20.07.2007
chapitre 4 - La crypte
Mais un soir, en faisant la tournée du chantier, alors que maître Carolin se félicitait de la belle harmonie des voûtes retombant sur les lourds piliers, il aperçut avec terreur une fissure dans le sol du chœur. Il s’agenouilla, espérant être l’objet d’une illusion, et dut se rendre à l’évidence : le pavement de l’église s’était gauchi et menaçait de s’effondrer. La zone dangereuse ne se situait pas au niveau de la crypte qui avait été solidement étayée par les colonnes trouvées dans les ruines et armées de coulées de plomb dans leur rainure centrale, mais le sol s’affaissait sous le chœur bâti sur le sol en place qui, étant du rocher n’avait donc pas nécessité de fondations. Atterré, le pauvre homme regarda la lézarde, ne comprenant pas où était sa faute d’artisan. Il se releva lourdement et d’un pas accablé se dirigea vers le château pour prévenir la châtelaine.
- Les travaux doivent être interrompus, Dame, tout l’édifice risque de s’écrouler. Je ne comprends pas ce qui s’est passé ! Ces pierres sont-elles maudites ? Vos paysans avaient peut-être raison de s’en méfier ! Satan s’en est mêlé et l’église va s’effondrer parce qu’elle est bâtie avec des les pierres du Diable. Bredouilla-t-il en pleurant et reniflant.
Marciane demeura un moment immobile, accablée par ce nouveau coup du sort. Ces travaux dont elle était si fière allaient-ils se révéler une nouvelle source de déconvenues ? Etait-elle vraiment vouée à l’échec ? Ces pierres, ces belles pierres de Marcelly pouvaient-elles aussi la trahir !
- Maître Carolin, êtes vous assuré que le chœur reposait sur un sol solide ?
- Pourquoi en serait-il autrement, c’est du rocher, on le voit bien.
- Donc, vous n’en savez rien ! Vous le supposez, et ce ne doit pas être le cas. Etayez votre ouvrage, et faites des fouilles sous le chœur, avant de penser au Diable il vaut mieux envisager une négligence. Je m’étonne d’être obligée de le rappeler à un homme d’expérience.
- Vous avez sans doute raison, Dame, mais c’est la première fois...
- On apprend à tout age, Maître Carolin, vous exercez un métier difficile, et je suis sure que vous trouverez les solutions pour nous tirer de cet embarras.Marciane avait beau encourager son maître d’œuvre et afficher une confiance inébranlable en l’avenir, elle était cependant affectée et inquiète. Il fallait faire vite, étayer et consolider. Elle commença par demander dans les villages alentours des volontaires pour aider les maçons. Ils affluèrent se mettant à la disposition du maître d’œuvre sans barguigner. Ils n’eurent même pas l’idée de recommencer à évoquer des diableries mais, avant de se mettre au travail, ils allèrent au contraire prier dans la chapelle du château pour demander à Dieu de bénir leur peine et de les tirer de ce mauvais pas. Dans un premier temps, Maître Carolin décida d’étayer les constructions existantes. Il fit poser, en se servant du bois de charpente prêt à être utilisé au château, des étais à l’intérieur de la nef pour soulager les poussées que l’affaissement pouvait faire subir aux murs et aux piliers de l’église. Les plus menacés étaient les quatre piliers dressés autour du chœur pour soutenir le clocher. Il imagina de les encorder aux piliers qui séparaient la nef des bas-côtés, sans savoir si ce serait réellement efficace. Puis il ordonna aux terrassiers bénévoles de creuser, à partir de la crypte qui était située sous le porche et l’entrée de la nef, pour explorer le sous-œuvre de la construction menacée. L’entreprise était risquée : tous savaient qu’ils risquaient d’être ensevelis sous les déblais en cas d’effondrement… Les femmes massées à l’extérieur priaient, Josaldus au milieu d’elles, avec le l’hostie consacrée dans l’ostensoir qu’il balançait au dessus de leurs têtes. Les pioches attaquaient la roche, une chaîne de manœuvres sortait les débris au milieu des invocations. Marciane se surprit à triturer la petite statue fétiche cachée dans un repli de son vêtement. Quand elle s’en aperçut, presque honteuse de ce geste machinal, elle la lâcha et se signa.
Le travail était dur et n’avançait guère. Les jours passaient, la fissure augmentait mais aucun éboulement ne vint menacer les terrassiers. Les enfants, massés silencieusement autour des femmes qui priaient, signalèrent un jour qu’un cortège se dirigeait vers le village. Marciane reconnut en tête l’abbé de Valbenoite et elle se dirigea courtoisement à sa rencontre pour le mettre aux courant de leur problème. Loin de s’affoler et de croire à une diablerie, l’abbé confirma que la construction d’un grand édifice rencontrait souvent des difficultés imprévues et qu’il ne fallait surtout pas se décourager mais travailler à trouver les solutions pour surmonter l’épreuve.
