29.06.2007

chapitre 1 - fin

Marciane n’en demeurait pas moins préoccupée. Elle se consacra, dans un premier temps, à la mise en service des nouveaux engins agricoles. Ils fallait habituer les paysans au maniement de la charrue tirée par les chevaux. Leur vendeur s’était proposé à venir à Marcelly pour former les laboureurs à cette technique, et tout le village était venu assister aux essais, respectueusement groupé derrière Marciane. Après la démonstration, Martin, un vieux paysan, avisé et travailleur, s’avança vers elle :

-         Pourrais-je vous parler, Dame, j’ai une demande à vous faire.

Sur un signe bienveillant de  Marciane il continua :

-         Nous avons sur le plateau, comme vous le voyez,  plusieurs grosses buttes couvertes de broussailles qui sont de votre réserve. C’est bien dommage de laisser de la terre inemployée. J’ai pensé que peut-être vous nous permettriez de les cultiver, la vigne  pousserait avec un peu de chance sur leurs pentes. Ca vaut la peine d’essayer, si vous nous en donnez la permission.

-         Tu as bien raison Martin. Tu ne veux pas t’en charger seul ?

-         Non,  nous sommes quelques uns à vouloir tenter l’expérience.

-         Tu me donneras le nom des volontaires. Le champart ne sera pas important d’autant que vous aurez du travail à mettre ces parcelles en culture. tu sais que je ne suis pas exigeante.

Puis ce fut au tour de Mathieu, le forgeron du château.

-         Dame, j’aurais une demande moi aussi à vous présenter, je ne sais pas si elle va vous plaire, mais voilà. Mon fils est déjà grand, je lui ai appris le métier mais il ne veut pas prendre ma suite. Vous savez les jeunes ont des idées un peu folles, on ne sait pas d’où ça vient, et on ne peut pas leur faire entendre raison, ajouta-t-il en bredouillant un peu.

-         Dis moi donc ce que ton fils a dans la tête, n’aie pas peur.

-         Il voudrait s’installer à son compte et travailler pour les paysans du village et des environs. Il dit comme ça qu’avec les chevaux et les bœufs qu’il faut ferrer, les nouvelles machines qu’il peut imiter, il pourra gagner sa vie. Je lui ai bien dit que nous étions à vous et que nous ne pouvions pas faire ça, mais il insiste et moi je ne sais plus quoi lui dire.

-         Ton fils a raison Mathieu. Ne t’en fais pas, je le proclamerai pour la fête de la Nativité , vous êtes libres de quitter le service du château et de travailler pour votre compte si vous vous en sentez capables. Je l’aiderai même si il le faut pour qu’il puisse s’équiper.

« Décidément, » se dit Marciane « Je ne suis pas la seule à vouloir changer les choses et à entreprendre ! » Elle fut heureuse de ces initiatives. Un forgeron serait très utile au village et il était vrai que ces tertres incultes et apparemment stériles étaient curieusement implantés sur le plateau fertile en un vaste demi cercle. Pourquoi ne pas chercher à les mettre en culture ? Très vite, une équipe s’attaqua avec pelles et pioches aux  pentes couvertes de ronces. Lorsque Marciane s’arrêta quelques jours après pour examiner les progrès du défrichage, les paysans étaient immobiles et contemplaient le sol. Martin avait rabattu sa capuche et se grattait la tête. Il paraissait désemparé.

-         Et bien, Martin, le travail n’avance guère, on dirait !

-         Dame Marciane, cette terre n’en est pas une, ce n’est que de la caillasse. Il n’y a rien de bon à tirer de là.

-         La terre alentour est fertile pourtant.

-         Oui, mais c’est peut-être bien la maison du Diable qui est là dessous, Dame. Il n’y a que pierres sur pierres, regardez, et des pierres taillées, pour la maison du Diable je vous dis, nous allons abandonner, ce n’est pas normal !

-         Des pierres taillées ? Que racontes-tu là, tu rêves, Martin !

-         Mais regardez, Dame, ce que nous avons sorti depuis que nous travaillons ! Nous n’en arriverons jamais à bout. Il n’y a que des cailloux, je vous assure, impossible de cultiver là-dessus !

Marciane descendit de cheval et s’approcha. Les paysans avaient fait un tas de magnifiques blocs de pierres qu'ils avaient  rejetés sur le côté avec rage dans l’espoir de trouver enfin une couche de terre cultivable. Elle se pencha sur l’excavation pratiquée : elle vit un amoncellement de moellons entremêlés de colonnes tronquées, de dalles, de tuiles brisées, colmatées par la terre et la poussière...

