03.07.2007
chapitre 3 - le temps des dangers
- Capitaine, lui dit-elle, en lui donnant ce titre qui lui faisait grand plaisir, elle s’en était rendu compte, nous allons vivre des jours dangereux. La construction des remparts va commencer maintenant que les pierres ont été approvisionnées, et vous voyez comme moi le danger que ces murs en construction, qui pourraient servir d’abri à un assaillant, vont faire courir à nos palissades. Qu’avez vous prévu comme parade ?
Aymar parut désemparé. Manifestement la question le prenait de court.
- Mais Dame, nous vivons en bonne intelligence avec nos voisins. Aucun danger ne nous menace !
- Aucun ne nous menaçait tant que nos défenses étaient efficaces. Qui vous dit que des gens malintentionnés ne vont pas avoir envie de profiter de notre faiblesse maintenant ? J’aurais apprécié une initiative de votre part pour prévoir le pire et y remédier.
Aymar rougit et se dandina maladroitement.
- Vous avez raison, Dame. Je vais y réfléchir.
- Il ne vous vient aucune idée spontanément ?
Il reprit de l’assurance. Cette femme l’avait vexé en le prenant en défaut, il devait s’avouer avoir manqué de prévoyance. Il fallait qu’il se rattrape et face montre de ses connaissances tactiques militaires.
- La première mesure ne résoudra pas notre problème immédiat, mais facilitera l’avenir : il faut construire avant les remparts une des tours de guet de la future entrée. Dès qu’elle sera finie, des gardes pourront surveiller efficacement les travaux des futurs remparts et dominer la palissade.
- Oui, c’est exact. Et dans l’immédiat ?
- Renforcer la garnison. C’est la seule dissuasion possible. Une place disposant de nombreux défenseurs est rarement attaquée.
- Vous auriez besoin de combien d’hommes supplémentaires ?
- Cinq au minimum, dix serait parfait.
- Vous avez mon accord. Recrutez dix hommes d’armes surs. Le sire de Marenges, mon époux, avait confiance en vous. Je veux croire que je peux me fier à son jugement.
Aymar le Rouge se retira en se demandant si ce compliment n’était pas un peu ambigu. Mais le fait de commander une garnison importante adoucit son dépit.
Les jouvenceaux que Marciane avait sélectionnés pour sa garde personnelle arrivèrent peu après. Il y avait Robert, son jeune cousin bâtard, Thibaut, Renaud, Arnaud, Benoît et Guillaume. Ils avaient quinze ans, lui paraissaient des enfants, mais avaient déjà la force d’hommes faits, rompus qu’ils étaient à la vie active des jeunes gens de la campagne, habitués à chevaucher et à chasser tous les jours de l’année. Robert avec ses boucles brunes et ses canines pointues de jeune loup, était le préféré de Marciane. Aymar s’était renfrogné quand elle lui avait signifié que les garçons ne dépendraient pas de lui et auraient un maître d’armes, mais il ne put que s’incliner quand elle ajouta :
- Je vous sais capable de faire leur éducation militaire, mais je m’en voudrais de vous distraire de votre tâche prioritaire qui est la défense de Marcelly.
Les damoiselles, invitées par Marciane, rougissantes et toute émoustillées par leur aubaine, se présentèrent, sagement vêtues à l’ancienne d’une tunique ample sur leur robe large aux manches étroites, la tête modestement couverte d’un voile qui s’enroulait autour de leur cou.
- Vos premiers ouvrages seront pour vous confectionner de ces nouvelles robes qui font fureur en ville, ajustées au corps avec des grandes manches, et des tuniques lacées et des petits bonnets qui laisseront voir vos cheveux.
Elles écarquillèrent les yeux en contemplant, émerveillées d’une telle chance, la tenue de Marciane qui correspondait à sa description. Sa tunique décolletée soulignait la poitrine et épousait étroitement le corps jusqu’aux hanches et de ses manches courtes dépassaient les manches de la robe qui s’allongeaient jusqu’à terre. Galons dorés et broderies l’ornaient de couleurs vives et soyeuses. Marciane qui portait pour monter à cheval une robe ouverte devant sur des chausses collantes et une tunique courte de tissu chaud et confortable, mais sans fioritures, aimait bien revêtir ses riches tenues le soir.
Au repas du soir, dans la grande salle, Marciane présidait au milieu de la table seigneuriale, une place vide, celle de son mari à sa droite, ainsi l’avait-elle décidé, le chapelain à sa gauche, puis le capitaine ,l’intendant et les ministériaux Elle vit avec plaisir les jeunes gens mettre de la gaieté et de l’animation dans le cercle placide des vieux familiers de sa mère. Les serviteurs dans le fond de la salle souriaient et hochaient la tête attendris par cette joie de vivre communicative. Les jeunes garçons s’empressaient à son service, découpaient sa viande et lui servaient à boire, soucieux de complaire à leur belle suzeraine. Le maître d’armes, Bertrand, qui lui avait été recommandé par son oncle Raymond, était un homme courtois, calme et souriant qui sut tout de suite se faire apprécier par les jeunes écuyers qu’il entraîna avec autorité et bienveillance. Il s’attira très vite leur confiance.
