Le bloc qui a failli me tuer, c’est encore vous ?

-         Non, pas cette fois, ma belle, mais j’ai ma petite idée sur son auteur. Lui aussi voulait Marcelly ! Il en aura une belle jaunisse quand il vous saura que je vous épouse, mais vous ne risquerez plus rien avec moi désormais ! Je vous laisse à vos prières maintenant que les choses sont claires. La nuit porte conseil. Vous avez la vie de votre fils entre vos mains et je vous certifie que sa mort ne sera pas la dernière qui ensanglantera la château si vous faîtes le mauvais choix ! Mais je vous crois trop bonne mère pour vous tromper…

Il s’éloigna d’un son pas lourd, laissant Marciane absolument effondrée. Elle avait failli à sa tâche, elle s’était montrée incapable de protéger ses enfants confiés à sa garde. Naturellement, il n’était pas question qu’elle cède au chantage d’Aymar et il la connaissait bien mal pour l’en avoir cru capable. Que pouvait-elle faire pour lutter ? Elle avait vu Louis partir avec Anna, comment Hubert avait-il pu s’échapper ? Dans l’affolement qui avait suivi l’annonce de la mort de son père, il avait du suivre l’écuyer. Peut-être Louis pourrait-il être sauvé en restant caché dans le souterrain, mais que deviendrait-il, orphelin ? Un paria… Qu’importe, elle résisterait, mieux valait leur mort à tous que l’infamie. Elle se battrait. Perdue dans ses sombres pensées, elle n’entendit pas le pas furtif qui s’approchait.

-         J’ai tout entendu, mais il reste encore un espoir.

-         Je n’en vois pas, ma pauvre Anna. Je lutterai et nous mourrons.

-         A moins que ce ne soit Aymar qui ne trépasse cette nuit. Devant l’air sceptique de Marciane, elle ajouta : Je vous ai écoutés… et je suis allé verser du poison dans sa gourde qui était restée dans la salle. S’il n’oublie pas cette nuit de boire à son triomphe…

-         Tu as bien fait. Il mérite cent fois la mort, je le condamne et je t’approuve. Préviens les écuyers, il faut agir demain avant l’aube.

Les heures de la nuit s’écoulèrent lentement, ponctuées par le pas lent de la sentinelle faisant le tour des remparts. Le ciel était encore noir lorsque Marciane et Anna descendirent du donjon au pied duquel les jeunes gens les attendaient en armes. Louis avait été déposé endormi dans le souterrain. Marciane avait enfilé une légère cotte de mailles sous sa robe et s’était munie d’un solide poignard. Ils se dirigèrent dans le plus grand silence vers la salle des gardes, située au rez-de-chaussée d’une des tours de l’entrée. Le sergent de garde sur les remparts, assis, l’attention émoussée par le manque de sommeil, ne les remarqua pas. La porte n’était pas fermée à clé. Elle s’ouvrit en grinçant un peu. La pièce sentait la sueur, le vin aigre et le vieux cuir. Bertrand alluma une torche. Les hommes ouvrèrent des yeux effarés en se voyant entourés d’hommes en armes et menaçants.

-         Riton, ramasse les armes et viens à mes côtés avec tes camarades.

Marciane avait misé sur la fidélité aveugle des anciens de Marcelly. Elle ne s’était pas trompée. Ils obéirent sans broncher. Ceux qui avaient été recrutés par Aymar attendaient assis sur leur séant, sans réaction.

-         Attachez-les et surveillez-les, ordonna-t-elle en tendant des cordes que Robert avait préparées, et attendez-moi.

Marciane, suivie des écuyers et d’Anna, monta sans bruit l’escalier. La chambre du capitaine était au premier. Elle ouvrit la porte, rien ne bougea dans la pièce sombre et silencieuse. Bertrand s’avança, la torche à la main. Aymar gisait sur une paillasse, à moitié recouvert d’un couverture de renard, la main pendant hors du lit non loin de la gourde renversée sur le sol. La mort avait déjà figé sa face rougeaude en un masque livide.

-         Sa mort a été bien trop douce, murmura Marciane impitoyable. Mais le plus urgent maintenant est de retrouver Hubert.

La fouille fut rapide, la chambre ne recelait aucune cachette. Ils gagnèrent l’étage supérieur où le garde, qui devait somnoler malgré le froid, sursauta.

-         Descends et mets toi à la disposition de Riton.

-         Mais ce n’est pas la relève et le chef défend que…

-         Qui commande ici ? Je t’ai dit de descendre, ordonna Marciane.

Ils le suivirent et Marciane recommanda à Riton d’attendre les ordres sans bouger en surveillant les suspects. « Je sais que je peux avoir confiance en toi »

Maintenant où chercher l’enfant ? Il ne manquait pas de cachettes possibles, mais le prisonnier ne devait pas être découvert par hasard, il devait donc être caché dans le périmètre contrôlé par Aymar, ce qui limitait les recherches. Marciane se dirigea vers la deuxième tour qui servait de réserve d’armes. La porte était fermée par un cadenas. Il fallut batailler pour la faire céder à coups de hache. Les armes étaient rangées au rez-de-chaussée, les étages étaient vides. Marciane était de plus en plus angoissée. N’aurait-il pas purement et simplement déjà supprimé l’enfant ? Elle espérait malgré tout qu’il avait eu besoin de le garder en vie pour la faire céder. Elle se rappela, grâce à ses nombreuses visites de chantier, qu’il avait été nécessaire de creuser des fondations pour cette tour, à la différence de la première bâtie sur du roc. Elle retourna dans la salle d’armes, fit le tour des murs et découvrit, derrière des lances posées en faisceaux, une petite porte basse cadenassée. Ils se mirent à deux pour fendre la porte à coups redoublés. Posé sur une mince couverture, à même le sol, ligoté, bâillonné, transi, Marciane retrouva son fils vivant.

-         Emmenez-le immédiatement dans le donjon et que personne ne le voit. Tu les surveilleras, Guillemette, dit-elle à la jeune fille qui arborait un sourire triomphant. Qu’on me fasse mander le desservant de Sainte-Victoire.

Il était prêt, sa messe dite, et arriva sans tarder le sourire aux lèvres.

-         J’étais prévenu de n’avoir pas à vous faire attendre, dit-il empressé, un sourire cauteleux sur ses lèvres trop minces.

-         Je vous chasse, dit Marciane abruptement. Vous quitterez mes terres aujourd’hui même.

-         Mais en quoi ai-je démérité bredouilla-t-il, décontenancé. J’ai toujours obéi fidèlement aux ordres du château, demandez au capitaine Aymar…

-         C’est justement lui qui m’a convaincue de vous renvoyer dit Marciane d’un ton froid. Et il ne pourra s’en dédire, il est mort cette nuit, sans doute d’avoir trop bu, ce dont il était coutumier.

L’homme ne trouva rien à répliquer, et s’en alla visiblement ulcéré.

-         Il est temps maintenant que je rende ma justice, dit marciane. Convoquez tous les habitants du village et du château.

Ils arrivèrent, un peu apeurés par l’urgence de l’appel qui désorganisait leur journée. Mais le crieur avait été formel, il fallait se rendre au château, toute affaire cessante.

-         Mes fidèles, mes vassaux, vous tous qui êtes ici, des événements graves nous ont tous menacés. A la nouvelle de la mort de votre seigneur, mon époux, le sire de Marenges, le capitaine Aymar a voulu s’emparer du château, félon à sa foi jurée. Sainte Victoire nous a protégés. Le traître est mort cette nuit pendant son sommeil. Je vais juger devant vous ses complices.

L’assemblée retint son souffle, imaginant les combats qui auraient pu ensanglanter le château, leur suzeraine bafouée, Aymar, que personne n’aimait, en maître de Marcelly ! Grâce au Ciel, Sainte Victoire les avaient sauvés du danger ! Alléluia ! Les complices d’Aymar furent amenés étroitement ligotés. Certains baissaient la tête, mais l’un d’eux regardait la salle d’un air arrogant.

-         Vous avez été recrutés par le capitaine Aymar. Aux ordres de qui étiez-vous auparavant ? demanda Marciane fermement.

-         Nous étions aux ordres d’un grand seigneur, le baron des Arrêts.

-         Mais c’est un bandit qui a été jugé et décapité pour ses crimes, s’exclama Carolin qui avait voyagé.

-         Nous étions payés pour obéir, répliqua l’homme à la mine effrontée.

-         Mais nous n’étions pas des leurs, Dame, dit un suspect d’un air implorant. Mon camarade et moi venons de la milice d’Autun, ajouta-t-il en désignant un autre prisonnier.

-         Fumier, tu n’as pas à te désolidariser de tes camarades ! Tu le paieras cher !

-         C’est vrai, Dame, remarqua le vieux sergent que Marciane aimait bien, ces deux-là ne faisaient pas partie de la bande du capitaine. Ils étaient toujours de garde avec nous, alors que les autres se saoulaient en tournée avec lui.

-         Vous êtes donc ses complices, conclut Marciane en séparant les hommes.

-         Vous ne vous en tirerez pas si facilement, ricana le meneur avec un mauvais sourire. Vous l’ignorez sans doute si notre capitaine est mort sans avoir eu le temps de vous en prévenir, mais nous avons pris votre fils. Vous ne le reverrez vivant que contre rançon et votre promesse jurée sur la croix que nous quitterons vos terres sans encombres. Il n’était pas fou, notre capitaine, il savait protéger ses arrières…

L’assistance retint son souffle. Soit la Dame cédait et c’en était fini de son autorité, soit le jeune seigneur mourrait. Qu’allait-elle décider ? « C’était bien triste qu’une femme ait un si lourd fardeau. » Ils la plaignaient certes mais regrettaient la faiblesse de sa position…Leur sire leur manquait ! Marciane fit alors un signe à Robert. Il sortit dans un silence total et revint quelques minutes après tenant Hubert par la main, suivi de Guillemette qui portait Louis.

-         Vous vous êtes condamnés, déclara Marciane. Vous serez tous pendus.

La salle éclata en applaudissements joyeux. Ils avaient une suzeraine à la hauteur de sa tâche. Ils en étaient fiers. Anéantis, les sept complices ne trouvèrent plus la force de réagir. Peu après, leurs corps se balancèrent sur les branches du dernier grand chêne qui ombrageait le bas de la montée vers le château. Marciane avait assisté à l’exécution sans descendre de cheval. Puis elle remonta vers les grandes murailles ocrées qui assuraient enfin sa protection et passa le pont-levis en souriant à la garde qui, spontanément, salua son retour en sonnant de la trompe. Elle se sentait enfin maîtresse chez elle.

Elle ne manqua pas d’envoyer un message au Père de Nolert en relatant exactement ses déboires, sans rien cacher non plus des liens qui unissaient  le Père de Champenot au capitaine Aymar. Elle lui demanda aussi de lui adresser un nouveau desservant pour la paroisse Sainte Victoire.

L’alerte avait été chaude. Marciane savait qu’il lui restait un ennemi qui avait souhaité sa mort. Elle pensait que ce ne pouvait être malheureusement que son cousin Raoul de Convert qui voulait lui ravir Marcelly. Au moins n’était-il pas dans ses murs. Le moment viendrait un jour de le démasquer. Par précaution, elle avait adressé  à l’abbaye de Vabenoite le double de son testament instituant ses fils, dans l’ordre de primogéniture, comme ses seuls héritiers, ses biens étant dévolus à l’abbaye si ses fils n’étaient plus en vie à son décès. L’église saurait empêcher Raoul de parvenir à ses fins !

Le capitaine Aymar fut enseveli dans une tombe anonyme hors de l’enceinte sacrée du cimetière par deux hommes de corvée, tandis que le cortège funéraire du chapelain fut suivi par une foule nombreuse et recueillie jusqu’à son mausolée installé dans le fond de la nouvelle chapelle. Marciane prit l’habitude de venir prier près de la tombe de Josaldus. Le sépulcre de dame Matheline avait été également transféré dans l’église Sainte Victoire. Une inscription signalait qu’elle était la généreuse donatrice qui avait permis la construction de l’édifice. Les pèlerins remarquaient son tombeau et chantaient ses mérites. Son dernier vœu était ainsi exaucé : son souvenir se perpétuerait dans la mémoire des fidèles qui lui en seraient reconnaissants.

23.07.2007

chapitre 5 - Le deuil

5 - Le deuil

L’abbé de Nolert ramena de bonnes nouvelles de son périple. Il avait emporté l’adhésion de tous les seigneurs de la Magnie  qui étaient prêts à favoriser le passage sécurisé des hommes et des marchandises sur leurs terres et à entretenir en bon état la route, moyennant un droit de péage, raisonnable dans l’ensemble. Il n’y avait que celui exigé par le comte de Frémont que l’abbé trouvait excessif, même après que ce dernier ait consenti à revoir ses prétentions à la baisse à la suite de longues discussions.

-         Il en va de votre intérêt, Comte, si vous dissuadez le passage par des taxes trop élevées vous ne gagnerez rien.

-         Je vais avoir des frais très importants à engager puisque il va me falloir donner la chasse aux pillards et entretenir la chaussée. Mes terres sont indispensables à votre entreprise puisqu’elles commandent l’entrée de la vallée. Vous devez passer par où je veux. Baissez donc le montant de vos droits pour équilibrer la note finale si vous la trouvez trop élevée.

A Marcelly, le marché du lundi qui se tenait sur les rives de la Magnie   connaissait déjà un franc succès sur le plan local. Les barques construites par Pataud et ses aides convoyaient des marchandises jusqu’à Vienne où elles en chargeaient d’autres pour Marseille. Le transport était effectué par des mariniers qui avaient été séduits par l’idée de la vente des embarcations arrivées à destination. Naturellement le comte de Frémont n’oubliait pas de réclamer un droit de péage important aux mariniers…

Marciane envisageait de construire un hospice près du marché qui pourrait recevoir tant les marchands que les pèlerins de passage qui faisaient halte à Marcelly. Elle cherchait une congrégation qui accepterait de s’en occuper. Un moulin à eau avait été enfin construit sur un affluent de la Magnie et comme Marciane avait été très raisonnable pour le montant de la redevance banale demandée à ses paysans, qui étaient tenus d’abandonner leurs meules et de passer par le moulin, ils en étaient satisfaits. Ils avaient ainsi gagné de nombreuses heures de travail employées beaucoup plus utilement à agrandir leurs champs et à faire un labour supplémentaire. Marciane était heureuse de voir que les troupeaux augmentaient, que les poulaillers prospéraient et que ses gens avaient la mine réjouie de ceux qui ont le ventre plein. Elle constatait  qu’il commençait à se créer des différences de comportement très significatives parmi les paysans. Certains s’équipaient de nouvelles charrues et s’acharnaient à produire davantage pour vendre leur surplus, d’autres n’arrivaient à changer leurs habitudes et voyaient avec aigreur les plus courageux s’enrichir et ramener du marché leurs petites bourses bien remplies.

