23.07.2007
chapitre 5 - Le deuil
L’abbé de Nolert ramena de bonnes nouvelles de son périple. Il avait emporté l’adhésion de tous les seigneurs de la Magnie qui étaient prêts à favoriser le passage sécurisé des hommes et des marchandises sur leurs terres et à entretenir en bon état la route, moyennant un droit de péage, raisonnable dans l’ensemble. Il n’y avait que celui exigé par le comte de Frémont que l’abbé trouvait excessif, même après que ce dernier ait consenti à revoir ses prétentions à la baisse à la suite de longues discussions.
- Il en va de votre intérêt, Comte, si vous dissuadez le passage par des taxes trop élevées vous ne gagnerez rien.
- Je vais avoir des frais très importants à engager puisque il va me falloir donner la chasse aux pillards et entretenir la chaussée. Mes terres sont indispensables à votre entreprise puisqu’elles commandent l’entrée de la vallée. Vous devez passer par où je veux. Baissez donc le montant de vos droits pour équilibrer la note finale si vous la trouvez trop élevée.
A Marcelly, le marché du lundi qui se tenait sur les rives de la Magnie connaissait déjà un franc succès sur le plan local. Les barques construites par Pataud et ses aides convoyaient des marchandises jusqu’à Vienne où elles en chargeaient d’autres pour Marseille. Le transport était effectué par des mariniers qui avaient été séduits par l’idée de la vente des embarcations arrivées à destination. Naturellement le comte de Frémont n’oubliait pas de réclamer un droit de péage important aux mariniers…
Marciane envisageait de construire un hospice près du marché qui pourrait recevoir tant les marchands que les pèlerins de passage qui faisaient halte à Marcelly. Elle cherchait une congrégation qui accepterait de s’en occuper. Un moulin à eau avait été enfin construit sur un affluent de la Magnie et comme Marciane avait été très raisonnable pour le montant de la redevance banale demandée à ses paysans, qui étaient tenus d’abandonner leurs meules et de passer par le moulin, ils en étaient satisfaits. Ils avaient ainsi gagné de nombreuses heures de travail employées beaucoup plus utilement à agrandir leurs champs et à faire un labour supplémentaire. Marciane était heureuse de voir que les troupeaux augmentaient, que les poulaillers prospéraient et que ses gens avaient la mine réjouie de ceux qui ont le ventre plein. Elle constatait qu’il commençait à se créer des différences de comportement très significatives parmi les paysans. Certains s’équipaient de nouvelles charrues et s’acharnaient à produire davantage pour vendre leur surplus, d’autres n’arrivaient à changer leurs habitudes et voyaient avec aigreur les plus courageux s’enrichir et ramener du marché leurs petites bourses bien remplies.
La population du village augmentait, avec le nombre des naissances qui ne cessait de grimper et les nouveaux arrivants attirés par la prospérité de l’endroit. Marciane envisagea la création d’un nouveau village sur les bords de la rivière et Martin, à qui elle en parla, fut enchanté de cette solution qui désengorgerait Marcelly. C’est ainsi que l’abergement Ste Victoire fut fondé. « Il faudra prévoir une nouvelle église et une enceinte défensive » pensa Marciane, « le château est loin pour servir de refuge en cas de danger… »
L’équipe de maître Carolin s’était attaquée à la construction du nouveau château. On construisait beaucoup à Marcelly et Marciane ne voyait pas le temps passer ! Pourtant les mêmes problèmes préoccupants restaient sans réponse : « Qui l’avait agressée sur le chantier de l’église ? Qui avait assassiné Irma ? Qui avait voulu violer la sépulture de Victoire ? Bertille avait-elle voulu empoisonner Louis et pourquoi ? » Sa garde de jeunes écuyers avait beau l’entourer toujours aussi attentivement, Anna s’occuper affectueusement des enfants, et la santé de Louis enfin s’améliorer, Marciane se sentait visée par une malveillance constante et pesante ! Il lui arrivait de l’oublier, prise dans l’activité incessante des travaux et des innovations qui entraînait Marcelly dans des changements incessants, mais elle en ressentait le poids quand elle faisait des yeux le tour des tables dans la salle pendant les repas en se disant : « Il y a un traître parmi nous ! Quand se manifestera-t-il à nouveau ? Suis-je donc incapable d’assurer la sécurité de mon domaine ?»
