31.07.2007
chapitre 6 - la découverte
Les pèlerins affluaient pour prier devant les tombeaux sacrés. Sainte Blandine avait ses adeptes. Certes, son corps ne reposait pas dans son sépulcre, mais on signalait des guérisons dues au contact de la pierre sacrée et des ex-voto symbolisaient la reconnaissance de ceux qui l’avaient implorée. Les dons commençaient à affluer et le nouveau recteur, le Père Gervais, un brave homme pieux et désintéressé s’en trouvait un peu dépassé. Marciane lui conseilla de les employer à construire un dispensaire pour accueillir les malades, ce qu’il accepta avec enthousiasme. Carolin aurait un nouveau chantier …
L’église n’était pas la seule à profiter de l’affluence des pèlerins. Le marché du lundi avait pris beaucoup d’importance. Les étals se multipliaient. Les paysans de Marcelly et des bourgs environnants de la châtellenie venaient y proposer leurs produits, volailles, fromages, charcuterie, grains, viande salée et leur production artisanale. Les hommes s’étaient mis avec ardeur à teiller chanvre et lin, les femmes à filer, et ils vendaient des sacs, des draps et des tissus de laine un peu grossiers mais à un prix avantageux, qui trouvaient facilement preneurs. Des menuisiers s’étaient installés, attirés par la clientèle et proposaient tabourets, coffres et ustensiles divers. Certains artisans s’étaient spécialisés dans la poterie, variant à plaisir les décors et les couleurs d’une céramique qui avait acquis une bonne renommée. Les ferronniers offraient aux chalands leurs serrures, leurs cadenas et leurs clés inviolables. Le choix des marchandises était vraiment varié. Artisans et paysans faisaient bon ménage, l’argent circulait, ils vivaient tous plus à l’aise, bien nourris, mieux équipés et chaudement vêtus. Ils acceptaient volontiers le moulin et le four banals puisqu’ils leur laissaient du temps libre pour préparer leur production qu’ils vendaient avec profit le lundi suivant. Bien sur, tous ne s’étaient pas aussi bien adaptés, mais les moins hardis louaient leurs services aux plus entreprenants qui avaient besoin d’aide et ils profitaient ainsi de l’abondance. Les seigneurs riverains de la Magnie , c’est un fait, avaient tenu leurs promesses y ayant trouvé des avantages pécuniaires fort intéressants. Les routes étaient entretenues, des ponts avaient même été construits et les pillards avaient été chassés. Ils essayaient tous, avec plus ou moins de succès, de créer leurs propres marchés, mais ils n’avaient pas la chance d’abriter une sainte bienveillante et conservée intacte dans sa sépulture, pour attirer la clientèle…
La vie se faisait aimable. Marciane accueillait volontiers les jongleurs qui se présentaient à la porte du château avant d’installer leurs tréteaux sur la place du marché et les soirées se prolongeaient quelquefois à écouter leurs belles histoires d’amour noble et courtois. Ils avaient toujours plus de succès auprès des jouvencelles que les montreurs d’ours… Marciane voyait briller les yeux de Guillemette quand un joueur de luth chantait l’amour de sa belle et elle se demandait, sans oser la questionner, à qui rêvait la jeune fille et si son amour était payé de retour. Elle aurait tant aimé qu’elle soit enfin heureuse ! Aussi fut-elle soulagée que Bertrand lui demande, un peu rougissant, la permission d’épouser Guillemette, ce qu’elle lui accorda de grand cœur.
- Tu es maintenant capitaine de mes gardes, et je t’établirai de façon à ce que tu fasses vivre dignement ta famille. Tu n’ignores rien de ses origines, mais Anna est oubliée. Guillemette est courageuse et intelligente, elle digne d’être aimée, et elle rendra heureux si elle accepte d’être ta femme, ce que je souhaite.
Marciane attendit quelques jours avant que Guillemette lui fasse part de sa décision. « Elle épouserait Bertrand » dit-elle avec calme mais Marciane ne vit pas dans ses yeux ce feu qu’elle avait surpris quelquefois.
- Mais est-ce que tu l’aimes ? demanda-t-elle doucement.
- Il n’y a pas d’homme meilleur au monde et je serai heureuse avec lui, répondit la jeune fille sans hésiter laissant Marciane à demi convaincue.
