30.07.2007

chapitre 5 - Le deuil - suite

A ce moment Bertrand revint avec une torche qu’il venait de découvrir dans les débris sous la table. C’était la preuve que cherchait Marciane. En relevant les yeux, elle vit un garde, une sorte de grosse brute au menton en galoche, qui cachait ses mains derrière son dos en regardant la torche calcinée.

-         Emparez vous de cet homme, ordonna-t-elle en le désignant du doigt.

L’homme se débattit, mais Bertrand l’empoignait fermement et Robert l’immobilisa. Ils le traînèrent devant le corps de Josaldus que Marciane dominait sur son estrade. Robert lui prit les mains, elles étaient noircies de suie.

-         Je les ai salies en luttant contre le feu, se défendit-il.

-         Tu n’as pas approché le feu, s’exclama Riton, un vieux sergent à la solde de Marcelly depuis longtemps, et que Marciane avait toujours connu.

-         C’est vrai ! Je t’ai vu… tu viens juste d’arriver. C’est la torche que tu as jetée dans la librairie qui t’a sali les mains. Pourquoi les aurais-tu cachées sinon ?

-         Il est venu prendre une torche dans la cuisine, affirma une fille.

-         Il a demandé si l’intendant était rentré, observa un autre.

-         En plus, il n’a pas jeté l’eau bénite sur le corps !

A ces derniers mots, un murmure horrifié parcourut la salle. Il était bien connu que l’eau sacrée brûlait le meurtrier qui voulait en asperger sa victime. Marciane connaissait cette croyance, c’est pourquoi elle avait surveillé le cortège.

-         Tu es coupable, prononça-t-elle. C’est toi qui as mis le feu à la librairie et causé la mort de mon chapelain. Tu as tué un homme de Dieu. C’est un crime abominable et tu ne peux attendre aucune pitié. Je te condamne, tu seras pendu demain matin. Qui t’a donné cet ordre ?

L’homme gardait un air sournois et détaché comme s’il n’était concerné par la scène qui l’accablait.

-         Tu as la nuit pour réfléchir. Si tu me révèles pourquoi tu as allumé l’incendie, tu pourras te confesser avant d’être exécuté et sauver ton âme. Qu’on l’enchaîne et qu’on l’enferme.

Le prisonnier se laissa entraîner sans répondre se contentant de jeter un regard haineux à sa suzeraine. Le lendemain matin, quand on alla le chercher pour exécuter la sentence, on le trouva pendu dans sa cellule. Il n’avait pas été enchaîné mais attaché avec une forte corde. Meurtrier et suicidé, il fut jeté en terre sans sépulture, comme un maudit. La nouvelle rendit Marciane furieuse. Elle convoqua immédiatement Aymar le Rouge.

-         Pourquoi n’avez vous pas exécuté mes ordres ?

-         Il a pu se détacher et il a préféré se pendre lui-même plutôt que de mourir sous les huées de la foule. Pourquoi en serais-je responsable ?

-         J’avais ordonné qu’il soit enchaîné. Je n’ai pas été obéie. Vous aviez ma confiance et vous l’avez trahie ! C’est regrettable. Cet homme aurait pu parler avant de mourir… Ce n’était qu’un comparse !

-         Pourquoi n’aurait-il pas agi seul ? Il avait un grief contre le chapelain !

-         Vraiment ! Et lequel ?

-         Le Père lui avait refusé l’absolution après une confession. Il disait que c’était d’un mauvais pasteur de refuser le pardon, même pour un grand péché qu’il aurait du confesser depuis longtemps. Il était furieux contre lui.

-         Il s’est confessé aussi à vous, dirait-on.

-         Il ne m’a rien dit de plus. Mais un jour qu’on passait près de la cabane de la sorcière, vous vous souvenez de l’affaire… Hé bien, il a semblé avoir peur… Peut-être craignait-il sa vengeance ? Et puis, vous savez, un homme qui manie le feu récidive souvent…

Marciane le laissa partir. Elle ne le croyait plus. Elle était même maintenant certaine que cet homme - qui avait pourtant eu réponse à tout - était son ennemi et qu’il s’était débarrassé de son complice devenu compromettant. Il lui faudrait le confondre et lui faire payer ses trahisons.

