31.05.2007

chapitre 12 - Suite

Alors qu’ils étaient revenus dans la cour, une voiture arriva et un couple en descendit. Marcia surprit le rapide regard de la femme vers le puits.

-Domina Marcia, quel grand malheur ! s’exclama aussitôt Cintullus. Je suis accablé de chagrin ! Et dire que j’étais absent, que je n’ai pu défendre mon maître, je ne me le pardonnerai jamais de ma vie ! 

-Domina Marcia, quel malheur ! répéta sa femme en écho, d’un ton geignard, en tamponnant ses yeux secs.

Sa voix déplut à Marcia. Elle se souvint brusquement que son père avait dit un jour : « J’ai fait creuser un puits devant la villa de Cintullus et les ouvriers ont découvert une cavité qu’il a fallu couvrir d’une dalle pour aplanir la cour ! »

-Légionnaire, creuse devant le puits ! demanda Marcia brusquement.

Cintullus blêmit et se serra contre sa femme. Marcia ne les quittait pas des yeux. Le légionnaire creusa  sans résultat visible. Il se tourna vers Postumus.

-Essaie de l’autre côté, sous le banc.

Cette fois, la bêche dégagea une dalle que le légionnaire souleva, il trouva dessous un  gros coffre, plein de pièces d’or et de parchemins…

-Enchaîne l’intendant et sa femme et fais-les enfermer séparément. Ils sont accusés de meurtres sur leurs maîtres et plusieurs esclaves.

-Pitié Seigneur, ma femme n’était pas au courant ! Je suis le seul coupable.

-Comment se fait-il qu’elle ait regardé vers le puits ?  demanda Marcia.

-Cintullus a tout organisé avec l’esclave de cuisine et les trois Francs ! cria la femme. Moi, je n’y suis pour rien. Je te le jure Domina !

-Tu es aussi bête que criminelle, ma pauvre femme, répondit Marcia d’une voix dure. Tu viens de reconnaître que tu étais au courant de tout !

-Emmenez-les ! ordonna Postumus. Je vous garantis que le châtiment total de vos crimes vous sera appliqué sans aucune pitié ni rémission.

Cintullus se laissa entraîner sans un mot, tandis que sa femme hurlait et se débattait entre les soldats qui la tenaient. Tous deux savaient que leur châtiment, prononcé par le Préfet de la ville, serait terrible…

Pendant ce temps, les chiens avaient rattrapé les quatre esclaves en fuite qui attendaient, cachés dans les bois, le prix de leurs crimes que devait leur apporter Cintullus. Ayant voulu échapper aux molosses, ils avaient été à mis à bas de leurs montures et à moitié dévorés. Ils furent ramenés en piteux état et envoyés aussi à Lugdunum pour y être jugés et condamnés, leur culpabilité étant avérée.

-Pourquoi tant de traîtrise ? s’écria Marcia. Comment Cintullus en est-il arrivé à fomenter ces crimes odieux ? Mon père avait confiance en lui !

-C’est sa femme qui l’a perverti, répondit Minimus. Elle est mauvaise et âpre au gain mais beaucoup plus jeune que lui. Il voulait la garder…

-Comment as-tu appris cela ?

-Par les esclaves. Ils s’en méfiaient. Elle promettait de les exempter des plus durs travaux s’ils lui apportaient des objets volés, elle voulait toujours être renseignée sur ce qui se passait dans la maison des maîtres...

-Pourquoi n’ont-ils pas parlé ?

-Ils n’ont pas osé. Elle les menaçait des verges. Comment aborder le maître quand on n’est qu’un ouvrier ? De plus, ils voyaient moins Le maître ces derniers temps, il était fatigué et laissait ses pouvoirs à Cintullus.

-As-tu appris ce qui s’était passé dans la maison ?

-Des rumeurs, rien de précis. La femme de Cintullus parlait souvent avec l’esclave chargé des boissons. Elle lui fournissait de quoi se mettre en ménage avec une esclave qu’il convoitait : du linge, du matériel de cuisine, de petits bijoux... Sans doute a-t-il mis un somnifère dans l’eau et le vin servis le jour du drame. Les maîtres se sont endormis et aussi les domestiques de la cuisine qui finissent toujours les cruches revenant du triclinium. On les a tous retrouvés morts. Les portiers ont été tués par surprise. Les assassins avaient le champ libre pour arriver jusqu’au triclinium. Cintullus – qui avait pris soin de s’éloigner – avait fourni les renseignements nécessaires pour sonner l’alerte et éloigner les autres domestiques. Ils avaient fait croire que les maîtres étaient partis. L’incendie devait effacer les traces. On aurait accusé les Bagaudes... Cintullus aurait pu acheter une terre et offrir à sa femme tout le luxe dont elle rêvait... Les bons sentiments cèdent vite devant l’attrait de l’or !

-Pourquoi mon père détenait-il une si forte somme dans ses coffres ?

-C’était en partie ta dot, Domina, et des reconnaissances de dettes que le maître détenait, ou des prêts matérialisés par des créances au porteur.

-Tu semble très au courant des usages financiers, Minimus !

-Praxus m’a enseigné beaucoup de choses, Domina !

-C’est bien Minimus. Tu m’as bien servie, je m’en souviendrai.

Marcia rejoignit la chambre funéraire où étaient attendues les pleureuses avant l’inhumation. Les corps étaient disposés dans une attitude naturelle. Marcia se dit que son père avait vieilli. Quant à Julia, elle semblait trop jeune pour mourir et – pour la première fois – Marcia la plaignit. Aulus avait la grâce de la prime adolescence, ce frère qu’elle avait si peu connu et ne connaîtrait plus jamais... Bien que plongée dans ses regrets et ses souvenirs, elle fut consciente d’une arrivée silencieuse et furtive. En levant les yeux, elle reconnut Annarca.

-Tu avais raison, Annarca, un monde a fini – le mien en tous cas – et je vais être seule pour faire face à l’avenir menaçant qui s’annonce.

-Tu ne seras pas seule longtemps, Marcia. Tu l’as suffisamment été. Les dieux te réservent un avenir meilleur. Aie confiance ! Tu feras de grandes choses et Celles Issues De Ton Sang régneront longtemps sur ces terres nourries de ta force. Tu dois te consacrer aux vivants et organiser leur survie. J’ai entendu ici même des paroles très sages : « Laisse les morts enterrer les morts ». Eloigne les pleureuses, laisse-moi m’en occuper.

Marcia n’aimait pas la comédie larmoyante des obsèques romaines et s’en remit volontiers à Annarca, qui convoqua des femmes – inconnues de Marcia. Elles arrivèrent, vêtues de longues robes noires, s’assirent en rond autour des corps et entonnèrent une longue mélopée, triste et apaisante, tout en se balançant d’avant en arrière et en agitant des torches odoriférantes. L’insidieuse odeur de la mort s’en trouva annihilée. L’incantation, censée apaiser les puissances de l’au-delà, soulageait la peine des assistants en les amenant à une sérénité délivrée des angoisses terrestres pour une envolée vers une acceptation de l’éternité.      

-Je suis très sensible à la beauté de ces chants religieux, Annarca, chuchota Praxus. Ils reflètent une approche mystique des problèmes de la mort.

- Je sais que tu es un prêtre de la nouvelle religion. Ta croyance est fort éloignée de la mienne mais nous croyons tous deux à une vie après la mort, sanctionnée par un tribunal divin, et nous prions pour que les corps célestes de ces défunts jouissent d’une vie éternelle heureuse.

-C’est vrai Annarca, en cela, nous nous rejoignons.

Le lendemain, Julius, Livia et Aulus furent enterrés ensemble dans le mausolée sur la colline – destiné aux maîtres de Marcellicus – tandis que les esclaves étaient inhumés dans des tombes plus simples entourant le monument funéraire. Annarca était en tête du cortège, avec les autres femmes en noir, agitant des branches de chêne et psalmodiant dans une langue que personne ne comprenait. Inconsciemment, Marcia serrait dans sa main l’amulette de pierre qu’Annarca lui avait remise autrefois et dont elle ne se séparait plus. La porte du mausolée se referma avec un bruit sinistre. Marcia était seule maîtresse de Marcellicus.

Elle se retrouva seule, le soir même, dans la grande maison déserte… Seule avec ses souvenirs, l’écho des voix qui s’étaient tues et ne résonneraient plus jamais, seule avec ses deuils, ses morts – amis, ennemis – seule devant un avenir déserté par l’amour, l’affection, la confiance... Elle s’appuya contre un pilier du portique, le front contre le marbre, le cœur aussi lourd et froid que les pierres qui la soutenaient. Brusquement, elle sursauta au son d’une voix inquiète :        

-Marcia, n’oublie pas que je suis là ! Marcia, je peux t’aider si tu as besoin de moi. Marcia, que puis-je faire ? Marcia, je t’en supplie ! Réponds-moi !

Postumus répétait son prénom comme une incantation. Marcia se retourna et, spontanément, se jeta contre lui. Elle appuyait son front contre l’armure de son torse, dure et rêche, mais les bras qui l’entouraient s’étaient faits doux pour la protéger. Elle sentit s’éloigner les visions de mort et de haine qui la torturaient. 

Quant à Postumus, subjugué par cette femme hors du commun, il l’aimait depuis le premier jour où il l’avait vue. Il aimait ses yeux gris changeants comme les nuages – tour à tour menaçants et éclairés par des rayons de soleil – son regard franc et direct, son port de tête orgueilleux et gracieux, sa démarche assurée et souple, sa silhouette sculpturale et nerveuse. Il avait admiré sa détermination dans la recherche de la vérité et la poursuite des coupables, alors même qu’elle venait de découvrir ces morts atroces. Maintenant, il la découvrait fragilisée et ne pouvait le supporter.

Tout en la serrant pour lui insuffler sa force, il l’implorait de ne pas céder à l’adversité. Il n’aurait pas osé l’approcher mais, quand elle fut contre lui, il la retint longtemps, puis baisa ses lèvres et, débordant d’amour, l’enleva pour pénétrer dans la maison. Il la déposa dans sa chambre et l’aima avec passion, avec tendresse, avec toute la force du sentiment qu’il éprouvait… Il posséda cette femme pour la première fois – et peut-être la dernière – comme pour en rester imprégné le reste de sa vie. Avec émerveillement, Marcia, si souvent meurtrie, découvrit l’amour dans les bras de Postumus et sut qu’elle venait de rencontrer celui dont elle avait rêvé.

Au matin, quand il voulut s’excuser de son impétuosité, elle le retint contre elle :

-Postumus ! Ne me laisse pas ! Je t’aime et n’aimerai que toi. Mais je dois te dire que je suis très exclusive. Peut-être que tu...

-Marcia, je t’aime d’un amour total et infini. Tu es au-dessus de moi par ta position sociale, mais je te jure que – pour toi – je réaliserai de grandes choses ! Tu n’auras pas à rougir de moi.

-Nous pourrions nous marier à Lugdunum, qu’en dis-tu ?

-Déjà ? Si vite ? Ne crains-tu pas de le regretter ?

-Je veux des enfants pour – de ces ruines – reconstruire une vie avec toi.

Postumus devait partir et poursuivre sa mission de pacification du territoire. Avant de s’éloigner, il laissa des consignes à Marcia :

-Il te faut abandonner cette villa immense qui n’est pas défendable, comme l’expérience – hélas – l’a prouvé. Organise ta vie dans la maison du plateau : elle est en hauteur et elle est fortifiée, ce sont de réelles garanties de sécurité. Il y a aussi d’autres mesures d’urgence. Votre milice est constituée de paysans inefficaces et peureux, sans aucune expérience des combats. Ils ne peuvent assurer de défense sérieuse. Voici ce que je te propose : je connais, dans ma légion, plusieurs vétérans qui arrivent en fin de carrière. Ils seraient heureux de s’installer ici avec leur pécule. Donne-leur, aux limites de ton immense domaine, quelques lopins de terre où ils construiront leurs fermes avec des tours de garde. Ainsi, tu auras ton limes personnel, constitué d’hommes qui savent se battre, estimer un danger et y faire face.  Nous vivons dans un monde peu sûr ! Seuls y survivront ceux qui seront forts, préparés à affronter les périls et à s’en défendre.

Marcia avait accepté, ayant reconnu l’opportunité et la sagesse des mesures préconisées. La grande villa avait été fermée, ses ouvertures condamnées, ses plus beaux ornements – statues, vases précieux, braseros, meubles – soit emportés dans la villa du plateau, soit stockés dans des réserves. Marcia fit ranger dans des coffres les multiples tentures, velum et rideaux, qui partageaient les espaces et aménageaient l’intimité des pièces. Dans sa nouvelle demeure, elle avait entrepris des travaux pour améliorer le chauffage et une installation de bains qui, pour être de petite taille, seraient néanmoins confortable.

Avant de fermer la villa, Marcia se promena longtemps dans ces pièces prestigieuses où elle avait vécu une enfance insouciante… Une dernière fois, elle contempla les fresques vivantes et colorées qui, de trompe-l’œil en perspectives, escamotaient les murs et enchantaient le regard – ces fresques qu’elle avait cru immuablement destinées à être le cadre de la vie fastueuse qu’elle avait connue. De ses pieds nus, elle caressa les mosaïques fines et précieuses au décor d’arabesques sans cesse renouvelé pour ne pas lasser l’œil. Elle se rappelait, étant enfant, avoir parcouru en riant, à quatre pattes ou à cloche-pieds, leurs dessins à la fois capricieux et ordonnés. Enfin, elle démonta pieusement le laraire pour l’emmener avec elle, en souvenir de son père. Tout en doutant de ces dieux capricieux, Julius avait toujours tenu à leur rendre hommage – par tradition plus que par conviction. Ainsi, elle disait adieu au décor de son enfance et de sa jeunesse, comme elle avait dit adieu à son père. Sa vie allait se poursuivre dans un cadre nouveau. Le monde – pour elle – avait encore changé.

Les communs de la villa, ainsi que le théâtre et le temple, avaient été démolis. Leurs matériaux serviraient à bâtir le nouveau mur d’enceinte qui doublerait celui déjà existant pour permettre de mettre à l’abri d’un siège – si cela était nécessaire – le personnel et le bétail indispensables à la survie des occupants et à la reprise de l’exploitation. Ces travaux occupaient Marcia qui les dirigeait en personne. Elle décidait des plans et surveillait leur réalisation, aidée de Praxus, trop heureux de la retrouver prête à entreprendre et à faire face. Il lui fallait aussi examiner les comptes de la propriété, se mettre au courant de l’étendue et de la nature de cultures, de l’importance du cheptel, de la commercialisation des produits. Toujours aidée de Praxus, elle passa en revue les responsables des principaux secteurs de production, sélectionna ceux à qui elle en confierait la gestion. Elle ne voulait plus jamais dépendre d’un seul intendant !

Praxus la regardait un soir, l’air un peu emprunté, comme s’il hésitait à lui parler

-Mon vieil ami, lui demanda Marcia, qu’est ce qui te préoccupe ?

-J’ai à te faire une demande… qui me gêne un peu.

-N’hésite plus ! Si je peux te faire plaisir, ce sera avec joie ! Quand je pense que je t’avais promis de visiter Alexandrie que tu n’as jamais vue !

-Ne t’avance pas sans savoir ! Que m’importe la sagesse des anciens Egyptiens puisque j’ai trouvé mon chemin de Damas... Tu sais que je suis devenu un pasteur pour mon troupeau, un prêtre, reprit-il en voyant son air étonné. En tant que tel, j’ai le devoir de répandre la parole de Dieu et de convertir ceux qui veulent écouter ma voix. Me laisserais-tu, sur ton domaine, évangéliser tes colons, tes domestiques, tes esclaves ? Laisserais-tu à ma disposition un lieu pour célébrer le culte ?

-C’est une décision grave. Si cela se sait à Lugdunum, je risque des ennuis avec le proconsul. Les Chrétiens sont tout juste tolérés. Mon père disait que cette religion pervertissait les esclaves. Qu’en est-il, Praxus ?

-Pour ta première observation, Marcia, je reconnais que laisser la religion chrétienne se propager serait mal vu… mais il y a peu de chances pour que cela se sache ! Je ne ferai pas de prêches sur la place publique ! Quant à ton second souci, je t’affirme catégoriquement  qu’être chrétien ne peut en aucun cas pervertir ton personnel… tout au contraire !

-Praxus, je te fais confiance. Enseigne ta religion, si tel est ton désir.

Marcia recevait des estafettes qui lui apportaient des messages de Postumus :

-Dès que je t’ai rencontrée, écrivait-il, j’étais prêt à me mettre à genoux. Tu recèles toutes les facettes de la Femme , à la fois, Diane, Junon, Vénus. Tu es tout cela et beaucoup plus encore. Et je t’ai prise dans mes bras ! Je n’oublierai jamais cet instant. Je n’étais rien, mon amour m’a grandi ! Tu m’as ouvert les portes de l’espoir d’un bonheur infini dont je me rendrai digne pour l’amour de toi. J’attends de te revoir. Porte-toi bien.

Elle répondait :

-J’étais au seuil du désespoir et du dégoût de vivre… Et je t’ai rencontré. Tu es le port où j’ai trouvé ancrage, tu es mon armure, tu es le feu qui réchauffe ma maison et entretient ma vie. Tu es le printemps de ma renaissance. Tu es celui que j’aime, et je t’attends. Porte-toi bien.

Une fois sa mission accomplie, Postumus – au retour – s’arrêta à Marcellicus. Presque timidement, il s’avança vers Marcia. Elle se jeta dans ses bras. Il la reçut contre sa cuirasse pleine de la poussière du chemin. Il sentait le cheval, ses cheveux étaient collés par la sueur sous le casque, mais elle ne vit que son visage penché vers elle, son regard plein d’amour, ses lèvres entr’ouvertes.

-Postumus, dit-elle plus tard, si tu vas à Lugdunum, je t’y accompagnerai. Il faut que je témoigne contre les assassins de mon père qui vont être jugés. Je dois aussi voir mes hommes de lois pour régler mes affaires. Et surtout, nous pourrons nous marier, si tu es toujours d’accord, bien sur…

-Je ne suis qu’un officier et tu es une héritière ! Qu’as-tu à faire de moi ?

-Postumus, cherches-tu à te dérober et à fuir tes responsabilités ? Elle ajouta en riant devant ses véhémentes dénégations : Si tu le veux bien, tu considéreras que je suis heureuse de devenir ta femme et c’est suffisant. Et j’ajouterai, mon cher futur époux, que tu es aussi un futur père...

Malgré les réticences de Postumus – et de son entourage – ce fut à cheval et habillée en homme que Marcia l’accompagna à Lugdunum. Elle ajouta qu’elle ne voyagerait désormais plus en voiture, mais uniquement de cette façon, avec serviteurs et gardes montés également. C’était plus rapide et plus sûr !  

 

30.05.2007

chapitre 12 - Retour à Marcellicus

Marcia avait informé son père, par courrier urgent, de la mort de Julia suivie de celle de Marcus, et de son prochain retour à Marcellicus. Embarquée sur le premier vaisseau qui faisait voile vers Massilia, elle n’y retrouva pas le confort qu’elle avait connu à l’aller. Mais que lui importait ? Elle vivait comme une automate, dans un cauchemar nourri de morts et de haines dansant une ronde infernale qui l’emportait, comme une étincelle au-dessus d’un brasier où elle risquait de laisser sa raison. Praxus, Minimus et Puppa l’observaient anxieusement, n’osant intervenir prématurément dans son drame intérieur. Une page de sa vie s’était fermée, lourde de drames et de blessures qu’elle n’oublierait jamais. Le lent balancement du navire sur la mouvance de la mer, la brise du large purifiante lui firent reprendre contact avec la réalité.

-Marcia, tu es si jeune ! dit enfin Praxus. Tu viens de vivre des heures éprouvantes, mais la bonté de Dieu t’accordera de nouveau le bonheur.

-Ne me parle pas de la bonté de ton Dieu ! Je n’ai connu que traîtrises, deuils et mensonges dans un monde de violence et de haine !

-Mais il y a autre chose… Tu le sais ou tu le sauras... Aies confiance !

Marcia ne répondit pas. Elle n’avait pas révélé à son fidèle mentor – ni à personne d’ailleurs – son rôle dans les morts de Spurius et de Marcus, mais elle savait que Minimus, dont les regards anxieux la suivaient toujours, avait deviné une partie de la vérité. A vrai dire, cela lui importait peu. Elle estimait avoir rendu justice, mais elle avait perdu à jamais la candeur et l’innocence de la jeunesse. Elle était devenue froide et dure comme la lame d’une épée.

