30.06.2007

chapitre 2 - Le secret

Marciane redescendit dans la chambre du donjon qu’elle ne partagerait plus avec son mari. Elle la contempla en se remémorant les jours passés dans l’intimité du mariage. D’un geste brusque, elle défit le lit, enleva le grand drap blanc qui couvrait le matelas de laine, en prit un propre dans le coffre, l’étendit sur sa couche, puis retendit les couvertures épaisses et

la fourrure de renard qui recouvrait le tout. Elle balaya la pièce du regard. Elle aurait aimé agrandir la fenêtre, faire modifier la cheminée, rapetisser de la pièce. Elle commençait une nouvelle vie, elle aurait voulu matérialiser ce changement par un nouveau cadre de vie. Mais était-ce bien le moment ? II fallait faire durer l’or qui lui restait. Elle passa dans la chambre contiguë qui avait été celle de ses parents. Il y régnait un froid glacial, elle était inoccupée depuis longtemps. A la mort de son père, sa mère avait délaissé le donjon et s’était installée dans une chambre près de la salle, plus facile à chauffer et de plain pied avec l’extérieur. Marciane en fit le tour longuement, palpant les murs, cherchant quelque chose  qui pourrait découvrir un passage, livrer une cache. Elle soupira. Elle ne savait quoi chercher. Un passage vers un souterrain ? sans doute… un secret mystérieux ? Mais de quelle sorte ? la cachette d’un trésor ? Sûrement. Mais ce n’est pas ici qu’elle le trouverait. Sa mère disposait de cet or sans quitter sa chambre . Le trésor s’y trouvait donc, c’était évident !

Elle avait attendu le départ d’Aldebert pour entreprendre ses recherches, trouvant inutile de le mettre au courant d’un  problème qui ne le concernait pas. Maintenant le moment était venu ! Elle redescendit, pensive, vers la salle, vide à cette heure, et pénétra dans la chambre de sa mère où elle reçut, comme à l’ordinaire, le choc de ce regard impuissant qui la suivait désespérément.

-         Aldebert vient de partir, Mère. Nous sommes seules maintenant, vous et moi, à Marcelly. Pourquoi vous êtes vous défiée de moi ? Pourquoi n’avoir rien dit ? Nous aurions bien besoin de ce secret peut-être à jamais perdu…

Le regard impérieux de Dame Matheline semblait vouloir transmettre un message mais Marciane, désemparée, était impuissante à le comprendre. Pourtant, il lui sembla voir l’index de sa mère remuer faiblement et tapoter le lit.

-         Vous voulez changer de position ? Vous n’êtes pas confortablement installée, demanda Marciane étonnée par ce geste inattendu. Le regard de sa mère se fit furieux. Vous voulez autre chose ? insista Marciane intriguée.

Ses paupières de la gisante battirent fraiblement.

-         Quelque chose qui concerne votre lit ?

Marciane crut voir la tête de sa mère faiblement approuver. Elle s’approcha du lit, l’effleura, accompagnée d’un regard approbateur. Prise d’une impulsion, soudaine, Marciane souleva sa mère, si légère, dans ses bras et l’installa dans le fauteuil garni de coussins qui servait à la recevoir lorsqu’on changeait ses draps souillés. Toujours suivie par un regard impérieux, elle souleva la couverture de fourrure, le drap de lin fin, les coussins, la housse remplie de laine et trouva le fond du lit, recouvert de planches de bois. Le regard de sa mère semblait l’implorer. Que devait-elle faire ? Elle examina l’assemblage et lentement, avec difficulté car elles étaient jointives, sans quitter sa mère des yeux, elle souleva une des lattes de bois. Dessous se trouvait une cache, le lit avait un double fond rempli de sacs d’or. Le regard souriait presque, de contentement.

-         C’est bien cela, j’ai trouvé votre secret ? Le regard se fit douloureux. Non, continua Marciane, ce n’est pas l’essentiel, n’est ce pas ? Il y a autre chose. Mais cela résout une partie de mes problèmes. Ne vous faites pas de souci, ma Mère. Nous y arriverons.

Marciane repartit soulagée. Elle n’avait plus de soucis à se faire pour payer ses travaux, elle disposait d’une fortune. Elle alla s’agenouiller dans la chapelle et pria longuement la Sainte Mère , lui demandant de guérir sa mère, de protéger son mari parti délivrer le tombeau de Son Fils et la remerciant pour l’avoir aidée à trouver une partie du secret des Dames de Marcelly. Le bon père Josaldus, le chapelain, vint s’agenouiller à ses côtés. Il était inquiet de la lourde tâche que Marciane allait avoir à assumer seule. Il la connaissait bien, il la savait forte, mais elle ne connaissait pas la méchanceté du monde avide et cruel où elle était lâchée sans défenseur.

Marciane prit soin tout au long des jours suivants de tout transporter petit à petit  au donjon, dans sa chambre. Elle remarqua que son lit était bâti de la même manière, elle y cacha les sacs d’or. Elle pouvait maintenant entreprendre les travaux. Elle chargea donc Aymar le Roux, le capitaine recruté par Aldebert pour commander la garnison, d’envoyer à Lyon un garde quérir maître Carolin et descendit au village pour se rendre compte de l’avancée des travaux de dégagement des ruines. Les tas de pierres rangées selon leur forme et leur volume s’amoncelaient.

-         Tu me diras Martin ce que vous voulez en compensation de votre travail, matériel, cheptel, habits. Vous serez récompensés largement. D’ores et déjà je vous exempte du cens.

-         Nous  vous en remercions de tout cœur, c’est très généreux, mais je ne sais pas si nous le méritons, car, sans vouloir vous déplaire, nous n’allons pas pouvoir continuer sans avoir des problèmes pour les travaux des champs, Dame, car il y a encore des mois de travail ici.

-         Tu as raison, je vais vous chercher dans les hameaux des remplaçants. L’exemption de toutes façons récompense votre découverte.

Marciane s’était promis de construire en priorité l’église de Marcelly, pour remercier le Ciel de lui avoir si opportunément permis de découvrir des pierres. Elle se rendit à l’abbaye de Sainte-Bégnine pour demander conseil au Père Abbé. La découverte des ruines l’intéressa beaucoup.

-         Certains vieux grimoires de notre scriptorium font état d’une communauté chrétienne importante à Marcelly dans les temps anciens de l’empire romain, Elle disposait sans doute d’un lieu de culte dont vous avez  découvert les ruines. Quoiqu’il en soit je suis très heureux de votre sainte décision de construire une église. Je me déplacerai en personne pour décider de son emplacement.

Peu après, le Père Abbé fut reçu en grande pompe à Marcelly où Marciane avait convoqué en son honneur ses fidèles vassaux des châtellenies voisines. Après une messe solennelle, célébrée dans la chapelle du château, l’Abbé, revêtu de ses ornements sacerdotaux, et accompagné de plusieurs moines et du chapelain, se rendit en procession au village suivi des commensaux de Marciane et des paysans. Il en fit le tour et choisit l’emplacement de la future église au centre de l’agglomération, marqué par une sorte de petite place aménagée autour d’un puits. Il délimita le périmètre sacré par une aspersion d’eau bénite, accompagné par les chants qui s’élevaient avec ferveur pour implorer la bénédiction du Seigneur. Il faudrait  déplacer une ou deux chaumières, les paysans donnèrent leur accord, ils seraient relogés  confortablement dans des maisons neuves un peu plus loin.

-         Il est normal que le berger soit au centre de son troupeau. Voici le lieu consacré et où vous édifierez la maison de Dieu proclama l’Abbé.

Ils s’agenouillèrent pour rendre grâce à Dieu et chanter Ses louanges.

Marciane prit soin de montrer à l’Abbé la mosaïque que la fillette avait découverte pour lui demander de l’identifier. Il fut d’avis qu’il s’agissait de Sainte Blandine qui avait été martyrisée à Lyon au temps des persécutions romaines. « D’autres trouvailles conforteront peut-être cette hypothèse, il faudra me les soumettre ».

De fait, les ouvriers mirent à jour peu de temps après des sarcophages ornés de symboles chrétiens. L’un d’entre eux, richement sculpté et dans lequel on trouva les restes d’un squelette, représentait une femme voilée face à un lion la gueule béante. L’Abbé de Champenot triompha et décida que l’église serait placée sous le patronage de Sainte Blandine.

Marciane  avait d’autres sujets de préoccupation dont elle voulait s’entretenir avec le Père Supérieur, ce qu’elle ne manqua pas de faire maintenant que le problème principal était réglé.

-         J’ai remarqué, mon Père, un moulin près de  votre abbaye et j’ai admiré le mouvement de la meule actionnée par le courant. Etes-vous satisfait des services qu’il rend ?

-         Naturellement, ma fille. C’est un très grand progrès de remplacer des bras utiles à tant de travaux où ils sont irremplaçables, par la force de l’eau dont on ne savait pas tirer profit. Le travail est vite fait et bien fait. Grâce à lui, qui ne nécessite que la présence d’un meunier, j’ai pu faire essarter des terres qui seront ensemencées prochainement. Mais la construction d’un moulin nécessite bien entendu des travaux importants. Il faut modifier le cours d’une rivière en aménageant en amont une retenue suffisante pour régulariser le débit, creuser un bief que l’on approvisionne en eau quand on veut faire tourner la roue que le courant entraîne. Envisagez-vous d’en construire un ? C’est une affaire très profitable, car naturellement vous ferez payer des droits à tous vos paysans qui devront y apporter leur grain à moudre. Vous verrez d’ailleurs que ces droits nouveaux remplaceront bientôt les vieux droits seigneuriaux, le cens, la taille qui ne seront bientôt plus adaptés à notre temps.

-         Nous assistons à des changements  très importants et nous devons nous efforcer de les adopter car ils amélioreront notre vie et celle de nos gens confiés à notre garde. 

-         C’est tout à fait exact, je suis content que vous en soyez consciente maintenant que vous êtes seule maîtresse de ces lieux. Aldebert m’avait bien dit que vous seriez à la hauteur de votre tâche.

-         Aldebert vous a parlé de moi ?

-         Je l’ai entendu en confession avant son départ.

-         C’est un homme bon. Je crains de l’avoir déçu…

-         Ma fille les desseins de Dieu sont insondables. Vous n’étiez pas faits pour vivre ensemble. Dieu y a remédié. Mais pour en revenir à notre propos concernant l’évolution en cours, je vous conseillerai de rendre visite de ma part à l’abbé de Valbenoite qui a de grands projets. Il envisage de créer un marché et une foire annuelle sur les terres de l’abbaye, qui sont, comme vous le savez, proche du royaume de France. Il a raison. Le commerce s’organise. Les échanges s’intensifient. Les pèlerins voyagent de plus en plus, découvrent des pays et des produits nouveaux. Les marchands ont envie d’intensifier leurs circuits commerciaux et leurs achalandages pour satisfaire ces besoins et ravitailler les villes qui sont en pleine extension. Il faut  donc des routes sures, des étapes organisées de façon à recevoir les voyageurs, des moyens de transport appropriés Tout cela va  concourir à établir une ère de paix durable. Les seigneurs trouveront plus d’avantages à valoriser leurs terres qu’à se battre ou à rançonner les passants, les paysans auront des débouchés pour vendre leurs surplus, ils s’enrichiront et ne révolteront pas. Croyez moi, l’enrichissement par le travail est la voie de la sagesse. Je serai toujours disponible pour vous guider et vous conseiller, n’hésitez pas à venir me consulter, ma fille, c’est mon devoir et ce sera un plaisir, car je vous sens ouverte à tout ce qui est utile et bon. Vous allez avoir à assumer une lourde tâche. Mais je vous en crois capable. 

Marciane remit à l’Abbé de Champenot, qui en parut fort reconnaissant, une confortable bourse d’or pour participer à la décoration de l’église abbatiale. Elle avait été touchée par les paroles d’encouragement de l’Abbé et très intéressée par les perspectives que ses propos lui avaient fait entrevoir. Le commerce, une foire, la vente des produits du domaine… Tout cela signifiait des activités autrement plus profitables que la satisfaction des besoins domestiques de Marcelly. Elle se promit d’exploiter à fond ces nouvelles possibilités.

En attendant, avec maître Carolin qui avait suivi de peu le garde envoyé le quérir, elle commença par lancer la construction de l’église. Les pierres étaient approvisionnées, le bois d’œuvre prêt à l’emploi. Le maître d’œuvre dessina  les façades de l’édifice et les dispositions intérieures qu’il avait imaginés et après mûre réflexion et quelques modifications, Marciane donna son accord sur le projet. L’église serait construite sur une crypte qui abriterait le sarcophage de Sainte Blandine et aurait vingt toises de long et six de large, la nef serait recouverte d’une voûte en berceau, le chœur surmonté d’un clocher carré. Une abside serait accolée au chevet et la façade s’ornerait d’un large porche au fronton sculpté surmonté  d’une rosace. Il n’était pas question de faire une église fortifiée, le château suffirait à garantir la sécurité des villageois. Elle était persuadée, comme son maître d’œuvre, qu’une rosace au dessus du porche central et des vitraux derrière l’autel procureraient, par leur éclairage conjugué, comme le reflet de la lumière céleste et seraient propices au recueillement et à l’édification des fidèles. Les chapiteaux et le fronton seraient sculptés, il ne fallait pas lésiner sur l’ornementation de la Maison de Dieu. Les terrassiers se mirent sans tarder à creuser la crypte.

.../...

29.06.2007

chapitre 1 - fin

Marciane n’en demeurait pas moins préoccupée. Elle se consacra, dans un premier temps, à la mise en service des nouveaux engins agricoles. Ils fallait habituer les paysans au maniement de la charrue tirée par les chevaux. Leur vendeur s’était proposé à venir à Marcelly pour former les laboureurs à cette technique, et tout le village était venu assister aux essais, respectueusement groupé derrière Marciane. Après la démonstration, Martin, un vieux paysan, avisé et travailleur, s’avança vers elle :

-         Pourrais-je vous parler, Dame, j’ai une demande à vous faire.

Sur un signe bienveillant de  Marciane il continua :

-         Nous avons sur le plateau, comme vous le voyez,  plusieurs grosses buttes couvertes de broussailles qui sont de votre réserve. C’est bien dommage de laisser de la terre inemployée. J’ai pensé que peut-être vous nous permettriez de les cultiver, la vigne  pousserait avec un peu de chance sur leurs pentes. Ca vaut la peine d’essayer, si vous nous en donnez la permission.

-         Tu as bien raison Martin. Tu ne veux pas t’en charger seul ?

-         Non,  nous sommes quelques uns à vouloir tenter l’expérience.

-         Tu me donneras le nom des volontaires. Le champart ne sera pas important d’autant que vous aurez du travail à mettre ces parcelles en culture. tu sais que je ne suis pas exigeante.

Puis ce fut au tour de Mathieu, le forgeron du château.

-         Dame, j’aurais une demande moi aussi à vous présenter, je ne sais pas si elle va vous plaire, mais voilà. Mon fils est déjà grand, je lui ai appris le métier mais il ne veut pas prendre ma suite. Vous savez les jeunes ont des idées un peu folles, on ne sait pas d’où ça vient, et on ne peut pas leur faire entendre raison, ajouta-t-il en bredouillant un peu.

-         Dis moi donc ce que ton fils a dans la tête, n’aie pas peur.

-         Il voudrait s’installer à son compte et travailler pour les paysans du village et des environs. Il dit comme ça qu’avec les chevaux et les bœufs qu’il faut ferrer, les nouvelles machines qu’il peut imiter, il pourra gagner sa vie. Je lui ai bien dit que nous étions à vous et que nous ne pouvions pas faire ça, mais il insiste et moi je ne sais plus quoi lui dire.

-         Ton fils a raison Mathieu. Ne t’en fais pas, je le proclamerai pour la fête de la Nativité , vous êtes libres de quitter le service du château et de travailler pour votre compte si vous vous en sentez capables. Je l’aiderai même si il le faut pour qu’il puisse s’équiper.

« Décidément, » se dit Marciane « Je ne suis pas la seule à vouloir changer les choses et à entreprendre ! » Elle fut heureuse de ces initiatives. Un forgeron serait très utile au village et il était vrai que ces tertres incultes et apparemment stériles étaient curieusement implantés sur le plateau fertile en un vaste demi cercle. Pourquoi ne pas chercher à les mettre en culture ? Très vite, une équipe s’attaqua avec pelles et pioches aux  pentes couvertes de ronces. Lorsque Marciane s’arrêta quelques jours après pour examiner les progrès du défrichage, les paysans étaient immobiles et contemplaient le sol. Martin avait rabattu sa capuche et se grattait la tête. Il paraissait désemparé.

-         Et bien, Martin, le travail n’avance guère, on dirait !

-         Dame Marciane, cette terre n’en est pas une, ce n’est que de la caillasse. Il n’y a rien de bon à tirer de là.

-         La terre alentour est fertile pourtant.

