24.06.2007

chapitre 27 - Victoria

La frontière était une fois de plus pacifiée, mais il ne faisait pas de doutes qu’il ne s’agissait que d’une trêve. La pression des Barbares ne se relâcherait pas, il fallait prévoir le cas où ils pénétreraient de nouveau le pays. Les terres autrefois fertiles qui jouxtaient la frontière étaient retombées en friche. Marcia décida de reprendre la politique de Postumus et, sans toutefois en abandonner la souveraineté, d’y installer les clans de Francs qui s’engageraient à s’y fixer pour cultiver. Les prisonniers furent, dans un but similaire, attribués aux propriétaires terriens qui les prendraient comme colons. Ils échappaient ainsi à l’esclavage, mais s’engageaient à ne pas quitter les terres qui leur étaient confiées. Marcia entrepris un vaste programme de fortifications de toutes les villes gauloises – même éloignées des frontières – de manière à les mettre à l’abri d’incursions en profondeur. Les cités qui n’en avaient pas encore devaient élever des remparts, renforcés de tours, avoir des portes gardées et fermées la nuit. Parfois, des quartiers périphériques furent abandonnés pour rétrécir le périmètre à défendre. Les petites agglomérations rurales furent également fortement incitées à se barricader. Quant aux grands domaines fonciers, ils avaient depuis longtemps engagé des milices pour assurer leur défense et prévu des fortifications – comme à Marcellicus. Marcia Victoria décida que la défense du pays devait être assumée par tous les habitants. Ils durent se grouper en milices prêtes à intervenir, tant en milieu urbain qu’agricole, ce qui fut difficile à mettre en oeuvre. Ce vaste programme occupa beaucoup de réfugiés des campagnes dévastées par les invasions qui formaient des bandes plus ou moins affiliées aux  Bagaudes de sinistre réputation. Cette restructuration des défenses pu facilement être financée par les impôts qui, ne subissant plus les prélèvements de Rome, donnaient à l’Empire gaulois une forte capacité financière. Marcia put même « rembourser » les prélèvements effectués dans le trésor de la grotte, dès que les finances de l’Etat l’avaient permis.

Ses troupes l’avaient acclamée comme Empereur. Ses services de renseignements affirmaient qu’elle était acceptée dans tout l’empire de Gaule. Elle voulut néanmoins s’en rendre compte par elle-même et décida de faire le tour des provinces qui s’étaient alignées sur la politique de l’empire gaulois. Elle visita les principales cités de la Germanie inférieure, puis de la Belgique , en passant par Durocortorum. De là, elle se rendit aux ports de Gesoriacum et Nemetacum pour s’enquérir des résultats de la lutte contre les pirates Saxons. Elle ne traversa pas l’océan britannique, mais fit envoyer au gouverneur de nombreux cadeaux provenant des régions qu’elle avait parcourues et apprit avec plaisir que les bières et les jambons cuits avaient été particulièrement appréciés. Puis elle passa par Rotomagus et Lutetia, descendit en Aquitaine par Cenabum, Cesarodunum pour arriver enfin à Burdigalia. Elle y avait donné rendez-vous au gouverneur de la province tarraconaise à qui elle offrit également des vins et des jambons de sangliers – appelés en Gaule lugdunaise le jambon « pattes noires ». L’impératrice cherchait également à intensifier les échanges commerciaux entre les provinces et veillait à édicter partout des lois pour renforcer la justice et la concorde intérieure tout en protégeant les esclaves, les petits colons, les petits commerçants, et surtout en imposant la liberté de pratiquer le culte de son choix, dans des lieux protégés de tout vandalisme sous peine de graves sanctions. Elle se préoccupa enfin de faire restaurer les monuments publics et les voies mal entretenues en faisant des dons aux cités et en mettant à leur disposition les ingénieurs du Génie militaire. Marcia Victoria fut reçue partout comme une souveraine révérée et appréciée.

