23.06.2007
chapitre 26 - Les complots
Marcia était avertie, par ses services, de ce mécontentement latent qu’elle avait pris le parti d’ignorer. A son sens, la majorité de la population se contentait d’apprécier la paix et la sécurité assurées par leurs dirigeants. En effet, sauf quelques escarmouches sans importance, la pression des Barbares s’était desserrée. Efficacité de la nouvelle répartition des troupes ou dissuasion due à leur renforcement par les corps auxiliaires, le fait est que la paix était assurée. Par contrecoup, les mécontents les plus virulents se trouvaient parmi les chefs de l’armée qui ne pouvaient plus prouver leur valeur militaire, ni amasser les confortables butins pour assurer leur fortune. Ils avaient tendance à oublier qu’il arrivait aux Barbares de faire de même lors de leurs percées en territoire gaulois. Cette grogne des chefs militaires, cherchant par tous les moyens à provoquer des incidents et des occasions de guerroyer, irritait au plus haut point Postumus. Il devenait cassant – et même violent – vis à vis des trublions qui se plaignaient de la réussite la plus incontestable de sa dissidence, ce qui l’exaspérait. La révolte la plus caractérisée naquit à Mongotiacum, la ville déçue par l’abandon de son site comme ville impériale. Gallien venait d’être assassiné à Milan alors qu’il assiégeait la ville aux mains d’un usurpateur. Son état-major avait choisi un nouvel Empereur et la nouvelle venait à peine d’être connue. Le commandant de Mongotiacum décida de faire sa soumission à Claude II. Le nouvel empereur se dépêcha d’envoyer quelques troupes reprendre possession de la ville.
Postumus se préparait à quitter Augusta Trevorum pour inspecter la frontière de la Belgique inférieure où les Francs s’agitaient d’une manière inquiétante lorsqu’on lui fit part de la défection de la ville. Il s’y rendit de toute urgence avec une légion et plusieurs corps de cavaliers. Quand il se présenta à la tête de ses troupes, la garnison ouvrit les portes du camp et se soumit, légions impériales comprises, au grand soulagement du malheureux Empereur gaulois, toujours en proie au désarroi à l’idée d’affronter des forces romaines. Postumus accorda volontiers son pardon aux mutins, à la grande fureur de ses officiers qui se réjouissaient déjà à l’idée de piller la ville.
-Il n’en est pas question ! tonna-t-il. Comment pouvez-vous souhaiter de mettre à sac une ville où vous avez vécu, dans laquelle vous avez des amis ! Ils se sont rendus sans combat. Nous resterons ici sans violences !
Marcia le rejoignit le soir même et ils s’installèrent sommairement dans l’ancien prétoire, un peu à l’abandon. Postumus était fatigué mais, avant de se reposer, il tint à tenir une réunion d’état-major pour fixer le programme des prochains jours et leur départ pour la Belgica. La réunion fût brève, Postumus se contentant de donner ses ordres. Il se retira dans son domaine privé où Marcia l’attendait et s’arrêta dans le tablinum. Les couloirs étaient déserts. Il lui sembla que des pas se rapprochaient. Il sortit pensant que Marcia le cherchait, et se trouva devant trois hommes armés, l’épée haute. Il était désarmé. Il cria : « A la Garde ! » avant de mourir, transpercé de coups. Ses assassins, enjambant son corps, se précipitèrent pour compléter leur mission en recherchant sa femme. Ils approchaient de la chambre de l’impératrice quand ils se sentirent suivis. Ils n’eurent pas le temps de se retourner que l’un succombait déjà et que les deux autres se trouvaient immobilisés, les bras tordus dans le dos, leurs épées tombant sur le sol dans un fracas métallique.
-Qui t’envoie ? Parle ! demanda un voix glacée.
Le premier ne répondant pas, il fut retourné et éventré sans pitié. Ses intestins d’un blanc nacré se répandirent sur le dallage alors qu’un hurlement de douleur retentissait sous la voûte de pierre.
-Parle, dit la même voix au second.
-C’est Lelianus ! répondit l’homme terrorisé en bégayant.
Il eût la gorge tranchée par Eporedoric tandis qu’Orgetoric se précipitait dans la chambre de Marcia où il la trouva debout, une épée nue à la main.
-Domina, Auguste est mort, assassiné. Il ne faut pas t’attarder ici car ses meurtriers voulaient aussi te tuer. Viens avec nous, tu seras à l’abri.
-Je resterai auprès du corps de mon mari. Va chercher des gardes sûrs Orgetoric, nous avons un peu de temps. Où est passé le personnel ?
-Il n’y a plus personne.
Ils transportèrent Postumus dans la chambre de Marcia, puis Orgetoric partit chercher ses hommes. Glacée de rage, le cœur broyé, Marcia contemplait le visage de son mari, serein et figé, comme une statue de marbre. Les rides et les boursouflures de l’âge s’étaient lissées, il paraissait rajeuni, et aussi imposant que lorsqu’il défilait à la tête de son armée. « Tu es parti pour ces chevauchées inconnues dont l’on ne revient pas sans avoir pu me dire adieu, sans un dernier regard. Tu as accompli ton destin sans jamais faillir, ta mort est stupide et injustifiée, mon cher époux. Je reste seule avec un lourd fardeau ! Que me conseilles-tu ? Dois-je renoncer ? Ce serait donner raison à tes ennemis, à ton assassin ! Je poursuivrai donc notre oeuvre et je vaincrai. Ton honneur ne sera pas sali, je veillerai sur ta mémoire, je te le promets, ne crains rien. Je te renouvelle aussi la promesse que je t’ai faite. Je saurai m’effacer lorsque l’heure en sera venue. Repose en paix. »
Orgetoric revint avec ses fidèles qui furent disposés aux points-clés de l’appartement impérial. Personne ne se présenta de la nuit devant les portes bien gardées. A l’aube, Marcia se prépara avec l’aide de ses serviteurs qui la veille, sur son ordre, avaient été envoyés préparer ses voitures et ses affaires pour un départ matinal. Elle fit disposer par ses deux fidèles Alamans Postumus sur une civière et transporter dans sa voiture personnelle où un cercueil doublé de plomb avait été secrètement emmené, puis rejoignit la Via Prétoria et annonça que le départ se ferait selon les ordres donnés la veille. Elle ajouta que Lelianus voyagerait à ses côtés et que Vindulus, secondé par Victorinus, prendrait la tête de la troupe. Elle ajouta que c’était Postumus, légèrement indisposé, qui en avait décidé ainsi. Lelianus se détacha comme à regret de sa place en tête de sa légion et vint se ranger lentement contre la voiture impériale, encadré par les Alamans. Marcia était à cheval. Le cortège s’ébranla, Aigles portées haut, drapeaux de la cavalerie rouges et frangés d’or se détachant sur le ciel très pur.