Le soir venu, une fois les enfants endormis dans le lit de Guillemette, elle fit venir la jeune fille dans sa chambre Elle avait hésité à la mettre au courant des révélations d’Aymar  pour de pas réveiller les mauvais souvenirs qui l’avaient si longtemps perturbée alors qu’elle paraissait  maintenant apaisée et arrivait même à sourire. Mais, par loyauté, elle s’était résolue cependant à le faire.

-         Cet homme était un bouc émissaire tout trouvé remarqua la jeune fille. Peut-être était-il aussi coupable, mais je suis sure qu’Aymar a trempé dans le meurtre de ma mère. Je ne peux l’approcher sans sentir cela dans toutes les fibres de mon corps. Si vous ne m’aviez pas assuré qu’il n’avait pas quitté le château ce matin là…

-         Ce n’est pas exactement ce que j’ai dit ! Mais Aymar n’avait pu mettre le feu à la cabane, il était alors avec moi… et comme seul l’assassin de ta mère avait un motif de le faire, on ne peut donc…

-         Comment ? C’est pour cela que vous ne le soupçonniez pas ! La jeune fille se mit à rire amèrement. Mais ce n’est pas l’assassin qui a incendié notre maison, c’est moi !

-         Toi ? Ce n’est pas possible, tu n’es pas sortie du donjon ! Et pourquoi ?

-         Ma mère voulait être incinérée, quoique ce soit interdit par l’Eglise. J’ai respecté sa volonté formelle, sans le dire pour ne pas salir sa mémoire. Tant de gens la soupçonnaient déjà de pratiques interdites… Il m’était facile de sortir : ma mère m’avait révélé l’existence du souterrain.

-         Malheureuse ! Si tu avais eu davantage confiance en moi, Josaldus serait encore vivant et Aymar neutralisé depuis longtemps ! Il n’y a plus aucun doute maintenant, c’est lui l’ennemi tapi dans l’ombre qui n’a cessé de nous nuire alors qu’il était chargé de notre protection ! Il faut le démasquer.

-         Dès ce soir, je le forcerai à montrer son bras. Vous pourrez l’accuser et le confondre, dit Anna retrouvant ses accents farouches, et je me vengerai.

Le corps de Josaldus avait été transporté dans la chapelle avant son inhumation qui devait avoir lieu le lendemain. Marciane présidait la table, sombre et glacée, dans un silence lourd de menaces. Deux places étaient vides à ses côtés. Dans un geste habituel, Aymar avait déposé avant de s’asseoir sa gourde au montant de son siège pliant, pour la remplir de vin à la fin du repas. Une fille de cuisine arriva avec la soupière fumante de soupe au lard. Robert se leva pour servir Marciane et la jeune fille souleva la soupière pour la poser sur la table à côté d’Aymar lorsque Guillemette arriva en courant et heurta la servante. Du liquide bouillant se renversa sur la manche du capitaine qui, beuglant une insulte, la releva pour s’essuyer à la nappe. Marciane put voir son bras velu, mais exempt de toute marque. Sidérée, Guillemette ne répliqua même pas. Conscients d’un drame latent, Bertrand et Robert interrogèrent Marciane du regard. D’un clignement de paupières, elle les calma. Elle ne comprenait pas. Aymar échappait encore à son accusation mais elle le renverrait le lendemain, ne pouvant plus supporter cette présence hostile sous son toit. Le repas se déroulait dans un silence pesant que personne n’osait rompre. Même les jouvencelles, d’ordinaire caquetantes, se taisaient, troublées par l’atmosphère lugubre que les marcassins rôtis dans une sauce au verjus ne vinrent pas égayer. Aa fin du repas, ils entendirent tous un brouhaha et une agitation insolites qui procurèrent presque un soulagement à bien des assistants. Riton franchit la porte en trombe et parvint à articuler :

-         Dame, c’est Gauthier, l’écuyer de notre sire qui est de retour de Terre Sainte.

-         Seul ?

-         Seul.

-         Qu’il vienne, vite !

L’homme entra d’un pas pesant. Il était hâve et épuisé, ses habits en loques. Tous le regardaient muets, pressentant un drame.

-         Et bien, parle lui dit Marciane. Où est ton Seigneur ?