Durant son périple, elle était accompagnée par certains des hauts fonctionnaires de son administration et par son gendre Lucterius. Prisca, enceinte, n’avait pu les accompagner. Marcia Victoria ne voulant pas sortir des limites des territoires qui lui étaient soumis, Lucterius fut chargé de la représenter pour répondre à l’invitation du gouverneur de la province tarraconaise. Ce long périple lui permit de mieux connaître les caractères différents du vaste pays sur lequel elle régnait et de nouer des liens beaucoup plus forts, tant avec ses sujets qu’avec les gouverneurs des provinces. Elle apprécia notamment énormément le gouverneur de l’Aquitaine, Tetricus, un noble issu d’une vieille famille gallo-romaine. Autrefois, lors de la prise de pouvoir de Postumus, Marcia l’avait maintenu à son poste sur la loi des excellents renseignements qu’elle avait reçus le concernant. Ce fut avec un grand plaisir qu’elle rencontra personnellement cet homme âgé, d’une grande culture, calme et juste, qui administrait parfaitement et honnêtement sa province. Marcia eut avec lui de longues conversations sur l’avenir de l’empire gaulois. Elle trouva un interlocuteur avisé et pondéré sachant analyser les manquements de la puissance romaine et les inconvénients de la sécession.

-Je ne minimise pas les avantages retirés de notre indépendance : les impôts servent nos besoins et non les appétits insatiables des potentats romains, nos frontières ne sont pas dégarnies selon les caprices d’une politique qui nous néglige. Mais Augusta, que deviendrons-nous sans le tremplin formidable de l’Empire romain ? Une puissance secondaire, limitée par notre taille. Déjà notre économie est étranglée, notre monnaie boudée en dehors de nos frontières, notre image à l’extérieur rabaissée par notre position équivoque, nous sommes Romains sans l’être...

-J’en suis bien consciente, Tetricus, et mon seul espoir est que Rome se dote enfin d’un empereur auquel nous pourrons nous rallier. Nous faisons partie du monde romain et nous nous en sommes détachés à contrecœur. Que penses-tu du nouvel empereur, Claude II ?

-Il est déjà reparti en Macédoine, après avoir vaincu les Alamans en Gaule cisalpine. Il est inaccessible.

-Il faut donc encore attendre.

-Je suis heureux de connaître ton point de vue sur notre avenir. J’espère vivre assez longtemps pour assister à la réunification de notre monde.

Marcia quitta la province d’Aquitaine sans Lucterius qui n’était pas revenu de son voyage en Hispania. Elle s’arrêta  à Marcellicus pour prendre quelques jours de repos. Prisca était sur le point d’accoucher. Ses deux enfants, Marcella et Claudius, accueillirent leur grand-mère avec des transports de joie. Elle retrouva avec émotion – et presque nostalgie – les terres familiales qui lui avaient paru naguère être un lieu de relégation, loin du monde en mouvement où se créait l’événement. «  Suis-je en train de vieillir pour ainsi apprécier le calme de la campagne, ou bien étais-je inconsciente de désirer la puissance et la gloire ? Quel bilan retirer de ces années ? Ai-je servi mon pays ou mon ambition ? J’ai perdu mon époux, et bien des illusions, et je me suis éloignée de ma famille. Ai-je fait le bon choix ? »

Lorsque Prisca mit au monde un petit garçon qu’elle appela Lucius Filiolus, Lucterius n’était toujours pas de retour. Marcia décida de regagner Lugdunum pour avoir des nouvelles de sa mission qui aurait du prendre fin depuis longtemps. Elle laissa Prisca affaiblie et anxieuse. Orgetoric était resté à Augusta Trevorum, elle repartit avec Eporedoric qui l’avait accompagnée tout au long de son voyage et avait pu arriver à Marcellicus à temps pour assister à la naissance de sa fille, à la grande joie d’Annicia. Eporedoric se mit à la recherche de Lucterius. A Lugdunum, personne ne savait où il était. Ses services n’avaient reçu ni instructions, ni messages du gouverneur. Eporedoric envoya des émissaires se renseigner discrètement sur les péripéties de l’ambassade de Lucterius. Il avait quitté le gouverneur Quintus Maximus au moment prévu pour son retour. Les traces de son passage se perdaient après son départ de Cesaraugusta. Pourtant, les routes étaient sûres et aucune agression n’avait été signalée le long de la voie mais les relais n’avaient pas vu passer son équipage. En faisant des recherches poussées à Cesaraugusta, Eporedoric découvrit que ses domestiques, gardes, cochers, et compagnons avaient été congédiés ou affranchis et s’étaient dispersés... Il envoya un messager à Marcia pour lui faire-part du résultat de ses investigations.