Les étapes du retour les ramenèrent à Massilia où elle apprit avec tristesse que son amie Tatinia était morte en couches. A Valentia, elle remit à l’aimable épouse de Sennius Somemnus les plantes qu’elle avait ramenées à son intention. Dans ces haltes qui avaient jalonné son départ, elle avait du mal à se remémorer l’image de la jeune épousée confiante qu’elle avait été, ayant foi en un avenir serein, en une parole donnée... Rien n’avait de quoi adoucir ses souvenirs : partout régnaient inquiétude, peur et désolation. La peste avait fait des ravages, les esclaves se rebellaient, les paysans ruinés s’organisaient en bandes de hors-la-loi pour échapper à l’impôt ou à l’armée qui les enrôlait en masse... Marcia se demandait avec angoisse quel était le sort de Marcellicus dans ce monde en déliquescence. Ses hôtes cherchaient à la rassurer : la Gaule lugdunaise avait été épargnée par la peste, les révoltes paysannes modérées par la présence d’une légion venue contrôler la région, la vallée de la Magna était restée calme car les propriétaires avaient constitué leur propre défense grâce à des milices privées.

A Lugdunum, une cohorte qui devait se rendre dans l’arrière-pays fut mise à sa disposition pour l’escorter jusque chez elle Ainsi accompagnée, Marcia remonta enfin la vallée de son enfance. Lorsqu’elle arriva en vue des quais de Marcellicus, à la tombée du jour, elle sut immédiatement que le malheur avait précédé son arrivée. Des panaches de fumée montaient dans le ciel, des flammes rougeoyaient derrière les colonnes du porche… Pas une présence humaine n’animait les lieux, déserts et menaçants, tandis que les chiens, enfermés dans les chenils, hurlaient à la mort. Sous les ordres du praepositus, un jeune officier du nom de Postumus, les soldats se déployèrent pour cerner la demeure, sans rencontrer de résistance. Marcia les suivit sur un signe du praepositus. Les lieux étaient déserts. Rapidement, les soldats pénétrèrent dans la maison où l’incendie venait à peine de se déclarer. Dans le vestibule et l’atrium, ils trouvèrent les premiers cadavres de domestiques puis, dans le triclinium, Julius, Livia et Aulus qui gisaient dans une mare de sang. L’eau, présente en abondance dans les bassins et  la piscine, permit de noyer les flammes et l’incendie fut vite maîtrisé. Les corps furent déposés sur des couches improvisées, noircies de suie et maculées d’eau dans la chambre de Julius. Ils avaient été tués à coup de glaive, transpercés sauvagement par des tueurs qui s’étaient acharnés sur eux. Mais leurs visages étaient restés étrangement sereins, comme s’ils ne s’étaient pas rendu compte de la mort terrible qui les fauchait. Au dehors, les ordres fusaient :

-Cherchez les survivants. Qu’ils parlent et s’expliquent !

-Fouillez partout ! Les villages, les communs !

-Trouvez l’intendant!  

Accablée, Marcia contemplait son père sur son lit de mort. Elle avait tant espéré retrouver chez elle le havre de paix auquel elle aspirait après ces jours terribles qui avaient brisé sa vie. Elle ne retrouvait que sang et larmes. Elle soupira :

-Suis-je donc maudite ? Père, j’avais tant besoin de toi !

En écho, la voix de Postumus l’appela :

-Domina, j’ai besoin de toi. Pourrais-tu venir ?

Marcia laissa Praxus, toujours fidèle, veiller les corps et rejoignit Postumus.

-Il faut chercher sans tarder les coupables. Pourquoi n’y a-t-il personne ? Toi qui connais les lieux et les usages, peux-tu m’en donner la raison ?

-Envoie des soldats inspecter la maison fortifiée sur le plateau. Je pense qu’elle sert toujours de refuge en cas d’attaque. La casa rustica de l’intendant, Cintullus, est aussi de ce côté. Fais-le appeler, il nous expliquera la situation. Les domestiques des habitations éloignées ont dû se réfugier dans les bois, comme prévu en cas de danger. Je te dis cela d’après les préparatifs envisagés avant mon départ mais je ne les ai jamais vus mis en oeuvre. Je suis absente depuis longtemps…

Un peu essoufflé, Minimus se présenta en traînant un jeune esclave par le collet.

-Je l’ai trouvé caché dans la cave. Il dit qu’il n’a pas eu le temps de se réfugier dans le fort quand la trompe a sonné l’alerte. Ne lui fais pas peur, Domina Marcia, il sait ce qu’il risque, ajouta-t-il d’un ton entendu.

-Demande-lui toi-même quelles étaient les consignes en cas de danger. Et aussi ce qui s’est passé. Tu sauras mieux le faire parler.

Selon l’esclave, les ordres étaient impératifs : en cas d’attaque, les guetteurs sonnaient deux coups de corne et tous se réfugiaient, soit dans la maison fortifiée, soit dans les bois. Lorsque le responsable d’alerte sonnait trois coups, les portes du fortin étaient fermées et plus personne ne devait bouger.

-Qui est le responsable de l’alerte ? demanda Postumus.

-Je ne sais pas Seigneur. C’est le responsable.

-Pourquoi n’as-tu pas rejoint le fort ?

-Je suis tombé en courant et quand je me suis relevé, il était trop tard, les trois coups avaient sonné.

Les légionnaires envoyés vers le fortin revinrent en disant que les gardes ne voulaient pas ouvrir tant que la fin de l’alerte n’était pas donnée, qu’ils suivaient les ordres. Marcia décida d’y aller en personne. A sa vue, ils ouvrirent la lourde porte flanquée par les deux tours de guet et sortirent peureusement.

-Lâches ! Traîtres ! leur dit-elle. Vous vous êtes enfermés en laissant vos maîtres se faire égorger ! Vous paierez pour cette infamie !

-Mais, Domina, nous n’avons fait qu’obéir aux ordres. Il nous fallait fermer les portes aux trois coups de trompe ! D’ailleurs, nous avions vu les maîtres partir en voiture. Nous avions vu la voiture s’éloigner.

-Rassemblez-vous tous. Nous vous compterons et nous vous interrogerons.

Vérifications faites, la voiture de voyage que Julius utilisait pour ses déplacements n’était en effet pas dans la remise et un cocher était manquant.

-Marcia, dit Postumus, cette affaire n’est pas claire. A première vue, on pourrait penser que l’attaque est due aux Bagaudes, mais certains détails sont troublants. Les signaux étaient connus et ont sonnés bien à propos ! Pourquoi tes parents semblent-ils si calmes alors qu’ils ont péri de mort violente ? Pourquoi la voiture est-elle partie sans ses occupants ?

-Tu crois que mes parents ont été drogués, n’est-ce pas ? Si les coups de trompe ont été donnés par un traître, il y a donc un complot…

-C’est ce que je pense. Mais pourquoi ? Qu’a-t-on volé ? Du bétail peut-être, mais ce n’est pas suffisant !

-Attends, tu m’y fais penser ! Et je vais vérifier quelque chose.

Marcia se précipita dans la chambre de Julius où, derrière un panneau de bois qui coulissait, se trouvait une petite pièce avec les coffres renfermant des pièces et des valeurs. Le panneau coulissa : les coffres béants étaient vides.

-Je connais au moins le motif de la tuerie, affirma Marcia, c’est bien le vol. Et seul un familier pouvait perpétrer ce forfait. L’incendie devait effacer toutes les traces compromettantes : état des cadavres, vol des coffres...

-Où est l’intendant Cintullus ? demanda aussitôt Postumus

- Il est absent depuis quelques jours, répondit un garde. Il est parti avec sa femme pour assister aux obsèques d’un parent.

-Nous irons demain visiter sa villa, décida Marcia. Je crois que nous avons fait l’essentiel et il faut que je me recueille près des miens.

-Bien sûr, répondit l’officier. Je vais continuer les interrogatoires. Je trouverai les coupables, ils n’échapperont pas au châtiment ! Je te présente mes sincères condoléances et mon profond respect pour ton courage!

A pas lents, Marcia regagna la chambre funéraire où elle comptait passer la nuit à veiller. Les pleureuses avaient été convoquées pour le lendemain. Elle pensait être seule pour accompagner, par la pensée, les mânes de son père dans leur voyage vers l’au-delà mais Praxus, à genoux, priait près du lit et Puppa demanda aussi la permission de l’accompagner, si la Domina le permettait.

-Aucun dieu n’est de trop, ma bonne Puppa, répondit Marcia avec lassitude. Mais tu sais bien que mon père ne reconnaissait pas le Dieu des Chrétiens.

- 'Paix aux hommes de bonne volonté' répondit Praxus avec bonté. Ton père était l’un d’eux, Marcia. Dieu, lui, le reconnaîtra…

Le lendemain, des légionnaires retrouvèrent la voiture de voyage de Lucius dans la Magna où des branchages l’avaient retenue non loin de la rive. Il leur avait fallu être attentifs pour la déceler dans l’eau limoneuse. Le cocher était mort. Le décompte des esclaves avait permis de constater l’absence inexpliquée de trois esclaves Francs employés dans les champs et d’un esclave de cuisine, préposé au service des boissons à table. Quant au bétail, il était trop tôt pour savoir s’il était au complet car il pouvait s’être dispersé dans des prés plus éloignés.

Minimus revint des écuries, toujours accompagné du jeune esclave qu’il avait gardé sous sa coupe pour lui tirer d’autres renseignements. Il annonça qu’il manquait quatre chevaux. Il exhiba aussi un manteau grossier de laine brune, trouvé dans une mangeoire et qui n’appartenait pas aux palefreniers.

-Bravo, mon garçon, voila une trouvaille intéressante !

-Seigneur Postumus, avec ceci, ne pourrions-nous lâcher les chiens ?

-Tu as raison ! Trouve-moi le maître des chiens.

Les chiens, après avoir flairé le vêtement, s’égayèrent d’abord autour de l’écurie. Leur maître y rentra avec eux, leur fit renifler les chevaux et leur ordonna de prendre la piste. Ils filèrent droit, nez au sol. Avaient-ils compris ? Dix légionnaires reçurent l’ordre de les suivre et de ramener, morts ou vifs, ceux qu’ils rattraperaient.

Peu après leur départ, Marcia apparut, drapée dans un long manteau noir, pâle et décidée, prête à inspecter la villa de Cintullus. Elle était modeste, mais coquette, bâtie en équerre autour d’une cour où s’élevait le muret d’un puits. Accompagnés de quelques soldats, Postumus et Marcia pénétrèrent à l’intérieur de la maison, plus confortable que son apparence ne le laissait croire. Ils ordonnèrent de fouiller les coffres – remplis de linge et de couvertures – et les étagères garnies de lampes et de récipients divers, sans rien trouver de suspect.

-Je pense que notre intendant est étranger à cette affaire, dit Marcia. Il est tellement dévoué à mon père ! Ils se connaissent depuis leur enfance. Cintullus a reçu une bonne éducation, mon père l’a affranchi et lui a confié des responsabilités importantes. Comment pourrait-il être suspect ?

29.05.2007

chapitre 11 - Suite

Marcia se figea et vit la chambre vaciller autour d’elle. Depuis quelques temps, elle sentait dans cette maison une atmosphère maléfique. C’était en partie pour cela qu’elle avait décidé de partir à Apollonia. Il paraissait pourtant impensable qu’on ait pu si ouvertement s’en prendre à elle – car ce n’était pas la pauvre petite Julia qui avait été visée, mais elle seule. Elle sentit se lever en elle une telle vague de colère et de haine qu’elle en trembla tout entière.

-As-tu une preuve de ce que tu avances ? dit-elle d’une voix blanche.

-J’ai, dans le repli de ma manche, la flèche trouvée dans le cou du cheval.

-Donne-la moi ! Et écoute-moi bien Minimus, ne parle de ça à personne car ta vie ne vaudrait plus un grain de mil. Tais-toi, mais ouvre bien les yeux et espionne de près  « tu-sais-qui » ! Faut-il que je te dise son nom ?

-Ne dis rien Domina. Mais ne t’en fais pas, je saurai.

Pétrifiée comme une statue de marbre, Marcia suivit le cortège funéraire de sa fille jusqu’au bel hypogée au porche en forme de temple qui serait sa dernière demeure. La chambre funéraire, creusée dans la falaise, était remplie de jouets, fleurs, coquillages et statuettes d’animaux. Elle ne voulait surtout pas que la richesse des présents mortuaires attirent les voleurs ! Elle souhaitait que son enfant connaisse la paix et le repos avant de se réincarner peut-être – comme l’assuraient les anciens druides celtes – dans une nouvelle enveloppe terrestre. Marcus l’avait accompagnée comme à une obligation à laquelle on doit se soumettre mais que l’on désire abréger au maximum.

-Ce deuil ne te touche pas beaucoup Marcus ! remarqua Marcia, amère.

-Il est fréquent de perdre des enfants en bas âge, répondit-il d’un ait gêné. C’est triste bien sûr – mais nous en aurons d’autres.

-La cause du décès n’a rien à voir avec l’âge de Julia ! Je devrais aussi être enterrée avec elle puisque je suis la seule survivante de la voiture. Le cocher et Rustica sont morts… et Fabia ne vaut guère mieux.

-J’ai offert un sacrifice pour remercier les dieux qui t’ont protégée.

-C’est vraiment aimable à toi… qui ne crois pas aux dieux ! Mais c’était plus correct pour l’opinion, n’est-ce pas ? N’as-tu jamais pensé que cet accident pouvait être un attentat ?

-C’est impossible ! Qui pourrait t’en vouloir ? A moins que ces Chrétiens...

-Ne dis pas de bêtises ! Tu sais parfaitement que Praxus m’est tout dévoué et que les Chrétiens sont inoffensifs. Mais je te rappelle que chez les Celtes, rien ne s’oublie jamais – surtout pas quand le sang crie vengeance. Je saurai la vérité. Et les coupables me paieront le prix du sang !

-Calme-toi, Marcia. Je comprends que tu aies de la peine mais il n’y a pas de « coupables ». Veux-tu punir un taon qui a piqué un cheval ? Ce sont malheureusement des accidents qui arrivent. Souviens-toi, à la chasse, à Marcellicus, quand ton cheval t’a désarçonnée...

-Est-ce une façon de me rappeler que je te dois la vie ?

-Non, mais le destin est aveugle, et frapper une enfant lui importe peu.

Ce furent les seules paroles de regret qu’inspira à Marcus la mort de sa fille. En rentrant dans sa chambre, après la cérémonie funéraire, Marcia trouva une vipère cornue lovée dans son lit. Elle tenait dans sa main l’amulette donnée naguère par Annarca pour résister à la tentation de mettre fin à ses jours. Elle s’empara prestement d’un chandelier et écrasa la bête immonde qui cracha son venin sur les coussins avant de crever. Peu à peu, Marcia se replia sur elle-même et son mari lui devint un parfait étranger auquel plus rien ne la reliait. Elle se détacha définitivement de tout ce qui avait pu constituer leur vie commune.

Dans la Province , les difficultés se multipliaient et accaparaient toute l’attention de Marcus. Pour lutter contre l’insécurité due aux passages des caravanes, Spurius avait imaginé de leur demander une caution à leur arrivée dans les cités, caution qui devait leur être rendue en l’absence de tout incident. Or les chefs caravaniers se plaignaient que, sous des prétextes futiles, ces cautions ne leur étaient jamais remboursées en totalité. D’où une désaffection de plus en plus marquée des caravanes pour les voies de la Cyrénaïque. Une fois de plus, les tribus du Sud se soulevèrent : les sauterelles avaient détruit les pâturages des bergers du désert et ils cherchaient une compensation à leurs besoins en pillant les fermes du limes. Naturellement, les vols de sauterelles avaient aussi détruit les récoltes et les colons firent savoir qu’ils ne pourraient pas s’acquitter de leurs impôts en nature – consistant en céréales – sauf à être à court de semences pour la prochaine récolte. Ils demandèrent au Proconsul d’obtenir de Rome un moratoire pour leurs redevances mais Marcus, connaissant les difficultés d’approvisionnement de Rome, hésitait à en faire la demande à l’Empereur. Lorsque Marcus, débordé, fit part à Marcia de ses problèmes, elle sortit de son indifférence par pitié pour les agriculteurs et lui suggéra de remplacer, pour les redevances, les céréales par la fourniture d’animaux sauvages destinés aux jeux du cirque. Marcus suivit son conseil et sa demande fut acceptée. La capture des fauves fut entreprise dans toute la province et les tribus du Sud se virent promettre des gratifications importantes pour la livraison des animaux, ce qui les détournait des pillages tout en leur fournissant des ressources.

Pendant ce temps, Minimus poursuivait son enquête. Comme tout esclave intelligent, il savait écouter aux portes, se dissimuler et épier sans se faire voir. Ses recherches furent longtemps infructueuses. Il commençait à désespérer quand, un matin, il reconnut au marché un agent de Spurius en grand conciliabule avec un bédouin à l’allure équivoque. Il s’avança jusqu’à portée de voix, tout en se dissimulant derrière des tas de charbon de bois proposés aux ménagères par des petits vendeurs venus de la campagne.

-Ne t’en fais pas ! disait le bédouin Je verrai la guérisseuse demain. Elle me fournira le même poison que la dernière fois.

-Il est temps de lui faire subir la piqûre mortelle. Ce type doit mourir ! C’est l’ordre de mon maître. Mais, sois prudent ! Obtiens une bonne dose et ensuite, tue cette sorcière pour qu’elle ne soit pas tentée de parler.

-Impossible ! Le poison n’est actif que quelques jours. Il faut le renouveler.

-Cette vieille est rusée. Elle te fait croire des mensonges pour se protéger.

-Non ! C’est bien connu ! Aucun poison ne reste actif longtemps. N’essaie pas d’utiliser celui qui a servi pour le cheval, il est périmé !

Minimus était fixé ! Il ne bougea pas quand les deux hommes se séparèrent et attendit qu’ils aient disparu pour sortir de sa cachette, puis il suivit le policier véreux, tout en se cachant souvent pour échapper aux coups d’œil méfiants de l’homme qui surveillait ses arrières. Minimus le vit enfin arriver au palais, prendre son tour dans les demandeurs d’audience pour donner le change, avant de se faufiler jusqu’au bureau du tribun Spurius. Sa conviction enfin faite, Minimus rejoignit Marcia pour lui faire part de ses découvertes.

-Ne t’en mêle plus maintenant Minimus. Je te remercie mais c’est à moi qu’il appartient de venger ma fille. Et crois-moi, je le ferai.

Une fois Minimus partit, Marcia resta longtemps, toute pétrifiée d’horreur. Elle revoyait toutes les fois où Spurius avait croisé sa route... A Rome, le poison : c’était lui ! Julia, sa petite fille morte : c’était lui ! La vipère : encore lui... Son instinct ne l’avait pas trompée : cet homme était un monstre ! Mais pourquoi ? Pourquoi tant de haine ? Que lui avait-elle fait ? Peu importe ! Cet homme maléfique méritait d’être détruit comme l’immonde serpent qu’il était. Mais comment agir ? Il avait à sa solde tous les services de police et pouvait même, sous couvert de Marcus, se mettre sous la protection de la légion basée sur la frontière du Sud… Elle prit dans sa main le talisman et le trouva chaud comme s’il était animé d’une vie propre. Elle se sentit réconfortée. Marcia ne s’ouvrit pas de la vérité découverte : ni à Marcus en qui elle n’avait plus confiance, ni à Praxus qui était trop bon, ni à Puppa qui était trop faible. Elle n’avait besoin de personne. Elle agirait seule. Elle attendrait le moment favorable et savait que le destin lui offrirait bientôt sa vengeance…

Elle n’eut pas à attendre longtemps. Un soir de la semaine suivante, alors que Marcus était sorti, invité à un de ces banquets où elle ne paraissait plus, elle errait dans les couloirs déserts, comme mue par une sorte de pressentiment, lorsqu’elle remarqua qu’un serviteur introduisait dans le bureau de Marcus un de ces louches indicateurs qui hantaient le Palais depuis que Spurius s’en entourait. Se dissimulant derrière une tenture, elle le vit ressortir et dire à l’esclave :

-Tu préviendras ton maître qu’un message urgent l’attend.

Dès que Marcia fût seule, elle pénétra dans le bureau et s’empara du message écrit sur une tablette. Il disait: « Que le Seigneur Spurius n’aille surtout pas au rendez-vous du chef Nasif qui veut sa mort ». Marcia savait que Nasif était le chef des Ben Walid, l’une des tribus chargées de la capture des fauves pour Rome en remplacement des céréales. Spurius, qui avait été chargé de rétribuer Nasif pour les livraisons, avait dû le voler… Après réflexion, Marcia prit la tablette de cire et modifia le texte, le remplaçant par : « Que le Seigneur Spurius aille surtout au rendez-vous du chef Nasif », puis elle se retira sans bruit.

