22.06.2007

chapitre 25 - Augusta Trevorum

Postumus avait envoyé un courrier à Marcia lui demandant de le rejoindre à Augusta Trevorum. Il avait décidé en effet d’installer sa capitale dans cette ville, Mongotiacum étant trop excentrée. Il était en train de réorganiser complètement le dispositif de défense de la frontière. Il était temps d’abandonner le concept dépassé du limes, muni de troupes étirées tout au long de la ligne de démarcation entre le monde romain et la Germanie. C ’était une stratégie qui avait été efficace lorsque Rome était invincible mais elle visait plus à délimiter une ligne infranchissable théorique qu’à en garantir la sécurité. Les temps avaient changé ! Les Barbares, en prenant de l’audace, avaient – hélas ! –pu constater la fragilité du dispositif à plusieurs reprises. Aussi fallait-il revoir complètement la stratégie qui devait devenir beaucoup plus performante dans la riposte. L’armée, au lieu d’être déployée en première ligne, serait regroupée dans des garnisons en deuxième zone, prête à intervenir sur les endroits menacés en force. Pour rendre plus efficace et rapide la réaction, Postumus renforça notamment la cavalerie, les légions de fantassins étant naturellement d’un maniement plus lent. Il disposait d’un trésor de guerre important, d’autant plus que les impôts impériaux n’étaient plus reversés à Rome. Il en profita pour incorporer un fort contingent de soldats étrangers qui, bien payés, affluèrent. Les Alamans allaient grossir les corps auxiliaires opposés aux Francs, et vice-versa.

Mongotiacum vit l’Empereur et une grande partie de l’armée quitter la ville avec beaucoup de dépit. L’armée avait fait la richesse de la cité. De ville impériale, elle se retrouvait petite garnison insignifiante. En revanche, Augusta Trevorum fit un accueil triomphal à l’Empereur qui l’avait choisie comme capitale.

Marcia organisa avec méthode les services impériaux. Domitius et les autres hauts fonctionnaires nommés par elle rejoignirent la nouvelle capitale pour y administrer l’empire de Gaule : services fiscaux, service de la monnaie – qui ne serait plus frappée que dans la capitale – services des ponts et chaussées pour l’entretien et la sécurité des routes, services de police, service des courriers… Postumus se réservant uniquement le domaine militaire, elle avait la haute main sur l’administration. La prospérité revenait avec une monnaie réévaluée de solidi d’or, de pièces d’argent et de bronze de bon aloi qui rassurait le commerce et décourageait les épargnants de cacher leurs liquidités pour des temps meilleurs. La sécurité était assurée. On circulait sur les voies sans crainte d’exactions et les milices, bien encadrées, maintenaient une sécurité urbaine satisfaisante. Les zones sinistrées s’étaient vues exonérées d’impôt foncier et le Génie militaire avait encadré les prisonniers qui avaient reconstruit les remparts et les ouvrages d’art endommagés. Malheureusement la sécession de la Gaule avait fortement pénalisé ses exportations et son commerce en la privant de nombreux débouchés. L’Italie – naturellement – ne se fournissait plus en Gaule et la province Narbonnaise avait considérablement ralenti ses échanges qui se faisaient surtout à base de troc. Certes l’étain de Britannia, le cuivre et le fer gaulois restaient indispensables, mais on ne recherchait plus les vins, les tissus, les poteries, les bijoux de Gaule, qui étaient boudés sur le marché extérieur. Les relations commerciales de la Gaule avec les autres provinces méditerranéens, mis à part l’Hispania, s’étaient de ce fait raréfiées. Heureusement, le marché intérieur avait repris suffisamment de vigueur pour entretenir malgré tout une certaine reprise économique. Mais on était loin de l’euphorie des jours heureux où l’on pouvait acheter et vendre dans tout le monde romain, ce qui offrait les conditions idéales à une croissance économique vigoureuse grâce à la  monnaie unique, des transports sûrs et rapides, les besoins croissants de populations toujours plus prospères... « Marcus avait vu juste, le monde a bien changé, et l’âge d’or s’est dissipé dans les soucis constants d’un avenir incertain ! » se disait Marcia. « Avons-nous su apprécier à sa juste valeur la prospérité et la facilité de ces temps bénis ? Quand notre pays retrouvera-t-il un tel bien-être, s’il le retrouve un jour ? »

Postumus se sentait écartelé. Il appréciait de pouvoir mettre sans contraintes ses nouvelles idées stratégiques en œuvre, il était sensible aux honneurs dus à son rang… pourtant, au fond de lui, il était malheureux. Comme un voleur qui aurait le sens de la propriété et jouirait avec remords des produits de ses larcins, il lui semblait avoir usurpé sa pourpre et avoir trahi son pays et son honneur de soldat.