-Cherche ses valets, coiffeur, masseur ou habilleur, et fais-les parler, répondit-elle. On ne peut rien dissimuler à ses domestiques !

Eporedoric mit la main sur le masseur que Lucterius avait affranchi et qui s’était installé à Cesaraugusta. Grassement payé, l’affranchi retrouva une mémoire tout d’abord défaillante : Lucterius avait quitté la ville déguisé en simple marchand, avec une jeune femme de Pompaelo qu’il avait rencontrée aux Thermes à l’aller, et qui ne l’avait plus quitté ! Il se serait installé avec elle à Pompaelo...

-Elle a la beauté du diable, Seigneur, avait ajouté l’affranchi qui était chrétien. Ses yeux et ses cheveux sont noirs et brillants, ses dents très blanches – comme prêtes à mordre – sa peau a la couleur de l’ambre… Et elle marche comme si elle dansait. Elle a ensorcelé le Seigneur Lucterius d’un seul regard et il ne l’a plus quittée !

- Retrouve-le, écrivit Marcia. Qu’il te rende la fibule qui lui a été offerte par Prisca, et avertis-le bien que, pour nous, il est mort. Qu’il ne reparaisse jamais ! Ma vengeance serait terrible. Lorsque tu nous rejoindras à Marcellicus, tu diras avoir retrouvé Lucterius mourant d’une fièvre du ventre dans une auberge tarraconnaise. Il t’aura confié avant de mourir le bijou donné par sa femme qui ne le quittait jamais. Les autorités t’auront refusé le transport de son corps, il aura été incinéré sur place. Tu arriveras avec une urne funéraire. Je te fais confiance.

Prisca pleura beaucoup en apprenant la triste nouvelle.

-J’avais le pressentiment que je ne reverrai pas mon époux, qu’il partait pour son dernier voyage. Tu vois, Mère, l’amour donne parfois des avertissements qui ne trompent pas, malheureusement. J’aimais Lucterius, autant qu’il m’aimait. Jamais je ne le remplacerai et je vivrai le reste de ma vie avec son souvenir.

Marcia regardait sa fille, pathétique dans son deuil si douloureusement ressenti. Au fil des années, Prisca s’était épanouie dans la maturité de sa beauté, avec les formes pleines de la mère et la transparence d’une conscience sereine. Certes, elle n’avait plus rien à voir avec l’adolescente au charme un peu androgyne – mais comment le lui reprocher ? Pas un fil d’argent ne parsemait sa lourde chevelure retenue en chignon torsadé, pas une ride sur son visage dont l’âge avait gommé les méplats pour en adoucir les contours sans les empâter. Et si ses yeux avaient perdu leur éclat moqueur et taquin, ils avaient acquis une douceur caressante qui incitait à la tendresse. Curieusement, Marcia trouva sa fille plus vulnérable que dans sa jeunesse. De toutes ses forces, elle lui épargnerait le bouleversement que représenterait pour elle la trahison d’un époux bien-aimé la fuyant et abandonnant ses enfants, ce serait la détruire. Or Lucterius le savait, comme il savait quelle souffrance il infligerait à ses enfants – lui qui avait été orphelin ! Il avait passé outre pour assouvir une passion dérisoire. Elle en voulait tellement à celui qu’elle avait élevé et aimé comme un fils de trahir son éducation, son foyer, ses serments, sa foi ! Elle se promit de tout mettre en oeuvre pour lui ôter la possibilité de toucher au patrimoine familial. Il s’était sauvé comme un voleur, il vivrait comme un paria. 

Le petit Lucius Filiolus mourut quelques temps après. Son corps, dans un minuscule sarcophage, rejoignit le monument funéraire où l’urne contenant les cendres supposées de son père avait été déposée. Prisca regrettait beaucoup cette incinération qui n’était pas conforme aux volontés de l’Eglise mais Fabius, leur nouveau pasteur, avait consenti à dire les prières des morts pour le repos de l’âme de Lucterius. Marcia jugea que ces prières ne pouvaient qu’être utiles au pécheur qu’il était devenu. Sans avoir la personnalité de Praxus, Fabius était un prêtre instruit qui, en plus de son sacerdoce auprès des Chrétiens de la vallée, assurait l’instruction des enfants de Marcellicus. Marcia avait avec lui de longues conversations et cherchait à approfondir ce que la foi chrétienne, qui l’attirait, comportait de mystérieux et de paradoxal.

