17.06.2007

chapitre 22 - Les épreuves

L’administration de la province prenait un tour moins trépidant et Marcia recueillait le fruit de ses efforts. Les impôts remplissaient les caisses, les conditions de sécurité, tant dans les villes que dans les campagnes s’amélioraient notablement, la vie reprenait un cours normal. Marcia tâchait, autant que possible, de se tenir informée des aléas du pouvoir à Rome. De loin, il était difficile de suivre le déroulement des luttes politiques – et militaires malheureusement – qui opposaient Trebonius, Emilius et leurs rivaux, tour à tour évincés par des coteries ou des combats fratricides. Le proconsul se réjouissait que la Gaule lugdunaise, à laquelle s’étaient jointes l’Aquitania, la Belgica et la Brittania , se soient mises à l’écart de ces tribulations.

Marcia se rendait un matin à la Basilique quand elle croisa un groupe d’hommes de mauvaise apparence malmenant avec férocité deux esclaves Alamans. Elle se remémora l’épisode de sa jeunesse où le Minimus d’alors s’était réfugié dans sa jupe et ne put s’empêcher de demander des explications.

-Ce sont des esclaves évadés que nous avons repris, Domina, ils vont être fouettés à mort. Cette racaille ne devrait pas avoir le droit de vivre !

-Lâchez ces hommes ! Mes gardes les emmèneront et je m’en occuperai.

-Mais nous voulons la prime !

-Vous donnerez vos identités à mes services en précisant d’où vous venez.

-Nous n’avons rien à te dire ! Pour qui te prends-tu ?

-Pour le Gouverneur. Cela ne vous suffit pas ?

A ces mots, les hommes reculèrent et s’éloignèrent sans demander leur reste.

-Arrêtez-les ! cria Marcia. Vérifiez qui sont ces individus. Qu’on interroge les prisonniers. Vous me ferez un rapport. Tout cela m’a l’air très louche !

L’enquête, menée par un magistrat consciencieux, révéla que de nombreux chasseurs de prime enlevaient des esclaves travaillant dans les champs pour les remettre – contre paiement – aux pourvoyeurs des mines impériales qui manquaient de main d’œuvre. Marcia, indignée, racheta les deux esclaves – qui étaient jumeaux – et leur offrit la liberté. Ils protestèrent :

-Nous ne saurions pas où aller, Domina. Garde nous plutôt à ton service !

Marcia n’aimait pas son cocher qui se montrait inutilement brutal avec les chevaux. Elle engagea les jumeaux et s’habitua vite à les voir tous deux, souriants et heureux, l’accompagner dans toutes ses sorties.

Le problème soulevé par les faux chasseurs d’esclaves évadés la conduisit à demander à ses services une enquête plus approfondie. Le résultat la consterna ! L’insécurité qui avait perturbé l’activité de la Province avait conduit les différents corps de métiers – marchands, commerçants, transporteurs – à armer des milices pour les protéger. Les conditions de sécurité s’améliorant, les milices n’avaient pas désarmé et, pour justifier leur existence, avaient organisé un racket auprès de leurs anciens commanditaires, qui ne savaient plus comment s’en débarrasser. Certains offraient une « protection » qui, en cas de refus, occasionnait aux récalcitrants des dommages divers très organisés : vols, incendies, destructions… D’autres trafiquaient des esclaves et les plus hardis s’étaient reconvertis dans des enlèvements contre rançon. Marcia  était furieuse ! Pourquoi n’avait-elle pas été avertie ? Qui avait connaissance de ce trafic ? Pourquoi n’y avait-il pas eu de plaintes ? Domitius lui répondit le premier :

-Voyons, Marcia, ces faits ne sont pas nouveaux. Ils se sont amplifiés peut-être, mais ils ont toujours existé !

-Veux-tu me faire croire que ces protections ont toujours été acceptées ?

-En fait, on a toujours soupçonné les Gouverneurs de les chapeauter...

-Cela m’étonne beaucoup ! Quoiqu’il en soit, je ne veux plus de ça ! Que la police s’en occupe immédiatement.

-J’ai peur, ma chère cousine, que la police ne soit bien compromise dans ce trafic et que, par conséquent, elle ne découvre pas grand chose !