Ce matin-là, rien, ne laissait prévoir l’approche d’un drame… Marciane avait longuement fait le tour du chantier du château neuf en construction, avec maître Carolin qui avait fièrement détaillé le travail préliminaire minutieux effectué : marquer sur chaque moellon sa place exacte lui permettait de construire vite et sans surprise, et les murs du bâtiment allaient s’élever rapidement maintenant. Marciane avait alors mis son maître d’œuvre au courant de ses nouveaux projets concernant l’abergement Sainte-Victoire : église, remparts peut-être…Le brave homme s’en était réjoui et avait remarqué en souriant qu’il se pourrait bien qu’il n’ait plus jamais à quitter Marcelly, puisque les travaux s’y succédaient…
- Il faut dire, Dame Marciane, que je me réjouirais fort de cela. Vous m’avez permis de construire ma maison, ma loge comme nous la nommons entre nous. Je peux y recevoir les compagnons de passage qui visitent mes chantiers et me font part de leur propre expérience. Nous nous tenons ainsi au courant de tout ce qui se fait de nouveau dans la Chrétienté. Tenez , le dernier venu m’a parlé d’arcs en voûte d’ogive qui seraient capables de soutenir des portées bien supérieures à celles de nos voûtes romaines. Vous voyez l’intérêt de ces rencontres ! Qui sait si je ne vais pas tenter d’en utiliser pour votre prochaine église…
- Je vous félicite de chercher toujours à progresser sans vous laisser tenter par la routine. Il serait tellement merveilleux de concevoir quelque chose de tout à fait nouveau pour notre prochain sanctuaire !
- Je vous promets de vous soumettre des esquisses dès que possible. Il faut que j’y réfléchisse, c’est quelque chose de si nouveau…
- Comment avez-vous appris votre métier ? lui demanda Marciane.
- Je suis fils de paysan, mais je ne me sentais pas du tout attiré par le travail de la terre. Aussi, lorsque des moines sont passés pour recruter des volontaires pour leurs constructions, je suis parti comme manœuvre pour aider à bâtir le monastère qui s’édifiait près de chez nous. Le frère chargé de diriger les travaux m’a remarqué et pris comme aide. Il m’a tout appris, à faire des plans et à les mettre en œuvre, à utiliser les matériaux adéquats, à diriger les ouvriers et contrôler leur travail. La plus grande difficulté consiste à accorder ce que l’on veut édifier avec ce que les matériaux employés peuvent supporter. C’est ainsi que des projets trop ambitieux se sont écroulés… C’est l’expérience qui est le grand maître du constructeur. J’étais jeune, j’ai fait des erreurs, mais je me suis formé. Quand j'ai jugé que j'étais apte à le faire, je me suis mis à mon compte, j’ai recruté quelques compagnons et j’ai pu commencer à accepter des commandes…
Marciane le félicita sincèrement. Elle appréciait cet homme compétent qui ne ménageait ni sa peine, ni celle de ses ouvriers, tout en les traitant bien. Il aimait son travail et cherchait toujours à faire mieux, soucieux à la fois du détail et de l’harmonie de l’ensemble.
- Avez vous pensé à mettre votre marque sur les bâtiments que vous avez construit ici ?
- Je l’ai fait Dame, avoua-t-il un peu confus. Le tympan porte sur l’un de ses côtés, en petits caractères : « Carolinus hoc fecit »
- Vous avez eu raison et je vous approuve entièrement. N’oubliez pas, je vous prie, de nous former quelques bons maçons de façon à ce qu’ils puissent, si vous étiez amené à nous quitter, entretenir nos bâtiments.
Marciane, heureuse de cet entretien, était entrée ensuite dans la grande salle, pour présider le repas de la mi-journée. Elle s’assit sur sa chaise à haut dossier. La place à sa droite, celle de son époux, était normalement vide mais celle de gauche, dévolue à Josaldus, l’était aussi, ce qui l’étonna car le cher homme, un peu gourmand, n’oubliait jamais l’heure des repas.
- Pouvez-vous aller chercher le Père Josaldus demanda-t-elle à Bertrand qui la regardait. Il doit être plongé dans un travail bien absorbant pour ne pas nous avoir encore rejoints.
