05.07.2007
chapitre 3 - fin
Au repas de la mi-journée, Marciane demanda à Aymar d’aller quérir Irma dont elle avait besoin pour soigner Louis. Elle ajouta que Bertrand l’accompagnerait.
- Dame, les maçons finissent aujourd’hui la tour de guet, j’aurais aimé surveiller que tout soit bien conforme. Je peux dépêcher un garde, demanda le capitaine.
- Vous irez avec Bertrand. La santé de mon fils est primordiale.
Marciane prit Bertrand à part et lui demanda de bien observer ce qui se passerait pour lui en faire un fidèle rapport. Elle se rappelait les pressentiments d’Irma au sujet d’Aymar : il pouvait être coupable. Elle se força dans l’après-midi à faire longuement le tour des chantiers. Elle avait fait venir de nombreux paysans des environs pour aider les maçons. Les murs de l’église étaient finis. On allait commencer la voûte. La première tour du château était achevée et les remparts commençaient à s’élever. Les travaux avançaient vite. Les pierres convenaient parfaitement à l’édification des constructions. Elles avaient été triées et numérotées selon la place qu’elles devaient occuper. Tout était en place. Il suffisait de les appareiller.
La santé du petit Louis ne s’améliorait pas. Il restait maigre et dolent. Marciane décida de prendre ses deux fils avec elle le soir dans le donjon. Hubert était un gros garçon vigoureux, mais elle n’avait plus confiance dans ses suivantes et Anna l’aiderait à les surveiller tous deux.
Quand Aymar et Bertrand furent de retour, elle les attendait dans la grande salle.
- Nous n’avons pu vous ramener Irma, Dame, annonça Aymar d’un air presque satisfait. Elle a du partir. Nous avons trouvé sa cahute incendiée, elle et sa fille ont disparu. Le diable les a emportées, à ce qu’on dirait. C’est peut-être un bon débarras pour le pays. Ca n’est pas bon d’avoir des sorcières…
- Taisez-vous, vous dites des sornettes, dit sèchement Marciane, désorientée par cette déclaration. Avez-vous cherché à savoir si elles n’avaient pas péri dans l’incendie ? ajouta-t-elle dans l’espoir d’avoir des détails.
- Il n’y avait plus rien. Tout était consumé.
Il arrivait souvent que le feu prenne dans ces misérables chaumières qui n’avaient même pas de conduit de cheminée, mais Marciane était bien placée pour savoir que ni Irma ni sa fille n’avaient pu allumer de feu ce soir là…Bertrand un peu plus tard, confirma le récit d’Aymar.
- C’est vrai, Dame, il ne restait plus que des cendres. Mais on aurait dit qu’Aymar a été bien soulagé de notre découverte, car il était très sombre à l’aller et presque gai au retour. Pourtant il ne peut y avoir mis le feu. Je me suis renseigné, il n’est pas sorti hier depuis qu’il est rentré de la chasse vers midi.
Marciane se souvenait pourtant des paroles d’Irma reprochant à Marciane d’avoir indiqué à Aymar où elle vivait et lui disant qu’il ferait son malheur !
« Avait-elle pressenti son assassinat ? Et serait-ce lui le coupable ? Il avait l’air serein en revenant de chez Irma et inquiet en y allant, il ne savait donc pas ce qu’ il allait y trouver, d’ailleurs il n’a pu mettre le feu à la cabane puisqu’il n’a pas quitté le château hier soir, or il n’y a que le meurtrier qui a pu le faire »
Le soir, Marciane retrouva le soir Anna enfermée dans le donjon. Elle lui amenait quelques vivres que la jeune fille toucha à peine.
- J’ai une triste nouvelle que je dois bien t’apprendre. Aymar et Bertrand ont trouvé la cabane en cendres. Je crains que le corps de ta mère n’ait brûlé avec elle. Je voulais la faire enterrer dans le cimetière du village et elle n’a pas eu de sépulture en terre consacrée. J’en suis désespérée.
- Ne vous tourmentez pas, Dame Marciane. Une sépulture chrétienne lui aurait été refusée par votre chapelain.
- Pourquoi dis-tu cela ? Je l’aurais exigé !
- Vous n’auriez pu. D’ailleurs, ce n’était pas la volonté de ma mère.
- Ce n’est pas elle en tous cas qui a pu mettre le feu ! C’est donc son meurtrier pour camoufler son crime. Il a du croire que personne n’avait encore découvert son corps !