- Il est trop facile d’invoquer l’intervention du Malin pour se dédouaner d’une faute de conception ! dit-il avec sagesse et bonté. On rencontre malheureusement souvent des problèmes dans le bâtiment. Il faut chercher humblement l’erreur qui est humaine, hélas.
Maître Carolin qui était descendu inspecter l’avancée de la galerie souterraine, remonta alors fort préoccupé.
- On dirait que les terrassiers se trouvent devant un mur maçonné. Ils n’osent pas y toucher. Une construction sous la terre, c’est inattendu…
- Mon fils rien ne peut arrêter l’homme qui construit la maison de Dieu car il est sous la protection du Seigneur. Je vais aller me rendre compte moi-même de cette découverte pour vous ôter toute crainte.
- Monsieur l’Abbé, vous ne pouvez pas risquer votre vie dans cette taupinière !
- Vous la risquez bien, mon fils. Nous sommes tous égaux aux yeux du Seigneur. J’ai surveillé de près l’édification de notre couvent, je suis très au fait des problèmes de la construction. Peut-être pourrai-je vous être utile.
Et l’abbé de Nolert, courbant sa haute taille s’engagea dans la galerie. « le Père Abbé demande des torches » transmit peu après le dernier homme de la chaîne qui extrayait les déblais…
L’attente angoissée continua un long moment sans que rien ne transpire de ce qui se passait sous terre. Puis l’abbé remonta rayonnant.
- Ma fille, il m’a été permis d’assister à une grande découverte. Nous avons mis à jour le tombeau d’une sainte. Prions le Seigneur.
Tous se mirent à chanter des actions de grâce tandis que Marciane, stupéfaite, attendait des éclaircissements.
- Faites votre métier, maçon, dit l’abbé à maître Carolin, allez étayer cette tombe, mais gardez vous bien de toucher au sépulcre. Les ouvriers ont percé une ouverture dans le mur sur lequel ils sont tombés, expliqua-t-il à Marciane, et j’ai découvert un bel hypogée contenant un sarcophage en pierre richement sculpté. Les côtés représentent des scènes illustrant la vie de la morte que je n’ai pas eu le loisir de bien examiner. La pierre tombale est gravée d’une grande croix et d’une épitaphe où j’ai pu y lire - en latin naturellement - ces mots « Maria Victoria - je pense mais je n’en suis pas tout à fait sûr - qui nous a délivrés des barbares et miraculeusement sauvés du mal. Qu’elle nous protège à jamais du haut du ciel. » Le doute n’est pas permis, ma fille. Il s’agit là de la tombe d’une sainte, appelée Victoire et ce n’est pas le fait du hasard si l’église a été édifiée sur son sépulcre, c’est la providence qui a dicté ce choix et ce lieu saint doit porter son nom. Une fois les travaux d’étaiement terminés, nous ouvrirons son cercueil.
Les villageois s’étaient mis à genoux et priaient, remerciant Dieu et chantant ses louanges. Ils murmuraient d’un air extasié : « Sainte Victoire protège-nous ! » L’abbé de Nolert devait continuer son périple. Il faisait en effet le tour des seigneurs de la vallée pour les persuader d’adhérer au projet d’une mise en valeur commerciale de la vallée.
- Je dois saluer au passage l’abbé de Saint-Bégnine, je le mettrai au courant de nos découvertes et le féliciterai d’avoir été si bien inspiré pour choisir l’emplacement de votre église ! Il me faudra par ailleurs convaincre le comte de Frémont de se joindre à notre nouvelle politique. J’ai peur d’avoir avec lui de sérieuses difficultés. Il est peu accessible aux arguments de bon sens et un peu âpre au gain…Je vous laisse à vos travaux qui vont prendre maintenant une nouvelle ampleur. Vous pourriez bien connaître un afflux de pèlerins qui viendront implorer notre nouvelle sainte ! Je m’arrêterai à mon retour et si vous avez la patience de m’attendre, nous ouvrirons ensemble le sépulcre.
Maître Carolin se remit au travail avec ardeur. Supputant l’emplacement des quatre piliers du chœur qui soutenaient le clocher, il fit transporter dans l’hypogée huit colonnes de récupération qu’il fit dresser en surmontant les fûts de poutres énormes reliées par des dalles ajustées exactement au plafond. De cette façon, quatre d’entre elles étaient situées exactement sous les piliers de l’église, les quatre autres servaient à soutenir le poids réparti par les poutres sur l’ensemble des huit colonnes.