La population du village augmentait, avec le nombre des naissances qui ne cessait de grimper et les nouveaux arrivants attirés par la prospérité de l’endroit. Marciane envisagea la création d’un nouveau village sur les bords de la rivière et Martin, à qui elle en parla, fut enchanté de cette solution qui désengorgerait Marcelly. C’est ainsi que l’abergement Ste Victoire fut fondé. « Il faudra prévoir une nouvelle église et une enceinte défensive » pensa Marciane, « le château est loin pour servir de refuge en cas de danger… »

L’équipe de maître Carolin s’était attaquée à la construction du nouveau château. On construisait beaucoup à Marcelly et Marciane ne voyait pas le temps passer ! Pourtant les mêmes problèmes préoccupants restaient sans réponse : « Qui l’avait agressée sur le chantier de l’église ? Qui avait assassiné Irma ? Qui avait voulu violer la sépulture de Victoire ? Bertille avait-elle voulu empoisonner Louis et pourquoi ? » Sa garde de jeunes écuyers avait beau  l’entourer toujours aussi attentivement, Anna s’occuper affectueusement des enfants, et la santé de Louis enfin s’améliorer, Marciane se sentait visée par une malveillance constante et pesante ! Il lui arrivait de l’oublier, prise dans l’activité incessante des travaux et des innovations qui entraînait Marcelly dans des changements incessants, mais elle en ressentait le poids quand elle faisait des yeux le tour des tables dans la salle pendant les repas en se disant : « Il  y a un traître parmi nous ! Quand se manifestera-t-il à nouveau ? Suis-je donc incapable d’assurer la sécurité de mon domaine ?»

Ce matin-là, rien, ne laissait prévoir l’approche d’un drame… Marciane avait longuement fait le tour du chantier du château neuf en construction, avec maître Carolin qui avait fièrement détaillé le travail préliminaire minutieux effectué : marquer sur chaque moellon sa place exacte lui permettait de construire vite et sans surprise, et les murs du bâtiment allaient s’élever rapidement maintenant. Marciane avait alors mis son maître d’œuvre au courant de ses nouveaux projets concernant l’abergement Sainte-Victoire : église, remparts peut-être…Le brave homme s’en était réjoui et avait remarqué en souriant qu’il se pourrait bien qu’il n’ait plus jamais à quitter Marcelly, puisque les travaux s’y succédaient…

-         Il faut dire, Dame Marciane, que je me réjouirais fort de cela. Vous m’avez permis de construire ma maison, ma loge comme nous la nommons entre nous. Je peux y recevoir les compagnons de passage qui visitent mes chantiers et me font part de leur propre expérience. Nous nous tenons ainsi au courant de tout ce qui se fait de nouveau dans la Chrétienté. Tenez , le dernier venu m’a parlé d’arcs en voûte d’ogive qui seraient capables de soutenir des portées bien supérieures à celles de nos voûtes romaines. Vous voyez l’intérêt de ces rencontres ! Qui sait si je ne vais pas tenter d’en utiliser pour votre prochaine église…

-         Je vous félicite de chercher toujours à progresser sans vous laisser tenter par la routine. Il serait tellement merveilleux de concevoir quelque chose de tout à fait nouveau pour notre prochain sanctuaire !

-         Je vous promets de vous soumettre des esquisses dès que possible. Il faut que j’y réfléchisse, c’est quelque chose de si nouveau…

-         Comment avez-vous appris votre métier ? lui demanda Marciane.

-         Je suis fils de paysan, mais je ne me sentais pas du tout attiré par le travail de la terre. Aussi, lorsque des moines sont passés pour recruter des volontaires pour leurs constructions, je suis parti comme manœuvre pour aider à bâtir le monastère qui s’édifiait près de chez nous. Le frère chargé de diriger les travaux m’a remarqué et pris comme aide. Il m’a tout appris, à faire des plans et à les mettre en œuvre, à utiliser les matériaux adéquats, à diriger les ouvriers et contrôler leur travail. La plus grande difficulté consiste à accorder ce que l’on veut édifier avec ce que les matériaux employés peuvent supporter. C’est ainsi que des projets trop ambitieux se sont écroulés… C’est l’expérience qui est le grand maître du constructeur. J’étais jeune, j’ai fait des erreurs, mais je me suis formé. Quand j'ai jugé que j'étais apte à le faire, je me suis mis à mon compte, j’ai recruté quelques compagnons et j’ai pu commencer à accepter des commandes…

Marciane le félicita sincèrement. Elle appréciait cet homme compétent qui ne ménageait ni sa peine, ni celle de ses ouvriers, tout en les traitant bien. Il aimait son travail et cherchait toujours à faire mieux, soucieux à la fois du détail et de l’harmonie de l’ensemble.

-         Avez vous pensé à mettre votre marque sur les bâtiments que vous avez construit ici ?

-         Je l’ai fait Dame, avoua-t-il un peu confus. Le tympan porte sur l’un de ses côtés, en petits caractères : « Carolinus hoc fecit »

-         Vous avez eu raison et je vous approuve entièrement. N’oubliez pas, je vous prie, de nous former quelques bons maçons de façon à ce qu’ils puissent, si vous étiez amené à nous quitter, entretenir nos bâtiments.

Marciane, heureuse de cet entretien, était entrée ensuite dans la grande salle, pour présider le repas de la mi-journée. Elle s’assit sur sa chaise à haut dossier. La place à sa droite, celle de son époux, était normalement vide mais celle de gauche, dévolue à Josaldus, l’était aussi, ce qui l’étonna car le cher homme, un peu gourmand, n’oubliait jamais l’heure des repas.

-         Pouvez-vous aller chercher le Père Josaldus demanda-t-elle à Bertrand qui la regardait. Il doit être plongé dans un travail bien absorbant pour ne pas nous avoir encore rejoints.

Bertrand sortit et on l’entendit aussitôt crier : « Au feu ! Au feu ! A l’aide ! ».  Ils quittèrent tous la table en hâte et se précipitèrent vers la librairie. Les gardes alertés par les appels accoururent. L’incendie avait pris dans la librairie, depuis peu certainement puisque personne ne s’en était encore aperçu, mais déjà des  langues de feu s’échappaient en crépitant par la fenêtre avec un ronflement sinistre. Une chaîne s’organisa pour noyer les flammes en amenant des seaux d’eau du puits. Une fumée noire et âcre les faisait tousser. « Josaldus ? »  criait Marciane angoissée, « Où es-tu ? »  Les maçons étaient arrivés, nombreux, et enfin l’eau parut avoir raison du feu. Courageusement, Bertrand, protégé d’une couverture, pénétra dans le bâtiment fumant dont la porte s’abattit dans un tourbillon de cendres. Il en ressortit avec le vieil homme dans les bras. « Je l’ai trouvé juste derrière la porte… » dit-il rapidement en l’emportant dans la salle. On l’étendit sur un banc mais il avait cessé de vivre, asphyxié par les vapeurs nocives de l’incendie. Marciane se signa et lui ferma pieusement les yeux.

Pendant que les femmes commençaient la toilette du mort, elle retourna à pas lents vers la librairie encore fumante. Elle était entièrement détruite. Les débris calcinés des manuscrits et des parchemins jonchaient le sol, délayés dans l’eau noirâtre qui finissait de les anéantir. Marciane se sentit envahie par la fureur. Cet incendie n’était pas accidentel ! Une main criminelle l’avait allumé pour détruire ces documents importants que Josaldus lui avait fait mettre à l’abri. Le vieil homme avait eu raison, mais sa mort ne resterait pas impunie. Il était temps de démasquer ses ennemis et de leur faire expier leurs crimes.

Josaldus, sur les ordres de Marciane, fut installé, les mains jointes sur une croix et du buis béni, sur une couche mortuaire au pied de l’estrade. Arnulphe, le desservant de la paroisse, arriva, suivi par tous les villageois. Il prononça l’absoute et prit, le premier, le goupillon pour asperger le corps d’eau bénite, Marciane l’imita et l’assistance se mit en rang derrière elle pour rendre un dernier hommage au vieux prêtre qu’ils aimaient tous. Marciane avait regagné son siège à haut dossier et dominait l’assistance qu’elle regardait rendre un dernier hommage au défunt. Quand le défilé se termina, elle prit la parole :

-         Je veux faire sans tarder la lumière sur cet incendie qui a causé la mort de notre chapelain dont le corps est ici parmi nous. Vous répondrez à mes questions pour que toute la lumière soit faite.

Ils furent tous interrogés. Il était certes courant que le feu prenne dans ces vieilles constructions de bois et de pisé. Mais Marciane, persuadée que la mise à feu était volontaire, voulait en faire la preuve et éliminer les causes naturelles d’incendie. Avait-on allumé le feu dans la cheminée ?  Josaldus ne l’allumait jamais lui-même et n’avait demandé à personne de le faire.  S’éclairait-il à la chandelle pour travailler ? On ne put lui répondre avec certitude. Josaldus était seul, l’intendant était sorti et les ministériaux étaient en tournée, personne n’était entré dans la pièce, mais le temps était clair, un éclairage n’était pas nécessaire d’autant que le Père Josaldus était très économe de ses chandelles.

.../...

20.07.2007

chapitre 4 - La crypte

La vie reprit son cours. Les champs gagnaient peu à pu sur la forêt, les artisans travaillaient, les maçons construisaient, chacun vaquait à ses occupations à l’ombre rassurante du château aux solides murailles. Tout semblait normal. L’église était couverte et le clocher commençait à s’élever. Marciane avait demandé à l’abbé de Champenot de trouver un desservant car le temps était proche où elle pourrait être consacrée. Avant de regagner leurs chaumières les villageois venaient souvent admirer leur belle église et féliciter les maçons en se réjouissant de pouvoir bientôt prier dans un si bel édifice. Les sculpteurs s’affairaient à fignoler les statues qui orneraient les porches, les rosaces et les vitraux viendraient bientôt éclairer la nef. La clocha d’airain avait été fondue et attendait dans la réserve du maître d’œuvre de pouvoir être placée dans le clocher.

Mais un soir, en faisant la tournée du chantier, alors que maître Carolin se félicitait de la belle harmonie des voûtes retombant sur les lourds piliers, il aperçut avec terreur une fissure dans le sol du chœur. Il s’agenouilla, espérant être l’objet d’une illusion, et dut se rendre à l’évidence : le pavement de l’église s’était gauchi et menaçait de s’effondrer. La zone dangereuse ne se situait pas au niveau de la crypte qui avait été solidement étayée par les colonnes trouvées dans les ruines et armées de coulées de plomb dans leur rainure centrale, mais le sol s’affaissait sous le chœur bâti sur le sol en place qui, étant du rocher n’avait donc pas nécessité de fondations. Atterré, le pauvre homme regarda la lézarde, ne comprenant pas où était sa faute d’artisan. Il se releva lourdement et d’un pas accablé se dirigea vers le château pour prévenir la châtelaine.

-         Les travaux doivent être interrompus, Dame, tout l’édifice risque de s’écrouler. Je ne comprends pas ce qui s’est passé ! Ces pierres sont-elles maudites ? Vos paysans avaient peut-être raison de s’en méfier ! Satan s’en est mêlé et l’église va s’effondrer parce qu’elle est bâtie avec des les pierres du Diable. Bredouilla-t-il en pleurant et reniflant.

Marciane demeura un moment immobile,  accablée par ce nouveau coup du sort. Ces travaux dont elle était si fière allaient-ils se révéler une nouvelle source de déconvenues ? Etait-elle vraiment vouée à l’échec ? Ces pierres, ces belles pierres de Marcelly pouvaient-elles aussi la trahir !

-         Maître Carolin, êtes vous assuré que le chœur reposait sur un sol solide ?

-         Pourquoi en serait-il autrement, c’est du rocher, on le voit bien.

-         Donc, vous n’en savez rien ! Vous le supposez, et ce ne doit pas être le cas. Etayez votre ouvrage, et faites des fouilles sous le chœur, avant de penser au Diable il vaut mieux envisager une négligence. Je m’étonne d’être obligée de le rappeler à un homme d’expérience.

-         Vous avez sans doute raison, Dame, mais c’est la première fois...

-         On apprend à tout age, Maître Carolin, vous exercez un métier difficile, et je suis sure que vous trouverez les solutions pour nous tirer de cet embarras.

Marciane avait beau encourager son maître d’œuvre et afficher une confiance inébranlable en l’avenir, elle était cependant affectée et inquiète. Il fallait faire vite, étayer et consolider. Elle commença par demander dans les villages alentours des volontaires pour aider les maçons. Ils affluèrent se mettant à la disposition du maître d’œuvre sans barguigner. Ils n’eurent même pas l’idée de recommencer à évoquer des diableries mais, avant de se mettre au travail, ils allèrent au contraire prier dans la chapelle du château pour demander à Dieu de bénir leur peine et de les tirer de ce mauvais pas. Dans un premier temps, Maître Carolin décida d’étayer les constructions existantes. Il fit poser, en se servant du bois de charpente prêt à être utilisé au château, des étais à l’intérieur de la nef pour soulager les poussées que l’affaissement pouvait faire subir aux murs et aux piliers de l’église. Les plus menacés étaient les quatre piliers dressés autour du chœur pour soutenir le clocher. Il imagina de les encorder aux piliers qui séparaient la nef des bas-côtés, sans savoir si ce serait réellement efficace. Puis il ordonna aux terrassiers bénévoles de creuser, à partir de la crypte qui était située sous le porche et l’entrée de la nef, pour explorer le sous-œuvre de la construction menacée. L’entreprise était risquée : tous savaient qu’ils risquaient d’être ensevelis sous les déblais en cas d’effondrement… Les femmes massées à l’extérieur priaient, Josaldus au milieu d’elles, avec le l’hostie consacrée dans l’ostensoir qu’il balançait au dessus de leurs têtes. Les pioches attaquaient la roche, une chaîne de manœuvres sortait les débris au milieu des invocations. Marciane se surprit à triturer la petite statue fétiche cachée dans un repli de son vêtement. Quand elle s’en aperçut, presque honteuse de ce geste machinal, elle la lâcha et se signa.

Le travail était dur et n’avançait guère. Les jours passaient, la fissure augmentait mais aucun éboulement ne vint menacer les terrassiers. Les enfants, massés silencieusement autour des femmes qui priaient, signalèrent un jour qu’un cortège se dirigeait vers le village. Marciane reconnut en tête l’abbé de Valbenoite et elle se dirigea courtoisement à sa rencontre pour le mettre aux courant de leur problème. Loin de s’affoler et de croire à une diablerie, l’abbé confirma que la construction d’un grand édifice rencontrait souvent des difficultés imprévues et qu’il ne fallait surtout pas se décourager mais travailler à trouver les solutions pour surmonter l’épreuve.

-         Il est trop facile d’invoquer l’intervention du Malin pour se dédouaner d’une faute de conception ! dit-il avec sagesse et bonté. On rencontre malheureusement souvent des problèmes dans le bâtiment. Il faut chercher humblement l’erreur qui est humaine, hélas. 

Maître Carolin qui était descendu inspecter l’avancée de la galerie souterraine, remonta alors fort préoccupé.

-         On dirait que les terrassiers se trouvent devant un mur maçonné. Ils n’osent pas y toucher. Une construction sous la terre, c’est inattendu…

-         Mon fils rien ne peut arrêter l’homme qui construit la maison de Dieu car il est sous la protection du Seigneur. Je vais aller me rendre compte moi-même de cette découverte pour vous ôter toute crainte.

-         Monsieur l’Abbé, vous ne pouvez pas risquer votre vie dans cette taupinière !

-         Vous la risquez bien, mon fils. Nous sommes tous égaux aux yeux du Seigneur. J’ai surveillé de près l’édification de notre couvent, je suis très au fait des problèmes de la construction. Peut-être pourrai-je vous être utile.

Et l’abbé de Nolert, courbant sa haute taille s’engagea dans la galerie.  « le Père Abbé demande des torches » transmit peu après le dernier homme de la chaîne qui extrayait les déblais…

L’attente angoissée continua un long moment sans que rien ne transpire de ce qui se passait sous terre. Puis l’abbé remonta rayonnant.

-         Ma fille, il m’a été permis d’assister à une grande découverte. Nous avons mis à jour le tombeau d’une sainte. Prions le Seigneur.

