28.06.2007
chapitre 1 - Suite
A la fin du mois de décembre, époque tout spécialement indiquée pour ce sacrement, le Père abbé Guillaume de Champenot, supérieur de l’abbaye clunisienne de Saint Bégnine, qui était proche de leurs terres, vint passer quelques jours à Marcelly pour le baptême de Louis, le deuxième fils de Marciane. L’abbé, prélat éminent, unanimement respecté, avait participé au récent Concile de Clermont dont il rapporta une grande nouvelle :
- Sa Sainteté, Urbain II, nous a délivré un message de la plus haute importance : il invite tous les chevaliers chrétiens à s’unir pour aller délivrer le tombeau du Christ ! Son appel a reçu un accueil enthousiaste chez les princes et les barons qui l’ont entendu. Combien ont regretté que Grégoire VII, notre ancien Souverain Pontife, n’ait pas matérialisé ses intentions de délivrer le Saint-Sépulcre ! Or, depuis vingt ans, la situation n’a cessé d’empirer. Les pèlerins reçoivent en Terre Sainte un accueil de plus en plus mauvais de la part des Turcs Seldjoukides qui se sont rendus maîtres des lieux. Ils sont maltraités, faits prisonniers, vendus comme esclaves. Il est temps de mettre ces païens à la raison, et les chrétiens qui partiront gagneront leur salut en délivrant Jérusalem.
- Qui doit partir ? demanda Aldebert
- Tous les chevaliers sont appelés et peuvent se croiser, c’est à dire coudre la croix blanche sur leur manteau. Ce sera le signe de ralliement des soldats du Christ qui partiront combattre l’Infidèle.
- Comment faire pour répondre à l’appel de notre Saint Père ?
- Seriez-vous prêt à vous croiser Aldebert ?
- Oui, je le veux.
- Je vous tiendrai au courant, mon fils. Adhémar, évêque du Puy, a été désigné comme légat par le Souverain Pontife pour organiser la Croisade. Il donnera les consignes nécessaires. J’admire votre foi et je prie le Ciel pour que l’armée du Christ soit nombreuse. Elle remportera la victoire.
Si Marciane avait été étonnée par la décision rapide et sans appel de son mari, Dame Matheline en avait été offusquée, se trouvant trahie. Après le départ de l’Abbé, elle lui en fit vertement le reproche :
- A quoi pensez-vous, Aldebert, pour vous embarquer tête baissée dans cette aventure ? Vous allez laisser deux femmes et deux enfants en bas age, seuls et sans défense, aux prises avec la convoitise de notre suzerain dont vous connaissez les appétits ou de nos voisins ! C’est de l’inconscience !
- Vous ne risquerez rien, Dame Matheline. Je m’en suis entretenu avec l’Abbé de Champenot. Les biens des croisés seront intouchables sous peine d’excommunication. Leurs terres et leur famille seront sacrées. En outre, je prendrai toutes les mesures nécessaires pour trouver un homme compétent pour commander la garnison et me suppléer dans ce domaine. Quant à l’administration de vos terres, je sais Marciane tout à fait qualifiée pour en assurer la direction, puisqu’elle le fait déjà et connaît mieux que personne ce qui convient à Marcelly.
- Vous partez bien loin. Avez vous bien conscience que vous risquez de n’en point revenir ?
- Dieu en décidera, le sort de nos armes et nos vies sont entre Ses mains.
- A quoi obéissez vous, Aldebert en décidant si promptement de partir en croisade ? Je ne vous connaissais pas une foi si combattante, demanda Marciane lorsqu’ils furent seuls, lui posant pour une fois une question d’ordre personnel. Voulez-vous me fuir ? ajouta-t-elle un peu provocante.
- Non, ma chère, mais je vous délivre de moi.
Et comme elle le regardait intriguée, il reprit :
- Ne croyez pas que je sous-estime les efforts que vous faites pour me supporter. Il y a longtemps que je cherche le moyen de vous rendre votre liberté. N’est-ce pas le meilleur ? Personne n’y trouvera à redire. Votre sacrifice n’aura pas été trop long et je vous laisse deux enfants que vous aimerez peut-être quand vous aurez oublié leur père.
- Je regrette d’avoir gâché votre vie mon ami, lui répondit-elle touchée par ces motifs insoupçonnés. Vous méritiez d’être aimé.
- Si j’ai au moins gagné votre estime, je ne me plains pas.