Lelianus ne parvint pas à l’étape. Marcia annonça qu’il avait rejoint une nouvelle affectation. Personne ne demanda de précisions. L’impératrice avait préféré la discrétion car une sentence publique aurait pu créer des perturbations inopportunes. Le mystère de cette disparition pèserait davantage sur ceux qui pouvaient être compromis dans l’assassinat de Postumus qu’une condamnation peut-être jugée arbitraire car il y avait peu de preuves pour étayer l’accusation. Les complices regarderaient longtemps autour d’eux dans la crainte qu’un même sort les attende et préféreraient redoubler de zèle, pour faire croire à leur constante loyauté.
A l’arrivée à Colonia, de mauvaises nouvelles les attendaient. Les Francs avaient rompu la trêve et s’apprêtaient à envahir la Belgica. L ’assaut était imminent, les troupes regroupées s’avançaient déjà en une masse innombrable. Marcia entretenait toujours la fiction d’un Postumus malade, soigné dans sa voiture. Les observateurs envoyés aux renseignements avaient situé les hordes d’invasion. Elles s’avançaient à découvert dans une longue plaine bordée de collines s’élevant au-dessus d’une dépression infestée de tourbières. « Voici le plan de Postumus » annonça l’impératrice, puis elle ordonna à deux cohortes de se tenir à mi-pente d’une de ces collines, comme inconscientes de l’arrivée des Barbares. Elles devraient, dès qu’elles seraient repérées, opérer une retraite précipitée comme si elles prenaient la fuite. Le gros de l’armée serait caché derrière la colline d’en face, la cavalerie en embuscade sur le côté boisé qui faisait face à celui par lequel était attendue l’armée ennemie. La manœuvre de mise en place se ferait de nuit, dans le plus grand silence. Au petit jour, les hordes barbares, après avoir levé leur camp, avançaient en rangs serrés et désordonnés dans le fond de la vallée. Dès que leurs guetteurs aperçurent les cohortes mises en appât, elles dévièrent de leur route et se dirigèrent dans la dépression au pied de la colline pour la prendre d’assaut et poursuivre les Romains en déroute. Ils partirent au grand galop, assoiffés de victoire, hurlant, mi-dressés sur leurs montures et brandissant leurs longues épées. Leur fougue les fit pénétrer trop en avant dans les terres inondées sans qu’ils réalisent le danger. Les premiers à sentir leurs montures s’enfoncer dans le sol mouvant voulurent faire demi-tour mais ils étaient pressés par les nouveaux arrivants qui s’écrasaient sur eux. La charge tournait à la pagaille. Certains voulurent éviter le piège en se détournant vers le côté boisé resté libre ou la colline d’en face. Des bois, sortirent alors les corps de la cavalerie romaine qui leur barraient la route. De la colline, l’armée romaine en ordre de bataille descendit pour les accueillir. Les Barbares, empêtrés dans un désordre tournant à la déroute, se firent tailler en pièces tout en n’offrant qu’une défense brouillonne et leur nombre, loin de les servir, ne les rendit que plus vulnérables aux javelots et aux épées des Romains qui tailladaient sans merci dans leurs rangs. Ceux des Barbares qui n’avaient pas atteint le champ de bataille préférèrent fuir en désordre en bousculant leurs chariots qui les suivaient, poursuivis par les cavaliers mis en réserve. Il y eut beaucoup de morts et de prisonniers. La victoire était totale. Marcia avait suivi le déroulement des combats à cheval au sommet de la hauteur où s’était massée l’armée, la voiture mortuaire à ses côtés. Lorsque le soir tomba sur le théâtre des combats, l’armée romaine regroupée demanda à grands cris à acclamer son empereur victorieux. Marcia découvrit le cercueil de Postumus et s’écria devant ses troupes médusées :
-Votre Empereur est mort. Il a été tué hier par un traître, mais son esprit m’a guidé et m’a inspiré ce plan qui nous a conduit à la victoire.
Un grand cri retentit reprit par des milliers de poitrines :
-Vive Marcia Victoria ! Vive notre Augusta !
Pour la première fois, une femme devenait Empereur (note : c'est authentique). Victoria était un beau nom ! Marcia en fût fière. Elle était elle-même étonnée de la rapidité avec laquelle elle avait élaboré son plan de guerre et du succès qui avait suivi, et se dit que Postumus avait réellement dû l’inspirer. Les funérailles de Postumus, Empereur de Gaule, furent grandioses. Il fut incinéré et ses cendres furent recueillies dans une urne de bronze placée à l’entrée de Colonia, sous un Arc de triomphe offert par les habitants reconnaissants.
08:40 Publié dans LA DOMINA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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