Quelques temps après, Robert fit une demande similaire. Il désirait s’unir à Adeline. Elle était jolie, blonde comme les blés, la taille fine, le teint frais, sa bouche vermeille qui souriait souvent laissait apparaître des dents brillantes comme des perles et elle semblait danser lorsqu’elle marchait. C’était l’incarnation de la belle chantée par les trouvères. Mais Marciane n’était pas sure que sa jolie petite tête contint autre chose qu’un air de chanson… Elle en fut un peu triste pour Robert qu’elle aimait comme un fils, mais ne put rien lui dire, sinon de présenter sa demande aux parents d’Adeline et annoncer qu’elle le doterait de revenus. Et elle se demanda aussi, en regardant la belle tête énergique et les yeux tendres et graves du garçon, si ce n’était pas pour lui que les yeux de Guillemette se mettaient à briller. Mais la jeune fille était trop avisée pour ne pas savoir que Robert ne la voyait même pas, étant d’un lignage où l’on n’imaginait pas épouser la fille d’une sorcière…
Le château se finissait. Il était simple et imposant, bâti en avant du donjon qui le surplombait, avec sa longue façade flanquée de deux tours rondes. Marciane avait commandé des énormes buffets et des coffres pour garnir la salle, des tentures pour en réchauffer les murs. Les deux grandes cheminées, l’une derrière l’estrade où serait dressée la table seigneuriale, l’autre en face étaient garnies des trophées de cerfs entourant le blason aux armes des seigneurs de Marcelly. Honorius, le nouveau chapelain était chargé d’acquérir ou de copier les manuscrits qui devaient reconstituer la librairie qui jouxtait la grande salle et les clercs s’affairaient à remettre à jour les états des droits seigneuriaux qu’ils avaient mission de percevoir.
Marciane annonça que les mariages de ses commensaux seraient célébrés à l’occasion de l’inauguration du château, au cours d’une grande fête. Les invitations lui posèrent un problème : convierait-elle Raoul de Convert à y assister ? Elle décida de le faire, se disant que lui montrer sa force le dissuaderait de l’attaquer. La garde avait été renforcée par des jeunes gens du pays, tous volontaires pour venir apprendre le métier des armes à Marcelly. Bertrand avait aussi organisé des séances d’entraînement pour les villageois qui voulaient apprendre à se défendre, aucun n’étant toutefois tenu de le faire. Il avait en outre convaincu Marciane de lui confier Hubert. Maintenant que l’enfant avait sept ans, il était temps qu’il quitte le quartier des femmes, qu’il apprenne à monter à cheval, à chasser et à se battre… Sa mère s’était laissé convaincre, un peu tristement. Son fils, cependant, était enchanté et se croyait presque devenu un homme. Il sautait en selle comme un cavalier émérite, n’avouait jamais sa fatigue même après de longues chevauchées et racontait ses histoires de chasses les yeux brillants de fierté. Il était grand et solidement bâti et la vie active lui donnait un appétit d’ogre. Son frère, Louis, était différent. Sa santé s’était notablement améliorée et il avait grandi, mais en restant frêle et réservé. Il écoutait, souriant et un peu narquois, les fanfaronnades de son frère sans les envier. S’il quittait sa mère, lorsque la compagnie des femmes l’ennuyait, c’était pour chercher refuge dans la librairie, questionner le chapelain, se faire expliquer les mystères des lettres et de la plume par les clercs. Il en revenait grave et satisfait, insensible aux quolibets de son aîné qui l’assurait qu’il n’apprendrait pas à devenir chevalier dans un grimoire. Marciane, amusée, écoutait son aîné et croyait entendre son frère Geoffroy…
S’ils étaient tous occupés autour d’elle, elle se sentait désœuvrée. Les travaux du château s’achevaient. Il faudrait sans doute prévoir la construction de l’église de l’abergement Sainte-Victoire, mais le dispensaire avait été jugé prioritaire et il lui faudrait laisser l’initiative au desservant de Sainte Victoire, le Père Gervais, qui prenait son projet très à cœur. Elle ne voyait pas quelle nouveauté agricole ou commerciale proposer… et la routine ne la passionnait pas.