Bertrand sortit et on l’entendit aussitôt crier : « Au feu ! Au feu ! A l’aide ! ». Ils quittèrent tous la table en hâte et se précipitèrent vers la librairie. Les gardes alertés par les appels accoururent. L’incendie avait pris dans la librairie, depuis peu certainement puisque personne ne s’en était encore aperçu, mais déjà des langues de feu s’échappaient en crépitant par la fenêtre avec un ronflement sinistre. Une chaîne s’organisa pour noyer les flammes en amenant des seaux d’eau du puits. Une fumée noire et âcre les faisait tousser. « Josaldus ? » criait Marciane angoissée, « Où es-tu ? » Les maçons étaient arrivés, nombreux, et enfin l’eau parut avoir raison du feu. Courageusement, Bertrand, protégé d’une couverture, pénétra dans le bâtiment fumant dont la porte s’abattit dans un tourbillon de cendres. Il en ressortit avec le vieil homme dans les bras. « Je l’ai trouvé juste derrière la porte… » dit-il rapidement en l’emportant dans la salle. On l’étendit sur un banc mais il avait cessé de vivre, asphyxié par les vapeurs nocives de l’incendie. Marciane se signa et lui ferma pieusement les yeux.
Pendant que les femmes commençaient la toilette du mort, elle retourna à pas lents vers la librairie encore fumante. Elle était entièrement détruite. Les débris calcinés des manuscrits et des parchemins jonchaient le sol, délayés dans l’eau noirâtre qui finissait de les anéantir. Marciane se sentit envahie par la fureur. Cet incendie n’était pas accidentel ! Une main criminelle l’avait allumé pour détruire ces documents importants que Josaldus lui avait fait mettre à l’abri. Le vieil homme avait eu raison, mais sa mort ne resterait pas impunie. Il était temps de démasquer ses ennemis et de leur faire expier leurs crimes.
Josaldus, sur les ordres de Marciane, fut installé, les mains jointes sur une croix et du buis béni, sur une couche mortuaire au pied de l’estrade. Arnulphe, le desservant de la paroisse, arriva, suivi par tous les villageois. Il prononça l’absoute et prit, le premier, le goupillon pour asperger le corps d’eau bénite, Marciane l’imita et l’assistance se mit en rang derrière elle pour rendre un dernier hommage au vieux prêtre qu’ils aimaient tous. Marciane avait regagné son siège à haut dossier et dominait l’assistance qu’elle regardait rendre un dernier hommage au défunt. Quand le défilé se termina, elle prit la parole :
- Je veux faire sans tarder la lumière sur cet incendie qui a causé la mort de notre chapelain dont le corps est ici parmi nous. Vous répondrez à mes questions pour que toute la lumière soit faite.
Ils furent tous interrogés. Il était certes courant que le feu prenne dans ces vieilles constructions de bois et de pisé. Mais Marciane, persuadée que la mise à feu était volontaire, voulait en faire la preuve et éliminer les causes naturelles d’incendie. Avait-on allumé le feu dans la cheminée ? Josaldus ne l’allumait jamais lui-même et n’avait demandé à personne de le faire. S’éclairait-il à la chandelle pour travailler ? On ne put lui répondre avec certitude. Josaldus était seul, l’intendant était sorti et les ministériaux étaient en tournée, personne n’était entré dans la pièce, mais le temps était clair, un éclairage n’était pas nécessaire d’autant que le Père Josaldus était très économe de ses chandelles.
.../...
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Commentaires
Et la suite ? Quand j'ai vu que tu étais revenue, je me suis dit "Chouette, on va avoir la suite" mais là, ô désespoir, rien de nouveau depuis 1 semaine ! Tu avais peur qu'on ne s'intéresse plus à la suite des aventures de Marciane, tu avais besoin d'encouragements ? Allez, les filles, on encourage Solanne !
Ecrit par : Elise | 30.07.2007
effectivement, je me suis dit que tout le mond eétait en vacances... rires... je mets la suite...
Ecrit par : Solanne | 30.07.2007
Malheureusement, non, tout le monde n'est pas en vacances :-( alors je me précipite ici tous les jours ;-) !
Ecrit par : Elise | 31.07.2007
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