18.06.2007

chapitre 22 - fin

Marcia repartit avec une équipe, des torches et des chiens pour reprendre les recherches. Les chiens s’élancèrent avec allant mais s’arrêtèrent à l’orée de la forêt en tournant en rond. Marcia était blême mais gardait un ton ferme :

-Envoyez un messager à toutes les tours de contrôle, ordonna-t-elle. Que personne ne passe sans être fouillé.

Le lendemain matin, elle prit la tête d’un groupe qui patrouillait le long de la Magna. Le soleil brillait sur l’eau qui étincelait, une brise fraîche caressait les herbes qui frémissaient, mais Marcia ne voyait rien. Elle avait le cœur serré dans un étau et réalisait que sa fille et sa petite fille n’avaient pas été les victimes d’un accident banal qui les avaient empêché de rentrer, elles avaient été enlevées ! Une barge remplie de grains descendait doucement dans le courant. Un homme la maintenait dans le bon cap, l’autre tenait le licou du cheval qui avançait sur le chemin de halage. C’était un spectacle banal. Il n’y avait rien à cacher sur la barge dont la cargaison était bien visible. « S’il pleut, ils perdront leur chargement ! » se dit machinalement Marcia. Soudain, Orgetorix bondit sur l’homme qui guidait le cheval et l’agrippa par le cou tandis que Eporedorix plongeait dans le courant et rejoignait la barque. L’homme qui la menait se laissa glisser dans l’eau et disparut. Eporedorix ramena la barge contre la rive.

-Vite, videz la barge ! hurlait-il, jetez tout dans l’eau ! Vite !

Sans comprendre, les hommes se précipitèrent pour l’aider.

Eporedorix se mit à creuser frénétiquement là où émergeaient les extrémités d’un bâton. Il dégagea très vite Prisca et Marcella, ligotées, emmaillotées dans un linge et enfouies sous les grains. Au moindre mouvement, elles risquaient de perdre l’embout du tube creux qui leur permettait à peine de respirer. La femme et l’enfant furent emmenées délicatement dans la voiture. Leurs membres étaient engourdis, elles suffoquaient un peu, mais elles étaient vivantes ! Ils rentrèrent doucement à Marcellicus où tous les soins leur furent prodigués.

-Bois un peu de vin, Marcella, c’est la première fois, mais tu t’es montrée si courageuse que maintenant tu y as droit !    

Sa grand-mère la prit dans ses bras. L’enfant gardait encore dans ses yeux gris écarquillés la trace de la terreur éprouvée, ensevelie sous la masse quasi liquide du blé. Marcia la palpait, la respirait comme pour s’assurer que ce n’était pas un rêve, qu’elle tenait bien contre elle sa petite-fille vivante. Une fois réconfortée, Prisca raconta leur enlèvement. Marcella qui la suivait sur son petit cheval avait été arrachée à sa selle et sa mère obligée de suivre les ravisseurs qui la détenaient. Elles avaient été emmenées, enfermées dans des sacs de peaux, cachées dans une barque, puis ensevelies dans la barge avec un roseau dans la bouche. « Au moindre mouvement » avaient dit les hommes « vous le perdrez et vous mourrez. Souvenez-vous en ! » Pas un autre mot d’explication, la phrase de mise en garde avait été la seule prononcée par les ravisseurs. Prisca achevait son récit lorsque Lucterius arriva comme un fou et la serra dans ses bras.

-Chéri, je viens d’échapper à l’étouffement, épargne-moi ! dit-elle en riant.

Lucterius s’était affolé car il avait trouvé sur son bureau une lettre, apportée anonymement, lui annonçant : « Ta femme et ta fille sont en notre pouvoir, mets un terme immédiat et définitif à ton enquête si tu veux les revoir. »

-Comment les avez-vous déjà retrouvées ? demanda-t-il.

-C’est Orgetorix et son frère. Je ne les ai pas encore remerciés !

Les jumeaux, en faction dans l’entrée, entrèrent, un peu gauches.