-Bien. J’en fais mon affaire !

Elle fit appel à Lucterius et lui exposa le problème.

-Je ne peux faire confiance à personne. Vu l’air narquois de Domitius, qui sait si lui-même... Enfin, les choses étant ce qu’elle sont, il faut innover. Je vais créer un service de contrôle des services impériaux : douanes, fisc, police, entretien des voies. Tu en prendras la direction. Entoure-toi d’hommes nouveaux, paie-les bien, donne leur tous pouvoirs et nous allons voir si nous n’arrivons pas à nettoyer les écuries d’Augias !

-A moi, Marcia, tu peux  faire confiance ! répondit le jeune homme.

Les premiers contrôles livrèrent les hommes de main, qui partirent eux-mêmes comme travailleurs forcés pour les mines de sel. En remontant la filière, Lucterius découvrit des notables municipaux, des magistrats, des fonctionnaires, des policiers… Ils furent emprisonnés et leurs biens saisis. Marcia savait cependant  qu’il s’agissait de comparses et que les chefs lui échappaient encore.

Elle ne négligeait pas pour autant le rôle représentatif de sa charge. Elle assistait aux spectacles donnés dans la ville, aux arènes, au théâtre – offert à Lugdunum par l’un de ses ancêtres – à l’Odéon… La population était sensible à la présence parmi elle du Gouverneur. Elle arrivait la dernière, avec son escorte, et sortait la première, avant la foule des spectateurs. Une rangée de curieux la guettait toujours à la sortie pour l’acclamer. Cet après-midi-là, la musique n’avait pas dissipé ses soucis. Elle avait d’ailleurs trouvé l’interprétation assez médiocre et sortait un peu lasse de l’Odéon, déplorant ces heures volées à un repos bien mérité. Ses deux cochers Alamans, Orgetorix et Eporedorix, l’attendaient devant sa calèche, prêts à l’aider à monter si nécessaire. Elle s’approchait lentement, d’un pas fatigué, lorsque Orgetorix bondit sur elle et la plaqua par terre en tombant sur elle. Avant qu’elle ait eu le temps de réagir, elle entendit une flèche siffler, puis une autre... La première se ficha dans le dos de l’homme qui la protégeait, la seconde s’enfonça dans le bois de la porte de la voiture.

-Rentre sans tarder, Domina. Je me charge des poursuites, dit le centurion.

Sur un ordre de leur chef, deux hommes de sa garde s’élancaient déjà. Marcia se releva et monta, avec le blessé, dans la voiture. Eporedorix fit claquer son fouet, les chevaux s’enlevèrent et rentrèrent au palais à un train d’enfer. La garde fut doublée, le médecin appelé. Orgetorix avait une blessure sérieuse : la flèche lui avait cassé l’omoplate et l’infection était à craindre. Une fois assurée qu’il recevait des soins, Marcia convoqua le chef de la police et Lucterius.

-Je veux être informée immédiatement. Qu’on m’amène les tireurs si on les arrête, dit-elle au chef de la police Elle le renvoya pour exécution de ses ordres puis demanda : Lucterius, qu’en penses-tu ? D’où vient le coup ?

Elle était calme, mais une flamme étrange brillait dans ses yeux gris étrécis, comme ceux d’un fauve. Lucterius la regarda et répondit prudemment :

-Je ne sais pas. Nous avons levé beaucoup de lièvres, mais je n’aurais pas cru un attentat possible. Approchons-nous d’un personnage assez haut placé pour oser s’en prendre au Gouverneur ? Tu as ordonné ce nettoyage, pense-t-on en finir avec ta disparition ? Tu vois, ça ne me semble pas logique, disproportionné, et pourtant tu as bien failli être assassinée !

Le  chef de la police revint peu après, l’air triomphant.

-Nous avons arrêté l’un des tireurs. Veux-tu l’interroger ?

-Amène-le moi.

Un homme rentra les bras chargé de chaînes, ensanglanté et chancelant.

-Sais-tu qui tu voulais tuer ? lui demanda Marcia. Pourquoi as-tu accepté ?

-Pour beaucoup d’argent.

-Ne sais-tu pas que, même en cas de succès, tu aurais été liquidé ?

-Mais pourquoi ?