-         Son corps est resté en Terre Sainte, Dame, il est mort en combattant, ainsi que tous nos compagnons. Nous étions en avant-garde. Nous sommes tombés dans une embuscade, près d’Antioche, et nous avons été attaqués par des Turcs. Nous nous sommes défendus. Notre sire a tué beaucoup d’infidèles avant d’être décapité par l’un d’eux qui l’a attaqué par derrière d’un coup de cimeterre. Nous avons succombé sous le nombre. J’étais blessé, inconscient sous le corps de Girard, les Turcs ont du me croire mort et ne m’ont pas achevé. Ce sont les frères hospitaliers qui m’ont trouvé et soigné. Je suis resté avec eux comme brancardier jusqu’à ce qu’un homme de bien paye mon voyage de retour sur un voilier vénitien.

Le premier moment de stupeur passé, le malheureux fut entouré, pressé de questions. Certains pleuraient la mort du maître, d’autres celle d’un proche qui l’avait accompagné. Marciane restait figée. Ainsi son époux avait trouvé la mort qu’il était parti chercher parce qu’elle l’avait rejeté. Mais voulait-il encore mourir lorsque la vie l’avait quitté, loin de ses enfants qu’il aimait tant et de son pays ? Elle savait que toute sa vie ces questions la poursuivraient comme un remord. Elle se ressaisit et ordonna sèchement :

-         Laissez cet homme se reposer. Vous voyez bien qu’il est épuisé. Vous continuerez à l’interroger demain.

La salle se vida. Marciane fit signe à ses écuyers qu’ils pouvaient se retirer. Elle allait prier dans la chapelle et se recueillir. Elle était agenouillée, la tête dans les mains, quand elle entendit un pas pesant derrière elle. Elle se redressa, mécontente d’être troublée dans sa douloureuse méditation. Aymar se dressait triomphant devant elle.

-         Vous aurez tout le temps de prier plus tard, Dame Marciane. Vous allez d’abord m’écouter. Vous êtes veuve maintenant et sans défense. Vous ne le resterez pas longtemps. Demain, vous prendrez Aymar le Roux comme légitime époux. Le desservant de Sainte Victoire est prévenu, il sera ici à la première heure pour recevoir nos consentements. Ne craignez rien, je suis de bonne race, je suis le fils de Guillaume de Champenot et vous n’aurez pas à rougir de moi.

-         Etes-vous devenu fou ? Pour rien au monde je ne vous épouserai, quelque soit votre lignage… dont vous n’avez cependant pas à vous vanter !

-         Oh ! Que si, vous serez ma femme, et pour une bonne raison : votre fils Hubert est en mon pouvoir. Je le tiens prisonnier et il mourra demain si vous refusez le mariage. Vous m’avez humilié, rabaissé, vous avez chassé ignominieusement ma mère, Dame Bertille, en l’accusant d’un crime inventé, et vous étiez prête à me chasser aussi, je l’ai bien senti, mais maintenant vous êtes en mon pouvoir, dame Marciane, et vous vous plierez à mes volontés.

-         C’est donc bien vous qui étiez mon ennemi depuis toujours.

-         Non ! Je suis arrivé de bonne foi pour vous servir, mais vous m’avez rejeté, vous m’avez méconnu, vous vous êtes défiée de moi. Vous vous êtes entourée de freluquets au lieu de me faire confiance à moi, un homme d’expérience. Vous m’avez traité en adversaire et je vous l’ai rendu ! Contre un ennemi tous les coups sont permis.

-         La tentative d’effraction du sépulcre, c’était vous !

-         Bien sur ! Cela vous aurait humiliée de ne rien trouver dans le tombeau ! Vous paraissiez si fière de votre illustre lignage alors que je n’ai même pas le droit de parler de mon père ! Hélas, l’incapable qui était chargé de la besogne n’a pas su mener à bien sa mission ! C’était l’homme de garde, bien sûr ! Comment aurait-il pu signaler sa propre sortie ! C’était pourtant bien trouvé, n’est-ce pas ?

-         Pourquoi votre mère a-t-elle voulu empoisonner mon fils ?

-         Elle voulait seulement faire renvoyer cette mijaurée à qui vous aviez préféré confier vos enfants. L’enfant aurait simplement été incommodé…

-         L’incendie, c’était vous ?

-         Oui, mais j’ai eu tort, je ne pensais pas alors devenir le maître de Marcelly.

-         La mort du Père Josaldus ne vous gêne pas, ni celle de votre complice, que vous avez pendu alors qu’il croyait que vous le sauveriez.