L’attente des événements à venir la laissa éveillée, bien après que les soins attentifs de Puppa l’aient préparée pour la nuit. Pourtant elle n’entendit pas revenir Marcus, ni Spurius lorsqu’il se présenta subrepticement à la porte du Palais et s’introduisit sans hésitation dans le bureau de Marcus… Lasse d’attendre, Marcia s’endormit à l’aube d’un sommeil lourd et fiévreux. Elle en fut réveillée peu après par Puppa qui l’appelait d’un ton angoissé.

-Domina, Viens ! Le Seigneur Marcus vient d’être ramené. Il est malade !

-Marcus ? Il n’est pas seulement ivre ?

-Non Domina, il est brûlant de fièvre et il vomit.

Songeuse, Marcia se dirigea vers la chambre de Marcus qu’elle trouva gémissant sur son lit. Tout à sa vengeance, elle le regarda avec indifférence mais demanda qu’on prévienne Archagatus, le médecin, qui arriva peu après. Long et maigre, la tête couverte d’un long linge blanc enroulé en turban, il caressait d’un geste machinal sa courte barbe noire taillée en pointe. Il ausculta son patient, lui tâta le poignet, lui releva les paupières et annonça à Marcia :

-Ce n’est pas un empoisonnement. Il s’agit d’une maladie fréquente dans les pays côtiers humides, due au mauvais air provoqué par la lutte entre les eaux salées et les eaux douces. On l’appelle la malaria. Il faut que le Seigneur Marcus boive beaucoup. La malaria disparaîtra, mais elle peut revenir malheureusement. Je vais lui préparer du silphion. C’est une plante miraculeuse ! Dès que le Seigneur Marcus aura de la fièvre, il faudra qu’il en boive une tasse toutes les deux heures et il guérira.

-Je n’ai jamais entendu parler de cette plante, s’étonna Marcia.

-Elle pousse dans les montagnes semi-désertiques et elle vaut plus cher que l’or. Pline l’Ancien a vanté ses mérites en disant que c’est la panacée.

-Nous paierons ton silphion le prix qu’il faudra, dit Marcia sans s’attarder.

Après avoir bu le remède miracle, Marcus se détendit et s’endormit. Marcia, sur des charbons ardents, se rendit alors à son bureau où, à la place du message trafiqué, elle trouva une courte lettre de Spurius disant qu’il partait en mission dans la tribu des Ben Walid. Le piège allait-il fonctionner ? Connaissant l’avidité de Spurius, Marcia soupçonnait qu’il n’avait pas payé à Nasif son dû et que ce dernier avait résolu de se venger. Mais en aurait-il la possibilité ?

L’attente fébrile de Marcia dura deux jours. Marcus semblait remis, tout en restant fatigué. Il avait trouvé la missive de Spurius mais n’avait pas fait de commentaires. Le portier arriva, apportant  un paquet insolite déposé au cours de la nuit devant la porte. Lorsque Marcus l’ouvrit, il contenait la tête proprement coupée de Spurius dans un panier tressé.

Le palais tout entier se trouva en émoi ! La mort ignominieuse d’un dignitaire romain était un crime impensable, un camouflet pour Rome ! Marcus convoqua les hauts fonctionnaires de police. Naturellement, personne ne savait exactement où se trouvait Nasif qui devait avoir rejoint sa tribu et nomadiser dans les territoires du Sud. Marcus dépêcha des estafettes à la légion pour que la tribu soit retrouvée, anéantie ou ramenée en captivité à Cyrène. Lui-même se préparait à rejoindre les troupes pour diriger les recherches mais brutalement, la fièvre le reprit. Il dut s’aliter, souffrant de violents maux de tête, de nausées, de diarrhées. La prise régulière de silphion lui procura un rétablissement rapide, mais il restait affaibli, pas encore en état de partir en campagne. Il se tenait prostré, sans  s’intéresser à autre chose qu’aux nouvelles qui arrivaient du Sud. Sans commentaires, Marcia avait repris les affaires de la Province en mains. Elle n’avait échangé qu’un seul regard avec Minimus, mais il avait compris et se sentait lié à elle par leur terrible secret.

Quand Marcus dut s’aliter à nouveau, grelottant de fièvre, Marcia le rejoignit dans sa chambre avec la potion qui venait d’être préparée. Il gisait inconscient. Machinalement, elle lui toucha le front. Il était brûlant. Au contact de sa main, il s’agita, marmonna, puis sa voix se fit plus distincte et il s’écria passionnément :

-Je t’aime, je t’aime, ne me laisse pas !

-Marcus, soupira Marcia qui s’était immobilisée, interloquée, pourquoi si tard ? Tout aurait été tellement plus simple si tu me l’avais dit plus tôt…

-Je t’aime, répétait Marcus toujours inconscient, les yeux clos, je t’en supplie ! Ne me laisse pas ! Je t’aime ! Reviens ! Spurius !

Suffoquée, Marcia se figea et le regarda. Marcus ne parlait plus et grinçait des dents. Elle resta un long moment immobile puis, lentement, elle prit la potion et la versa dans un pot contenant des plantes vertes. Toute la journée, toute la nuit elle demeura au chevet de son mari et, chaque fois que la potion était amenée, elle la jeta. Archagatus, accouru près de son patient, prit un air grave pour dire :

-Il arrive, Domina, que le silphion n’agisse pas quand la malaria est trop forte. Dans ce cas, le malade est perdu. Je ne peux plus rien pour lui.

Il se retira. Marcus eut des convulsions dans la nuit. Le lendemain matin, il était mort.     Marcia était toujours à son chevet. Marcus fut inhumé dans le même caveau que Julia – il ne pouvait en être autrement – mais, sur la demande de Marcia, il fût préalablement incinéré. Un banquet funéraire fut offert à tous les habitants de Cyrène pour célébrer dignement les obsèques du proconsul.

Peu après, Marcia quitta la villa Jason pour s’installer dans une maison qu’elle loua en attendant le vaisseau qui devait la rapatrier en Gaule. Elle dota une fondation pour l’entretien de l’hypogée et vendit tous les meubles et objets qu’elle ne comptait pas ramener. Rien ne devait lui rappeler cet épisode de sa vie qui n’avait été qu’une tragique erreur !

28.05.2007

chapitre 11 - Spurius

11- Spurius

L’été flamboyait en Cyrénaïque. Le ciel blanc de chaleur écrasait bêtes et gens qui cherchaient, sous un arbre ou dans une maison soigneusement close, un peu d’ombre en attendant les heures plus douces du soir où les ombres s’étireraient. Marcia et Praxus, cependant, travaillaient encore dans le tablinum. Marcia se reposait parfois après le prandium, mais l’indolence des femmes nanties, alanguies une grande partie de la journée sur leur couche, ne la tentait pas. Marcus était absent, en tournée dans le Sud pour surveiller l’implantation de nouvelles colonies, le maintien de l’ordre et l’état des voies. Il était résistant et les conditions climatiques le laissaient parfaitement indifférent.

Il avait laissé un volumineux dossier sur la rentrée des taxes impériales à contrôler. Ce n’était pas le travail favori de Praxus – qui préférait de beaucoup les dossiers juridiques – mais la comptabilité n’avait plus de secret pour lui depuis qu’il s’était vu chargé de contrôler les comptes du Trésorier Impérial. Marcia et lui étaient penchés sur les codex lorsqu’un esclave portier annonça la venue d’un visiteur arrivant d’Italie. Marcia, étonnée et curieuse, ordonna de l’introduire dans le tablinum. Spurius Gaudentius, le tribun de Marcus, apparut. Il était amaigri et sa démarche montrait une légère claudication. Son visage pâle et émacié semblait encore plus énigmatique et fermé qu’autrefois. Il jeta un coup d’œil sur les parchemins empilés et s’adressa à Marcia d’un ton froid :

-Je te salue, Marcia. Je ne m’attendais pas à te trouver en ce lieu.

-Je te salue, Spurius. Ton arrivée me surprend. Il y a longtemps que nous n’avions plus de nouvelles. Que t’est-il arrivé ?

-Bien des désagréments, un naufrage et des blessures graves dont il me reste des séquelles. Me voici prêt à prendre mon poste. Où est Marcus ?

-En tournée d’inspection. Repose-toi, il sera de retour dans quelques jours.

-Je n’ai perdu que trop de temps. J’ai su qu’il ne m’avait pas remplacé. Je vais le rejoindre pour me mettre à ses ordres au plus tôt.

Bien qu’il le dissimulât parfaitement, la présence de Marcia et de son mentor dans le bureau de Marcus avait rendu Spurius furieux. Il ne comprenait pas que le proconsul ait pu laisser ainsi sa femme s’occuper des affaires de la Province. L ’écho en était arrivé jusqu’à Rome et l’Empereur lui-même s’en étonnait. Spurius comptait bien remettre Marcia à sa place et prendre la haute main sur l’administration – que Marcus n’avait jamais beaucoup appréciée, il le savait bien ! Laisser Marcia s’occuper des finances lui paraissait ridicule, dangereux, et surtout tout à fait à l’encontre du rôle qu’il entendait mener, lui, en Cyrénaïque. Mais il reprendrait vite Marcus en main – cela ne faisait aucun doute...

Après le départ du tribun, un triste pressentiment assaillit Marcia. Il lui semblait qu’un nuage noir obscurcissait soudainement son horizon. Cet homme lui paraissait être un mauvais génie, venu pour bouleverser sa vie.

-Je crois que je hais cet homme ! déclara-t-elle avec véhémence.

-Marcia, voyons, calme-toi ! La haine est mauvaise conseillère. Spurius est tout dévoué à Marcus, tu ne dois pas en être jalouse. C’est plutôt une chance pour ton époux ! Voila un collaborateur qui ne songe même pas à reposer pour le pouvoir seconder au plus vite ! Que lui reproches-tu ?

-J’appréhende son influence sur Marcus, mon pauvre Praxus, et je pense que Spurius est mauvais. Mais tu ne vois que le bon côté des choses et des gens, espérons que tu auras raison...

L’avenir donna raison au pressentiment de Marcia. Insensiblement, ses relations avec Marcus se dégradèrent. Elle fut de moins en moins convoquée pour participer aux réunions importantes. Tout en feignant de vouloir la ménager, Marcus – en fait – l’écartait. C’en était fini de la concertation et de l’entente intellectuelle qui avaient été, pour Marcia, un précieux dérivatif à la déception que lui avait apportée son mariage. Spurius, par contre, était désormais toujours aux côtés du proconsul. Marcia et Praxus avaient encore la haute main sur la surveillance des finances, leur travail était si remarquablement clair et à jour que Marcus avait été jusque-là sourd aux sous-entendus de Spurius qui aurait voulu s’en charger – avec une équipe à lui. En revanche, le tribun avait obtenu la direction des agents impériaux chargés du maintien de l’ordre dans la Province. Aidé d’informateurs, il renseignait le proconsul sur les problèmes des différentes ethnies, les opinions et critiques qui circulaient sous le manteau. La grave révolte juive qui avait ravagé la Cyrénaïque et laissé Cyrène à l’état de ruines un siècle plus tôt, avait laissé des traces dans le souvenir des dirigeants romains ! Un service de renseignements efficace était nécessaire à la prévention de tout mouvement séditieux et Spurius avait vite apprécié son efficacité, mise au service de ses ambitions.

Marcus, furieux, fit un matin irruption dans le tablinum où travaillait Marcia :

-J’en ai appris de belles sur ton Praxus ! Sais-tu que c’est un dangereux agitateur et un  ennemi de Rome ? Et tu lui confies le contrôle des impôts et des finances de l’Etat ? Je vais être la risée de tous les gens sensés !

-Mais ces accusations n’ont pas de sens, et tu le sais, répondit calmement Marcia. Praxus est l’homme le plus honnête et le plus dévoué qui soit !

-Alors il t’a abusée, toi aussi. Tu ignores sans doute qu’il est chrétien ! 

Marcia resta médusée. L’accusation la prenait de court, elle la savait véridique...

-Ne me dis pas que tu le savais et que c’est en connaissance de cause que tu as gardé comme collaborateur un séditieux et un révolutionnaire ?

-Tu parles de ce que tu ne connais pas. Les Chrétiens ne sont rien de cela. As-tu jamais eu à te plaindre du travail de Praxus ?

-J’ai fait faire des sondages. Les taxes me rapportent beaucoup moins qu’à mon prédécesseur. Si Praxus n’est pas un voleur, c’est un incapable et ce n’est pas ainsi que je ferai ma fortune ! Je ne veux plus le voir dans mes bureaux ! D’ailleurs, je vais exiger que les Chrétiens participent au culte de l’Empereur pour les fêtes d’Auguste. Nous verrons s’ils osent refuser !

-A vouloir faire du zèle, ne risques-tu pas de provoquer une révolte ? Les Chrétiens sont nombreux, tu dois le savoir. A part les récriminations du flamine – auquel ils ne font pas de dons – quels sont leurs torts réels ? Crois-moi, une sédition briserait ta carrière. N’écoute pas les excités ! L’influence des Chrétiens est plus grande que tu ne le crois – même parmi les élites. D’ailleurs, le vrai but de « tes » conseillers n’était pas de provoquer les Chrétiens mais d’éliminer Praxus – alors n’en rajoute pas !

-Marcia, reprit son mari d’un ton adouci, j’écoute toujours tes conseils car ils sont judicieux. Aussi, je te suivrai sur ce point. Mais je ne peux pas conserver Praxus comme homme de confiance…

-Et tu veux confier ce poste à Spurius ? Je ne sais pas s’il fera ta fortune, mais tu peux être sûr qu’il fera la sienne ! Ne te mets pas dans les mains de cet homme, Marcus, il est mauvais. Je redoute son influence sur toi !

-Je ne te laisserais pas dire du mal d’un ami dévoué ! s’emporta Marcus.

-Lui en as-tu laissé dire de ta femme ?

-Je ne laisserai personne te critiquer ni te nuire. J’ai le plus profond respect pour toi et j’ai aussi confiance en notre destin, rappelle-toi Annarca...

Marcia soupira et quitta le bureau, résignée. Comme elle le prévoyait, son rôle se trouva bientôt réduit à l’organisation des écoles et à la gestion de la bibliothèque – pour laquelle elle tentait de suivre la méthode alexandrine qui consistait à demander aux navires de passage de copier leurs livres. Elle n’était pas davantage consultée sur les problèmes juridiques complexes lorsque des droits coutumiers venaient interférer avec la loi romaine. Et elle se doutait bien que Spurius préférait monnayer ses avis plutôt qu’essayer de juger en droit...

Marcia suivait encore avec plaisir les progrès rapides du chantier de l’amphithéâtre. Le mur de scène avait été abattu et la vue s’étendait maintenant jusqu’à la mer. Sur le côté Nord, une galerie de circulation était en voie d’être achevée. A la place de la scène, on avait créé une arène ovale encerclée d’un mur pour protéger les spectateurs des fauves qui arriveraient par un tunnel en construction. Les travaux seraient rapidement terminés. Elle profitait aussi de ses loisirs forcés pour se promener. Cyrène était une ville magnifique où les bâtiments de l’époque grecque avaient gardé une place importante. Le temple de Zeus – entre autres – restauré pendant le règne d’Hadrien, après avoir été endommagé lors de la révolte juive, était aussi grand et aussi beau que le Parthénon ou le temple de Paestum. Julia avait grandi. Marcia l’emmenait maintenant dans ses promenades et prenait plaisir à la choyer, à l’amuser. Depuis qu’elle était plus disponible, elle s’occupait davantage de Julia que son père ignorait totalement. Elle se rendait compte, avec remords, qu’elle avait trop laissé cette enfant aux bons soins de sa nourrice, Fabia, de l’esclave préposée à son service, Rustica, ou de Puppa qui l’aimait beaucoup. De plus, Minimus était aussi en adoration devant la petite Julia et ne savait quoi faire pour provoquer son rire. Pour distraire sa fille, Marcia décida de l’emmener passer quelques jours au bord de la mer, dans une villa proche d’Apollonia que ses propriétaires avaient aimablement mise à sa disposition. Elle partirait avec Praxus, Minimus et ses serviteurs les plus proches. Très occupé, Marcus accéda d’autant plus volontiers à sa demande qu’il préférait rester seul, sa femme se montrant d’une humeur assez désagréable envers lui ces derniers temps.

Marcia partit un matin, avec sa fille sur les genoux, installée dans la voiture de tête pour éviter la poussière, conduite par son cocher favori, un homme calme et doux avec les chevaux. La petite Julia battait des mains pour aller plus vite, ravie de la promenade. Pour aborder la descente sur Apollonia, le cocher fit claquer son fouet et la voiture, quittant le plateau, prit allégrement la pente abrupte. Brusquement, il y eut une embardée, un des chevaux se cabra puis s’abattit, déséquilibrant la voiture qui se renversa et, emportée par son élan, bascula dans le ravin. Tout se passa si vite que Marcia n’eut que la réaction  de serrer sa fille contre elle. Elle vit le ciel tournoyer… puis ce fut le néant. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était étendue sur le sol. Penchés au-dessus d’elle, Puppa et Praxus la regardaient en pleurant.

-Julia ? s’écria-t-elle. Où est Julia ? Je veux voir ma fille !

Mais elle savait déjà que son enfant n’était plus. Elle vit sa fille à côté d’elle, gisant sans vie sur une couverture, une traînée de sang figé le long de sa narine.

-Ne bouge pas, Domina, tu es peut-être blessée. Le médecin du palais va arriver. C’est un accident, Domina. Une terrible fatalité !

Eperdue de douleur, Marcia n’entendit même pas. Elle se redressa et prit dans ses bras le petit corps inerte et froid qui avait été sa fille. « Que s’est-il passé ? » se lamentait-elle le cœur lourd, « Ma toute petite CarillaPourquoi toi ? »

Elle donna l’ordre de revenir à Cyrène et s’enferma dans sa chambre avec l’enfant qu’elle installa sur son lit. Longtemps, elle resta prostrée aux pieds du lit, sans vouloir ouvrir la porte à ses familiers qui se relayaient pour tenter d’entrer. Enfin, elle demanda à Praxus d’acquérir dans la nécropole Nord le plus bel hypogée qu’il puisse y trouver. Elle savait que plusieurs étaient sur le point d’être terminés. Elle paierait pour que la famille propriétaire s’en défasse.

-Tu trouveras aussi un sarcophage de pierre dure et tu demanderas qu’un sculpteur y grave ces mots :  « La mort n’est que le milieu d’une longue vie. Elle ne nous séparera pas. Et je te retrouverai ma fille. »

Elle aperçut Minimus les yeux rouges, les traits tirés, l’air hagard et lui fit signe.

-Je sais que tu l’aimais beaucoup. Viens lui dire adieu.

-Je te remercie Domina, mais je ne suis pas digne de ta confiance. Je n’ose pas entrer, j’ai failli à mon devoir envers toi et envers elle...

-Que veux-tu dire Minimus ? Rien de tout cela est de ta faute !          

-Je n’ai pas su la protéger comme j’en avais fait le serment !

-Je ne comprends pas, Minimus, mais je t'en prie… ne me fatigue pas !

-Domina, il faut que je te dise ! Lorsque la voiture a versé dans le ravin, je n’ai pas trouvé cela normal. Je suis allé examiner le cheval qui s’était cabré. Il n’a pas été piqué par un taon comme on l’a supposé. Il avait reçu dans le cou une petite flèche empoisonnée.

27.05.2007

chapitre 10 - La Cyrénaique

Marcus avait détaché un cavalier pour annoncer leur arrivée à Apollonia et une délégation les attendait aux portes de la ville. Ils furent conduits à la Curie où les édiles les accueillirent cérémonieusement. Marcus prit Marcia par la main et la plaça à son côté, marquant bien ainsi la place qu’il entendait lui voir tenir. En procession, ils se rendirent au temple d’Apollon pour placer le proconsulat de Marcus sous sa protection. Puis, afin qu’ils puissent se reposer pendant leur séjour à Apollonia avant de gagner Cyrène, ils furent conduits dans une belle villa qui dominait la ville.

Ils purent contempler le port, divisé en deux parties, avec un petit port intérieur bien abrité et un port extérieur protégé du vent d’Ouest mais ouvert largement sur l’Est, dans lequel les navires attendaient – dans des conditions un peu précaires – une place dans le port intérieur. Sur la droite un îlot fermait l’anse, avec un phare de modestes dimensions construit à son extrémité. Le port interne était doté de trois installations de cales sèches et de viviers, puis venaient de nombreux entrepôts – dont certains creusés dans la roche même. Il régnait sur le port l’agitation habituelle : chargements et déchargements, transports de marchandises ou de poissons, discussions, ventes des pêches à la criée, ordres de contremaîtres, chansons de marins sortant des buvettes, appels de marchands proposant fruits, gâteaux ou confiseries aux arrivants... La mer, inlassablement bleue, miroitait et frémissait à peine sous l’haleine douce de la brise marine.

