27.06.2007
chapitre 1 - Le départ
Le domaine s’étalait à ses pieds. Son regard effleura le château dont les différents bâtiments, construits en bois et en pisé, s’ordonnaient autour du donjon que son père avait fait édifier en pierre. A l’est, deux palissades renforcées de pieux et de ronces défendaient l’accès au château. La porte de bois clouté, entourée de deux tours de guet sur la première enceinte, ouvrait sur le fossé couvert par le pont-levis, la deuxième porte et la descente vers le village et le plateau. La façade ouest du château, flanquée du donjon, surmontant un à pic de plusieurs dizaines de mètres n’avait pas besoin de défenses autres que celles existant naturellement. En contrebas, entourées de vergers et de courtils, se groupaient les chaumières du village autour desquelles serpentaient des chemins boueux, plus bas encore sur le plateau, s’étalaient les champs où le blé de printemps venait d’être semé. Le long de la Magnie , les riches prairies nourrissaient les troupeaux du château et des paysans. La seigneurie de Marcelly ne s’arrêtait pas là. Elle comprenait encore les terres et les villages avoisinants et s’étendait très loin dans la vallée, faisant des seigneurs de Marcelly des barons riches et puissants, disposant des droits de haute et basse justice sur leurs nombreux serfs et paysans. C’était son « alleu », ses terres ancestrales, auxquelles elle se sentait viscéralement attachée.
Les serviteurs, silencieux et immobiles lors du départ du maître, s’étaient remis au travail tout en commentant l’aventure entreprise par les croisés. Les paysans qui partaient en corvée de bois pour le château s’éloignaient du village, leurs outils sur l’épaule. Des fumées s’échappaient des toits des chaumières. Les bruits familiers emplissaient l’air : cris d’animaux, voix humaines, aboiements des chiens, bruits d’outils dans les ateliers et la forge, grincements des charrettes. La vie suivait son cours habituel, sauf pour Marciane qui restait seule, suzeraine à part entière et pour la première fois maîtresse de son destin.
Son père était mort alors qu’elle n’était qu’une enfant et sa mère n’avait pas voulu se remarier, de crainte que son héritage n’échappe à son fils, Geoffroy, le frère aîné de Marcia. Ils avaient vécu heureux et libres, sous la férule légère d’une mère en adoration devant son fils et assez indifférente envers sa fille pour se désintéresser de son éducation et la laisser suivre son frère dans ses équipées de chasses et ses courses folles dans les bois et les taillis de Marcelly. Marciane avait adoré cette vie active, les levers matinaux quand les chevaux dont les nasaux fumaient, et les chiens avides de courir sus au gibier, attendaient impatiemment le signal du départ. les poursuites à brides abattues dans les bois qui sentaient la feuille pourrissante et la terre mouillée quand les branches dans la course lui giflaient la figure et que sa monture obéissait à la pression impérieuse de ses cuisses dures de cavalière émérite, la mise à mort quand il fallait enfin d’un coup sûr, viser la bête acculée que l’on tenait aux fermes…Elle n’en avait pas moins, et de son propre chef, passé de longues heures avec le chapelain, l’intendant et les ministériaux affectés à la gestion du domaine pour apprendre le latin, la grammaire, le calcul, déchiffrer les grimoires et les vieux actes soigneusement rangés dans la librairie, tracer d’une main de plus en plus ferme les lettres magiques qui permettaient de fixer la pensée sur le parchemin. C’était son domaine privé et son frère, qui le méprisait, s’en moquait parfois.
- Pourquoi te donner du mal à apprendre ce qui n’est pas de notre rang ? Lire, écrire, c’est bon pour les clercs, mais pas pour nous ma sœur ! Viens plutôt me voir m’exercer à la quintaine, c’est tellement plus excitant ! Ou apprends à filer la laine et à broder ces tapisseries qui font la fierté des dames…
Elle laissait dire en souriant et n’en continuait pas moins, car elle n’était guère influençable, à étudier dans la librairie. Elle avait conscience que son éducation était en parfaite contradiction avec les usages qui voulaient qu’une fille soit reléguée dans le quartier des femmes. Mais sa mère n’en avait cure et la laissait vivre à sa fantaisie...