- Je crois que notre église est assise sur de bonnes bases. D’ailleurs, sous les yeux de la sainte, elle ne risque plus rien.
- Certes, Maître Carolin, mais notre sainte n’est pas maçon, alors faites votre travail, elle vous inspirera peut-être mais ne vous remplacera pas, dit Marcia qui préférait ne pas le laisser se décharger de ses responsabilités sur une morte. Vous connaissez le proverbe : « aide-toi et le Ciel t’aidera … »
Quelques jours plus tard, le Père Guillaume de Champenot se présentait aux portes de Marcelly. Marciane trouva que son habituelle onctuosité se mêlait d’un peu de nervosité et qu’il avait perdu son accent chaleureux.
- Vous avez là un château bien gaillard, ma fille. Serait-ce dans des buts guerriers que vous fortifiez à tout va ?- Vous connaissez, mon Père, les dangers auxquels je suis exposée. Ce serait donc plutôt dans des buts défensifs.
- Oui, la chose peut se concevoir ainsi. Mais le comte de Frémont n’en a pas été avisé, et il sera peut-être courroucé qu’un de ses vassaux se permette …
- Je ne suis la vassale de personne, et vous le savez. Ces terres ne nous ont jamais été octroyées en fief, mais sont notre propriété depuis toujours, les actes conservés dans notre librairie peuvent en témoigner, je l’ai vérifié par moi-même. Je peux donc fortifier à ma guise mon château.
- Bien, bien, Marciane, je vous crois sur parole, je vous sais assez lettrée pour assurer vos droits dans vos grimoires, ce qui vous en conviendrez est assez peu courant. Mais je suis venu dans un but très différent. L’abbé de Nolert m’a laissé entendre que vous abandonniez Sainte Blandine comme patronne de votre église ? C’est une démarche peu courante et fort désobligeante pour cette pauvre sainte, j’en suis fort désagréablement surpris.
- Le Père Abbé a du vous informer des circonstances qui nous ont amenés à croire que le tombeau de Sainte Victoire, découvert sous le chœur, était un signe certain que cet édifice devait se mettre sous son patronage.
- Vous avez découvert une tombe chrétienne, certes, mais est-ce celle d’une sainte ? L’affirmer est aller vite en besogne. Qui connaît Sainte Victoire ? Seule l’église peut la reconnaître comme telle. Je vous trouve bien imprudente, ma fille d’agir avec tant de hâte en l’absence de toute certitude.
- L’abbé de Nolert était convaincu que c’était…
- L’Abbé est jeune et impulsif. Il n’a pas mon expérience et mes qualifications. D’ailleurs c’est à un évêque qu’il revient d’authentifier des reliques. Vous eussiez dû m’attendre pour une telle décision !
Ils se tenaient dans la salle de réception du donjon. Marciane était accotée à la cheminée, nerveuse et un pâle, tandis que l’abbé de Champenot arpentait la pièce en soulignant son discours de vastes gestes de la main tout se retournant parfois vers elle. Elle était désarçonnée par cette hostilité déguisée qui la prenait de court car elle avait toujours vu en lui un soutien et un protecteur. En même temps, elle ne pouvait pas donner tout à fait tort à son interlocuteur qui avait été un peu cavalièrement désavoué et avait des raisons valables pour douter de la sainteté de Maria Victoria. Elle se sentait lasse et regrettait beaucoup l’absence du Père de Nolert qui aurait sans doute trouvé de meilleurs arguments qu’elle à opposer au scepticisme de leur contradicteur. Elle ne répondit donc pas et le Père de Champenot eut un petit sourire satisfait. On entendit alors un discret grattement à la porte. Marciane était trop préoccupée pour y prêter attention. La porte s’entrebâilla et Josaldus fit une modeste apparition, un parchemin à la main. Marciane le regarda impatientée. « C’est vraiment le moment ! Ce pauvre Josaldus vit dans un monde à part et n’a aucun sens de l’opportunité ! »
- Dame, j’ai quelque chose d’intéressant à vous montrer.
Devant le silence désapprobateur qui accueillit sa déclaration, il ajouta très vite :
- Cela concerne Marcia Victoria, car tel est réellement son nom.
L’abbé se tourna avec vivacité et Marciane s’approcha alors de Josaldus.