-Nous aurons demain plusieurs discussions avec les édiles, dit Marcus. Ils tiennent à évoquer leurs problèmes avant notre départ pour Cyrène. Veux-tu m’accompagner ? Ou préfères-tu te promener en ville ?

-Je t’accompagnerai, Marcus, et je te remercie de me le proposer. Si j’en ai le temps, je me promènerai ensuite volontiers en ville. La visite d’un marché est toujours instructive : on apprend ce que mangent les habitants grâce à la variété des produits proposés, leur qualité et leur prix. On y entend aussi sur le vif ce que pense la population.

-C’est vrai ! Il est important de nous former une idée exacte de ce pays.

Marcia lui sourit en retour, sensible au « nous » que son mari  avait employé.

Le lendemain, la réunion de la Curie rassembla une nombreuse foule d’observateurs. Les édiles avaient prévu plusieurs discours pour exposer à leur nouveau proconsul la situation de leur ville et leurs problèmes – qui étaient nombreux. En effet, la sécurité de la Province commençait à poser certaines difficultés. D’abord, les voies étaient moins sûres à cause des tribus nomades qui s’agitaient et tentaient des incursions. Plusieurs caravanes venant du Sud avaient été pillées, aussi avaient-elles tendance à se détourner de la Cyrénaïque pour se diriger vers l’Egypte, ce qui représentait un lourd handicap pour le commerce. De plus, les récoltes des colonies de vétérans avaient été ravagées et l’approvisionnement en céréales risquait de ne pas être assuré. Ensuite, le port leur causait des soucis : son mouillage extérieur n’était pas assez sûr et sa réputation écartait les gros navires qui lui préféraient Leptis Magna, D’ailleurs, eux-mêmes n’avaient-ils pas débarqué là-bas ? Même le port intérieur avait des problèmes depuis que des tremblements de terre avaient endommagé la digue qui reliait l’îlot au môle occidental. Les travaux d’aménagement coûteraient cher ! Enfin, l’insécurité avait conduit à renforcer les milices pour surveiller les remparts et c’était une lourde charge de plus pour la cité – qui devait aussi leur acheter des armes. Les demandes pour obtenir des renforts de Rome n’avaient pas reçu de réponses. On leur avait bien annoncé la venue d’un grand navire de guerre qui aurait peut-être débarqué des troupes, mais il n’était pas arrivé.

Marcus répondit qu’il les avait attentivement écoutés et que la restauration de la sécurité serait assurée car c’était bien du ressort du pouvoir impérial. Par contre, les réponses aux autres préoccupations exposées seraient étudiées aussi, mais eux-mêmes devraient trouver des solutions à leurs problèmes personnels, comme la remise en état du port :

-Il n’est pas question de demander des remises d’impôts, conclut-il, l’aspect prospère de votre ville démontre que vous n’êtes pas sans ressources et l’attentisme n’est pas une politique avisée. Vous devez être des citoyens à part entière et non des assistés !

La fermeté de son discours dissuada les plus véhéments de continuer à récriminer. Ils promirent d’étudier un plan de rénovation du port.

Lorsqu’ils furent de retour à leur villa, Marcia approuva tout à fait la réponse de Marcus aux édiles, et suggéra seulement que les dépenses entraînées par les travaux du port soient financées en partie par un impôt municipal supporté par les marchands d’Apollonia mais aussi par une taxe sur les bateaux accostant dans le port interne et sur les marchandises en transit.

-Je reconnais bien là la fille d’un homme d’affaires ! répondit Marcus en riant. Tu vas droit à l’essentiel : le financement. Et tu as bien raison ! Il faudra que ces taxes soient supportables et n’entravent pas le commerce. Je chargerai mes inspecteurs des Impôts d’étudier la question et je veillerai personnellement à leur répartition - dont j’aurais aussi ma part !

-Penses-tu que le navire annoncé soit le quadrirème qui a sombré ?

-C’est possible… Il est curieux que nous n’ayons pas trouvé de survivants. Peut-être avaient-ils déjà été secourus. Je suis très étonné aussi de ne pas avoir de nouvelles de Spurius ! Il devait gagner son poste au plus tôt, comme tu le sais… Je me demande s’il n’était pas sur la quadrirème ?

Marcus semblait préoccupé mais Marcia se détourna sans répondre. Elle s’avoua en silence que la perte du beau tribun ne l’affectait pas outre mesure.

Une route de onze milles reliait Apollonia à Cyrène où ils arrivèrent en fin de matinée. En abordant la terrasse du sanctuaire d’Apollon, ils furent séduits par la beauté du site sacré où de multiples temples, des autels et des fontaines se succédaient harmonieusement avec la grâce inimitable de l’art grec, excluant le monumental par la perfection des proportions. Empruntant la Voie Sacrée , ils passèrent devant les propylées, puis montèrent vers la ville haute où se trouvait, le long de la rue Droite, tout près de l’ancien ptolémaïon – devenu le forum – la demeure de Jason mise à la disposition du Proconsul.

Dès le vestibule majestueux qui ouvrait directement sur la rue Droite par un grand portique, Marcia remarqua les magnifiques pavements qui décoraient le sol. Dans l’aile Est, se trouvait l’habitation privée, regroupée autour d’un péristyle dont les mosaïques figuraient des thèmes marins. Autour d’un immense bassin, des arbres en pots étendaient leurs feuillages, recréant comme un petit bois... A l’Ouest du vestibule, le corps principal comprenait un ensemble de pièces de réception et de travail – dont une importante bibliothèque – articulé autour d’une grande cour agrémentée de bassins où susurraient des jets d’eau. Marcia remarqua les deux tricliniums, celui d’hiver orienté en plein soleil et celui d’été toujours à l’ombre, avec leur sol pavé d’un beau marbre venant d’Italie. Dans un des oecus, les mosaïques figuraient une chasse dans le désert : un lion éventrait une gazelle alors qu’un guépard bondissait sur une antilope, sous les yeux des chasseurs brandissant leurs javelots. La maison était grande, confortable et luxueusement aménagée. Naturellement, elle était pourvue de thermes et de latrines, ainsi que d’une belle piscine dans une cour de la partie privative, précédant les antichambres donnant accès aux chambres. Certaines pièces étaient dotées d’un chauffage par le sol, ce que Marcia apprécia car Cyrène était bâtie sur un plateau où la température était fraîche en cette saison. Lorsque Marcia s’étonna de la configuration particulière de la maison et de l’absence d’atrium, le majordome lui apprit que c’était l’usage des maisons africaines, bâties selon des plans plus grecs que romains. De plus, cette demeure était aussi l’amalgame de plusieurs maisons réunies.

Les jours suivants, Marcia prit un grand plaisir à surveiller son aménagement, à disposer les objets, tentures et meubles qu’elle avait amenés et qui faisaient peu à peu un cadre personnel de cette maison de fonction. Marcus approuva sans réserve ses talents de décoratrice. Pour la première fois depuis son mariage, Marcia se sentait heureuse. Elle était « chez elle » et, si son époux n’était toujours pas un amant attentionné, c’était du moins un compagnon agréable qui l’associait pleinement à sa vie professionnelle. Il lui faisait part des réunions de la Curie et elle participait avec les magistrats et les édiles à l’administration de la cité car il l’appelait fréquemment dans son bureau pour entendre les rapports des fonctionnaires impériaux sur leurs différents secteurs d’activité : sécurité des frontières, perception des impôts, entretien des routes, justice, cadastre... Si cette façon d’imposer sa femme dans des réunions professionnelles avait provoqué la surprise, personne ne s’était hasardé à l’exprimer.

Marcia fut donc mise au courant des problèmes soulevés – comme toujours – par les brigandages des tribus du Sud et les nouvelles implantations, dans des terres autour du limes, des vétérans pour lesquels l’armée construisait des fermes fortifiées. Il y avait aussi des retards dans les approvisionnements venant d’Italie et une délinquance urbaine commençait à sévir à Cyrène. En effet, le passage fréquent des caravanes amenait une population douteuse de chameliers basanés,  accompagnés de femmes chapardeuses et d’enfants pouilleux. De plus, suite aux pluies torrentielles du printemps dernier, la voie côtière exigeait des réparations. Les impôts fonciers n’avaient pas été payés en totalité. Il restait certains procès à juger en dernière instance par le Proconsul... Marcia travaillait avec Praxus sur les dossiers que Marcus lui confiait d’autant plus volontiers que, s’il était un homme d’action et de contact, le travail de bureau ne l’enthousiasmait guère. Marcia devint – de fait – son chef de cabinet. Marcus faisait confiance à sa femme et savait que ses intérêts étaient dans les meilleures mains. Praxus demandait souvent l’aide de Minimus qui rangeait ses dossiers, courait lui chercher les documents nécessaires et recevait de surcroît une formation utile.

Un matin, au cours d’une réunion tenue dans le tablinum, Marcia entendit le flamine de Cyrène se plaindre de l’influence grandissante des Chrétiens, « Cette secte infâme ! », qui menaçaient les cultes traditionnels et refusaient de sacrifier au culte de l’Empereur, ce qui était très dangereux pour Rome. Elle se promit d’approfondir la question, sensibilisée depuis les révélations de Tatinia.

Le couple recevait beaucoup, était invité à d’incessants banquets et se devait aussi d’assister aux spectacles des Théâtres et aux concerts de l’Odéon dont la valeur artistique n’était pas toujours d’un excellent niveau. Lorsque Marcus s’étonna que Cyrène ne possède pas d’amphithéâtre, les édiles l’approuvèrent avec tristesse. Un amphithéâtre leur serait bien nécessaire ! Hélas, aucun généreux donateur n’en avait encore doté la ville ! Geminus – un riche citoyen de la cité – avait bien été sollicité mais, effrayé des coûts de l’entreprise, il avait demandé d’autres participations qui ne s’étaient pas concrétisées. L’affaire en était restée là et les habitants de Cyrène étaient privés de ces spectacles si populaires alors qu’ils avaient sur place tous les animaux sauvages nécessaires ! Marcus réfléchissait au problème. Etre le promoteur d’un si grandiose projet lui semblait un geste digne de lui mais... un bâtiment de cet ordre était extrêmement onéreux et il voyait mal comment le financer. Il entendait faire fortune à son poste et non pas s’y ruiner ! Marcia, qui sentait qu’il aurait trouvé judicieux qu’elle offre à le construire, eut une idée intéressante :

-Cyrène possède deux théâtres. N’est-ce pas un de trop ? Pourquoi ne pas transformer la Myrtousa en amphithéâtre ? Le coût serait moindre !

-Quelle idée géniale ! Je vais réunir le conseil et proposer cette solution.

La proposition fut accueillie avec enthousiasme par la Curie et Geminus – mis au pied du mur – fut bien obligé d’en accepter le financement. Immédiatement, les hommes de l’art furent convoqués : on leur demanda d’établir un projet de transformation simple et de réalisation aisée. Marcus fut ovationné – bien plus que Geminus. Très élégamment, il associa son épouse à ces acclamations et Marcia dut s’avouer qu’elle appréciait la popularité.

Peu après, Marcia s’aperçut avec inquiétude que les troubles qu’elle avait connus à Rome reprenaient. Elle avait des maux de cœur, vomissait souvent et se sentait lasse… Sa vie était si remplie et trépidante qu’elle mit, dans un premier temps, ses malaises sur le compte de la fatigue et n’en parla à personne. Mais ses maux empirèrent et, en la coiffant un matin, Puppa demanda :

-Domina, tu es si pâle ! Comment te portes-tu ?

-Ma pauvre Puppa ! En ce moment, je ne me sens pas bien du tout, j’ai souvent des nausées – surtout le matin – et des étourdissements. J’ai envie de me coucher et de dormir toute la journée. Mais je ne pense pas que ce soit la même histoire qu’à Rome, personne ne me veux du mal ici !

-Domina, je crois savoir ce que tu as, répondit Puppa en souriant.

-Tu ne compatis pas beaucoup à mes malheurs, je trouve !

-Domina ! Ils ne sont que très naturels, et tu dois être enceinte !

Marcia poussa une exclamation de surprise. Joie, inquiétude, dépit ? Que de sentiments mêlés… Elle était surtout étonnée et se refusa encore à y croire.

-Appelle la sage-femme du Palais ! Il faut qu’elle m’examine !

-Elle te donnera des conseils – pour ta nourriture par exemple. Tu devras changer ta façon de vivre et te reposer davantage, Domina. insista Puppa.

-Certainement pas ! Je suis jeune et en bonne santé. Etre enceinte est parfaitement naturel, ce n’est pas une maladie !

Pour fixer des épingles dans son chignon, Puppa se pencha sur sa maîtresse et, sa robe s’entrebâillant, celle-ci vit, sur sa poitrine, une croix pendue à une cordelette. Elle la reconnut et en fut très étonnée.

-Puppa ? C’est une croix que tu portes au cou ? Serais-tu chrétienne ?

-Tu connais donc ce signe, Domina ? Je ne le savais pas…

-Je ne savais pas non plus que tu le connaissais aussi, ni que tu le portais !

-Je suis chrétienne, Domina, et je vais bientôt être baptisée. Je ne t’en ai jamais parlé car j’avais peur. Les Chrétiens sont mal connus et mal aimés alors qu’ils ne parlent que d’amour et de paix.

-Je ne pense pas que les Chrétiens soient dangereux mais ils sont imprudents de se mettre les autorités à dos. Sais-tu que le flamine vous reproche de pas venir au temple pour rendre un culte à l’Empereur ?

-Les Chrétiens respectent l’Empereur, Domina, mais n’adorent que Dieu.

-Mais quel dieu ? Il y en a déjà tant !

-Non Domina, pardonne-moi de te contredire, mais il n’y a qu’un seul Dieu. Je ne suis pas assez intelligente pour bien te l’expliquer, mais si tu veux en savoir plus... tu pourras interroger Praxus.

-Praxus ? Il est vrai qu’il est toujours au courant de tout. Je l’interrogerai. Ces Chrétiens commencent décidément à faire beaucoup parler d’eux.      

A sa profonde stupéfaction, Marcia apprit que Praxus était également devenu chrétien. Il lui parla de la nombreuse communauté de Cyrénaïque qu’il avait  fréquentée d’abord par curiosité, pour se documenter sur leur doctrine. Très vite, la curiosité avait fait place à l’intérêt et à la foi.

-La foi ?

-Oui, Marcia, je crois en ce Dieu de bonté qui a donné Son Fils aux hommes pour les sauver. Je suis devenu un des leurs. Non seulement je suis baptisé, mais je me suis consacré à Dieu et je suis un de leurs prêtres.

Que Praxus se soit converti à cette religion persuada Marcia qu’il ne pouvait s’agir que d’une croyance respectable. Elle préféra cependant ne pas mettre Marcus dans la confidence car elle se doutait bien que le proconsul, se méfiant de la mauvaise réputation des Chrétiens, devrait écarter Praxus de ses affaires. Or Marcia avait besoin de lui, d’autant plus que son état ne lui permettait pas d’être aussi active qu’auparavant. Malgré cela, elle ne voulait surtout pas être écartée d’un domaine où Marcus et elle se retrouvaient associés.

Depuis quelques temps, Marcia s’était attelée à la réorganisation des écoles de la Province où l’enseignement lui paraissait négligé. Trop peu d’enfants y avaient accès, suite au manque de pédagogues, mais aussi au manque de lieux réservés. Aussi, avait-elle fait adopter tout un programme pour encourager l’accès à l’étude. Marcia avait été aidée de Praxus qui – avec enthousiasme – avait recruté des maîtres et de Marcus qui avait convaincu les citoyens de mettre des locaux à leur disposition. De plus en plus nombreux, garçons et filles fréquentaient ces écoles, moyennant de modestes sommes destinées à rémunérer leurs maîtres. Jusqu’à douze ans, ils devaient apprendre à lire, à écrire et à compter – comme le faisaient les petits Romains. A Marcellicus, Marcia se rappelait avoir vu son père favoriser l’enseignement des enfants – libres ou serviles – et elle savait tout l’intérêt qu’une communauté retirait de l’instruction de ses membres. Cette initiative valut au nouveau proconsul une grande popularité parmi les petits commerçants et les modestes artisans, libres ou affranchis. Même les classes les plus pauvres appréciaient que leurs enfants aient la possibilité de s’instruire.

Sa grossesse se confirmant, Marcia en avait averti Marcus. Très satisfait, il l’avait félicitée de bientôt lui donner un fils.

-Mais Marcus, avait dit Marcia en riant, sais-tu qu’il existe aussi des filles?

-Marcia ! Ne plaisante pas à ce sujet ! C’est d’un fils dont j’ai besoin !

La sécheresse de la réponse, assénée sans le moindre humour, avait froissé Marcia. Elle se rendit compte que son mari serait probablement un mauvais père...

En son temps, Marcia  mit au monde une belle petite fille bien formée, que son père accepta avec dépit et qui fut appelée Julia.

26.05.2007

chapitre 9 - LE VOYAGE

Marcus, officiellement désigné comme proconsul de Cyrénaïque, devait rejoindre son poste au plus tôt. Il décida que Marcia et lui voyageraient ensemble, sans pouvoir donc emprunter un vaisseau de guerre. Il résolut de descendre en voiture jusqu’à Pouzzoles où ils embarqueraient pour Lepcis Magna sur un navire marchand, affrété pour transporter leurs affaires et leur personnel. Marcus aurait aussi voulu inviter Spurius, son futur second, à voyager avec eux, mais Marcia – qui n’aimait pas beaucoup le beau tribun – l’en avait fermement dissuadé.

Les derniers jours à Rome avaient été fort occupés : faire quelques achats et saluer – avant leur départ – les amis de Marcus. Marcia avait accepté une courte visite d’adieu à Lucius, qui les accueillit avec sa brusquerie habituelle. Marcus dut subir de son père une acerbe diatribe contre l’ingratitude de certains envers le chef de famille suivie d’un long discours sur les vertus que devait pratiquer un représentant du pouvoir dans l’exercice de ses fonctions. Lucius fit aussi fait allusion au devoir de fertilité de la femme romaine pour permettre la pérennité de la gens et la célébration du culte des ancêtres. Puis il entraîna Marcus et Marcia devant l’autel des dieux lares et les pria d’offrir l’encens qui attirerait leur bienveillance. Après leur offrande devant le laraire, Marcus et Marcia se retirèrent sans partager le repas du vieil homme. Il les regarda partir, impassible et maussade, en les fixant de ses yeux au regard trop blanc. Marcia s’était aussi longuement promenée dans Rome, passant du forum de Trajan à celui d’Auguste pour aller à celui de Vespasien, puis faisant un crochet pour revoir le forum de César et celui de Nerva. Elle regardait avidement ces immenses colonnades, ces  temples de la Concorde , de Saturne ou de Romulus, ces immenses basiliques – Emilienne et Julienne – cette Voie Sacrée... Bien qu’elle eut la nette conscience qu’elle ne reverrait plus ce cœur de Rome, orgueilleux et magnifique, elle resterait à jamais imprégnée de sa grandeur.

Ils quittèrent Rome par la via Appia – magnifiquement dallée de basalte et construite cinq cents ans plus tôt sous la censure d’Appius Claudius – pour se diriger vers Capoue. Marcia admira au passage, sans oser demander à Marcus un arrêt, les splendides tombeaux et les somptueuses villas dont elle était bordée. Ils passèrent la première nuit dans une propriété appartenant aux Aemilius. Construite sur une colline plantée de vignes, la maison était originale. Une longue colonnade conduisait au corps d’habitation principal, bâti en rotonde autour d’un remarquable jardin peuplé de statues de nymphes et de faunes. Les chambres formaient des pavillons séparés, noyés dans la verdure, reliés par des allées fleuries tracées au milieu de parterres et de pergolas. La piscine se nichait dans un bosquet fleuri et ses murs plaqués de mosaïques prolongeaient si bien la verdure extérieure qu’ils s’en faisaient oublier. Alors que Marcia s’émerveillait devant cette  demeure pleine de fantaisie, Marcus dit d’une voix brève :

- C’est ma mère qui, jeune mariée, fit construire cette maison.

La jeune femme ne sut que répondre, mais elle eut le cœur serré en pensant au triste sort de cette femme, certainement heureuse à l’époque où elle avait conçu une maison si accueillante et si gaie. Ensuite, comme pour répondre à une question que – par discrétion – elle n’avait pas osé poser, Marcus reprit :

- J’ai appris récemment que ma mère n’était plus de ce monde. Et que je devenais son héritier, ce qui est une heureuse surprise.