-         Le chapelain était un mauvais prêtre, et c’est à moi qu’il avait commis l’erreur de refuser l’absolution. D’ailleurs, il n'était pas prévu qu’il meure, il ne devait pas se trouver dans la librairie. Quant à Maraud, il n’avait qu’à pas se faire prendre ! Je hais les incapables, comme vos jeunes minets qui vous protègent si bien. Je vais vite les renvoyer, je vous l’assure, ou plutôt, je les éliminerai, ils se sont assez moqués de moi !

-         C’est donc vous aussi qui avez tué Irma ?

-         Non répondit-il avec un rire gras, je me suis contenté de la violer, mais la garce ne voulait pas se laisser faire et Maraud a du la tenir. Elle l’a tant griffé et mordu que pour se venger, il l’a poignardée.

-         Le bloc qui a failli me tuer, c’est encore vous ?

-         Non, pas cette fois, ma belle, mais j’ai ma petite idée sur son auteur. Lui aussi voulait Marcelly ! Il en aura une belle jaunisse quand il vous saura que je vous épouse, mais vous ne risquerez plus rien avec moi désormais ! Je vous laisse à vos prières maintenant que les choses sont claires. La nuit porte conseil. Vous avez la vie de votre fils entre vos mains et je vous certifie que sa mort ne sera pas la dernière qui ensanglantera la château si vous faîtes le mauvais choix ! Mais je vous crois trop bonne mère pour vous tromper…

Il s’éloigna d’un son pas lourd, laissant Marciane absolument effondrée. Elle avait failli à sa tâche, elle s’était montrée incapable de protéger ses enfants confiés à sa garde. Naturellement, il n’était pas question qu’elle cède au chantage d’Aymar et il la connaissait bien mal pour l’en avoir cru capable. Que pouvait-elle faire pour lutter ? Elle avait vu Louis partir avec Anna, comment Hubert avait-il pu s’échapper ? Dans l’affolement qui avait suivi l’annonce de la mort de son père, il avait du suivre l’écuyer. Peut-être Louis pourrait-il être sauvé en restant caché dans le souterrain, mais que deviendrait-il, orphelin ? Un paria… Qu’importe, elle résisterait, mieux valait leur mort à tous que l’infamie. Elle se battrait. Perdue dans ses sombres pensées, elle n’entendit pas le pas furtif qui s’approchait.

-         J’ai tout entendu, mais il reste encore un espoir.

-         Je n’en vois pas, ma pauvre Anna. Je lutterai et nous mourrons.

-         A moins que ce ne soit Aymar qui ne trépasse cette nuit. Devant l’air sceptique de Marciane, elle ajouta : Je vous ai écoutés… et je suis allé verser du poison dans sa gourde qui était restée dans la salle. S’il n’oublie pas cette nuit de boire à son triomphe…

-         Tu as bien fait. Il mérite cent fois la mort, je le condamne et je t’approuve. Préviens les écuyers, il faut agir demain avant l’aube.

Les heures de la nuit s’écoulèrent lentement, ponctuées par le pas lent de la sentinelle faisant le tour des remparts. Le ciel était encore noir lorsque Marciane et Anna descendirent du donjon au pied duquel les jeunes gens les attendaient en armes. Louis avait été déposé endormi dans le souterrain. Marciane avait enfilé une légère cotte de mailles sous sa robe et s’était munie d’un solide poignard. Ils se dirigèrent dans le plus grand silence vers la salle des gardes, située au rez-de-chaussée d’une des tours de l’entrée. Le sergent de garde sur les remparts, assis, l’attention émoussée par le manque de sommeil, ne les remarqua pas. La porte n’était pas fermée à clé. Elle s’ouvrit en grinçant un peu. La pièce sentait la sueur, le vin aigre et le vieux cuir. Bertrand alluma une torche. Les hommes ouvrèrent des yeux effarés en se voyant entourés d’hommes en armes et menaçants.

-         Riton, ramasse les armes et viens à mes côtés avec tes camarades.

Marciane avait misé sur la fidélité aveugle des anciens de Marcelly. Elle ne s’était pas trompée. Ils obéirent sans broncher. Ceux qui avaient été recrutés par Aymar attendaient assis sur leur séant, sans réaction.

-         Attachez-les et surveillez-les, ordonna-t-elle en tendant des cordes que Robert avait préparées, et attendez-moi.