- Elle vous a toujours été acquise. Je n’ai aucun reproche à vous faire. J’ai accepté de vous épouser sous la contrainte des circonstances, mais vous n’y étiez pour rien. Cette union vous a été imposée comme à moi, vous avez tenu votre rôle sans démériter, ce qui n’a pas été mon cas, pourtant je n’y ai pas mis de mauvaise volonté, ajouta-t-elle en baissant la tête.
- Je ne vous reproche rien.
- Ce n’est pas à cause de vous ! Peut-être aurais-je été la même avec un autre. Nous ne nous aimions pas, mais qui se soucie d’amour dans la conclusion des alliances ? Peut-être qu’avec le temps…
- Ne revenons pas sur notre échec. Je pars gagner mon salut en me couvrant de gloire, je ne suis pas à plaindre. Si je ne reviens pas, je vous laisserai veuve, et ce ne sera pas un sort exempt de soucis et de contraintes ! Vous n’aurez pas la meilleure part. Mais je vous souhaite sincèrement d’être heureuse. C’est mon vœu le plus cher.
C’était la première fois qu’ils parlaient de leur couple. Marciane, qui avait cru son mari indifférent, l’avait vu avec surprise répondre d’une manière touchante et sans détours. Elle se demanda si ce n’était pas elle qui avait inconsciemment mis une barrière infranchissable entre eux, si avec plus d’ouverture et de simplicité, elle ne l’aurait pas mieux accepté et ne serait pas arrivée à une meilleure entente. Elle découvrait qu’Aldebert était un homme bon et sensible qu’elle avait rejeté sans se soucier de ses sentiments. Ses reproches feutrés concernant son manque d’affection pour ses fils l’avaient touchée. Elle avait effectivement négligé ses propres enfants, par rancœur contre leur père, comme s’ils étaient coupables de leur conception. Elle en eut honte, mais ne put s’empêcher de reconnaître que son mari avait vu juste quand il lui avait dit : « Je vous délivre de moi ». Se sentant délivrée, elle était prête à la conciliation.
La croisade mit un an à s’organiser. Faute d’accord sur un commandement unique, elle dut se partager en plusieurs armées. Aldebert devait rejoindre celle du comte de Toulouse. Qu’elle avait vite passé cette année de préparatifs ! Marciane avait été saisie d’une agitation frénétique. Pour atténuer ses remords, elle avait décidé de procurer à Aldebert un équipement complètement neuf, un heaume du fer le plus résistant, une épée de Tolède à double tranchant évidée d’une rainure centrale qui l’allégeait sans compromettre sa rigidité, un haubert pour remplacer sa vieille broigne, faite d’écailles de fer sur une tunique de cuir. Ce haubert tout à fait nouveau était une cotte de maille formée d’anneaux de fer entrelacés, assez long pour protéger les cuisses et fendu sur le côté pour permettre la monte à cheval, léger - quinze kilos à peine - et très souple grâce à ses deux cent mille mailles. Une lance à hampe en bois de frêne et pointe à double tranchant avait replacé l’ancienne, beaucoup plus courte. On ne pouvait trouver mieux ! Marciane y avait ajouté les chausses, les manches et la coiffe, qui était une protection supplémentaire à porter sous le heaume, le tout en mailles de fer également. Tous ces achats avaient fait l’objet d’un déplacement à Lyon, seule ville capable d’offrir un armement d’une telle qualité. L’équipement des écuyers et des servants d’armes avait été pris en charge par les vassaux de Marcelly. Marciane avait tenu à offrir également un nouveau destrier à Aldebert qu’elle avait payé deux cents sous et qui, pesant six cents kilos, pouvait supporter un poids de cent vingt kilos. Elle avait dépensé pour l’équipement complet plus de deux mille sous et n’avait pu s’empêcher de regarder tristement les chevaux de labour proposés sur le marché, tellement plus maniables et d’un meilleur rendement que les bœufs, qu’elle n’avait plus de quoi acquérir. Elle se promit bien de revenir, dès qu’elle en aurait les moyens, car elle avait également découvert des charrues beaucoup plus performantes que celles du domaine, dotées d’un avant-train mobile sur des roues, qui l’avaient beaucoup intéressée.