Marciane ne sortait jamais sans être accompagnée par deux d’entre eux qui chevauchaient fièrement derrière elle, l’œil aux aguets, anxieux de lui montrer leur zèle. Si elle ne chassait plus, Aymar ou eux s’en chargeaient à tour de rôle pour fournir en venaison l’ordinaire du château, mais elle faisait de fréquentes tournées dans ses terres et surveillait l’avancée des travaux. Les murs de l’église montaient d’une manière très satisfaisante, l’équipe de maître Carolin était efficace et les maçons ne ménageaient pas leur peine. C’est vrai qu’ils étaient heureux à Marcelly, bien nourris, bien traités, la Dame avait toujours un mot aimable pour les encourager ou les féliciter. Le chantier s’en ressentait.
Il était un peu tard quand Marciane vint examiner le chantier ce jour là. Les maçons étaient en train de se restaurer autour d’un grand feu en engloutissant du bon pain chaud et du lard. Marciane avait mis pied à terre et examinait l’ abside, au chevet de l’église, quand elle vit un morceau de métal briller sur le sol. Machinalement, elle se détourna pour le ramasser. Au même instant un énorme bloc de pierre tomba du haut des murs à l’endroit même qu’elle venait de quitter, l’effleurant presque avant de s’écraser avec un bruit mat sur le sol. Elle n’eut pas à appeler. Robert, qui était à quelques mètres, se précipita, la regarda une seconde et la voyant indemne, lui demanda anxieusement :
- Mais que s’est-il passé Dame ?
- Va voir là-haut, ce bloc vient de tomber juste à l’endroit où je me trouvais.
Guillaume appela Benoît : « Reste avec Dame Marciane » lui cria-t-il, puis il se rua vers l’échafaudage pour grimper en haut du mur. Les maçons alertés par le bruit et l’agitation accoururent à leur tour, maître Carolin en tête.
- Vos maçons sont bien imprudents, Maître Carolin, ils ont posé en équilibre instable un bloc de pierre, sans le sceller, qui a failli me tuer en tombant.
- Dame Marciane, c’est impossible, mes ouvriers sont trop expérimentés pour avoir pu commettre une faute pareille. Il y va de leur vie vous savez répondit maître Carolin sans hésiter.
- Posez leur tout de même la question.
- Il me suffit de vérifier. Tous les blocs portent un numéro indiquant leur emplacement et la marque du maçon qui les a scellés, pour que je puisse les payer selon le travail qu’ils ont effectué. Regardez, celui-ci ne porte aucune indication de ce genre !
Les maçons interrogés par acquit de conscience le confirmèrent. Aucun d’eux n’avait posé un bloc de pierre sans mortier. D’ailleurs, personne n’avait travaillé sur cette partie du bâtiment ce matin là.
- Je ne vois rien d’anormal, cria Robert du haut du mur.
- Alors c’est une machination, Dame. Cette pierre n’est pas montée toute seule et n’est pas tombée par hasard. On a voulu vous tuer !
- Vous devez avoir raison maître Carolin. Mais je n’ai vu personne s’enfuir. Le criminel doit être encore là. Cherchez-le !
Ils s’égayèrent tous pour fouiller le chantier. La nuit tombait, enrobant d’ombre les angles et les recoins. Les hommes couraient, soulevaient des planches, sondaient les tas de sable, inspectaient les déblais, fouillaient les appentis où étaient entreposés les outils.
- Et la crypte ? N'oubliez pas la crypte ! cria maître Carolin.
- Vous êtes sur de votre équipe ? demanda Marciane.
- Je les connais tous depuis longtemps, c’est impossible, je réponds d’eux et je… Il s’interrompit d’un coup, l’air soucieux.
- Parlez sans tarder maître Carolin. Vous vous rendez compte que l’affaire est grave !
- J’étais en train de penser qu’il y a quelques jours j’ai embauché des manœuvres, des réfugiés qui venaient de France et cherchaient du travail. De ceux-là je ne sais rien, mais ils n’étaient pas chargés de la maçonnerie...
- Appelez les !
Il se présenta trois pauvres gueux en haillons, qui se tinrent craintifs devant Marciane et leur patron.
- Où est le quatrième ? Vous étiez quatre !
- Nous ne le connaissons pas maître Carolin. Il s’est joint à nous peu avant d’arriver à Marcelly. Il a dit qu’il s’appelait Béraud.
- Je crois bien qu’il s’est éloigné, juste avant le casse-croûte.
- Oui, j’ai même été étonné qu’il ne mange pas avec nous. Dame, c’est rare de refuser du bon pain !
- Comment était-il ?
