02.07.2007

chapitre 2 - fin

Après quelques jours passés à Marcelly, ses hôtes la quittèrent avec les mots habituels de consolation ou d’encouragement.

-         Marciane, tu te sentiras bien seule maintenant, sans parents et ton époux parti pour la croisade. Viens nous voir, proposa Raymand

-     Si tu as besoin de compagnie, nous serons toujours prêts à t’ entourer. tu peux compter sur nous, assura Irmgarde.

-         Faites appel à nous à tout moment en cas de besoin, Dame.

-         Je ne peux pas te laisser seule, Marciane, affirma péremptoirement Raoul. Je vais rester avec toi pour te protéger.

-         N’en fais rien, beau cousin. Tu es certainement indispensable chez toi mais je me sens capable d’assumer ma charge.

-         Tu as tort, cousine ! Une femme seule est la proie de bien des dangers. Je me dois de te défendre.

-         Mon époux s’étant croisé, je suis sous la protection de l’Eglise. Tes scrupules t’honorent mais ils sont inutiles. Rentre chez toi.

Il rougit de colère, mais n’insista pas et dut céder la place à ceux qui se pressaient pour saluer leur hôtesse avant leur départ. Comme elle l’avait décidé,  Marcia prit soin de sélectionner parmi ses parents et ses vassaux quelques jeunes pages auxquels elle proposa de venir s’installer à Marcelly, dont Robert. Ils acceptèrent son offre avec enthousiasme. «  Nous serons heureux de servir à Marcelly, c’est pour nous un grand honneur. » Pour faire bonne mesure, elle proposa à quelques jouvencelles de venir également compléter les dames de l’atelier de broderie pour en rajeunir la moyenne d’âge. Elles pourraient se perfectionner et confectionner leur trousseau. Elles consentirent avec joie, avec l’entière approbation de leurs parents, à quitter leur modeste demeure pour partager les fastes du château qui les accueillait. Marciane regardait avec curiosité et un peu de pitié ces filles qui n’étaient jamais sorties du cercle des femmes et ne connaissaient que les chambres des dames et les jardins clos. Peut-être pourrait-elle leur donner envie de sortir de leur cadre routinier pour avoir une vue plus large de la vie…

Lorsque le château se vida, Marciane fit venir Irma.

-         Tu sais que ma mère a prononcé quelques mots avant de rendre son âme à Dieu. Veux tu m’aider à en découvrir le sens ?

-         Je suis heureuse que tu me proposes de t’aider.

Sous couvert de mettre de l’ordre dans les affaires de Dame Matheline, elles fouillèrent consciencieusement la chambre. Elles y découvrirent une affreuse petite statuette représentant une femme obèse, nue, aux seins pendants. Marciane faillit la jeter avec dégoût, mais ne put finalement s’y résoudre et, sur les conseils d’Irma, elle la garda son aumônière. La chambre ne révéla ni passage ni cachette. Le sol était couvert d’un dallage posé sur la terre battue, les murs trop minces ne pouvaient  rien dissimuler. « Il s’agit d’un secret très ancien, comment serait-il attaché à ces constructions qui sont récentes ? » D’un commun accord elles décidèrent qu’il fallait chercher la clé des mystères dans le donjon. « Mais lui aussi est récent ! » C’était exact, encore plus récent que la chambre de Dame Matheline.

-         Marciane, comment n’y avons nous pas pensé ! Le château s’appelle le Puy-aux-Dames ! Il y a certainement des galeries creusées dans le rocher, bien plus vieilles que les constructions, et le fait que ce Puy soit associé «  aux Dames » n’est ce pas une indication ?

-         Tu as raison. Il faut chercher à la base du donjon. Il est d’ailleurs logique qu’une galerie souterraine y aboutisse, s’il en existe une.

Le soir venu, elles s’enfermèrent dans le donjon, comme Marciane le faisait chaque soir, et relevèrent la passerelle qui permettait d’accéder à la salle du premier où le père de Marciane tenait autrefois conseil avec ses vassaux. Elles descendirent au rez-de-chaussée, des torches à la main, par un petit escalier en colimaçon, après s’être munies de torches. C’était une vaste salle d’un seul tenant entièrement close, ne possédant ni porte ni fenêtre. Elle servait de réserve pour les armes entassées là en prévision d’un conflit. L’immense pièce était humide et glaciale, le sol brut était le roc en place. Il s’y trouvait en vrac, un peu rouillés mais solides, des lances, des épées, des écus. -         Ces armes pourront être remises en état et équiper les écuyers que tu as sélectionnés ! remarqua Irma.