Quand son frère partit comme écuyer du comte de Frémont, le plus puissant seigneur de la région, pour commencer l’apprentissage indispensable à son adoubement, la vie de Marciane changea brutalement. Plus de chevauchées, plus de chasses, plus de liberté… Sa mère, soudain sortie de sa torpeur, exigea sa présence dans les chambres des dames où elle devait se morfondre des journées entières l’aiguille à la main. Sa révolte, ses colères, ses reproches n’y changèrent rien. Marciane ne put découvrir qui avait été à l’origine de ce revirement, mais elle soupçonna Bertille, une suivante de sa mère. Les jours s’écoulèrent alors monotones, dans la lueur morose qui suintait des fenêtres closes de toiles huilées, quel que fût le temps au dehors. Le bavardage insipide des suivantes de sa mère, et le cantilène chanté d’une voix mièvre par l’une des fileuses, appesantissaient à n’en plus finir la fuite du temps. La grisaille de son existence était seulement coupée par quelques invitations à l’occasion du mariage d’une invitation. Marciane pensait souvent à celle qui avait eu lieu au château du comte de Frémont, pour l’adoubement du fils du comte. Cette réception lui avait permis de revoir son frère et de connaître ses amis, autres écuyers du comte, jeunes nobles fils de ses vassaux, gais, insouciants et braves, dont les regards admirateurs avaient flatté sa vanité. Plus qu’aux exploits des participants aux joutes, elle avait été sensible aux chansons des jongleurs venus égayer les repas en s’accompagnant de leur viole pour conter les amours courtoises des dames qui imposaient à leurs chevaliers les épreuves qui les rendraient dignes d’elles. La découverte de ces sentiments complexes et délicats faisait rêver à la jeune fille d’en inspirer de semblables à Gauvain qui cherchait souvent à se rapprocher d’elle, partageait sa coupe à table et quelques fois prenait furtivement sa main, lorsqu’ils étaient assis côte à côte. La rencontre n’avait pas eu de suites mais, de retour au château, Marciane continua à rêver, attendant naïvement l’arrivée d’un beau chevalier qui saurait mériter son cœur..
La nouvelle de la mort de son frère, tué lors d’une chute de cheval, retentit comme un coup de tonnerre dans le confort terne et ouaté de sa vie. Le corps fut ramené à Marcelly, accompagné par un cortège de jeunes écuyers, le comte de Frémont à leur tête. L’inhumation eut lieu dans la chapelle du château, après une cérémonie émouvante, qui laissa Marciane cependant pleine de ressentiment car elle avait deviné chez le grand seigneur plus d’intérêt pour le sort de Marcelly que pour la perte de Geoffroy.
- Vous ne pouvez, Dame Matheline, rester seule en charge de ces terres, annonça le comte à sa mère après les funérailles. Aussi, je vous conseille de vous retirer dans un couvent pour dames nobles. Vous y trouverez le service et le repos auxquels ont droit les personnes de votre rang et de votre age. Je me chargerai de faire gérer vos biens.
- Je suis sensible à votre sollicitude, Messire, mais ce ne sera pas nécessaire. Mon époux a promis, avant de mourir, la main de notre fille à un de nos vassaux. Je m’en voudrais de ne pas accomplir sa volonté.
- Je m’étonne que Gaétan ait fait inconsidérément cette promesse sans m’en aviser ! Marciane pourrait prétendre à un parti plus assorti à son rang, et même, pourquoi pas devenir comtesse de Frémont… puisque je suis veuf !
- Vous connaissez la soudaineté de la mort de mon époux, mais les souhaits d’un mourant sont sacrés, et je suis maîtresse de mon alleu.
- Et de qui s’agit-il ? ajouta le comte d’un air rogue.
- Aldebert, sire de Marenges.
- C’est un homme valeureux et un bon chevalier, je n’en regrette pas moins cette décision intempestive. Enfin, puisqu’il en est ainsi, qu’il vienne me rendre hommage après son mariage auquel je ne pourrai assister, conclut‑il sèchement. Naturellement, ce mariage devra être conclu rapidement. Ce serait folie de laisser ce domaine aux mains de femmes seules, bien incapables de le défendre. Il aurait fallu depuis longtemps y remédier. On ne me tient jamais assez informé !