Marciane, suivie des écuyers et d’Anna, monta sans bruit l’escalier. La chambre du capitaine était au premier. Elle ouvrit la porte, rien ne bougea dans la pièce sombre et silencieuse. Bertrand s’avança, la torche à la main. Aymar gisait sur une paillasse, à moitié recouvert d’un couverture de renard, la main pendant hors du lit non loin de la gourde renversée sur le sol. La mort avait déjà figé sa face rougeaude en un masque livide.

-         Sa mort a été bien trop douce, murmura Marciane impitoyable. Mais le plus urgent maintenant est de retrouver Hubert.

La fouille fut rapide, la chambre ne recelait aucune cachette. Ils gagnèrent l’étage supérieur où le garde, qui devait somnoler malgré le froid, sursauta.

-         Descends et mets toi à la disposition de Riton.

-         Mais ce n’est pas la relève et le chef défend que…

-         Qui commande ici ? Je t’ai dit de descendre, ordonna Marciane.

Ils le suivirent et Marciane recommanda à Riton d’attendre les ordres sans bouger en surveillant les suspects. « Je sais que je peux avoir confiance en toi »

Maintenant où chercher l’enfant ? Il ne manquait pas de cachettes possibles, mais le prisonnier ne devait pas être découvert par hasard, il devait donc être caché dans le périmètre contrôlé par Aymar, ce qui limitait les recherches. Marciane se dirigea vers la deuxième tour qui servait de réserve d’armes. La porte était fermée par un cadenas. Il fallut batailler pour la faire céder à coups de hache. Les armes étaient rangées au rez-de-chaussée, les étages étaient vides. Marciane était de plus en plus angoissée. N’aurait-il pas purement et simplement déjà supprimé l’enfant ? Elle espérait malgré tout qu’il avait eu besoin de le garder en vie pour la faire céder. Elle se rappela, grâce à ses nombreuses visites de chantier, qu’il avait été nécessaire de creuser des fondations pour cette tour, à la différence de la première bâtie sur du roc. Elle retourna dans la salle d’armes, fit le tour des murs et découvrit, derrière des lances posées en faisceaux, une petite porte basse cadenassée. Ils se mirent à deux pour fendre la porte à coups redoublés. Posé sur une mince couverture, à même le sol, ligoté, bâillonné, transi, Marciane retrouva son fils vivant.

-         Emmenez-le immédiatement dans le donjon et que personne ne le voit. Tu les surveilleras, Guillemette, dit-elle à la jeune fille qui arborait un sourire triomphant. Qu’on me fasse mander le desservant de Sainte-Victoire.

Il était prêt, sa messe dite, et arriva sans tarder le sourire aux lèvres.

-         J’étais prévenu de n’avoir pas à vous faire attendre, dit-il empressé, un sourire cauteleux sur ses lèvres trop minces.

-         Je vous chasse, dit Marciane abruptement. Vous quitterez mes terres aujourd’hui même.

-         Mais en quoi ai-je démérité bredouilla-t-il, décontenancé. J’ai toujours obéi fidèlement aux ordres du château, demandez au capitaine Aymar…

-         C’est justement lui qui m’a convaincue de vous renvoyer dit Marciane d’un ton froid. Et il ne pourra s’en dédire, il est mort cette nuit, sans doute d’avoir trop bu, ce dont il était coutumier.

L’homme ne trouva rien à répliquer, et s’en alla visiblement ulcéré.

-         Il est temps maintenant que je rende ma justice, dit marciane. Convoquez tous les habitants du village et du château.

Ils arrivèrent, un peu apeurés par l’urgence de l’appel qui désorganisait leur journée. Mais le crieur avait été formel, il fallait se rendre au château, toute affaire cessante.

-         Mes fidèles, mes vassaux, vous tous qui êtes ici, des événements graves nous ont tous menacés. A la nouvelle de la mort de votre seigneur, mon époux, le sire de Marenges, le capitaine Aymar a voulu s’emparer du château, félon à sa foi jurée. Sainte Victoire nous a protégés. Le traître est mort cette nuit pendant son sommeil. Je vais juger devant vous ses complices.

L’assemblée retint son souffle, imaginant les combats qui auraient pu ensanglanter le château, leur suzeraine bafouée, Aymar, que personne n’aimait, en maître de Marcelly ! Grâce au Ciel, Sainte Victoire les avaient sauvés du danger ! Alléluia ! Les complices d’Aymar furent amenés étroitement ligotés. Certains baissaient la tête, mais l’un d’eux regardait la salle d’un air arrogant.

