30.06.2007
chapitre 2 - Le secret
la fourrure de renard qui recouvrait le tout. Elle balaya la pièce du regard. Elle aurait aimé agrandir la fenêtre, faire modifier la cheminée, rapetisser de la pièce. Elle commençait une nouvelle vie, elle aurait voulu matérialiser ce changement par un nouveau cadre de vie. Mais était-ce bien le moment ? II fallait faire durer l’or qui lui restait. Elle passa dans la chambre contiguë qui avait été celle de ses parents. Il y régnait un froid glacial, elle était inoccupée depuis longtemps. A la mort de son père, sa mère avait délaissé le donjon et s’était installée dans une chambre près de la salle, plus facile à chauffer et de plain pied avec l’extérieur. Marciane en fit le tour longuement, palpant les murs, cherchant quelque chose qui pourrait découvrir un passage, livrer une cache. Elle soupira. Elle ne savait quoi chercher. Un passage vers un souterrain ? sans doute… un secret mystérieux ? Mais de quelle sorte ? la cachette d’un trésor ? Sûrement. Mais ce n’est pas ici qu’elle le trouverait. Sa mère disposait de cet or sans quitter sa chambre . Le trésor s’y trouvait donc, c’était évident !
Elle avait attendu le départ d’Aldebert pour entreprendre ses recherches, trouvant inutile de le mettre au courant d’un problème qui ne le concernait pas. Maintenant le moment était venu ! Elle redescendit, pensive, vers la salle, vide à cette heure, et pénétra dans la chambre de sa mère où elle reçut, comme à l’ordinaire, le choc de ce regard impuissant qui la suivait désespérément.
- Aldebert vient de partir, Mère. Nous sommes seules maintenant, vous et moi, à Marcelly. Pourquoi vous êtes vous défiée de moi ? Pourquoi n’avoir rien dit ? Nous aurions bien besoin de ce secret peut-être à jamais perdu…
Le regard impérieux de Dame Matheline semblait vouloir transmettre un message mais Marciane, désemparée, était impuissante à le comprendre. Pourtant, il lui sembla voir l’index de sa mère remuer faiblement et tapoter le lit.
- Vous voulez changer de position ? Vous n’êtes pas confortablement installée, demanda Marciane étonnée par ce geste inattendu. Le regard de sa mère se fit furieux. Vous voulez autre chose ? insista Marciane intriguée.
Ses paupières de la gisante battirent fraiblement.
- Quelque chose qui concerne votre lit ?
Marciane crut voir la tête de sa mère faiblement approuver. Elle s’approcha du lit, l’effleura, accompagnée d’un regard approbateur. Prise d’une impulsion, soudaine, Marciane souleva sa mère, si légère, dans ses bras et l’installa dans le fauteuil garni de coussins qui servait à la recevoir lorsqu’on changeait ses draps souillés. Toujours suivie par un regard impérieux, elle souleva la couverture de fourrure, le drap de lin fin, les coussins, la housse remplie de laine et trouva le fond du lit, recouvert de planches de bois. Le regard de sa mère semblait l’implorer. Que devait-elle faire ? Elle examina l’assemblage et lentement, avec difficulté car elles étaient jointives, sans quitter sa mère des yeux, elle souleva une des lattes de bois. Dessous se trouvait une cache, le lit avait un double fond rempli de sacs d’or. Le regard souriait presque, de contentement.- C’est bien cela, j’ai trouvé votre secret ? Le regard se fit douloureux. Non, continua Marciane, ce n’est pas l’essentiel, n’est ce pas ? Il y a autre chose. Mais cela résout une partie de mes problèmes. Ne vous faites pas de souci, ma Mère. Nous y arriverons.
Marciane repartit soulagée. Elle n’avait plus de soucis à se faire pour payer ses travaux, elle disposait d’une fortune. Elle alla s’agenouiller dans la chapelle et pria longuement la Sainte Mère , lui demandant de guérir sa mère, de protéger son mari parti délivrer le tombeau de Son Fils et la remerciant pour l’avoir aidée à trouver une partie du secret des Dames de Marcelly. Le bon père Josaldus, le chapelain, vint s’agenouiller à ses côtés. Il était inquiet de la lourde tâche que Marciane allait avoir à assumer seule. Il la connaissait bien, il la savait forte, mais elle ne connaissait pas la méchanceté du monde avide et cruel où elle était lâchée sans défenseur.Marciane prit soin tout au long des jours suivants de tout transporter petit à petit au donjon, dans sa chambre. Elle remarqua que son lit était bâti de la même manière, elle y cacha les sacs d’or. Elle pouvait maintenant entreprendre les travaux. Elle chargea donc Aymar le Roux, le capitaine recruté par Aldebert pour commander la garnison, d’envoyer à Lyon un garde quérir maître Carolin et descendit au village pour se rendre compte de l’avancée des travaux de dégagement des ruines. Les tas de pierres rangées selon leur forme et leur volume s’amoncelaient.
