04.07.2007

chapitre 3 - Suite

Marciane se rendit à l’abbaye de Saint-Bégnine pour mettre au courant l’abbé des dangers qu’elle avait encourus. Le Supérieur l’écouta attentivement et l’assura qu’il transmettrait ses doléances qui seraient examinées par le tribunal ecclésiastique et gravement sanctionnées.

-         Mais il me faut aussi, ma fille, vous mettre en garde contre ce qui pourrait nuire à une jeune femme laissée seule dans un monde mauvais et pervers.

Comme Marciane le regarda très étonnée., il poursuivit d’un ton sévère :

-         Je me suis laissé dire que vous fréquentiez des femmes douteuses auxquelles vous accordez beaucoup trop de crédit. Je comprends que la solitude doit vous paraître lourde à supporter, mais ces servantes de Satan ne peuvent en rien vous aider à vivre dignement votre vie de femme seule.

-         Je ne vois absolument personne de douteux dans mon entourage, mon Père, je peux vous l’affirmer, j’ai invité des jeunes filles à venir vivre à Marcelly…

-         Non, bien sur il ne s’agit pas d’elles. Mais n’y a-t-il pas une sorcière que vous admettez chez vous dans votre intimité ?

-         Irma ? C’est une guérisseuse que je connais depuis toujours.

-         Satan prend des dehors trompeurs pour pervertir les âmes. Méfiez vous ma fille. Je suis bien certain que vos intentions sont bonnes, mais vous êtes jeune et inexpérimentée. Fuyez ces relations funestes. C’est un conseil avisé que je vous donne en homme d’expérience.

Marciane repartit furieuse. Pourquoi soupçonner Irma de mauvaises intentions, et comment l’Abbé de Champenot connaissait-il ses relations avec elle ? Tout cela la mettait mal à l’aise, elle se sentait épiée, calomniée et attaquée sur tous les fronts. Aldebert l’avait prévenue que son rôle ne serait pas facile. Il avait plus d’expérience qu’elle pourtant elle n’avait pas guère prêté attention à ses avertissements. Mais qu’avait-elle à se reprocher ? Elle ne reniait rien de ce qu’elle avait fait. Elle en était même fière. Elle releva la tête. Elle tiendrait bon. Ses ennemis ne savaient pas à qui ils avaient à faire.

Bien que la vie ait repris son cours à Marcelly, il régnait une sourde angoisse et un malaise diffus. Robert, Thibaut, Renaud, Benoît, Arnaud et Guillaume furetaient sans cesse dans la crainte de déceler un complot contre leur Dame. Aymar le Roux s’était renfrogné et faisait son service en silence, d’un air réprobateur, les jeunes filles ne riaient plus et les vieilles suivantes de Dame Matheline chuchotaient sournoisement. Marciane ne mit pas le vieux chapelain, Josaldus, au courant de ses soucis. Elle était sûre de son affection mais était il très âgé, coupé des réalités du monde et ne s’intéressait qu’aux vieux grimoires de la librairie qu’il classait et déchiffrait inlassablement, certains étant presque illisibles, il ne lui serait d’aucun secours. Elle était seule à pouvoir faire face aux dangers qui la menaçaient.

Marciane s’occupait maintenant davantage de ses fils, elle passait de longs moments à jouer avec eux, leur racontait des histoires et les promenait dans le jardin du château planté d’herbes aromatiques et médicinales. Elle remarquait cependant avec inquiétude que le plus jeune, Louis, s’étiolait. Il était pâle, maigre et ses yeux cernés ne souriaient plus aux caresses que Marciane lui prodiguait tendrement, anxieuse de voir len petit visage se creuser. Manette, sa nourrice était morte depuis peu, mais il était sevré, et c’est Bertille, la suivante préférée de sa mère qui avait demandé à s’en occuper.

-         Cet enfant n’est pas en bonne santé. Ne vous en inquiétez vous pas, Bertille ? Il est beaucoup trop maigre et paraît souffreteux. Il faut le soigner. Je vais demander à Irma des conseils.

-         Vous n’allez pas me dire, Marciane, que vous auriez plus confiance en cette sorcière qui a fait mourir Dame Matheline qu’en moi, qui vous ai surveillé étant petite comme ma propre fille ?

-         Irma a soigné ma Mère alors que tout le monde la donnait pour morte, répliqua Marciane, mécontente, et je ne trouve pas que mon fils, qui était plein de santé, se trouve si bien de vos soins. En attendant, ce sera Adeline qui sera chargée de s’en occuper et dormira avec lui.