- Poilu, grand et fort comme un ours, répondit tristement maître Carolin. Je m’étais dit que s’il était bon travailleur, ce serait une bonne recrue.
- Ce doit être le coupable, conclut Marciane. Renvoyez les nouveaux venus. Je ne veux plus que des hommes connus sur ce chantier.
- Pitié ! Dame ! Gardez nous ! Nous vous jurons sur la Sainte Croix , que nous sommes innocents. Nous ne connaissions pas cet homme ! Nous travaillerons en vous bénissant. Si vous nous chassez, nous n’aurons plus qu’à errer dans les bois comme des bêtes sauvages…
- Je vous crois, vous pouvez rester travailler ici, déclara fermement Marciane après les avoir examinés. Mais si vous vous souvenez de quelque chose concernant cet homme, dites-le.
- Je l’ai vu hier s’éloigner pour parler à un homme vêtu de noir, caché derrière cet appentis. L’homme avait un riche manteau. Ca m’a étonné que Béraud connaisse du beau monde.
- Tu n’as rien remarqué d’autre ?
- Il commençait à faire nuit, nous quittions le chantier…
- Il n’a rien laissé, pas d’affaires personnelles ?
- Il avait une petite besace qu’il gardait toujours sur le dos.
- Il ne vous a jamais dit d’où il venait ?
- Il avait l’air méchant et il était si fort, on n’osait pas lui poser de questions.
- Rentrons, décida Marciane il est inutile de s’attarder.
Avant de se remettre en selle, son regard tomba machinalement la petite pièce métallique qui lui avait sauvé la vie. C’était la moitié d’une sorte de rosace en argent, ornement de ceinture ou de broche servant à fermer un manteau. Elle la ramassa et l’examina pensivement.
- Avez vous vu quelque chose sur le vêtement de Béraud dont ce morceau pourrait provenir ?
Personne ne put lui répondre, mais de l’avis général c’était trop raffiné pour avoir appartenu à Béraud qui était habillé très simplement. Le retour se fit en silence. Robert et Thibaud scrutaient les alentours dans l’espoir de trouver un indice et la crainte d’un nouvel attentat contre leur Dame. Tous deux bouillaient d’indignation et de colère. Il regrettaient tellement d’avoir été inutiles qu’ils auraient sans hésitation affronté une armée pour se racheter aux yeux de Marciane et lui prouver leur dévouement.
Marciane mit Aymar au courant de l’attentat et lui demanda de faire une enquête au village pour obtenir d’éventuels renseignements sur le mystérieux Béraud. Aymar affirma qu’il saurait faire parler les paysans et que s’il avait été chargé, au lieu de ces blancs-becs, de la protection de sa suzeraine, elle n’aurait pas risqué la mort.
- Aymar, répliqua Marciane, négligeant le « capitaine », je veux que les choses soient bien claires. J’ai décidé que ces jeunes gens m’accompagneraient et mes décisions ne souffrent pas la moindre critique. Ensuite, je vous ai demandé d’interroger mes paysans, pas de les brutaliser. Ils parleront d’eux-mêmes en toute loyauté. Si j’apprends que vous avez cru bon d’user de violences sans en avoir été autorisé par moi, vous pourrez aller exercer vos talents hors de mes terres. Ici, il n’y a qu’un seul maître, et c’est moi.
Aymar devint blanc de rage, mais il s’inclina devant Marciane et sortit. « Je viens de me faire un ennemi » se dit-elle, « Un de plus ».
Pourtant, il revint peu après avec des renseignements intéressants. Des enfants avaient remarqué qu’un cheval avait été attaché dans un bosquet sur le chemin montant au village, un homme petit et plutôt mince avait été aperçu se dirigeant vers l’église en construction par une femme qui ouvrait sa porte par hasard, mais il était tard, elle n’avait prêté attention à l’inconnu préférant se renfermer vite chez elle car les hommes n’étaient pas encore rentrés des champs. Béraud, tout en ayant fait qu’un passage rapide, avait été remarqué pour sa corpulence et surnommé « l’Ours » par les petits auxquels il faisait peur. Les enfants avaient trouvé qu’il avait toujours l’air de chercher quelque chose au lieu de travailler. Alors ils l’avaient surveillé de loin car ils craignaient que l’Ours ne veuille les attraper pour les manger, car il ressemblait vraiment à un ogre. L’un d’eux, caché derrière un arbre, l’avait vu ramasser un bloc de pierre et monter à l’échafaudage en le tenant d’une main comme un simple caillou… Il en ressortait donc clairement que Béraud avait organisé l’attentat et qu’il avait un complice. Leur traquenard ayant échoué, il était vraisemblable qu’ils recommenceraient. Il fallait donc identifier ceux qui voulait sa mort et Marciane était consciente que seule, elle se battait contre des ombres. Elle devait rechercher de l’aide et porter plainte devant un tribunal ecclésiastique, puisque les familles des Croisés étaient sous la protection de l’église.
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