-         Oui, mais c’est peut-être bien la maison du Diable qui est là dessous, Dame. Il n’y a que pierres sur pierres, regardez, et des pierres taillées, pour la maison du Diable je vous dis, nous allons abandonner, ce n’est pas normal !

-         Des pierres taillées ? Que racontes-tu là, tu rêves, Martin !

-         Mais regardez, Dame, ce que nous avons sorti depuis que nous travaillons ! Nous n’en arriverons jamais à bout. Il n’y a que des cailloux, je vous assure, impossible de cultiver là-dessus !

Marciane descendit de cheval et s’approcha. Les paysans avaient fait un tas de magnifiques blocs de pierres qu'ils avaient  rejetés sur le côté avec rage dans l’espoir de trouver enfin une couche de terre cultivable. Elle se pencha sur l’excavation pratiquée : elle vit un amoncellement de moellons entremêlés de colonnes tronquées, de dalles, de tuiles brisées, colmatées par la terre et la poussière...

-         Creusez un peu plus loin  pour voir si c’est partout pareil.

Le résultat fut le même, les paysans très dépités mirent à jour un nouvel amas de pierres sous la couche superficielle qui les masquait.

-         Il n’y a rien à tirer de ces cailloux. Pour sur, ils n’étaient pas cachés  pour rien. C’est de la diablerie !

Mais Marciane exultait. Cette découverte était providentielle…

-         Mais quelle diablerie vois-tu là ? Ce sont les restes d’anciennes constructions, et je peux te dire Martin, tu as fait là une découverte qui te rapportera bien plus qu’une vendange ! C’est exactement ce dont j’ai besoin ! Continuez mes braves, sortez les pierres, mettez les en tas. Nous les amènerons au château et elles nous donneront les plus fortes murailles dont on puisse rêver.

-         Si cela ne vous contrarie pas, Dame, ne pourriez vous pas demander au chapelain de venir bénir ces pierrailles, elles nous font un peu peur.

-         Martin, non seulement le chapelain viendra les bénir mais vous serez très bien payés pour votre travail, et de plus, pour vous remercier de cette découverte, et remercier la Providence de ce merveilleux cadeau, je ferai construire au village une église, une belle église rien que pour vous.

-         Dame, Dame, appela une petite voix, viens voir ma sainte, tu la mettras dans l’église, dis ?

Marciane suivit l’enfant qui la fit grimper sur une des mottes. Un récent orage avait déraciné à mi pente un arbuste. Dans la cavité mise à nu, Marciane découvrit, fait de petites pierres assemblées, le dessin d’une femme, la tête penchée, ses longs cheveux s’enroulant autour de sa tunique.

-         Comme elle est belle murmura Marciane, très émue, c’est peut-être  Sainte Marie-Madeleine. Tu as fait une bien jolie découverte, petite. Oui, je te le promets ta sainte aura sa place dans l’église. Surtout ne l’abîme pas, il faudra la retirer avec beaucoup de précautions.

Quand le carrier envoyé par maître Carolin se présenta, il reconnut, avec un peu de dépit, que le travail était fait et les pierres, du meilleur calcaire, prêtes à l’emploi.

-         Ne nous quittez pas si vite, maître Patelin, vous pouvez nous aider en indiquant à mes paysans comment trier ces matériaux et les distribuer selon les besoins du chantier qui ne manquera pas de commencer beaucoup plus vite que prévu. Calculez nos besoins. Il me faut dans le village de quoi construire une église, au pied de mes palissades ce qui sera nécessaire aux remparts et aux tours et dans l’enceinte, les pierres pour construire les nouveaux bâtiments. Il y en aura-t-il assez ? Donnez moi votre avis.

-         Si toutes ces buttes sont formées de la même façon, elles vous fourniront suffisamment de pierres, et s’il en manque, Dame, allez creuser celles du bord de la rivière. Je ne serais trop étonné si c’était la même chose…

-         Vous avez bien raison, elles se ressemblent trop pour être de nature différente. Comme c’est curieux, ces immenses constructions ont disparu même de la mémoire des habitants ! Elle doivent être bien anciennes.

-          Il m’est arrivé d’en mettre à jour à Lyon au cours de travaux de terrassement et j’ai déjà vu utiliser les matériaux ainsi récupérés. On dit que ce sont les Romains qui ont bâti tout ça autrefois. Ils savaient construire et ils connaissaient le travail de la pierre, je peux vous le dire et je regarde comment c’est fait pour prendre des leçons.

Marciane raconta avec enthousiasme sa découverte à sa mère qui approuva fort sa décision d’édifier une église paroissiale à Marcelly.

-         Je te demanderai seulement ma fille, qu’il soit clairement indiqué que je suis la donatrice des fonds nécessaires à sa construction. Je laisserai ainsi mon nom attaché à une œuvre sainte et il ne s’effacera pas de la mémoire des fidèles qui viendront prier dans ce sanctuaire, dit-elle avec une satisfaction visible.

Quand Marciane lui  demanda si elle avait entendu parler d’anciennes constructions  à Marcelly, elle répondit assez évasivement :

-         Je sais de source sure que Marcelly existe depuis la nuit des temps, et nous appartient. J’en ai la preuve, mais je ne sais rien de très précis concernant ces ruines, sinon qu’un tremblement de terre aurait semé la terreur dans notre région autrefois et failli détruire notre famille.

-         Quelle preuve avez-vous de l’ancienneté de notre lignage ?

-         C’est mon secret ma fille,  je ne te le transmettrai que sur mon lit de mort car telle est notre tradition et je n’y faillirai pas. Chose étonnante, seules les filles ont droit de le connaître, ce que je n’ai pas manqué de trouver inique  tant que ton frère a vécu. Qui sait si pour lui je n’aurais pas transgressé l’interdit ? C’est même ce que j’avais décidé de faire en vérité…Il aurait eu beaucoup plus besoin de cette puissance que toi, une femme,  une veuve peut-être bientôt, dit-elle avec rancœur en faisant allusion au proche départ d’Aldebert.

-         Il est dangereux d’enfreindre une tradition si ancienne lui reprocha Marciane, en pensant avec angoisse à la mort prématurée de son frère.

-         Cette restriction est inepte, répliqua sa mère sans deviner ce que craignait sa fille. Les hommes peuvent seulement avoir connaissance des voies souterraines qui permettent de quitter le château ou de se cacher, si nécessaire.

-         Nous sommes maintenant en paix, grâce au Ciel, mais il n’est pas exclu que ce soit vital un jour. Révélez moi au moins ces voies de secours.

-         Je le ferai, ne crains rien. En attendant si tu as besoin d’or, je t’en donnerai autant que tu en auras besoin, comme je te l’ai promis.

-         Les travaux vont commencer rapidement, j’en aurai besoin en effet.

Le lendemain, Dame Matheline remettait à sa fille une nouvelle bourse remplie d’or. « Où est sa cachette ? » se dit sa fille  « Elle ne sort pas de sa chambre ! »

Quelques temps après, Marciane eut la surprise de voir arriver Raoul de Convert, son cousin maternel, venu « saluer sa chère tante qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps. » Elle le reçut courtoisement. Sa mère fut enchantée de sa venue, elle aimait bien ce parent qui lui témoignait toujours un profond respect et lui manifestait de grands égards. « Tu es beaucoup plus affectueux que ne l’était ta mère, qui manifestait à mon égard un ressentiment injustifié. Marcelly m’est échu en héritage, mais elle a été tout de même pourvue en propre d’une hoirie importante dont tu as héritée en oubliant heureusement nos différends »

Pour souligner sa bonne humeur, Dame Matheline fit don à son neveu d’une belle aiguière en argent, ce dont il la remercia avec effusion, disant qu’il ne se passerait pas longtemps avant qu’il ne revienne puisque sa tante l’aimait si fort. Il serait tellement heureux de lui rendre hommage et de lui prouver son affection. Dame Matheline en fut toute émue.

Peu après cette visite, Marciane qui s’entretenait un matin avec l’intendant dans la grande salle,  vit arriver en trombe la suivante préférée de sa mère,  Bertille, complètement  affolée : «  Venez vite, il est arrivé un grand malheur à Dame Matheline » Marciane la suivit en hâte. Elle trouva  sa mère gisant immobile et muette sur son lit, complètement paralysée, seuls ses yeux vivaient, implorants et tragiques dans son visage figé comme celui d’un cadavre.

-         J’ étais étonnée qu’elle ne m’ait pas encore appelée comme chaque matin, puisque curieusement elle préfère dormir seule, je suis entrée dans sa chambre et voilà comme je l’ai trouvée… C’est grave, Marciane, on l’a certainement empoisonnée ! Elle était si bien hier soir, ce n’est pas normal !

-         Qu’ on aille chercher Irma la guérisseuse dans sa cabane de la forêt.

-         Vous n’allez pas faire soigner dame Matheline par cette femme ! c’est de la folie ! Dame Matheline est en train de passer. C’est un prêtre qu’il lui faut et les secours de la religion, non pas une sorcière, protesta Bertille, d’ailleurs dame Matheline hait cette femme.

-         J’ai confiance en Irma, c’est une bonne guérisseuse. S’il y a quelque chose qui puisse sauver ma mère, elle le fera.

Après avoir fait sortir Bertille qui pleurait trop bruyamment, Marciane resta au chevet de sa mère, impuissante et désolée. Peu après, Irma arriva, vêtue d’une longue tunique noire informe et d’un mantelet à capuchon en lainage grossier d’où émergeait à peine un visage osseux et sévère. Elle avait des yeux vairons qui mettaient mal à l’aise, et fascinaient cependant ceux qui parvenaient à capter son regard. Elle était accompagnée d’une adolescente emmitouflée dans une cape et un chaperon : sa fille, Anna.

-         Irma, dame Matheline est au plus mal. Que peux-tu faire ? dit Marciane sans s’arrêter à ce regard étrange qui lui était familier.

Elle appréciait beaucoup les méthodes d’Irma. C’est elle qu’elle avait appelée lorsqu’elle avait accouché, bien que sa mère ait résolument tenté de l’en dissuader, et elle l’avait vu soigner les gens du village avec beaucoup d’efficacité et de dévouement. Elle attendit son avis avec impatience.

-         Je ne te cacherai pas que son état est très grave, dit tristement Irma, qui avait le privilège de tutoyer Marciane qu’elle avait connue toute enfant, je ne pourrai pas faire grand chose malheureusement. Que l’on apporte des briques chaudes pour la réchauffer, je vais essayer de la masser pour réveiller ses membres. S’il y a un mieux, je lui ferai boire un bouillon de viande pour l’alimenter un peu. Laisse moi avec elle, mais ne t’éloigne pas,  je t’appellerai. 

Irma sortit enfin de la chambre. Elle paraissait lasse.

-         Je l’ai longuement massée, et j’ai pu lui faire boire quelques gorgées de bouillon. Anna la veille. Il lui faut beaucoup de calme, lui parler doucement pour la rassurer car elle comprend et elle entend.

-         Que s’est-il passé Irma ? Crois-tu à un empoisonnement ?

-         Non, il n’en est pas question, c’est une maladie ! Elle frappe sans avertissement, surtout les gens âgés qui ont trop bien mangé.  Il est difficile de savoir ce qui va se passer. Elle vivra peut-être encore longtemps mais sans doute ne pourra-t-elle jamais plus ni parler ni marcher.

-         Mon Dieu !  Quel sort terrible ! et elle ne m’a rien dit…

-         Quelle imprudence, elle aurait du te transmettre le secret depuis longtemps !

-         Pourquoi dis-tu cela, tu sais ce à quoi je fais allusion ?

-         Je sais qu’un secret protège les Dames de Marcelly depuis toujours. Tant que les Dames connaîtront le secret, les gens du pays seront protégés. Si le secret se perd, ce sera le malheur pour nous tous, comme cela s’est déjà produit dans les temps anciens !

-         Tu ne peux pas m’en dire plus ?

-         Non, hélas ! Je devrais le connaître aussi, mais quand ma mère a été lapidée comme sorcière par des paysans affolés par l’épidémie qui les décimait, comme tu le sais, elle ne m’avait pas encore initiée.

-         Ta mère était au courant de cette mystérieuse affaire de famille ?

-         Nous sommes les filles de ce pays, comme le sont les femmes de ta lignée, depuis aussi longtemps que vous, et nos sorts sont liés aussi étonnant que cela paraisse. Malheureusement la fatalité nous poursuit et semble vouloir effacer de notre souvenir cette force qui nous vient du passé. Est-ce en expiation d’une faute ?

-         Espérons que dame Matheline pourra parler.

-         N’ y compte pas trop, mais essaie de l’interroger s’il y a un mieux.

Les jours passèrent. Dame Matheline survécut sans que son état ne s’améliore. Elle parvenait à avaler ce qu’on lui mettait dans la bouche à la cuillère, mais ni elle ne parlait, ni elle ne bougeait. Ses suivantes venaient broder dans sa chambre ou faire un peu de musique pour la distraire. Marciane compatissante passait de longs moments avec elle en la tenant au courant de ce qui se passait au château. Le regard de sa mère la suivait, impuissant et tragique, seul signe de vie dans ce corps figé. Marciane regrettait d’autant plus l’entêtement de sa mère à lui cacher le fameux secret que les travaux allaient commencer et qu’il lui manquerait sans doute de quoi payer et nourrir jusqu’au bout les ouvriers qui logeraient de longs mois à Marcelly pour mener à leur terme toutes les constructions prévues.

Et maintenant Aldebert partait rejoindre l’armée de Godefroy de Bouillon. La veille, il avait pris les mains de sa femme entre les siennes en la regardant intensément, lui avait dit :

-         Nous ne nous reverrons plus dans ce monde, gardez moi une place dans votre souvenir et prenez soin de nos enfants. Soyez remerciée pour l’équipement princier que vous m’avez offert. Il ne me gardera pas en vie, mais me permettra de combattre vaillamment.

-         Il n’est pas en notre pouvoir de décider de notre destin, il est dans les mains de Dieu, répondit doucement Marciane, émue.

Les cavaliers avaient disparu, la poussière soulevée par leur passage était retombée. Le soleil se levait comme à l’accoutumé, dorant les eaux calmes de la Magnie et irisant les nuages légers qui s’attardaient dans un ciel serein chacun vaquait à ses occupations, comme hier et comme demain, aux pieds du château. Mais elle se trouvait seule maîtresse de Marcelly.

28.06.2007

chapitre 1 - Suite

Dame Matheline n’avait jamais été attirante, elle le savait. Combien de fois, tandis que son époux volages lorgnait les appâts de ses suivantes, avait-elle déploré ses traits ingrats, son nez busqué, ses yeux globuleux, ses cheveux ternes… Elle avait supporté ses infidélités et fait taire sa jalousie. Aujourd’hui encore, il lui fallait s’effacer et Dieu seul savait ce qu’il lui en coûtait ! De son côté, Marciane se reprochait cette répulsion physique qui faussait ses rapports avec son mari, mais elle n’arrivait pas à la surmonter. Ses efforts factices pour être aimable envers son époux dans la vie courante, ne pouvaient compenser le fossé qui les séparait. Néanmoins, leur vie s’était organisée pour masquer autant que possible leur désunion.

A la fin du mois de décembre, époque tout spécialement indiquée pour ce sacrement, le Père abbé Guillaume de Champenot, supérieur de l’abbaye clunisienne de Saint Bégnine, qui était proche de leurs terres, vint passer quelques jours à Marcelly pour le baptême de Louis, le deuxième fils de Marciane. L’abbé, prélat éminent, unanimement respecté, avait participé au récent Concile de Clermont dont il rapporta  une grande nouvelle :

-         Sa Sainteté, Urbain II, nous a délivré un message de la plus haute importance : il invite tous les chevaliers chrétiens à s’unir pour aller délivrer le tombeau du Christ ! Son appel a reçu un accueil enthousiaste chez les princes et les barons qui l’ont entendu. Combien ont regretté que Grégoire VII, notre ancien Souverain Pontife, n’ait pas matérialisé ses intentions de délivrer le Saint-Sépulcre ! Or, depuis vingt ans, la situation n’a cessé d’empirer. Les pèlerins reçoivent en Terre Sainte un accueil de plus en plus mauvais de la part des  Turcs Seldjoukides qui se sont rendus maîtres des lieux. Ils sont maltraités, faits prisonniers, vendus comme esclaves. Il est temps de mettre ces païens à la raison, et les chrétiens qui partiront gagneront leur salut en délivrant Jérusalem.

-         Qui doit partir ? demanda Aldebert

-         Tous les chevaliers sont appelés et peuvent se croiser, c’est à dire coudre la croix blanche sur leur manteau. Ce sera le signe de ralliement des soldats du Christ qui partiront combattre l’Infidèle.

-         Comment faire pour répondre à l’appel de notre Saint Père ?

-         Seriez-vous prêt  à vous croiser Aldebert ?

-         Oui, je le veux.