- Depuis la découverte du tombeau, reprit le pauvre chapelain en bredouillant un peu, je recherche ce document que je me rappelais avoir lu il y a bien longtemps sans y avoir à l’époque prêté beaucoup d’attention car je ne savais pas de qui il s’agissait. C’est une bulle du Pape Zacharie, antérieure au règne de Charles le Grand, béatifiant Marcia Victoria. Regardez ! C’est bien le sceau pontifical ! C’est Sainte Clotilde elle-même qui aurait souhaité que Marcia Victoria, sa lointaine aïeule, soit reconnue comme sainte par l’Eglise et introduit une demande en ce sens auprès du Saint-Siège.
- Victoire n’est tout de même pas une sainte, mais une bienheureuse. En extrapolant, Marciane, vous seriez donc la descendante d’une sainte et d’une bienheureuse dont vous portez presque le nom, conclût assez déconcerté le Père Abbé. Cela implique une conduite exemplaire de votre part, souvenez-vous-en. Je n’ai donc plus rien à faire ici puisque la question semble réglée.
Il quitta rapidement la pièce, laissant Marciane abasourdie par ce retournement de situation providentiel. Obéissant à un élan de tendresse et de reconnaissance elle embrassa le vieil homme.
- Pardonne-moi d’avoir été parfois agacée de te voir toujours réfugié dans tes livres et apparemment indifférent au reste du monde. Ta découverte nous délivre de bien des soucis et nous apporte à tous une grande joie et une grande fierté. Je t’en remercie du fond du cœur.
Josaldus rougit de contentement et sa vieille face ridée souriait avec bonté.
- Il y a dans la librairie des manuscrits de la plus haute importance, au milieu de beaucoup d’autres sans grand intérêt, des inventaires très anciens, des actes testamentaires et des actes de transactions prouvant les droits de ta famille. Je me demande si tu ne devrais pas les garder bien à l’abri du feu et de la destruction. Je vais en trier certains que tu cacheras précieusement. Ce sera une bonne précaution car leur valeur est inestimable. Pense aux prétentions du Comte de Frémont, elles sont sans objet si tu peux leur opposer les actes qui établissent indiscutablement votre propriété pleine et entière sur les terres de votre seigneurie châtelaine.
- Mais tu te découvres aussi très avisé. Décidément tu me surprends ! Je serrerai ces documents dans un coffre de fer dans le donjon sans tarder.
Ce fut fait discrètement sans tarder. Les actes les plus importants, triés par Josaldus furent mis à l’abri dans un coffre de terre caché dans le souterrain où Marciane avait déjà transféré ses réserves d’or.
Les travaux de l’église avaient repris dans l’enthousiasme. Tous se sentaient grandis par la merveilleuse découverte qui commençait à se répandre dans les environs. Déjà, affluaient nombreux ceux qui voulaient prier près du tombeau miraculeusement mis à jour de la bienheureuse Victoire. L’évêque de Lyon, Monseigneur Héraclius, était prévenu et il fixerait bientôt la date de la cérémonie qui aurait, à n’en pas douter, un grand retentissement.
Le Père de Champenot envoya un desservant, le Père Arnulphe, pour la future église. Marciane trouva à l’homme qui lui était adressé un air hypocrite et cauteleux, mais elle n’osa pas le renvoyer pour ne pas vexer une fois de plus l’Abbé. Elle lui enjoignit donc de s’installer dans la petite maison qui lui était destinée, construite contre le chevet, à la suite de l’abside, en lui faisant remarquer « qu’elle n’était pas grande mais suffisante pour un célibataire qu’elle entendait bien qu’il restât. » Il lui affirma que « selon les nouvelles décisions de l’Eglise, sa seule famille serait l’ensemble de ses paroissiens. »
Lorsque l’abbé de Nolert, de retour de sa tournée, fit étape à Marcelly, Marciane lui montra le parchemin, sans toutefois faire état, par discrétion, de la mauvaise humeur du Père de Champenot. L’abbé étudia l’acte pontifical avec beaucoup d’attention, et lui apprit qu’il n’avait pas hésité à parler de Sainte Victoire, car il connaissait déjà son existence et avait lu un récit la concernant, il vérifierait d’ailleurs ses sources ses sources pour pouvoir en faire état.
- Il est temps maintenant de procéder à l’ouverture du sarcophage pour vérifier s’il renferme toujours le corps de la bienheureuse. C’est indispensable.
- Et s’il ne s’y trouvait plus, demanda Marciane, une nouvelle fois inquiète car une telle éventualité ne l’avait pas effleurée.
- Si les reliques de la sainte ne s’y trouvait pas, cela enlèverait naturellement beaucoup d’importance à notre découverte.
