16.06.2007
chapitre 21 - La revanche - fin
-Où en sommes-nous avec les Francs ?
-Ils harcèlent nos positions. Nous n’avons que des troupes trop peu nombreuses et étirées en ruban le long de la frontière... Ils vont attaquer !
-Et les Saxons ?
-Ils ont choisi la voie maritime, piratent nos navires et empêchent les relations avec la Brittania.
-De plus, nous ne sommes pas approvisionnés, nous n’avons même pas de quoi nourrir nos troupes ! Nous sommes obligés de les laisser faire des incursions en territoires ennemis pour rafler des troupeaux afin de se ravitailler, tu vois comme ça arrange la situation !
-Nous n’aurons plus de problèmes de ce côté. Le nouveau proconsul de Lugdunum va y pourvoir.
-Permets-moi d’en douter ! Ces gens-là nous laissent tomber complètement. Nous sommes sacrifiés aux folies de Rome.
-Rassure-toi, légat, le nouveau proconsul est ma femme. Nous aurons tout ce dont nous avons besoin.
La nouvelle fit sensation et un murmure courut dans l’assemblée.
-Les temps ont changé, reprit Postumus. Nos cartes ne sont plus truquées. C’est à nous de jouer. Je vais étudier un plan sans tarder, il y a urgence.
Malgré ces paroles optimistes, Postumus se retira très inquiet. Il était impossible de tenir tout le front. Il aurait des armes, des chevaux, de la nourriture, de l’argent, mais pas assez d’hommes à aligner en face des Barbares. Il fallait absolument sécuriser un secteur et le seul possible était celui tenu par les Alamans – avec lesquels il pouvait espérer traiter. Comment contacter Maximus d’urgence ? Le temps jouait contre lui, il fallait traiter avant d’être en situation d’infériorité manifeste ! « Marcia saurait comment faire ! » se dit-il désespéré. Alors qu’il était en proie à ses sombres pensées, un centurion se présenta en s’excusant de le déranger si tard :
-Un prêtre chrétien te demande, il dit que c’est urgent et fait un scandale pour te voir. Je suis chrétien, Seigneur, j’ai peur de l’enfer dont il me menace ! J’ai accepté de l’emmener jusqu’à toi, punis-moi si j’ai eu tort.
-Fais-le entrer répondit Postumus intrigué.
La tête recouverte par une capuche noire, tout courbé comme un vieillard, l’homme pénétra dans la pièce.
-Laisse-nous dit Postumus au centurion. Maximus ! s’écria-il lorsque l’homme releva sa capuche.
-Je suis content de te revoir, Postumus. J’ai su que tu avais eu des ennuis. Enfin te voila revenu !
-Donne moi des nouvelles de ma fille !
-De ta fille… et aussi ton petit-fils, répondit Maximus en souriant.
-J’en suis très heureux. J’ai su que ton père avait rejoint ses aïeux...
-Oui, hélas, répondit Maximus, en s’assombrissant.
-Tu as pu lui succéder sans problèmes ?
-Tu m’es trop proche pour que je te cache la vérité. J’ai eu beaucoup de difficultés à m’imposer. On me reproche ma jeunesse loin de mon peuple, mon éducation et... ma famille ! Sabina ne fait rien pour m’aider. Tant que mon père a régné, son zèle religieux n’a pas choqué. Maintenant qu’elle est reine, il faudrait qu’elle soit plus discrète, mon peuple est encore très attaché à ses croyances. Elle ne veut pas le comprendre. Je l’aime et la respecte, comme ma femme, mais je dois composer avec nos coutumes...
-Tu as donc des concubines.
-Oui, j’y suis obligé, et d’autres enfants aussi. Sabina a du mal à l’accepter.
-Elle savait ce à quoi elle s’engageait, remarqua Postumus.
-Tu ne me donnes donc pas entièrement tort ?
-Je connais ton peuple. Je comprends tes difficultés. En dehors de vos problèmes conjugaux, quelle politique as-tu décidé de suivre ? Es-tu mon ennemi ou y a-il encore une possibilité d’entente ?