-         Je vous tiendrai au courant, mon fils. Adhémar, évêque du Puy, a été désigné comme légat par le Souverain Pontife pour organiser la Croisade. Il donnera les consignes nécessaires. J’admire votre foi et je prie le Ciel pour que l’armée du Christ soit nombreuse. Elle remportera la victoire.

Si Marciane avait été étonnée par la décision rapide et sans appel de son mari, Dame Matheline en avait été offusquée, se trouvant trahie. Après le départ de l’Abbé, elle lui en fit vertement  le reproche :

-         A quoi pensez-vous, Aldebert, pour vous embarquer tête baissée dans cette aventure ? Vous allez laisser deux femmes et deux enfants en bas age, seuls et sans défense, aux prises avec la convoitise de notre suzerain dont vous connaissez les appétits ou de nos voisins !  C’est de l’inconscience !

-         Vous ne risquerez rien, Dame Matheline. Je m’en suis entretenu avec l’Abbé de Champenot. Les biens des croisés seront intouchables sous peine d’excommunication. Leurs terres et leur famille seront sacrées. En outre, je prendrai toutes les mesures nécessaires pour trouver un homme compétent pour commander la garnison et me suppléer dans ce domaine. Quant à l’administration de vos terres, je sais Marciane tout à fait qualifiée pour en assurer la direction, puisqu’elle le fait déjà et connaît mieux que personne ce qui convient à Marcelly.

-         Vous partez bien loin. Avez vous bien conscience que vous risquez de n’en point revenir ?

-         Dieu en décidera, le sort de nos armes et nos vies sont entre Ses mains.

-         A quoi obéissez vous, Aldebert en décidant si promptement de partir en croisade ? Je ne vous connaissais pas une foi si combattante, demanda Marciane lorsqu’ils furent seuls, lui posant pour une fois une question d’ordre personnel. Voulez-vous me fuir ? ajouta-t-elle un peu provocante.

-          Non, ma chère, mais je vous délivre de moi.

Et comme elle le regardait intriguée, il reprit :

-         Ne croyez pas que je sous-estime les efforts que vous faites pour me supporter. Il y a longtemps que je cherche le moyen de vous rendre votre liberté. N’est-ce pas le meilleur ? Personne n’y trouvera à redire. Votre sacrifice n’aura pas été trop long et je vous laisse deux enfants que vous aimerez peut-être quand vous aurez oublié leur père.

-         Je regrette d’avoir gâché votre vie mon ami, lui répondit-elle touchée par ces motifs insoupçonnés. Vous méritiez d’être aimé.

-         Si j’ai au moins gagné votre estime, je ne me plains pas.

-         Elle vous a toujours été acquise. Je n’ai aucun reproche à vous faire. J’ai accepté de vous épouser sous la contrainte des circonstances, mais vous n’y étiez pour rien. Cette union vous a été imposée comme à moi, vous avez tenu votre rôle sans démériter, ce qui n’a pas été mon cas, pourtant je n’y ai pas mis de mauvaise volonté, ajouta-t-elle en baissant la tête.

-         Je ne vous reproche rien.

-         Ce n’est pas à cause de vous ! Peut-être aurais-je été la même avec un autre. Nous ne nous aimions pas, mais qui se soucie d’amour dans la conclusion des alliances ? Peut-être qu’avec le temps…

-         Ne revenons pas sur notre échec. Je pars gagner mon salut en me couvrant de gloire, je ne suis pas à plaindre. Si je ne reviens pas, je vous laisserai veuve, et ce ne sera pas un sort exempt de soucis et de contraintes ! Vous n’aurez pas la meilleure part. Mais je vous souhaite sincèrement d’être heureuse. C’est mon vœu le plus cher.

C’était la première fois qu’ils parlaient de leur couple. Marciane, qui avait cru son mari indifférent, l’avait vu avec surprise répondre d’une manière touchante et sans détours. Elle se demanda si ce n’était pas elle qui avait inconsciemment mis une barrière infranchissable entre eux, si avec plus d’ouverture et de simplicité, elle ne l’aurait pas mieux accepté et ne serait pas arrivée à une meilleure entente. Elle découvrait qu’Aldebert était un homme bon et sensible qu’elle avait rejeté sans se soucier de ses sentiments. Ses reproches feutrés concernant son manque d’affection pour ses fils l’avaient touchée. Elle avait effectivement négligé ses propres enfants, par  rancœur contre leur père, comme s’ils étaient coupables de leur conception. Elle en eut honte, mais ne put s’empêcher de reconnaître que son mari avait vu juste quand il lui avait dit : « Je vous délivre de moi ». Se sentant délivrée, elle était prête à la conciliation.

La croisade mit un an à s’organiser. Faute d’accord sur un commandement unique, elle dut se partager en plusieurs armées. Aldebert devait rejoindre celle du comte de Toulouse. Qu’elle avait vite passé cette année de préparatifs ! Marciane avait été saisie d’une agitation frénétique. Pour atténuer ses remords, elle avait décidé de procurer à Aldebert un équipement complètement neuf, un heaume du fer le plus résistant, une épée de Tolède à double tranchant évidée d’une rainure centrale qui l’allégeait sans compromettre sa rigidité, un haubert pour remplacer sa vieille broigne, faite d’écailles de fer sur une tunique de cuir. Ce haubert tout à fait nouveau était une cotte de maille formée d’anneaux de fer entrelacés, assez long pour protéger les cuisses et fendu sur le côté pour permettre la monte à cheval, léger - quinze kilos à peine - et très souple grâce à ses deux cent mille mailles. Une lance à hampe en bois de frêne et pointe à double tranchant avait replacé l’ancienne, beaucoup plus courte. On ne pouvait trouver mieux ! Marciane y avait ajouté les chausses, les manches et la coiffe, qui était une protection supplémentaire à porter sous le heaume, le tout en mailles de fer également. Tous ces achats avaient fait l’objet d’un déplacement à Lyon, seule ville capable d’offrir un armement d’une telle qualité. L’équipement des écuyers et des servants d’armes avait été pris en charge par les vassaux de Marcelly. Marciane avait tenu à offrir également un nouveau destrier à Aldebert qu’elle avait payé deux cents sous et qui, pesant six cents kilos, pouvait supporter un poids de cent vingt kilos. Elle avait dépensé pour l’équipement complet plus de deux mille sous et n’avait pu s’empêcher de regarder tristement les chevaux de labour proposés sur le marché, tellement plus maniables et d’un meilleur rendement que les bœufs, qu’elle n’avait plus de quoi acquérir. Elle se promit bien de revenir, dès qu’elle en aurait les moyens, car elle avait également découvert des charrues beaucoup plus performantes que celles du domaine, dotées d’un avant-train mobile sur des roues, qui l’avaient beaucoup intéressée.

La ville de Lyon était alors en pleine effervescence. Partout s’élevaient de nouvelles constructions au milieu d’échafaudages sur lesquels grimpaient inlassablement les maçons chargés du mortier, tandis que les pierres étaient hissées par les manœuvres grâce à des systèmes de poulies. Eglises, hôtels particuliers pour les riches marchands, halles, fontaines, on construisait à tout va, et Marcia contemplait avec envie les chantiers en pensant que leur château mériterait bien d’être rénové… Elle en fit la réflexion à sa mère lorsqu’elle fût de retour :

-         Notre Puy-aux-Dames ferait bien piètre figure au milieu de toutes ces belles et bonnes constructions. J’en ai eu presque honte. Mais il faudrait des sommes considérables pour le reconstruire en pierres !

-         Mais Marciane, si tu en éprouves l’envie, il faut réaliser ces transformations. Quand ton père a fait édifier le donjon, il avait déjà envisagé d’édifier des remparts en pierres. La mort l’en a empêché et je ne me suis pas senti la force d’entreprendre ces travaux…

-         Ma mère, j’en aurais bien la force, mais nous n’en avons pas les moyens.

-         N’en crois rien. Cela nous est parfaitement possible, répondit sa mère avec un étrange regard et un demi sourire.

-         Mais, ma Mère, je connais les comptes du château et les redevances qui nous sont dues, j’ai tout dépensé, je ne vois pas…

-         Ne cherche pas de ce côté. Dis-moi seulement de combien tu veux disposer.

-         Vous auriez de ressources que je ne connais pas ? Comment est ce possible ? Et pourquoi ne m’en avez-vous jamais rien dit ?

-         Tu es encore trop jeune. Je te mettrai au courant lorsqu’il en sera temps. Laisse-moi mon secret, je tiens à rester maîtresse chez moi. Tu comprendras un jour et tu m’approuveras. J’ai toujours du défendre notre patrimoine, il m’en a beaucoup coûté parfois mais je n’ai pas failli… C’est pour cela que je ne quitterai jamais le Puy-aux-Dames et que je t’ai mariée à Aldebert.

-         Il faudrait également des chevaux de labour et de nouvelles charrues, insista alors Marciane. Nous pourrions grâce à cela améliorer nos cultures.

-         Dis-moi de combien tu veux disposer. Tu auras ce qu’il te faut.

Marciane, très intriguée par ces mystérieuses allusions, résolut dans l’immédiat de mettre à profit les largesses promises pour financer les travaux du château et les achats pour le domaine, sans chercher à comprendre. Il lui fallait retourner à Lyon avec Aldebert pour prendre livraison de l’équipement militaire de son mari, elle y achèterait bêtes et matériel et chercherait un maître d’œuvre. Avant son départ, sa mère lui remit comme promis  une lourde bourse, remplie d’or.

-         De l’or !

-         Tu trouveras un changeur ou tu traiteras directement en métal, mais renseigne-toi bien auparavant sur sa valeur. C’est de l’or pur que tu as là, alors que les sous d’argent n’ont guère de valeur… Ne l’oublie pas !

-          Vous ne voulez vraiment pas m’expliquer…

-         Je t’ai déjà dit qu’il n’était pas encore temps. Ce secret a toujours été ma force. Avec lui, je compte encore malgré mon âge et mes déconvenues. Tu ne pourras rien contre moi tant que tu ne le connaîtras pas !

-         Mais je ne vous veux aucun mal, ma mère, et vous le savez.

-         On ne prends jamais assez de précautions lorsqu’on se sent décliner et que l’on a connu bien des revers. Mais ne crains rien, tu disposeras de tout l’or dont tu auras besoin. Tu es ma seule héritière et je vois que tu veux faire de cet or un usage conforme aux intérêts de Marcelly.

A Lyon, Marciane acheta des chevaux, une charrue pourvue des derniers perfectionnements qui permettrait un labour plus profond et plus rapide, une herse qui passée après l’ensemencement protégerait les grains des oiseaux et du gel d’une  légère couche de terre. Ces nouveautés la passionnaient et elle en fit longuement l’examen pour assimiler les changements apportés aux engins traditionnels et se faire expliquer les nouvelles techniques, expérimentées depuis quelques temps déjà, en Ile de France et en Picardie. Elle rencontra aussi un maître d’œuvre, du nom de Carolin, qui finissait la maison d’un marchand dont elle avait admiré la façade et l’ordonnance autour d’un large porche. Il parut intéressé par l’importance des travaux envisagés et promit de se rendre à Marcelly au plus tôt. Il disposait d’une équipe importante de maçons, de charpentiers, de couvreurs, et se disait capable d’entreprendre un pareil chantier. Il tint promesse et se présenta rapidement à Marcelly. Marciane avait mûrement réfléchi aux plans du nouveau château et Aldebert s’était occupé de définir le tracé et les défenses des remparts et de leurs tours de garde.

-         Il faut soigner particulièrement la défense de la porte d’entrée qui est la partie la plus vulnérable, avait-il recommandé. L’avis des experts consiste à édifier au dessus de la herse et de la porte, une voûte flanquée de deux bastions et percée, sur le haut et les côtés, de meurtrières propres à examiner les entrants et s’en défendre éventuellement, par des tirs de flèches ou d’arbalétrières et des jets de pierres. Si le passage est en chicane, il n’en est que mieux protégé, l’angle de tir contre les assaillants étant meilleur. Je vous conseille de garder votre première enceinte, qui pour n’être qu’une palissade est solidement bâtie et représente une sécurité supplémentaire. Autour de la deuxième enceinte en pierres, élargissez les douves et approfondissez-les, elles sont actuellement insuffisants. Avec de bons sergents, vigilants et dévoués, vous aurez une place bien difficile à forcer, surtout si vous flanquez la muraille de deux bonnes tours qui serviront en outre à loger la garde et tenir l’armement nécessaire en cas d’attaque.  

-  Je tiendrai scrupuleusement compte de vos conseils, lui avait affirmé Marciane. En ce qui concerne les autres constructions, je m’en tiendrai à des structures assez légères pour les magasins, les écuries, les cuisines, le chenil, le dispensaire les ateliers et les logements des réfugiés éventuels, qui seront adossés à la muraille. J’aimerais une chapelle, petite mais de qualité. Le château lui-même, construit en avant du donjon, comprendra la grande salle  dans son corps principal et la librairie et deux tours, l’une pour les chambres et les ateliers des dames, l’autre pour les chambres des hôtes de passage. Je continuerai quant à moi à loger dans le donjon.

Je vous approuve tout à fait ! avait répliqué Aldebert, le seigneur doit être à part et spécialement protégé. Vous serez le seul seigneur de ces lieux, et peut-être en butte à bien des tracas. Je vois, continua-t-il en souriant que vos plans sont bien arrêtés, et je vous sais apte à les mener à bien. Je ne vous laisserai pas seule face à vos graves responsabilités. J’ai activement recherché un capitaine capable de commander nos sergents et d’assurer la sécurité du domaine. Le prieur de Saint-Bégnine m’a tout spécialement recommandé un certain Aymar le Roux dont il se porte garant. On ne peut trouver meilleure recommandation et je suis heureux de vous laisser en de bonnes mains.   

Sachant précisément ce qu’elle voulait, Marciane put aisément exposer ses plans à maître Carolin.

-         J’ai bien compris vos désirs et vos besoins lui dit-il. Je vais y réfléchir pour vous donner une estimation du coût et de la durée des travaux. Mais je vous signale un problème préliminaire de la plus haute importance et qui n’est pas de mon ressort : il faut trouver la pierre, donc une carrière, et la tailler. C’est l’étape la plus longue et la plus ingrate. Je vais vous adresser un tailleur de pierres. Je peux vous signaler cependant que n’importe quelle pierre ne fera pas l’affaire. Un bon calcaire, facile à tailler serait idéal, or vous risquez de ne trouver ici que du granit, si dur à travailler ! Si vous n’en trouvez pas sur place, il faudra l’acheminer de plus loin. Vous imaginez les frais et la difficulté ! Un carrier vous donnera un avis autorisé. Dans la construction, c’est le stade le plus long et sans aucun doute le plus onéreux. Je vous conseillerai aussi, si vous me confiez les travaux, de préparer à l’avance le bois de charpente et le bois d’œuvre  dont nous aurons besoin. Avec toutes forêts qui vous entourent, ce sera facile. Si tous les matériaux sont approvisionnés, la construction avance vite. J’ai une bonne équipe, je vous donnerai satisfaction et vous aurez le plus beau château de la région !

Devant ces difficultés qu’elle n’avait pas envisagées, Marciane fut un peu désemparée. Elle commençait à comprendre pourquoi sa mère avait renoncé à entreprendre la rénovation du Puy-aux-Dames ! Aldebert la réconforta :

-         Vous vous trouvez confrontée à des problèmes nouveaux mais vous trouverez les solutions appropriées en temps et en heure. Ne vous découragez pas. Prenez le temps de réfléchir à tout sans précipitation. Je crois que vous avez en maître Carolin un homme de métier compétent, suivez ses conseils, soignez la préparation des travaux avant de les démarrer. Je suis certain que votre entreprise sera couronnée de succès.

.../...

27.06.2007

chapitre 1 - Le départ

Le pont-levis du château du Puy-aux-Dames s’abaissa dans un crissement de poulies. Le ciel s’éclairait à peine. Des corbeaux tournoyaient autour du donjon dans une ronde bruyante et désordonnée. La brume s’attardait dans la plaine et, dans son lit, la rivière luisait faiblement, ses flots gris ondulant sous la brise encore fraîche. De la porte qui s’ouvrit en grinçant, sortit une petite troupe en armes. A sa tête, chevauchait le maître de ces lieux, le puissant sire Aldebert de Marenges, seigneur de Marcelly. Revêtu d’un haubert sous sa côte d’armes  barrée d’une grande croix rouge, coiffé d’un heaume pointu qui accrochait les premières lueurs du soleil naissant, il chevauchait un robuste destrier noir. Ses écuyers, ses servants d’armes portant son épée, sa lance, sa masse d’arme et son écu, et ses palefreniers le suivaient en silence, sur le chemin où les paysans faisaient la haie pour saluer le départ du maître en Terre Sainte. Montée tout en haut du donjon, Marciane regardait partir son époux. Il ne se retourna pas pour un dernier geste d’adieu. Elle resta longtemps immobile à  suivre la descente des cavaliers vers le village,  puis le plateau, enfin la plaine où ils obliquèrent vers l’ouest pour suivre le chemin qui longeait la Magnie. Elle regardait partir cet homme qui partageait sa vie depuis quatre ans, lui avait donné deux enfants et restait pourtant un étranger dont elle haïssait le contact mais respectait la force et la droiture. Elle se demandait si elle devait se réjouir de retrouver sa liberté ou appréhender de se retrouver seule à la tête de son alleu, avec comme seule aide une mère impotente.