- Tu me diras Martin ce que vous voulez en compensation de votre travail, matériel, cheptel, habits. Vous serez récompensés largement. D’ores et déjà je vous exempte du cens.
- Nous vous en remercions de tout cœur, c’est très généreux, mais je ne sais pas si nous le méritons, car, sans vouloir vous déplaire, nous n’allons pas pouvoir continuer sans avoir des problèmes pour les travaux des champs, Dame, car il y a encore des mois de travail ici.
- Tu as raison, je vais vous chercher dans les hameaux des remplaçants. L’exemption de toutes façons récompense votre découverte.
Marciane s’était promis de construire en priorité l’église de Marcelly, pour remercier le Ciel de lui avoir si opportunément permis de découvrir des pierres. Elle se rendit à l’abbaye de Sainte-Bégnine pour demander conseil au Père Abbé. La découverte des ruines l’intéressa beaucoup.
- Certains vieux grimoires de notre scriptorium font état d’une communauté chrétienne importante à Marcelly dans les temps anciens de l’empire romain, Elle disposait sans doute d’un lieu de culte dont vous avez découvert les ruines. Quoiqu’il en soit je suis très heureux de votre sainte décision de construire une église. Je me déplacerai en personne pour décider de son emplacement.
Peu après, le Père Abbé fut reçu en grande pompe à Marcelly où Marciane avait convoqué en son honneur ses fidèles vassaux des châtellenies voisines. Après une messe solennelle, célébrée dans la chapelle du château, l’Abbé, revêtu de ses ornements sacerdotaux, et accompagné de plusieurs moines et du chapelain, se rendit en procession au village suivi des commensaux de Marciane et des paysans. Il en fit le tour et choisit l’emplacement de la future église au centre de l’agglomération, marqué par une sorte de petite place aménagée autour d’un puits. Il délimita le périmètre sacré par une aspersion d’eau bénite, accompagné par les chants qui s’élevaient avec ferveur pour implorer la bénédiction du Seigneur. Il faudrait déplacer une ou deux chaumières, les paysans donnèrent leur accord, ils seraient relogés confortablement dans des maisons neuves un peu plus loin.
- Il est normal que le berger soit au centre de son troupeau. Voici le lieu consacré et où vous édifierez la maison de Dieu proclama l’Abbé.
Ils s’agenouillèrent pour rendre grâce à Dieu et chanter Ses louanges.
Marciane prit soin de montrer à l’Abbé la mosaïque que la fillette avait découverte pour lui demander de l’identifier. Il fut d’avis qu’il s’agissait de Sainte Blandine qui avait été martyrisée à Lyon au temps des persécutions romaines. « D’autres trouvailles conforteront peut-être cette hypothèse, il faudra me les soumettre ».De fait, les ouvriers mirent à jour peu de temps après des sarcophages ornés de symboles chrétiens. L’un d’entre eux, richement sculpté et dans lequel on trouva les restes d’un squelette, représentait une femme voilée face à un lion la gueule béante. L’Abbé de Champenot triompha et décida que l’église serait placée sous le patronage de Sainte Blandine.
Marciane avait d’autres sujets de préoccupation dont elle voulait s’entretenir avec le Père Supérieur, ce qu’elle ne manqua pas de faire maintenant que le problème principal était réglé.
- J’ai remarqué, mon Père, un moulin près de votre abbaye et j’ai admiré le mouvement de la meule actionnée par le courant. Etes-vous satisfait des services qu’il rend ?