L’étape suivante fut agréable, mais conventionnelle. Sans doute dépités de ne pas habiter Rome, leurs hôtes avaient voulu montrer que l’on savait aussi recevoir à la campagne et les avaient régalés d’un repas trop copieux, trop long et trop agrémenté de chants et de danses. A Pouzzoles, Marcia retrouva avec plaisir la mer, son odeur et le charme dansant de sa mouvante étendue. La baie de Naples, dominée par le Vésuve d’où s’échappait un panache de fumée, était un spectacle inoubliable. Marcia se fit raconter l’éruption qui, cent cinquante ans auparavant, avait enseveli les villes de Pompeï et d’Herculanum. Elle regarda craintivement le plumet de fumée qui s’évaporait dans le bleu intense du ciel et paraissait si inoffensif. Le soir, alors qu’elle buvait sur la terrasse de ses hôtes le vin du pays dans un verre irisé, elle toucha machinalement son amulette cousue dans un repli de sa robe, tout en regardant la montagne maudite, en pensant que la colère de la terre était tellement plus redoutable que la fureur des hommes...

Leur navire se balançait mollement à quai. Julius avait usé de son influence pour que leur soit réservé l’un des meilleurs navires qui faisait les traversées vers la Cyrénaïque. Son gubernator – chef de la navigation – était expérimenté et connaissait bien les courants et les écueils de cette partie de la mer, traîtresse et qui recelait bien des dangers. Le magister navis – chargé de la cargaison et des passagers – avait souvent transporté des cargaisons pour le compte de Julius et il ferait son possible pour rendre agréable le voyage de sa fille. A côté du paisible bateau de commerce, était amarré le navire de guerre, le quadrirème sur lequel aurait dû embarquer Marcus. Le jour prévu pour l’appareillage, tandis que le quadrirème gagnait majestueusement la haute mer, le gubernator de leur navire les fit avertir qu’il ne lèverait pas l’ancre ce jour-là. Marcus laissa éclater sa colère en disant qu’avec des marchands, on n’était sûr de rien, qu’ils n’avaient aucune parole et qu’il allait s’informer sur-le-champ des raisons de ce retard inacceptable. Marcia, un peu dépitée, l’accompagna.

- Seigneur Marcus, tu gouverneras dans ton pays, mais en mer, je suis maître sur mon bateau et je ne veux pas partir aujourd’hui.

- Pourquoi donc ? Explique-toi donc ! lui jeta Marcus, exaspéré.

- J’ai examiné les nuages, leur vitesse et leur direction. Comme tu le vois, le ciel est très rouge. Il y aura une grande tempête dans le détroit de Messine et je ne veux pas appareiller dans ces conditions.

- Le quadrirème l’a pourtant fait !

- Chaque capitaine est maître à bord et libre de ses décisions.

- Tu n’es peut-être bien qu’un capon ! dit Marcus furieux.

Deux jours plus tard, le gubernator se décida enfin à appareiller. Traînant derrière lui les barques de service, le navire s’éloigna lentement de la côte, après que les esclaves l’aient éloigné du quai à la perche. L’arc parfait de la baie se dessina dans la splendeur dorée de ses couleurs allant des bleus de la mer aux verts des collines, jusqu’à l’azur triomphant du ciel où le soleil déversait sa lumière d’or. Emerveillée, accoudée près de son mari, Marcia murmura :

- Que c’est beau ! J’aime infiniment la mer !

- Elle est un peu lente à parcourir – surtout lorsque l’on a affaire à des marchands timorés. Et j’ai tellement hâte d’arriver ! répondit Marcus, maussade. Ce bateau est confortable et le personnel aux petits soins, mais il est moins rapide qu’un navire de guerre. J’ai honte d’être parti en retard ! Des troubles sont à craindre à Cyrène et je serai peut-être absent...

- Tu regrettes donc d’avoir voulu m’accompagner ?

- Non, naturellement. J’ai seulement hâte de découvrir ce pays qui m’est confié. J’espère tant pouvoir y servir Rome et y faire de grandes choses !

Marcia fut touchée par cette déclaration passionnée. Elle aussi se plaisait à imaginer ce pays qu’elle avait étudié, mais dont elle ignorait tout. Lepcis Magna – leur port d’arrivée – était la ville la plus importante d’Afrique, selon le désir de Septime Severe qui y était né et l’avait embelli, y faisant construire des thermes monumentaux, des théâtres, un magnifique forum de dimensions gigantesques, des temples et un arc de triomphe à sa gloire. Le vent soufflait encore fort, mais régulièrement, et ils avançaient vite. En arrivant au large de Messine, ils abordèrent le fameux détroit où le tourbillon de Charybde avait une sinistre réputation – bien méritée. Pendant trente milles, ils devraient louvoyer entre des rives rocheuses truffées d’écueils et éviter surtout le sinistre rocher de Scylla où tant de coques s’étaient éventrées. Le gubernator surveillait la mer tandis que  les marins se tenaient attentifs à ses ordres, chacun faisant une prière à son dieu tutélaire. Soudain, d’en haut, le marin à la vigie cria :

- Epave en vue !

Accoudés au bastingage, Marcus et Marcia écarquillaient les yeux. Ils virent, enfin, drossée contre le rocher qui l’avait éventrée, la quadrirème que battaient en cadence les vagues indifférentes. Pas une embarcation, pas un survivant ! Seule la carcasse frémissait sous les coups de butoir de la mer qui terminait son oeuvre de destruction. Des rames se dressaient encore vers le ciel comme pour implorer la clémence des dieux. L’équipage et les passagers scrutèrent en vain la côte pour tenter de distinguer des survivants. Mais les oiseaux de mer étaient les seuls à animer cette vision terrifiante. Plus tard, Marcus alla voir le marin :

- Gubernator, je te présente mes excuses, tu es un bon marin. Que les dieux aient pitié de ces malheureux ! La mer est un ennemi bien cruel !

- Non, Seigneur Marcus. La mer n’est pas un ennemi, mais elle est indomptable et il faut se plier humblement à ses volontés – sans la défier.

- Je ferai en arrivant un sacrifice sur l’autel de Neptune et je te donnerai aussi une gratification méritée, conclut Marcus.

Le huitième jour, ils arrivèrent en vue de Lepcis Magna. Le phare à tribord et le sémaphore à bâbord indiquaient l’entrée du chenal d’accès au port, lui aussi creusé grâce aux magnificences de Septime Severe. Lepcis Magna ne possédait qu’un abri naturel rudimentaire composé de quelques îlots, qui arrêtaient plus ou moins la houle du large. Son port – entièrement artificiel – était entouré de grandes digues de maçonnerie et régulièrement dragué pour éviter l’ensablement. Il était indispensable à la richesse et au développement de la ville. En effet, de Sabratha à Ptolémaïs, la côte était inhospitalière et il n’y avait pas d’abris pour les bateaux. Le port attirait ainsi de nombreux navires qui déversaient dans les entrepôts de ses marchands : marbres, sculptures, céramiques fines, bronze, cuivre et l’argent ; puis transportaient sa production agricole, blé, huile, fruits, ainsi que les richesses de l’arrière-pays dont des animaux sauvages achetés à prix d’or pour les jeux des cirques romains. Lions et panthères, pris au piège, partaient dans de solides cages pour mourir sur le sable blanc des arènes sous les huées des foules surexcitées. Arrivaient également à Lepcis la Grande , les caravanes qui traversaient le désert pour amener l’or, l’ivoire, les bois précieux et les esclaves noirs de ces lointaines contrées qui ne faisaient pas partie du monde connu. Lepcis vivait dans l’opulence.

Marcus et Marcia furent étonnés de découvrir un port en pleine activité, bordé d’entrepôts énormes regorgeant de marchandises. La côte était construite de luxueuses villas et on apercevait les grands monuments de la ville, capables de rivaliser avec les plus belles villes romaines. Lepcis avait réussi à maîtriser le problème de l’eau – crucial pour toute cette côte africaine – en se dotant d’un aqueduc amenant l’eau de la Cynips – une rivière permanente, fait rare en Afrique. Ceci, ajouté aux innombrables citernes recueillant l’eau de pluie, permettait de ne plus connaître de pénurie d’eau et la ville avait pu se doter de fontaines, de nymphées et de thermes nombreux – certains même, comme ceux d’Hadrien, somptueux. Leur arrivée ayant été signalée, Marcus et Marcia furent aussitôt entourés et accueillis par les édiles de Lepcis, avec tous les honneurs. Pour quitter le port, ils empruntèrent la via Colonnata, créée dans le lit d’une rivière détournée pour éviter l’ensablement du port et bordée de colonnades où s’étaient installées de luxueuses boutiques. De là, ils arrivèrent, en passant par la place du Nymphée, au forum de Septime Severe qui étalait sur ses colonnades plus d’un hectare. Son éblouissant carrelage de marbre blanc étincelait sous le soleil brûlant. Les personnalités de la ville les attendaient dans la Basilique , imposante. En termes choisis, Marcus remercia ses hôtes de leur accueil, mais ne cacha pas qu’il souhaitait rejoindre Cyrène au plus tôt. Les magistrats regrettèrent de ne pouvoir conserver plus longtemps ces hôtes de marque, mais affirmèrent qu’ils pourraient rejoindre leur destination dès le lendemain.

Ils partirent par la grande voie côtière qui reliait Carthage à Alexandrie. Le temps était immuablement beau, le ciel presque bleu marine et la mer, douce et calme, déroulait le velours diapré de son immensité. Marcus, rendu fébrile par l’impatience d’arriver, aurait volontiers faussé compagnie à la longue caravane de chariots et de voitures composant son équipage – fourni par les magistrats de Lepcis – mais il se rendait compte qu’un chef se devait d’arriver avec une nombreuse suite. Il prit donc son mal en patience. Après les champs et les prairies des alentours de Lepcis, parsemés d’habitations et de constructions, la route se fit plus sauvage. Des bergers gardaient de grands troupeaux de moutons et de chèvres dans des terrains rocailleux où l’herbe était rare. Les puits, surmontés de norias, distribuaient une eau précieuse. L’étape était prévue dans une ferme dont les propriétaires avaient délégué l’entretien à des colons venus d’Italie. Ils avaient été prévenus de l’arrivée des voyageurs. La vue des bâtiments blottis dans un bosquets d’arbres rabougris, réjouit Marcia qui aspirait au repos. Depuis des heures, des nuées noires et menaçantes s’accumulaient dans le ciel. Soudain, le tonnerre se mit à gronder et, à leur arrivée, la pluie  tombait en rafales. Les fermiers les attendaient au portail d’entrée et les abritèrent jusqu’à la maison, tandis que les domestiques apportaient les bagages prévus pour la nuit. L’habitation n’était pas luxueuse : un vestibule chichement éclairé par des lampes posées dans des niches, une cour pavée de dalles disjointes qui ruisselait sous l’averse et une véranda qui courait sur les côtés pour desservir des chambres, petites et sombres En face du vestibule, dans une grande salle, une table était dressée. La fermière, une femme petite et maigre, habillée assez pauvrement, proposa un bain à Marcia et la conduisit dans une pièce carrelée de terre cuite où trônait une petite baignoire de pierre. Sur des bancs, des seaux d’eau chaude étaient posés. Interloquée devant la pauvreté des lieux, Puppa restait les bras ballants, sans savoir que faire.

- Apporte mon linge et mes sels de bains, qu’attends-tu ? lui demanda Marcia, décidée à prendre les choses du bon côté.

Puppa revint rapidement et versa l’eau, un peu boueuse, dans la baignoire. Ensuite, elle lava et rinça rapidement sa maîtresse, toujours offusquée de la voir dans un si pauvre décor. La chambre dévolue à Marcia était également sommaire. Puppa se hâta donc de compléter le lit avec les coussins et les couvertures transportés dans les bagages, après avoir demandé à sa maîtresse si elle ne préférait pas qu’on lui monte un lit puisque le matériel nécessaire au couchage et aux repas était prévu. Marcia refusa, trouvant que c’était inutile pour une seule nuit et un peu humiliant pour les fermiers Elle avait été prévenue que l’étape manquerait de confort, mais Marcus avait passé outre pour faire le plus grand trajet possible. Dans la grande pièce faisant office de triclinium, le fermier, petit homme jovial et rondouillard, et sa femme les attendaient, debout.

-Vous ne dînerez pas avec nous ? demanda Marcus.

-Certainement pas, Seigneur Marcus, nous sommes là pour vous servir. Nous sommes désolés de vous recevoir si pauvrement mais notre vie n’est pas facile. Vous arrivez avec un orage qui est une bénédiction pour nous. Vous nous portez chance car voici des mois qu’il n’a pas plu. Les pluies abondantes du printemps sont en retard cette année. Les puits sont presque à sec et nous sommes inquiets pour les troupeaux.

-Mais je croyais ces terres fertiles ! objecta Marcus.

-Elles le seraient… avec plus de pluies ! Hélas, seuls les plateaux sont bien arrosés ! Ici, en bord de mer, les pluies sont trop rares.

-Avez-vous des réserves de fourrages pour les bêtes ? questionna Marca.

-Nous sommes ici depuis peu de temps. Mais nous construirons bientôt des granges pour pouvoir garder du fourrage. Les anciens exploitants n’ont pas été efficaces, il nous faudra tout remettre en état.

-Je crains que l’eau de ton bain ne t’ait semblée étrange, Domina. Elle est seulement un peu boueuse car le niveau des puits est très bas. Mais ce n’est pas grave. Il ne faut pas t’en inquiéter.

-C’était parfait, et j’ai conscience que ce bain était un grand luxe !

La fermière la regarda, reconnaissante à la jeune femme de ne pas se plaindre et de remercier des efforts faits pour la recevoir au mieux. Le repas fut simple mais goûteux : une soupe à base de viande et de pois chiche accompagné d’un plat de grosse semoule cuite à la vapeur et imprégnée de beurre.

-C’est la première fois que je mange cette préparation, c’est délicieux, dit aimablement Marcia.

Malgré sa bonne volonté, elle ne put cependant les complimenter sur le vin servi qui était tout à fait aigre. La fermière le devina et demanda :

-Veux-tu boire une infusion de plantes ?

Marcia accepta la proposition avec plaisir tandis que Marcus faisait rechercher dans ses provisions un tonneau de vin qu’il offrit au fermier.

-Je pense qu’il n’y a pas de problème de sécurité dans la région.

-Il n’y en avait pas. Mais il est actuellement question de tribus du désert qui s’avanceraient jusqu’ici pour piller les exploitations. On murmure de plus en plus que Rome n’est plus capable d’assurer la paix...

-Je ne sais pas exactement ce qu’il se passe ici, mais je puis t’affirmer qu’en Cyrénaïque, les barbares n’ont pas intérêt à se hasarder dans le monde romain ! Toi qui es Romain, tu ne dois pas douter de la puissance de Rome. Ne serais-tu pas prêt à te battre pour repousser la barbarie ?

-Seigneur Marcus, encore faudrait-il que l’on me donne des armes...

-Tu as raison, je vais m’occuper de cela. Le limes n’est pas prêt de céder !

Cette étape rustique avait plus efficacement renseigné Marcus sur l’état des provinces que les affirmations présomptueuses des édiles à l’abri de leurs villes puissantes – peut-être inconscients des périls qu’ils s’efforçaient d’oublier.

Les étapes se succédaient, tantôt dans les somptueuses demeures de cités florissantes, tantôt dans des fermes isolées, quelquefois même sous des tentes dressées pour la nuit au bord de la route. Dans ce cas, Marcus prévoyait des tours de garde et un système de défense pour prévenir toute agression, même hypothétique. Le soldat ne perdait pas les réflexes acquis tout au long de ses campagnes. A l’approche de la Cyrénaïque , le temps se fit plus frais, les pluies plus fréquentes, le vent plus violent.

-C’est une Afrique gauloise que nous allons habiter, disait Marcia en riant.

-Réjouissons-nous de cette température car ces pluies nous épargneront les problèmes d’alimentation en eau... Tu avais l’air très au courant des problèmes de ces régions, Marcia, j’ai admiré l’à propos de tes questions.

-J’ai cherché – avec Praxus – toute la documentation possible au sujet de ces provinces dans les bibliothèques de Rome, répondit-elle. J’ai lu aussi des récits de voyageurs et des rapports de proconsuls... Je ne voulais pas arriver en ignorante dans ce pays si différent du mien.

-Je te félicite de ta démarche. Tu me seconderas utilement dans ma tâche.

Ces paroles – qu’elle sentit sincères – touchèrent Marcia. Que Marcus soit prêt à l’associer à sa tâche lui procurait une grande joie. Il n’était donc pas indifférent puisqu’il appréciait ses qualités et la traitait comme son égal – et non comme un être futile à l’instar de tant de maris jaloux de leurs prérogatives d’hommes. Elle en fût d’autant plus heureuse qu’elle sentait que l’administration d’un pays devait être une mission passionnante. Avec enthousiasme et confiance, elle abordait ce pays inconnu qui allait devenir le sien.

25.05.2007

chapitre 8 - Suite

Puppa revint peu après avec la boisson promise, paraissant assez agitée et disant que Minimus voulait lui parler. Marcia ayant accepté, Minimus entra dans la chambre et baisa religieusement la main de Marcia posée sur la couverture.
-Eh bien ? Qu’as-tu donc de si urgent, petit ? Tu n’es pas bien installé ? Tu as besoin d’acheter d’autres tablettes pour tes leçons ?
-Domina, il ne s’agit pas de moi, mais de toi. J’ai un ami aux cuisines, un esclave Alaman à qui j’apprends à lire. Il était bouleversé, il m’a dit...
-Mais quoi ? Que t’a-t-il dit ? Parle vite !
-Il dit que tu ne devais plus demander de plateau et qu’il fallait te méfier de ta nourriture… parce que l’on cherchait à t’empoisonner !
-Es-tu sûr de cela ? dit Marcia en se crispant. Elle regarda attentivement l’enfant : Et réponds-tu vraiment de ton ami ?
-C’est sûrement vrai, Domina ! Il n’est ni fou, ni menteur. Il a surpris une conversation un soir dans la cuisine, il était caché car il n’aurait pas dû être là et il a vu remettre un sachet à un cuisinier. Il m’a tout raconté…
Marcia restait perplexe, mais cela expliquait si bien ses malaises...
-Je ne dirai rien à personne, trancha-t-elle, mais, Puppa, tu seras désormais la seule à préparer la nourriture que je prendrai en dehors du triclinium. Cherche dans la pharmacie que j’ai apportée ce qui pourra me soulager. Et toi, Minimus, essaie d’en savoir davantage ! Et merci ! Tu m’as peut-être sauvé la vie ! Tu es un garçon très débrouillard.
Peu à peu, les malaises de Marcia s’atténuèrent et, la semaine suivante, elle se sentit assez forte pour se rendre aux courses. La foule se pressait sur les gradins du Circus, bondé. Le spectacle fut grandiose ! Les cochers des équipes adverses, magnifiquement habillés, furent à la fois acclamées et huées par leurs supporters ou leurs adversaires, Ces dizaines de milliers de spectateurs debout, criant et agitant des foulards, créaient une ambiance de folie collective. Marcia avait déjà assisté à des courses, mais elle n’avait jamais vu de foule aussi excitée et exubérante. Lorsque le préfet lança la mappa, les équipages s’élancèrent encouragés par des hurlements frénétiques. Marcia était plus captivée par la foule que par la course. En tournant la tête vers la tribune impériale, elle sentit le regard lourd des yeux très noirs de l’Empereur, filtrant derrière des paupières tombantes, fixé sur elle. Elle en fut mal à l’aise.

Le lendemain après-midi, Marcia se promenait dans le jardin et en examinait les cages où des oiseaux multicolores gazouillaient joyeusement. Marcus se tenait avec son père dans l’oecus et Marcia l’entendit dire :
-L’Empereur a remarqué Marcia aux courses. Nous sommes conviés tous deux, dans une semaine, à une grande fête au palais.
A l’énoncé de son nom, Marcia s’avança et entendit Lucius s’écrier :
-Marcus, tu es fou ? Tu ne vas pas emmener ta femme dans ces ignobles fêtes qui se terminent immanquablement en orgies ! As-tu perdu la tête ?
-Comme l’Empereur l’a exigé, je ne puis refuser. Et puis, ces fêtes ne sont pas des orgies ! Seuls ceux qui veulent bien finir ainsi leur soirée le font.
-N’emmène pas Marcia dans ce guet-apens ! Tu peux – et tu le sais –prétexter une maladie. L’Empereur en a si peur qu’il n’insistera pas.
-Peut-être, et cela risque aussi d’empêcher que je sois nommé proconsul ! Marcia n’a rien à craindre puisque je serai à ses côtés.
-C’est le sénat qui te nommera, pas l’Empereur ! Et tu crains bien trop Elagabal pour t’interposer s’il lui prenait la fantaisie de…
-C’est faux ! Si l’Empereur le veut, il peut empêcher ma nomination et tu sais combien elle m’a déjà coûté ! Je ne vois aucune raison pour que l’Empereur convoite Marcia. Il a déjà toutes les femmes qu’il veut !
-Te rends-tu compte de ce que te coûterait de perdre l’honneur ?
-Il n’est pas question de cela ! Tu dramatises une affaire très simple...