Anna ne répondit pas et détourna la tête. Puis elle reprit plus tard :
- Je vengerai ma mère. J’en ai fait le serment.
- Comment le pourras-tu si tu n’as aucun indice.
- En vérité j’en ai un. J’étais sur le chemin pour rentrer chez nous, quand j’ai entendu le galop d’un cheval. J’ai grimpé aussitôt dans un arbre pour me cacher comme me l’avait dit ma mère qui craignait pour moi les mauvaises rencontres. Un homme est passé que je n’ai pu distinguer car de ma branche je ne voyais que son capuchon. En passant à ma hauteur, un rameau de l’arbre pendait à hauteur de sa figure, il l’a repoussé de la main, sa manche était déchirée et j’ai vu sur son bras une marque que je reconnaîtrai. En arrivant chez nous, j’ai trouvé ma mère…comme vous l’avez trouvée et je me suis enfuie. Je retrouverai cet homme et il paiera le prix du sang pour son crime.
- Comment était cette marque ?
- Ma vengeance m’appartient. Je ne peux vous en dire davantage.
Une nouvelle énigme s’ajoutait, renforçant l’atmosphère de drame qui enveloppait Marciane. Elle n’avait toujours pas de nouvelles de la plainte qu’elle avait transmise à l’abbé de Champenot concernant l’attentat dont elle avait été victime et commençait à trouver que la protection que l’église était censée apporter aux familles des Croisés était bien discrète.
Cependant, pour préserver Anna des méfaits d’une réputation sulfureuse, Marciane forma, qu’elle lui exposa :
- On ne t’a pas vue arriver ici, tu es censée avoir disparu dans l’incendie de votre chaumière, lui dit-elle Je pense qu’il est préférable de ne détromper personne. Bertrand et les garçons ne diront rien, ils me l’ont juré. Tu vas te transformer. Tu deviendras une jeune réfugiée de France que j’accueillerai ici. Tu ne sera pas la seule. L’abbé de Valbenoite m’envoie tout un groupe de Français qui ont fui le royaume frappé d’interdit. Tu t’appelleras Guillemette et tu logeras avec moi pour t’occuper des enfants. Regarde, continua-t-elle, je t’ai trouvé des vêtements qui m’ont appartenu lorsque j’étais jeune et qui n’ont pas été retaillés. Ils doivent te convenir.
- Mais on me reconnaîtra !
- Tu étais toujours emmitouflée dans ta capuche, on ne te voyait pas, même moi je connaissais mal tes traits, et puis tu vas changer d’aspect. Je ferai monter le cuveau dans la pièce de réception du donjon. Tu t’y baigneras et nous tâcherons d’éclaircir tes cheveux que tu natteras soigneusement. Je te mettrai un peu de crème blanche pour dissimuler ton hâle qui pâlira vite. Personne ne devinera Anna sous Guillemette. Aimes-tu ton nouveau nom ?
- Il sera vraiment le mien lorsque « Anna » aura vengé sa mère.
Pour l’arrivée des Français, Marciane organisa une fête au village et chargea Martin, qui remplissait consciencieusement son rôle de chef de village, de présenter les nouveaux « hôtes » aux habitants de Marcelly. On prit d’abord soin d’attribuer à chacun une tâche bien définie. Il y avait parmi eux un bourrelier, un tonnelier, un tisserand et un menuisier qui retrouvèrent avec joie la possibilité d’exercer de nouveau leur métier. Marciane leur promit de les aider à s’installer et dans un premier temps de leur donner du travail. Un certain Pataud, dont le physique correspondait au nom, mais pas du tout à l’esprit, originaire d’un village sur la Loire , révéla qu’il savait faire des barques. Dans sa région, les embarcation étaient construites très sommairement en bois blanc et servaient uniquement à descendre le fleuve. Arrivées à destination, à l’embouchure, au lieu de les démonter pour les ramener à leur point de départ, ou de les haler à contre-courant, on les vendait comme bois de chauffage, et un bon prix encore, car le bois est rare au bord de la mer, les arbres ayant depuis longtemps été coupés pour fabriquer des mats et des bateaux.
- Mais quelle belle organisation admira Marciane. Installe-toi ici tu en feras autant, cela correspond tout à fait à mes projets !