-Il ne doit jamais rester de témoin d’un attentat. Ta mort était programmée.

-Je n’ai pas encore touché ce qu’on m’avait promis ! gémit l’homme.

-Tu n’aurais jamais été payé, tu serais mort avant ! Qui t’a embarqué dans cet histoire ? L’homme restant muet, Marcia poursuivit : Je t’ai dit la vérité. Tu devais mourir ! Que voulais-tu faire de ton argent ?

-Racheter mon fils qui s’est vendu pour dettes comme gladiateur.

-Je peux te faire une promesse solennelle : ton fils sera racheté et libre si tu me dis ce que tu sais. Naturellement, toi, tu mourras, mais proprement décapité au lieu d’être torturé. Sinon, tu avoueras dans de grandes souffrances et ton fils périra dans l’arène. Choisis.

-J’ai confiance en ta parole, Domina. Je parlerai.

L’homme indiqua l’adresse de celui qui lui donnait des ordres. Lui-même était un vétéran de l’armée qui avait perdu aux jeux le pécule alloué lors de sa mise à la retraite. Ensuite, son fils avait monté un petit atelier de ferronnerie mais il comptait sur l’argent que lui avait promis son père et avait fait faillite. Désespéré par son inconduite, le vétéran avait rencontré son ancien centurion, un Romain qui lui avait promis une forte somme s’il acceptait de tuer une femme ennemie de Rome. L’homme avait accepté pour sauver son fils.

-Connais-tu l’adresse de ton centurion ?

-Il me donnait rendez-vous dans une boutique des quartiers pauvres où il vend des petits pains et de mauvais gâteaux soi-disant syriens. C’était pratique, personne ne s’en méfiait. Mais j’ai compris – parce que je suis moins bête qu’il ne le pense – qu’il habite une maisonnette contiguë, un passage caché sous le comptoir permet d’y accéder sans sortir dans la rue.

-Tu savais que je suis la femme du Général Postumus ?

-Non, Domina, je l’ignorais. J’ai servi sous les ordres du général autrefois. Si je l’avais su, je n’aurais pas accepté !

-Cela ne changera pas ta condamnation, mais si tes renseignements sont bons, ton fils recevra une somme d’argent pour recommencer sa vie.

-Je te remercie, tu es bonne, mais tu as des ennemis puissants, méfie-toi !

Lucterius dirigea en personne la troupe qui alla investir la boutique et la maison adjacente. Tout fût mené avec rapidité et en silence. La boutique était vide mais il y avait dans la maison un couple ensommeillé. Dans une cache dissimulée sous l’âtre, on trouva un arc, des flèches et une importante bourse pleine d’or.

-Les affaires sont florissantes ! persifla Lucterius.

-J’ai fait un héritage ! Pourquoi s’en prendre à un pauvre homme ?

-Et tu fabriques sans doute tes pains avec un arc ?

-Ce n’est qu’un souvenir de ma vie militaire.

-On peut faire torturer ta femme, elle avouera ! dit Lucterius.

-Pitié, elle ne sait rien.

-Alors parle. A quoi te servent cette arme et cet argent ?

-Je voulais faire un cambriolage...

-Laissez le seul avec moi, ordonna Lucterius.

Suivant les méthodes de sa belle-mère dont il avait apprécié l’efficacité, il dit :

-Dis-moi ce que tu sais de l’attentat contre le gouverneur et tu seras exécuté sans tortures, et ta femme sera libre. Je t’en donne ma parole.

-Je ne parlerai qu’à la Domina  !

Le centurion fut emmené sous bonne garde jusqu’au palais du Gouverneur et, dûment enchaîné, il resta seul avec Marcia.

-Je suis Romain, Domina, et j’ai agi pour le bien de Rome. En ne remettant pas les impôts à l’Empereur, tu mets en danger l’Empire que tu voles. Il était juste de te supprimer. C’est ce qu’on m’a dit, ajouta-t-il en soupirant.

-De quel empereur parles-tu ? Il est difficile de le savoir en ce moment !

-C’est Trebonius Gallus qui a ordonné ta mort !

-Et tu trouves cela normal ? S’il n’a pas le pouvoir de maintenir la paix ni d’assurer son autorité, où est sa légitimité ?