Tous se mirent à chanter des actions de grâce tandis que Marciane, stupéfaite, attendait des éclaircissements.

-         Faites votre métier, maçon, dit l’abbé à maître Carolin, allez étayer cette tombe, mais gardez vous bien de toucher au sépulcre. Les ouvriers ont percé une ouverture dans le mur sur lequel ils sont tombés, expliqua-t-il à Marciane, et j’ai découvert un bel hypogée contenant un sarcophage en pierre  richement sculpté. Les côtés représentent des scènes illustrant la vie de la morte que je n’ai pas eu le loisir de bien examiner. La pierre tombale est gravée d’une grande croix et d’une épitaphe où j’ai pu y lire - en latin naturellement - ces mots « Maria Victoria - je pense mais je n’en suis pas tout à fait sûr - qui nous a délivrés des barbares et miraculeusement sauvés du mal. Qu’elle nous protège à jamais du haut du ciel. » Le doute n’est pas permis, ma fille. Il s’agit là de la tombe d’une sainte, appelée Victoire et ce n’est pas le fait du hasard si l’église a été édifiée sur son sépulcre, c’est la providence qui a dicté ce choix et ce lieu saint doit porter son nom. Une fois les travaux d’étaiement terminés, nous ouvrirons son cercueil.

Les villageois s’étaient mis à genoux et priaient, remerciant Dieu et chantant ses louanges. Ils murmuraient d’un air extasié : « Sainte Victoire protège-nous ! » L’abbé de Nolert devait continuer son périple. Il faisait en effet le tour des seigneurs de la vallée pour les persuader d’adhérer au projet d’une mise en valeur commerciale de la vallée. 

-         Je dois saluer au passage  l’abbé de Saint-Bégnine, je le mettrai au courant de nos découvertes et le féliciterai d’avoir été si bien inspiré pour choisir l’emplacement de votre église ! Il me faudra par ailleurs convaincre le comte de Frémont de se joindre à notre nouvelle politique. J’ai peur d’avoir avec lui de sérieuses difficultés. Il est peu accessible aux arguments de bon sens et un peu âpre au gain…Je vous laisse à vos travaux qui vont prendre maintenant une nouvelle ampleur. Vous pourriez bien connaître un afflux de pèlerins qui viendront implorer notre nouvelle sainte ! Je m’arrêterai à mon retour et si vous avez la patience de m’attendre, nous ouvrirons ensemble le sépulcre. 

Maître Carolin se remit au travail avec ardeur. Supputant l’emplacement des quatre piliers du chœur qui soutenaient le clocher, il fit transporter dans l’hypogée huit colonnes de récupération qu’il fit dresser en surmontant les fûts de poutres énormes reliées par des dalles ajustées exactement au plafond. De cette façon, quatre d’entre elles étaient situées exactement sous les piliers de l’église, les quatre autres servaient à soutenir le poids réparti par les poutres sur l’ensemble des huit colonnes.

-         Je crois que notre église est assise sur de bonnes bases. D’ailleurs, sous les yeux de la sainte, elle ne risque plus rien.

-         Certes, Maître Carolin, mais notre sainte n’est pas maçon, alors faites votre travail, elle vous inspirera peut-être mais ne vous remplacera pas, dit Marcia qui préférait ne pas le laisser se décharger de ses responsabilités sur une morte. Vous connaissez le proverbe : «  aide-toi et le Ciel t’aidera … » 

Quelques jours plus tard, le Père Guillaume de Champenot se présentait aux portes de Marcelly. Marciane trouva que son habituelle onctuosité se mêlait d’un peu de nervosité et qu’il avait perdu son accent chaleureux.

-         Vous avez là un château bien gaillard, ma fille. Serait-ce dans des buts guerriers que vous fortifiez à tout va ?

-    Vous connaissez, mon Père, les dangers auxquels je suis exposée. Ce serait donc plutôt dans des buts défensifs.

-         Oui, la chose peut se concevoir ainsi. Mais le comte de Frémont n’en a pas été avisé, et il sera peut-être courroucé qu’un de ses vassaux se permette …

-         Je ne suis la vassale de personne, et vous le savez. Ces terres ne nous ont jamais été octroyées en fief, mais sont notre propriété depuis toujours, les actes conservés dans notre librairie peuvent en témoigner, je l’ai vérifié par moi-même. Je peux donc fortifier à ma guise mon château.

-         Bien, bien, Marciane, je vous crois sur parole, je vous sais assez lettrée pour assurer vos droits dans vos grimoires, ce qui vous en conviendrez est assez peu courant. Mais je suis venu dans un but très différent. L’abbé de Nolert m’a laissé entendre que vous abandonniez Sainte Blandine comme patronne de votre église ? C’est une démarche peu courante et fort désobligeante pour cette pauvre sainte, j’en suis fort désagréablement surpris.

-         Le Père Abbé a du vous informer des circonstances qui nous ont amenés à croire que le tombeau de Sainte Victoire, découvert sous le chœur, était un signe certain que cet édifice devait se mettre sous son patronage.

-         Vous avez découvert une tombe chrétienne, certes, mais est-ce celle d’une sainte ? L’affirmer est aller vite en besogne. Qui connaît Sainte Victoire ? Seule l’église peut la reconnaître comme telle. Je vous trouve bien imprudente, ma fille d’agir avec tant de hâte en l’absence de toute certitude.

-         L’abbé de Nolert était convaincu que c’était…

-         L’Abbé est jeune et impulsif. Il n’a pas mon expérience et mes qualifications. D’ailleurs c’est à un évêque qu’il revient d’authentifier des reliques. Vous eussiez dû m’attendre pour une telle décision !

Ils se tenaient dans la salle de réception du donjon. Marciane était accotée à la cheminée, nerveuse et un pâle, tandis que l’abbé de Champenot arpentait la pièce en soulignant son discours de vastes gestes de la main tout se retournant parfois vers elle. Elle était désarçonnée par cette hostilité déguisée qui la prenait de court car elle avait toujours vu en lui un soutien et un protecteur. En même temps, elle ne pouvait pas donner tout à fait tort à son interlocuteur qui avait été un peu cavalièrement désavoué et avait des raisons valables pour douter de la sainteté de Maria Victoria. Elle se sentait lasse et regrettait beaucoup l’absence du Père de Nolert qui aurait sans doute trouvé de meilleurs arguments qu’elle à opposer au scepticisme de leur contradicteur. Elle ne répondit donc pas et le Père de Champenot eut un petit sourire satisfait. On entendit alors un discret grattement à la porte. Marciane était trop préoccupée pour y prêter attention. La porte s’entrebâilla et Josaldus fit une modeste apparition, un parchemin à la main. Marciane le regarda impatientée. « C’est vraiment le moment ! Ce pauvre Josaldus vit dans un monde à part  et n’a aucun sens de l’opportunité ! »

-         Dame, j’ai quelque chose d’intéressant à vous montrer.

Devant le silence désapprobateur qui accueillit sa déclaration, il ajouta très vite :

-         Cela concerne Marcia Victoria, car tel est réellement son nom.

L’abbé se tourna avec vivacité et Marciane s’approcha alors de Josaldus.

-         Depuis la découverte du tombeau, reprit le pauvre chapelain en bredouillant un peu, je recherche ce document que je me rappelais avoir lu il y a bien longtemps sans y avoir à l’époque prêté beaucoup d’attention car je ne savais pas de qui il s’agissait. C’est une bulle du Pape Zacharie, antérieure au règne de Charles le Grand, béatifiant Marcia Victoria. Regardez ! C’est bien le sceau pontifical ! C’est Sainte Clotilde elle-même qui aurait souhaité que Marcia Victoria, sa lointaine aïeule, soit reconnue comme sainte par l’Eglise et introduit une demande en ce sens auprès du Saint-Siège.

-         Victoire n’est tout de même pas une sainte, mais une bienheureuse. En extrapolant, Marciane, vous seriez donc la descendante d’une sainte et d’une bienheureuse dont vous portez presque le nom, conclût assez déconcerté le Père Abbé. Cela implique une conduite exemplaire de votre part, souvenez-vous-en. Je n’ai donc plus rien à faire ici puisque la question semble réglée.

Il quitta rapidement la pièce, laissant Marciane abasourdie par ce retournement de situation providentiel. Obéissant à un élan de tendresse et de reconnaissance elle embrassa le vieil homme.

-         Pardonne-moi d’avoir été parfois agacée de te voir toujours réfugié dans tes livres et apparemment indifférent au reste du monde. Ta découverte nous délivre de bien des soucis et nous apporte à tous une grande joie et une grande fierté. Je t’en remercie du fond du cœur.

Josaldus rougit de contentement et sa vieille face ridée souriait avec bonté.

-         Il y a dans la librairie des manuscrits de la plus haute importance, au milieu de beaucoup d’autres sans grand intérêt, des inventaires très anciens, des actes testamentaires et des actes de transactions prouvant les droits de ta famille.  Je me demande si tu ne devrais pas les garder bien à l’abri du feu et de la destruction. Je vais en trier certains que tu cacheras précieusement. Ce sera une bonne précaution car leur valeur est inestimable. Pense aux prétentions du Comte de Frémont, elles sont sans objet si tu peux leur opposer les actes qui établissent indiscutablement votre propriété pleine et entière sur les terres de votre seigneurie châtelaine.

-         Mais tu te découvres aussi très avisé. Décidément tu me surprends ! Je serrerai ces documents dans un coffre de fer dans le donjon sans tarder.

Ce fut fait discrètement sans tarder. Les actes les plus importants, triés par Josaldus furent mis à l’abri dans un coffre de terre caché dans le souterrain où Marciane avait déjà transféré ses réserves d’or.

Les travaux de l’église avaient repris dans l’enthousiasme. Tous se sentaient grandis par la merveilleuse découverte qui commençait à se répandre dans les  environs. Déjà, affluaient nombreux ceux qui voulaient prier près du tombeau miraculeusement mis à jour de la bienheureuse Victoire. L’évêque de Lyon, Monseigneur Héraclius, était prévenu et il fixerait bientôt la date de la cérémonie qui aurait, à n’en pas douter, un grand retentissement.

Le Père de Champenot envoya un desservant, le Père Arnulphe, pour la future église. Marciane trouva à l’homme qui lui était adressé un air hypocrite et cauteleux, mais elle n’osa pas le renvoyer pour ne pas vexer une fois de plus l’Abbé. Elle lui enjoignit donc de s’installer dans la petite maison qui lui était destinée, construite contre le chevet, à la suite de l’abside, en lui faisant remarquer « qu’elle n’était pas grande mais suffisante pour un célibataire qu’elle entendait bien qu’il restât. » Il lui affirma que « selon les nouvelles décisions de l’Eglise, sa seule famille serait l’ensemble de ses paroissiens. »

Lorsque l’abbé de Nolert, de retour de sa tournée, fit étape à Marcelly, Marciane lui montra le parchemin, sans toutefois faire état, par discrétion, de la mauvaise humeur du Père de Champenot. L’abbé étudia l’acte pontifical avec beaucoup d’attention, et lui apprit qu’il n’avait pas hésité à parler de Sainte Victoire, car il connaissait déjà son existence et avait lu un récit la concernant, il vérifierait  d’ailleurs ses sources ses sources pour pouvoir en faire état.

-         Il est temps maintenant de procéder à l’ouverture du sarcophage pour vérifier s’il renferme toujours le corps de la bienheureuse. C’est indispensable.

-         Et s’il ne s’y trouvait plus, demanda Marciane, une nouvelle fois inquiète car une telle éventualité ne l’avait pas effleurée.

-         Si les reliques de la sainte ne s’y trouvait pas, cela enlèverait naturellement beaucoup d’importance à notre découverte.

A ce moment précis, Marciane crut entendre des pas derrière la porte de la salle où ils étaient seuls, mais personne ne se présenta. Elle appela maître Carolin et lui demanda de préparer une équipe munie de leviers pour procéder à l’ouverture de la tombe dès le lendemain. Marciane, le Père de Nolert et Josaldus retrouvèrent au petit matin maître Carolin et son équipe qui les attendaient à la porte de la crypte.

-         Vous avez déjà ouvert la porte, constata Marciane qui la poussa facilement. Je vous avais pourtant demandé d’attendre notre arrivée !

-         Oh ! Non, Dame, personne ne vous aurait désobéi.

-         Laissez moi l’examiner, demanda le Père de Nolert d’un air inquiet. Elle a été forcée, reprit-il, regardez, le cadenas est ouvert ! Amenez les torches, tout cela ne me dit rien qui vaille.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans la crypte puis, par l’orifice qui avait été agrandi, dans l’hypogée, ils virent une barre de fer abandonnée par terre, ainsi que des torches consumées. Un coin de la pierre tombale avait été cassé, mais elle ne paraissait pas avoir été soulevée.

-         On a essayé de l’ouvrir ! Et cela date de cette nuit, affirma Carolin. J’ai vérifié hier soir, et tout était normal.

-         C’est donc une tentative de profanation ! Mais dans quel but ? demanda Marciane.

-         Faire disparaître le corps, je suppose, dit l’abbé. Nous en parlions hier soir : sans ces saintes reliques, notre trouvaille deviendrait sans intérêt. Mais qui peut vouloir nous nuire au point de risquer de perdre son âme ? Celui qui détruit des reliques est sacrilège !

Marciane se rappela les pas furtifs qu’elle avait entendu pendant qu’ils étaient dans la salle en train de parler, l’abbé et elle… Ils avaient donc été espionnés !

-         Il faudrait faire le travail en hâte pour en savoir enfin ce qu’il en est,  proposa l’abbé de Nolert

-         Certes, ne perdons pas de temps, agissez maître Carolin.

Il fallut bien des efforts aux trois ouvriers pour desceller et soulever enfin la dalle, avec précaution. Quand elle s’éleva lentement dans le halètement des hommes de peine, Marciane crut voir une femme intacte, les mains croisées, la figure noble et sereine, drapée dans des voiles. Puis tout s’affaissa dans un léger halo de poussière et il ne resta plus qu’un squelette. Dans un silence religieux, les ouvriers posèrent la dalle par terre et se signèrent.

-         Avez-vous vu comme moi… murmura Marciane.

-         Oui, nous l’avons vue, nous avons vu une sainte.

-         Ce souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire.

-         Prions. Qu’elle nous pardonne de troubler son repos, et qu’elle nous protège de nos ennemis. Nous savons maintenant qu’elle ne nous a pas quittés depuis sa mise au tombeau.

-         Que faut-il faire ?

-         Je vais rédiger un rapport à l’évêché attestant que son corps repose dans son tombeau que nous allons refermer pour que la relique soit authentifiée. Renforcez la porte d’entrée de la crypte. Mais maintenant qu’il a été établi que Sainte Victoire repose bien ici, des dégradations ne sont plus à craindre. Elles seraient inutiles.

Marciane ressortit de l’hypogée comme dans un rêve, toute à la vision merveilleuse de cette aïeule miraculeusement retrouvée, oubliant pour un temps d’approfondir le mystère de cette effraction manquée.

Par la suite, Marciane essaya bien de savoir si quelqu’un avait été vu rôdant près de la crypte le soir de l’attentat, mais ce fut en vain. Personne n’avait remarqué d’allers et venues suspectes dans la soirée et la nuit, « Dame, tout le monde est enfermé chez soi à cette heure ! » L’ homme de la garde de nuit, en faction à la porte, n’avait signalé aucune demande de sortie du château dans la soirée. Il était invraisemblable d’être en butte à un ennemi invisible et toujours aux aguets.