La ville de Lyon était alors en pleine effervescence. Partout s’élevaient de nouvelles constructions au milieu d’échafaudages sur lesquels grimpaient inlassablement les maçons chargés du mortier, tandis que les pierres étaient hissées par les manœuvres grâce à des systèmes de poulies. Eglises, hôtels particuliers pour les riches marchands, halles, fontaines, on construisait à tout va, et Marcia contemplait avec envie les chantiers en pensant que leur château mériterait bien d’être rénové… Elle en fit la réflexion à sa mère lorsqu’elle fût de retour :
- Notre Puy-aux-Dames ferait bien piètre figure au milieu de toutes ces belles et bonnes constructions. J’en ai eu presque honte. Mais il faudrait des sommes considérables pour le reconstruire en pierres !
- Mais Marciane, si tu en éprouves l’envie, il faut réaliser ces transformations. Quand ton père a fait édifier le donjon, il avait déjà envisagé d’édifier des remparts en pierres. La mort l’en a empêché et je ne me suis pas senti la force d’entreprendre ces travaux…
- Ma mère, j’en aurais bien la force, mais nous n’en avons pas les moyens.
- N’en crois rien. Cela nous est parfaitement possible, répondit sa mère avec un étrange regard et un demi sourire.
- Mais, ma Mère, je connais les comptes du château et les redevances qui nous sont dues, j’ai tout dépensé, je ne vois pas…
- Ne cherche pas de ce côté. Dis-moi seulement de combien tu veux disposer.
- Vous auriez de ressources que je ne connais pas ? Comment est ce possible ? Et pourquoi ne m’en avez-vous jamais rien dit ?
- Tu es encore trop jeune. Je te mettrai au courant lorsqu’il en sera temps. Laisse-moi mon secret, je tiens à rester maîtresse chez moi. Tu comprendras un jour et tu m’approuveras. J’ai toujours du défendre notre patrimoine, il m’en a beaucoup coûté parfois mais je n’ai pas failli… C’est pour cela que je ne quitterai jamais le Puy-aux-Dames et que je t’ai mariée à Aldebert.
- Il faudrait également des chevaux de labour et de nouvelles charrues, insista alors Marciane. Nous pourrions grâce à cela améliorer nos cultures.
- Dis-moi de combien tu veux disposer. Tu auras ce qu’il te faut.
Marciane, très intriguée par ces mystérieuses allusions, résolut dans l’immédiat de mettre à profit les largesses promises pour financer les travaux du château et les achats pour le domaine, sans chercher à comprendre. Il lui fallait retourner à Lyon avec Aldebert pour prendre livraison de l’équipement militaire de son mari, elle y achèterait bêtes et matériel et chercherait un maître d’œuvre. Avant son départ, sa mère lui remit comme promis une lourde bourse, remplie d’or.
- De l’or !
- Tu trouveras un changeur ou tu traiteras directement en métal, mais renseigne-toi bien auparavant sur sa valeur. C’est de l’or pur que tu as là, alors que les sous d’argent n’ont guère de valeur… Ne l’oublie pas !
- Vous ne voulez vraiment pas m’expliquer…
- Je t’ai déjà dit qu’il n’était pas encore temps. Ce secret a toujours été ma force. Avec lui, je compte encore malgré mon âge et mes déconvenues. Tu ne pourras rien contre moi tant que tu ne le connaîtras pas !
- Mais je ne vous veux aucun mal, ma mère, et vous le savez.
- On ne prends jamais assez de précautions lorsqu’on se sent décliner et que l’on a connu bien des revers. Mais ne crains rien, tu disposeras de tout l’or dont tu auras besoin. Tu es ma seule héritière et je vois que tu veux faire de cet or un usage conforme aux intérêts de Marcelly.
A Lyon, Marciane acheta des chevaux, une charrue pourvue des derniers perfectionnements qui permettrait un labour plus profond et plus rapide, une herse qui passée après l’ensemencement protégerait les grains des oiseaux et du gel d’une légère couche de terre. Ces nouveautés la passionnaient et elle en fit longuement l’examen pour assimiler les changements apportés aux engins traditionnels et se faire expliquer les nouvelles techniques, expérimentées depuis quelques temps déjà, en Ile de France et en Picardie. Elle rencontra aussi un maître d’œuvre, du nom de Carolin, qui finissait la maison d’un marchand dont elle avait admiré la façade et l’ordonnance autour d’un large porche. Il parut intéressé par l’importance des travaux envisagés et promit de se rendre à Marcelly au plus tôt. Il disposait d’une équipe importante de maçons, de charpentiers, de couvreurs, et se disait capable d’entreprendre un pareil chantier. Il tint promesse et se présenta rapidement à Marcelly. Marciane avait mûrement réfléchi aux plans du nouveau château et Aldebert s’était occupé de définir le tracé et les défenses des remparts et de leurs tours de garde.