 

Le domaine s’étalait à ses pieds. Son regard effleura le château dont les différents bâtiments, construits en bois et en pisé, s’ordonnaient autour du donjon que son père avait fait édifier en pierre. A l’est, deux palissades renforcées de pieux et de ronces défendaient l’accès au château. La porte de bois clouté, entourée de deux tours de guet sur la première enceinte, ouvrait sur le fossé couvert par le pont-levis, la deuxième porte et la descente vers le village et le plateau. La façade ouest du château, flanquée du donjon, surmontant un à pic de plusieurs dizaines de mètres n’avait pas besoin de défenses autres que celles existant naturellement. En contrebas, entourées de vergers et de courtils, se groupaient les chaumières du village autour desquelles serpentaient des chemins boueux, plus bas encore sur le plateau, s’étalaient les champs où le blé de printemps venait d’être semé. Le long de la Magnie , les riches prairies nourrissaient les troupeaux du château et des paysans. La seigneurie de Marcelly ne s’arrêtait pas là. Elle comprenait encore les terres et les villages avoisinants et s’étendait très loin dans la vallée, faisant des seigneurs de Marcelly des barons riches et puissants, disposant des droits de haute et basse justice sur leurs nombreux serfs et paysans. C’était son « alleu », ses terres ancestrales, auxquelles elle se sentait viscéralement attachée.

 

Les serviteurs, silencieux et immobiles lors du départ du maître, s’étaient remis au travail tout en commentant l’aventure entreprise par les croisés. Les paysans qui partaient en corvée de bois pour le château s’éloignaient du village, leurs outils sur l’épaule. Des fumées s’échappaient des toits des chaumières. Les bruits familiers emplissaient l’air : cris d’animaux, voix humaines, aboiements des chiens, bruits d’outils dans les ateliers et la forge, grincements des charrettes. La vie suivait son cours habituel, sauf pour Marciane qui restait seule, suzeraine à part entière et pour la première fois maîtresse de son destin.

Son père était mort alors qu’elle n’était qu’une enfant et sa mère n’avait pas voulu se remarier, de crainte que son héritage n’échappe à son fils, Geoffroy, le frère aîné de Marcia. Ils avaient vécu heureux et libres, sous la férule légère d’une mère en adoration devant son fils et assez indifférente envers sa fille pour se désintéresser de son éducation et la laisser suivre son frère dans ses équipées de chasses et ses courses folles dans les bois et les taillis de Marcelly. Marciane avait adoré cette vie active, les levers matinaux quand les chevaux dont les nasaux fumaient, et les chiens avides de courir sus au gibier, attendaient impatiemment le signal du départ. les poursuites à brides abattues dans les bois qui sentaient la feuille pourrissante et la terre mouillée quand les branches dans la course lui giflaient la figure et que sa monture obéissait à la pression impérieuse de ses cuisses dures de cavalière émérite, la mise à mort quand il fallait enfin d’un coup sûr, viser la bête acculée que l’on tenait aux fermes…

Elle n’en avait pas moins, et de son propre chef, passé de longues heures avec le chapelain, l’intendant et les ministériaux affectés à la gestion du domaine pour apprendre le latin, la grammaire, le calcul, déchiffrer les grimoires et les vieux actes soigneusement rangés dans la librairie, tracer d’une main de plus en plus ferme les lettres magiques qui permettaient de fixer la pensée sur le parchemin. C’était son domaine privé et son frère, qui le méprisait, s’en moquait parfois.

-         Pourquoi te donner du mal à apprendre ce qui n’est pas de notre rang ? Lire, écrire, c’est bon pour les clercs, mais pas pour nous ma sœur ! Viens plutôt me voir m’exercer à la quintaine, c’est tellement plus excitant ! Ou apprends à filer la laine et à broder ces tapisseries qui font la fierté des dames…

Elle laissait dire en souriant et n’en continuait pas moins, car elle n’était guère influençable, à étudier dans la librairie. Elle avait conscience que son éducation était en parfaite contradiction avec les usages qui voulaient qu’une fille soit reléguée dans le quartier des femmes. Mais sa mère n’en avait cure et la laissait vivre à sa fantaisie...

Quand son frère partit comme écuyer du comte de Frémont, le plus puissant seigneur de la région, pour commencer l’apprentissage indispensable à son adoubement, la vie de Marciane changea brutalement. Plus de chevauchées, plus de chasses, plus de liberté… Sa mère, soudain sortie de sa torpeur, exigea sa présence dans les chambres des dames où elle devait se morfondre des journées entières l’aiguille à la main. Sa révolte, ses colères, ses reproches n’y changèrent rien. Marciane ne put découvrir qui avait été à l’origine de ce revirement, mais elle soupçonna Bertille, une suivante de sa mère. Les jours s’écoulèrent alors monotones, dans la lueur morose qui suintait des fenêtres closes de toiles huilées, quel que fût le temps au dehors. Le bavardage insipide des suivantes de sa mère, et le cantilène chanté d’une voix mièvre par l’une des fileuses, appesantissaient à n’en plus finir la fuite du temps. La grisaille de son existence était seulement coupée par quelques invitations à l’occasion du mariage d’une invitation. Marciane pensait souvent à celle qui avait eu lieu au château du comte de Frémont, pour l’adoubement du fils du comte. Cette réception lui avait permis de revoir son frère et de connaître ses amis, autres écuyers du comte, jeunes nobles fils de ses vassaux, gais, insouciants et braves, dont les regards admirateurs avaient flatté sa vanité. Plus qu’aux exploits des participants aux joutes, elle avait été sensible aux chansons des jongleurs venus égayer les repas en s’accompagnant de leur viole pour conter les amours courtoises des dames qui imposaient à leurs chevaliers les épreuves qui les rendraient dignes d’elles. La découverte de ces sentiments complexes et délicats faisait rêver à la jeune fille d’en inspirer de semblables à Gauvain qui cherchait souvent à se rapprocher d’elle, partageait sa coupe à table et quelques fois prenait furtivement sa main, lorsqu’ils étaient assis  côte à côte. La rencontre n’avait pas eu de suites mais, de retour au château, Marciane continua à rêver, attendant naïvement l’arrivée d’un beau chevalier qui saurait mériter son cœur..

La nouvelle de la mort de son frère, tué lors d’une chute de cheval, retentit comme un coup de tonnerre dans le confort terne et ouaté de sa vie. Le corps fut ramené à Marcelly, accompagné par un cortège de jeunes écuyers, le comte de Frémont à leur tête. L’inhumation eut lieu dans la chapelle du château, après une cérémonie émouvante, qui laissa Marciane cependant pleine de ressentiment car elle avait deviné chez le grand seigneur plus d’intérêt pour le sort de Marcelly que pour la perte de Geoffroy.

-         Vous ne pouvez, Dame Matheline, rester seule en charge de ces terres, annonça le comte à sa mère après les funérailles. Aussi, je vous conseille de vous retirer dans un couvent pour dames nobles. Vous y trouverez le service et le repos auxquels ont droit les personnes de votre rang et de votre age. Je me chargerai de faire gérer vos biens.

-         Je suis sensible à votre sollicitude, Messire, mais ce ne sera pas nécessaire. Mon époux a promis, avant de mourir, la main de notre fille à un de nos vassaux. Je m’en voudrais de ne pas accomplir sa volonté.

-         Je m’étonne que Gaétan ait fait inconsidérément cette promesse sans m’en aviser ! Marciane pourrait prétendre à un parti plus assorti à son rang, et même, pourquoi pas devenir comtesse de Frémont… puisque je suis veuf !

-         Vous connaissez la soudaineté de la mort de mon époux, mais les souhaits d’un mourant sont sacrés, et je suis maîtresse de mon alleu.

-         Et de qui s’agit-il ? ajouta le comte d’un air rogue.

-         Aldebert, sire de Marenges.

-         C’est un homme valeureux et un bon chevalier, je n’en regrette pas moins cette décision intempestive. Enfin, puisqu’il en est ainsi, qu’il vienne me rendre hommage après son mariage auquel je ne pourrai assister, conclut‑il sèchement. Naturellement, ce mariage devra être conclu rapidement. Ce serait folie de laisser ce domaine aux mains de femmes seules, bien incapables de le défendre. Il aurait fallu depuis longtemps y remédier. On ne me tient jamais assez informé !

Dame Matheline savait que le comte n’avait aucun droit à cet hommage qu’il réclamait. Elle le toisa, drapée dans sa douleur. Marciane admira la dignité glacée de sa mère qui parut cependant incommoder le truculent personnage. Il repartit rapidement après cet entretien, marquant son mécontentement de voir ignorer son autorité et laissant Marciane complètement désemparée. Elle n’avait pu s’empêcher de lever les yeux vers lui lorsqu’il avait émis l’hypothèse d’une union entre eux. L’homme était grand et massif, presque obèse. Sa figure rubiconde plantée sur un cou de taureau, ses petits yeux porcins confits dans la graisse et son nez turgescent l’avaient fait frémir d’horreur. Dieu merci, une telle union n’était pas envisageable ! Mais elle n’avait jamais eu connaissance, ni son frère, elle en était certaine, d’un quelconque engagement de leur père envers Aldebert de Marenges… C’était un familier du château, seigneur d’un petit fief qui le rendait vassal de Marcelly. Sa mère, depuis son veuvage, se reposait sur lui pour veiller à leur sécurité, selon les recommandations de son père. Il inspectait la garnison, donnait des consignes au sergent des gardes, vérifiait l’entretien des défenses et était présent dès qu’un danger potentiel était signalé, passage de troupes, friction avec des voisins, menace de bandes de pillards… Il était serviable, efficace, modeste, presque effacé. Sa haute silhouette pourtant ne le laissait pas passer inaperçu. Mais il avait une façon de marcher sans bruit, en se courbant un peu, de parler d’une voix calme et basse qui le rendait discret. Seuls ses yeux, très noirs et inquisiteurs, retenaient l’attention pour peu que l’on s’arrêtât à l’examiner.

-         Quelle est cette promesse qui me lierait à Aldebert de Marenges ? demanda Marciane d’une voix angoissée dès qu’elle se retrouva seule avec sa mère. D’où tenez vous cela ma Mère, quelle est cette folie ?

-         Mais enfin, ma fille, tu as vu quels dangers nous menaçaient ! Toi dans le lit de ce porc ? Moi dans un couvent, coupée du monde et de ma maison, nos biens spoliés ! J’ai dû répondre en improvisant pour parer au plus pressé. Et tous comptes faits, n’est-ce pas la meilleure solution ? Aldebert est un homme sérieux, calme et droit. Tu n’auras pas à t’en plaindre.

-         Mais je ne l’aime pas, je n’ai que quinze ans et il en a trente, et vous allez lui forcer la main ! Il ne voudra peut-être pas m’épouser…

-         Ne te fais aucun souci de ce côté. Comment refuserait-il un tel parti ? De plus, n’as tu pas compris qu’il t’aime ?

-         Moi ? Jamais de la vie ! Il me regarde à peine !

-         Non, TOI tu le regardes à peine, mais lui te suit des yeux désespérément dès que tu ne t’en aperçois pas.

-         Je ne veux pas me marier, et surtout pas avec Aldebert !

-         Tu as le choix, Aldebert ou Fulbert de Frémont, qui est encore plus âgé. Je ne peux me déjuger. De plus, épouser Aldebert est la seule façon pour toi de ne pas quitter Marcelly, ce qui ne devrait pas te déplaire, je pense ? Tout autre époux t’emmènerait chez lui, loin d’ici…

Marciane demeurait perplexe, ce mariage lui déplaisait profondément, mais sa mère avait su trouver les points sensibles, ses arguments avaient porté. Elle finit par donner son accord et ne sut jamais comment sa mère avait présenté la situation à Aldebert, ni quelles avaient été ses réactions. En attendant, elle appréhendait leur prochaine rencontre.

Quand elle le vit entrer un matin dans la grande salle, éclairé par la lumière oblique venant de la porte, elle examina son visage anguleux, creusé par les ombres qui en accentuaient les méplats et les rides profondes, ses cheveux raides et grisonnants, ses longs membres disproportionnés. Elle le trouva vieux et laid. Une grimace de dégoût tordit son visage et elle se détourna, les yeux brouillés de larmes. Son futur époux se montra très naturel et, comme si leur union était prévue depuis toujours, il ne fit aucun commentaire et se comporta comme à l’ordinaire. Marciane aurait préféré une explication franche, connaître ses réactions, ses sentiments. Il demeura disponible mais insaisissable, prévenant et distant. « Je n’aurais sans doute pas apprécié un empressement intempestif, mais pourquoi ce silence ? Nous sommes des étrangers l’un pour l’autre ! En sera-t-il toujours ainsi ? »

Le mariage fut célébré simplement dans la chapelle du château, quarante jours après leurs fiançailles, leur deuil récent ayant exclu toute fête ostentatoire. Un festin  réunit cependant dans la grande salle les parents, les intimes et les divers commensaux, vassaux, gens de maison, serviteurs, tandis que dans les cours des tréteaux étaient dressés pour les villageois qui n’avaient pu trouver place dans la salle. Marciane vécut ces heures comme un rêve. Il lui semblait s’être dédoublée et assister en spectatrice au mariage d’une inconnue. Elle surprit plusieurs fois le regard de son mari, grave, presque douloureux. « Il est aussi malheureux que moi, se dit-elle. Je me demande pourquoi ma mère s’est imaginée qu’il m’aimait ». Quand elle se retrouva plus tard seule avec lui dans le grand lit fermé de courtines dressé dans la chambre des maîtres du donjon, elle se rendit compte qu’elle ne supportait ni le contact de ses mains froides qui lui firent horreur, ni ce corps osseux contre le sien. Elle en avait la chair de poule, et dut réfréner son envie de hurler et de s’enfuir. Elle resta immobile et glacée, à la limite de l’évanouissement. Quand il s’écarta enfin d’elle, elle ne vit pas qu’une larme lentement glissait sur sa joue,. Jamais il ne lui posa de question, ni ne se plaignit de sa froideur. Avec le temps, la répulsion de Marciane se changea en indifférence profonde. Son époux ne lui imposait pas trop souvent ses étreintes, surtout qu’elle se trouva souvent enceinte. Il garda toujours la même douceur silencieuse et furtive pour la prendre dans ses bras. Dans la vie quotidienne, il était très courtois. Il lui demanda au début de leur mariage si elle désirait l’accompagner à la chasse et dans ses tournées dans le domaine. Sa première grossesse, assez rapide, lui donna une bonne raison pour refuser. Il la laissa comme autrefois s’occuper de la gestion avec l’intendant et la tenait au courant des problèmes quotidiens de la châtellenie.

Le temps passa… Après une fausse couche, Marciane mit au monde coup sur coup deux beaux garçons qu’elle accueillit avec une certaine indifférence, alors que leur père leur manifesta un attachement qui n’était pas courant de la part d’un homme. Il restait attentionné envers son épouse, veillant à son bien-être, lui offrant des bijoux, les plus beaux tissus, pour la confection de ses toilettes. L’apparence de leur vie conjugale donnait à penser qu’ils formaient un couple uni. Dame Matheline en fit la réflexion  à Marciane.

-         N’ ai-je  pas eu raison de te dire que tu aurais le meilleur des maris ?

-         Lui as-tu demandé s’il pensait avoir la meilleure des femmes ?

Sa mère la regarda pensivement. Elle n’avait jamais compris sa fille qui lui paraissait vivre dans un monde complètement étranger au sien. « Qu’avait-elle à reprocher à un homme qui - Matheline le savait - l’aimait, la vénérait même, et ne savait que faire pour se rendre digne d’elle ? » Elle soupira. Si elle n’avait deviné les sentiments du sire de Marenges pour sa fille, elle l’aurait bien pris elle-même comme époux. C’est pourquoi son nom lui était si spontanément venu aux lèvres lorsqu’il avait fallu trouver une parade aux prétentions du comte de Frémont. Depuis la mort de son époux, un homme coléreux, brouillon et volage, elle avait apprécié au fil des jours la présence rassurante de cet homme calme, efficace et courtois, qui savait, sans hausser la voix, se faire obéir et respecter. Si elle avait eu le bon sens de ne pas révéler ses propres sentiments, elle n’en avait pas moins remarqué, avec une pointe de dépit, l’éclair de bonheur qui avait illuminé ses traits quand elle lui avait demandé d’être son gendre. Le mariage avait été une épreuve et elle en voulait à sa fille, qui était loin de s’en douter, de ne pas lui être reconnaissante d’avoir su s’effacer. Aussi avait-elle été presque consolée de constater que leur couple était profondément désuni, ce qui représentait en quelque sorte une revanche sur sa déconvenue. Dame Matheline s’en était humblement confessée. Ce n’était pas une méchante femme mais elle était aigrie : sa vie ne lui avait apporté qu’une satisfaction, son fils, qui lui avait été  prématurément enlevé et n’avait pu accomplir le glorieux destin qui l’aurait enfin comblée de joie et de fierté. Le bon chapelain l’avait absoute en lui recommandant, pour le salut de son âme, d’aider sa fille et de la soutenir au lieu de la jalouser, Dieu lui en tiendrait compte.