Peu après, l’église de Sainte Victoire fut consacrée par l’archevêque de Lyon, entouré de son chapitre et des abbés de Champenot et de Nolert accompagnés des moines des deux abbayes, au cours d’une cérémonie d’une grande ferveur qui amena une foule considérable à Marcelly. La tombe avait été fermée provisoirement pour permettre à l’archevêque de voir les restes saints dont il se porta garant. Puis la dalle fut scellée et les fidèles purent venir faire leurs dévotions en effleurant religieusement de la main les pierres de la sépulture. Il courut même le bruit qu’un aveugle avait recouvert la vue en touchant le tombeau et qu’un paralytique était ressorti de la nef en marchant. Marciane fit transférer dans le fond de la nef les tombeaux de sa mère et de son frère pour qu’ils dorment de leur dernier sommeil protégés par leur lointaine aïeule…

05.07.2007

chapitre 3 - fin

Au repas de la mi-journée, Marciane demanda à Aymar d’aller quérir Irma dont elle avait besoin pour soigner Louis. Elle ajouta que Bertrand l’accompagnerait.

-         Dame, les maçons finissent aujourd’hui la tour de guet, j’aurais aimé surveiller que tout soit bien conforme. Je peux dépêcher un garde, demanda le capitaine.

-         Vous irez avec Bertrand. La santé de mon fils est primordiale.

Marciane prit Bertrand à part et lui demanda de bien observer ce qui se passerait pour lui en faire un fidèle rapport. Elle se rappelait les pressentiments d’Irma au sujet d’Aymar : il pouvait être coupable. Elle se força dans l’après-midi à faire longuement le tour des chantiers. Elle avait fait venir de nombreux paysans des environs pour aider les maçons. Les murs de l’église étaient finis. On allait commencer la voûte. La  première tour du château était achevée et les remparts commençaient à s’élever. Les travaux avançaient vite. Les pierres convenaient parfaitement à l’édification des constructions. Elles avaient été triées et numérotées selon la place qu’elles devaient occuper. Tout était en place. Il suffisait de les appareiller.

La santé du petit Louis ne s’améliorait pas. Il restait maigre et dolent. Marciane décida de prendre ses deux fils avec elle le soir dans le donjon. Hubert était un gros garçon vigoureux, mais elle n’avait plus confiance dans ses suivantes et Anna l’aiderait à les surveiller tous deux.

Quand Aymar et Bertrand furent de retour, elle les attendait dans la grande salle.

-         Nous n’avons pu vous ramener Irma, Dame, annonça Aymar d’un air presque satisfait. Elle a du partir. Nous avons trouvé sa cahute incendiée, elle et sa fille ont disparu. Le diable les a emportées, à ce qu’on dirait. C’est peut-être un bon débarras pour le pays. Ca n’est pas bon d’avoir des sorcières…

-         Taisez-vous, vous dites des sornettes, dit sèchement Marciane, désorientée par cette déclaration. Avez-vous cherché à savoir si elles n’avaient pas péri dans l’incendie ? ajouta-t-elle dans l’espoir d’avoir des détails.

-         Il n’y avait plus rien. Tout était consumé.

Il arrivait souvent que le feu prenne dans ces misérables chaumières qui n’avaient même pas de conduit de cheminée, mais Marciane était bien placée pour savoir que ni Irma ni sa fille n’avaient pu allumer de feu ce soir là…Bertrand un peu plus tard, confirma le récit d’Aymar.

-         C’est vrai, Dame, il ne restait plus que des cendres. Mais on aurait dit qu’Aymar a été bien soulagé de notre découverte, car il était très sombre à l’aller et presque gai au retour. Pourtant il ne peut y avoir mis le feu. Je me suis renseigné, il n’est pas sorti hier depuis qu’il est rentré de la chasse vers  midi.

Marciane se souvenait pourtant des paroles d’Irma reprochant à Marciane d’avoir indiqué à Aymar où elle vivait et lui disant qu’il ferait son malheur !

« Avait-elle pressenti son assassinat ? Et serait-ce lui le coupable ? Il avait l’air serein en revenant de chez Irma et inquiet en y allant, il ne savait donc pas ce qu’ il allait y trouver, d’ailleurs il n’a pu mettre le feu à la cabane puisqu’il n’a pas quitté le château hier soir, or il n’y a que le meurtrier qui a pu le faire » 

Le soir, Marciane retrouva le soir Anna enfermée dans le donjon. Elle lui amenait quelques vivres que la jeune fille toucha à peine.

-         J’ai une triste nouvelle que je dois bien t’apprendre. Aymar et Bertrand ont trouvé la cabane en cendres. Je crains que le corps de ta mère n’ait brûlé avec elle. Je voulais la faire enterrer dans le cimetière du village et elle n’a pas eu de sépulture en terre consacrée. J’en suis désespérée.

-         Ne vous tourmentez pas, Dame Marciane. Une sépulture chrétienne lui aurait été refusée par votre chapelain.

-         Pourquoi dis-tu cela ? Je l’aurais exigé !

-         Vous n’auriez pu. D’ailleurs, ce n’était pas la volonté de ma mère.

-         Ce n’est pas elle en tous cas qui a pu mettre le feu ! C’est donc son meurtrier pour camoufler son crime. Il a du croire que personne n’avait encore découvert son corps !

Anna ne répondit pas et détourna la tête. Puis elle reprit plus tard :

-         Je vengerai ma mère. J’en ai fait le serment.

-         Comment le pourras-tu si tu n’as aucun indice.

-         En vérité j’en ai un. J’étais sur le chemin pour rentrer chez nous, quand j’ai entendu le galop d’un cheval. J’ai grimpé aussitôt dans un arbre pour me cacher comme me l’avait dit ma mère qui craignait pour moi les mauvaises rencontres. Un homme est passé que je n’ai pu distinguer car de ma branche je ne voyais que son capuchon. En passant à ma hauteur, un rameau de l’arbre pendait à hauteur de sa figure, il l’a repoussé de la main, sa manche était déchirée et j’ai vu sur son bras une marque que je reconnaîtrai. En arrivant chez nous, j’ai trouvé ma mère…comme vous l’avez trouvée et je me suis enfuie. Je retrouverai cet homme et il paiera le prix du sang pour son crime.

-          Comment était cette marque ?

-         Ma vengeance m’appartient. Je ne peux vous en dire davantage.

Une nouvelle énigme s’ajoutait, renforçant l’atmosphère de drame qui enveloppait Marciane. Elle n’avait toujours pas de nouvelles de la plainte qu’elle avait transmise à l’abbé de Champenot concernant l’attentat dont elle avait été victime et commençait à trouver que la protection que l’église était censée apporter aux familles des Croisés était bien discrète.

Cependant, pour préserver Anna des méfaits d’une réputation sulfureuse, Marciane forma, qu’elle lui exposa :

-         On ne t’a pas vue arriver ici, tu es censée avoir disparu dans l’incendie de votre chaumière, lui dit-elle Je pense qu’il est préférable de ne détromper personne. Bertrand et les garçons ne diront rien, ils me l’ont juré. Tu vas te transformer. Tu deviendras une jeune réfugiée de France que j’accueillerai ici. Tu ne sera pas la seule. L’abbé de Valbenoite m’envoie tout un groupe de Français qui ont fui le royaume frappé d’interdit. Tu t’appelleras Guillemette et tu logeras avec moi pour t’occuper des enfants. Regarde, continua-t-elle, je t’ai trouvé des vêtements qui m’ont appartenu lorsque j’étais jeune et qui n’ont pas été retaillés. Ils doivent te convenir.

-         Mais on me reconnaîtra !

-         Tu étais toujours emmitouflée dans ta capuche, on ne te voyait pas, même moi je connaissais mal tes traits, et puis tu vas changer d’aspect. Je ferai monter le cuveau dans la pièce de réception du donjon. Tu t’y baigneras et nous tâcherons d’éclaircir tes cheveux que tu natteras soigneusement. Je te mettrai un peu de crème blanche pour dissimuler ton hâle qui pâlira vite. Personne ne devinera Anna sous Guillemette. Aimes-tu ton nouveau nom ?

-         Il sera vraiment le mien lorsque « Anna » aura vengé sa mère.

Pour l’arrivée des Français, Marciane organisa une fête au village et chargea Martin, qui remplissait consciencieusement son rôle de chef de village, de  présenter les nouveaux « hôtes » aux habitants de Marcelly. On prit d’abord soin d’attribuer à chacun une tâche bien définie. Il y avait parmi eux un bourrelier, un tonnelier, un tisserand et un menuisier qui retrouvèrent avec joie la possibilité d’exercer de nouveau leur métier. Marciane leur promit de les aider à s’installer et dans un premier temps de leur donner du travail. Un certain Pataud, dont le physique correspondait au nom, mais pas du tout à l’esprit, originaire d’un village sur la Loire , révéla qu’il savait faire des barques. Dans sa région, les embarcation étaient construites très sommairement en bois blanc et servaient uniquement à descendre le fleuve. Arrivées à destination, à l’embouchure, au lieu de les démonter  pour les ramener à leur point de départ, ou de les haler à contre-courant, on les vendait comme bois de chauffage, et un bon prix encore,  car le bois est rare au bord de la mer, les arbres ayant depuis longtemps été coupés pour fabriquer des mats et des bateaux.

-         Mais quelle belle organisation admira Marciane. Installe-toi ici tu  en feras autant, cela correspond tout à fait à mes projets !

Ceux qui étaient paysans se virent octroyer des tenures,  à la lisière des bois, qu’ils devraient mettre en culture. Marciane tint à demander leur avis à ses villageois sur les parcelles qui pouvaient convenir aux nouveaux arrivants. Il ne fallait pas que les vieux habitants de Marcelly se sentent lésés si l’on voulait que tout le monde vive en bonne entente. Or la forêt était importante dans la vie du village,  les paysans y ramassaient leur bois, y nourrissaient leur cochons, c’est là que l’on trouvait baies et miel sauvage, qu’ils avaient le droit de piéger le petit gibier, lapins ou pigeons. C’était important pour la vie du village. Or les nouvelles tenures allaient reculer les limites de la forêt et compliquer les allées et venues, ce qui pouvait faire naître des rancœurs. Heureux de voir leurs avis sollicités, les villageois autour de Martin, donnèrent leurs opinions et l’on put attribuer des terres sans soulever de récriminations ni de mécontentement. Bien au contraire, les anciens étaient prêts à aider les nouveaux venus. Marciane soulagée de voir combien ses paysans avaient été conciliants et accueillants abolit officiellement les corvées dues au château, qui, il faut bien le dire, tendaient à tomber dans l’oubli. Mais l’annonce fit plaisir !

Marciane était heureuse de cette activité positive et créatrice qui la distrayait de ses soucis. Elle en arrivait même à se demander si elle ne s’était pas montrée trop impressionnable, si elle n’avait pas grossi des épisodes, dramatiques certes, mais ponctuels, qui ne représentaient pas cette menace permanente qu’elle avait eu tendance, certains jours, à s’imaginer la guettant comme un fauve sa proie.

Les jeunes écuyers, à force de s’exercer à la quintaine sous la férule de Bertrand et de s’affronter en joutes amicales, étaient devenus de solides guerriers et Marciane avait tenu à les équiper de ces longues lances modernes, comme celle d’Aldebert, qui avaient fait leur fierté. Les jeunes damoiselles, maintenant coquettement vêtues, tiraient l’aiguille sous les yeux sévères des matrones, mais elles recommençaient à minauder lorsqu’elles voyaient que les garçons étaient dans les parages, sans se soucier des froncements de sourcils des duègnes. Guillemette avait fait son apparition sans susciter ni curiosité ni  soupçon sur son identité et s’occupait des enfants qu’elle ne lâchait pas des yeux mais Louis avait toujours cet aspect souffreteux qui désolait sa mère.

Les nouvelles terres essartées et labourées étaient prêtes à être mises en culture, les ateliers retentissaient du bruit des outils, sciant, découpant, assemblant, bois, cuirs et fer. Les hameaux des environs et les châtellenies vassales venaient s’approvisionner chez les artisans du village. Les premiers échanges s’étaient effectués sur la base du troc, mais comme ils s’amplifiaient, Marciane avait fait frapper des deniers, des oboles et des pictes, et les braves gens de la campagne s’habituaient peu à peu à payer au lieu d’échanger, ce qui leur serait bien utile avec le développement du commerce envisagé par Marciane qui savait bien qu’alors il lui faudrait faire circuler la monnaie de Lyon ou de Dijon.

Les chantiers avançaient, l’église était couverte et les remparts s’élevaient déjà à bonne hauteur. Les  pierres lavées par la pluie avaient retrouvé leur belle couleur d’un blanc ocré. Marciane les effleurait parfois pour en ressentir le grain fin,  dans une sorte de caresse en s’émerveillant toujours de la chance inouïe de les avoir découvertes. Les saisons passaient dans un calme trompeur.

Un matin, comme à l’accoutumé, Marciane faisait le tour des remparts qui se finissaient, suivie par maître Carolin. Louis jouait dans le jardin potager, assis dans l’herbe, Guillemette l’avait abandonné un moment pour courir derrière Hubert qui voulait grimper sur un tas de  gravats, mais elle interrompit sa course lorsqu’elle vit Bertille suivi de son vieux chien trop gras, sortir dans le jardin, ce qui ne lui arrivait jamais, et se diriger vers l’enfant quelque chose à la main. Elle revint sur ses pas et entendit la vieille femme proposer une tartine à Louis d’un ton doucereux. Instinctivement elle lui arracha la tranche de pain des mains et la jeta au chien qui l’engloutit. Bertille se mit à glapir sur un ton suraigu en s’accrochant à Guillemette. Louis éclata en sanglots. Marciane arriva en courant et reprocha à Guillemette de laisser pleurer Louis sans le consoler. Mais Guillemette n’entendit pas, elle regardait le chien qui bavait. Il se dressa sur ses pattes, son poil se hérissa, puis il se coucha en vomissant.

-         Elle a empoisonné mon chien, hurla Bertille.

-         Empoisonné ?

-         C’est le pain qu’elle voulait donner à Louis ! c’est lui qu’elle voulait empoisonner ! cria Guillemette en prenant l’enfant dans ses bras.

-         Etes- vous devenue folle ? Vous vouliez tuer mon fils !

-         Cette tartine vient de la cuisine, elle était bonne. C’est cette fille qui a ajouté du poison, qu’on la fouille, elle doit l’avoir encore sur elle, vociféra Bertille en pointant son doigt maigre vers Guillemette. C’est elle la coupable !

-         Ce n’est pas vrai, vous mentez, se récria Guillemette en se retournant brusquement.

Les deux femmes hurlaient et s’empoignaient. Le mouvement tira la manche de Guillemette d’où il tomba un petit sachet. Marciane s’en saisit et vit le regard haineux et triomphant de Bertille.

-         Je vous l’avais bien dit triompha-t-elle. Je sais reconnaître les malfaisantes. Je vous ai élevée, Marciane, vous me connaissez, ce n’est pas comme cette fille de rien qui vient d’on ne sait où.

-          Bertille, Je ne vous crois pas. Comment savez-vous que ce sac contient du poison ? Je vous soupçonne depuis longtemps de vouloir me nuire. Je vous chasse, je ne veux jamais plus vous voir sur mes terres. Vous irez finir vos jours au couvent de Charneuil où deux gardes vous accompagneront avec des recommandations strictes pour que vous n’en sortiez jamais… Estimez vous heureuse de ma clémence, je le fais en souvenir de ma mère.