Bertille eut un mauvais sourire et s’en alla dignement en reniflant de dépit. Marciane la suivit du regard, soudain prise de soupçons. « Elle a accusé Irma d’avoir fait mourir ma mère. Ne serait-ce pas elle qui répand ces bruits dont l’Abbé a été averti ? Mais pourquoi cette vindicte soudaine ? Elle avait l’air sincèrement dévouée, et ma mère l’appréciait beaucoup.. et il est vrai qu’elle s’est occupée de moi avec bonté lorsque j’étais enfant et que ma mère m’ignorait. Pourquoi chercherait-t-elle à me nuire ?»

Marciane se rappelait qu’elle avait dormi souvent avec Bertille lorsqu’elle était malade, elle aimait jouer avec les cheveux de la suivante, toujours doux et parfumés. Elle savait que sa mère l’aurait écartée impatiemment en se plaignant d’avoir mal à la tête et de n’avoir que faire des jérémiades d’un « petit poison ». Aussi avait-elle très vite appris à ne jamais se plaindre et assumer seule ses ennuis ! Elle se promit pourtant de surveiller la suivante et constata avec tristesse qu’elle se mettait à suspecter tout son entourage. Ses ennemis, s’ils ne l’avaient pas éliminée, empoisonnaient sa vie par des soupçons, peut-être injustifiés. Mais elle était bien décidée, malgré les mises en garde de l’Abbé, à faire appel à Irma pour soigner Louis.

Elle devait se rendre à l’Abbaye de Valbenoite, comme le lui avait conseillé l’Abbé de Champent,  pour s’entretenir avec le Père Abbé de son projet de créer des marchés et une foire annuelle  à Marcelly. Elle ramènerait Irma au retour. Entourée de son escorte, elle se mit en route avec entrain au petit matin. Il pleuvait pourtant et il faisait froid. Mais elle était heureuse de quitter l’atmosphère pesante du château et la pluie qui lui giflait le visage et ruisselait sur sa chaude pelisse ne la gênait pas. Ils arrivèrent le soir à Valbenoite et couchèrent à l’hôtellerie du couvent. Elle serait reçue le lendemain matin.

L’Abbé de Nolert, supérieur du couvent bénédictin de Valbenoite, était un homme grand et mince, prématurément blanchi bien qu’il ne fût pas très âgé au regard sagace et plein de bonté. Il était connu pour être très rigoureux dans l’application des règles de l’ordre, et tous ses moines participaient, avec les frères convers, aux travaux agricoles en alternance avec les travaux liturgiques et les longs temps de prière, tout en respectant un silence à peu près total. Les terres de la congrégation, éloignées de toute agglomération et situées en limite du royaume de France, étaient parfaitement entretenues. En arrivant  Marciane avait admiré les troupeaux qui paissaient dans les prairies encore vertes, les granges réparties dans tout le domaine et les vastes étables qui permettaient de rentrer les troupeaux au cœur de l’hiver.

Marciane s’était munie, comme à l’accoutumé, d’une bourse bien garnie pour en faire don aux œuvres de l’abbaye. L’abbé de Nolert la reçut dans une pièce d’une grande simplicité meublée d’une  longue table de bois couverte de manuscrits soigneusement rangés, d’une vaste armoire et de tabourets de bois et comportant comme seul ornement, fixé au mur, un crucifix de bois.

-         Je vous remercie de votre offrande, ma fille. Elle servira à secourir les nombreux réfugiés qui nous arrivent de France démunis de tout. Vous savez que notre Souverain Pontife, Urbain II, a mis le royaume de France en interdit, suite à la conduite scandaleuse du Roi Philippe 1er qui vit dans le péché avec sa concubine Bertrade de Montfort et refuse de se soumettre aux injonctions de l’église. Les habitants du royaume de France sont donc privés des sacrements et de toutes célébrations religieuses, ce dont ils pâtissent fort. Nombre d’entre eux, habitant à la frontière, se réfugient chez nous pour échapper à cette malédiction.  Mais les pauvres gens ont du abandonner tous leurs biens et sont très démunis.

-         Je viens vous demander conseil. C’est l’Abbé de Saint-Bégnine qui m’a recommandé de m’adresser à vous. J’aimerais organiser sur mon domaine des marchés et une foire peut-être, mais je ne sais comment m’y prendre.