.../...

25.06.2007

chapitre 28 - La fin du voyage...

Marcia s’installa définitivement à Marcellicus, dans la villa fortifiée. Elle regardait souvent avec nostalgie la grande maison fermée depuis si longtemps qui s’ensevelissait sous les plantes grimpantes, mais elle ne voulait plus y toucher. Leur demeure sur le plateau, cernée par ses grands murs, lui donnait un sentiment d’étouffement. Aussi, elle se fit construire, accolée à la villa, une tour qui lui permettait de dépasser les murailles et d’embrasser d’un seul coup d’œil ce paysage qu’elle aimait tant, tout en ménageant son indépendance.

Elle assista avec émotion au mariage de sa petite fille, Marcella, et à la naissance l’année suivante de son arrière-petite-fille qu’elle vit tenir dans le baptistère en pensant qu’elle serait sans doute bientôt prête à recevoir le baptême elle-même. Elle eut un regret poignant au souvenir de sa pauvre petite Julia qui n’avait pas été baptisée, abandonnée dans ce pays lointain où elle avait si peu vécu, victime innocente d’un sinistre envieux. Elle repensait souvent, dans le secret de son cœur, à cette enfant perdue et aux enfants de Sabina – bien vivants sans doute, mais aussi éloignés d’elle que par la mort…

Elle constatait avec surprise qu’elle revenait de plus en plus souvent sur son passé. Elle cherchait parfois à comprendre la place qu’elle avait occupée dans la vie de Marcus, « probablement celle d’un pion dans son jeu », à le juger – non plus comme une jeune femme éprise et frustrée, mais au travers de son expérience et de son âge. Elle ne lui trouvait pas beaucoup de valeur humaine ! « Suis-je rancunière  ou réaliste ? » se demandait-elle « Peut-on être objective lorsqu’on est partie, mon but n’est-il pas d’excuser ce refus de le soigner qui me poursuit comme un remord ? »  Elle pensait aussi à Postumus, solide et honnête, qui lui n’avait jamais failli à l’amour qu’il lui avait voué.   

Elle ne regrettait ni le pouvoir ni les honneurs et savourait sa paisible vie familiale – même si parfois Prisca lui faisait des reproches :

-Pourquoi avoir envoyé Lucterius en Hispania alors que j’étais sur le point d’accoucher ? Si tu l’avais laissé à mes côtés, il serait encore en vie ! Tu as souvent fait passer ta vie publique avant notre vie privée.

Marcia se disait que sa fille n’avait pas tort et qu’elle était peut-être la cause du départ de Lucterius. Elle l’avait accaparé, accablé d’obligations et de charges et donc détourné de son foyer alors qu’elle aurait dû veiller à leur vie familiale. Cette idée l’attristait beaucoup.

L’automne emportait par rafales les feuilles jaunies dans le vent humide d’une journée maussade. Un faible rayon du soleil déclinant rendait cette fin du jour encore plus mélancolique. Pourtant, Marcia se revêtit de son manteau de laine et se prépara à sortir, en interdisant qu’on l’accompagne. Il fallait qu’elle monte à sa grotte. Elle se disait bien que c’était une folie – il était déjà tard, elle était lasse – mais  un besoin impérieux la poussait à rejoindre son domaine caché. Elle monta seule le sentier, en haletant un peu. Le sable collait à ses semelles. Elle dépassa l’emplacement du petit temple de Diane dont il ne restait que quelques vestiges entourés de vigne vierge. Lorsqu’elle aborda la montée, les graviers roulèrent sous ses pas, la faisant parfois trébucher, mais elle ne s’arrêta pas, prise d’une hâte fébrile d’arriver avant qu’il ne soit « trop tard ».

La grotte recevait les derniers rayons du soleil quand elle y arriva enfin. Elle entra lentement, se retourna pour jeter un regard sur le paysage familier qu’elle aimait tant. Une brume semblait voiler le ciel, les terres et la rivière, les estompant comme dans un rêve. Elle se détourna et se rapprocha du rocher qui pivota sous la pression secrète. Elle s’avança à tâtons jusque dans la salle de pierre, respira doucement l’air confiné et leva les yeux vers les mystérieuses fresques. Elle était arrivée, elle était chez elle. Une douleur intense lui transperça  la poitrine comme un coup de poignard. Elle suffoqua, chancela et se laissa glisser sur le sable froid, sans savoir que, depuis des millénaires, cette caverne avait été le refuge de ses ancêtres et qu’elle avait inconsciemment choisi de les rejoindre pour rendre son dernier soupir…

Annicia l’avait vue s’éloigner. La trouvant fatiguée, elle la surveillait de près ces derniers temps, bien que Marcia ait refusé ses soins. Après un moment d’hésitation, Annicia décida de la suivre et, arrivant à la grotte, elle en trouva le rocher béant. Elle pénétra dans la caverne et trouva Marcia, morte. Elle en fût bouleversée, mais il n’était pas possible de la laisser là. Elle la traîna tout au long du passage jusqu’à l’entrée de la grotte, puis fit pivoter le rocher pour le remettre en place. Elle effaça ensuite toutes les traces avant de descendre, en pleurant, chercher du secours. Accourus, les habitants de Marcellicus firent à leur Domina un long cortège éploré. Certains priaient, d’autres pleuraient ou se lamentaient en s’arrachant les cheveux et en l’appelant leur Mère.

Mais le visage figé de Marcia demeurait serein et presque extasié. Ceux qui la voyaient disaient qu’elle avait gagné le royaume des Cieux…

ou rejoint le monde des Dieux.

FIN

24.06.2007

chapitre 27 - Victoria

La frontière était une fois de plus pacifiée, mais il ne faisait pas de doutes qu’il ne s’agissait que d’une trêve. La pression des Barbares ne se relâcherait pas, il fallait prévoir le cas où ils pénétreraient de nouveau le pays. Les terres autrefois fertiles qui jouxtaient la frontière étaient retombées en friche. Marcia décida de reprendre la politique de Postumus et, sans toutefois en abandonner la souveraineté, d’y installer les clans de Francs qui s’engageraient à s’y fixer pour cultiver. Les prisonniers furent, dans un but similaire, attribués aux propriétaires terriens qui les prendraient comme colons. Ils échappaient ainsi à l’esclavage, mais s’engageaient à ne pas quitter les terres qui leur étaient confiées. Marcia entrepris un vaste programme de fortifications de toutes les villes gauloises – même éloignées des frontières – de manière à les mettre à l’abri d’incursions en profondeur. Les cités qui n’en avaient pas encore devaient élever des remparts, renforcés de tours, avoir des portes gardées et fermées la nuit. Parfois, des quartiers périphériques furent abandonnés pour rétrécir le périmètre à défendre. Les petites agglomérations rurales furent également fortement incitées à se barricader. Quant aux grands domaines fonciers, ils avaient depuis longtemps engagé des milices pour assurer leur défense et prévu des fortifications – comme à Marcellicus. Marcia Victoria décida que la défense du pays devait être assumée par tous les habitants. Ils durent se grouper en milices prêtes à intervenir, tant en milieu urbain qu’agricole, ce qui fut difficile à mettre en oeuvre. Ce vaste programme occupa beaucoup de réfugiés des campagnes dévastées par les invasions qui formaient des bandes plus ou moins affiliées aux  Bagaudes de sinistre réputation. Cette restructuration des défenses pu facilement être financée par les impôts qui, ne subissant plus les prélèvements de Rome, donnaient à l’Empire gaulois une forte capacité financière. Marcia put même « rembourser » les prélèvements effectués dans le trésor de la grotte, dès que les finances de l’Etat l’avaient permis.

Ses troupes l’avaient acclamée comme Empereur. Ses services de renseignements affirmaient qu’elle était acceptée dans tout l’empire de Gaule. Elle voulut néanmoins s’en rendre compte par elle-même et décida de faire le tour des provinces qui s’étaient alignées sur la politique de l’empire gaulois. Elle visita les principales cités de la Germanie inférieure, puis de la Belgique , en passant par Durocortorum. De là, elle se rendit aux ports de Gesoriacum et Nemetacum pour s’enquérir des résultats de la lutte contre les pirates Saxons. Elle ne traversa pas l’océan britannique, mais fit envoyer au gouverneur de nombreux cadeaux provenant des régions qu’elle avait parcourues et apprit avec plaisir que les bières et les jambons cuits avaient été particulièrement appréciés. Puis elle passa par Rotomagus et Lutetia, descendit en Aquitaine par Cenabum, Cesarodunum pour arriver enfin à Burdigalia. Elle y avait donné rendez-vous au gouverneur de la province tarraconaise à qui elle offrit également des vins et des jambons de sangliers – appelés en Gaule lugdunaise le jambon « pattes noires ». L’impératrice cherchait également à intensifier les échanges commerciaux entre les provinces et veillait à édicter partout des lois pour renforcer la justice et la concorde intérieure tout en protégeant les esclaves, les petits colons, les petits commerçants, et surtout en imposant la liberté de pratiquer le culte de son choix, dans des lieux protégés de tout vandalisme sous peine de graves sanctions. Elle se préoccupa enfin de faire restaurer les monuments publics et les voies mal entretenues en faisant des dons aux cités et en mettant à leur disposition les ingénieurs du Génie militaire. Marcia Victoria fut reçue partout comme une souveraine révérée et appréciée.

Durant son périple, elle était accompagnée par certains des hauts fonctionnaires de son administration et par son gendre Lucterius. Prisca, enceinte, n’avait pu les accompagner. Marcia Victoria ne voulant pas sortir des limites des territoires qui lui étaient soumis, Lucterius fut chargé de la représenter pour répondre à l’invitation du gouverneur de la province tarraconaise. Ce long périple lui permit de mieux connaître les caractères différents du vaste pays sur lequel elle régnait et de nouer des liens beaucoup plus forts, tant avec ses sujets qu’avec les gouverneurs des provinces. Elle apprécia notamment énormément le gouverneur de l’Aquitaine, Tetricus, un noble issu d’une vieille famille gallo-romaine. Autrefois, lors de la prise de pouvoir de Postumus, Marcia l’avait maintenu à son poste sur la loi des excellents renseignements qu’elle avait reçus le concernant. Ce fut avec un grand plaisir qu’elle rencontra personnellement cet homme âgé, d’une grande culture, calme et juste, qui administrait parfaitement et honnêtement sa province. Marcia eut avec lui de longues conversations sur l’avenir de l’empire gaulois. Elle trouva un interlocuteur avisé et pondéré sachant analyser les manquements de la puissance romaine et les inconvénients de la sécession.

-Je ne minimise pas les avantages retirés de notre indépendance : les impôts servent nos besoins et non les appétits insatiables des potentats romains, nos frontières ne sont pas dégarnies selon les caprices d’une politique qui nous néglige. Mais Augusta, que deviendrons-nous sans le tremplin formidable de l’Empire romain ? Une puissance secondaire, limitée par notre taille. Déjà notre économie est étranglée, notre monnaie boudée en dehors de nos frontières, notre image à l’extérieur rabaissée par notre position équivoque, nous sommes Romains sans l’être...

-J’en suis bien consciente, Tetricus, et mon seul espoir est que Rome se dote enfin d’un empereur auquel nous pourrons nous rallier. Nous faisons partie du monde romain et nous nous en sommes détachés à contrecœur. Que penses-tu du nouvel empereur, Claude II ?

-Il est déjà reparti en Macédoine, après avoir vaincu les Alamans en Gaule cisalpine. Il est inaccessible.

-Il faut donc encore attendre.

-Je suis heureux de connaître ton point de vue sur notre avenir. J’espère vivre assez longtemps pour assister à la réunification de notre monde.

Marcia quitta la province d’Aquitaine sans Lucterius qui n’était pas revenu de son voyage en Hispania. Elle s’arrêta  à Marcellicus pour prendre quelques jours de repos. Prisca était sur le point d’accoucher. Ses deux enfants, Marcella et Claudius, accueillirent leur grand-mère avec des transports de joie. Elle retrouva avec émotion – et presque nostalgie – les terres familiales qui lui avaient paru naguère être un lieu de relégation, loin du monde en mouvement où se créait l’événement. «  Suis-je en train de vieillir pour ainsi apprécier le calme de la campagne, ou bien étais-je inconsciente de désirer la puissance et la gloire ? Quel bilan retirer de ces années ? Ai-je servi mon pays ou mon ambition ? J’ai perdu mon époux, et bien des illusions, et je me suis éloignée de ma famille. Ai-je fait le bon choix ? »

Lorsque Prisca mit au monde un petit garçon qu’elle appela Lucius Filiolus, Lucterius n’était toujours pas de retour. Marcia décida de regagner Lugdunum pour avoir des nouvelles de sa mission qui aurait du prendre fin depuis longtemps. Elle laissa Prisca affaiblie et anxieuse. Orgetoric était resté à Augusta Trevorum, elle repartit avec Eporedoric qui l’avait accompagnée tout au long de son voyage et avait pu arriver à Marcellicus à temps pour assister à la naissance de sa fille, à la grande joie d’Annicia. Eporedoric se mit à la recherche de Lucterius. A Lugdunum, personne ne savait où il était. Ses services n’avaient reçu ni instructions, ni messages du gouverneur. Eporedoric envoya des émissaires se renseigner discrètement sur les péripéties de l’ambassade de Lucterius. Il avait quitté le gouverneur Quintus Maximus au moment prévu pour son retour. Les traces de son passage se perdaient après son départ de Cesaraugusta. Pourtant, les routes étaient sûres et aucune agression n’avait été signalée le long de la voie mais les relais n’avaient pas vu passer son équipage. En faisant des recherches poussées à Cesaraugusta, Eporedoric découvrit que ses domestiques, gardes, cochers, et compagnons avaient été congédiés ou affranchis et s’étaient dispersés... Il envoya un messager à Marcia pour lui faire-part du résultat de ses investigations.

-Cherche ses valets, coiffeur, masseur ou habilleur, et fais-les parler, répondit-elle. On ne peut rien dissimuler à ses domestiques !

Eporedoric mit la main sur le masseur que Lucterius avait affranchi et qui s’était installé à Cesaraugusta. Grassement payé, l’affranchi retrouva une mémoire tout d’abord défaillante : Lucterius avait quitté la ville déguisé en simple marchand, avec une jeune femme de Pompaelo qu’il avait rencontrée aux Thermes à l’aller, et qui ne l’avait plus quitté ! Il se serait installé avec elle à Pompaelo...

-Elle a la beauté du diable, Seigneur, avait ajouté l’affranchi qui était chrétien. Ses yeux et ses cheveux sont noirs et brillants, ses dents très blanches – comme prêtes à mordre – sa peau a la couleur de l’ambre… Et elle marche comme si elle dansait. Elle a ensorcelé le Seigneur Lucterius d’un seul regard et il ne l’a plus quittée !

- Retrouve-le, écrivit Marcia. Qu’il te rende la fibule qui lui a été offerte par Prisca, et avertis-le bien que, pour nous, il est mort. Qu’il ne reparaisse jamais ! Ma vengeance serait terrible. Lorsque tu nous rejoindras à Marcellicus, tu diras avoir retrouvé Lucterius mourant d’une fièvre du ventre dans une auberge tarraconnaise. Il t’aura confié avant de mourir le bijou donné par sa femme qui ne le quittait jamais. Les autorités t’auront refusé le transport de son corps, il aura été incinéré sur place. Tu arriveras avec une urne funéraire. Je te fais confiance.

Prisca pleura beaucoup en apprenant la triste nouvelle.

-J’avais le pressentiment que je ne reverrai pas mon époux, qu’il partait pour son dernier voyage. Tu vois, Mère, l’amour donne parfois des avertissements qui ne trompent pas, malheureusement. J’aimais Lucterius, autant qu’il m’aimait. Jamais je ne le remplacerai et je vivrai le reste de ma vie avec son souvenir.