Ceux qui étaient paysans se virent octroyer des tenures, à la lisière des bois, qu’ils devraient mettre en culture. Marciane tint à demander leur avis à ses villageois sur les parcelles qui pouvaient convenir aux nouveaux arrivants. Il ne fallait pas que les vieux habitants de Marcelly se sentent lésés si l’on voulait que tout le monde vive en bonne entente. Or la forêt était importante dans la vie du village, les paysans y ramassaient leur bois, y nourrissaient leur cochons, c’est là que l’on trouvait baies et miel sauvage, qu’ils avaient le droit de piéger le petit gibier, lapins ou pigeons. C’était important pour la vie du village. Or les nouvelles tenures allaient reculer les limites de la forêt et compliquer les allées et venues, ce qui pouvait faire naître des rancœurs. Heureux de voir leurs avis sollicités, les villageois autour de Martin, donnèrent leurs opinions et l’on put attribuer des terres sans soulever de récriminations ni de mécontentement. Bien au contraire, les anciens étaient prêts à aider les nouveaux venus. Marciane soulagée de voir combien ses paysans avaient été conciliants et accueillants abolit officiellement les corvées dues au château, qui, il faut bien le dire, tendaient à tomber dans l’oubli. Mais l’annonce fit plaisir !
Marciane était heureuse de cette activité positive et créatrice qui la distrayait de ses soucis. Elle en arrivait même à se demander si elle ne s’était pas montrée trop impressionnable, si elle n’avait pas grossi des épisodes, dramatiques certes, mais ponctuels, qui ne représentaient pas cette menace permanente qu’elle avait eu tendance, certains jours, à s’imaginer la guettant comme un fauve sa proie.
Les jeunes écuyers, à force de s’exercer à la quintaine sous la férule de Bertrand et de s’affronter en joutes amicales, étaient devenus de solides guerriers et Marciane avait tenu à les équiper de ces longues lances modernes, comme celle d’Aldebert, qui avaient fait leur fierté. Les jeunes damoiselles, maintenant coquettement vêtues, tiraient l’aiguille sous les yeux sévères des matrones, mais elles recommençaient à minauder lorsqu’elles voyaient que les garçons étaient dans les parages, sans se soucier des froncements de sourcils des duègnes. Guillemette avait fait son apparition sans susciter ni curiosité ni soupçon sur son identité et s’occupait des enfants qu’elle ne lâchait pas des yeux mais Louis avait toujours cet aspect souffreteux qui désolait sa mère.
Les nouvelles terres essartées et labourées étaient prêtes à être mises en culture, les ateliers retentissaient du bruit des outils, sciant, découpant, assemblant, bois, cuirs et fer. Les hameaux des environs et les châtellenies vassales venaient s’approvisionner chez les artisans du village. Les premiers échanges s’étaient effectués sur la base du troc, mais comme ils s’amplifiaient, Marciane avait fait frapper des deniers, des oboles et des pictes, et les braves gens de la campagne s’habituaient peu à peu à payer au lieu d’échanger, ce qui leur serait bien utile avec le développement du commerce envisagé par Marciane qui savait bien qu’alors il lui faudrait faire circuler la monnaie de Lyon ou de Dijon.
Les chantiers avançaient, l’église était couverte et les remparts s’élevaient déjà à bonne hauteur. Les pierres lavées par la pluie avaient retrouvé leur belle couleur d’un blanc ocré. Marciane les effleurait parfois pour en ressentir le grain fin, dans une sorte de caresse en s’émerveillant toujours de la chance inouïe de les avoir découvertes. Les saisons passaient dans un calme trompeur.
Un matin, comme à l’accoutumé, Marciane faisait le tour des remparts qui se finissaient, suivie par maître Carolin. Louis jouait dans le jardin potager, assis dans l’herbe, Guillemette l’avait abandonné un moment pour courir derrière Hubert qui voulait grimper sur un tas de gravats, mais elle interrompit sa course lorsqu’elle vit Bertille suivi de son vieux chien trop gras, sortir dans le jardin, ce qui ne lui arrivait jamais, et se diriger vers l’enfant quelque chose à la main. Elle revint sur ses pas et entendit la vieille femme proposer une tartine à Louis d’un ton doucereux. Instinctivement elle lui arracha la tranche de pain des mains et la jeta au chien qui l’engloutit. Bertille se mit à glapir sur un ton suraigu en s’accrochant à Guillemette. Louis éclata en sanglots. Marciane arriva en courant et reprocha à Guillemette de laisser pleurer Louis sans le consoler. Mais Guillemette n’entendit pas, elle regardait le chien qui bavait. Il se dressa sur ses pattes, son poil se hérissa, puis il se coucha en vomissant.