-         Elle m’avait juré que je ne quitterai jamais Marcelly ! hurla la servante hors d’elle, que je mourrai ici où je me suis dévouée toute ma vie pour vous.

-         Elle ne savait pas ce dont vous étiez capable, ne me parlez pas de dévouement ! Partez. Et remerciez le ciel de la clémence de ma justice.

-         Vous ne m’avez donc pas crue pour la laisser ainsi partir ! dit tristement Guillemette, Vous  épargnez cette femme qui a voulu tuer votre fils ! Pensez vous que c’est moi qui suis coupable ?

-         Non, tu le sais bien. Mais enfin regarde, tu l’accuses d’empoisonnement mais le chien est  toujours vivant.

-         Il est malade, et c’est elle qui a parlé la première de poison et pour cause ! Elle a glissé le sachet dans ma manche quand elle s’est accrochée à moi. Si je ne l’avais pas surprise, elle aurait mis davantage de poison sur la tartine et l’enfant serait mort.

-         Peut-être as-tu raison. Je ne peux cependant revenir sur ma parole. Pourquoi cette femme qui a toujours été dévouée à ma mère, qui s’est occupée de moi, c’est vrai quand j’étais toute petite, ma mère ne me regardant guère, voudrait-elle tuer mon fils ! Je n’arrive pas à le croire.

-         Dame  le temps n’est plus à l’indulgence. Il faut éliminer vos ennemis.

-         Elle était très belle tu sais quand elle était jeune, ajouta pensivement Marciane, mais toujours triste. Elle n’aimait pas mon frère qu’elle critiquait toujours, mais elle était bonne avec moi.

Mais Guillemette n’avait cure de ses souvenirs et ne l’écoutait pas.

-         Avez vous la statuette dont m’a parlé ma mère ?

-         Oui, je l’ai gardée, elle est bien vilaine et je ne suis pas sure qu’elle ne soit pas maléfique. Je n’ai connu que des ennuis depuis que je l’ai trouvée.

-         Ne vous en séparez surtout pas !

 

Alors que Bertille franchissait le pont-levis, juchée sur une mule et escortée par deux gardes, Aymar s’approcha d’elle et lui parla quelques instants avant qu’elle ne s’éloigne. Guillemette, qui tenait toujours Louis dans ses bras, les vit, il lui sembla qu’ils se concertaient. Marciane ne les remarqua pas et rentra en tenant Hubert à la main. Elle se demandait si elle était délivrée de ses ennemis de l’intérieur, si  elle se sentirait enfin à l’abri derrière ces murs qui jusqu’à présent ne l’avaient guère protégée.

04.07.2007

chapitre 3 - Suite

Marciane se rendit à l’abbaye de Saint-Bégnine pour mettre au courant l’abbé des dangers qu’elle avait encourus. Le Supérieur l’écouta attentivement et l’assura qu’il transmettrait ses doléances qui seraient examinées par le tribunal ecclésiastique et gravement sanctionnées.

-         Mais il me faut aussi, ma fille, vous mettre en garde contre ce qui pourrait nuire à une jeune femme laissée seule dans un monde mauvais et pervers.

Comme Marciane le regarda très étonnée., il poursuivit d’un ton sévère :

-         Je me suis laissé dire que vous fréquentiez des femmes douteuses auxquelles vous accordez beaucoup trop de crédit. Je comprends que la solitude doit vous paraître lourde à supporter, mais ces servantes de Satan ne peuvent en rien vous aider à vivre dignement votre vie de femme seule.

-         Je ne vois absolument personne de douteux dans mon entourage, mon Père, je peux vous l’affirmer, j’ai invité des jeunes filles à venir vivre à Marcelly…

-         Non, bien sur il ne s’agit pas d’elles. Mais n’y a-t-il pas une sorcière que vous admettez chez vous dans votre intimité ?

-         Irma ? C’est une guérisseuse que je connais depuis toujours.

-         Satan prend des dehors trompeurs pour pervertir les âmes. Méfiez vous ma fille. Je suis bien certain que vos intentions sont bonnes, mais vous êtes jeune et inexpérimentée. Fuyez ces relations funestes. C’est un conseil avisé que je vous donne en homme d’expérience.

Marciane repartit furieuse. Pourquoi soupçonner Irma de mauvaises intentions, et comment l’Abbé de Champenot connaissait-il ses relations avec elle ? Tout cela la mettait mal à l’aise, elle se sentait épiée, calomniée et attaquée sur tous les fronts. Aldebert l’avait prévenue que son rôle ne serait pas facile. Il avait plus d’expérience qu’elle pourtant elle n’avait pas guère prêté attention à ses avertissements. Mais qu’avait-elle à se reprocher ? Elle ne reniait rien de ce qu’elle avait fait. Elle en était même fière. Elle releva la tête. Elle tiendrait bon. Ses ennemis ne savaient pas à qui ils avaient à faire.

Bien que la vie ait repris son cours à Marcelly, il régnait une sourde angoisse et un malaise diffus. Robert, Thibaut, Renaud, Benoît, Arnaud et Guillaume furetaient sans cesse dans la crainte de déceler un complot contre leur Dame. Aymar le Roux s’était renfrogné et faisait son service en silence, d’un air réprobateur, les jeunes filles ne riaient plus et les vieilles suivantes de Dame Matheline chuchotaient sournoisement. Marciane ne mit pas le vieux chapelain, Josaldus, au courant de ses soucis. Elle était sûre de son affection mais était il très âgé, coupé des réalités du monde et ne s’intéressait qu’aux vieux grimoires de la librairie qu’il classait et déchiffrait inlassablement, certains étant presque illisibles, il ne lui serait d’aucun secours. Elle était seule à pouvoir faire face aux dangers qui la menaçaient.

Marciane s’occupait maintenant davantage de ses fils, elle passait de longs moments à jouer avec eux, leur racontait des histoires et les promenait dans le jardin du château planté d’herbes aromatiques et médicinales. Elle remarquait cependant avec inquiétude que le plus jeune, Louis, s’étiolait. Il était pâle, maigre et ses yeux cernés ne souriaient plus aux caresses que Marciane lui prodiguait tendrement, anxieuse de voir len petit visage se creuser. Manette, sa nourrice était morte depuis peu, mais il était sevré, et c’est Bertille, la suivante préférée de sa mère qui avait demandé à s’en occuper.

-         Cet enfant n’est pas en bonne santé. Ne vous en inquiétez vous pas, Bertille ? Il est beaucoup trop maigre et paraît souffreteux. Il faut le soigner. Je vais demander à Irma des conseils.

-         Vous n’allez pas me dire, Marciane, que vous auriez plus confiance en cette sorcière qui a fait mourir Dame Matheline qu’en moi, qui vous ai surveillé étant petite comme ma propre fille ?

-         Irma a soigné ma Mère alors que tout le monde la donnait pour morte, répliqua Marciane, mécontente, et je ne trouve pas que mon fils, qui était plein de santé, se trouve si bien de vos soins. En attendant, ce sera Adeline qui sera chargée de s’en occuper et dormira avec lui.

Bertille eut un mauvais sourire et s’en alla dignement en reniflant de dépit. Marciane la suivit du regard, soudain prise de soupçons. « Elle a accusé Irma d’avoir fait mourir ma mère. Ne serait-ce pas elle qui répand ces bruits dont l’Abbé a été averti ? Mais pourquoi cette vindicte soudaine ? Elle avait l’air sincèrement dévouée, et ma mère l’appréciait beaucoup.. et il est vrai qu’elle s’est occupée de moi avec bonté lorsque j’étais enfant et que ma mère m’ignorait. Pourquoi chercherait-t-elle à me nuire ?»

Marciane se rappelait qu’elle avait dormi souvent avec Bertille lorsqu’elle était malade, elle aimait jouer avec les cheveux de la suivante, toujours doux et parfumés. Elle savait que sa mère l’aurait écartée impatiemment en se plaignant d’avoir mal à la tête et de n’avoir que faire des jérémiades d’un « petit poison ». Aussi avait-elle très vite appris à ne jamais se plaindre et assumer seule ses ennuis ! Elle se promit pourtant de surveiller la suivante et constata avec tristesse qu’elle se mettait à suspecter tout son entourage. Ses ennemis, s’ils ne l’avaient pas éliminée, empoisonnaient sa vie par des soupçons, peut-être injustifiés. Mais elle était bien décidée, malgré les mises en garde de l’Abbé, à faire appel à Irma pour soigner Louis.

Elle devait se rendre à l’Abbaye de Valbenoite, comme le lui avait conseillé l’Abbé de Champent,  pour s’entretenir avec le Père Abbé de son projet de créer des marchés et une foire annuelle  à Marcelly. Elle ramènerait Irma au retour. Entourée de son escorte, elle se mit en route avec entrain au petit matin. Il pleuvait pourtant et il faisait froid. Mais elle était heureuse de quitter l’atmosphère pesante du château et la pluie qui lui giflait le visage et ruisselait sur sa chaude pelisse ne la gênait pas. Ils arrivèrent le soir à Valbenoite et couchèrent à l’hôtellerie du couvent. Elle serait reçue le lendemain matin.

L’Abbé de Nolert, supérieur du couvent bénédictin de Valbenoite, était un homme grand et mince, prématurément blanchi bien qu’il ne fût pas très âgé au regard sagace et plein de bonté. Il était connu pour être très rigoureux dans l’application des règles de l’ordre, et tous ses moines participaient, avec les frères convers, aux travaux agricoles en alternance avec les travaux liturgiques et les longs temps de prière, tout en respectant un silence à peu près total. Les terres de la congrégation, éloignées de toute agglomération et situées en limite du royaume de France, étaient parfaitement entretenues. En arrivant  Marciane avait admiré les troupeaux qui paissaient dans les prairies encore vertes, les granges réparties dans tout le domaine et les vastes étables qui permettaient de rentrer les troupeaux au cœur de l’hiver.

Marciane s’était munie, comme à l’accoutumé, d’une bourse bien garnie pour en faire don aux œuvres de l’abbaye. L’abbé de Nolert la reçut dans une pièce d’une grande simplicité meublée d’une  longue table de bois couverte de manuscrits soigneusement rangés, d’une vaste armoire et de tabourets de bois et comportant comme seul ornement, fixé au mur, un crucifix de bois.

-         Je vous remercie de votre offrande, ma fille. Elle servira à secourir les nombreux réfugiés qui nous arrivent de France démunis de tout. Vous savez que notre Souverain Pontife, Urbain II, a mis le royaume de France en interdit, suite à la conduite scandaleuse du Roi Philippe 1er qui vit dans le péché avec sa concubine Bertrade de Montfort et refuse de se soumettre aux injonctions de l’église. Les habitants du royaume de France sont donc privés des sacrements et de toutes célébrations religieuses, ce dont ils pâtissent fort. Nombre d’entre eux, habitant à la frontière, se réfugient chez nous pour échapper à cette malédiction.  Mais les pauvres gens ont du abandonner tous leurs biens et sont très démunis.

-         Je viens vous demander conseil. C’est l’Abbé de Saint-Bégnine qui m’a recommandé de m’adresser à vous. J’aimerais organiser sur mon domaine des marchés et une foire peut-être, mais je ne sais comment m’y prendre.

-         C’est une idée tout à fait intéressante qui mérite d’être étudiée. Le commerce se développe, les villes s’agrandissent et ont besoin de s’approvisionner, leurs habitants s’enrichissent et réclament de plus en plus de produits variés. Les marchés et les foires bien achalandés ont donc toutes chances de succès, s’ils sont bien situés naturellement. Sinon, il ne faut même pas y songer. Or si je ne me trompe pas, Marcelly se trouve sur la Magnie ,  à l’endroit même où elle devient navigable, le long d’une voie transversale reliant notre royaume de Bourgogne au duché de Bourgogne. Les pèlerins allant à Paray le Monial, Cluny ou Vézelay ou rejoignant le Puy pour gagner Compostelle, sont forcés de l’emprunter, les marchands ramenant les vins de Bordeaux, les cuirs de Cordoue, les armes de Tolède dans un sens, les épices et les étoffes d’Orient de l’autre, aussi, l’emplacement est bon donc le projet est viable. Cela dit, pour réussir cette entreprise commerciale il faut assurer la sécurité de la route. Personne ne se hasarde à transporter des marchandises qui risqueraient fort d’être volées ! Entendez vous avec vos voisins pour qu’ils ne rançonnent point les passants, mais qu’au contraire, ils chassent les bandits de grands chemins, entretiennent les chaussées et même qu’ils organisent des hôtelleries de façon à ce que  hommes et  montures puissent faire halte.

-         Je ne vois pas ce qui pourrait les en convaincre !

-         Le profit, mon enfant ! Pour prix de leur tranquillité, les seigneurs concernés peuvent demander aux voyageurs de payer un péage, raisonnable bien sur !

-         Dans ces conditions, la chose me semble possible…

-         Je ne vous cacherai pas que votre projet m’intéresse au premier chef puisque l’abbaye se trouve sur cette voie de passage, et que j’ai déjà pris des contacts dans ce sens, en France notamment. Je prépare en même temps activement de quoi fournir en marchandises marchés et foire car j’envisage d’en promouvoir depuis longtemps sur nos terres, comme vous le savez peut-être.

-         Il n’entre certes pas dans mes intentions de concurrencer  l’Abbaye dit Marciane en souriant car elle avait deviné le souci de l’Abbé, mais si je renonce à une foire, pensez vous que la tenue d’un marché à Marcelly vous serait dommageable ?

-         Certainement pas. Bien au contraire, et je vous remercie de votre compréhension. Autant il est vain de créer des foires concurrentes trop proches, autant des marchés peuvent se compléter et donner à la région la réputation bénéfique de jouir d’une activité commerciale variée et constante. En dehors des produits bruts de vos terres, que vous pourrez commercialiser sur vos marchés, imitez moi, préparez avec les ressources de votre domaine, des fromages, des viandes fumées, confectionnez des chaussures en cuir, des couvertures de laine, des draps de lin, des ustensiles de bois. Voilà de bonnes marchandises qui sont très demandées en ville.

-         Je n’y ai encore jamais songé. L’ennui est que mes paysans et leurs femmes subviennent à leurs besoins,  mais ils ne sont pas prêts à fabriquer des produits supplémentaires pour les vendre. La démarche est très différente.

-           J’ai quelques bon compagnons parmi les réfugiés de France. Voulez vous que je vous en envoie quelques uns. Ils ont tout perdu. Ils seront prêts à entreprendre quelque chose de nouveau. L’esprit d’aventure vient à ceux qui n’ont rien à perdre, bien souvent, et ils donneront l’exemple aux autres.

Marciane quitta l’abbaye enchantée, calculant déjà comment elle présenterait le projet aux riverains de la Magnie pour les convaincre d’assurer la sécurité des routes puisque c’était une condition essentielle et les associer à l’activité commerciale future de la vallée. Elle était accompagnée par Thibaut, Guillaume et Arnaud auxquels s’était joint Bertrand, le maître d’armes. Certes, avec pareille escorte elle ne risquait pas de faire de mauvaises rencontres ! Et c’est avec un esprit serein qu’elle délaissa la route pour prendre le petit chemin forestier qui menait à la cabane d’Irma.