- Naturellement, ma fille. C’est un très grand progrès de remplacer des bras utiles à tant de travaux où ils sont irremplaçables, par la force de l’eau dont on ne savait pas tirer profit. Le travail est vite fait et bien fait. Grâce à lui, qui ne nécessite que la présence d’un meunier, j’ai pu faire essarter des terres qui seront ensemencées prochainement. Mais la construction d’un moulin nécessite bien entendu des travaux importants. Il faut modifier le cours d’une rivière en aménageant en amont une retenue suffisante pour régulariser le débit, creuser un bief que l’on approvisionne en eau quand on veut faire tourner la roue que le courant entraîne. Envisagez-vous d’en construire un ? C’est une affaire très profitable, car naturellement vous ferez payer des droits à tous vos paysans qui devront y apporter leur grain à moudre. Vous verrez d’ailleurs que ces droits nouveaux remplaceront bientôt les vieux droits seigneuriaux, le cens, la taille qui ne seront bientôt plus adaptés à notre temps.
- Nous assistons à des changements très importants et nous devons nous efforcer de les adopter car ils amélioreront notre vie et celle de nos gens confiés à notre garde.
- C’est tout à fait exact, je suis content que vous en soyez consciente maintenant que vous êtes seule maîtresse de ces lieux. Aldebert m’avait bien dit que vous seriez à la hauteur de votre tâche.
- Aldebert vous a parlé de moi ?
- Je l’ai entendu en confession avant son départ.
- C’est un homme bon. Je crains de l’avoir déçu…
- Ma fille les desseins de Dieu sont insondables. Vous n’étiez pas faits pour vivre ensemble. Dieu y a remédié. Mais pour en revenir à notre propos concernant l’évolution en cours, je vous conseillerai de rendre visite de ma part à l’abbé de Valbenoite qui a de grands projets. Il envisage de créer un marché et une foire annuelle sur les terres de l’abbaye, qui sont, comme vous le savez, proche du royaume de France. Il a raison. Le commerce s’organise. Les échanges s’intensifient. Les pèlerins voyagent de plus en plus, découvrent des pays et des produits nouveaux. Les marchands ont envie d’intensifier leurs circuits commerciaux et leurs achalandages pour satisfaire ces besoins et ravitailler les villes qui sont en pleine extension. Il faut donc des routes sures, des étapes organisées de façon à recevoir les voyageurs, des moyens de transport appropriés Tout cela va concourir à établir une ère de paix durable. Les seigneurs trouveront plus d’avantages à valoriser leurs terres qu’à se battre ou à rançonner les passants, les paysans auront des débouchés pour vendre leurs surplus, ils s’enrichiront et ne révolteront pas. Croyez moi, l’enrichissement par le travail est la voie de la sagesse. Je serai toujours disponible pour vous guider et vous conseiller, n’hésitez pas à venir me consulter, ma fille, c’est mon devoir et ce sera un plaisir, car je vous sens ouverte à tout ce qui est utile et bon. Vous allez avoir à assumer une lourde tâche. Mais je vous en crois capable.
Marciane remit à l’Abbé de Champenot, qui en parut fort reconnaissant, une confortable bourse d’or pour participer à la décoration de l’église abbatiale. Elle avait été touchée par les paroles d’encouragement de l’Abbé et très intéressée par les perspectives que ses propos lui avaient fait entrevoir. Le commerce, une foire, la vente des produits du domaine… Tout cela signifiait des activités autrement plus profitables que la satisfaction des besoins domestiques de Marcelly. Elle se promit d’exploiter à fond ces nouvelles possibilités.
En attendant, avec maître Carolin qui avait suivi de peu le garde envoyé le quérir, elle commença par lancer la construction de l’église. Les pierres étaient approvisionnées, le bois d’œuvre prêt à l’emploi. Le maître d’œuvre dessina les façades de l’édifice et les dispositions intérieures qu’il avait imaginés et après mûre réflexion et quelques modifications, Marciane donna son accord sur le projet. L’église serait construite sur une crypte qui abriterait le sarcophage de Sainte Blandine et aurait vingt toises de long et six de large, la nef serait recouverte d’une voûte en berceau, le chœur surmonté d’un clocher carré. Une abside serait accolée au chevet et la façade s’ornerait d’un large porche au fronton sculpté surmonté d’une rosace. Il n’était pas question de faire une église fortifiée, le château suffirait à garantir la sécurité des villageois. Elle était persuadée, comme son maître d’œuvre, qu’une rosace au dessus du porche central et des vitraux derrière l’autel procureraient, par leur éclairage conjugué, comme le reflet de la lumière céleste et seraient propices au recueillement et à l’édification des fidèles. Les chapiteaux et le fronton seraient sculptés, il ne fallait pas lésiner sur l’ornementation de la Maison de Dieu. Les terrassiers se mirent sans tarder à creuser la crypte.
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