-         Creusez un peu plus loin  pour voir si c’est partout pareil.

Le résultat fut le même, les paysans très dépités mirent à jour un nouvel amas de pierres sous la couche superficielle qui les masquait.

-         Il n’y a rien à tirer de ces cailloux. Pour sur, ils n’étaient pas cachés  pour rien. C’est de la diablerie !

Mais Marciane exultait. Cette découverte était providentielle…

-         Mais quelle diablerie vois-tu là ? Ce sont les restes d’anciennes constructions, et je peux te dire Martin, tu as fait là une découverte qui te rapportera bien plus qu’une vendange ! C’est exactement ce dont j’ai besoin ! Continuez mes braves, sortez les pierres, mettez les en tas. Nous les amènerons au château et elles nous donneront les plus fortes murailles dont on puisse rêver.

-         Si cela ne vous contrarie pas, Dame, ne pourriez vous pas demander au chapelain de venir bénir ces pierrailles, elles nous font un peu peur.

-         Martin, non seulement le chapelain viendra les bénir mais vous serez très bien payés pour votre travail, et de plus, pour vous remercier de cette découverte, et remercier la Providence de ce merveilleux cadeau, je ferai construire au village une église, une belle église rien que pour vous.

-         Dame, Dame, appela une petite voix, viens voir ma sainte, tu la mettras dans l’église, dis ?

Marciane suivit l’enfant qui la fit grimper sur une des mottes. Un récent orage avait déraciné à mi pente un arbuste. Dans la cavité mise à nu, Marciane découvrit, fait de petites pierres assemblées, le dessin d’une femme, la tête penchée, ses longs cheveux s’enroulant autour de sa tunique.

-         Comme elle est belle murmura Marciane, très émue, c’est peut-être  Sainte Marie-Madeleine. Tu as fait une bien jolie découverte, petite. Oui, je te le promets ta sainte aura sa place dans l’église. Surtout ne l’abîme pas, il faudra la retirer avec beaucoup de précautions.

Quand le carrier envoyé par maître Carolin se présenta, il reconnut, avec un peu de dépit, que le travail était fait et les pierres, du meilleur calcaire, prêtes à l’emploi.

-         Ne nous quittez pas si vite, maître Patelin, vous pouvez nous aider en indiquant à mes paysans comment trier ces matériaux et les distribuer selon les besoins du chantier qui ne manquera pas de commencer beaucoup plus vite que prévu. Calculez nos besoins. Il me faut dans le village de quoi construire une église, au pied de mes palissades ce qui sera nécessaire aux remparts et aux tours et dans l’enceinte, les pierres pour construire les nouveaux bâtiments. Il y en aura-t-il assez ? Donnez moi votre avis.

-         Si toutes ces buttes sont formées de la même façon, elles vous fourniront suffisamment de pierres, et s’il en manque, Dame, allez creuser celles du bord de la rivière. Je ne serais trop étonné si c’était la même chose…

-         Vous avez bien raison, elles se ressemblent trop pour être de nature différente. Comme c’est curieux, ces immenses constructions ont disparu même de la mémoire des habitants ! Elle doivent être bien anciennes.

-          Il m’est arrivé d’en mettre à jour à Lyon au cours de travaux de terrassement et j’ai déjà vu utiliser les matériaux ainsi récupérés. On dit que ce sont les Romains qui ont bâti tout ça autrefois. Ils savaient construire et ils connaissaient le travail de la pierre, je peux vous le dire et je regarde comment c’est fait pour prendre des leçons.

Marciane raconta avec enthousiasme sa découverte à sa mère qui approuva fort sa décision d’édifier une église paroissiale à Marcelly.

-         Je te demanderai seulement ma fille, qu’il soit clairement indiqué que je suis la donatrice des fonds nécessaires à sa construction. Je laisserai ainsi mon nom attaché à une œuvre sainte et il ne s’effacera pas de la mémoire des fidèles qui viendront prier dans ce sanctuaire, dit-elle avec une satisfaction visible.

Quand Marciane lui  demanda si elle avait entendu parler d’anciennes constructions  à Marcelly, elle répondit assez évasivement :

-         Je sais de source sure que Marcelly existe depuis la nuit des temps, et nous appartient. J’en ai la preuve, mais je ne sais rien de très précis concernant ces ruines, sinon qu’un tremblement de terre aurait semé la terreur dans notre région autrefois et failli détruire notre famille.

-         Quelle preuve avez-vous de l’ancienneté de notre lignage ?