Elle résolut alors de se remettre à rechercher la solution de l’énigme posée par les derniers mots de sa mère… pierre…tourner… Hubert était à la chasse, Louis enfermé dans sa chère librairie, Guillemette occupée dans l’atelier à finir son trousseau, lorsqu’elle descendit seule dans le bas du donjon et ouvrit sans hésiter la porte du souterrain qu’elle se mit à parcourir à pas lents. Elle cherchait à s’imprégner de l’atmosphère des lieux, attentive aux indices qui pourraient la mettre sur la voie. L’eau clapotait doucement au fond du puits. Elle s’approcha du bord de l’orifice, cerné de pierres grossièrement maçonnées. Elle les tâta, aucune ne bougeait. Elle se pencha. Le conduit était naturel, percé dans le roc lisse. Elle continua sa descente, pensant tristement à Irma qui était à ses côtés lors de la découverte du souterrain. Es-tu satisfaite d’avoir été vengée ? As-tu trouvé la paix, ma pauvre amie…
Elle revoyait la jeune femme telle qu’elle l’avait connue, peu après la mort de son père. Elle venait de tomber de cheval et était couverte de contusions, mais son frère avait continué à chasser avec ses chiens qui courraient le sanglier et l’avait laissée aux bons soins de Mathurin, le brave garde chargée de la suivre et de la protéger. C’est lui qui avait proposé d’aller voir Irma. « C’est une femme bonne, quoiqu’on en dise, et elle n’a pas son pareil pour soulager les maux. Je sais que Dame Matheline ne serait pas contente que je vous conduise à elle, mais c’est pour d’autres raisons, c’est à cause du Sire qui allait trop la voir, soupira-t-il. Venez, elle saura vous soulager . » Et il l’avait conduite à la cabane au fond des bois où Irma remuait des cendres dans l’âtre aménagé au centre de la pièce autour de quelques pierres. Lorsqu’elle avait levé les yeux vers l’enfant, Marciane avait remarqué par son regard étrange, un œil marron qui semblait regarder votre corps et un œil vert qui vous transperçait jusque dans vos pensées les plus secrètes. « N’aie pas peur, approche, je ne te veux pas de mal, bien au contraire » Marciane avait répondu sincèrement : « Tu ne me fais pas peur et je te trouve très belle » Irma avait sourit, puis massé sa hanche avec un onguent parfumé qui se mit à chauffer en calmant la douleur. Elle lui en avait donné une petite dose, serrée dans un sac en écorce, dont elle lui avait recommandé de s’enduire avant de se coucher. Le lendemain, Marciane était revenue la voir pour la remercier, mais sans la trouver.
Elle était repassée, quelques temps plus tard. Irma était couchée, hagarde, les yeux cernés, un bébé vagissait contre son flanc.
- Tu es malade, tu ne vas pas mourir ? avait demandé Marciane impressionnée
- Peut-être, je suis trop faible pour me lever, et tu vois que je suis toute seule.
- Cette femme meurt de faim ! s’était exclamé Mathurin horrifié.
- Je vais t’apporter à manger et tu guériras.
- Non c’est trop loin, tu ne peux pas revenir, il est déjà tard.
- Je reviendrai, moi, avait assuré Mathurin, et je t’amènerai ce qu’il faut.
Marciane avait préparé elle-même le gros panier avec du lait, du jambon, du vin, du pain et du miel, que Mathurin avait apporté à Irma. Quand elle était revenue à la cabane, Irma était sur pieds et la fillette dormait dans sa couche tressée suspendue entre deux piquets.
- Tu nous as sauvées, ma petite. Maintenant Anna et toi, vous êtes vraiment comme deux sœurs, avait dit Irma avec un étrange sourire.