-Postumus ! Combien de généraux se sont vus offrir la magistrature suprême par leur troupes ? Tu as des précédents ! le rassurait Marcia. Alors pourquoi tant de scrupules ?

-Mais il y a un Empereur à Rome ! J’ai appris que Gallien veut envoyer ses légions contre moi. Je ne pourrais jamais me battre contre les Aigles romaines ! Je les vénère, je les respecte, ce sont mes dieux ! Elles ont toujours représenté ma seule raison de me battre !

Marcia comprenait son mari mais, plus pragmatique, elle savait aussi que sans eux, la Gaule serait à nouveau envahie et refusait cette idée.

-Gallien n’est pas de force à maintenir le monde romain sous sa coupe ! Il a bien reconnu Odenath, le roi de Palmyre qui a repoussé les Perses sur l’Euphrate, comme dux et imperator. Pourquoi ne te reconnaîtrait-il pas toi aussi comme celui qui a repoussé les Francs et les Alamans ?

-Palmyre et la Syrie sont loin. Je suis un mauvais exemple pour les autres provinces. L’Hispania est tentée de nous rejoindre, la Britannia s’est mise sous notre contrôle. Comment veux-tu que Gallien l’accepte ? C’est le début d’un démantèlement de l’Empire. Avons-nous raison de persister à faire sécession ? Ne devrais-je pas aller à Rome faire allégeance ?

-Tu voudrais reprendre pension à la prison Mamertine ? Rome ne te réussit guère et cette fois, tu y perdrais vraisemblablement la vie. Non, Postumus, tu fais ton devoir ici. Lorsque le temps sera venu de rendre le pouvoir à Rome, c’est moi la première qui te dirai de le faire.

-C’est vrai Marcia ? Tu me le promets ? Je me demandais si le pouvoir ne te grisait pas, si tu comprendrais mes réticences. A vrai dire, je ne sais pas si je suis honnête ou indigne de mon rôle.

-Tes scrupules t’honorent, mon cher époux. Ils sont dignes du soldat que tu es, mais prématurés. Mets toute ton énergie à remplir le rôle qui t’échoit.

-Très bien. Je ferai tout pour maintenir les Barbares dans leurs territoires, mais qu’on ne me demande pas de prendre les armes contre Rome !

Après une longue journée passée à contrôler les rapports des différents services de l’Empire, Marcia, un peu lasse, se préparait à regagner ses appartements quand un planton lui annonça l’arrivée d’un émissaire secret. Elle faillit renvoyer l’audience au lendemain, puis se résolut dans un sursaut d’énergie à le recevoir. Elle reconnut immédiatement Maximus dans l’envoyé mystérieux.

-Pourquoi te présenter en secret ? Rien ne nous sépare en ce moment, nos rapports sont cordiaux. Mais je suis heureuse de cette rencontre.

- Je viens pour une visite privée. J’ai le regret de te dire que Sabina est mourante, elle serait heureuse de te revoir ! Serait-ce une demande insolite que de te demander de m’accompagner ?

-Sabina ! Que lui arrive-t-il ? Elle est encore si jeune !

-Il y a déjà quelques mois qu’elle décline sans qu’aucune médecine n’arrive à lui redonner des forces. Maintenant, elle souffre beaucoup. Elle est courageuse mais j’ai peur que ses jours ne soient comptés.

-Comment faire pour t’accompagner discrètement ?

-Habille-toi comme une femme de mon peuple et suis-moi dans le chariot que j’ai préparé. Partons au plus vite.

-Il faut que je prévienne Postumus. Il ne m’empêchera pas de revoir notre fille mais il doit savoir où je vais.

Marcia s’en alla, munie d’un sauf-conduit de la main de Postumus et cachée dans des voiles, au fond du chariot alaman. La route lui parut bien longue. Dès la frontière passée, ils empruntèrent des routes qui avaient été des voies romaines et se ressentaient d’un entretien sommaire ou inexistant. Le chariot cahotait, tressautait dans des ornières remplies d’eau stagnante. La campagne, par contre était bien cultivée. Les troupeaux paissaient paisiblement une herbe grasse, surveillés par de jeunes bergers blonds et presque nus. Les maisons paysannes, sommairement entretenues témoignaient par le panache de fumée qui sortaient de leurs toits d’une présence d’agriculteurs habiles – s’ils n’étaient pas encore assez sédentarisés pour prendre vraiment soin de leur maison.