A ce moment précis, Marciane crut entendre des pas derrière la porte de la salle où ils étaient seuls, mais personne ne se présenta. Elle appela maître Carolin et lui demanda de préparer une équipe munie de leviers pour procéder à l’ouverture de la tombe dès le lendemain. Marciane, le Père de Nolert et Josaldus retrouvèrent au petit matin maître Carolin et son équipe qui les attendaient à la porte de la crypte.
- Vous avez déjà ouvert la porte, constata Marciane qui la poussa facilement. Je vous avais pourtant demandé d’attendre notre arrivée !
- Oh ! Non, Dame, personne ne vous aurait désobéi.
- Laissez moi l’examiner, demanda le Père de Nolert d’un air inquiet. Elle a été forcée, reprit-il, regardez, le cadenas est ouvert ! Amenez les torches, tout cela ne me dit rien qui vaille.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans la crypte puis, par l’orifice qui avait été agrandi, dans l’hypogée, ils virent une barre de fer abandonnée par terre, ainsi que des torches consumées. Un coin de la pierre tombale avait été cassé, mais elle ne paraissait pas avoir été soulevée.
- On a essayé de l’ouvrir ! Et cela date de cette nuit, affirma Carolin. J’ai vérifié hier soir, et tout était normal.
- C’est donc une tentative de profanation ! Mais dans quel but ? demanda Marciane.
- Faire disparaître le corps, je suppose, dit l’abbé. Nous en parlions hier soir : sans ces saintes reliques, notre trouvaille deviendrait sans intérêt. Mais qui peut vouloir nous nuire au point de risquer de perdre son âme ? Celui qui détruit des reliques est sacrilège !
Marciane se rappela les pas furtifs qu’elle avait entendu pendant qu’ils étaient dans la salle en train de parler, l’abbé et elle… Ils avaient donc été espionnés !
- Il faudrait faire le travail en hâte pour en savoir enfin ce qu’il en est, proposa l’abbé de Nolert
- Certes, ne perdons pas de temps, agissez maître Carolin.
Il fallut bien des efforts aux trois ouvriers pour desceller et soulever enfin la dalle, avec précaution. Quand elle s’éleva lentement dans le halètement des hommes de peine, Marciane crut voir une femme intacte, les mains croisées, la figure noble et sereine, drapée dans des voiles. Puis tout s’affaissa dans un léger halo de poussière et il ne resta plus qu’un squelette. Dans un silence religieux, les ouvriers posèrent la dalle par terre et se signèrent.
- Avez-vous vu comme moi… murmura Marciane.
- Oui, nous l’avons vue, nous avons vu une sainte.
- Ce souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire.
- Prions. Qu’elle nous pardonne de troubler son repos, et qu’elle nous protège de nos ennemis. Nous savons maintenant qu’elle ne nous a pas quittés depuis sa mise au tombeau.
- Que faut-il faire ?
- Je vais rédiger un rapport à l’évêché attestant que son corps repose dans son tombeau que nous allons refermer pour que la relique soit authentifiée. Renforcez la porte d’entrée de la crypte. Mais maintenant qu’il a été établi que Sainte Victoire repose bien ici, des dégradations ne sont plus à craindre. Elles seraient inutiles.
Marciane ressortit de l’hypogée comme dans un rêve, toute à la vision merveilleuse de cette aïeule miraculeusement retrouvée, oubliant pour un temps d’approfondir le mystère de cette effraction manquée.
Par la suite, Marciane essaya bien de savoir si quelqu’un avait été vu rôdant près de la crypte le soir de l’attentat, mais ce fut en vain. Personne n’avait remarqué d’allers et venues suspectes dans la soirée et la nuit, « Dame, tout le monde est enfermé chez soi à cette heure ! » L’ homme de la garde de nuit, en faction à la porte, n’avait signalé aucune demande de sortie du château dans la soirée. Il était invraisemblable d’être en butte à un ennemi invisible et toujours aux aguets.Peu après, l’église de Sainte Victoire fut consacrée par l’archevêque de Lyon, entouré de son chapitre et des abbés de Champenot et de Nolert accompagnés des moines des deux abbayes, au cours d’une cérémonie d’une grande ferveur qui amena une foule considérable à Marcelly. La tombe avait été fermée provisoirement pour permettre à l’archevêque de voir les restes saints dont il se porta garant. Puis la dalle fut scellée et les fidèles purent venir faire leurs dévotions en effleurant religieusement de la main les pierres de la sépulture. Il courut même le bruit qu’un aveugle avait recouvert la vue en touchant le tombeau et qu’un paralytique était ressorti de la nef en marchant. Marciane fit transférer dans le fond de la nef les tombeaux de sa mère et de son frère pour qu’ils dorment de leur dernier sommeil protégés par leur lointaine aïeule…
04:45 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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