-         C’est une idée tout à fait intéressante qui mérite d’être étudiée. Le commerce se développe, les villes s’agrandissent et ont besoin de s’approvisionner, leurs habitants s’enrichissent et réclament de plus en plus de produits variés. Les marchés et les foires bien achalandés ont donc toutes chances de succès, s’ils sont bien situés naturellement. Sinon, il ne faut même pas y songer. Or si je ne me trompe pas, Marcelly se trouve sur la Magnie ,  à l’endroit même où elle devient navigable, le long d’une voie transversale reliant notre royaume de Bourgogne au duché de Bourgogne. Les pèlerins allant à Paray le Monial, Cluny ou Vézelay ou rejoignant le Puy pour gagner Compostelle, sont forcés de l’emprunter, les marchands ramenant les vins de Bordeaux, les cuirs de Cordoue, les armes de Tolède dans un sens, les épices et les étoffes d’Orient de l’autre, aussi, l’emplacement est bon donc le projet est viable. Cela dit, pour réussir cette entreprise commerciale il faut assurer la sécurité de la route. Personne ne se hasarde à transporter des marchandises qui risqueraient fort d’être volées ! Entendez vous avec vos voisins pour qu’ils ne rançonnent point les passants, mais qu’au contraire, ils chassent les bandits de grands chemins, entretiennent les chaussées et même qu’ils organisent des hôtelleries de façon à ce que  hommes et  montures puissent faire halte.

-         Je ne vois pas ce qui pourrait les en convaincre !

-         Le profit, mon enfant ! Pour prix de leur tranquillité, les seigneurs concernés peuvent demander aux voyageurs de payer un péage, raisonnable bien sur !

-         Dans ces conditions, la chose me semble possible…

-         Je ne vous cacherai pas que votre projet m’intéresse au premier chef puisque l’abbaye se trouve sur cette voie de passage, et que j’ai déjà pris des contacts dans ce sens, en France notamment. Je prépare en même temps activement de quoi fournir en marchandises marchés et foire car j’envisage d’en promouvoir depuis longtemps sur nos terres, comme vous le savez peut-être.

-         Il n’entre certes pas dans mes intentions de concurrencer  l’Abbaye dit Marciane en souriant car elle avait deviné le souci de l’Abbé, mais si je renonce à une foire, pensez vous que la tenue d’un marché à Marcelly vous serait dommageable ?

-         Certainement pas. Bien au contraire, et je vous remercie de votre compréhension. Autant il est vain de créer des foires concurrentes trop proches, autant des marchés peuvent se compléter et donner à la région la réputation bénéfique de jouir d’une activité commerciale variée et constante. En dehors des produits bruts de vos terres, que vous pourrez commercialiser sur vos marchés, imitez moi, préparez avec les ressources de votre domaine, des fromages, des viandes fumées, confectionnez des chaussures en cuir, des couvertures de laine, des draps de lin, des ustensiles de bois. Voilà de bonnes marchandises qui sont très demandées en ville.

-         Je n’y ai encore jamais songé. L’ennui est que mes paysans et leurs femmes subviennent à leurs besoins,  mais ils ne sont pas prêts à fabriquer des produits supplémentaires pour les vendre. La démarche est très différente.

-           J’ai quelques bon compagnons parmi les réfugiés de France. Voulez vous que je vous en envoie quelques uns. Ils ont tout perdu. Ils seront prêts à entreprendre quelque chose de nouveau. L’esprit d’aventure vient à ceux qui n’ont rien à perdre, bien souvent, et ils donneront l’exemple aux autres.

Marciane quitta l’abbaye enchantée, calculant déjà comment elle présenterait le projet aux riverains de la Magnie pour les convaincre d’assurer la sécurité des routes puisque c’était une condition essentielle et les associer à l’activité commerciale future de la vallée. Elle était accompagnée par Thibaut, Guillaume et Arnaud auxquels s’était joint Bertrand, le maître d’armes. Certes, avec pareille escorte elle ne risquait pas de faire de mauvaises rencontres ! Et c’est avec un esprit serein qu’elle délaissa la route pour prendre le petit chemin forestier qui menait à la cabane d’Irma.

Le temps était clair et il faisait très froid. Le vent tordait les branches des chênes qui laissaient tomber quelques gouttes glacées des pluies de la veille. Les sabots des chevaux résonnaient sur le sol gelé. Brusquement elle frissonna, une inquiétude insidieuse lui fit examiner les alentours. Il lui semblait avancer dans une atmosphère hostile. Inquiète, elle accéléra l’allure de son cheval sans avertir ses compagnons qui la regardèrent un peu étonnés. Il lui tardait d’arriver à destination. Elle aperçut enfin la cabane de rondins dans la petite clairière retirée où Irma l’avait construite à la mort de sa mère. Elle semblait abandonnée. Tout était silencieux. Aucune fumée ne s’échappait du toit. La porte était ouverte. Marciane mit pied à terre aussitôt imitée par ses compagnons. Ils franchirent le seuil en hâte derrière elle. Dans l’atmosphère humide et glacée, sur une couche de feuilles dans un coin, Irma  gisait  dans une mare de sang figé, sa jupe déchirée, relevée jusqu’à la taille, le visage et les bras lacérés de longues griffures.