-Je vous dois cette fois plus que la vie puisque vous avez sauvé ma fille et ma petite-fille, dit Marcia. Je ne vous remercierai jamais assez. Comment avez vous pu deviner qu’elles étaient dissimulées sous ce chargement ?

-Les esclaves ont beaucoup d’astuces pour se cacher, Domina, répondit Orgetorix, en regardant son frère en souriant. Nous nous sommes sauvés une fois, en nous laissant dériver au fil du courant, un roseau dans les dents pour respirer. J’ai vu les bouts des roseaux dépasser. J’ai compris, et mon frère aussi en même temps que moi.

-Vous n’aurez plus besoin de vous sauver. Vous irez où vous voudrez, libres et riches. Je connais le roi des Alamans, vous pouvez regagner votre pays, si vous le souhaitez.

-Nous sommes heureux ici. Pourquoi partir ? Nous resterons avec toi.

La soirée fut longue. Une fois Marcella couchée, veillée par la fidèle Puppa, Marcia, Prisca et Lucterius restèrent seuls dans le salon faiblement éclairé. Chacun réfléchissait aux dangers courus et évités, aux risques futurs...

-Prisca ne peut plus rester ici, décida Marcia tout à coup.

-Sera-t-elle vraiment plus en sécurité à Lugdunum ? Ne dois-je pas plutôt revenir vivre ici ? demanda Lucterius.

-De toutes façons, je veux partager votre vie, dit Prisca. Je ne suis pas une enfant qu’on laisse à l’écart. A mon âge, Mère, tu étais en Cyrénaïque, souviens-toi de ce que tu m’as raconté ! Tu as goûté aux responsabilités, Lucterius, et cela te plait. Il me semble que cela me plairait aussi !

-Je pourrais renoncer à ce poste qui vous fait courir à tous des périls trop graves, proposa Marcia qui restait songeuse. Que m’importe la Gaule quand la vie des miens est en jeu !

-Ne dis pas cela ! répondit son gendre. Tu es allée trop loin pour reculer. Tes ennemis ne te lâcheraient pas – bien au contraire – et tu serais malheureuse de voir tes efforts réduits à néant !

-La première chose à faire, reprit Marcia après un moment de silence, c’est de démasquer notre ennemi. Demain, il faudra interroger le prisonnier qu’Orgetorix a fait. Nous aurions déjà du procéder à cet interrogatoire.

Il s’avéra qu’Orgetorix, ayant considéré que le prisonnier était sa chose, lui avait déjà fait avouer tout ce qui était nécessaire. Les décisions furent vite prises. Provisoirement, Prisca et sa fille resteraient à Marcellicus, à l’abri derrière les grands murs, sans en sortir. Il ne fallait pas que le bruit de leur sauvetage se répande. Orgetoric et Eporedoric amèneraient à l’endroit indiqué par leur prisonnier deux sacs remplis de paille censés représenter les captives qui devaient, selon le plan, être enfermées seules, ligotées, avec une gourde d’eau et un pain. On ferait le guet autour du repaire pour prendre les coupables sur le fait.

-Que t’as révélé ton informateur ? demanda Marcia à son gendre.

-Tu penses bien que, lorsque j’ai reçu la lettre anonyme m’annonçant l’enlèvement de ma femme et de ma fille, je suis parti sans l’attendre !

Lucterius ne devait jamais revoir son contact dont le corps fut retrouvé flottant dans les eaux de la Sâone , mais la souricière fut mise en place. L’homme de la barque qui avait eu le temps de plonger et de se sauver allait-il prévenir ses complices de l’insuccès de sa mission ? Il ne l’avait pas encore fait puisque Lucterius trouva sur son bureau une nouvelle lettre : « Libère Solimarus et Segomarus si tu veux revoir ta femme et ta fille ! » Il se réjouit de cette lettre qui donnait les noms des complices certainement importants du chef du réseau.