Contre l’énorme conduit qui montait jusqu’au toit et desservait les cheminées à chaque étage, se dressait une immense cheminée rustique. Le foyer était garni de deux épais chenets de fer et de quelques bûches noircies.

-         C’est ici que nous devrions trouver un passage. Mais les murs sont faits d’énormes moellons, le sol est du rocher compact, où trouver une ouverture !

« Cheminée ? » Tandis qu’Irma brandissant un flambeau, Marciane tâta longuement le mur formant le fond de l’âtre, sans succès, puis le manteau de la cheminée. Ses mains étaient noires et écorchées, mais aucune saillie, aucune aspérité ne s’était révélée. «  Ma Mère a bien dit cheminée, j’en suis certaine ! » Elle contempla les bûches, les souleva et les laissa retomber loin des chenets. Elle les regarda longuement, ils étaient fixés dans le mur du fond. Elle prit dans sa main le bout arrondi d’un chenet, puis l’autre, essaya sans succès de les faire remuer et brusquement elle se saisit des deux à la fois, tenta de les tourner à l’intérieur, en vain, puis à l’extérieur… Alors lentement, dans un crissement lugubre, le fond de la cheminée pivota et s’ouvrit comme une porte, dévoilant un passage béant exhalant une haleine glacée. Les torches vacillèrent. Les deux femmes reculèrent dans un mouvement de panique vite contrôlé, elles attendirent un moment silencieuses et figées. Plus rien ne bougea.

-     Nous avons réussi, constata Marciane. Voici l’entrée du souterrain. Crois-tu que ce soit le moment de continuer notre exploration 

-         Non, ce ne serait pas prudent. Nos torches se sont consumées, il faut revenir.

-          Je vais refermer pour vérifier si le mécanisme fonctionne bien, Mais je vais d’abord m’assurer qu’il existe de l’autre côté un moyen de le faire fonctionner.

C’était le cas ! Deux barres de fer coudées encadraient l’ouverture. Marciane reprit les chenets en main. Elle les fit pivoter, la dalle se remit en place.

-         Que nous reste-t-il à découvrir ?

-         Souviens toi : cheminée…descendre…pierre…tourner…secret... En somme nous n’avons découvert que le mécanisme de la cheminée. Nous descendrons demain. Il est trop tard maintenant.

Elles étaient, toutes deux, aussi intriguées par leur découverte qu’impatientes d’explorer le passage, tout en redoutant les difficultés de l’entreprise. La nuit leur parut bien longue. Elles prirent soin le lendemain matin de réunir le matériel qui pourrait les aider dans leur exploration. Marciane trouva une grosse pelote de fil, car elle se rappelait l’histoire d’un héros des temps anciens qui avait pu retrouver son chemin dans le dédale d’un labyrinthe en déroulant un fil. Qui sait si le souterrain ne comportait pas plusieurs voies qui rendraient le retour hasardeux ? Irma se munit de morceaux de charbon de bois pour jalonner de marques le chemin qu’elles suivraient, dans le même but. Elles emportèrent aussi une corde, de nombreuses torches à combustion lente et de deux couteaux. Elles étaient prêtes à tenter l’aventure. De retour dans la salle du rez-de-chaussée, elles enlevèrent leur tunique pour ne garder que des chausses lacées de façon à être libres de leurs mouvements.

Quand le fond de la cheminée pivota à nouveau, elles se regardèrent en silence et s’avancèrent toutes deux. Marciane voulut passer en tête. Elles progressaient à pas lents, précautionneux, en tâtant le sol du bout du pied avant d’avancer. Après un court palier, une galerie s’enfonçait assez abruptement. Quelques marches grossièrement taillées dans le roc facilitaient la descente. Les torches faisaient étinceler au passage des éclats de quartz sur les sombres parois qui les serraient de près. Le passage était étroit, angoissant, le silence lourd, comme appesanti par l’obscurité. Puis le couloir se desserra, elles arrivèrent sur une plate-forme assez large et aperçurent des rondins de bois disposés en carré. Ils délimitaient l’ouverture d’un large puits naturel au fond duquel elles entendirent de l’eau couler en clapotant doucement. Un seau pendait à une corde attachée à l’un des rondins. Après un rapide coup d’œil, elles reprirent d’un accord tacite leur lente marche dans le passage rocheux qui s’enfonçait toujours dans les entrailles de la terre. Des galets roulaient sous leurs pieds troublant de façon presque incongrue le silence sépulcral. Après une marche qui leur parut très longue, mais elle avaient perdu la notion du temps, elles arrivèrent dans une immense grotte d’une blancheur étincelante, peuplée de formes étranges et étincelantes qui les remplirent d’admiration et d’effroi. N’allaient-elles pas déranger des créatures féeriques ou infernales…Elles pressèrent le pas, sans s’attarder à examiner le décor fantastique qui modelaient des silhouettes inquiétantes à la lueur incertaine des torches, suivirent ce qui ressemblait à un ruisseau à sec tapissé de galets, et formait un  étroit couloir qui semblait parfois vouloir se refermer sur elles. Après un ressaut qui les obligea à se courber elles se trouvèrent dans une vaste grotte. Le sol était en partie recouvert de sable blanc, et elle durent contourner un gros rocher arrondi pour y pénétrer. Un éboulis de rochers comblait ce qui avait du être une ouverture sur l’extérieur car quelques rais de soleil parvenaient à se glisser entre les rocs empilés.