Glacée d’horreur, Marcia écoutait toujours. Ainsi son mari était prêt à la vendre à l’Empereur ! Elle comprenait maintenant le sens du regard qui l’avait inquiétée au Circus Maximus. Quant la réaction de son beau-père – qui la défendait avec tant d’énergie – elle rappelait les confidences de Marcus et comprenait la révolte de Lucius pour défendre une belle-fille qu’il affectait d’ignorer. Elle s’avança vers les deux hommes et s’exprima d’une voix calme et haute :
-De toutes façons Marcus, la question ne se posera pas. Je refuse de me rendre au Palais. Je ne suis pas une esclave, je ne suis pas à vendre.
Marcus rougit, se leva brutalement et quitta la salle. Marcia, priant Lucius de l’excuser, partit à son tour. Alba Candida la rejoignit bientôt :
-Tu es dans une situation difficile. Il est vrai que l’Empereur risque de ne pas pardonner l’affront que tu lui ferais en refusant son invitation. Il est très susceptible, surtout si tu lui as plu... Il ne comprendra pas.
-Toutes les Romaines se prostituent-elles pour la carrière de leur mari ?
-Pas toutes, non, mais beaucoup des plus belles sûrement.
-Je ne serai pas de celles-là !
-Tu auras des problèmes. Marcus ne te pardonnera pas de briser sa carrière.
-Je pense ne jamais lui pardonner non plus de m’avoir traitée de la sorte.
-Je me demande si tu aimes vraiment ton mari ?
-Certainement pas au point de lui rendre ce genre de service ! Pourquoi me demandes-tu cela ? L’aimerais-tu, toi ?
-Je l’ai aimé – il y a longtemps – mais il ne m’a jamais regardée. J’ai toujours été celle à qui l’on fait la charité. Et Marcus aime ce qui brille.
-Je suis désolée, Alba. Tu ne dois pas m’aimer beaucoup...
-Plus que je n’aurais cru ! Tu n’es pas arrogante. Tu m’as offert de jolis cadeaux avec délicatesse, sans montrer que tu me faisais la charité.
-Cesse de parler de charité ! Je voulais simplement te remercier de ta compagnie et de tes conseils.
-Tu ne sais pas ce que c’est d’être la parente pauvre entretenue qui doit dire merci et sourire quand on lui fait sentir qu’elle doit être aux ordres !
-Pour en revenir à Marcus, trouves-tu sa conduite normale ?
-Marcus est si égocentrique qu’il n’a même pas pensé à tes sentiments mais seulement à son intérêt. Il est ainsi fait... Tu ne le changeras pas !

Révoltée, Marcia regagna sa chambre, bien décidée à rentrer en Gaule. C’en était trop ! On tentait de l’empoisonner, son mari voulait la prostituer... Sa vie devenait impossible et son mariage se révélait une erreur irrémédiable. Dès le lendemain, elle alla trouver le correspondant de son père pour organiser son retour. A cette époque de l’année, il n’était plus question de prévoir un voyage par mer, mais elle pourrait faire partie du prochain convoi pour Massilia qui devait quitter Rome dans quinze jours. Elle aurait préféré un départ immédiat mais, puisqu’il fallait attendre, elle en profiterait pour visiter Rome à sa façon et non pas de réception en réception. Elle demanda à Alba de l’accompagner dans son périple. Quoiqu’elle se méfiât un peu de sa compagne, elle reconnaissait sa compétence de Romaine de souche pour lui indiquer la meilleure façon de connaître cette ville fascinante – où elle comptait bien ne jamais revenir.

Marcus surgit à l’improviste le soir-même dans sa chambre et lui lança :
-J’ai appris que tu voulais rentrer en Gaule ? Tu y serais sans doute plus à ta place qu’ici puisque tu redoutes tant la vie à Rome. Mais je te rappelle que suis ton mari et que j’ai le droit de t’empêcher de partir.
-Dans ce cas, je demanderai le divorce, répondit calmement Marcia.
-Mon père sera donc parvenu à ses fins ! Ne vois-tu pas qu’il te hait comme il hait toutes les femmes ! C’est pour cela qu’il a inventé cette histoire rocambolesque d’orgie où je te sacrifierais... C’est un malade, obsédé par la conduite de ma mère qui a détruit son équilibre et sa vie !
-Pourtant Alba aussi était de son avis.
-Ne te fie pas à Alba. Elle te jalouse. Elle a toujours été amoureuse de moi – et surtout de mon rang. Elle a toujours échoué dans ce qu’elle a entrepris : grossesses terminées par des fausses-couches, deux mariages suivis par la mort rapide de ses maris qu’on a dit empoisonnés par elle... Avec sa réputation d’avoir le mauvais œil, elle ne trouvera plus à se remarier. Elle est pauvre et aigrie. Comme tu es naïve, Marcia, de jouer le jeu de ceux qui t’envient et souhaitent se débarrasser de toi !
-Tu as réponse à tout, mais je ne suis pas encore prête à te croire.

Marcia se coucha soucieuse, ne sachant plus où était la vérité. Son mari avait-il été déloyal ? Ou son beau-père maladivement agressif pour susciter son départ ? Alba, jalouse, avait-elle souhaité sa mort ? A qui demander conseil ? Le cher Praxus était toujours fourré dans les bibliothèques, perdu dans sa quête du savoir, Puppa n’était qu’une esclave dévouée qui ne ferait qu’approuver sa maîtresse sans trouver aucune réponse à ses problèmes. Elle seule devait décider comment les dés étaient pipés, si Marcus mentait ou si elle s’était laissé abuser.

Deux jours plus tard, Marcus entra en trombe le matin dans sa chambre.
-Marcia, de graves événements ont eu lieu cette nuit. Elagabal a été assassiné par sa garde !
-Tiens ! Tu ne parles plus de l’Empereur, mais seulement d’Elagabal...
-Le temps n’est pas aux remarques perfides mais à l’action. Je n’étais pas du complot car on me croyait un fidèle d’Elagabal. Cependant on a su, certainement grâce aux bons soins d’Alba qui devait penser nous nuire, que tu refusais l’invitation de l’Empereur et que tu préférais rentrer en Gaule plutôt que de le voir. Cela me réhabilitera aux yeux des conjurés. Le sénat m’a fait prévenir que rien ne s’opposerait à ma nomination si je faisais allégeance au nouvel Empereur.
-Qui sera-t-il ?
-Severe Alexandre. Ce nom inspire confiance, n’est-ce pas ? Il va être proclamé dès aujourd’hui pour empêcher des troubles de naître. Marcia, je salue ton flair ! Ta conduite nous a sauvés du désastre !
-Voulais-tu vraiment m’offrir à... Elagabal ?
-Ma chère, c’est tellement ridicule que tu devrais cesser d’y apporter le moindre crédit ! Il est normal de rendre hommage à l’Empereur et c’est tout ce que je te demandais. Je suis scandalisé de ce complot monté autour d’une simple présentation. Par contre – et cela au grand déplaisir de ceux qui voulaient nous séparer – ton refus nous a admirablement servis. Ta sorcière avait raison, Marcia, nous ferons de grandes choses toi et moi !
-Marcus, répondit Marcia en se décidant brusquement, je veux bien encore te croire mais sache que je resterai lucide et attentive. Ne crois pas me tromper éternellement. D’ailleurs, j’ai une première exigence : nous allons quitter immédiatement cette maison pour en louer une autre dans laquelle j’emploierai mon propre personnel. De plus, jusqu’à notre départ pour la Cyrénaïque, je me tiendrai – autant qu’il me plaira – à l’écart de tes amis et de leurs réceptions. Tu remercieras Alba de ses services et ton père de son hospitalité, mais je ne veux plus avoir à faire avec eux. Et sois bien sûr que je supporterai plus aucune ambiguïté de ta part.

Lucius ne s’opposa pas à ce nouvel arrangement et, peu après, Marcia emménagea dans une maison agréable et bien située, sur les pentes du Quirinal, agrémentée d’une piscine couverte joliment carrelée de mosaïques et d’un ravissant jardin enclos de hauts murs à qui le moindre rayon de soleil donnait un air de printemps. Marcia s’y sentait à l’abri des puissances néfastes qui avaient assombri sa vie depuis son arrivée à Rome. Son mari la rejoignait souvent dans la soirée et lui commentait les préparatifs de leur départ. Il aurait lieu dès que les traversées reprendraient, dans le courant du mois de mars. Il lui parlait aussi des difficultés surgies aux frontières, en Gaule surtout, où les barbares avaient repris leurs raids meurtriers. Il évoquait enfin les problèmes politiques qui se posaient au nouvel Empereur. Par le convoi où elle avait failli prendre place, Marcia envoya une longue lettre à son père, lui recommandant de suivre les directives prévues pour sécuriser leur propriété, et lui racontant – en les édulcorant – les péripéties de sa vie romaine, la révolution de palais, le changement d’empereur et les préparatifs de leur prochain départ… Elle avait enfin l’impression que son mari avait confiance en elle : il lui parlait à cœur ouvert, l’écoutait et ne négligeait pas ses avis. Ainsi, malgré le peu de chaleur de leur vie conjugale, formaient-ils cependant un couple.

Marcia passait aussi de longs moments avec Praxus et fréquentait avec lui les bibliothèques où elle se familiarisait avec la politique impériale de Rome. Elle était étonnée que ces hommes – si critiquables dans leurs vies privées – aient réussi à mettre en place un pouvoir si souple et intelligent qu’il pouvait convenir à des peuples de toutes origines et de toutes cultures, et étendre jusqu’aux confins du monde connu le culte de Rome. Elle cherchait enfin à se familiariser avec le pays où elle vivrait bientôt, étudiant sa géographie, son histoire, son peuplement, ses problèmes. Elle découvrit que la Cyrénaïque faisait partie de l’histoire du monde méditerranéen depuis que les Phéniciens y avaient établi des comptoirs, que les Grecs avant les Romains l’avaient déjà conquise et civilisée et que – en fait – la Cyrénaïque avait plus d’histoire et de passé connu que la Gaule, ce qui excitait à la fois sa curiosité et son envie de partir.
Lucius et Alba étaient sortis de sa vie. Elle s’efforçait de les oublier – comme un mauvais rêve sans consistance. Seul de tous les serviteurs de la maison de son mari, elle avait ramené avec elle l’esclave Alaman qui avait averti Minimus, puis avait complété son personnel par de nouveaux esclaves fournis par le correspondant de son père. Malgré ces précautions, il lui arrivait encore, avant de goûter à la nourriture, d’éprouver un sentiment de crainte qu’elle se hâtait de refouler. Elle se demandait toujours qui avait cherché à l’empoisonner ? Et dans quel but ? Pour la tuer ou la forcer au départ ? Elle n’en avait pas informé Marcus, peut-être pour éviter des sarcasmes sur son besoin de faire un drame d’une simple indisposition. Marcus avait l’art de normaliser les choses et elle se souhaitait pas être trop rassurée. Il lui semblait qu’un danger la guettait toujours et qu’elle devait se tenir sur ses gardes…

Sans atteindre les basses températures de son pays natal, les mois d’hiver à Rome étaient humides et froids. Sa maison était moins confortable que sa grande demeure de Marcellicus, mais Marcia se drapait de capes de laine fine et douce, de pelisses de fourrure, et avait fait multiplier les braseros car les pièces, assez petites, se réchauffaient aisément. Le temps passa. La pluie succéda au froid, puis les oiseaux migrateurs de retour d’Afrique firent leur apparition dans le ciel de Rome. Le printemps arrivait et les voies maritimes s’ouvraient à la navigation. Le départ était proche.

24.05.2007

chapitre 8 - Rome

La via Ostienus n’était pas la plus belle voie d’accès à Rome pourtant Marcia ne se lassait pas de tout admirer. La circulation était intense : chariots lourdement chargés, voitures légères et cavaliers se pressaient et se bousculaient tout au long d’une chaussée large et bien damée, les plus importants entendant bien forcer le passage pour montrer qu’ils n’avaient pas à se mélanger avec le commun. Les  cochers de Marcia manœuvraient au mieux, à grands cris et  maniement de fouets, pour éviter les véhicules lents qui ralentissaient le flux des voitures rapides. Aux bords de la via, Marcia pouvait voir des bâtiments commerciaux et agricoles où s’activaient, sous la houlette de contremaîtres hargneux, des esclaves lourdement chargés de ballots, paniers, cageots ou amphores... Enfin, dans le cercle magique de ses sept collines, elle put distinguer La Ville qui étendait la splendeur de ses monuments dans un déploiement de coupoles, tours, murs, ponts, aqueducs, arcades, colonnes, statues, pylônes et coupoles… Elle en resta muette d’admiration et de stupeur. Rome était à la hauteur de sa réputation, et de la grandeur de son Empire. Marcia savait que plus d’un million d’habitants se pressait autour de la Roma quadrata originelle, mais sa majesté ne pouvait s’imaginer avant de l’avoir vue. La jeune femme se sentit fière d’être Romaine d’adoption et de faire partie d’une puissance aussi imposante. Elle crut reconnaître le Circus Maximus à ses dimensions gigantesques et sa forme allongée, puis le temple monumental de Claude et la masse imposante du Colisée avant que sa voiture ne s’engage dans le vicus patricius et s’arrête devant une porte percée dans un haut mur. Des esclaves postés à l’entrée avertirent le portier qui ouvrit la porte de bronze et Marcia se retrouva – un peu désemparée – dans le vestibule d’où on la fit passer dans l’atrium, tout en la priant d’attendre l’arrivée du maître de maison.

Lucius Cornelius Cunctator vint en personne accueillir sa belle-fille. C’était un homme grand et maigre, au visage austère, qui arborait un crâne chauve, un large nez crochu et de grandes oreilles décollées. Les rides qui labouraient son visage et le pli désabusé de sa bouche lui donnaient un air hautain, méprisant et presque méchant que ne démentait pas le regard pesant, légèrement voilé par une taie blanche. Il ne montra guère chaleureux, mais la reçut courtoisement :

- Sois la bienvenue dans notre maison, ma fille ! Marcus avait de nombreux rendez-vous ce matin et il n’est pas encore rentré. Il n’est sans doute pas au courant de ton arrivée. Tu le verras pour la cena qu’il doit prendre ici. On te montrera ta chambre, mais je crains que ta suite n’ait du mal à se loger car les maisons à Rome ne sont pas immenses. Je te laisse te reposer des fatigues de la route.

Le vieillard n’avait pas laissé Marcia prononcer un seul mot. Sans même attendre qu’elle en ait eu le temps, il se détourna et rentra dans un cubiculum. Un personnage, assis dans un fauteuil, l’y attendait, penché vers la porte pour mieux voir – mais sans se montrer ni se faire connaître. Un peu interloquée, Marcia se laissa conduire dans sa chambre où lui fut apporté le nécessaire pour une toilette rapide et un plateau garni de quelques nourritures et boissons. A Puppa qui l’avait suivie, elle demanda qu’on fasse apporter le coffre contenant ses affaires indispensables pour qu’elle puisse se faire changer, coiffer et maquiller. Un brasero brûlait dans la pièce, agréablement meublée et décorée de fresques représentant un jardin avec des oiseaux et des arbres couverts de fleurs et de fruits. Puppa lui apprit que Praxus s’était vu attribuer une petite chambre particulière sur l’arrière de la maison, mais qu’elle-même et les autres servantes n’auraient droit qu’à un grabat dans une soupente au dernier étage. Puppa ne savait pas où logeraient les hommes de sa suite...

Marcia se sentait désemparée. Elle pouvait comprendre que Marcus n’ait pas été prévenu que son bateau avait touché terre – mais il aurait pu s’en faire informer aussitôt ! Etrangère dans cette maison inconnue, abandonnée sans aide après ce long voyage, elle se demandait quelle folie lui avait fait accepter d’être la femme d’un Romain... Un étrange silence régnait dans la demeure où ne s’entendait que le bruissement du jet d’eau qui ruisselait imperturbablement dans un bassin d’où émergeaient des tritons de pierre moussue. Marcia regarda tristement les oiseaux qui voletaient sur les murs de sa chambre, enviant leur liberté. Rome l’avait fascinée, mais cette maison la glaçait. Quelle serait sa place dans ce monde nouveau où elle n’était ni désirée, ni attendue ? Elle pensa à sa propre maison d’où elle s’était sentie également exclue et fut envahie par un chagrin morne et pesant. Qui était-elle ? Que faisait-elle ? Où allait-elle dans un monde où elle était sans cesse rejetée ? Curieusement, elle évoqua Annarca dont les prédictions mystérieuses avaient jalonné son enfance : « Tu régneras ! » «  Le sang de ton sang est à jamais lié à cette terre qui est tienne » «  La Mère te protégera toujours ». Ces mots étranges qui l’avaient autrefois fait sourire lui apportèrent un réconfort bienfaisant, comme la promesse d’une vie privilégiée qui l’éloignait de ce présent terne et incertain, d’un avenir brillant auquel – pour la première fois – elle se sentait prête à croire. Elle reprit courage peu à peu.

Lorsque Marcus arriva d’un pas ferme, il se trouva devant une femme rassérénée et distante qui l’accueillit avec hauteur :

- Je te salue, Marcus. Les nouvelles vont-elles si lentement à Rome qu’il t’ait fallu tout ce temps pour venir saluer ta femme ?

Etonné par cette assurance nouvelle de Marcia – qui n’avait jusqu’alors fait preuve avec lui que d’amour et de timidité – il répondit un peu confus :

- Je te prie de m’excuser, mais il est des rendez-vous qu’il est difficile d’interrompre abruptement. J’avais demandé à être averti de ton arrivée, naturellement, et je suis venu dès que je l’ai pu.

- Je suis ravie de l’apprendre car j’aurais juré que, dans cette maison, tout le monde ignorait ma venue – et peut-être même mon existence.

- Personne ne t’ignore ni ne t’ignoreras. Tu seras présentée demain à notre famille et à nos amis. Et mon père était bien présent à ton arrivée ?

- Certes, je l’ai entrevu quelques secondes. J’aurais aimé qu’une femme m’accueille, me fasse visiter la maison, s’enquiert de mes besoins et tâche de les satisfaire au lieu d’être traitée comme une intruse. Sinon, il m’est toujours possible de rentrer chez moi, je ne suis pas sans appuis  !

- Marcia, je pense que c’est la fatigue qui te rend si irritable. Nous n’avons pas d’intendante – car mon père n’aime pas être servi par des femmes – mais je demanderai à l’une de nos parentes – qui nous est redevable – de venir s’occuper de toi. Tu as raison, il te faut une présence féminine. Pardonne-moi de ne pas y avoir pensé.

- Il faudrait commencer par loger convenablement ma suite. J’ai l’intention également d’acheter une voiture pour mes déplacements. Tu voudras bien en choisir une appropriée à mes goûts et à ceux de Rome. J’espère aussi que ta parente est suffisamment au fait de la vie mondaine. J’aimerais que ma garde-robe soit adaptée à la mode romaine. Bien entendu, j’ai toute latitude pour me procurer l’argent qui sera nécessaire à mes dépenses...

- Ta demande est judicieuse et j’en suis heureux. Je désire que ma femme soit la plus élégante de Rome – d’autant qu’elle est déjà la plus belle !

- Merci ! Mais il n'est pas nécessaire de forcer tes compliments.

Une fois encore, Marcus la regarda, étonné. Il avait cru l’amadouer et découvrait, sous les traits juvéniles de sa femme, une force de caractère qu’il ne soupçonnait pas et avec laquelle il lui faudrait compter.

La parente qui devait servir de mentor à Marcia dans son apprentissage de la vie romaine, Alba Candida, lui fut présentée à la cena. C’était une femme encore jeune qui avait dû avoir du charme sans être réellement jolie. Des yeux noisette, curieux et fureteurs, et des fossettes marquées qui s’étaient transformées en rides d’expression, lui donnaient un air caustique, vite dissimulé par les paupières qui retombaient et la tête qui s’inclinait modestement.

Alba Candida examina Marcia minutieusement, quoique discrètement, pendant tout le dîner qui fut long, copieux et largement arrosé de vin coupé d’eau sucrée. Marcia apprécia les poissons de mer dont elle avait déjà goûté la chair à Massilia et qu’elle retrouvait avec plaisir. Lucius parla peu et n’adressa que quelques mots à Marcia pour se détourner aussitôt d’elle sans attendre de réponse, comme à son arrivée, ce qui la faisait rougir de colère.