-Je ne sais pas, je ne sais plus...

-Tu as été payé pour cette mission.

-Ce que j’ai touché a été confisqué par tes hommes.

-Je le rendrai à ta femme qui en bénéficiera. Je ne veux pas de l’argent du sang. Puisse-t-il ne pas lui porter malheur !

Les deux hommes furent décapités dans l’enceinte de la prison. Le fils du soldat et la femme du centurion reçurent ce que Marcia avait promis et furent expulsés.

Orgetorix guérit, mais son épaule resta partiellement paralysée. Lui et son frère furent largement dotés, mais refusèrent de quitter le service de Marcia. Ils devinrent ses gardes du corps rapprochés. Eux et Marcia ne sortaient que munis d’une fine cotte de maille sous leurs vêtements. La menace n’était peut-être pas éliminée par la mise hors combat d’une équipe. Marcia savait maintenant qu’elle avait des ennemis puissants qui useraient de tous les moyens pour la supprimer. Elle ne pouvait pas comprendre qu’un empereur s’abaisse à de telles pratiques criminelles, mais il fallait en prendre son parti et faire face à tous les dangers. Elle reprit l’habitude de porter son amulette et elle la touchait souvent, en un geste machinal mais toujours rassurant.

Elle partit avec Lucterius prendre quelques jours de repos à Marcellicus. Dès son arrivée, Prisca reprocha à sa mère de monopoliser son mari.

-Il ne me reste que les promenades à cheval avec ma fille comme distractions. Ce n’est pas beaucoup ! Il faudrait peut-être que nous allions tous nous établir à Lugdunum pour avoir une vie de famille normale !

-Ma chérie, la vie en ville est pleine de dangers, vous être plus au calme à la campagne. Lucterius a fait du bon travail, il restera avec toi s’il le veut.

-Pardonne-moi Prisca, mais pas maintenant, répondit son mari. J’ai une enquête en cours. Je reviendrai ensuite, et cette fois pour longtemps.

Prisca fit la moue. Elle adorait la vie à Marcellicus mais la séparation d’avec son mari lui pesait et elle se sentait trop à l’écart des responsabilités importantes qu’il assumait, Quant à sa mère, elle la traitait encore comme une enfant !

-Tâche de revenir avant la naissance de ton enfant, murmura-t-elle.

-Oh Prisca, quelle grande joie ! Ce sera un fils, n’est-ce pas ?

-Dieu seul le sait ! N’es-tu pas fier de Marcella ? Pourquoi vouloir un fils ?

Le séjour à Marcellicus avait détendu Marcia qui retrouva ensuite son travail quotidien. Rien ne semblait poser de problèmes, les rapports journaliers étaient plutôt anodins. L’enquête ne progressait plus. Elle se disait qu’elle devrait renvoyer Lucterius à Marcellicus quand il arriva très excité dans son bureau :

-Un de mes indicateurs m’a promis des renseignements importants. Je dois le rencontrer. Nous allons peut-être avoir la clé de l’énigme et le nom des commanditaires de tous ces trafics criminels ! Enfin !

Curieusement, Marcia fût préoccupée toute la journée, elle triturait son amulette qui paraissait animée d’une vie propre – sans doute parce que, à force de la serrer, elle lui communiquait sa chaleur... Le lendemain matin, sur une impulsion, elle convoqua son escorte, fit préparer sa voiture et, toujours accompagnée de ses deux gardes du corps, partit à grande allure pour Marcellicus. Elle y arriva au soir tombant et se précipita dans la maison. On lui ouvrit les portes. Il régnait une grande agitation et Puppa était en larmes.

-Prisca et Marcella ont disparu depuis ce matin. J’ai envoyé quelqu’un te prévenir, mais tu es arrivée plus vite que prévu. Nous ne savons plus que faire. Capronius est encore en train de faire des rondes. Nos voisins sont prévenus depuis cet après-midi, tout le monde est à leur recherche.

-Où étaient-elles ?

-Elles sont parties de bonne heure pour une promenade à cheval et devaient rentrer pour le prandium et les leçons de Marcella.

-Leurs chevaux ?

-Disparus !

-Où allaient-elles ?

-Prisca n’en a rien dit.

.../...

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