Marcia regardait sa fille, pathétique dans son deuil si douloureusement ressenti. Au fil des années, Prisca s’était épanouie dans la maturité de sa beauté, avec les formes pleines de la mère et la transparence d’une conscience sereine. Certes, elle n’avait plus rien à voir avec l’adolescente au charme un peu androgyne – mais comment le lui reprocher ? Pas un fil d’argent ne parsemait sa lourde chevelure retenue en chignon torsadé, pas une ride sur son visage dont l’âge avait gommé les méplats pour en adoucir les contours sans les empâter. Et si ses yeux avaient perdu leur éclat moqueur et taquin, ils avaient acquis une douceur caressante qui incitait à la tendresse. Curieusement, Marcia trouva sa fille plus vulnérable que dans sa jeunesse. De toutes ses forces, elle lui épargnerait le bouleversement que représenterait pour elle la trahison d’un époux bien-aimé la fuyant et abandonnant ses enfants, ce serait la détruire. Or Lucterius le savait, comme il savait quelle souffrance il infligerait à ses enfants – lui qui avait été orphelin ! Il avait passé outre pour assouvir une passion dérisoire. Elle en voulait tellement à celui qu’elle avait élevé et aimé comme un fils de trahir son éducation, son foyer, ses serments, sa foi ! Elle se promit de tout mettre en oeuvre pour lui ôter la possibilité de toucher au patrimoine familial. Il s’était sauvé comme un voleur, il vivrait comme un paria. 

Le petit Lucius Filiolus mourut quelques temps après. Son corps, dans un minuscule sarcophage, rejoignit le monument funéraire où l’urne contenant les cendres supposées de son père avait été déposée. Prisca regrettait beaucoup cette incinération qui n’était pas conforme aux volontés de l’Eglise mais Fabius, leur nouveau pasteur, avait consenti à dire les prières des morts pour le repos de l’âme de Lucterius. Marcia jugea que ces prières ne pouvaient qu’être utiles au pécheur qu’il était devenu. Sans avoir la personnalité de Praxus, Fabius était un prêtre instruit qui, en plus de son sacerdoce auprès des Chrétiens de la vallée, assurait l’instruction des enfants de Marcellicus. Marcia avait avec lui de longues conversations et cherchait à approfondir ce que la foi chrétienne, qui l’attirait, comportait de mystérieux et de paradoxal.

-Je ne comprendrai jamais que Dieu, Eternel et Tout-Puissant s’incarne dans le sein d’une Vierge et soit crucifié !

-Dieu nous a envoyé Son Fils pour nous sauver, par amour.

-Mais Il devait bien savoir Sa créature incapable de comprendre Son message au point de tuer Son Fils !

-Les Justes entendent Son message et seront sauvés grâce à Son sacrifice. Il nous a donné la plus grand preuve de Son Amour.

-Comment devient-on un juste ?

-En aimant Dieu.

Marcia se sentait près d’aimer Dieu et d’avoir besoin de Lui.

Son absence prolongée à la tête de l’Etat commençait à poser des problèmes. Des messagers venaient prendre ses ordres et la tenir au courant de la situation de l’empire, mais elle ne pourrait pas se dérober trop longtemps aux devoirs de sa charge. Lorsqu’on lui apprit que Claude II était mort de maladie en Macédoine et que son frère Quintilius lui avait succédé en Italie, elle réfléchit longuement avant de prendre sa décision. Ensuite, elle convoqua Tetricus.

-Je t’ai fait venir, lui dit-elle, car j’ai appris à te connaître et à t’apprécier. J’ai accompli mon oeuvre. Je ne crois pas être encore utile en restant au pouvoir, je dois me retirer. Tu vas prendre ma place. Ce sera à toi qu’il t’incombera certainement de rendre le pouvoir à Rome. Tu le feras bien mieux que moi – et pour plusieurs raisons. Depuis Cléopâtre, les femmes au pouvoir ne sont pas bien vues à Rome. Zénobie, reine de Palmyre y est aussi pour quelque chose ! De plus, j’ai dédaigné plusieurs tentatives de rapprochement engagées par Claude. Les Romains seront plus à l’écoute d’un vieux patricien sage et respecté. Or j’ai pu constater que tu étais calme, posé et sensé. Tu sauras négocier une reddition honorable qui contentera tout le monde.

-Marcia, répondit-il en souriant, tu disposes de moi sans me demander mon avis, on dirait... Mais je ne désire en aucune manière les honneurs et rien ne dit que je sois accepté comme ton successeur...

-Je te désignerai à mes troupes, elles suivront mon avis et t’acclameront.

- Mais je ne veux pas de la pourpre, même provisoirement !

-Il faut parfois se sacrifier pour le bien général. Tu es l’homme de la situation. Tu ne peux pas refuser ni te dérober ! Je ne peux pas laisser le pouvoir à un général – que ce soit Victorinus ou un autre. Ils savent se battre mais n’ont pas l’étoffe d’un politique, ce sont des brutes. Tu le sais.

-Je ne suis pas certain d’être le meilleur pour jouer ce jeu difficile...

-Tetricus, ne sois pas modeste, tu es le seul à pouvoir le faire. Il faudra juste que tu attendes un peu. Je ne suis pas sûre que Quintilius soit le bon numéro, mais nos empereurs se succèdent à une grande vitesse. Dès que possible, tu pourras te libérer de ton fardeau et rendre la main.

-Tu es très convaincante, Marcia, je ferai comme tu le veux, à mon corps défendant ! J’aimerais par ailleurs t’entretenir d’un problème privé. Tu m’arrêteras si je suis indiscret. Je me suis laissé dire que ton gendre vit sous une fausse identité avec une jeune personne d’une réputation... douteuse, en es-tu informée ?

-Je l’ai appris et oublié. Mon gendre est mort, n’en parlons plus. Sa mort a été douloureusement ressentie par sa femme.

-Je ne l’oublierai pas, je ne pense pas qu’il s’avisera de reparaître.

Tout se passa comme Marcia l’avait prévu. Elle intronisa Tetricus lors d’un grand défilé militaire et les troupes acclamèrent sans broncher leur nouvel empereur.

Tetricus devait se rendre à l’empereur Aurélien quelques temps après : après une entente préalable lors de la bataille de Châlons, il n’offrit qu’une résistance simulée avant d’abandonner la lutte dans des conditions honorables.

23.06.2007

chapitre 26 - Les complots

Gallien ne supportait pas la sécession de la Gaule. Périodiquement , ses légions menaçaient les frontières gauloises pour rappeler aux rebelles leur trahison. Chaque fois, Postumus sentait les remords faire vaciller sa résolution de se maintenir à la place où ses troupes l’avaient appelé. Ses hésitations venaient de son profond attachement à Rome. Mais ils étaient de plus en plus nombreux, dans la Gaule autonome, à regretter aussi – pour d’autres raisons – la séparation. Le principal grief était la mise à l’écart du pays par les provinces fidèles, ce qui pénalisait le commerce et la vente des produits gaulois mis à l’écart du grand marché commun du monde romain. « La sécurité revenue, faut-il s’entêter à rester à l’écart ? » murmuraient les mécontents. Les plus résolus prenaient contact avec Rome et tentaient d’obtenir une intervention, même armée, qui mettrait fin au régime gaulois. Les plus timorés se contentaient de coteries commentant les malheurs de l’époque, attribués à la vanité de ceux qui jouissaient du pouvoir.

Marcia était avertie, par ses services, de ce mécontentement latent qu’elle avait pris le parti d’ignorer. A son sens, la majorité de la population se contentait d’apprécier la paix et la sécurité assurées par leurs dirigeants. En effet, sauf quelques escarmouches sans importance, la pression des Barbares s’était desserrée. Efficacité de la nouvelle répartition des troupes ou dissuasion due à leur renforcement par les corps auxiliaires, le fait est que la paix était assurée. Par contrecoup, les mécontents les plus virulents se trouvaient parmi les chefs de l’armée qui ne pouvaient plus prouver leur valeur militaire, ni amasser les confortables butins pour assurer leur fortune. Ils avaient tendance à oublier qu’il arrivait aux Barbares de faire de même lors de leurs percées en territoire gaulois. Cette grogne des chefs militaires, cherchant par tous les moyens à provoquer des incidents et des occasions de guerroyer, irritait au plus haut point Postumus. Il devenait cassant – et même violent – vis à vis des trublions qui se plaignaient de la réussite la plus incontestable de sa dissidence, ce qui l’exaspérait. La révolte la plus caractérisée naquit à Mongotiacum, la ville déçue par l’abandon de son site comme ville impériale. Gallien venait d’être assassiné à Milan alors qu’il assiégeait la ville aux mains d’un usurpateur. Son état-major avait choisi un nouvel Empereur et la nouvelle venait à peine d’être connue. Le commandant de Mongotiacum décida de faire sa soumission à Claude II. Le nouvel empereur se dépêcha d’envoyer quelques troupes reprendre possession de la ville.

Postumus se préparait à quitter Augusta Trevorum pour inspecter la frontière de la Belgique inférieure où les Francs s’agitaient d’une manière inquiétante lorsqu’on lui fit part de la défection de la ville. Il s’y rendit de toute urgence avec une légion et plusieurs corps de cavaliers. Quand il se présenta à la tête de ses troupes, la garnison ouvrit les portes du camp et se soumit, légions impériales comprises, au grand soulagement du malheureux Empereur gaulois, toujours en proie au désarroi à l’idée d’affronter des forces romaines. Postumus accorda volontiers son pardon aux mutins, à la grande fureur de ses officiers qui se réjouissaient déjà à l’idée de piller la ville.

-Il n’en est pas question ! tonna-t-il. Comment pouvez-vous souhaiter de mettre à sac une ville où vous avez vécu, dans laquelle vous avez des amis ! Ils se sont rendus sans combat. Nous resterons ici sans violences !

Marcia le rejoignit le soir même et ils s’installèrent sommairement dans l’ancien prétoire, un peu à l’abandon. Postumus était fatigué mais, avant de se reposer, il tint à tenir une réunion d’état-major pour fixer le programme des prochains jours et leur départ pour la Belgica. La réunion fût brève, Postumus se contentant de donner ses ordres. Il se retira dans son domaine privé où Marcia l’attendait et s’arrêta dans le tablinum. Les couloirs étaient déserts. Il lui sembla que des pas se rapprochaient. Il sortit pensant que Marcia le cherchait, et se trouva devant trois hommes armés, l’épée haute. Il était désarmé. Il cria : « A la Garde  ! » avant de mourir, transpercé de coups. Ses assassins, enjambant son corps, se précipitèrent pour compléter leur mission en recherchant sa femme. Ils approchaient de la chambre de l’impératrice quand ils se sentirent suivis. Ils n’eurent pas le temps de se retourner que l’un succombait déjà et que les deux autres se trouvaient immobilisés, les bras tordus dans le dos, leurs épées tombant sur le sol dans un fracas métallique. 

-Qui t’envoie ? Parle ! demanda un voix glacée.

Le premier ne répondant pas, il fut retourné et éventré sans pitié. Ses intestins d’un blanc nacré se répandirent sur le dallage alors qu’un hurlement de douleur retentissait sous la voûte de pierre.

-Parle, dit la même voix au second.

-C’est Lelianus ! répondit l’homme terrorisé en bégayant.

Il eût la gorge tranchée par Eporedoric tandis qu’Orgetoric  se précipitait dans la chambre de Marcia où il la trouva debout, une épée nue à la main.

-Domina, Auguste est mort, assassiné. Il ne faut pas t’attarder ici car ses meurtriers voulaient aussi te tuer. Viens avec nous, tu seras à l’abri.

-Je resterai auprès du corps de mon mari. Va chercher des gardes sûrs Orgetoric, nous avons un peu de temps. Où est passé le personnel ?

-Il n’y a plus personne.

Ils transportèrent Postumus dans la chambre de Marcia, puis Orgetoric partit chercher ses hommes. Glacée de rage, le cœur broyé, Marcia contemplait le visage de son mari, serein et figé, comme une statue de marbre. Les rides et les boursouflures de l’âge s’étaient lissées, il paraissait rajeuni, et aussi imposant que lorsqu’il défilait à la tête de son armée. « Tu es parti pour ces chevauchées inconnues dont l’on ne revient pas sans avoir pu me dire adieu, sans un dernier regard. Tu as accompli ton destin sans jamais faillir, ta mort est stupide et injustifiée, mon cher époux. Je reste seule avec un lourd fardeau ! Que me conseilles-tu ? Dois-je renoncer ? Ce serait donner raison à tes ennemis, à ton assassin ! Je poursuivrai donc notre oeuvre et je vaincrai. Ton honneur ne sera pas sali, je veillerai sur ta mémoire, je te le promets, ne crains rien. Je te renouvelle aussi la promesse que je t’ai faite. Je saurai m’effacer lorsque l’heure en sera venue. Repose en paix. »

Orgetoric revint avec ses fidèles qui furent disposés aux points-clés de l’appartement impérial. Personne ne se présenta de la nuit devant les portes bien gardées. A l’aube, Marcia se prépara avec l’aide de ses serviteurs qui la veille, sur son ordre, avaient été envoyés préparer ses voitures et ses affaires pour un départ matinal. Elle fit disposer par ses deux fidèles Alamans Postumus sur une civière et transporter dans sa voiture personnelle où un cercueil doublé de plomb avait été secrètement emmené, puis rejoignit la Via Prétoria et annonça que le départ se ferait selon les ordres donnés la veille. Elle ajouta que Lelianus voyagerait à ses côtés et que Vindulus, secondé par Victorinus, prendrait la tête de la troupe. Elle ajouta que c’était Postumus, légèrement indisposé, qui en avait décidé ainsi. Lelianus se détacha comme à regret de sa place en tête de sa légion et vint se ranger lentement contre la voiture impériale, encadré par les Alamans. Marcia était à cheval. Le cortège s’ébranla, Aigles portées haut, drapeaux de la cavalerie rouges et frangés d’or se détachant sur le ciel très pur.

Lelianus ne parvint pas à l’étape. Marcia annonça qu’il avait rejoint une nouvelle affectation. Personne ne demanda de précisions. L’impératrice avait préféré la discrétion car une sentence publique aurait pu créer des perturbations inopportunes. Le mystère de cette disparition pèserait davantage sur ceux qui pouvaient être compromis dans l’assassinat de Postumus qu’une condamnation peut-être jugée arbitraire car il y avait peu de preuves pour étayer l’accusation. Les complices regarderaient longtemps autour d’eux dans la crainte qu’un même sort les attende et préféreraient redoubler de zèle, pour faire croire à leur constante loyauté.

A l’arrivée à Colonia, de mauvaises nouvelles les attendaient. Les Francs avaient rompu la trêve et s’apprêtaient à envahir la Belgica. L ’assaut était imminent, les troupes regroupées s’avançaient déjà en une masse innombrable. Marcia entretenait toujours la fiction d’un Postumus malade, soigné dans sa voiture. Les observateurs envoyés aux renseignements avaient situé les hordes d’invasion. Elles s’avançaient à découvert dans une longue plaine bordée de collines s’élevant au-dessus d’une dépression infestée de tourbières. « Voici le plan de Postumus  » annonça l’impératrice, puis elle ordonna à deux cohortes de se tenir à mi-pente d’une de ces collines, comme inconscientes de l’arrivée des Barbares. Elles devraient, dès qu’elles seraient repérées, opérer une retraite précipitée comme si elles prenaient la fuite. Le gros de l’armée serait caché derrière la colline d’en face, la cavalerie en embuscade sur le côté boisé qui faisait face à celui par lequel était attendue l’armée ennemie. La manœuvre de mise en place se ferait de nuit, dans le plus grand silence. Au petit jour, les hordes barbares, après avoir levé leur camp, avançaient en rangs serrés et désordonnés dans le fond de la vallée. Dès que leurs guetteurs aperçurent les cohortes mises en appât, elles dévièrent de leur route et se dirigèrent dans la dépression au pied de la colline pour la prendre d’assaut et poursuivre les Romains en déroute. Ils partirent au grand galop, assoiffés de victoire, hurlant, mi-dressés sur leurs montures et brandissant leurs longues épées. Leur fougue les fit pénétrer trop en avant dans les terres inondées sans qu’ils réalisent le danger. Les premiers à sentir leurs montures s’enfoncer dans le sol mouvant voulurent faire demi-tour mais ils étaient pressés par les nouveaux arrivants qui s’écrasaient sur eux. La charge tournait à la pagaille. Certains voulurent éviter le piège en se détournant vers le côté boisé resté libre ou la colline d’en face. Des bois, sortirent alors les corps de la cavalerie romaine qui leur barraient la route. De la colline, l’armée romaine en ordre de bataille descendit pour les accueillir. Les Barbares, empêtrés dans un désordre tournant à la déroute, se firent tailler en pièces tout en n’offrant qu’une défense brouillonne et leur nombre, loin de les servir, ne les rendit que plus vulnérables aux javelots et aux épées des Romains qui tailladaient sans merci dans leurs rangs. Ceux des Barbares qui n’avaient pas atteint le champ de bataille préférèrent fuir en désordre en bousculant leurs chariots qui les suivaient, poursuivis par les cavaliers mis en réserve. Il y eut beaucoup de morts et de prisonniers. La victoire était totale. Marcia avait suivi  le déroulement des combats à cheval au sommet de la  hauteur où s’était massée l’armée, la voiture mortuaire à ses côtés. Lorsque le soir tomba sur le théâtre des combats, l’armée romaine regroupée demanda à grands cris à acclamer son empereur victorieux. Marcia découvrit le cercueil de Postumus et s’écria devant ses troupes médusées :

-Votre Empereur est mort. Il a été tué hier par un traître, mais son esprit m’a guidé et m’a inspiré ce plan qui nous a conduit à la victoire.