Dame Matheline savait que le comte n’avait aucun droit à cet hommage qu’il réclamait. Elle le toisa, drapée dans sa douleur. Marciane admira la dignité glacée de sa mère qui parut cependant incommoder le truculent personnage. Il repartit rapidement après cet entretien, marquant son mécontentement de voir ignorer son autorité et laissant Marciane complètement désemparée. Elle n’avait pu s’empêcher de lever les yeux vers lui lorsqu’il avait émis l’hypothèse d’une union entre eux. L’homme était grand et massif, presque obèse. Sa figure rubiconde plantée sur un cou de taureau, ses petits yeux porcins confits dans la graisse et son nez turgescent l’avaient fait frémir d’horreur. Dieu merci, une telle union n’était pas envisageable ! Mais elle n’avait jamais eu connaissance, ni son frère, elle en était certaine, d’un quelconque engagement de leur père envers Aldebert de Marenges… C’était un familier du château, seigneur d’un petit fief qui le rendait vassal de Marcelly. Sa mère, depuis son veuvage, se reposait sur lui pour veiller à leur sécurité, selon les recommandations de son père. Il inspectait la garnison, donnait des consignes au sergent des gardes, vérifiait l’entretien des défenses et était présent dès qu’un danger potentiel était signalé, passage de troupes, friction avec des voisins, menace de bandes de pillards… Il était serviable, efficace, modeste, presque effacé. Sa haute silhouette pourtant ne le laissait pas passer inaperçu. Mais il avait une façon de marcher sans bruit, en se courbant un peu, de parler d’une voix calme et basse qui le rendait discret. Seuls ses yeux, très noirs et inquisiteurs, retenaient l’attention pour peu que l’on s’arrêtât à l’examiner.
- Quelle est cette promesse qui me lierait à Aldebert de Marenges ? demanda Marciane d’une voix angoissée dès qu’elle se retrouva seule avec sa mère. D’où tenez vous cela ma Mère, quelle est cette folie ?
- Mais enfin, ma fille, tu as vu quels dangers nous menaçaient ! Toi dans le lit de ce porc ? Moi dans un couvent, coupée du monde et de ma maison, nos biens spoliés ! J’ai dû répondre en improvisant pour parer au plus pressé. Et tous comptes faits, n’est-ce pas la meilleure solution ? Aldebert est un homme sérieux, calme et droit. Tu n’auras pas à t’en plaindre.
- Mais je ne l’aime pas, je n’ai que quinze ans et il en a trente, et vous allez lui forcer la main ! Il ne voudra peut-être pas m’épouser…
- Ne te fais aucun souci de ce côté. Comment refuserait-il un tel parti ? De plus, n’as tu pas compris qu’il t’aime ?
- Moi ? Jamais de la vie ! Il me regarde à peine !
- Non, TOI tu le regardes à peine, mais lui te suit des yeux désespérément dès que tu ne t’en aperçois pas.
- Je ne veux pas me marier, et surtout pas avec Aldebert !
- Tu as le choix, Aldebert ou Fulbert de Frémont, qui est encore plus âgé. Je ne peux me déjuger. De plus, épouser Aldebert est la seule façon pour toi de ne pas quitter Marcelly, ce qui ne devrait pas te déplaire, je pense ? Tout autre époux t’emmènerait chez lui, loin d’ici…
Marciane demeurait perplexe, ce mariage lui déplaisait profondément, mais sa mère avait su trouver les points sensibles, ses arguments avaient porté. Elle finit par donner son accord et ne sut jamais comment sa mère avait présenté la situation à Aldebert, ni quelles avaient été ses réactions. En attendant, elle appréhendait leur prochaine rencontre.