Pourquoi « Comme deux sœurs » ? se répétait Marciane, plongée dans ses souvenirs, « Elle aurait dû dire plutôt que j’étais sa seconde mère… En tous cas, Anna a bien payé sa dette ! Que me serait-il arrivé sans elle ? » Elle se secoua et regarda autour d’elle la grande salle aux formes étranges. « Comment trouver une pierre qui tourne ? Parmi ces innombrables pierres, laquelle pourrait être mobile ? » Elle fit le tour, comme elle ne l’avait jamais fait. Les ombres projetées s’effaçaient sur son passage, donnant vie et mouvement à ces formes fantastiques qui filtraient la lumière ou étincelaient tour à tour dans une troublante féerie. Mais aucune pierre ne bougeait, ni ne tournait. Marciane ne réussit qu’à casser un tronçon qu’on eut dit de glace en tentant de le faire pivoter. De guerre lasse, elle continua son chemin, tâtant soigneusement les parois au passage. Elle parvint à la grotte au sol sablonneux et de nouveau se trouva heureuse et apaisée comme si elle avait atteint son but. Pourtant les blocs éboulés devant l’ancienne ouverture étaient trop importants pour tourner et les parois et le sol ne pouvaient pas être concernés par l’opération. Il ne restait que le rocher qui gênait l’entrée. Elle chercha à le soulever, mis il était trop lourd et elle s’épuisa en vain. Fatiguée, dans un geste d’abandon, elle l’entoura de ses bras et posa la tête sur lui comme pour se reposer. Pour se relever, encore lasse, elle s’appuya sur les mains et sentit la pierre bouger imperceptiblement. Elle reprit son geste en tournant, la pierre pivota en découvrant un passage.
Ainsi elle avait décrypté le message, elle avait réussi ! Tremblante d’émotion, elle se tenait devant le trou noir, sans oser avancer. Puis elle se décida à entrer à pas lents. Le sol, couvert de sable portait la trace d’autres pas. Elle avança en hésitant, puis lentement accéléra l’allure. Elle dut se baisser plus loin car le passage se rapetissait, se releva, avança encore et se retrouva dans une vaste grotte qu’elle éclaira en levant haut sa torche. Ce qu’elle vit la paralysa. Sur les parois sombres s’élançaient des troupeaux de bêtes étranges aux cornes recourbées, des chevaux fous entraînés dans une course figée et pourtant si pleine de vie qu’elle entendait presque le claquement de leurs sabots. Elle regardait pétrifiée d’une crainte religieuse. Où était-elle ? Dans quel monde mystérieux ? D’où venaient ces animaux, que signifiaient-ils ? Elle fit le tour des fresques s’étonnant de ce mouvement auquel aucun des dessins pieux ornant l’église, hiératiques et figés ne l’avaient préparée. Elle vit un ours énorme dressé sur ses pattes qu’elle contempla avec la sensation qu’il la menaçait. Elle vit des traits noirs dessinés d’une main ferme, la trace de mains apposées sur la muraille sans comprendre ce qu’ils pouvaient signifier et lorsqu’elle parvient à détacher ses yeux des dessins magiques, remarqua des tas d’or empilés, des coffres qui s’ouvraient sur des pièces d’or inconnues, des pierres curieusement taillées pour de mystérieux usages. Epuisée, elle s’assit au milieu de la grotte, cherchant à comprendre dans quel monde étrange elle avait fait irruption. Elle se sentait engourdie, comme après un long voyage, mais absolument soulagée aussi, comme si elle se retrouvait chez elle. Elle resta longtemps immobile, s’imprégnant de ce sentiment insolite, puis s’en retourna à pas lents sans rien toucher. Elle reviendrait. Le rocher pivota docilement refermant le passage et elle revint au donjon.
Elle n’avait rien à craindre de ce domaine mystérieux, elle le sentait confusément. Ce n’était pas l’antre du Diable, c’était « chez elle », le domaine secret des dames de Marcelly, et elle en ressentait comme une supériorité qui la rendait forte et invulnérable. Comment sa mère, qui connaissait le secret, avait-elle pu être si pusillanime et superficielle ? Peut-être n’était-elle pas digne de comprendre le message ? Quelles étaient les femmes qui au cours des ages avaient été dignes d’assumer cet héritage ? Elle aurait aimé les connaître… Marcia Victoria, sans doute avait été l’une d’elle. Elle fut heureuse de pouvoir adresser une prière à sa lointaine ancêtre. « Je ferai honneur à mon lignage et au votre, lui promit-elle, le Puy aux Dames sera ma force et mon orgueil. »
Elle se sentait prête à inaugurer le château rénové qui proclamerait la grandeur des dames de Marcelly.
09:40 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note




Commentaires
OK, Elise je posterai donc tous les matin (sauf une autre semaine d'absence a partir de vendredi) mais je t'envoie aussi par mail de quoi occuper tes journées... du moins je je crois !
Amicalement
Ecrit par : Solanne | 31.07.2007
Merci Solanne, tu es ma sauveuse ;-)
Ecrit par : Elise | 31.07.2007
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