Un grand cri retentit reprit par des milliers de poitrines :

-Vive Marcia Victoria ! Vive notre Augusta !

Pour la première fois, une femme devenait Empereur (note : c'est authentique). Victoria était un beau nom ! Marcia en fût fière. Elle était elle-même étonnée de la rapidité avec laquelle elle avait élaboré son plan de guerre et du succès qui avait suivi, et se dit que Postumus avait réellement dû l’inspirer. Les funérailles de Postumus, Empereur de Gaule, furent grandioses. Il fut incinéré et ses cendres furent recueillies dans une urne de bronze placée à l’entrée de Colonia, sous un Arc de triomphe offert par les habitants reconnaissants.

22.06.2007

chapitre 25 - Augusta Trevorum

Postumus avait envoyé un courrier à Marcia lui demandant de le rejoindre à Augusta Trevorum. Il avait décidé en effet d’installer sa capitale dans cette ville, Mongotiacum étant trop excentrée. Il était en train de réorganiser complètement le dispositif de défense de la frontière. Il était temps d’abandonner le concept dépassé du limes, muni de troupes étirées tout au long de la ligne de démarcation entre le monde romain et la Germanie. C ’était une stratégie qui avait été efficace lorsque Rome était invincible mais elle visait plus à délimiter une ligne infranchissable théorique qu’à en garantir la sécurité. Les temps avaient changé ! Les Barbares, en prenant de l’audace, avaient – hélas ! –pu constater la fragilité du dispositif à plusieurs reprises. Aussi fallait-il revoir complètement la stratégie qui devait devenir beaucoup plus performante dans la riposte. L’armée, au lieu d’être déployée en première ligne, serait regroupée dans des garnisons en deuxième zone, prête à intervenir sur les endroits menacés en force. Pour rendre plus efficace et rapide la réaction, Postumus renforça notamment la cavalerie, les légions de fantassins étant naturellement d’un maniement plus lent. Il disposait d’un trésor de guerre important, d’autant plus que les impôts impériaux n’étaient plus reversés à Rome. Il en profita pour incorporer un fort contingent de soldats étrangers qui, bien payés, affluèrent. Les Alamans allaient grossir les corps auxiliaires opposés aux Francs, et vice-versa.

Mongotiacum vit l’Empereur et une grande partie de l’armée quitter la ville avec beaucoup de dépit. L’armée avait fait la richesse de la cité. De ville impériale, elle se retrouvait petite garnison insignifiante. En revanche, Augusta Trevorum fit un accueil triomphal à l’Empereur qui l’avait choisie comme capitale.

Marcia organisa avec méthode les services impériaux. Domitius et les autres hauts fonctionnaires nommés par elle rejoignirent la nouvelle capitale pour y administrer l’empire de Gaule : services fiscaux, service de la monnaie – qui ne serait plus frappée que dans la capitale – services des ponts et chaussées pour l’entretien et la sécurité des routes, services de police, service des courriers… Postumus se réservant uniquement le domaine militaire, elle avait la haute main sur l’administration. La prospérité revenait avec une monnaie réévaluée de solidi d’or, de pièces d’argent et de bronze de bon aloi qui rassurait le commerce et décourageait les épargnants de cacher leurs liquidités pour des temps meilleurs. La sécurité était assurée. On circulait sur les voies sans crainte d’exactions et les milices, bien encadrées, maintenaient une sécurité urbaine satisfaisante. Les zones sinistrées s’étaient vues exonérées d’impôt foncier et le Génie militaire avait encadré les prisonniers qui avaient reconstruit les remparts et les ouvrages d’art endommagés. Malheureusement la sécession de la Gaule avait fortement pénalisé ses exportations et son commerce en la privant de nombreux débouchés. L’Italie – naturellement – ne se fournissait plus en Gaule et la province Narbonnaise avait considérablement ralenti ses échanges qui se faisaient surtout à base de troc. Certes l’étain de Britannia, le cuivre et le fer gaulois restaient indispensables, mais on ne recherchait plus les vins, les tissus, les poteries, les bijoux de Gaule, qui étaient boudés sur le marché extérieur. Les relations commerciales de la Gaule avec les autres provinces méditerranéens, mis à part l’Hispania, s’étaient de ce fait raréfiées. Heureusement, le marché intérieur avait repris suffisamment de vigueur pour entretenir malgré tout une certaine reprise économique. Mais on était loin de l’euphorie des jours heureux où l’on pouvait acheter et vendre dans tout le monde romain, ce qui offrait les conditions idéales à une croissance économique vigoureuse grâce à la  monnaie unique, des transports sûrs et rapides, les besoins croissants de populations toujours plus prospères... « Marcus avait vu juste, le monde a bien changé, et l’âge d’or s’est dissipé dans les soucis constants d’un avenir incertain ! » se disait Marcia. « Avons-nous su apprécier à sa juste valeur la prospérité et la facilité de ces temps bénis ? Quand notre pays retrouvera-t-il un tel bien-être, s’il le retrouve un jour ? »

Postumus se sentait écartelé. Il appréciait de pouvoir mettre sans contraintes ses nouvelles idées stratégiques en œuvre, il était sensible aux honneurs dus à son rang… pourtant, au fond de lui, il était malheureux. Comme un voleur qui aurait le sens de la propriété et jouirait avec remords des produits de ses larcins, il lui semblait avoir usurpé sa pourpre et avoir trahi son pays et son honneur de soldat.

-Postumus ! Combien de généraux se sont vus offrir la magistrature suprême par leur troupes ? Tu as des précédents ! le rassurait Marcia. Alors pourquoi tant de scrupules ?

-Mais il y a un Empereur à Rome ! J’ai appris que Gallien veut envoyer ses légions contre moi. Je ne pourrais jamais me battre contre les Aigles romaines ! Je les vénère, je les respecte, ce sont mes dieux ! Elles ont toujours représenté ma seule raison de me battre !

Marcia comprenait son mari mais, plus pragmatique, elle savait aussi que sans eux, la Gaule serait à nouveau envahie et refusait cette idée.

-Gallien n’est pas de force à maintenir le monde romain sous sa coupe ! Il a bien reconnu Odenath, le roi de Palmyre qui a repoussé les Perses sur l’Euphrate, comme dux et imperator. Pourquoi ne te reconnaîtrait-il pas toi aussi comme celui qui a repoussé les Francs et les Alamans ?

-Palmyre et la Syrie sont loin. Je suis un mauvais exemple pour les autres provinces. L’Hispania est tentée de nous rejoindre, la Britannia s’est mise sous notre contrôle. Comment veux-tu que Gallien l’accepte ? C’est le début d’un démantèlement de l’Empire. Avons-nous raison de persister à faire sécession ? Ne devrais-je pas aller à Rome faire allégeance ?

-Tu voudrais reprendre pension à la prison Mamertine ? Rome ne te réussit guère et cette fois, tu y perdrais vraisemblablement la vie. Non, Postumus, tu fais ton devoir ici. Lorsque le temps sera venu de rendre le pouvoir à Rome, c’est moi la première qui te dirai de le faire.

-C’est vrai Marcia ? Tu me le promets ? Je me demandais si le pouvoir ne te grisait pas, si tu comprendrais mes réticences. A vrai dire, je ne sais pas si je suis honnête ou indigne de mon rôle.

-Tes scrupules t’honorent, mon cher époux. Ils sont dignes du soldat que tu es, mais prématurés. Mets toute ton énergie à remplir le rôle qui t’échoit.

-Très bien. Je ferai tout pour maintenir les Barbares dans leurs territoires, mais qu’on ne me demande pas de prendre les armes contre Rome !

Après une longue journée passée à contrôler les rapports des différents services de l’Empire, Marcia, un peu lasse, se préparait à regagner ses appartements quand un planton lui annonça l’arrivée d’un émissaire secret. Elle faillit renvoyer l’audience au lendemain, puis se résolut dans un sursaut d’énergie à le recevoir. Elle reconnut immédiatement Maximus dans l’envoyé mystérieux.

-Pourquoi te présenter en secret ? Rien ne nous sépare en ce moment, nos rapports sont cordiaux. Mais je suis heureuse de cette rencontre.

- Je viens pour une visite privée. J’ai le regret de te dire que Sabina est mourante, elle serait heureuse de te revoir ! Serait-ce une demande insolite que de te demander de m’accompagner ?

-Sabina ! Que lui arrive-t-il ? Elle est encore si jeune !

-Il y a déjà quelques mois qu’elle décline sans qu’aucune médecine n’arrive à lui redonner des forces. Maintenant, elle souffre beaucoup. Elle est courageuse mais j’ai peur que ses jours ne soient comptés.

-Comment faire pour t’accompagner discrètement ?

-Habille-toi comme une femme de mon peuple et suis-moi dans le chariot que j’ai préparé. Partons au plus vite.

-Il faut que je prévienne Postumus. Il ne m’empêchera pas de revoir notre fille mais il doit savoir où je vais.

Marcia s’en alla, munie d’un sauf-conduit de la main de Postumus et cachée dans des voiles, au fond du chariot alaman. La route lui parut bien longue. Dès la frontière passée, ils empruntèrent des routes qui avaient été des voies romaines et se ressentaient d’un entretien sommaire ou inexistant. Le chariot cahotait, tressautait dans des ornières remplies d’eau stagnante. La campagne, par contre était bien cultivée. Les troupeaux paissaient paisiblement une herbe grasse, surveillés par de jeunes bergers blonds et presque nus. Les maisons paysannes, sommairement entretenues témoignaient par le panache de fumée qui sortaient de leurs toits d’une présence d’agriculteurs habiles – s’ils n’étaient pas encore assez sédentarisés pour prendre vraiment soin de leur maison.

Maximus s’était fixé dans l’ancien camp de Vicus Aurel. L’ordonnance rigoureuse des camps romains avait cédé le pas à la fantaisie anarchique des camps barbares. Cochons et poules cherchaient leur pitance dans la boue de la via principalis. Les guerriers occupaient, avec leur famille, les anciens logements des légionnaires. Une garde efficace filtrait les entrées et assurait la sécurité du camp. Maximus fit franchir rapidement à son escorte le dernier mille le séparant de son palais qui occupait l’ancien prétoire. De nombreux serviteurs déambulaient dans les couloirs éclairés par des torches fuligineuses et jonchés d’herbes fraîchement coupées. Marcia entra dans la chambre de Sabina. Sa fille était couchée sur un lit garni de coussins d’où une couverture de fourrure avait glissé, la découvrant vêtue d’un longue tunique blanche qui dissimulait à peine sa maigreur squelettique. Qu’était devenue la jeune fille mince et sculpturale, la mère épanouie entrevue lors du traité ? Gisait sur cette couche une vieille femme épuisée, transpirante et haletante, que la mort guettait.

-Mon enfant chérie, il y a si longtemps... soupira Marcia, bouleversée.

-Ma vie arrive à son terme, Mère, je le sais. Je suis heureuse que tu sois venue. Donne-moi ta main.

Un long silence suivit ces mots prononcés d’un voix faible.

-J’ai vécu selon ma volonté, reprit enfin Sabina, et je ne regrette rien. J’ai peut-être trop attendu de l’amour humain, mais l’amour de Dieu m’a comblée. J’ai créé une église, avec ses prêtres, ses fidèles, ses églises. J’ai eu trois enfants, le savais-tu ? Mon fils est mort, mais mes filles sont baptisées, elles continueront mon oeuvre là où elles vivront. Mon aînée, Clotilde doit épouser un prince Burgonde. Tu es impératrice, je suis reine Quelle réussite pour notre famille, n’est-ce pas ? dit-elle avec un demi-sourire. J’espère, Mère, que tu viendras toi aussi à connaître le vrai Dieu, celui que je vais rejoindre bientôt – s’il m’en juge digne.

Marcia ne savait quoi dire, d’ailleurs sa fille n’attendait pas de réponse. La mère regardait ce qu’était devenu son enfant, en silence, le cœur serré. Les mains maigres qu’elle serrait étaient déjà froides comme la mort.

-N’as-tu rien à me dire pour ton père, pour ta sœur ? demanda-t-elle enfin.

-Je prierai pour eux.

-Ne puis-je rien faire pour tes enfants, mes petites-filles ?

-Dieu y pourvoira.

-T’est-il arrivé de raisonner sans tourner toujours les yeux vers le ciel ?

-Oui, mais j’ai chaque fois été déçue.

- Pourtant ton mari t’aime. Il est bouleversé par ton état. Il est venu me chercher et m’aurait enlevée si j’avais fait mine de ne pas vouloir venir.

Sabina regardait sa mère avec une lueur de bonheur et de doute dans le regard.

-Tu dois lui parler, continua Marcia. Tu l’as écarté croyant qu’il ne t’aimait pas assez. N’est-ce pas un péché de repousser ceux qui vous aiment ?

Lorsque Sabina mourut, quelques heures plus tard, son mari se tenait à ses côtés. Elle lui adressa un dernier regard, lumineux de tendresse et d’amour, retrouvant comme par miracle un air de jeunesse. Marcia vit ses petites-filles qui la saluèrent gentiment comme l’étrangère qu’elle était pour elles. Clotilde, l’aînée, était une belle adolescente, longue et fine, avec une lourde tresse d’or qui lui tombait sur les reins. Elle était souriante et sûre d’elle. La cadette ressemblait à son grand-père, Lucius, dont elle avait hérité les yeux gris, le menton un peu fort et la mâchoire carrée. Elle était loin d’avoir la beauté rayonnante de sa sœur, mais ses yeux inquisiteurs pétillaient d’intelligence. Marcia les regarda longuement pour graver leurs traits dans sa mémoire, se doutant qu’elle ne les reverrait sans doute jamais. Sa fille avait emporté avec elle l’histoire de sa vie et ce peuple étranger l’avait à jamais éloignée des siens. Ses filles seraient coupées d’une partie de leurs racines et d’un pays, la Gaule , qu’elles ne connaîtraient probablement pas. Leur grand-mère en était profondément attristée. Il était bien superflu de leur parler de Marcellicus, de la Magna qui coulait au pied des terres que leurs ancêtres avaient cultivées depuis des temps immémoriaux, des arbres et des prés, des forêts et des champs, de tout ce qui avaient forgé leurs traditions, leur façon de vivre et de penser.

L’avenir apporterait à ces enfants son lot de joies et de peines, de réussites ou d’échecs, mais elle-même n’en saurait rien et ne pourrait ni les conseiller, ni les consoler. Elles étaient et resteraient des étrangères. Elle effleura d’un baiser rapide leurs joues fraîches et lisses et partit rapidement pour cacher ses larmes.

21.06.2007

chapitre 24 - fin

Les jumeaux, tout en ressemblant beaucoup de par leur stature, leur démarche et leur allure générale, étaient de caractère très différent. Autant Orgotoric était gai, extraverti, porté à rire de tout et de rien, autant Eporedoric était sérieux, réfléchi et peu expansif. Il regardait, jugeait et se taisait. Aussi Marcia fut-elle très étonnée lorsqu’elle le vit un jour entrer en trombe dans l’atrium de la villa de Marcellicus, hors de lui.

-Domina, c’est une honte, un crime impardonnable !

-Que se passe-t-il ?

-Je viens de retrouver Annicia sanglante sur le bord d’une allée.

-Un accident ?

-Un meurtre, ou presque ! Elle a été lapidée !

-Non ! cria Marcia bouleversée, ce n’est pas possible ! Amène-la vite. Qu’on la soigne ! Puppa, apporte ma mallette de médicaments. Viens Eporedoric. Nous allons l’examiner.

Annicia présentait des marques de coups, dont l’un sur la tête, ce qui avait causé son évanouissement. Elle ouvrit les yeux et Marcia soupira, rassurée. Elle s’endormit après avoir été transportée dans une chambre.

-Mais que s’est-il passé, demanda Marcia, sais-tu quelque chose, Puppa ?

-Oh Domina ! J’ai tellement honte !

-Honte de quoi ? Mais parle ! Ce n’est pas toi qui l’as frappée ?

-Bien sûr, mais...

-Mais qu’est-il arrivé ? Qui en veut à cette fille qui nous a tous sauvés de la peste, qui vous soigne, accouche les femmes ?

-Et bien justement, c’est à cause de ça !

-C’est parce qu’elle fait le bien qu’elle a été agressée !

-C’est presque ça, Domina, certains Chrétiens l’accusent d’être la femme du Diable… Seul Dieu peut guérir or elle est païenne et druidesse. Valerius a voulu l’empêcher de nous soigner, l’éloigner de nous. Mais elle a guéri sa filleule qui se mourait d’un diarrhée, alors il a été furieux et...

-Et quoi ?