Le temps était clair et il faisait très froid. Le vent tordait les branches des chênes qui laissaient tomber quelques gouttes glacées des pluies de la veille. Les sabots des chevaux résonnaient sur le sol gelé. Brusquement elle frissonna, une inquiétude insidieuse lui fit examiner les alentours. Il lui semblait avancer dans une atmosphère hostile. Inquiète, elle accéléra l’allure de son cheval sans avertir ses compagnons qui la regardèrent un peu étonnés. Il lui tardait d’arriver à destination. Elle aperçut enfin la cabane de rondins dans la petite clairière retirée où Irma l’avait construite à la mort de sa mère. Elle semblait abandonnée. Tout était silencieux. Aucune fumée ne s’échappait du toit. La porte était ouverte. Marciane mit pied à terre aussitôt imitée par ses compagnons. Ils franchirent le seuil en hâte derrière elle. Dans l’atmosphère humide et glacée, sur une couche de feuilles dans un coin, Irma  gisait  dans une mare de sang figé, sa jupe déchirée, relevée jusqu’à la taille, le visage et les bras lacérés de longues griffures.

-         Irma, oh ma pauvre Irma, gémit Marciane.

Elle toucha sa main, elle était froide. Elle contempla les yeux ouverts sur l’éternité, la face convulsée en une grimace haineuse qui criait vengeance.

-         Elle a été violée et poignardée, constata  Bertrand à voix basse.

Marciane, toujours atterrée, regardait son amie sans pouvoir faire un geste, écrasée par le chagrin. Lorsque Bertrand rabattit d’un geste doux la jupe sur les jambes dénudées, le mouvement fit reprendre conscience à Marciane.

-         Où est Anna ? demanda-t-elle d’une voix angoissée. Il faut la chercher !

-         Restez ici Dame Marciane, avec Renaud et Guillaume. Nous allons la trouver, Arnaud et moi, lui recommanda Thibaud.

-         Il faut que ce soit moi qui l’appelle, sinon, elle n’osera pas se montrer. Elle doit être terrorisée et se cacher.

Ses appels angoissés restèrent vains. Les deux hommes s’en allèrent en décrivant des cercles de plus en plus éloignés autour de la chaumière. La nuit tombait, le froid augmentait. Marciane frissonnait, les yeux secs, le cœur étreint d’une douleur qui la transperçait et semblait l’étouffer.

-         Irma,  je te vengerai. Mais fais moi trouver Anna, je t’en supplie.

Alors elle se rappela la grotte où Irma entreposait les herbes médicinales qu’elle faisait sécher sur des claies. Elle sortit en hâte suivie par Guillaume et Renaud. Elle courut sans se soucier de l’obscurité grandissante qui envahissait le sous bois et rendait sa course éperdue absolument insensée. Les garçons, inquiets, la croyaient devenue folle. Mais en arrivant devant la grotte, elle butta contre un obstacle. C’était Anna, recroquevillée à l’entrée, sous un tas de feuilles qui la couvraient à moitié. Guillaume la prit dans ses bras et la ramena dans la cabane.

-         Cachez sa mère sous ce linge,  elle ne doit pas la voir.

Marciane lui tapota les joues, puis la gifla plus énergiquement, Bertrand lui mit à la bouche une petite gourde : « Uun puissant cordial » dit-il. Quelques gouttes glissèrent dans la bouche de la jeune fille. Elle frémit, ouvrit des yeux hagards qu’elle referma dans un soupir, une larme glissa sur ses joues pâles.

-         Nous allons la ramener au château dit Marciane, il faut qu’elle se réchauffe.

-         Que faisons-nous de la mère ?

-         Fermez solidement la porte. Nous reviendrons demain. En arrivant à Marcelly, vous cacherez Anna dans mon manteau et vous l’amènerez discrètement au donjon. Je veux que personne ne la voie. Ne racontez rien de ce que vous avez vu ici. Le silence sera nécessaire à ma justice.

Pourquoi avait-elle agi ainsi ? Marciane n’en savait rien. Il lui semblait avoir obéi à la volonté d’Anna. Ils arrivèrent à la nuit tombée. Bertrand emmena discrètement Anna cachée dans ses bras dans le donjon. Marciane la coucha dans son lit, à côté d’elle et veilla toute la nuit en cherchant à deviner ce qui s’était passé, qui avait pu commettre ce crime. Il paraissait impensable qu’un paysan s’en prenne  à Irma. Dans un moment de folie collective, ils auraient pu, comme c’était arrivé autrefois à sa mère, et encore c’était lors d’une tragique épidémie pour laquelle il fallait trouver un bouc émissaire, la chasser, la lapider, mais aucun homme n’aurait commis la folie de la violer et de la poignarder. Ils la craignaient trop. « Qui, alors ? Qui ? Un hors-la-loi vivant comme un fauve dans les bois ? Peut-être…quelqu’un du château…Comment savoir ? Anna pourrait-elle désigner le coupable ? » Anna semblait dormir et ne bougea pas de toute la nuit. Le lendemain, elle raconta à Marciane qu’elle avait découvert sa mère morte et qu’elle avait fui pensant que le meurtrier pouvait se trouver encore dans les parages.

.../... 

03.07.2007

chapitre 3 - le temps des dangers

Marciane rejoignit la grande salle. Préoccupée par l’apparition des deux inconnus, elle fit appeler Aymar le Roux. Il se présenta peu après d’un air un peu inquiet, car il lui avait été enjoint de venir au plus tôt. C’était un homme bâti en hercule. Roux, bien sur, la figure rougeaude et empâtée, le nez large, les lèvres un peu molles, des yeux vifs comme aux aguets, il avait l’air jovial d’un bon vivant prêt à prendre la vie du bon côté. « Pourquoi Irma se méfie-t-elle de lui ? »   se demanda Marciane étonnée.

-         Capitaine, lui dit-elle, en lui donnant ce titre qui lui faisait grand plaisir, elle s’en était rendu compte, nous allons vivre des jours dangereux. La construction des remparts va commencer maintenant que les pierres ont été approvisionnées, et vous voyez comme moi le danger que ces murs en construction, qui pourraient servir d’abri à un assaillant, vont faire courir à nos palissades. Qu’avez vous prévu comme parade ?

Aymar parut désemparé. Manifestement la question le prenait de court.

-         Mais Dame, nous vivons en bonne intelligence avec nos voisins. Aucun danger ne nous menace !

-         Aucun ne nous menaçait tant que nos défenses étaient efficaces. Qui vous dit que des gens malintentionnés ne vont pas avoir envie de profiter de notre faiblesse maintenant ? J’aurais apprécié une initiative de votre part pour prévoir le pire et y remédier.

Aymar rougit et se dandina maladroitement.

-         Vous avez raison, Dame. Je vais y réfléchir.

-         Il ne vous vient aucune idée spontanément ?

Il reprit de l’assurance. Cette femme l’avait vexé en le prenant en défaut, il devait s’avouer avoir manqué de prévoyance. Il fallait qu’il se rattrape et face montre de ses connaissances tactiques militaires.

-         La première mesure ne résoudra pas notre problème immédiat, mais facilitera l’avenir : il faut construire avant les remparts une des tours de guet de la future entrée. Dès qu’elle sera finie, des gardes pourront surveiller efficacement les travaux des futurs remparts et dominer la palissade.

-         Oui, c’est exact. Et dans l’immédiat ?

-         Renforcer la garnison. C’est la seule dissuasion possible. Une place disposant de nombreux défenseurs est rarement attaquée.

-         Vous auriez besoin de combien d’hommes supplémentaires ?

-          Cinq au minimum, dix serait parfait.

-         Vous avez mon accord. Recrutez dix hommes d’armes surs. Le sire de Marenges, mon époux, avait confiance en vous. Je veux croire que je peux me fier à son jugement.

Aymar le Rouge se retira en se demandant si ce compliment n’était pas un peu ambigu. Mais le fait de commander une garnison importante adoucit son dépit.

Les jouvenceaux que Marciane avait sélectionnés pour sa garde personnelle arrivèrent peu après. Il y avait Robert, son jeune cousin bâtard, Thibaut, Renaud, Arnaud, Benoît et Guillaume. Ils avaient quinze ans, lui paraissaient des enfants, mais avaient déjà la force d’hommes faits, rompus qu’ils étaient à la vie active  des jeunes gens de la campagne, habitués à chevaucher et à chasser tous les jours de l’année. Robert avec ses boucles brunes et ses canines pointues de jeune loup, était le préféré de Marciane. Aymar s’était renfrogné quand elle lui avait signifié que les garçons ne dépendraient pas de lui et auraient un maître d’armes, mais il ne put que s’incliner quand elle ajouta :

-         Je vous sais capable de faire leur éducation militaire, mais je m’en voudrais de vous distraire de votre tâche  prioritaire qui est la défense de Marcelly.

Les damoiselles, invitées par Marciane, rougissantes et toute émoustillées par leur aubaine, se présentèrent, sagement vêtues à l’ancienne d’une tunique ample sur leur robe large aux manches étroites, la tête modestement couverte d’un voile qui s’enroulait autour de leur cou.

-         Vos premiers ouvrages seront pour vous confectionner de ces nouvelles robes qui font fureur en ville, ajustées au corps avec des grandes manches, et des tuniques lacées et des petits bonnets qui laisseront voir vos cheveux.

Elles écarquillèrent les yeux en contemplant, émerveillées d’une telle chance, la tenue de Marciane qui correspondait à sa description. Sa tunique décolletée soulignait la poitrine et épousait étroitement  le corps jusqu’aux hanches et de ses manches courtes dépassaient les manches de la robe qui s’allongeaient jusqu’à terre. Galons dorés et broderies l’ornaient de couleurs vives et soyeuses. Marciane qui portait pour monter à cheval une robe ouverte devant sur des chausses collantes et une tunique courte de tissu chaud et confortable, mais sans fioritures, aimait bien revêtir ses riches tenues le soir.

Au repas du soir, dans la grande salle, Marciane présidait au milieu de la table seigneuriale, une place vide, celle de son mari à sa droite, ainsi l’avait-elle décidé, le chapelain à sa gauche, puis le capitaine ,l’intendant et les ministériaux Elle vit avec plaisir les jeunes gens mettre de la gaieté et de l’animation dans le cercle placide des vieux familiers de sa mère. Les serviteurs dans le fond de la salle souriaient et hochaient la tête attendris par cette joie de vivre communicative. Les jeunes garçons s’empressaient à son service, découpaient sa viande et lui servaient à boire, soucieux de complaire à leur belle suzeraine. Le maître d’armes, Bertrand, qui lui avait été recommandé par son oncle Raymond, était un homme courtois, calme et souriant qui sut tout de suite se faire apprécier par les jeunes écuyers qu’il entraîna avec autorité et bienveillance. Il s’attira très vite leur confiance.

Marciane ne sortait jamais sans être accompagnée par deux d’entre eux qui chevauchaient fièrement derrière elle, l’œil aux aguets, anxieux de lui montrer leur zèle. Si elle ne chassait plus, Aymar ou eux s’en chargeaient à tour de rôle pour fournir en venaison l’ordinaire du château, mais elle faisait de fréquentes tournées dans ses terres et surveillait l’avancée des travaux. Les murs de l’église montaient d’une manière très satisfaisante, l’équipe de maître Carolin était efficace et les maçons ne ménageaient pas leur peine. C’est vrai qu’ils étaient heureux à Marcelly, bien nourris, bien traités, la Dame avait toujours un mot aimable pour les encourager ou les féliciter. Le chantier s’en ressentait.

Il était un peu tard quand Marciane vint examiner le chantier ce jour là. Les maçons étaient en train de se restaurer autour d’un grand feu en engloutissant du bon pain chaud et du lard. Marciane avait mis pied à terre et examinait l’ abside, au chevet de l’église, quand elle vit un morceau de métal briller sur le sol. Machinalement, elle se détourna pour le ramasser. Au même instant un énorme bloc de pierre tomba du haut des murs à l’endroit même qu’elle venait de quitter, l’effleurant presque avant de s’écraser avec un bruit mat sur le sol. Elle n’eut pas à appeler. Robert, qui était à quelques mètres, se précipita, la regarda une seconde et la voyant indemne, lui demanda anxieusement :

-         Mais que s’est-il passé Dame ?

-         Va voir là-haut, ce bloc vient de tomber juste à l’endroit où je me trouvais.

Guillaume appela Benoît : « Reste avec Dame Marciane » lui cria-t-il, puis il se rua vers l’échafaudage pour grimper en haut du mur. Les maçons alertés par le bruit et l’agitation accoururent à leur tour, maître Carolin en tête.

-         Vos maçons sont bien imprudents, Maître Carolin, ils ont posé en équilibre instable un bloc de pierre, sans le sceller, qui a failli me tuer en tombant.

-         Dame Marciane, c’est impossible, mes ouvriers sont trop expérimentés pour avoir pu commettre une faute pareille. Il y va de leur vie vous savez répondit maître Carolin sans hésiter.

-         Posez leur tout de même la question.

-         Il me suffit de vérifier. Tous les blocs portent un numéro indiquant leur emplacement et la marque du maçon qui les a scellés, pour que je puisse les payer selon le travail qu’ils ont effectué. Regardez, celui-ci ne porte aucune indication de ce genre !

Les maçons interrogés par acquit de conscience le confirmèrent. Aucun d’eux n’avait posé un bloc de pierre sans mortier. D’ailleurs, personne n’avait travaillé sur cette partie du bâtiment ce matin là.

-         Je ne vois rien d’anormal, cria Robert du haut du mur.

-         Alors c’est une machination, Dame. Cette pierre n’est pas montée toute seule et n’est pas tombée par hasard. On a voulu vous tuer !

-         Vous devez avoir raison maître Carolin. Mais je n’ai vu personne s’enfuir. Le criminel doit être encore là. Cherchez-le !

Ils s’égayèrent tous pour fouiller le chantier. La nuit tombait, enrobant d’ombre les angles et les recoins. Les hommes couraient, soulevaient des planches, sondaient les tas de sable, inspectaient les déblais, fouillaient les appentis où étaient entreposés les outils. 

 

-         Et la crypte ? N'oubliez pas la crypte ! cria maître Carolin.

-    Vous êtes sur de votre équipe ? demanda Marciane.

-         Je les connais tous depuis longtemps, c’est impossible, je réponds d’eux et je… Il s’interrompit d’un coup, l’air soucieux.

-         Parlez  sans tarder maître Carolin. Vous vous rendez compte que l’affaire est grave !

-         J’étais en train de penser qu’il y a quelques jours j’ai embauché des manœuvres, des réfugiés qui venaient de France et cherchaient du travail. De ceux-là je ne sais rien, mais ils n’étaient pas chargés de la maçonnerie...

-         Appelez les !

Il se présenta trois pauvres gueux en haillons, qui se tinrent craintifs devant Marciane et leur patron.

-         Où est le quatrième ? Vous étiez  quatre !

-         Nous ne le connaissons pas maître Carolin. Il s’est joint à nous peu avant d’arriver à Marcelly. Il a dit qu’il s’appelait Béraud.

-         Je crois bien qu’il s’est éloigné, juste avant le casse-croûte.

-         Oui, j’ai même été étonné qu’il ne mange pas avec nous. Dame, c’est rare de refuser du bon pain !

-         Comment était-il ?

-         Poilu, grand et fort comme un ours, répondit tristement maître Carolin. Je m’étais dit que s’il était bon travailleur, ce serait une bonne recrue.

-         Ce doit être le coupable, conclut Marciane. Renvoyez les nouveaux venus. Je ne veux plus que des hommes connus sur ce chantier.

-         Pitié ! Dame ! Gardez nous ! Nous vous jurons sur la Sainte Croix , que nous sommes innocents. Nous ne connaissions pas cet homme ! Nous travaillerons en vous bénissant. Si vous nous chassez, nous n’aurons plus qu’à errer dans les bois comme des bêtes sauvages…

-         Je vous crois, vous pouvez rester travailler ici, déclara fermement Marciane après les avoir examinés. Mais si vous vous souvenez de quelque chose  concernant cet homme, dites-le.