Marcus questionna poliment sa femme sur son voyage, puis il entreprit de faire le panégyrique de Marcellicus afin que nul n’ignore quelle femme raffinée il avait épousée. Il y avait, réunis dans le triclinium, un frère cadet de Lucius, sa femme et leurs trois enfants dont l’aîné devait avoir l’âge de Marcus, d’autres cousins aux liens de parenté plus éloignés, de nombreux amis de Marcus – mariés pour la plupart – et Spurius Gaudentius, l’ancien tribun de Marcus qui avait été présent à leur mariage. Marcia l’examina attentivement pour la première fois et fut frappée par sa beauté : il aurait pu poser comme modèle de Mars pour le sculpteur le plus exigeant. Pourtant, elle n’aima pas son regard froid et sa bouche trop mince, au pli dur. Il parlait peu et observait – d’un oeil sans indulgence – les convives qui prenaient la parole. Les ombres qui jouaient dans le creux de ses joues ou masquaient le regard de ses yeux enfoncés accentuaient le mystère de sa physionomie impassible.

A l’opposé, Marcus parlait beaucoup, et avec aisance. Il sut ainsi transformer en repas amical ce qui aurait pu être ressenti par sa femme comme l’examen de passage d’une provinciale à son arrivée à Rome. Marcia ne s’y trompa pas et lui en fut reconnaissante. Néanmoins, pour montrer qu’elle n’était ni dupe ni intimidée, elle prit souvent la parole – sans la garder trop – avec esprit et à propos. A la fin du repas, Alba Candida se glissa près d’elle et dit en souriant :

- J’ai apprécié ta prestation, ma chère. Tu as réussi à les convaincre que tu n’étais pas la petite provinciale impressionnable dont ils espéraient ne faire qu’une bouchée. Les Romains sont incorrigibles de prétention et de morgue mais ceux qui voudront te regarder de haut trouveront à qui parler. Tu deviendras vite une vraie Romaine, crois-moi...

- Il nous faudra faire plus ample connaissance Alba, répondit Marcia.

- Dès demain, je dois m’installer ici pour que tu ne te sentes pas trop seule.

- Je suis sûre que nous nous entendrons bien. J’avais craint que Marcus ne me trouve comme chaperon une vieille tante rébarbative!

- Ton mari est trop fin pour se tromper si grossièrement. Il a un grand sens de l’à propos et fait rarement d’erreurs quand il poursuit un but.

- Quel serait son but en l’occurrence ?

- Mais te plaire bien sûr, dit Alba en riant, après une seconde de silence.

Le soir venu, Marcus rejoignit sa femme dans sa chambre pour une étreinte mécanique et furtive qui la laissa – cette fois encore – désemparée devant tant de froideur manifeste. Mais elle avait décidé de faire face et de croire en son destin, rien ni personne ne viendrait à bout de son courage et de sa fierté.

Les jours suivants lui firent l’effet d’un tourbillon : après-midi aux Thermes où, après les bains, Marcia et Alba se rendaient à des conférences, puis courses, réceptions, concerts, spectacles, dîners, se succédaient à un rythme effréné. Alba était au courant de tous les potins mondains de Rome. Personne ne trouvait grâce à ses yeux : l’une était avare, l’autre prodigue et ruinait son mari en bijoux, celle-ci trompait le sien ouvertement, celui-ci était couvert de dettes, celui-là perdait son argent au jeu, untel avait gagné sa fortune dans des combines louches, l’autre en se débarrassant d’un riche parent...

Quand Marcia rencontrait certains Romains dans des réceptions où Alba – de petite importance sociale – n’était pas conviée, elle était parfois gênée de savoir tant de choses peu reluisantes sur leur vie privée. La bonne société romaine lui paraissait bien gangrenée ! Même l’Empereur n’échappait pas aux médisances d’Alba, qui n’en parlait qu’en baissant la voix. Il était goinfre, jouisseur et sentait fort la transpiration malgré les parfums violents dont il s’inondait... Bientôt, Marcia demanda à son mari de ralentir le nombre des sorties où elle devait se rendre. Elle avait besoin d’une pause ! Elle se sentait non seulement fatiguée, mais aussi nauséeuse, avec des éblouissements et la sensation constante qu’elle allait s’évanouir. Comme elle n’avait jamais été malade, elle en était contrariée.

- Très bien, Marcia, repose-toi, répondit Marcus, mais il y a des courses de chevaux au Circus Maximus dans une semaine auxquelles il te faudra assister. L’Empereur y sera et je tiens à ce qu’il te voit !

- Crois-tu donc que j’intéresserais l’Empereur ?

- Il voudra connaître la femme du prochain proconsul de Rome à Cyrène.

- C’est entendu, accepta Marcia en souriant, je viendrai.

Elle s’étendit sur son lit, frissonnante, et Puppa vint s’enquérir de ses besoins :

- Comme tu es pâle, Domina ! Tes mains sont glacées. Ne crois-tu pas qu’il serait bon que tu consultes une matrone ? Tes malaises sont peut-être...

- Mais non. Tu sais bien qu’il ne s’agit pas de ça.

- Je vais te chercher une tisane bien chaude, Domina.

23.05.2007

chapitre 7 - Suite et fin

Chapitre 7 suite (et fin)

Le convoi arriva enfin dans le delta où l’attendait une actuaria, navire de commerce dont les voiles étaient doublées – en cas de besoin – par l’action de rameurs. Le transbordement s’effectua sans incidents : les bagages de Marcia furent disposés dans la cale soigneusement calfatée et elle-même installée sur le pont, dans une cabine suffisamment spacieuse  pour contenir un lit confortable, une table, un coffre et des sièges ainsi que des luminaires aux cierges épais qui répandaient en brûlant une lumière parfumée. Les voiles de lin furent hissées car le vent était favorable et le navire, lentement, s’éloigna vers Massilia, leur prochaine étape. Loin de se réfugier dans sa cabine, Marcia s’accouda au bastingage et regarda, émerveillée, la mer qu’elle découvrait et qui la fascinait. Le temps était clair. Les vagues soulevaient la coque en un lent bercement majestueux et, à l’infini, leur moutonnement sans cesse renouvelé se poursuivait. Le vent était parfumé d’odeurs nouvelles et étranges, le soleil se dispersait en éclats étincelants sur les vagues bleues, bordées d’écume. Marcia se laissait pénétrer par le mystère envoûtant de la mer.  Le mouvement de la lumière sur cette matière liquide ondoyante et ruisselante apaisait son esprit, captivé par la nouveauté.

-         Ne veux-tu pas te restaurer Domina ? lui demanda un serviteur, intrigué par son immobilité, te sens-tu bien ?

-         Ben sûr ! Pourquoi ne le serais-je pas ? lui demanda-t-elle.

-         Les marins disent qu’il arrive souvent que le mouvement de la mer rende malade. C’est sans doute vrai car je ne me sens pas très bien...

-         Et bien, disparais et ne gâche pas mon plaisir par ton air malheureux. Trouve-moi à la cuisine quelqu’un de plus résistant, ou envoie-moi Puppa, j’ai faim.

Marcia fut servie devant sa cabine par Puppa qui lui conseilla de s’abriter :

-         Domina, le soleil est mauvais pour le teint. Ne t’expose pas où tu ressembleras à ces matelots foncés comme le chêne, qui ont l’air de sortir des enfers !

-         Tu as sans doute raison Puppa, ce serait étrange, pour la femme de Marcus.

Alerté, le capitaine fit dresser un auvent de toile qui apporta une ombre agréable au-dessus de la table disposée devant sa cabine.

-         Que devient Minimus ? demanda Marcia peu après, Je ne le vois plus.

-         Il est plein d’entrain et fait le tour du navire. C’est un gentil petit, Domina, et il t’est reconnaissant de ne pas l’avoir abandonné ! Il essaie d’obtenir de Praxus des renseignements sur tout ce qu’il voit, mais Praxus ne lui répond guère.

-         Pourquoi cela ? s’étonna Marcia. Dis à Praxus de me rejoindre.

Praxus se présenta devant elle peu après, drapé dans un épais manteau.

-         Tu es bien pâle, dit Marcia. Serais-tu malade toi aussi ?

-         Je suis Grec, je connais la mer et n’ai jamais été incommodé par elle. Mais Jje ne suis plus jeune et j’ai froid. Je suis resté trop longtemps sans doute enfermé dans ma bibliothèque à Marcellicus. Le voyage me fatigue un peu.

-         Que penses-tu de Minimus ? Je parle de son caractère, de ses capacités.

-         Ce n’est qu’un enfant. Je n’y ai pas prêté attention.

-         C’est dommage ! J’avais pensé que tu pourrais l’instruire pour passer le temps pendant notre navigation. Il serait aussi sous ta surveillance. Trop de liberté est dangereuse et je n’aimerais pas qu’il passe par-dessus bord.

-         Marcia ! s’offusqua Praxus, mon rôle n’est pas d’instruire un petit paysan. Je t’ai accompagné pour être ton secrétaire !

-         Tu me déçois, Praxus. Mais s’il en est ainsi, je l’instruirai moi-même. J’ai l’impression qu’il est très éveillé.

-         Pourquoi veux- tu tellement t’en occuper ?

-         Cet enfant m’a été envoyé par les dieux. Je veux lui donner sa chance.

-         C’est bon Marcia. Je me plie à ton bon plaisir, je l’instruirai.

-         Il ne s’agit pas d’une corvée que je t’impose, dit Marcia d’un ton ferme en le regardant dans les yeux. Fais-le de bon cœur – ou ne le fais pas !

Ils arrivèrent enfin en vue de Massilia. La ville – impressionnante – étalait ses quais où étaient amarrés des navires de tous pays, voiles carguées, attendant leur chargement pour de nouvelles traversées. Tout au long du port, marins et esclaves s’activaient à décharger – ou à embarquer – des tonneaux, caisses, coffres ou cageots sous la surveillance de contremaîtres et de subrécargues qui hurlaient des ordres en brandissant des fouets pour ponctuer leurs instructions. Les entrepôts s’alignaient, riches de toutes les marchandises prêtes à être distribuées à l’import ou l’export. Plus loin, immeubles populaires, riches demeures de marchands et armateurs, théâtres, temples, basiliques, tribunaux et forums entourés de portiques s’étageaient jusque sur les collines dominant la ville. Sur un îlot, à l’entrée du port, un phare à la lanterne éteinte dressait sa silhouette imposante. Une vague rumeur émanant de cette fourmilière parvenait jusqu’au navire qui gagnait lentement sa place le long d’un quai. Quand il fut immobilisé, le capitaine avertit Marcia qu’elle pouvait débarquer. Ses gardes personnels surveillant ses bagages, elle descendit avec une escorte et un coffre contenant les effets nécessaires à son séjour à terre, qui devait être assez court. Le représentant de Julius, Larinas, l’attendait sur le quai, riche négociant un peu obséquieux, gras et volubile. Il l’accueillit avec beaucoup de respect :

-         Quel honneur pour moi de recevoir la fille de l’illustre Julius ! Je t’ai fait préparer une demeure où tu trouveras toutes les commodités qui rendront ton séjour agréable, car je n’aurais pas osé te recevoir dans ma modeste demeure où les affaires m’obligent à supporter un va-et-vient continuel de clients et de marchands qui aurait troublé ton repos. Veux-tu que je t’y conduise ?

-         Avec plaisir, j’ai besoin de faire un peu de toilette.

-         Quand tu seras prête, et si tu le désires, ma femme viendra te chercher en voiture pour t’accompagner en ville. Il y a de belles boutiques bien achalandées. Nous sommes à ton entière disposition.

-         Je te remercie et j’accepte bien volontiers la compagnie de ta femme.

La maison, de dimensions modestes, possédait néanmoins tout le confort souhaitable et Marcia profita longuement des thermes où ses servantes la lavèrent, la massèrent et la parfumèrent avant de l’habiller. Elle était prête lorsque la femme de Larinas vint la chercher. Tatinia était une toute jeune femme avenante au type méditerranéen, habillée avec goût mais sans ostentation, ce qui pouvait surprendre de la part de l’épouse d’un riche citoyen qui paraissait lui-même assez porté à étaler sa réussite. Son regard, doux et brillant, un peu inquisiteur, était un appel à la sympathie. Marcia lui sourit spontanément et l’autre lui répondit, heureuse de découvrir une jeune femme simple et agréable là où elle avait craint trouver une dame autoritaire et hautaine, après les multiples recommandations dont l’avait abreuvée son mari.

-         Bonjour, Marcia. Je suis heureuse de faire ta connaissance, dit-elle d’une voix chaleureuse qui rendait sincère la phrase conventionnelle. Veux-tu que nous fassions une promenade en ville ? Puis la voiture nous déposera et nous pourrons faire le tour des boutiques pour quelques achats.

-         Cela me semble être un excellent programme. Je suis prête. Allons-y !

Un ploxemum les attendait devant la porte, Le cabriolet était découvert, mais malgré la saison, il ne faisait pas froid et le soleil brillait dans un ciel très bleu qui surprenait Marcia. Tatinia se montra un guide disert. Elle raconta l’origine et l’histoire des monuments, le nom de leur donateur et retraça rapidement, mais d’une façon intéressante l’histoire de la ville.

-         Quels sont les dieux les plus honorés à Massilia ? demanda Marcia en passant devant un temple qui lui parut un peu insolite.

-         Oh ! A peu près les mêmes que partout ailleurs en Gaule, je suppose, mais il y a aussi les temples de certains dieux orientaux et celui que nous venons de dépasser est consacré à Isis, une déesse égyptienne.

-         Et toi, Tatinia, demanda Marcia en riant, quel est ton Dieu préféré ?

Sans répondre, la jeune femme désigna le grand Théâtre, un fort beau monument, et parla des derniers spectacles à la mode et des comédies qu’elle n’avait pas beaucoup appréciées – elle les trouvait vulgaires – et des ballets qu’elle avait beaucoup aimés. Les deux femmes descendirent de voiture aux abords du forum où Tatinia emmena Marcia vers des boutiques bien achalandées. Marcia acheta – plus pour jouer le jeu que par réelle envie – une belle selle de cuir travaillée pour son mari, quelques fibules d’un travail soigné, en or rehaussées de corail et de turquoises représentant des animaux familiers,  et des bagues en cristal d’un joli effet. Enfin, elle offrit  à Tatinia, ravie, un collier dans un écrin de cuir. Elles longeaient une rue plus calme pour retrouver la voiture que le cocher gardait pendant leur absence quand Marcia remarqua Tatinia faire un geste rapide et qui lui parut étrange, en croisant un homme qui tenait contre son cœur, comme s’il était très précieux, un pot recouvert d’un couvercle. Marcia, par discrétion, ne posa pas de questions sur le sens de ce geste.

Le lendemain, le mistral s’était levé et soufflait en rafales. La mer roulait avec fracas des vagues déferlant jusqu’aux abords du port. Visiblement, il n’était pas question de prendre la mer. Larinas vint trouver Marcia :

-         On ne sait jamais combien de temps va souffler le mistral. Certains prétendent qu’Eole le fait durer trois, six ou neuf jours. La seule certitude est qu’il faut attendre qu’il cesse pour poursuivre ton voyage. Tu seras contrainte d’accepter notre hospitalité plus longtemps que tu ne le pensais.

-         Ce n’est pas une contrainte et je suis heureuse de passer quelques jours dans votre belle ville. Et ta femme est charmante, Larinas.

Larinas, satisfait du compliment, laissa les deux femmes organiser leur journée à leur guise. Elles passèrent l’après-midi à l’Odéon où un spectacle de musique orientale était donné. Puis Tatinia invita Marcia à visiter sa maison. Elle était d’importance ! Larinas avait des salons pour recevoir sa clientèle, des bureaux où s’affairaient des secrétaires, des boutiques et des chambres louées. Après la partie réservée au public, on pénétrait dans le domaine privé où les pièces de réception s’organisaient autour de l’atrium, puis en passant sur le péristyle on accédait aux chambres.

-         Suis-moi, si tu veux, je vais changer de chaussures et déposer mon châle…

La chambre de Tatinia était petite – comme à l’habitude – mais avec des ouvertures plus grandes que celles auxquelles était habituée Marcia. Elles laissaient pénétrer la lumière filtrée par des verres colorés qui représentaient un grand luxe, sinon elle était meublée assez simplement. Au-dessus du lit, recouvert d’un jeté de lin bleu, Marcia remarqua un objet de bois en forme de croix. Les deux femmes se dirigèrent ensuite vers le jardin, bien protégé par de hauts murs. On n’y sentait plus le vent qui soufflait toujours avec force à l’extérieur. Il y régnait un calme fleuri, apaisant, presque irréel.

-         Quel endroit merveilleux ! s’exclama Marcia Comme il fait bon s’y reposer !

-         J’y passe de longs moments. Cette lumière qui vient du ciel apaise l’âme et incite à la méditation et à la prière.

Quelque chose dans le ton de Tatinia intrigua Marcia. Elle demanda en hésitant :

-         Puis-je te poser une question, peut-être indiscrète ?

-         Bien sûr ! Je suis toute prête à y répondre.

-         Quel est ce signe en forme de croix que j’ai vu au-dessus de ton lit ?

-         Comment Marcia ! Tu ne connais pas le signe des chrétiens ?

-         Les Chrétiens ! Tu veux parler de cette secte infâme d’esclaves qui boivent du sang et se nourrissent de chair humaine !

-         Marcia ! Il ne faut pas croire les ignorants qui dénigrent notre foi parce qu’ils ne la comprennent pas !

-         Tu es donc chrétienne, Tatinia ?

-         Je le suis. C’est ma plus grande fierté.

-         J’en suis confondue. Comme j’ai appris à te connaître, j’ai du mal à croire que les Chrétiens soient réellement des monstres. Mais alors, pourquoi suscitent-ils tant de haine et mensonges ?

-         Je pense qu’il s’agit d’un problème politique. Les Chrétiens n’adorent qu’un seul Dieu. Ils ne peuvent donc pas accepter l’Empereur comme un dieu vivant, ni présenter des sacrifices devant ses autels...

-         Comment s’appelle votre dieu ?

-         L’Eternel, le Tout-Puissant.

-         Comme Jupiter ?

-         Non, pas vraiment. Jupiter n’est qu’un dieu parmi d’autres, avec des sentiments d’homme : haines, petitesses, amours, rancœurs... En aucune manière, il n’est semblable à notre Dieu !

-         Et que représente la croix pour vous, ce signe d’un supplice infamant ?

-         Notre Dieu, par amour des hommes, a envoyé son fils, Jésus, né de la Vierge Marie , pour les sauver. Les hommes ne l’ont pas reconnu et ils l’ont crucifié. Mais Il est ressuscité d’entre les morts et monté au Ciel où Il attend les justes à la droite de son Père.

-         Quelle histoire invraisemblable, Tatinia. Je veux bien croire que les Chrétiens ne soient pas les monstres annoncés, mais ce sont néanmoins des rêveurs ou des crédules ! Jamais personne ne les suivra dans cette voie... Un Dieu-homme, né d’une vierge, et qui s’est laissé crucifier ? C’est un défi au bon sens ! N’as-tu jamais été inquiétée au sujet de tes croyances ?

-         En ce moment, il n’y a pas de problèmes, mais Larinas veut que je reste discrète. Il ne serait pas bon pour ses affaires qu’on me sache chrétienne.

-         Et lui ? L’est-il aussi ?

-         Non. Mais il me laisse pratiquer ma foi. Je me demande, ajouta-t-elle en riant, s’il ne se dit pas ainsi qu’il se ménage les bonnes grâces de ce Dieu qui pourrait bien exister. Larinas est très avisé en affaires !

-         Naturellement, je garderai pour moi tes confidences, Tatinia. Ce que tu m’as révélé m’étonne. C’est la première fois que je parle à un Chrétien et je suis heureuse de pouvoir me faire d’eux une idée plus juste.

-         Tu en entendras parler encore et partout où tu iras.

-         Le crois-tu vraiment ? dit Marcia en souriant d’une façon dubitative.