- Il faut soigner particulièrement la défense de la porte d’entrée qui est la partie la plus vulnérable, avait-il recommandé. L’avis des experts consiste à édifier au dessus de la herse et de la porte, une voûte flanquée de deux bastions et percée, sur le haut et les côtés, de meurtrières propres à examiner les entrants et s’en défendre éventuellement, par des tirs de flèches ou d’arbalétrières et des jets de pierres. Si le passage est en chicane, il n’en est que mieux protégé, l’angle de tir contre les assaillants étant meilleur. Je vous conseille de garder votre première enceinte, qui pour n’être qu’une palissade est solidement bâtie et représente une sécurité supplémentaire. Autour de la deuxième enceinte en pierres, élargissez les douves et approfondissez-les, elles sont actuellement insuffisants. Avec de bons sergents, vigilants et dévoués, vous aurez une place bien difficile à forcer, surtout si vous flanquez la muraille de deux bonnes tours qui serviront en outre à loger la garde et tenir l’armement nécessaire en cas d’attaque.
- Je tiendrai scrupuleusement compte de vos conseils, lui avait affirmé Marciane. En ce qui concerne les autres constructions, je m’en tiendrai à des structures assez légères pour les magasins, les écuries, les cuisines, le chenil, le dispensaire les ateliers et les logements des réfugiés éventuels, qui seront adossés à la muraille. J’aimerais une chapelle, petite mais de qualité. Le château lui-même, construit en avant du donjon, comprendra la grande salle dans son corps principal et la librairie et deux tours, l’une pour les chambres et les ateliers des dames, l’autre pour les chambres des hôtes de passage. Je continuerai quant à moi à loger dans le donjon.
- Je vous approuve tout à fait ! avait répliqué Aldebert, le seigneur doit être à part et spécialement protégé. Vous serez le seul seigneur de ces lieux, et peut-être en butte à bien des tracas. Je vois, continua-t-il en souriant que vos plans sont bien arrêtés, et je vous sais apte à les mener à bien. Je ne vous laisserai pas seule face à vos graves responsabilités. J’ai activement recherché un capitaine capable de commander nos sergents et d’assurer la sécurité du domaine. Le prieur de Saint-Bégnine m’a tout spécialement recommandé un certain Aymar le Roux dont il se porte garant. On ne peut trouver meilleure recommandation et je suis heureux de vous laisser en de bonnes mains.
Sachant précisément ce qu’elle voulait, Marciane put aisément exposer ses plans à maître Carolin.- J’ai bien compris vos désirs et vos besoins lui dit-il. Je vais y réfléchir pour vous donner une estimation du coût et de la durée des travaux. Mais je vous signale un problème préliminaire de la plus haute importance et qui n’est pas de mon ressort : il faut trouver la pierre, donc une carrière, et la tailler. C’est l’étape la plus longue et la plus ingrate. Je vais vous adresser un tailleur de pierres. Je peux vous signaler cependant que n’importe quelle pierre ne fera pas l’affaire. Un bon calcaire, facile à tailler serait idéal, or vous risquez de ne trouver ici que du granit, si dur à travailler ! Si vous n’en trouvez pas sur place, il faudra l’acheminer de plus loin. Vous imaginez les frais et la difficulté ! Un carrier vous donnera un avis autorisé. Dans la construction, c’est le stade le plus long et sans aucun doute le plus onéreux. Je vous conseillerai aussi, si vous me confiez les travaux, de préparer à l’avance le bois de charpente et le bois d’œuvre dont nous aurons besoin. Avec toutes forêts qui vous entourent, ce sera facile. Si tous les matériaux sont approvisionnés, la construction avance vite. J’ai une bonne équipe, je vous donnerai satisfaction et vous aurez le plus beau château de la région !
Devant ces difficultés qu’elle n’avait pas envisagées, Marciane fut un peu désemparée. Elle commençait à comprendre pourquoi sa mère avait renoncé à entreprendre la rénovation du Puy-aux-Dames ! Aldebert la réconforta :
- Vous vous trouvez confrontée à des problèmes nouveaux mais vous trouverez les solutions appropriées en temps et en heure. Ne vous découragez pas. Prenez le temps de réfléchir à tout sans précipitation. Je crois que vous avez en maître Carolin un homme de métier compétent, suivez ses conseils, soignez la préparation des travaux avant de les démarrer. Je suis certain que votre entreprise sera couronnée de succès.
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08:00 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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