-         C’est mon secret ma fille,  je ne te le transmettrai que sur mon lit de mort car telle est notre tradition et je n’y faillirai pas. Chose étonnante, seules les filles ont droit de le connaître, ce que je n’ai pas manqué de trouver inique  tant que ton frère a vécu. Qui sait si pour lui je n’aurais pas transgressé l’interdit ? C’est même ce que j’avais décidé de faire en vérité…Il aurait eu beaucoup plus besoin de cette puissance que toi, une femme,  une veuve peut-être bientôt, dit-elle avec rancœur en faisant allusion au proche départ d’Aldebert.

-         Il est dangereux d’enfreindre une tradition si ancienne lui reprocha Marciane, en pensant avec angoisse à la mort prématurée de son frère.

-         Cette restriction est inepte, répliqua sa mère sans deviner ce que craignait sa fille. Les hommes peuvent seulement avoir connaissance des voies souterraines qui permettent de quitter le château ou de se cacher, si nécessaire.

-         Nous sommes maintenant en paix, grâce au Ciel, mais il n’est pas exclu que ce soit vital un jour. Révélez moi au moins ces voies de secours.

-         Je le ferai, ne crains rien. En attendant si tu as besoin d’or, je t’en donnerai autant que tu en auras besoin, comme je te l’ai promis.

-         Les travaux vont commencer rapidement, j’en aurai besoin en effet.

Le lendemain, Dame Matheline remettait à sa fille une nouvelle bourse remplie d’or. « Où est sa cachette ? » se dit sa fille  « Elle ne sort pas de sa chambre ! »

Quelques temps après, Marciane eut la surprise de voir arriver Raoul de Convert, son cousin maternel, venu « saluer sa chère tante qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps. » Elle le reçut courtoisement. Sa mère fut enchantée de sa venue, elle aimait bien ce parent qui lui témoignait toujours un profond respect et lui manifestait de grands égards. « Tu es beaucoup plus affectueux que ne l’était ta mère, qui manifestait à mon égard un ressentiment injustifié. Marcelly m’est échu en héritage, mais elle a été tout de même pourvue en propre d’une hoirie importante dont tu as héritée en oubliant heureusement nos différends »

Pour souligner sa bonne humeur, Dame Matheline fit don à son neveu d’une belle aiguière en argent, ce dont il la remercia avec effusion, disant qu’il ne se passerait pas longtemps avant qu’il ne revienne puisque sa tante l’aimait si fort. Il serait tellement heureux de lui rendre hommage et de lui prouver son affection. Dame Matheline en fut toute émue.

Peu après cette visite, Marciane qui s’entretenait un matin avec l’intendant dans la grande salle,  vit arriver en trombe la suivante préférée de sa mère,  Bertille, complètement  affolée : «  Venez vite, il est arrivé un grand malheur à Dame Matheline » Marciane la suivit en hâte. Elle trouva  sa mère gisant immobile et muette sur son lit, complètement paralysée, seuls ses yeux vivaient, implorants et tragiques dans son visage figé comme celui d’un cadavre.

-         J’ étais étonnée qu’elle ne m’ait pas encore appelée comme chaque matin, puisque curieusement elle préfère dormir seule, je suis entrée dans sa chambre et voilà comme je l’ai trouvée… C’est grave, Marciane, on l’a certainement empoisonnée ! Elle était si bien hier soir, ce n’est pas normal !

-         Qu’ on aille chercher Irma la guérisseuse dans sa cabane de la forêt.

-         Vous n’allez pas faire soigner dame Matheline par cette femme ! c’est de la folie ! Dame Matheline est en train de passer. C’est un prêtre qu’il lui faut et les secours de la religion, non pas une sorcière, protesta Bertille, d’ailleurs dame Matheline hait cette femme.

-         J’ai confiance en Irma, c’est une bonne guérisseuse. S’il y a quelque chose qui puisse sauver ma mère, elle le fera.

Après avoir fait sortir Bertille qui pleurait trop bruyamment, Marciane resta au chevet de sa mère, impuissante et désolée. Peu après, Irma arriva, vêtue d’une longue tunique noire informe et d’un mantelet à capuchon en lainage grossier d’où émergeait à peine un visage osseux et sévère. Elle avait des yeux vairons qui mettaient mal à l’aise, et fascinaient cependant ceux qui parvenaient à capter son regard. Elle était accompagnée d’une adolescente emmitouflée dans une cape et un chaperon : sa fille, Anna.

-         Irma, dame Matheline est au plus mal. Que peux-tu faire ? dit Marciane sans s’arrêter à ce regard étrange qui lui était familier.