Quand elle le vit entrer un matin dans la grande salle, éclairé par la lumière oblique venant de la porte, elle examina son visage anguleux, creusé par les ombres qui en accentuaient les méplats et les rides profondes, ses cheveux raides et grisonnants, ses longs membres disproportionnés. Elle le trouva vieux et laid. Une grimace de dégoût tordit son visage et elle se détourna, les yeux brouillés de larmes. Son futur époux se montra très naturel et, comme si leur union était prévue depuis toujours, il ne fit aucun commentaire et se comporta comme à l’ordinaire. Marciane aurait préféré une explication franche, connaître ses réactions, ses sentiments. Il demeura disponible mais insaisissable, prévenant et distant. « Je n’aurais sans doute pas apprécié un empressement intempestif, mais pourquoi ce silence ? Nous sommes des étrangers l’un pour l’autre ! En sera-t-il toujours ainsi ? »
Le mariage fut célébré simplement dans la chapelle du château, quarante jours après leurs fiançailles, leur deuil récent ayant exclu toute fête ostentatoire. Un festin réunit cependant dans la grande salle les parents, les intimes et les divers commensaux, vassaux, gens de maison, serviteurs, tandis que dans les cours des tréteaux étaient dressés pour les villageois qui n’avaient pu trouver place dans la salle. Marciane vécut ces heures comme un rêve. Il lui semblait s’être dédoublée et assister en spectatrice au mariage d’une inconnue. Elle surprit plusieurs fois le regard de son mari, grave, presque douloureux. « Il est aussi malheureux que moi, se dit-elle. Je me demande pourquoi ma mère s’est imaginée qu’il m’aimait ». Quand elle se retrouva plus tard seule avec lui dans le grand lit fermé de courtines dressé dans la chambre des maîtres du donjon, elle se rendit compte qu’elle ne supportait ni le contact de ses mains froides qui lui firent horreur, ni ce corps osseux contre le sien. Elle en avait la chair de poule, et dut réfréner son envie de hurler et de s’enfuir. Elle resta immobile et glacée, à la limite de l’évanouissement. Quand il s’écarta enfin d’elle, elle ne vit pas qu’une larme lentement glissait sur sa joue,. Jamais il ne lui posa de question, ni ne se plaignit de sa froideur. Avec le temps, la répulsion de Marciane se changea en indifférence profonde. Son époux ne lui imposait pas trop souvent ses étreintes, surtout qu’elle se trouva souvent enceinte. Il garda toujours la même douceur silencieuse et furtive pour la prendre dans ses bras. Dans la vie quotidienne, il était très courtois. Il lui demanda au début de leur mariage si elle désirait l’accompagner à la chasse et dans ses tournées dans le domaine. Sa première grossesse, assez rapide, lui donna une bonne raison pour refuser. Il la laissa comme autrefois s’occuper de la gestion avec l’intendant et la tenait au courant des problèmes quotidiens de la châtellenie.
Le temps passa… Après une fausse couche, Marciane mit au monde coup sur coup deux beaux garçons qu’elle accueillit avec une certaine indifférence, alors que leur père leur manifesta un attachement qui n’était pas courant de la part d’un homme. Il restait attentionné envers son épouse, veillant à son bien-être, lui offrant des bijoux, les plus beaux tissus, pour la confection de ses toilettes. L’apparence de leur vie conjugale donnait à penser qu’ils formaient un couple uni. Dame Matheline en fit la réflexion à Marciane.
- N’ ai-je pas eu raison de te dire que tu aurais le meilleur des maris ?
- Lui as-tu demandé s’il pensait avoir la meilleure des femmes ?
Sa mère la regarda pensivement. Elle n’avait jamais compris sa fille qui lui paraissait vivre dans un monde complètement étranger au sien. « Qu’avait-elle à reprocher à un homme qui - Matheline le savait - l’aimait, la vénérait même, et ne savait que faire pour se rendre digne d’elle ? » Elle soupira. Si elle n’avait deviné les sentiments du sire de Marenges pour sa fille, elle l’aurait bien pris elle-même comme époux. C’est pourquoi son nom lui était si spontanément venu aux lèvres lorsqu’il avait fallu trouver une parade aux prétentions du comte de Frémont. Depuis la mort de son époux, un homme coléreux, brouillon et volage, elle avait apprécié au fil des jours la présence rassurante de cet homme calme, efficace et courtois, qui savait, sans hausser la voix, se faire obéir et respecter. Si elle avait eu le bon sens de ne pas révéler ses propres sentiments, elle n’en avait pas moins remarqué, avec une pointe de dépit, l’éclair de bonheur qui avait illuminé ses traits quand elle lui avait demandé d’être son gendre. Le mariage avait été une épreuve et elle en voulait à sa fille, qui était loin de s’en douter, de ne pas lui être reconnaissante d’avoir su s’effacer. Aussi avait-elle été presque consolée de constater que leur couple était profondément désuni, ce qui représentait en quelque sorte une revanche sur sa déconvenue. Dame Matheline s’en était humblement confessée. Ce n’était pas une méchante femme mais elle était aigrie : sa vie ne lui avait apporté qu’une satisfaction, son fils, qui lui avait été prématurément enlevé et n’avait pu accomplir le glorieux destin qui l’aurait enfin comblée de joie et de fierté. Le bon chapelain l’avait absoute en lui recommandant, pour le salut de son âme, d’aider sa fille et de la soutenir au lieu de la jalouser, Dieu lui en tiendrait compte.
.../...07:55 Publié dans LE PUY AUX DAMES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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