25.06.2007
chapitre 28 - La fin du voyage...
Marcia s’installa définitivement à Marcellicus, dans la villa fortifiée. Elle regardait souvent avec nostalgie la grande maison fermée depuis si longtemps qui s’ensevelissait sous les plantes grimpantes, mais elle ne voulait plus y toucher. Leur demeure sur le plateau, cernée par ses grands murs, lui donnait un sentiment d’étouffement. Aussi, elle se fit construire, accolée à la villa, une tour qui lui permettait de dépasser les murailles et d’embrasser d’un seul coup d’œil ce paysage qu’elle aimait tant, tout en ménageant son indépendance.
Elle assista avec émotion au mariage de sa petite fille, Marcella, et à la naissance l’année suivante de son arrière-petite-fille qu’elle vit tenir dans le baptistère en pensant qu’elle serait sans doute bientôt prête à recevoir le baptême elle-même. Elle eut un regret poignant au souvenir de sa pauvre petite Julia qui n’avait pas été baptisée, abandonnée dans ce pays lointain où elle avait si peu vécu, victime innocente d’un sinistre envieux. Elle repensait souvent, dans le secret de son cœur, à cette enfant perdue et aux enfants de Sabina – bien vivants sans doute, mais aussi éloignés d’elle que par la mort…
Elle constatait avec surprise qu’elle revenait de plus en plus souvent sur son passé. Elle cherchait parfois à comprendre la place qu’elle avait occupée dans la vie de Marcus, « probablement celle d’un pion dans son jeu », à le juger – non plus comme une jeune femme éprise et frustrée, mais au travers de son expérience et de son âge. Elle ne lui trouvait pas beaucoup de valeur humaine ! « Suis-je rancunière ou réaliste ? » se demandait-elle « Peut-on être objective lorsqu’on est partie, mon but n’est-il pas d’excuser ce refus de le soigner qui me poursuit comme un remord ? » Elle pensait aussi à Postumus, solide et honnête, qui lui n’avait jamais failli à l’amour qu’il lui avait voué.
Elle ne regrettait ni le pouvoir ni les honneurs et savourait sa paisible vie familiale – même si parfois Prisca lui faisait des reproches :
-Pourquoi avoir envoyé Lucterius en Hispania alors que j’étais sur le point d’accoucher ? Si tu l’avais laissé à mes côtés, il serait encore en vie ! Tu as souvent fait passer ta vie publique avant notre vie privée.
Marcia se disait que sa fille n’avait pas tort et qu’elle était peut-être la cause du départ de Lucterius. Elle l’avait accaparé, accablé d’obligations et de charges et donc détourné de son foyer alors qu’elle aurait dû veiller à leur vie familiale. Cette idée l’attristait beaucoup.
L’automne emportait par rafales les feuilles jaunies dans le vent humide d’une journée maussade. Un faible rayon du soleil déclinant rendait cette fin du jour encore plus mélancolique. Pourtant, Marcia se revêtit de son manteau de laine et se prépara à sortir, en interdisant qu’on l’accompagne. Il fallait qu’elle monte à sa grotte. Elle se disait bien que c’était une folie – il était déjà tard, elle était lasse – mais un besoin impérieux la poussait à rejoindre son domaine caché. Elle monta seule le sentier, en haletant un peu. Le sable collait à ses semelles. Elle dépassa l’emplacement du petit temple de Diane dont il ne restait que quelques vestiges entourés de vigne vierge. Lorsqu’elle aborda la montée, les graviers roulèrent sous ses pas, la faisant parfois trébucher, mais elle ne s’arrêta pas, prise d’une hâte fébrile d’arriver avant qu’il ne soit « trop tard ».
La grotte recevait les derniers rayons du soleil quand elle y arriva enfin. Elle entra lentement, se retourna pour jeter un regard sur le paysage familier qu’elle aimait tant. Une brume semblait voiler le ciel, les terres et la rivière, les estompant comme dans un rêve. Elle se détourna et se rapprocha du rocher qui pivota sous la pression secrète. Elle s’avança à tâtons jusque dans la salle de pierre, respira doucement l’air confiné et leva les yeux vers les mystérieuses fresques. Elle était arrivée, elle était chez elle. Une douleur intense lui transperça la poitrine comme un coup de poignard. Elle suffoqua, chancela et se laissa glisser sur le sable froid, sans savoir que, depuis des millénaires, cette caverne avait été le refuge de ses ancêtres et qu’elle avait inconsciemment choisi de les rejoindre pour rendre son dernier soupir…
Annicia l’avait vue s’éloigner. La trouvant fatiguée, elle la surveillait de près ces derniers temps, bien que Marcia ait refusé ses soins. Après un moment d’hésitation, Annicia décida de la suivre et, arrivant à la grotte, elle en trouva le rocher béant. Elle pénétra dans la caverne et trouva Marcia, morte. Elle en fût bouleversée, mais il n’était pas possible de la laisser là. Elle la traîna tout au long du passage jusqu’à l’entrée de la grotte, puis fit pivoter le rocher pour le remettre en place. Elle effaça ensuite toutes les traces avant de descendre, en pleurant, chercher du secours. Accourus, les habitants de Marcellicus firent à leur Domina un long cortège éploré. Certains priaient, d’autres pleuraient ou se lamentaient en s’arrachant les cheveux et en l’appelant leur Mère.
Mais le visage figé de Marcia demeurait serein et presque extasié. Ceux qui la voyaient disaient qu’elle avait gagné le royaume des Cieux…
ou rejoint le monde des Dieux.
FIN
07:10 Publié dans LA DOMINA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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