Elle appréciait beaucoup les méthodes d’Irma. C’est elle qu’elle avait appelée lorsqu’elle avait accouché, bien que sa mère ait résolument tenté de l’en dissuader, et elle l’avait vu soigner les gens du village avec beaucoup d’efficacité et de dévouement. Elle attendit son avis avec impatience.

-         Je ne te cacherai pas que son état est très grave, dit tristement Irma, qui avait le privilège de tutoyer Marciane qu’elle avait connue toute enfant, je ne pourrai pas faire grand chose malheureusement. Que l’on apporte des briques chaudes pour la réchauffer, je vais essayer de la masser pour réveiller ses membres. S’il y a un mieux, je lui ferai boire un bouillon de viande pour l’alimenter un peu. Laisse moi avec elle, mais ne t’éloigne pas,  je t’appellerai. 

Irma sortit enfin de la chambre. Elle paraissait lasse.

-         Je l’ai longuement massée, et j’ai pu lui faire boire quelques gorgées de bouillon. Anna la veille. Il lui faut beaucoup de calme, lui parler doucement pour la rassurer car elle comprend et elle entend.

-         Que s’est-il passé Irma ? Crois-tu à un empoisonnement ?

-         Non, il n’en est pas question, c’est une maladie ! Elle frappe sans avertissement, surtout les gens âgés qui ont trop bien mangé.  Il est difficile de savoir ce qui va se passer. Elle vivra peut-être encore longtemps mais sans doute ne pourra-t-elle jamais plus ni parler ni marcher.

-         Mon Dieu !  Quel sort terrible ! et elle ne m’a rien dit…

-         Quelle imprudence, elle aurait du te transmettre le secret depuis longtemps !

-         Pourquoi dis-tu cela, tu sais ce à quoi je fais allusion ?

-         Je sais qu’un secret protège les Dames de Marcelly depuis toujours. Tant que les Dames connaîtront le secret, les gens du pays seront protégés. Si le secret se perd, ce sera le malheur pour nous tous, comme cela s’est déjà produit dans les temps anciens !

-         Tu ne peux pas m’en dire plus ?

-         Non, hélas ! Je devrais le connaître aussi, mais quand ma mère a été lapidée comme sorcière par des paysans affolés par l’épidémie qui les décimait, comme tu le sais, elle ne m’avait pas encore initiée.

-         Ta mère était au courant de cette mystérieuse affaire de famille ?

-         Nous sommes les filles de ce pays, comme le sont les femmes de ta lignée, depuis aussi longtemps que vous, et nos sorts sont liés aussi étonnant que cela paraisse. Malheureusement la fatalité nous poursuit et semble vouloir effacer de notre souvenir cette force qui nous vient du passé. Est-ce en expiation d’une faute ?

-         Espérons que dame Matheline pourra parler.

-         N’ y compte pas trop, mais essaie de l’interroger s’il y a un mieux.

Les jours passèrent. Dame Matheline survécut sans que son état ne s’améliore. Elle parvenait à avaler ce qu’on lui mettait dans la bouche à la cuillère, mais ni elle ne parlait, ni elle ne bougeait. Ses suivantes venaient broder dans sa chambre ou faire un peu de musique pour la distraire. Marciane compatissante passait de longs moments avec elle en la tenant au courant de ce qui se passait au château. Le regard de sa mère la suivait, impuissant et tragique, seul signe de vie dans ce corps figé. Marciane regrettait d’autant plus l’entêtement de sa mère à lui cacher le fameux secret que les travaux allaient commencer et qu’il lui manquerait sans doute de quoi payer et nourrir jusqu’au bout les ouvriers qui logeraient de longs mois à Marcelly pour mener à leur terme toutes les constructions prévues.

Et maintenant Aldebert partait rejoindre l’armée de Godefroy de Bouillon. La veille, il avait pris les mains de sa femme entre les siennes en la regardant intensément, lui avait dit :

-         Nous ne nous reverrons plus dans ce monde, gardez moi une place dans votre souvenir et prenez soin de nos enfants. Soyez remerciée pour l’équipement princier que vous m’avez offert. Il ne me gardera pas en vie, mais me permettra de combattre vaillamment.

-         Il n’est pas en notre pouvoir de décider de notre destin, il est dans les mains de Dieu, répondit doucement Marciane, émue.

Les cavaliers avaient disparu, la poussière soulevée par leur passage était retombée. Le soleil se levait comme à l’accoutumé, dorant les eaux calmes de la Magnie et irisant les nuages légers qui s’attardaient dans un ciel serein chacun vaquait à ses occupations, comme hier et comme demain, aux pieds du château. Mais elle se trouvait seule maîtresse de Marcelly.

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