- Elle a empoisonné mon chien, hurla Bertille.
- Empoisonné ?
- C’est le pain qu’elle voulait donner à Louis ! c’est lui qu’elle voulait empoisonner ! cria Guillemette en prenant l’enfant dans ses bras.
- Etes- vous devenue folle ? Vous vouliez tuer mon fils !
- Cette tartine vient de la cuisine, elle était bonne. C’est cette fille qui a ajouté du poison, qu’on la fouille, elle doit l’avoir encore sur elle, vociféra Bertille en pointant son doigt maigre vers Guillemette. C’est elle la coupable !
- Ce n’est pas vrai, vous mentez, se récria Guillemette en se retournant brusquement.
Les deux femmes hurlaient et s’empoignaient. Le mouvement tira la manche de Guillemette d’où il tomba un petit sachet. Marciane s’en saisit et vit le regard haineux et triomphant de Bertille.
- Je vous l’avais bien dit triompha-t-elle. Je sais reconnaître les malfaisantes. Je vous ai élevée, Marciane, vous me connaissez, ce n’est pas comme cette fille de rien qui vient d’on ne sait où.
- Bertille, Je ne vous crois pas. Comment savez-vous que ce sac contient du poison ? Je vous soupçonne depuis longtemps de vouloir me nuire. Je vous chasse, je ne veux jamais plus vous voir sur mes terres. Vous irez finir vos jours au couvent de Charneuil où deux gardes vous accompagneront avec des recommandations strictes pour que vous n’en sortiez jamais… Estimez vous heureuse de ma clémence, je le fais en souvenir de ma mère.
- Elle m’avait juré que je ne quitterai jamais Marcelly ! hurla la servante hors d’elle, que je mourrai ici où je me suis dévouée toute ma vie pour vous.
- Elle ne savait pas ce dont vous étiez capable, ne me parlez pas de dévouement ! Partez. Et remerciez le ciel de la clémence de ma justice.
- Vous ne m’avez donc pas crue pour la laisser ainsi partir ! dit tristement Guillemette, Vous épargnez cette femme qui a voulu tuer votre fils ! Pensez vous que c’est moi qui suis coupable ?
- Non, tu le sais bien. Mais enfin regarde, tu l’accuses d’empoisonnement mais le chien est toujours vivant.
- Il est malade, et c’est elle qui a parlé la première de poison et pour cause ! Elle a glissé le sachet dans ma manche quand elle s’est accrochée à moi. Si je ne l’avais pas surprise, elle aurait mis davantage de poison sur la tartine et l’enfant serait mort.
- Peut-être as-tu raison. Je ne peux cependant revenir sur ma parole. Pourquoi cette femme qui a toujours été dévouée à ma mère, qui s’est occupée de moi, c’est vrai quand j’étais toute petite, ma mère ne me regardant guère, voudrait-elle tuer mon fils ! Je n’arrive pas à le croire.
- Dame le temps n’est plus à l’indulgence. Il faut éliminer vos ennemis.
- Elle était très belle tu sais quand elle était jeune, ajouta pensivement Marciane, mais toujours triste. Elle n’aimait pas mon frère qu’elle critiquait toujours, mais elle était bonne avec moi.
Mais Guillemette n’avait cure de ses souvenirs et ne l’écoutait pas.
- Avez vous la statuette dont m’a parlé ma mère ?
- Oui, je l’ai gardée, elle est bien vilaine et je ne suis pas sure qu’elle ne soit pas maléfique. Je n’ai connu que des ennuis depuis que je l’ai trouvée.
- Ne vous en séparez surtout pas !
Alors que Bertille franchissait le pont-levis, juchée sur une mule et escortée par deux gardes, Aymar s’approcha d’elle et lui parla quelques instants avant qu’elle ne s’éloigne. Guillemette, qui tenait toujours Louis dans ses bras, les vit, il lui sembla qu’ils se concertaient. Marciane ne les remarqua pas et rentra en tenant Hubert à la main. Elle se demandait si elle était délivrée de ses ennemis de l’intérieur, si elle se sentirait enfin à l’abri derrière ces murs qui jusqu’à présent ne l’avaient guère protégée.
07:50 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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