-Mon peuple est tenté de s’allier à ceux qui veulent la perte de Rome.
-Quelle est ta position personnelle ?
-J’aimerais pouvoir ne pas rompre, mais je n’en vois pas la possibilité ! Je suis venu t’en avertir. J’ai aisément démasqué tes espions, ils n’ont pas pu te renseigner, c’est pourquoi je suis venu.
Brutalement l’évidence s’imposa à Postumus. Il fallait frapper un grand coup s’il voulait neutraliser les Alamans.
-Maximus, j’ai confiance en toi et je peux te proposer un traité inespéré.
-Dis toujours mais je ne suis pas sûr de pouvoir te suivre.
-Je suis prêt à concéder à ton peuple – sans contrepartie autre que votre neutralité – tout le territoire au delà du Rhin des Champs Décumates, avec les camps, les propriétés, les villes, les villages qui sont sur ces terres. Vous serez chez vous, vous aurez votre territoire, riche, bien défendu. Nous aurons entre nous le Rhin pour frontière.
-Postumus, tu es sérieux ? Tu es sûr de pouvoir imposer une telle mesure ?
-J’ai tous pouvoirs et je te connais. Tu sauras gérer et mettre en valeur ces terres. Et tu tiendras aussi parole quant aux termes de notre accord.
-Cela change tout ! C’est une proposition que mon peuple ne pourra ignorer. J’aurai leur accord, mais attention Postumus, c’est bien sérieux ?
-Tu me connais, n’est ce pas ? Je suis quelquefois un peu lent, mais je ne reviens jamais sur ma parole. Tu le sais !
-Merci, merci d’avoir sauvé la paix entre nous.
-Dis à Sabina que ses prières ont pu m’inspirer ce projet, mais qu’elle remercie son Dieu discrètement. Ne dit-on pas qu’Il sonde les reins et les cœurs ? Il n’a nul besoin d’extériorisation !
-Tu m’as l’air de bien connaître cette religion.
-J’ai récemment eu le temps de m’instruire. Reviens me voir, Maximus, nous organiserons notre départ et votre transfert dans ce territoire.
Le lendemain, Postumus présenta à ses subordonnés son plan de redéploiement de leurs forces sur une nouvelle ligne de défense en Belgica contre les Francs, les Alamans étant neutralisés. Un soupir de soulagement accueillit ces nouvelles dispositions. Il était possible de tenir ce front rétréci. Une nouvelle réunion discrète eut lieu avec Maximus pour préparer les termes de l’accord.
-Ton peuple est-il prêt à nous assurer de sa neutralité par un traité ?
-Mon peuple ne connaît que la parole donnée – et encore... Un chiffon de papier ne signifie rien pour eux qui ne connaissent pas l’écriture. Mais, tant que je serai à leur tête, je respecterai les termes de notre contrat.
-C’est possible, mais nous autres, Romains, restons attachés à ce qui est écrit, Maximus, tu le sais. Comment concilier nos points de vue ?
-Par une déclaration commune le jour de la passation de pouvoir ?
-Voici alors le texte que je te propose : Nous, représentants de la Puissance Romaine , remettons ce territoire en toute propriété au Peuple Alaman. Le Rhin sera la frontière que nous nous engageons à respecter pour le bonheur de nos peuples. Tu répéteras cette formule en l’adaptant.
-C’est une bonne façon de procéder – surtout si vous êtes les premiers à la dire. Il n’y aura aucune honte à accepter un pareil cadeau !
Postumus écrivit à Marcia de le rejoindre pour une affaire d’importance. La cérémonie devait avoir lieu en terrain neutre, aux bords du Rhin, dans un vaste champ autrefois destiné à surveiller la frontière. Quand son mari la mit au courant des termes de l’accord, Marcia le félicita sans réserve :
-Je suis fière de toi ! Tu es un excellent général, mais aussi un homme d’Etat. Tu as trouvé la seule solution possible. Verrons-nous Sabina ?