-Je ne comprendrai jamais que Dieu, Eternel et Tout-Puissant s’incarne dans le sein d’une Vierge et soit crucifié !

-Dieu nous a envoyé Son Fils pour nous sauver, par amour.

-Mais Il devait bien savoir Sa créature incapable de comprendre Son message au point de tuer Son Fils !

-Les Justes entendent Son message et seront sauvés grâce à Son sacrifice. Il nous a donné la plus grand preuve de Son Amour.

-Comment devient-on un juste ?

-En aimant Dieu.

Marcia se sentait près d’aimer Dieu et d’avoir besoin de Lui.

Son absence prolongée à la tête de l’Etat commençait à poser des problèmes. Des messagers venaient prendre ses ordres et la tenir au courant de la situation de l’empire, mais elle ne pourrait pas se dérober trop longtemps aux devoirs de sa charge. Lorsqu’on lui apprit que Claude II était mort de maladie en Macédoine et que son frère Quintilius lui avait succédé en Italie, elle réfléchit longuement avant de prendre sa décision. Ensuite, elle convoqua Tetricus.

-Je t’ai fait venir, lui dit-elle, car j’ai appris à te connaître et à t’apprécier. J’ai accompli mon oeuvre. Je ne crois pas être encore utile en restant au pouvoir, je dois me retirer. Tu vas prendre ma place. Ce sera à toi qu’il t’incombera certainement de rendre le pouvoir à Rome. Tu le feras bien mieux que moi – et pour plusieurs raisons. Depuis Cléopâtre, les femmes au pouvoir ne sont pas bien vues à Rome. Zénobie, reine de Palmyre y est aussi pour quelque chose ! De plus, j’ai dédaigné plusieurs tentatives de rapprochement engagées par Claude. Les Romains seront plus à l’écoute d’un vieux patricien sage et respecté. Or j’ai pu constater que tu étais calme, posé et sensé. Tu sauras négocier une reddition honorable qui contentera tout le monde.

-Marcia, répondit-il en souriant, tu disposes de moi sans me demander mon avis, on dirait... Mais je ne désire en aucune manière les honneurs et rien ne dit que je sois accepté comme ton successeur...

-Je te désignerai à mes troupes, elles suivront mon avis et t’acclameront.

- Mais je ne veux pas de la pourpre, même provisoirement !

-Il faut parfois se sacrifier pour le bien général. Tu es l’homme de la situation. Tu ne peux pas refuser ni te dérober ! Je ne peux pas laisser le pouvoir à un général – que ce soit Victorinus ou un autre. Ils savent se battre mais n’ont pas l’étoffe d’un politique, ce sont des brutes. Tu le sais.

-Je ne suis pas certain d’être le meilleur pour jouer ce jeu difficile...

-Tetricus, ne sois pas modeste, tu es le seul à pouvoir le faire. Il faudra juste que tu attendes un peu. Je ne suis pas sûre que Quintilius soit le bon numéro, mais nos empereurs se succèdent à une grande vitesse. Dès que possible, tu pourras te libérer de ton fardeau et rendre la main.

-Tu es très convaincante, Marcia, je ferai comme tu le veux, à mon corps défendant ! J’aimerais par ailleurs t’entretenir d’un problème privé. Tu m’arrêteras si je suis indiscret. Je me suis laissé dire que ton gendre vit sous une fausse identité avec une jeune personne d’une réputation... douteuse, en es-tu informée ?

-Je l’ai appris et oublié. Mon gendre est mort, n’en parlons plus. Sa mort a été douloureusement ressentie par sa femme.

-Je ne l’oublierai pas, je ne pense pas qu’il s’avisera de reparaître.

Tout se passa comme Marcia l’avait prévu. Elle intronisa Tetricus lors d’un grand défilé militaire et les troupes acclamèrent sans broncher leur nouvel empereur.

Tetricus devait se rendre à l’empereur Aurélien quelques temps après : après une entente préalable lors de la bataille de Châlons, il n’offrit qu’une résistance simulée avant d’abandonner la lutte dans des conditions honorables.

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