-         Je l’ai vu hier s’éloigner pour parler à un homme vêtu de noir, caché derrière cet appentis. L’homme avait un riche manteau. Ca m’a étonné que Béraud connaisse du beau monde.

-         Tu n’as rien remarqué d’autre ?

-         Il commençait à faire nuit, nous quittions le chantier…

-         Il n’a rien laissé, pas d’affaires personnelles ?

-         Il avait une petite besace qu’il gardait toujours sur le dos.

-         Il ne vous a jamais dit d’où il venait ?

-         Il avait l’air méchant et il était si fort, on n’osait pas lui poser de questions.

-         Rentrons, décida Marciane il est inutile de s’attarder.

Avant de se remettre en selle, son regard tomba machinalement la petite pièce métallique qui lui avait sauvé la vie. C’était la moitié d’une sorte de rosace en argent, ornement de ceinture ou de broche servant à fermer un manteau. Elle la ramassa et l’examina pensivement.

-         Avez vous vu quelque chose sur le vêtement de Béraud dont ce morceau pourrait provenir ?

Personne ne put lui répondre, mais de l’avis général c’était trop raffiné pour avoir appartenu à Béraud qui était habillé très simplement. Le retour se fit en silence. Robert et Thibaud scrutaient les alentours dans l’espoir de trouver un indice et la crainte d’un nouvel attentat contre leur Dame. Tous deux bouillaient d’indignation et de colère. Il regrettaient tellement d’avoir été inutiles qu’ils auraient sans hésitation affronté une armée pour se racheter aux yeux de Marciane et lui prouver leur dévouement.

Marciane mit Aymar au courant de l’attentat et lui demanda de faire une enquête au village pour obtenir d’éventuels renseignements sur le mystérieux Béraud. Aymar affirma qu’il saurait faire parler les paysans et que s’il avait été chargé, au lieu de ces blancs-becs, de la protection de sa suzeraine, elle n’aurait pas risqué  la mort.

-         Aymar, répliqua Marciane, négligeant le « capitaine », je veux que les choses soient bien claires. J’ai décidé que ces jeunes gens m’accompagneraient et mes décisions ne souffrent pas la moindre critique. Ensuite, je vous ai demandé d’interroger mes paysans, pas de les brutaliser. Ils parleront d’eux-mêmes en toute loyauté. Si j’apprends que vous avez cru bon d’user de violences sans en avoir été autorisé par moi, vous pourrez aller exercer vos talents hors de mes terres. Ici, il n’y a qu’un seul maître, et c’est moi.

Aymar devint blanc de rage, mais il s’inclina devant Marciane et sortit. « Je viens de me faire un ennemi » se dit-elle, « Un de plus ».

Pourtant, il revint peu après avec des renseignements intéressants.  Des enfants avaient remarqué qu’un cheval avait été attaché dans un bosquet sur le chemin montant au village, un homme petit et plutôt mince avait été aperçu se dirigeant vers l’église en construction par une femme qui ouvrait sa porte par hasard, mais il était tard, elle n’avait prêté attention à l’inconnu préférant se renfermer vite chez elle car les hommes n’étaient pas encore rentrés des champs. Béraud, tout en ayant fait qu’un passage rapide, avait été remarqué pour sa corpulence et surnommé « l’Ours » par les petits auxquels il faisait peur. Les enfants avaient trouvé qu’il avait toujours l’air de chercher quelque chose au lieu de travailler. Alors ils l’avaient surveillé de loin car  ils craignaient que l’Ours ne veuille les attraper pour les manger, car il ressemblait vraiment à un ogre. L’un d’eux, caché derrière un arbre, l’avait vu ramasser un bloc de pierre et monter à l’échafaudage en le tenant d’une main comme un simple caillou… Il en ressortait donc clairement que Béraud avait organisé l’attentat et qu’il avait un complice. Leur traquenard ayant échoué, il était vraisemblable qu’ils recommenceraient. Il fallait donc identifier ceux qui voulait sa mort et Marciane était consciente que seule, elle se battait contre des ombres. Elle devait rechercher de l’aide et porter plainte devant un tribunal ecclésiastique, puisque les familles des Croisés étaient sous la protection de l’église.

 

02.07.2007

chapitre 2 - fin

Après quelques jours passés à Marcelly, ses hôtes la quittèrent avec les mots habituels de consolation ou d’encouragement.

-         Marciane, tu te sentiras bien seule maintenant, sans parents et ton époux parti pour la croisade. Viens nous voir, proposa Raymand

-     Si tu as besoin de compagnie, nous serons toujours prêts à t’ entourer. tu peux compter sur nous, assura Irmgarde.

-         Faites appel à nous à tout moment en cas de besoin, Dame.

-         Je ne peux pas te laisser seule, Marciane, affirma péremptoirement Raoul. Je vais rester avec toi pour te protéger.

-         N’en fais rien, beau cousin. Tu es certainement indispensable chez toi mais je me sens capable d’assumer ma charge.

-         Tu as tort, cousine ! Une femme seule est la proie de bien des dangers. Je me dois de te défendre.

-         Mon époux s’étant croisé, je suis sous la protection de l’Eglise. Tes scrupules t’honorent mais ils sont inutiles. Rentre chez toi.

Il rougit de colère, mais n’insista pas et dut céder la place à ceux qui se pressaient pour saluer leur hôtesse avant leur départ. Comme elle l’avait décidé,  Marcia prit soin de sélectionner parmi ses parents et ses vassaux quelques jeunes pages auxquels elle proposa de venir s’installer à Marcelly, dont Robert. Ils acceptèrent son offre avec enthousiasme. «  Nous serons heureux de servir à Marcelly, c’est pour nous un grand honneur. » Pour faire bonne mesure, elle proposa à quelques jouvencelles de venir également compléter les dames de l’atelier de broderie pour en rajeunir la moyenne d’âge. Elles pourraient se perfectionner et confectionner leur trousseau. Elles consentirent avec joie, avec l’entière approbation de leurs parents, à quitter leur modeste demeure pour partager les fastes du château qui les accueillait. Marciane regardait avec curiosité et un peu de pitié ces filles qui n’étaient jamais sorties du cercle des femmes et ne connaissaient que les chambres des dames et les jardins clos. Peut-être pourrait-elle leur donner envie de sortir de leur cadre routinier pour avoir une vue plus large de la vie…

Lorsque le château se vida, Marciane fit venir Irma.

-         Tu sais que ma mère a prononcé quelques mots avant de rendre son âme à Dieu. Veux tu m’aider à en découvrir le sens ?

-         Je suis heureuse que tu me proposes de t’aider.

Sous couvert de mettre de l’ordre dans les affaires de Dame Matheline, elles fouillèrent consciencieusement la chambre. Elles y découvrirent une affreuse petite statuette représentant une femme obèse, nue, aux seins pendants. Marciane faillit la jeter avec dégoût, mais ne put finalement s’y résoudre et, sur les conseils d’Irma, elle la garda son aumônière. La chambre ne révéla ni passage ni cachette. Le sol était couvert d’un dallage posé sur la terre battue, les murs trop minces ne pouvaient  rien dissimuler. « Il s’agit d’un secret très ancien, comment serait-il attaché à ces constructions qui sont récentes ? » D’un commun accord elles décidèrent qu’il fallait chercher la clé des mystères dans le donjon. « Mais lui aussi est récent ! » C’était exact, encore plus récent que la chambre de Dame Matheline.

-         Marciane, comment n’y avons nous pas pensé ! Le château s’appelle le Puy-aux-Dames ! Il y a certainement des galeries creusées dans le rocher, bien plus vieilles que les constructions, et le fait que ce Puy soit associé «  aux Dames » n’est ce pas une indication ?

-         Tu as raison. Il faut chercher à la base du donjon. Il est d’ailleurs logique qu’une galerie souterraine y aboutisse, s’il en existe une.

Le soir venu, elles s’enfermèrent dans le donjon, comme Marciane le faisait chaque soir, et relevèrent la passerelle qui permettait d’accéder à la salle du premier où le père de Marciane tenait autrefois conseil avec ses vassaux. Elles descendirent au rez-de-chaussée, des torches à la main, par un petit escalier en colimaçon, après s’être munies de torches. C’était une vaste salle d’un seul tenant entièrement close, ne possédant ni porte ni fenêtre. Elle servait de réserve pour les armes entassées là en prévision d’un conflit. L’immense pièce était humide et glaciale, le sol brut était le roc en place. Il s’y trouvait en vrac, un peu rouillés mais solides, des lances, des épées, des écus. -         Ces armes pourront être remises en état et équiper les écuyers que tu as sélectionnés ! remarqua Irma.

Contre l’énorme conduit qui montait jusqu’au toit et desservait les cheminées à chaque étage, se dressait une immense cheminée rustique. Le foyer était garni de deux épais chenets de fer et de quelques bûches noircies.

-         C’est ici que nous devrions trouver un passage. Mais les murs sont faits d’énormes moellons, le sol est du rocher compact, où trouver une ouverture !

« Cheminée ? » Tandis qu’Irma brandissant un flambeau, Marciane tâta longuement le mur formant le fond de l’âtre, sans succès, puis le manteau de la cheminée. Ses mains étaient noires et écorchées, mais aucune saillie, aucune aspérité ne s’était révélée. «  Ma Mère a bien dit cheminée, j’en suis certaine ! » Elle contempla les bûches, les souleva et les laissa retomber loin des chenets. Elle les regarda longuement, ils étaient fixés dans le mur du fond. Elle prit dans sa main le bout arrondi d’un chenet, puis l’autre, essaya sans succès de les faire remuer et brusquement elle se saisit des deux à la fois, tenta de les tourner à l’intérieur, en vain, puis à l’extérieur… Alors lentement, dans un crissement lugubre, le fond de la cheminée pivota et s’ouvrit comme une porte, dévoilant un passage béant exhalant une haleine glacée. Les torches vacillèrent. Les deux femmes reculèrent dans un mouvement de panique vite contrôlé, elles attendirent un moment silencieuses et figées. Plus rien ne bougea.

-     Nous avons réussi, constata Marciane. Voici l’entrée du souterrain. Crois-tu que ce soit le moment de continuer notre exploration 

-         Non, ce ne serait pas prudent. Nos torches se sont consumées, il faut revenir.

-          Je vais refermer pour vérifier si le mécanisme fonctionne bien, Mais je vais d’abord m’assurer qu’il existe de l’autre côté un moyen de le faire fonctionner.

C’était le cas ! Deux barres de fer coudées encadraient l’ouverture. Marciane reprit les chenets en main. Elle les fit pivoter, la dalle se remit en place.

-         Que nous reste-t-il à découvrir ?

-         Souviens toi : cheminée…descendre…pierre…tourner…secret... En somme nous n’avons découvert que le mécanisme de la cheminée. Nous descendrons demain. Il est trop tard maintenant.

Elles étaient, toutes deux, aussi intriguées par leur découverte qu’impatientes d’explorer le passage, tout en redoutant les difficultés de l’entreprise. La nuit leur parut bien longue. Elles prirent soin le lendemain matin de réunir le matériel qui pourrait les aider dans leur exploration. Marciane trouva une grosse pelote de fil, car elle se rappelait l’histoire d’un héros des temps anciens qui avait pu retrouver son chemin dans le dédale d’un labyrinthe en déroulant un fil. Qui sait si le souterrain ne comportait pas plusieurs voies qui rendraient le retour hasardeux ? Irma se munit de morceaux de charbon de bois pour jalonner de marques le chemin qu’elles suivraient, dans le même but. Elles emportèrent aussi une corde, de nombreuses torches à combustion lente et de deux couteaux. Elles étaient prêtes à tenter l’aventure. De retour dans la salle du rez-de-chaussée, elles enlevèrent leur tunique pour ne garder que des chausses lacées de façon à être libres de leurs mouvements.

Quand le fond de la cheminée pivota à nouveau, elles se regardèrent en silence et s’avancèrent toutes deux. Marciane voulut passer en tête. Elles progressaient à pas lents, précautionneux, en tâtant le sol du bout du pied avant d’avancer. Après un court palier, une galerie s’enfonçait assez abruptement. Quelques marches grossièrement taillées dans le roc facilitaient la descente. Les torches faisaient étinceler au passage des éclats de quartz sur les sombres parois qui les serraient de près. Le passage était étroit, angoissant, le silence lourd, comme appesanti par l’obscurité. Puis le couloir se desserra, elles arrivèrent sur une plate-forme assez large et aperçurent des rondins de bois disposés en carré. Ils délimitaient l’ouverture d’un large puits naturel au fond duquel elles entendirent de l’eau couler en clapotant doucement. Un seau pendait à une corde attachée à l’un des rondins. Après un rapide coup d’œil, elles reprirent d’un accord tacite leur lente marche dans le passage rocheux qui s’enfonçait toujours dans les entrailles de la terre. Des galets roulaient sous leurs pieds troublant de façon presque incongrue le silence sépulcral. Après une marche qui leur parut très longue, mais elle avaient perdu la notion du temps, elles arrivèrent dans une immense grotte d’une blancheur étincelante, peuplée de formes étranges et étincelantes qui les remplirent d’admiration et d’effroi. N’allaient-elles pas déranger des créatures féeriques ou infernales…Elles pressèrent le pas, sans s’attarder à examiner le décor fantastique qui modelaient des silhouettes inquiétantes à la lueur incertaine des torches, suivirent ce qui ressemblait à un ruisseau à sec tapissé de galets, et formait un  étroit couloir qui semblait parfois vouloir se refermer sur elles. Après un ressaut qui les obligea à se courber elles se trouvèrent dans une vaste grotte. Le sol était en partie recouvert de sable blanc, et elle durent contourner un gros rocher arrondi pour y pénétrer. Un éboulis de rochers comblait ce qui avait du être une ouverture sur l’extérieur car quelques rais de soleil parvenaient à se glisser entre les rocs empilés.

-         Nous avons du descendre toute la falaise et nous sommes arrivées à ses pieds, mais la sortie n’est pas encore là, murmura Marciane.

Curieusement elle se sentait maintenant en sécurité, l’oppression de la descente s’était dissipée. Elle serait bien restée plus longtemps pour se reposer là, comme si elle avait atteint son but. Dans un soupir elle se remit en marche. Vers le fond de la grotte, un passage étroit donnait sur une galerie en pente très raide, mais aménagée grâce à des marches creusées dans le rocher. La nuit se fit moins noire. Une lueur incertaine dispersait peu à peu les ténèbres. Elles arrivèrent enfin à une petite ouverture donnant sur la vallée. Elle était bien dissimulée par un grand chêne qui la masquait de ses branches. Il suffisait de descendre  encore de quelques mètres pour trouver le sol. Elles s’assirent les jambes flageolantes et respirèrent l’air parfumé, la lumière, l’odeur du sous-bois.

-         Nous allons être obligées de revenir par le même chemin, le pont-levis du donjon est fermé. Sais-tu où nous sommes ?

-         Oui, bien sur, répondit Irma, nous nous trouvons tout au bas de l’éperon rocheux, le château nous surplombe.

Elles parlaient à voix basse, encore émues par la traversée souterraine. Elles entendirent alors comme un léger froissement de feuilles et un mouvement furtif les avertit d’une arrivée. Elles reculèrent doucement sous les branches du chêne pour ne pas être vues par des paysans, pensaient-elles, de retour d’un champ. Elles aperçurent deux inconnus qui marchaient en se dissimulant sous le couvert des arbres, s’arrêtaient, levaient la tête vers le château, semblaient se concerter à voix basse.