Le mistral tomba au bout de trois jours, pour ne pas faire mentir sa réputation. Et Marcia reprit la mer. Les étapes étaient nombreuses. Tous les soirs, il fallait trouver un abri. Le capitaine, un vieux loup de mer, connaissait les meilleurs mouillages. Il fallait parfois passer la nuit à bord. L’installation de Marcia était suffisamment confortable pour que cela ne présente pas un grand désagrément. L’étape suivante, à terre, avec la possibilité d’une bonne toilette n’en était que plus appréciée. Marcia avait le pied marin et le balancement du navire ne l’incommodait jamais. Les leçons que Praxus donnait à Minimus, qui se déroulaient souvent en sa présence, la distrayaient. L’enfant était intelligent, et il progressait rapidement. Praxus lui avait donné quelques tablettes qu’il passait son temps à couvrir de lettres et de chiffres, puis à effacer fébrilement pour recommencer ses exercices. La couturière de Marcia lui avait confectionné quelques habits car il était vêtu de bien pauvres hardes lorsqu’il avait été trouvé à Valence. Choyé par Puppa, il ne paraissait pas souffrir de la perte de sa famille et ne parlait jamais spontanément de sa vie passée. Marcia, qui était curieuse, l’interrogea plusieurs fois sur ses activités à la ferme, sa façon de vivre, ses parents. Elle se rendit assez vite compte que Minimus avait menti : il n’était pas le fils d’un colon. Aussi, elle le garda dans sa tente un soir après sa leçon.

-         Je voudrais savoir quel est ton vrai nom, et d’où viens-tu ? Dis-moi la vérité. Il est légitime de mentir pour sauver sa vie mais maintenant, je veux savoir.

-         Domina, pardonne-moi, je ne suis qu’un esclave Alaman, répondit Minimus en baissant la tête. Quand les Bagaudes sont partis avec leur butin, les autres esclaves les ont suivi et ils m’ont oublié. Le fils de mon maître avait été tué, aussi j’ai pensé à me faire passer pour lui sinon – mes maîtres ayant été assassinés – on m’aurait crucifié pour l’exemple.

-         Je comprends mieux ta terreur lorsque je t’ai trouvé. Mais il t’aurait été difficile de prouver ton identité à la Curie de Valence.

-         Je sais que tu m’as sauvé, Domina, et ma vie t’appartient.

Marcia, émue par le regard intense des yeux d’un bleu profond qui la regardaient avec passion, réalisa qu’elle aimait beaucoup cet enfant.

-         Te souviens-tu du pays dont tu viens ?

-         Je n’ai peu de souvenirs, sauf que j’habitais un grand chariot garni de fourrures, et que mon père avait une grande épée de guerrier…

-         Aimerais-tu devenir soldat ?

-         Je ne sais pas… J’aimerais aussi être un savant comme Praxus.

-         Ce n’est pas incompatible, dit Marcia en riant. Tu as le temps de choisir.

-         Si je deviens soldat, ce sera pour te défendre, Domina.

-         Je te remercie. Nous verrons si tu n’oublieras ta promesse en grandissant.

Praxus, curieusement, fut plutôt satisfait en apprenant les origines de Minimus :

-         Je préfère avoir un esclave comme élève qu’un petit paysan !

-         Sans doute parce que tu te revois en lui, Praxus !

-         Tu ne m’as jamais interrogé sur mes origines, Marcia ! Tu es plus attentive avec cet enfant trouvé qu’avec ton vieux maître !

-         C’est vrai, vieux jaloux ! Je te t’ai jamais questionné. Mais pour moi, tu as toujours été  Le Maître. Qu’y a-t-il de plus beau ?

-         Merci, Marcia, dit-il les larmes aux yeux.

Le navire arriva enfin en vue du port d’Ostie. Il était temps car, pendant la mauvaise saison, toute navigation allait s’interrompre jusqu’à la mi-mars. Deux jetées incurvées se refermaient sur un îlot où était bâti un phare. Sans avoir la hauteur du Pharos qui faisait la gloire d’Alexandrie, il était imposant avec sa base octogonale en pierres blanches et son fût cylindrique de briques enduites. Tout en haut, se trouvait sa lanterne dont la lumière était amplifiée par des parois en verre taillé en loupe. Une fois franchie la passe, le navire se retrouva dans le port de Claude qu’il traversa pour gagner, à l’arrière, le port de Trajan de forme hexagonale, bordé d’énormes entrepôts et qui rejoignait le Tibre par un canal. Le voyage maritime s’arrêtait là. Le navire avait été annoncé. Des voitures attendaient Marcia, envoyées par le correspondant de Julius et par Marcus.

On proposa à Marcia une halte avant de prendre la route pour Rome, mais elle préféra partir tout de suite pour les derniers trente kilomètres qui la séparaient de La Ville

22.05.2007

Chapitre 7 - Le depart

Les jours suivants furent occupés à préparer le départ pour Rome. Julius avait envoyé de Marcellicus les esclaves qui devaient accompagner sa fille : habilleuse, coiffeuse, couturière, palefreniers, cochers, valets et gardes… Elle aurait ainsi ses serviteurs familiers pour assurer son service. Le vieux Praxus était également venu à Lugdunum pour saluer son élève dans sa nouvelle demeure et lui dire au-revoir mais Marcia, sur une impulsion, lui demanda :
- Praxus, que dirais-tu de m’accompagner en Afrique ? J’aurai besoin d’un secrétaire ! Et à qui pourrais-je faire davantage confiance qu’à toi ?
- Mais je suis trop vieux, Marcia, les voyages ne sont plus faits pour moi ! Puis il ajouta après un court silence : ne me tente pas, je risquerai de te gêner…
- Mon cher précepteur, tu m’as enseigné l’histoire et la géographie de ces pays. N’aimerais-tu pas vérifier ton enseignement sur le terrain ? Je peux même te promettre que, lorsque nous serons en Cyrénaïque, je t’enverrai à Alexandrie. Certes, la Grande Bibliothèque a brûlé, mais son annexe, dans les souterrains du Serapeum, est intacte. Tu pourras y rencontrer les derniers sages d’Egypte et recueillir leur enseignement. Qu’en penses-tu ?
- Marcia ! Ce serait si passionnant ! Je pourrai t’être utile. J’accepte ta proposition, du moins à condition que ton père le permette…
- Mais Praxus, tu es affranchi ! Tu es libre !
- Je sais, Marcia, mais je me sens toujours redevable envers ta famille et je ne ferai rien sans l’aval de mon maître.

Bien entendu, Julius donna son accord. Sans en parler à sa fille, il avait aussi composé pour elle des bagages conséquents comprenant argenterie, vaisselle, verrerie, linge, tissus précieux, brocarts, tentures brodées, meubles et objets… tout ce qui pourrait lui rappeler le cadre qui avait été le sien dans sa demeure de Marcellicus. Quand Marcia – qui avait pensé n’emporter que ses vêtements et bijoux – vit le volume de ses impedimenta, elle s’écria en riant :
- Mais Père, je pars pour des contrées lointaines ! Comment me chargerais-je sans problème d’un pareil équipement ?
- Ma fille, tu n’es pas une pauvresse, et il faut que tu tiennes ton rang. D’ailleurs, tu n’es pas certaine de trouver tout ce dont tu auras besoin là où tu t’en vas. Crois-moi, tu auras la possibilité de déménager tout cela. Je m’en fais fort. Pour commencer, tu dois aller à Massilia en bateau, n’est-ce pas ? C’est infiniment plus confortable que par la route – même si c’est un peu plus lent.
- Oui, effectivement. Marcus a dit qu’il me devancerait par la route, à cheval.
- Tu vois bien que j’ai raison ! Tu voyageras confortablement et tu pourras convoyer tes affaires. J’ai déjà équipé un bateau pour que tu puisses y trouver tes aises et deux barges qui prendront tes serviteurs, tes gardes et tes bagages. J’ai aussi prévu tes étapes et envoyé des messagers pour prévenir mes amis de ton passage. Ne crains rien, ma fille, tu voyageras comme la princesse que tu es. A Massilia, tu embarqueras dans un navire de commerce aménagé spécialement pour toi, avec voiles et rameurs, comme un navire de guerre. Ainsi, il sera beaucoup plus rapide.
- Tu me gâtes tant ! Tu as les attentions d’une mère attentionnée…
- « Ou d’un mari prévenant ? » pensa Julius, inquiet des lacunes de son gendre...

Le jour de son départ, une foule nombreuse de parents et d’amis accompagna Marcia sur les quais. Sa flottille était prête. Elle comportait une barge montée par des gardes, une barque de plaisance sur laquelle était dressée la parada, tente confortable meublée d’un lit, de tables et de sièges, puis une autre barge pour les serviteurs et les autres gardes assurant les arrières du convoi. Les bagages étaient répartis dans les deux barges, les vêtements et les objets personnels rangés dans la barque de plaisance de Marcia. Les trois embarcations étaient indépendantes et, étant munies de voiles et de rameurs, elles n’avaient pas besoin d’être hâlées, ce qui les rendaient plus sûres.
- Voici des notes, Marcia, avec des noms et adresses de correspondants partout où tu passeras. Même à Rome – où nos produits les meilleurs sont distribués – tu pourras trouver argent, aide et tout ce dont tu pourrais avoir besoin, glissa Julius en embrassant sa fille avec émotion.
C’était une froide matinée de novembre. Le ciel était gris, avec un petit crachin de pluie froide et tenace. Un vent aigre faisait tomber les dernières feuilles que l’automne avait encore épargnées. Marcia s’était drapée dans un manteau à la romaine, agrafé sur l’épaule, et y avait ajouté un long châle enroulé autour d’elle. Elle avait froid, en partie à cause du temps, mais aussi à cause de sa tristesse de quitter son pays et ceux qu’elle aimait – son père surtout qu’elle craignait de ne jamais revoir…

Lorsque la barque s’éloigna du quai en glissant silencieusement dans le courant du fleuve rendu plus rapide par les pluies récentes, Praxus, qui la regardait affectueusement, lui prit la main.
- Tu abordes une nouvelle vie, Marcia ! Ménage tes forces pour l’affronter et garde les bons souvenirs de ton enfance sans les brouiller de larmes. Au contraire, bénis les dieux d’avoir été si heureuse !
- Tu as raison, Praxus, répondit-elle fermement. Il me faut regarder de l’avant.
Tandis que les quais de Lugdunum s’enfonçaient dans le brouillard, les embarcations avancèrent au milieu du courant, guidées par des nautes expérimentés. La navigation était aisée. Marcia regagna sa tente où brûlait un brasero. Lit et fauteuils étaient garnis de coussins moelleux, le sol recouvert de tapis. La jeune femme s’allongea et demanda à Puppa de fermer la tenture qui l’isolait et de la laisser seule. Le sort en était jeté : elle était la femme de Marcus et le rejoignait pour partager sa vie. Son avenir lui paraissait toujours incertain et plein d’inconnues. La plus importante était la place qu’elle occuperait dans leur couple. Elle avait rêvé d’être aimée et choyée par un mari amoureux, elle s’était trompée. Il lui avait promis une vie fascinante et prestigieuse. Qu’en serait-il ? L’avait-il abusée sur ce point aussi ? Que signifiaient d’ailleurs célébrité et honneurs ? Elle se sentait trop inexpérimentée pour en appréhender le sens et la valeur. Elle naviguait vers l’inconnu... mais cela lui paraissait un défi digne d’être relevé. « Je suis jeune et n’ai aucune expérience du monde, de ses pièges, de ses dangers. Mais je ne me laisserai pas abattre ! Je ferai face ! Tu verras Marcus, que tu ne peux te jouer impunément de moi ! » Rassérénée, confortablement enfouie dans ses coussins dorés, elle se laissa aller à rêver…

La première étape se fit à Vienne, dans des lieux familiers. Elle passa la nuit dans leur maison, accueillie par ses serviteurs comme une maîtresse révérée. Julius lui avait fait préparer une étape de reine, avec un dîner de fête auquel étaient conviés des amis et des proches. Les fruits de mer étaient arrivés juste à temps, le vivier avait été garni et des oies grasses sacrifiées. Les convives euphoriques chantaient ses louanges et enviaient sa chance de connaître bientôt Rome, au côté d’un mari prestigieux. Marcia, qui buvait habituellement peu, avait fait pour une fois honneur aux différents crus servis pendant le repas. Elle partagea la bonne humeur générale, admettant que son sort était privilégié. Le départ du lendemain se fit sous les meilleurs auspices. Le temps était clair. Le ciel, lavé par les pluies de la veille, avait la couleur tendre des vêtements réservés aux nouveau-nés. Le Rhône s’assortissait aux teintes adoucies des beaux jours de l’arrière-saison. Le convoi se mit en route, acclamé par quelques amis qui avaient eu la délicatesse de venir saluer leur hôtesse de la veille. Le mistral s’était levé et favorisait la navigation, les embarcations avançaient à la voile. Marcia, accoudée à l’avant de l’embarcation, regardait le fleuve s’ouvrir docilement sous l’étrave, heureuse – pour la première fois – de ce voyage qui allait lui faire découvrir des berges inconnues, des pays ignorés qui commençaient à exciter sa curiosité.

L’étape suivante serait Valentia où elle serait accueillie par des amis de son père. En approchant de la rive, Marcia remarqua des feux dans la campagne, ce qui arrivait souvent à cette saison pour brûler les feuilles mortes. Les embarcations amenèrent les voiles et se dirigèrent vers l’embarcadère de Sennius Solemnus qui s’était proposé de les recevoir pour la nuit. Pourtant personne n’était là pour l’accueillir, ce qui surprit Marcia, habituée à plus de prévenances de la part de ses hôtes. Aidée de ses serviteurs, elle descendit sur le quai pour marcher un peu, attendant de décider ce qu’il convenait de faire. Elle était encore plongée dans ses réflexions quand un enfant se précipita dans ses jambes, en criant d’une voix angoissée :
- Par pitié Domina, protège-moi ! Je ne suis pas coupable ! Aide-moi !
Derrière lui, des serviteurs arrivaient en vociférant, se précipitant pour saisir le gamin. Marcia les interpella d’une voix autoritaire :
- Que se passe-t-il ? J’arrive sans trouver personne pour m’accueillir et vous osez me bousculer pour vous saisir de cet enfant qui est contre moi ?
- Pardonne-nous, Domina. Nous avons été attaqués ce soir par des paysans révoltés qui ont brûlé une grange et emmené du bétail. Ils ont fui en oubliant ce vaurien. Il payera pour eux !
- Puisqu’il est là, ce n’est certainement pas lui qui a mis le feu, ni emmené vos bêtes ! Parle, petit. Qui es-tu ?
- Mon père était un colon. Il a été tué par les bandits qui ont incendié notre maison. Je me suis enfui. Domina ! Aie pitié de moi, ils vont me tuer !
- S’il n’était pas coupable, il n’aurait pas fui, laisse-le-nous, Domina.
- Taisez-vous ! Je suis Marcia, fille de Julius, je veux voir votre maître. L’enfant reste avec moi. Ecartez-vous de moi sinon il vous en cuira !
Matés, les domestiques reculèrent en silence, en jetant un regard mauvais à l’enfant. Ils précédèrent Marcia sur l’allée menant à la villa.

Marcia y trouva ses hôtes dans un grand trouble. Ils s’excusèrent aussitôt :
- Pardonne-nous, Marcia, nous n’avons pas vu tes bateaux arriver. Comme tu le constate, nous avons été attaqués par les Bagaudes. Ces bandits auraient pu faire plus de dégâts car nous habitons habituellement en ville. Heureusement, nous étions là à cause de ta venue ! Nos gardes les ont mis en fuite, mais ils ont eu le temps de brûler et de piller. Quel est cet enfant agrippé à tes jambes ?
- Il a demandé mon aide lorsque j’ai débarqué, tes serviteurs pensaient qu’il faisait partie des bandits. Il prétend être le fils d’un colon tué...
- Comment t’appelles-tu, petit ?
- Je suis le fils de Caius Julius Macer.
- Comment ? cria Sennius à ses gens, vous pourchassiez le fils d’un citoyen romain ? Espèces de sauvages bornés, vous méritez le fouet ! continua Sennius qui s’agitait beaucoup, énervé et vexé de cet impair commis devant Marcia. Quant à cet enfant, laisse-le moi, je le confierai à la Curie et il sera adopté.
La jeune femme sentit la main de l’enfant se crisper sur les plis de sa robe qu’il n’avait pas lâchée. Suivant son impulsion, elle repoussa fermement l’offre :
- Je m’en occuperai moi-même et passerai demain à Valence pour déclarer que je le garde. Cet enfant s’est placé sous ma protection, je m’en sens responsable.
- Si cela te fait plaisir, Marcia, personne n’y trouvera à redire, répliqua Sennius, étonné et vaguement réprobateur. Il me faut maintenant aller voir les dégâts.
- Je comprends, Sennius, ne t’occupe pas de moi et fais ce qu’il faut. Si tu as besoin de mon aide, je suis à ta disposition.
- Je te remercie, mais ce ne sera pas nécessaire. Repose-toi, ma femme te montrera les thermes et ta chambre. Elle dînera aussi avec toi si je suis pris trop longtemps par mon inspection.

La femme de Sennius, affolée, ne savait où donner de la tête. Heureusement, une esclave suppléa sa maîtresse. Marcia, après sa toilette dans des thermes modestes, mais bien conçus, rejoignit son hôtesse dans le triclinium où un repas – un peu improvisé mais bon – leur fût servi. En l’absence de Sennius, la conversation s’annonçait difficile car la maîtresse de maison, encore hébétée, sursautait au moindre bruit. Marcia la complimenta sur sa maison, son aménagement, ses jardins. A ces derniers mots, le visage de son hôtesse s’éclaira :
- J’avoue que les jardins sont ma passion. Je passe mon temps à rechercher des essences rares, à en commander aux voyageurs qui s’en vont dans des pays lointains, mais mes demandes sont souvent oubliées…
- Je pense aller prochainement en Cyrénaïque, je te promets de penser à toi.
- Vraiment ? Comme c’est gentil de ta part ! Il est si passionnant de pouvoir acclimater des plantes inconnues. Si cela est possible, j’aimerais aussi des arbres fruitiers. Mais je t’ennuie avec ma marotte... Sennius trouve que j’exagère avec mes envies de nouveautés encombrantes et fragiles…
- Je trouve que c’est beaucoup plus qu’une marotte, c’est une recherche utile !
- Oh ! Vraiment ? Comme je suis heureuse de te l’entendre dire, répète-le devant Sennius, tu me rendras service, ajouta-t-elle en riant.
A l’arrivée de Sennius, les deux femmes bavardaient tranquillement et comme il ne s’attendait peut-être pas à une telle décontraction, il en fût assez étonné.
- Je vois, ma chère, que tu prends les choses avec le calme des vieilles troupes, j’en suis content. Je m’excuse de ce retard, j’ai voulu suivre les traces du troupeau volé mais la nuit est tombée. J’ai du renoncer.
- Tu y parviendras demain avec des chiens et des hommes armés, répondit Marcia, si tu veux éviter d’autres problèmes et punir les coupables.
- Tu as raison ! Ce n’est que partie remise, je n’abandonnerai pas !
- Où veux-tu loger ton petit protégé, Marcia ? demanda sa femme.
- Qu’il dorme avec Puppa ! C’est une gentille femme qui a perdu un enfant, il y a peu de temps. Je pense qu’elle sera heureuse de veiller sur lui.
- Tu veux réellement l’emmener avec toi ? s’étonna Sennius.
- Bien sûr ! J’ai une suite assez importante pour supporter une personne de plus. De plus, j’ai l’impression qu’il va me porter chance.
- Alors n’hésite pas, emmène-le. Mais inutile de t’arrêter à Valence, je ferai les formalités en ton nom. Signe-moi une procuration, cela suffira.
Le garçon – que Marcia nomma Minimus – prit ainsi place parmi sa suite C’était un bel enfant, d’environ sept ans, blond avec de grands yeux d’un bleu pervenche. La descente du fleuve s’effectua sans autres incidents notoires. Aux étapes, Marcia recevait un accueil chaleureux qui montrait – outre les qualités d’hôtes de ceux qui l’accueillaient – que le renom de sa famille était parvenu loin au-delà de sa province, ce qui ne manquait pas de la flatter. Chacun lui vantait les qualités de son père, homme d’affaires efficace et respecté. Par ces récits, Marcia découvrait d’autres aspects de ses activités : opérations bancaires, négoce de produits agricoles et manufacturés. Si Julius s’occupait de la propriété de sa fille, il avait aussi des affaires personnelles multiples et, pour autant que Marcia pouvait s’en rendre compte, fructueuses. Elle se sentait fière de lui. Sur les quais, on pouvait voir les entrepôts de Julius Cornelius Gallus d’où sortaient des cargaisons de tonneaux de vins, les coffres de vaisselle d’argent, les ballots de brocards et les caisses de poterie sigillée de Lugdunum ou de vases à médaillons… Toutes ces marchandises partaient vers Rome, bien sûr, mais aussi en Espagne, en Orient, en Afrique, dans tout l’Empire, là où des citoyens fortunés voulaient acquérir les produits de luxe de la Gaule lugdunaise. Aussi, la fille de Julius était-elle toujours bien accueillie. On la jugeait jolie, souriante et aimable. Elle-même trouvait de plus en plus d’agréments à ces rencontres rapides, variées, joyeuses et amicales qui dissipaient la tristesse du départ.

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