21.06.2007
chapitre 24 - fin
-Domina, c’est une honte, un crime impardonnable !
-Que se passe-t-il ?
-Je viens de retrouver Annicia sanglante sur le bord d’une allée.
-Un accident ?
-Un meurtre, ou presque ! Elle a été lapidée !
-Non ! cria Marcia bouleversée, ce n’est pas possible ! Amène-la vite. Qu’on la soigne ! Puppa, apporte ma mallette de médicaments. Viens Eporedoric. Nous allons l’examiner.
Annicia présentait des marques de coups, dont l’un sur la tête, ce qui avait causé son évanouissement. Elle ouvrit les yeux et Marcia soupira, rassurée. Elle s’endormit après avoir été transportée dans une chambre.
-Mais que s’est-il passé, demanda Marcia, sais-tu quelque chose, Puppa ?
-Oh Domina ! J’ai tellement honte !
-Honte de quoi ? Mais parle ! Ce n’est pas toi qui l’as frappée ?
-Bien sûr, mais...
-Mais qu’est-il arrivé ? Qui en veut à cette fille qui nous a tous sauvés de la peste, qui vous soigne, accouche les femmes ?
-Et bien justement, c’est à cause de ça !
-C’est parce qu’elle fait le bien qu’elle a été agressée !
-C’est presque ça, Domina, certains Chrétiens l’accusent d’être la femme du Diable… Seul Dieu peut guérir or elle est païenne et druidesse. Valerius a voulu l’empêcher de nous soigner, l’éloigner de nous. Mais elle a guéri sa filleule qui se mourait d’un diarrhée, alors il a été furieux et...
-Et quoi ?
-Il lui a jeté une petite pierre pour lui faire peur, la chasser comme un chien galeux, mais les autres ont continué, très excités, avec des pierres de plus en plus grosses. Elle est tombée… Si Eporedoric n’était pas arrivé...
-Et toi ? Tu ne pouvais rien faire ? Tu n’es qu’une idiote !
Marcia était pâle de rage. Elle convoqua le groupe des chrétiens et Valerius.
-Je connais votre religion ! Elle dit : aime ton prochain comme toi-même ! Et vous avez lapidé une jeune femme ! Très bien, puisqu’il en est ainsi, vous allez tous prendre des pierres et vous les jeter les uns sur les autres puisque c’est votre manière d’aimer !
Valerius et ses fidèles restaient figés et muets.
-Vous êtes tous sourds ? cria Marcia. Avez-vous entendu ce que j’ai dit ?
Devant la foule, toujours hébétée, Marcia devint enragée.
-Vous étiez beaucoup plus décidés lorsqu’il s’agissait de vous en prendre à une femme seule !
-Domina, elle n’est pas seule, le Diable est avec elle, dit Valerius en relevant la tête.
-Ne dit-on pas dans vos écriture que le bon arbre se reconnaît à ses fruits ? Que connaissez-vous de cette femme ? Elle ne vous a fait que du bien. Elle nous a sauvés tous de la peste.
-Certainement en invoquant Lucifer.
-En tuant les rats, imbécile ! Et si les rats sont l’incarnation des puissances du mal, elle a permis de les exterminer. Elle vous a aussi sauvés de la persécution en m’annonçant la visite de la Milice. C ’est grâce à elle que nous avons transformé la chapelle en infirmerie.
-Elle voulait détruire la chapelle ! D’ailleurs, nous ne voulions pas sa mort, mais seulement la chasser comme un chien galeux.
-Valerius, je ne te savais pas aussi méchant et stupide ! Je te chasse de mon domaine. Crois-moi, ce n’est pas l’envie qui me manque de te faire passer en jugement et de te faire condamner. Mais ce serait injuste pour les autres Chrétiens, ceux qui sont des justes et souffrent de persécutions. J’en parlerai à ton évêque, c’est lui qui te punira comme il l’entendra. Quant à vous, Chrétiens de Marcellicus, je vous condamne en bloc. Vous êtes tous coupables d’injustice, de cruauté, et presque d’assassinat. En réparation, vous paierez le maître que je vais faire venir pour instruire les enfants de la forêt, vous lui apporterez de quoi le nourrir et vous entretiendrez les locaux de l’école pendant tout le temps que je jugerai nécessaire. Et réjouissez-vous d’une punition aussi clémente ! Dispersez vous ! Vous êtes l’ivraie et non le bon grain, j’ai honte pour vous !
Revenue chez elle Marcia demanda à Puppa pourquoi elle n’avait jamais rien dit, ni à elle, ni à Prisca, de l’ostracisme dont était victime Annicia.
-Je me fais vieille, Domina, je n’osais pas.
-Tu avais peur de cet épouvantail de Valerius, ma pauvre Puppa, tu me déçois. Tu as pourtant connu avec moi bien d’autres aventures ! Pourquoi es-tu devenue si pusillanime ?
-Mon fils voudrait être pasteur, Valerius l’instruisait...