-         Je n’aime pas cela du tout. Ils ont l’air de comploter un mauvais coup en espionnant nos défenses. Penses-tu que ce sont des pillards ? On n’a pas signalé de passages de bandes et des isolés ne s’intéresseraient pas au château.

-         Ils sont trop bien habillés. Je crains plutôt que ce ne soit des espions envoyés par nos voisins. Je t’avais dit que tu provoquerais des jalousies. Il va falloir se méfier…

-         Ce ne sont peut-être que des voyageurs.

-         A pied ? si loin de la route ?

-         Rentrons. Nous avons au moins découvert une partie du secret. Il nous reste «  pierre…tourner…secret… » Mais nous avons vu tant de pierres…Comment s’y retrouver !

Le retour effectué sans encombre leur parut aisé, le souterrain avait perdu de son mystère, elles avançaient d’un bon pas, familiarisées avec ce monde souterrain qui ne les angoissait plus, même l’obscurité leur paraissait moins dense, et elles faisaient des commentaires d’une voix naturelle sur la distance restant à parcourir, le temps nécessaire à la traversée du souterrain, la présence providentielle du puits qui pouvait ravitailler en eau les habitants du donjon… La cheminée se referma docilement quand Marciane tourna les chenets.

Irma annonça alors à Marciane qu’elle regagnait sa cabane dans la forêt pour rejoindre sa fille. Elle refusa la proposition de Marciane les invitant à s’installer toutes deux au château.

-         J’ai besoin de ma vie libre, du contact avec la forêt. J’y trouve mes plantes, mon inspiration, ma raison de vivre, mon destin. Ne regrette rien Marciane. Nous  te ferions du tort en habitant avec toi. Tu sais qu’on nous traite de sorcières. La dame de Marcelly ne peut pas se compromettre avec des femmes aussi peu recommandables !

En voyant Irma disparaître, drapée dans son mantelet noir, Marciane eut l’impression de perdre une amie.

01.07.2007

chapitre 2 - Suite

Marciane s’attacha alors définitivement le dévouement de Carolin, en lui proposant, puisque ses maçons n’avaient pas encore d’occupation, d’employer leur temps libre à construire une maison pour son usage, car elle voulait se l’attacher pour longtemps.

-         Faites votre maison sur ce terrain qui est à moi, avec une pièce pour votre usage, une seconde où vous nourrirez votre personnel et une troisième enfin pour abriter vos plans, vos études et votre table à dessin. Vos ouvriers pourront loger dans cette grande grange inoccupée. Naturellement, les vivres vous seront fournis par le château.

-         Dame, je mettrai tout mon cœur à vous servir, dit-il ému et reconnaissant.

Ce jour-là, Marciane était descendue, comme chaque matin, surveiller l’avancement des travaux. Elle remarqua incidemment qu’aucune fumée ne sortait du toit d’une maisonnette implantée un peu à l’écart. Elle en demanda la raison à Gervais, un paysan qui la suivait car sa maison, démolie pour laisser place à l’église, allait être reconstruite.

-         C’est la masure d’un nouveau venu auquel vous avez accordé une tenure. Il est absent et sa femme est près d’accoucher.

-         Qui l’assiste en ce cas ?

-         Je ne sais pas, on ne les connaît pas trop…

Marciane se dirigea vers la chaumine et y pénétra, un peu intriguée. La pièce unique était obscure. Dans le fond, quelques chèvres broutaient avec mélancolie une botte de paille. Dans un coin, sur un galetas contenu dans un cadre de bois, gisait une femme qui gémissait. Couchés près d’elle deux enfants sommeillaient. Le feu était éteint dans l’âtre. Il faisait très froid. Marciane s’approcha de la femme. Elle était très pâle.

-         Il y a longtemps que tu es en travail ?

-         Depuis ce matin. J’ai mal, j’ai si mal et l’enfant ne vient pas.

Marciane se retourna et appela Gervais.

-         Cours au Château. Qu’on ramène des linges, des couvertures, des femmes. Qu’on aille chercher Irma. Vite ! Vous avez laissé cette femme seule et sans aide, c’est une honte !

En attendant leurs arrivées, Marciane ralluma le feu. A la lumière incertaine des premiers rougeoiements elle se rapprocha de la femme.

-         Ne crains rien. On va s’occuper de toi. Tout va bien se passer

Lorsque les servantes du château arrivèrent, elles donnèrent à boire du lait aux enfants affamés. Irma les suivit peu après, amenée en croupe par Aymar le Roux. Elle se pencha sur la femme, lui palpa le ventre et après s’être rincé les mains à l’eau vinaigrée, les introduisit entre les jambes écartées.

-         L’enfant se présente mal. Je dois le retourner. Il était temps, la mère est épuisée, j’espère que l’enfant vit toujours !

La mère haletait et criait. Les femmes s’étaient immobilisées et regardaient craintivement. Irma s’affairait les mains rouges de sang.

-         Ca y est. Pousse maintenant, pousse fort, encore, ça vient.

L’enfant sortit lentement dans un chuintement visqueux. Il était violacé. Irma le prit et le secoua, en lui dégageant la langue. Un cri s’échappa de ses poumons avides de trouver l’air. Le nouveau-né vivait ! La guérisseuse le lava, l’emmaillota dans les linges blancs du château, le reposa sur le lit et aida sa mère à expulser le placenta. Marciane demanda qu’on ramène de la soupe bien épaisse, du vin, des confitures et une grosse boule de pain. Elle ordonna aux femmes de faire du nettoyage sans soulever de poussière, de remplacer la paille humide et souillée du sol par des herbes fraîches, de mettre un beau drap à la place des haillons qui couvrait la paillasse du lit, une belle couverture épaisse pour couvrir l’accouchée et elle coucha l’enfant dans une corbeille neuve qui serait suspendue à une poutre près du lit. Dès le retour des servantes, les deux aînés eurent droit à un grand bol de soupe. La mère aussi mangea avidement et Marciane lui versa dans un bol ébréché un peu de vin pour lui redonner des forces. La pauvre femme eut un pauvre sourire extasié :

-         Vous êtes aussi bonne que la Mère de Dieu. Soyez bénie !

Quand le père arriva, la soupe chauffait dans la soupière pendue dans l’âtre, le feu brillait, son fils nouveau né dormait dans sa corbeille et la mère souriait dans des draps blancs. Mais Marciane ne décolérait pas. Elle convoqua les villageois :

-         C’est ainsi que vous vous comportez en chrétiens, en laissant mourir sans bouger une femme en gésine ! Quelle honte ! Croyez vous mériter de la sorte votre église, aurez vous le front d’y entrer sans rougir ?

Ils baissaient la tête et jetaient des coups d’œil furtifs sur la chaumière isolée.

-         Nous avons mal agi, Dame. Cet enfant, l’un de nous en sera parrain, mais tout le village le surveillera, ce sera notre enfant à tous. Si son père le veut bien, nous l’appellerons Noël, en souvenir de sa naissance où il a été abandonné de tous comme l’enfant Dieu.

Marciane avisa Martin qui avait l’air particulièrement penaud.

-         Il ne faut pas que de tels problèmes se renouvellent dans le village, Martin. Tu es un homme  de bon sens. Pourquoi ne t’occuperais-tu pas de veiller à la bonne harmonie de votre vie commune ? Tu m’avertirais des difficultés que vous pouvez rencontrer, tant entre vous qu’avec le château ou vos voisins. Nous y mettrions bon ordre tous ensemble.

-         Je le ferai, Dame. Vous pouvez compter sur moi.

Marciane se remit en selle pour regagner le château. Irma la suivit.

-         Je vais voir ta mère, il y a quelques jours que je ne suis pas venue. Mais pourquoi as tu envoyé cet homme me chercher ? ajouta-t-elle après un moment de silence. Tu m’as mise en danger. Il est cruel et mauvais, il porte malheur. Défie-toi de lui Marciane ! Je vois le sang autour de lui.

-         Aymar ? C’est le capitaine choisi par Messire Aldebert lui-même pour assurer la défense de Marcelly. Tu te trompes, Irma, il lui a été fortement recommandé par le Père de Champenot. Si tu vois du sang autour de lui c’est parce qu’il est un homme de guerre qui a souvent porté les armes.

-         Non, Marciane, je ne peux me tromper, il marche dans l’ombre de la mort.

-         Tu me ferais presque peur, Irma, mais ne crains rien, viens te reposer, tu as fait du bon travail. Je ne comprends pas l’indifférence de ces villageois, reprit-elle peu après. Ils ont failli laisser mourir cette pauvre femme et son bébé. Comment peut-on être aussi égoïste ?  Ils devraient se sentir solidaires !

-         Ce sont des nouveaux venus, ils inspirent la méfiance. C’est triste en effet.

-         Aymar le Roux est un nouveau venu lui aussi. Est-ce pour cela que tu t’en méfies ?

-         Tu prends mes conseils à la légère, tu as tort, prends bien garde à toi. Tu vas te faire beaucoup d’ennemis et susciter bien des jalousies avec les travaux que tu entreprends. Beaucoup vont se demander d’où provient l’argent que tu dépenses si facilement.

-         Et toi, qu’en penses-tu ?

-         Tu es la Dame du Puy-aux-Dames. Cela me suffit. Je chercherai toujours à t’aider et à te défendre.

-         Tu me donnes une idée ! Ce n’est pas que je me méfie d’Aymar ou de ses hommes, mais ils sont un peu frustes et ce n’est pas dans leurs attributions. Aussi je vais me constituer une garde personnelle. Je vais faire appel à quelques jouvenceaux de mes vassaux qui s’installeront à Marcelly. Je leur donnerai chevaux et armes, ils pourront s’entraîner ici avec un maître d’armes et ils formeront ma garde lorsque j’aurai besoin de me déplacer. Ce sera une bonne précaution, ne penses-tu pas ?

-         Je t’approuve entièrement. Il faut qu’ils soient à ta dévotion, mais évite autant que possible, de faire appel à ton cousin Raoul.

-         Pourquoi ? C’est pourtant à lui que je pensais en priorité !

-         Mais voyons, Marciane ! Raoul de Convert te jalouse mortellement.

-         Comment peux-tu le savoir, tu ne le connais pas…

-         Je sais ce que je connais pas, dit Irma avec un demi sourire, et d’ailleurs tu te trompes. J’ai vu le Sire de Convert lorsqu’il est venu à ton mariage, il y faisait bien triste mine et murmurait un peu trop fort que c’est lui qui aurait du être à la place de ton époux, que c’est à lui que ton père avait promis ta main… alors qu’il est ton cousin  et que ce serait un inceste !

-         J’avais décidément sans le savoir, beaucoup de prétendants !

-         Pourquoi t’en étonner. Tu es riche et puissante et aussi, tu es belle.

Irma regarda Marciane qui menait sa monture d’une main légère. Elle était vêtue d’une tunique fendue sur des chausses lacées sur les jambes et recouverte d’un grand manteau de laine doublé de vair. Son front haut et bombé était encadré par de lourdes nattes d’un blond roux chatoyant, ses grands yeux gris qui pouvaient virer au noir sous l’effet de la colère vous regardaient d’un regard franc et direct, presque lumineux. Sa peau gardait encore le velouté de l’enfance, mais la mâchoire volontaire n’avait rien de puérile. Elle avait surtout un port altier et gracieux à la fois qui imposait sans peine son autorité naturelle. « Qui ne rêverait pas  d’être l’époux d’une telle femme ? » se dit Irma attendrie, car elle aimait Marciane comme sa propre fille.

Le soir tombait et les paysans regagnaient leur chaumière. Les maçons rangeaient leurs outils avant de rentrer dans l’enceinte du château où ils étaient encore logés dans des baraquements. Elles remontèrent le raidillon, franchirent le pont-levis, la lourde porte cloutée s’ouvrit, le garde  salua, elle gagnèrent la grande salle où le dîner allait être servi. « Allons voir Dame Matheline. »

Elles trouvèrent la vieille dame qui haleait dans les bras d'une de ses suivantes.

-    Laissez Irma s’occuper d’elle.

-         Cette femme va la tuer, siffla Bertille avant de se retirer de mauvais gré

-         La vie bat très faiblement à son poignet. Elle ne va pas tarder à passer, dit Irma après l’avoir examinée.

-         Il faut appeler le chapelain répondit Marciane angoissée.

-         Non,  pas tout de suite, regarde, elle désire te voir seule.

Marciane s’approcha et prit sa mère dans ses bras, et l’entendit avec stupéfaction prononcer quelques mots « cheminée…descendre…pierre…tourner…secret » puis la vieille dame se détendit, sembla sourire, et ne bougea plus. Elle était déjà morte lorsque le chapelain se présenta pour lui donner l’absoute, précédé par les sanglots de Bertille qui marmonnait : «  Je l’avais bien dit, je l’avais bien dit ! ».

Marciane lui prépara des funérailles solennelles. Elle avertit toute sa famille, ses vassaux, l’Abbé de Champenot et le comte de Frémont qui ne se déplaça pas. Les invités séjourneraient plusieurs jours, il fallait prévoir de quoi les nourrir avec leur suite et organiser leur séjour. Ils arrivèrent en famille, empressés et contristés, défilèrent en priant devant la dépouille mortelle de dame Matheline revêtue de ses plus beaux atours avant qu’elle ne soit déposée dans son cercueil, et présentèrent à Marciane leurs condoléances plus ou moins sincères. Une messe fut concélébrée dans la chapelle drapée de tentures. Ensuite, la  défunte fut ensevelie dans un tombeau de pierre installé provisoirement dans un bas côté de l’édifice puisque l’église n’était encore pas en mesure de l’abriter. Marciane pria pieusement pour le repos de l’âme de sa mère. Elle n’avait jamais été très proche d’elle, et même avant qu’elle ne soit plus qu’une ombre immobile et muette, elles n’avaient jamais eu de rapports très intimes. Pourtant cette disparition lui fit douloureusement ressentir sa solitude. Bien qu’elle s’efforça, depuis le départ de son époux, de consacrer plus de temps à ses fils, ils étaient encore trop petits - et elle trop jeune sans doute - pour en éprouver du réconfort. Elle était bien seule ! Elle demanda au Seigneur de lui donner la force de tenir son rang et d’assumer sa tâche  sans jamais faillir.

Mise en garde par les avertissements d’Irma, Marciane observa plus attentivement ses parents et tout spécialement son cousin maternel, Raoul, pendant les repas qui réunissaient ses hôte dans la grande salle. Petit et malingre, la figure chafouine, mais le sourire facile, l’homme s’efforçait de cacher sous une apparence joviale son aversion pour sa parente beaucoup plus favorisée que lui et qu’il enviait férocement, tout en l’accusant de l’avoir spolié car le testament de Dame Matheline faisait de Marciane la seule héritière de ses biens. Elle eut la nette impression qu’il ravalait difficilement sa rancœur sous des airs de compassion. «  Irma a raison, je dois me défier de lui. » Elle fit le tour de sa parentèle, cherchant à les jauger l’un après l’autre, sa tante Irmgarde, agitée et pontifiante, et ses filles accompagnée de son époux Thierry et son fils Rodolphe, né d’un premier lit, son oncle paternel Raymond, un joyeux vivant qui, à peine veuf, pensait déjà à reprendre femme malgré les nombreux enfants que lui avait donné sa première compagne. Marciane remarqua surtout que Robert, le fils bâtard d’un autre frère de son père, lui souriait franchement et sans arrière pensée. « Je dois apprendre à juger ceux qui m’entourent. » se dit-elle, et elle lui rendit son sourire.

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