-         Nous avons du descendre toute la falaise et nous sommes arrivées à ses pieds, mais la sortie n’est pas encore là, murmura Marciane.

Curieusement elle se sentait maintenant en sécurité, l’oppression de la descente s’était dissipée. Elle serait bien restée plus longtemps pour se reposer là, comme si elle avait atteint son but. Dans un soupir elle se remit en marche. Vers le fond de la grotte, un passage étroit donnait sur une galerie en pente très raide, mais aménagée grâce à des marches creusées dans le rocher. La nuit se fit moins noire. Une lueur incertaine dispersait peu à peu les ténèbres. Elles arrivèrent enfin à une petite ouverture donnant sur la vallée. Elle était bien dissimulée par un grand chêne qui la masquait de ses branches. Il suffisait de descendre  encore de quelques mètres pour trouver le sol. Elles s’assirent les jambes flageolantes et respirèrent l’air parfumé, la lumière, l’odeur du sous-bois.

-         Nous allons être obligées de revenir par le même chemin, le pont-levis du donjon est fermé. Sais-tu où nous sommes ?

-         Oui, bien sur, répondit Irma, nous nous trouvons tout au bas de l’éperon rocheux, le château nous surplombe.

Elles parlaient à voix basse, encore émues par la traversée souterraine. Elles entendirent alors comme un léger froissement de feuilles et un mouvement furtif les avertit d’une arrivée. Elles reculèrent doucement sous les branches du chêne pour ne pas être vues par des paysans, pensaient-elles, de retour d’un champ. Elles aperçurent deux inconnus qui marchaient en se dissimulant sous le couvert des arbres, s’arrêtaient, levaient la tête vers le château, semblaient se concerter à voix basse.

-         Je n’aime pas cela du tout. Ils ont l’air de comploter un mauvais coup en espionnant nos défenses. Penses-tu que ce sont des pillards ? On n’a pas signalé de passages de bandes et des isolés ne s’intéresseraient pas au château.

-         Ils sont trop bien habillés. Je crains plutôt que ce ne soit des espions envoyés par nos voisins. Je t’avais dit que tu provoquerais des jalousies. Il va falloir se méfier…

-         Ce ne sont peut-être que des voyageurs.

-         A pied ? si loin de la route ?

-         Rentrons. Nous avons au moins découvert une partie du secret. Il nous reste «  pierre…tourner…secret… » Mais nous avons vu tant de pierres…Comment s’y retrouver !

Le retour effectué sans encombre leur parut aisé, le souterrain avait perdu de son mystère, elles avançaient d’un bon pas, familiarisées avec ce monde souterrain qui ne les angoissait plus, même l’obscurité leur paraissait moins dense, et elles faisaient des commentaires d’une voix naturelle sur la distance restant à parcourir, le temps nécessaire à la traversée du souterrain, la présence providentielle du puits qui pouvait ravitailler en eau les habitants du donjon… La cheminée se referma docilement quand Marciane tourna les chenets.

Irma annonça alors à Marciane qu’elle regagnait sa cabane dans la forêt pour rejoindre sa fille. Elle refusa la proposition de Marciane les invitant à s’installer toutes deux au château.

-         J’ai besoin de ma vie libre, du contact avec la forêt. J’y trouve mes plantes, mon inspiration, ma raison de vivre, mon destin. Ne regrette rien Marciane. Nous  te ferions du tort en habitant avec toi. Tu sais qu’on nous traite de sorcières. La dame de Marcelly ne peut pas se compromettre avec des femmes aussi peu recommandables !

En voyant Irma disparaître, drapée dans son mantelet noir, Marciane eut l’impression de perdre une amie.

Les commentaires sont fermés.