-Il faut feindre de les libérer, décid-t-il. Je suis certain qu’ils ont des accointances parmi les gardiens. On les emmènera dans les cellules de mon service. Je garantis que mes hommes ne nous trahiront pas.

-Il faut qu’ils parlent ! déclara sombrement Marcia, par tous les moyens !

-Je n’aurais jamais cru que j’en viendrais là… C’est contre mes convictions les plus profondes, mais tu as raison, il faut qu’ils parlent !

Solimarus et Segomarus furent donc extraits de leurs geôles, emmenés par les hommes de Lucterius, chacun séparément, et enfermés au secret. Lucterius voulut les interroger lui-même avant de les livrer au bourreau. Il étudia leurs dossiers et commença par celui qui paraissait le plus coriace.

-Tu as le choix, Segomarus, soit tu me révèles le nom de ton chef, soit je laisse le bourreau t’interroger,

-Tu ne peux rien contre moi ! Mon chef te broiera. Il est invincible.

-Tu as tort, il a échoué. J’ai tous les atouts en mains.

L’homme resta silencieux, mais une partie de sa morgue l’avait abandonné. Son complice eut droit au même discours, mais Lucterius ajouta :

-Pense à ta femme et à tes filles, je plains leur sort si tu ne veux pas m’aider. Elles sont entre mes mains. Ton chef n’en a plus pour longtemps. Décide-toi avant qu’il ne soit trop tard.

Comme l’homme ne bronchait pas, il ajouta :

-Ton complice n’a pas voulu parler, mais lui n’a pas de famille…

-Pas de famille ! bondit Solimarus  Mais c’est le fils illégitime de... Il réalisa son erreur, hésita, puis avoua : de Caïus Martinus, de notre chef !

Marcia n’en revenait pas ! Caïus Martinus était l’un de ses hommes de loi, celui en qui elle avait eu le plus confiance – même si elle lui avait retiré comme à tous les autres, l’administration de ses biens sur un coup de colère – Il avait été un ami de son père, elle le connaissait depuis toujours ! Comment le croire !

-Et si Solimarus a livré le nom d’un innocent pour gagner du temps ? demanda-t-elle. Que donne la souricière ?

-Personne ne s’est encore présenté devant la cabane. Tu vois dans quel état seraient Prisca et Sabina si elles y étaient... Elles étaient condamnées.

-Je vais faire une perquisition chez Caïus ! Et si nous ne trouvons rien ?

-Tu peux toujours le faire arrêter pour complot contre l’autorité de l’Etat.

-Je n’aime pas l’arbitraire, j’en ai trop souffert, mais allons-y

Caïus Martinus habitait une belle maison sur la colline. Marcia dirigea la perquisition en personne, suivie de Lucterius, des jumeaux et d’autres hommes triés sur le volet. Caïus la reçut dans son tablinum, le sourire aux lèvres. Il était très grand et voûté, maigre, les cheveux un peu longs, un doux sourire mi-ironique mi-triste aux lèvres.

-Quel est le motif d’une visite aussi musclée, ma chère amie ? N’est-ce pas donner trop d’importance à un vieil homme que de t’entourer d’une telle troupe ? Que redoutes-tu ? Je n’ai même plus ton argent à gérer...

Marcia arrivait peu sûre d’elle, mais elle trouva la tirade d’une ironie trop forcée et cela lui redonna de l’assurance. Elle regarda autour d’elle tandis qu’une partie de sa suite s’était déjà répartie dans la maison pour la fouiller. Le tablinum était remarquablement vide, mais Marcia savait que Caïus avait fait agrandir et aménager sa chambre en pièce de réception et de travail.

-Allons dans ta chambre, Caïus, décida-t-elle.

-Mais naturellement, pourquoi pas ? répondit-il sans s’enquérir davantage du motif de leur irruption.

Une fois arrivés dans la pièce garnie, en plus du lit dans une alcôve, d’une grande table et de nombreux coffres, Marcia annonça froidement :

-Nous allons perquisitionner chez toi, tu es sous l’accusation de menées criminelles de la plus haute importance.

