19.06.2007

chapitre 23 - Aux frontières

Postumus avait rarement le temps de rejoindre sa famille. La surveillance des frontières requérait son attention constante. Lorsque sa femme le rejoignit, il était comme de coutume préoccupé par l’équilibre à maintenir.

-Tu comprends, Marcia, c’est toujours un jeu dangereux. Certes, je peux me fier à Maximus. Mais il y a des Alamans dissidents, les Francs sont incontrôlables et les Saxons se jouent de nos vaisseaux sensés leur donner la chasse. Ils débarquent et pillent, arraisonnent les navires marchands, et s’échappent ! Sais-tu que nous avons un nouvel Empereur à Rome ? Il se nomme Valerien, il a décidé de se vouer à la défense de l’Orient et s’est adjoint son fils, Gallien, comme co-empereur d’Occident.

-J’avoue, répondit Marcia, qu’avec mes récents problèmes, j’avais un peu oublié de suivre les arcanes du pouvoir à Rome...

-C’est pourtant important ! J’ai l’impression de ce duumvirat veut prendre pied partout. Ne vont-ils pas nommer un homme à eux à ta place ?

-Il serait mal accueilli ! Lucterius a pris beaucoup d’assurance. Il me remplace et saura se défendre.

-Gallien s’est nommé Auguste et ses fils sont désignés comme Césars. Ils veulent reprendre la lutte contre les Chrétiens.

-N’ont-ils donc pas assez de problèmes aux frontières ?

-Bien sûr, c’est stupide… Il parait que le culte chrétien est interdit à Rome.

-Je ne répercuterai certainement pas cet édit en Gaule.

-Les Chrétiens ont encore beaucoup d’ennemis chez nous. Certains veulent les traiter en boucs émissaires et les accuser des maux qui nous accablent et que pourtant ces malheureux subissent comme nous.

-Tu as été catéchisé en prison, n’est-ce pas ?

-C’est vrai. Je me serais même converti si tu ne m’avais pas délivré. Maintenant, je n’en ai plus le temps. Comment réfléchir à la vie éternelle lorsque la vie de tous les jours demande tant d’attention ?

-Ta foi n’est pas encore très solide, sans doute...

-De toutes façons, je suis opposé aux persécutions des Chrétiens.

-Moi aussi, certainement. Elles sont injustes et injustifiées. A propos, as-tu eu récemment des nouvelles de Sabina ?

-Seulement par des « on-dit »... J’ai envoyé des pasteurs catholiques en pays alaman. Sabina a fait construire des lieux de culte, des écoles, des dispensaires et elle se dévoue sans compter. Elle bénéficie d’ailleurs d’une renommée flatteuse comme bienfaitrice, mère du peuple... Quant à Maximus, il met parfaitement en valeur le territoire que nous lui avons donné et respecte ostensiblement sa femme.

-Donc il ne l’aime plus, remarqua tristement Marcia.

-Je n’ai pas ce genre de renseignements, mais j’ai tendance à croire qu’il s’occupe beaucoup de ses concubines. Nous n’y pouvons rien, je pense.

-Non, c’est bien certain, roi ou non, Alaman ou Gaulois, leur couple ne dépend que d’eux. Je prévoyais bien que Sabina serait trop rigide.

-Penses-tu être plus souple Marcia ? demanda Postumus en riant.

-Je ne peux en juger, mais moi, j’ai un mari parfait...

Maximus tint sa promesse vis-à-vis de Postumus, mais il ne pouvait résister à la pression de son peuple et de ses alliés. Les incidents sur la frontière rhétique, qui n’était pas sous le commandement de Postumus, se multipliaient. Les Quades, les Visigoths, les Sarmates devenaient de plus en plus agressifs, les Goths menaçaient la Thessalonique , les Perses reprenaient leurs attaques en Asie Mineure, les Maures pressaient les frontières de la Mauretania.

-Nous sommes en danger, dit Postumus. L’Empire ressemble à un vieil ours attaqué par des loups. Il se défend, mais les loups sont nombreux…

Il était penché sur une carte, Marcia à son côté, quand un centurion, blême de fatigue, rentra en trombe dans le bureau du commandant en chef.

-J’arrive de Rome, Général. Les Barbares s’avancent. L’empereur Gallien te demande de les prendre à revers. La Ville est menacée !

-Je ne peux pas me dérober, dit Postumus à sa femme. Rome est sacrée.

-Postumus, tu vas mettre toute la Gaule en danger.

-Marcia, je suis obligé d’y aller, trancha-t-il d’un ton sans réplique.

-Alors, que le ciel ait pitié de nous !

Après des calculs déchirants sur les troupes dont il vidait le front, Postumus partit à leur tête au secours de Rome. Il ralentit les Quades et les refoula en Germanie. Mais, profitant de son absence et des frontières dégarnies, les Francs percèrent le limes belge et de nouveau déferlèrent en Gaule vers l’Hispania, en suivant les côtes atlantiques. Désolation pillages, tueries, le cortège funèbre habituel des invasions barbares ensanglantait leur route d’une traînée de feu et de larmes. Les voies de l’Ouest étaient moins bien défendues que celles de l’Est, pourvues de tours et de garnisons. L’invasion fût inattendue. Les campagnes sans défense et les villes mal gardées furent la proie des flammes et du pillage.

Marcia, de retour à Lugdunum, apprit le désastre d’Edesse. L’armée romaine avait été écrasée par les Perses de Sapor 1er et l’empereur Valerien avait été fait prisonnier. La ville de Lugdunum se souleva aux cris de « A bas Rome ! Défendons-nous ! ». Marcia ne savait plus où était Postumus. Vaincu ? Prisonnier ? Elle déclara l’état d’urgence, fit armer les milices dans toute la province, doubler les gardes aux remparts des villes, mettre en état d’alerte tous les postes frontières et les postes de garde des voies d’accès et envoya des émissaires à Postumus lui demandant de revenir immédiatement.

Les commentaires sont fermés.