-         Irma, oh ma pauvre Irma, gémit Marciane.

Elle toucha sa main, elle était froide. Elle contempla les yeux ouverts sur l’éternité, la face convulsée en une grimace haineuse qui criait vengeance.

-         Elle a été violée et poignardée, constata  Bertrand à voix basse.

Marciane, toujours atterrée, regardait son amie sans pouvoir faire un geste, écrasée par le chagrin. Lorsque Bertrand rabattit d’un geste doux la jupe sur les jambes dénudées, le mouvement fit reprendre conscience à Marciane.

-         Où est Anna ? demanda-t-elle d’une voix angoissée. Il faut la chercher !

-         Restez ici Dame Marciane, avec Renaud et Guillaume. Nous allons la trouver, Arnaud et moi, lui recommanda Thibaud.

-         Il faut que ce soit moi qui l’appelle, sinon, elle n’osera pas se montrer. Elle doit être terrorisée et se cacher.

Ses appels angoissés restèrent vains. Les deux hommes s’en allèrent en décrivant des cercles de plus en plus éloignés autour de la chaumière. La nuit tombait, le froid augmentait. Marciane frissonnait, les yeux secs, le cœur étreint d’une douleur qui la transperçait et semblait l’étouffer.

-         Irma,  je te vengerai. Mais fais moi trouver Anna, je t’en supplie.

Alors elle se rappela la grotte où Irma entreposait les herbes médicinales qu’elle faisait sécher sur des claies. Elle sortit en hâte suivie par Guillaume et Renaud. Elle courut sans se soucier de l’obscurité grandissante qui envahissait le sous bois et rendait sa course éperdue absolument insensée. Les garçons, inquiets, la croyaient devenue folle. Mais en arrivant devant la grotte, elle butta contre un obstacle. C’était Anna, recroquevillée à l’entrée, sous un tas de feuilles qui la couvraient à moitié. Guillaume la prit dans ses bras et la ramena dans la cabane.

-         Cachez sa mère sous ce linge,  elle ne doit pas la voir.

Marciane lui tapota les joues, puis la gifla plus énergiquement, Bertrand lui mit à la bouche une petite gourde : « Uun puissant cordial » dit-il. Quelques gouttes glissèrent dans la bouche de la jeune fille. Elle frémit, ouvrit des yeux hagards qu’elle referma dans un soupir, une larme glissa sur ses joues pâles.

-         Nous allons la ramener au château dit Marciane, il faut qu’elle se réchauffe.

-         Que faisons-nous de la mère ?

-         Fermez solidement la porte. Nous reviendrons demain. En arrivant à Marcelly, vous cacherez Anna dans mon manteau et vous l’amènerez discrètement au donjon. Je veux que personne ne la voie. Ne racontez rien de ce que vous avez vu ici. Le silence sera nécessaire à ma justice.

Pourquoi avait-elle agi ainsi ? Marciane n’en savait rien. Il lui semblait avoir obéi à la volonté d’Anna. Ils arrivèrent à la nuit tombée. Bertrand emmena discrètement Anna cachée dans ses bras dans le donjon. Marciane la coucha dans son lit, à côté d’elle et veilla toute la nuit en cherchant à deviner ce qui s’était passé, qui avait pu commettre ce crime. Il paraissait impensable qu’un paysan s’en prenne  à Irma. Dans un moment de folie collective, ils auraient pu, comme c’était arrivé autrefois à sa mère, et encore c’était lors d’une tragique épidémie pour laquelle il fallait trouver un bouc émissaire, la chasser, la lapider, mais aucun homme n’aurait commis la folie de la violer et de la poignarder. Ils la craignaient trop. « Qui, alors ? Qui ? Un hors-la-loi vivant comme un fauve dans les bois ? Peut-être…quelqu’un du château…Comment savoir ? Anna pourrait-elle désigner le coupable ? » Anna semblait dormir et ne bougea pas de toute la nuit. Le lendemain, elle raconta à Marciane qu’elle avait découvert sa mère morte et qu’elle avait fui pensant que le meurtrier pouvait se trouver encore dans les parages.

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