-Il n’en a pas encore été question, elle pose quelques problèmes à son mari.
Maximus put avoir une dernière entrevue avec Postumus avant la date fatidique. Il retrouva Marcia avec une émotion contenue mais sincère.
-Notre arrangement a reçu l’approbation unanime de l’assemblée des guerriers, dit-il. Ils sont bien convaincus que c’est un arrangement très profitable pour notre clan. De plus – chose inespérée – ils en rendent Sabina responsable ! Son Dieu, qui était à leurs yeux suspect d’être Romain, a ainsi été reconnu comme favorable au peuple Alaman et a maintenant droit de cité chez nous. Sabina en est ravie ! Elle va pouvoir catéchiser sans se cacher, en bénéficiant au contraire la bienveillance de tous nos caciques ! Elle vous demande même de lui envoyer des pasteurs et un évêque ! Inutile de vous dire combien j’en suis soulagé. Ma femme retrouve ainsi une place prépondérante à mes côtés et la certitude d’être sanctifiée par son action. C’est important pour elle. Cela remplace sans doute, ajouta Maximus humblement, ce que je n’ai pas pu lui apporter. D’autre part, ce sera une excellente façon de civiliser mon peuple et je m’en réjouis sincèrement. Mais ne me crois pas naïf, Postumus, je sais aussi qu’il est essentiel pour toi de t’assurer de notre neutralité. Tu es un grand stratège et ta manœuvre va sauver ton pays.
-Maximus ! Pour être équitable, un traité doit profiter aux deux parties !
-Vous êtes tous deux des meneurs d’hommes conscients des réalités et des mesures à prendre pour assurer l’avenir. Ne cherchez pas à vous mesurer, vous vous valez, conclut en souriant Marcia.
La réunion solennelle eut lieu sous un soleil radieux de bonne augure. Deux tribunes étaient dressées face à face. Dans l’une se tenaient, autour de leur roi et de son épouse, les Alamans, dans l’autre, Postumus, en tenue de général en chef, encadré de ses généraux, avec sa femme en toge sénatoriale à ses côtés. La formule mise au point entre Postumus et Maximus fut proclamée, en premier lieu, par le Gallo-Romain, et traduite immédiatement par un interprète, puis répétée par le roi Alaman et traduite à son tour. Sabina, les yeux modestement baissés, paraissait absente. Sa mère la regardait intensément et la trouvait changée. Elle s’était épaissie. Il est vrai qu’elle était sans doute enceinte, mais son état n’expliquait pas entièrement le changement de sa morphologie. Combien était loin l’épi de blé tendre et fragile qui oscillait autrefois dans la brise de Marcellicus, l’enfant qui souriait si candidement. Une femme blessée, dure et volontaire, s’était révélée à sa place, avec ses frustrations et ses victoires, ses faiblesses et son pouvoir. « Ma pauvre enfant, tu as souffert et tu en restes marquée, puisses-tu trouver enfin une consolation... » se dit Marcia bouleversée. Quand son père prononça les paroles convenues de passation de pouvoirs, Sabina leva furtivement les yeux, comme dans un mouvement de triomphe et Marcia distingua dans son regard son message d’amour…
Les participants se retirèrent chacun dans son camp et les opérations de dégagement des forces romaines s’engagèrent avec ordre et méthode. Les civils, eux aussi concernés naturellement par l’évacuation, avaient déjà commencé à déménager. Ils étaient assurés d’être indemnisés des biens qu’ils abandonnaient. Il s’agissait en majorité de vétérans installés en fin de carrière dans ces terres vierges qu’ils avaient su mettre en culture, au milieu des incertitudes des combats incessants. Marcia vit partir, dans un tourbillon de poussière, la délégation des Alamans. Reverrait-elle, ne serait ce que furtivement, un jour sa fille ? Connaîtrait-elle jamais ces petits-enfants qui grandiraient sans savoir qu’une partie de leur ascendance leur serait cachée à jamais ?
09:00 Publié dans LA DOMINA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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