-Qu’il change vite de maître s’il veut devenir un bon pasteur ! Mais tu vois Puppa, il ne faut sous aucun prétexte accepter l’injustice.
-Tu es maintenant Augusta, pouvais-je t’ennuyer avec ces histoires ?
-Ce sont de mauvaises excuses ! Tu n’aimes pas Annicia, n’est-ce pas ?
-Elle me fait peur !
-Aurais-tu quelque chose à cacher qu’elle aurait deviné ?
-Domina, s’écria soudain Puppa en éclatant en sanglots, il faut que je t’avoue. Je t’ai suivie un jour. Je sais maintenant que la grotte a un secret. Annicia m’a vue et elle a promis de me tuer si je parlais.
-Oublie ce que tu as vu ou c’est moi qui te tuerais ! dit Marcia d’une voix glacée. Ainsi, c’est toi qui l’as désignée comme sorcière, n’est-ce pas ? Toi qui as parlé de sorcellerie ! Toi qui leur as monté la tête, qui les as excités contre elle ! Tu n’es qu’une misérable ! Ta faute efface tes années de dévouement et de loyauté. Je n’aurai jamais plus confiance en toi !
-Tue-moi, Domina ! Ton secret partira avec moi et tu me pardonneras.
-Je devrais le faire, mais je ne peux pas. Jure-moi sur ton salut éternel que tu ne parleras à personne du secret que tu as découvert et que tu protégeras Annicia, au lieu de chercher à lui nuire.
-Je te le jure !
-Tu partiras à Lugdunum où tu vivras désormais. Je ne peux plus te voir !
Puppa partit en sanglotant. Sa maîtresse avait raison ! Elle avait été haineuse et réellement souhaité la mort d’Annicia. Elle était punie. Mais qu’allait-elle devenir loin de Marcellicus ? Elle serait seule, abandonnée de tous. Elle descendit machinalement vers la Magna qui scintillait, indifférente et lisse, arriva hors d’haleine sur les quais déserts et se pencha, hypnotisée par les reflets qui miroitaient à la surface de la rivière. Un vertige lui fit fermer les yeux. Elle glissa, bascula et l’eau se referma sans bruit sur le corps lourd qui ne se défendait pas. Son cadavre fut retrouvé le lendemain dans les herbes de la rive. Elle fut enterrée dans la nécropole de Marcellicus – qu’elle ne quitterait pas.
Annicia se remettait lentement du traumatisme dû à sa chute, qui ne lui laisserait aucune séquelle. Elle trouvait souvent à son chevet un joli bouquet frais cueilli.
-C’est une parente qui t’apporte de si jolies fleurs ? demanda Marcia.
Annicia rougit mais elle était trop directe pour dissimuler :
-Non Domina. C’est Eporedoric.
-Ma chère enfant, c’est parait-il un grand sentimental. Alors ne te moque pas de lui ! Je l’aime beaucoup et je n’aimerais pas le voir déçu.
-Mais Domina, moi aussi, je l’aime beaucoup !
-Alors tout est pour le mieux, s’exclama Marcia en riant.
En effet, elle assista peu après à leur mariage célébré selon les rites celtes, au milieu des chansons et des rires. Malheureusement, elle riait beaucoup moins quand elle demanda à l’évêque de Lugdunum de venir la voir. Il écouta gravement ses doléances qui lui causèrent une grande émotion.
-Valerius avait toute ma confiance. Quel gâchis de transformer les paroles d’amour de l’Evangile en ferment de haine ! Il faudra qu’il fasse pénitence et comprenne ses erreurs. Je t’enverrai un nouveau pasteur qui saura ramener la concorde dans ton domaine. Mais, Domina, j’ai de graves soucis ! A Lugdunum, tu fais régner la tolérance religieuse mais l’évêque Denys a été martyrisé à Lutecia, il y a quelques années, sous le règne de l’Empereur Decius, de même que l’évêque Saturnin, à Tolosa, tu t’en souviens ? Tu y as mis bon ordre. Depuis que tu es au pouvoir, il n’y a plus d’emprisonnements, ni d’exécutions arbitraires, Dieu en soit remercié. Mais mes frères subissent, de la part des autorités, des brimades de toutes sortes. Ils sont molestés par des voyous sans qu’il y ait intervention des milices qui laissent faire, les lieux de cultes et les cimetières sont profanés sans qu’aucune suite ne soit donnée aux plaintes. Le malaise s’amplifie ! Les tourmenteurs disent obéir aux ordres de l’Empereur Gallien qui a interdit le culte chrétien sous peine de mort. Allons-nous retomber dans la clandestinité pour sauver notre foi ?
-Tu as bien fait de m’avertir. J’y mettrai bon ordre. Le pouvoir est une charge bien lourde, tu sais, et il ne donne pas à ceux qui l’exercent une idée très valorisante de la nature humaine…
-Je prierai, Domina, pour que Dieu te donne la force d’agir pour le bien de tous.
08:10 Publié dans LA DOMINA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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