Maximus s’était fixé dans l’ancien camp de Vicus Aurel. L’ordonnance rigoureuse des camps romains avait cédé le pas à la fantaisie anarchique des camps barbares. Cochons et poules cherchaient leur pitance dans la boue de la via principalis. Les guerriers occupaient, avec leur famille, les anciens logements des légionnaires. Une garde efficace filtrait les entrées et assurait la sécurité du camp. Maximus fit franchir rapidement à son escorte le dernier mille le séparant de son palais qui occupait l’ancien prétoire. De nombreux serviteurs déambulaient dans les couloirs éclairés par des torches fuligineuses et jonchés d’herbes fraîchement coupées. Marcia entra dans la chambre de Sabina. Sa fille était couchée sur un lit garni de coussins d’où une couverture de fourrure avait glissé, la découvrant vêtue d’un longue tunique blanche qui dissimulait à peine sa maigreur squelettique. Qu’était devenue la jeune fille mince et sculpturale, la mère épanouie entrevue lors du traité ? Gisait sur cette couche une vieille femme épuisée, transpirante et haletante, que la mort guettait.

-Mon enfant chérie, il y a si longtemps... soupira Marcia, bouleversée.

-Ma vie arrive à son terme, Mère, je le sais. Je suis heureuse que tu sois venue. Donne-moi ta main.

Un long silence suivit ces mots prononcés d’un voix faible.

-J’ai vécu selon ma volonté, reprit enfin Sabina, et je ne regrette rien. J’ai peut-être trop attendu de l’amour humain, mais l’amour de Dieu m’a comblée. J’ai créé une église, avec ses prêtres, ses fidèles, ses églises. J’ai eu trois enfants, le savais-tu ? Mon fils est mort, mais mes filles sont baptisées, elles continueront mon oeuvre là où elles vivront. Mon aînée, Clotilde doit épouser un prince Burgonde. Tu es impératrice, je suis reine Quelle réussite pour notre famille, n’est-ce pas ? dit-elle avec un demi-sourire. J’espère, Mère, que tu viendras toi aussi à connaître le vrai Dieu, celui que je vais rejoindre bientôt – s’il m’en juge digne.

Marcia ne savait quoi dire, d’ailleurs sa fille n’attendait pas de réponse. La mère regardait ce qu’était devenu son enfant, en silence, le cœur serré. Les mains maigres qu’elle serrait étaient déjà froides comme la mort.

-N’as-tu rien à me dire pour ton père, pour ta sœur ? demanda-t-elle enfin.

-Je prierai pour eux.

-Ne puis-je rien faire pour tes enfants, mes petites-filles ?

-Dieu y pourvoira.

-T’est-il arrivé de raisonner sans tourner toujours les yeux vers le ciel ?

-Oui, mais j’ai chaque fois été déçue.

- Pourtant ton mari t’aime. Il est bouleversé par ton état. Il est venu me chercher et m’aurait enlevée si j’avais fait mine de ne pas vouloir venir.

Sabina regardait sa mère avec une lueur de bonheur et de doute dans le regard.

-Tu dois lui parler, continua Marcia. Tu l’as écarté croyant qu’il ne t’aimait pas assez. N’est-ce pas un péché de repousser ceux qui vous aiment ?

Lorsque Sabina mourut, quelques heures plus tard, son mari se tenait à ses côtés. Elle lui adressa un dernier regard, lumineux de tendresse et d’amour, retrouvant comme par miracle un air de jeunesse. Marcia vit ses petites-filles qui la saluèrent gentiment comme l’étrangère qu’elle était pour elles. Clotilde, l’aînée, était une belle adolescente, longue et fine, avec une lourde tresse d’or qui lui tombait sur les reins. Elle était souriante et sûre d’elle. La cadette ressemblait à son grand-père, Lucius, dont elle avait hérité les yeux gris, le menton un peu fort et la mâchoire carrée. Elle était loin d’avoir la beauté rayonnante de sa sœur, mais ses yeux inquisiteurs pétillaient d’intelligence. Marcia les regarda longuement pour graver leurs traits dans sa mémoire, se doutant qu’elle ne les reverrait sans doute jamais. Sa fille avait emporté avec elle l’histoire de sa vie et ce peuple étranger l’avait à jamais éloignée des siens. Ses filles seraient coupées d’une partie de leurs racines et d’un pays, la Gaule , qu’elles ne connaîtraient probablement pas. Leur grand-mère en était profondément attristée. Il était bien superflu de leur parler de Marcellicus, de la Magna qui coulait au pied des terres que leurs ancêtres avaient cultivées depuis des temps immémoriaux, des arbres et des prés, des forêts et des champs, de tout ce qui avaient forgé leurs traditions, leur façon de vivre et de penser.

L’avenir apporterait à ces enfants son lot de joies et de peines, de réussites ou d’échecs, mais elle-même n’en saurait rien et ne pourrait ni les conseiller, ni les consoler. Elles étaient et resteraient des étrangères. Elle effleura d’un baiser rapide leurs joues fraîches et lisses et partit rapidement pour cacher ses larmes.

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