-Il lui a jeté une petite pierre pour lui faire peur, la chasser comme un chien galeux, mais les autres ont continué, très excités, avec des pierres de plus en plus grosses. Elle est tombée… Si Eporedoric n’était pas arrivé...

-Et toi ? Tu ne pouvais rien  faire ? Tu n’es qu’une idiote !

Marcia était pâle de rage. Elle convoqua  le groupe des chrétiens et Valerius.

-Je connais votre religion ! Elle dit : aime ton prochain comme toi-même ! Et vous avez lapidé une jeune femme ! Très bien, puisqu’il en est ainsi, vous allez tous prendre des pierres et vous les jeter les uns sur les autres puisque c’est votre manière d’aimer !

Valerius et ses fidèles restaient figés et muets.

-Vous êtes tous sourds ? cria Marcia. Avez-vous entendu ce que j’ai dit ?

Devant la foule, toujours  hébétée, Marcia devint enragée.

-Vous étiez beaucoup plus décidés lorsqu’il s’agissait de vous en prendre à une femme seule !

-Domina, elle n’est pas seule, le Diable est avec elle, dit Valerius en relevant la tête.

-Ne dit-on pas dans vos écriture que le bon arbre se reconnaît à ses fruits ? Que connaissez-vous de cette femme ? Elle ne vous a fait que du bien. Elle nous a sauvés tous de la peste.

-Certainement en invoquant Lucifer.

-En tuant les rats, imbécile ! Et si les rats sont l’incarnation des puissances du mal, elle a permis de les exterminer. Elle vous a aussi sauvés de la persécution en m’annonçant la visite de la Milice. C ’est grâce à elle que nous avons transformé la chapelle en infirmerie.

-Elle voulait détruire la chapelle ! D’ailleurs, nous ne voulions pas sa mort, mais seulement la chasser comme un chien galeux.

-Valerius, je ne te savais pas aussi méchant et stupide ! Je te chasse de mon domaine. Crois-moi, ce n’est pas l’envie qui me manque de te faire passer en jugement et de te faire condamner. Mais ce serait injuste pour les autres Chrétiens, ceux qui sont des justes et souffrent de persécutions. J’en parlerai à ton évêque, c’est lui qui te punira comme il l’entendra. Quant à vous, Chrétiens de Marcellicus, je vous condamne en bloc. Vous êtes tous coupables d’injustice, de cruauté, et presque d’assassinat. En réparation, vous paierez le maître que je vais faire venir pour instruire les enfants de la forêt, vous lui apporterez de quoi le nourrir et vous entretiendrez les locaux de l’école pendant tout le temps que je jugerai nécessaire. Et réjouissez-vous d’une punition aussi clémente ! Dispersez vous ! Vous êtes l’ivraie et non le bon grain, j’ai honte pour vous !

Revenue chez elle Marcia demanda à Puppa pourquoi elle n’avait jamais rien dit, ni à elle, ni à Prisca, de l’ostracisme dont était victime Annicia.

-Je me fais vieille, Domina, je n’osais pas.

-Tu avais peur de cet épouvantail de Valerius, ma pauvre Puppa, tu me déçois. Tu as pourtant connu avec moi bien d’autres aventures ! Pourquoi es-tu devenue si pusillanime ?

-Mon fils voudrait être pasteur, Valerius l’instruisait...

-Qu’il change vite de maître s’il veut devenir un bon pasteur ! Mais tu vois Puppa, il ne faut sous aucun prétexte accepter l’injustice.

-Tu es maintenant Augusta, pouvais-je t’ennuyer avec ces histoires ?

-Ce sont de mauvaises excuses ! Tu n’aimes pas Annicia, n’est-ce pas ?

-Elle me fait peur !

-Aurais-tu quelque chose à cacher qu’elle aurait deviné ?

-Domina, s’écria soudain Puppa en éclatant en sanglots, il faut que je t’avoue. Je t’ai suivie un jour. Je sais maintenant que la grotte a un secret. Annicia m’a vue et elle a promis de me tuer si je parlais.

-Oublie ce que tu as vu ou c’est moi qui te tuerais ! dit Marcia d’une voix glacée. Ainsi, c’est toi qui l’as désignée comme sorcière, n’est-ce pas ? Toi qui as parlé de sorcellerie ! Toi qui leur as monté la tête, qui les as excités contre elle ! Tu n’es qu’une misérable ! Ta faute efface tes années de dévouement et de loyauté. Je n’aurai jamais plus confiance en toi !

-Tue-moi, Domina ! Ton secret partira avec moi et tu me pardonneras.

-Je devrais le faire, mais je ne peux pas. Jure-moi sur ton salut éternel que tu ne parleras à personne du secret que tu as découvert et que tu protégeras Annicia, au lieu de chercher à lui nuire.

-Je te le jure !

-Tu partiras à Lugdunum où tu vivras désormais. Je ne peux plus te voir !

Puppa partit en sanglotant. Sa maîtresse avait raison ! Elle avait été haineuse et réellement souhaité la mort d’Annicia. Elle était punie. Mais qu’allait-elle devenir loin de Marcellicus ? Elle serait seule, abandonnée de tous. Elle descendit machinalement vers la Magna qui scintillait, indifférente et lisse, arriva hors d’haleine sur les quais déserts et se pencha, hypnotisée par les reflets qui miroitaient à la surface de la rivière. Un vertige lui fit fermer les yeux. Elle glissa, bascula et l’eau se referma sans bruit sur le corps lourd qui ne se défendait pas. Son cadavre fut retrouvé le lendemain dans les herbes de la rive. Elle fut enterrée dans la nécropole de Marcellicus – qu’elle ne quitterait pas.

Annicia se remettait lentement du traumatisme dû à sa chute, qui ne lui laisserait aucune séquelle. Elle trouvait souvent à son chevet un joli bouquet frais cueilli.

-C’est une parente qui t’apporte de si jolies fleurs ? demanda Marcia.

Annicia rougit mais elle était trop directe pour dissimuler :

-Non Domina. C’est Eporedoric.

-Ma chère enfant, c’est parait-il un grand sentimental. Alors ne te moque pas de lui ! Je l’aime beaucoup et je n’aimerais pas le voir déçu.

-Mais Domina, moi aussi, je l’aime beaucoup  !

-Alors tout est pour le mieux, s’exclama Marcia en riant. 

En effet, elle assista peu après à leur mariage célébré selon les rites celtes, au milieu des chansons et des rires. Malheureusement, elle riait beaucoup moins quand elle demanda à l’évêque de Lugdunum de venir la voir. Il écouta gravement ses doléances qui lui causèrent une grande émotion.

-Valerius avait toute ma confiance. Quel gâchis de transformer les paroles d’amour de l’Evangile en ferment de haine ! Il faudra qu’il fasse pénitence et comprenne ses erreurs. Je t’enverrai un nouveau pasteur qui saura ramener la concorde dans ton domaine. Mais, Domina, j’ai de graves soucis ! A Lugdunum, tu fais régner la tolérance religieuse mais l’évêque Denys a été martyrisé à Lutecia, il y a quelques années, sous le règne de l’Empereur Decius, de même que l’évêque Saturnin, à Tolosa, tu t’en souviens ? Tu y as mis bon ordre. Depuis que tu es au pouvoir, il n’y a plus d’emprisonnements, ni d’exécutions arbitraires, Dieu en soit remercié. Mais mes frères subissent, de la part des autorités, des brimades de toutes sortes. Ils sont molestés par des voyous sans qu’il y ait intervention des milices qui laissent faire, les lieux de cultes et les cimetières sont profanés sans qu’aucune suite ne soit donnée aux plaintes. Le malaise s’amplifie ! Les tourmenteurs disent obéir aux ordres de l’Empereur Gallien qui a interdit le culte chrétien sous peine de mort. Allons-nous retomber dans la clandestinité pour sauver notre foi ?

-Tu as bien fait de m’avertir. J’y mettrai bon ordre. Le pouvoir est une charge bien lourde, tu sais, et  il ne donne pas à ceux qui l’exercent une idée très valorisante de la nature humaine…

-Je prierai, Domina, pour que Dieu te donne la force d’agir pour le bien de tous.

20.06.2007

chapitre 24 - la reconquête

Le départ de Postumus avait été sciemment programmé pour permettre au fils de Gallien, le César Salonius, de reprendre la Gaule en mains et de faire rentrer les impôts illégalement détenus par la province révoltée. Basé à Colonia Agripina – après le départ de Postumus – dans le but d’arrêter les Francs, Salonius, derrière les murs de la ville,  regarda les Barbares déferler en Gaule. Son incapacité à assurer la sécurité de la frontière mit cruellement en évidence l’impuissance du pouvoir romain. Rome venait de détruire le travail de plusieurs années de diplomatie, de vigilance et de reconstruction.

Rejoint par les émissaires de Marcia, Postumus regagna – de son propre chef – le poste de commandement dont on avait voulu l’écarter. Au vu des rapports qui l’attendaient, il rejoignit à bride abattue la Germanie batave et envahit les terres franques dégarnies par le départ des troupes d’invasion. S’enfonçant en zone ennemie, il pilla, razzia, rançonna, fit des prisonniers, brûla et saccagea. Puis, ayant amassé un énorme butin dont il promit leur part à ses troupes, il suivit la route des envahisseurs, massacrant sans pitié les retardataires qui s’attardaient à saccager les territoires envahis. Sa poursuite vengeresse lui faisait serrer de plus en plus près les hordes d’invasion qui s’enlisaient dans l’ivresse du pillage. Arrivé aux limites de l’Aquitania, il s’arrêta et avertit les troupes de l’Hispania de poursuivre la destruction des envahisseurs. Malheureusement, les premiers éléments des bandes franques avaient déjà détruit la ville de Tarragone.

-Comment n’ont-ils pas été capables de mieux défendre leur ville ? tonna Postumus furieux. Leurs portes n’étaient même pas fermées à l’arrivée des Francs ! Ils sont complètement inconscients ! Par qui sont-ils commandés pour être aussi vulnérables ?

Le péril étant conjuré, Postumus regagna – sans hâte – sa vieille base de Mongotiacum, en étalant tout au long du parcours ses trophées de victoire : chariots remplis de butin, prisonniers enchaînés, armes saisies, chevaux, bœufs, troupeaux... Sa réception fut un triomphe ! Arcs fleuris à la gloire du vainqueur, foule en délire clamant sa joie, fleurs jetées sous ses pas... Aux portes de la ville militaire, ses généraux l’attendaient, légions alignées présentant les armes. Le général le plus ancien en grade se posta au milieu de la voie et l’apostropha :

-Gloire à Postumus, notre Empereur glorieux et victorieux !

Postumus fit à sa troupe le signal de l’arrêt.

-Que dis-tu Brunnus Celtillus ?

-Tu es notre Auguste, nous t’avons choisi. La pourpre te revient de droit puisque tu es le seul à pouvoir vaincre nos ennemis.

Et l’armée toute entière se mit à crier :

-Vive l’Empereur ! Longue vie à Auguste !

-J’ai appris pourtant que César Salonius était installé à Colonia Agripina...

-Il est mort, Auguste. Nos troupes ne voulaient plus de ce fantoche qui a laissé les Francs nous envahir. Rome nous a trahis ! Nous nous passerons de Rome. Nous nous battrons sans elle contre les Barbares, derrière toi.

Postumus, majestueusement, leva la main droite, Brunnus Celtillus s’effaça et le nouvel Empereur à la tête de ses troupes fit son entrée dans Mongotiacum.

Naturellement, la pourpre ne laissait pas Postumus indifférent. Mais ses déboires l’avaient assagi. Il préféra demander à Marcia de le rejoindre avant de prendre une position marquée. A sa grande surprise, sa femme, qu’il aurait crue plus circonspecte, le félicita du sort qui le rendait maître de la Gaule.

-La prédiction d’Annarca se réalise ! dit-elle. Elle m’avait dit que je serai impératrice – pour le plus grand bien de la Gaule. Tu es le seul à savoir protéger notre pays des poussées barbares, le seul à l’avoir sauvé à plusieurs reprises. Il est juste que tu sois enfin libre d’organiser sa défense, sans dépendre d’intérêts contradictoires et néfastes. Accepte sans réticence la reconnaissance de ta compétence !

Postumus se coiffa, lors d’une cérémonie solennelle, de la couronne de lauriers de l’Imperator César Augustus. Il en fût fier et ému mais, en même temps, un sentiment de précarité – et presque de culpabilité – lui faisait douter de la valeur de sa dignité. Confusément, il aurait préféré rester le général victorieux d’une Rome forte et incontournable. La Belgica , l’Aquitannia et la Britannia lui firent allégeance mais l’Hispania – qu’il avait laissée se défendre seule contre des Francs – répondit évasivement à ses émissaires et resta dans le giron romain.

L’empereur Valerien mourut en captivité tandis que ses troupes, réduites en esclavage, construisaient les villes sassanides sous le fouet de leurs gardiens perses. Les Alamans, rendus hardis par les récentes défaites romaines, envahirent le Nord de l’Italie et Gallien dût rentrer en hâte d’Orient pour les combattre. Il réussit à les défaire à  Milan, mais désormais l’Italie n’était plus un sanctuaire inviolé et les Barbares ne l’oublieraient pas.

Marcia, devenue impératrice, ne pouvait plus assumer ses fonctions de gouverneur. Elle nomma Lucterius à ce poste, ce qui comblait ses ambitions. Il avait la compétence et la capacité de travail nécessaire pour assumer parfaitement ces fonctions – avec l’aide de Prisca qui entendait bien ne pas être oubliée. Suite à cette décision, Marcia eut droit aux récriminations insidieuses mais persistantes de Domitius, qui considérait que l’aide qu’il avait apportée à sa cousine, en plus de son âge et son expérience de l’administration auraient dû lui valoir ce poste.

-Domitius, finit par répondre Marcia, je ne t’ai jamais parlé des dossiers secrets de Caïus Martinus, mais sais-tu que l’un d’eux te concernait ?

-Ce vieux vautour ! Il avait gardé une trace de cette peccadille !

-Peccadille ou non, tu as payé pour qu’elle ne soit pas révélée...

Domitius rougit violemment et contint sa rage, avec un regard mauvais.

-Ne crois pas, mon cher, qu’il est dans mes intentions de t’en tenir rigueur. Je te citais simplement le fait. Comme tu le sais, ces archives seront accessibles au grand public sur simple incident arrivant à l’un des miens. Tu n’en étais pas informé ? J’avais sans doute jugé inutile de te le dire, sachant bien ne rien avoir à redouter de ta part. Mais, pour en revenir à ton avenir, j’ai un projet susceptible d’utiliser pleinement tes excellentes capacités. Que dirais-tu de devenir curateur général des Impôts pour tout l’Empire de Gaule ? Naturellement, continua-t-elle avec un sourire, je te propose ce poste car j’ai une confiance absolue dans ton intégrité.

-Marcia, déclara Domitius, bouleversé, je suis fier et heureux de ta confiance, tu n’auras pas à te plaindre de moi !

-Etant veuf, Domitius, il est tout à fait légitime que tu aies repris femme. Mais – à ce que j’en sais – ta nouvelle épouse est très jeune et plutôt ambitieuse. Ne te laisse pas mener par l’attrait d’un trop jeune minois qui perturbe parfois les esprits les plus avisés ! Pour pallier une différence d’âge un peu voyante, certains sont prêts à toutes les extravagances…

Domitius rougit de nouveau, tout en étant furieux de se laisser deviner. Cette femme devait être un peu sorcière ! Ce genre de situation le guettait, il en était heureusement encore conscient. Elle était tout simplement bien renseignée.

Marcia utilisait de plus en plus les capacités d’Orgetoric et Eporedoric, devenus ses hommes de l’ombre.  Elles les chargeaient de superviser ses informateurs, de remettre des plis secrets d’établir des contacts discrets. Ils étaient ses bras, ses oreilles et ses yeux – comme ils le disaient eux-mêmes. Ils la suivaient dans tous ses déplacements. Elle s’en excusa un jour auprès d’Orgetoric.

-Tu voulais te marier et avoir une famille, je crois. Mais je ne te rends pas la chose facile, tu es toujours en voyage avec moi !

-Je te remercie de t’en soucier, Domina, mais je me suis arrangé. En fait, j’ai résolu le problème en ayant une famille à chaque étape. A Lugdunum, à Marcellicus, à Mongotiacum, je suis toujours reçu à mon propre foyer ! Il va me falloir maintenant trouver une femme à Lutetia, puisque nous devons y faire de fréquents séjours !

-Oh ! Quelle malice ! Comment fais-tu pour ne pas t’embrouiller ? Tu as vraiment femme et enfants à chaque endroit ?

-Ma foi, oui… et tout le monde est heureux. Je suis bon mari et bon père, je t’assure. Bien sûr, chaque femme se croit ma seule épouse.

-Ton frère a-t-il la même philosophie de la vie familiale ?

-Non. Mon frère est un grand sentimental. Il espère le grand amour. Le trouvera-t-il un jour ? C’est moins certain, quoique...

.../...

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