-         Vous avez été recrutés par le capitaine Aymar. Aux ordres de qui étiez-vous auparavant ? demanda Marciane fermement.

-         Nous étions aux ordres d’un grand seigneur, le baron des Arrêts.

-         Mais c’est un bandit qui a été jugé et décapité pour ses crimes, s’exclama Carolin qui avait voyagé.

-         Nous étions payés pour obéir, répliqua l’homme à la mine effrontée.

-         Mais nous n’étions pas des leurs, Dame, dit un suspect d’un air implorant. Mon camarade et moi venons de la milice d’Autun, ajouta-t-il en désignant un autre prisonnier.

-         Fumier, tu n’as pas à te désolidariser de tes camarades ! Tu le paieras cher !

-         C’est vrai, Dame, remarqua le vieux sergent que Marciane aimait bien, ces deux-là ne faisaient pas partie de la bande du capitaine. Ils étaient toujours de garde avec nous, alors que les autres se saoulaient en tournée avec lui.

-         Vous êtes donc ses complices, conclut Marciane en séparant les hommes.

-         Vous ne vous en tirerez pas si facilement, ricana le meneur avec un mauvais sourire. Vous l’ignorez sans doute si notre capitaine est mort sans avoir eu le temps de vous en prévenir, mais nous avons pris votre fils. Vous ne le reverrez vivant que contre rançon et votre promesse jurée sur la croix que nous quitterons vos terres sans encombres. Il n’était pas fou, notre capitaine, il savait protéger ses arrières…

L’assistance retint son souffle. Soit la Dame cédait et c’en était fini de son autorité, soit le jeune seigneur mourrait. Qu’allait-elle décider ? « C’était bien triste qu’une femme ait un si lourd fardeau. » Ils la plaignaient certes mais regrettaient la faiblesse de sa position…Leur sire leur manquait ! Marciane fit alors un signe à Robert. Il sortit dans un silence total et revint quelques minutes après tenant Hubert par la main, suivi de Guillemette qui portait Louis.

-         Vous vous êtes condamnés, déclara Marciane. Vous serez tous pendus.

La salle éclata en applaudissements joyeux. Ils avaient une suzeraine à la hauteur de sa tâche. Ils en étaient fiers. Anéantis, les sept complices ne trouvèrent plus la force de réagir. Peu après, leurs corps se balancèrent sur les branches du dernier grand chêne qui ombrageait le bas de la montée vers le château. Marciane avait assisté à l’exécution sans descendre de cheval. Puis elle remonta vers les grandes murailles ocrées qui assuraient enfin sa protection et passa le pont-levis en souriant à la garde qui, spontanément, salua son retour en sonnant de la trompe. Elle se sentait enfin maîtresse chez elle.

Elle ne manqua pas d’envoyer un message au Père de Nolert en relatant exactement ses déboires, sans rien cacher non plus des liens qui unissaient  le Père de Champenot au capitaine Aymar. Elle lui demanda aussi de lui adresser un nouveau desservant pour la paroisse Sainte Victoire.

L’alerte avait été chaude. Marciane savait qu’il lui restait un ennemi qui avait souhaité sa mort. Elle pensait que ce ne pouvait être malheureusement que son cousin Raoul de Convert qui voulait lui ravir Marcelly. Au moins n’était-il pas dans ses murs. Le moment viendrait un jour de le démasquer. Par précaution, elle avait adressé  à l’abbaye de Vabenoite le double de son testament instituant ses fils, dans l’ordre de primogéniture, comme ses seuls héritiers, ses biens étant dévolus à l’abbaye si ses fils n’étaient plus en vie à son décès. L’église saurait empêcher Raoul de parvenir à ses fins !

Le capitaine Aymar fut enseveli dans une tombe anonyme hors de l’enceinte sacrée du cimetière par deux hommes de corvée, tandis que le cortège funéraire du chapelain fut suivi par une foule nombreuse et recueillie jusqu’à son mausolée installé dans le fond de la nouvelle chapelle. Marciane prit l’habitude de venir prier près de la tombe de Josaldus. Le sépulcre de dame Matheline avait été également transféré dans l’église Sainte Victoire. Une inscription signalait qu’elle était la généreuse donatrice qui avait permis la construction de l’édifice. Les pèlerins remarquaient son tombeau et chantaient ses mérites. Son dernier vœu était ainsi exaucé : son souvenir se perpétuerait dans la mémoire des fidèles qui lui en seraient reconnaissants.

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