-Fais ton travail, ma chère. J’apprécie la délicatesse que tu manifestes en te déplaçant, ce qui doit être fort rare, mais je te sais très méticuleuse. Et, reprit Caïus d’un ton doucereux je te recommande de veiller à mettre le moins de désordre possible. Je suis très méticuleux moi aussi.

Son persiflage agaçait Marcia qui réalisait que Caïus était trop sûr de lui. Elle se rappela soudain la femme, aujourd’hui décédée, de Caïus expliquant de sa voix geignarde : « Il fait faire des travaux insensés pour transformer sa chambre en bureau, les ouvriers n’en finissent plus. Pensez donc, il a même supprimé la salle de bains avec sa belle baignoire profonde en marbre... » Marcia ne se souvenait plus du plan initial de la chambre mais, à l’examen, elle devina où était située autrefois la salle de bains, une mosaïque d’un dessin un peu différent faisait l’unité de l’ensemble rénové. Des torchères étaient plantées dans le mur, à l’emplacement de l’ancienne cloison. Machinalement, Marcia s’en approcha. Observant son adversaire du coin de l’œil, elle le sentit devenir plus attentif. Comme obéissant à une voix intérieure, elle abaissa la torchère de gauche qui était articulée, après avoir enlevé la chaînette qui l’immobilisait. Lorsqu’elle se dirigea vers celle de droite, Caïus devint livide et fit un geste.

-Lucterius, ordonna Marcia, assure-toi de lui, qu’il ne bouge pas !

Désormais sûre d’elle, elle abaissa l’autre torchère et tout un pan de mosaïque se souleva, dégageant la baignoire remplie de boites soigneusement rangées.

-Nous en avons fini. Caïus, et tu es état d’arrestation. Nous allons étudier soigneusement tes archives. Orgetorix, emmène le contenu de cette cache où tu sais. C’est certainement plus précieux que de l’or.

Caïus avait perdu sa superbe en même temps que son venin. Ce fut un vieillard chancelant qui se laissa entraîner par les gardes. Dès le lendemain, Marcia étudiait attentivement le contenu des boites en bois de la cache. C’était édifiant ! Depuis des années, Caïus faisait chanter les clients qu’il avait en son pouvoir, ayant su découvrir leurs secrets honteux. Il était bien placé car, chargé des successions, il recevait des confidences, devinait des malversations ou découvrait des morts suspectes qu’il se gardait bien de révéler. Il avait organisé aussi un système de renseignement privé qui lui permettait de compromettre un grand nombre de notables et d’acheter leur silence. Les milices privées avaient parachevé son organisation criminelle en lui permettant de rançonner un nombre sans cesse grandissant de victimes. Marcia avait un peu redouté de trouver le nom de son père dans ces dossiers sulfureux. Il ne figurait nulle part, à son grand soulagement, et elle eut honte de ce soupçon ! Lucius avait été l’un des rares amis sincères et innocents de Caïus… Marcia garda soigneusement les dossiers du maître-chanteur. Elle s’arrangea pour convoquer individuellement les victimes, leur apprit que les archives de Caïus étaient en sa possession et qu’elles deviendraient publiques au moindre ennui arrivant à elle ou à sa famille. Elle se ménageait ainsi un nombre considérable de protections ! Elle avait découvert aussi que Domitius, dans sa jeunesse, avait succombé à l’attrait d’une somme substantielle pour étouffer une histoire d’impôt dissimulé... ce qui expliquait son embarras qui avait intrigué Marcia. Caïus fut jugé et condamné, mais il mourut dans sa prison avant son exécution. La défaite l’avait détruit.

Prisca s’installa à Lugdunum avec sa fille et y accoucha d’un beau garçon que l’enlèvement de sa mère n’avait pas incommodé. Marcia décida ensuite de rejoindre son mari, laissant tous pouvoirs à Lucterius durant son absence.

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