30.05.2007
chapitre 12 - Retour à Marcellicus
-Marcia, tu es si jeune ! dit enfin Praxus. Tu viens de vivre des heures éprouvantes, mais la bonté de Dieu t’accordera de nouveau le bonheur.
-Ne me parle pas de la bonté de ton Dieu ! Je n’ai connu que traîtrises, deuils et mensonges dans un monde de violence et de haine !
-Mais il y a autre chose… Tu le sais ou tu le sauras... Aies confiance !
Marcia ne répondit pas. Elle n’avait pas révélé à son fidèle mentor – ni à personne d’ailleurs – son rôle dans les morts de Spurius et de Marcus, mais elle savait que Minimus, dont les regards anxieux la suivaient toujours, avait deviné une partie de la vérité. A vrai dire, cela lui importait peu. Elle estimait avoir rendu justice, mais elle avait perdu à jamais la candeur et l’innocence de la jeunesse. Elle était devenue froide et dure comme la lame d’une épée.
Les étapes du retour les ramenèrent à Massilia où elle apprit avec tristesse que son amie Tatinia était morte en couches. A Valentia, elle remit à l’aimable épouse de Sennius Somemnus les plantes qu’elle avait ramenées à son intention. Dans ces haltes qui avaient jalonné son départ, elle avait du mal à se remémorer l’image de la jeune épousée confiante qu’elle avait été, ayant foi en un avenir serein, en une parole donnée... Rien n’avait de quoi adoucir ses souvenirs : partout régnaient inquiétude, peur et désolation. La peste avait fait des ravages, les esclaves se rebellaient, les paysans ruinés s’organisaient en bandes de hors-la-loi pour échapper à l’impôt ou à l’armée qui les enrôlait en masse... Marcia se demandait avec angoisse quel était le sort de Marcellicus dans ce monde en déliquescence. Ses hôtes cherchaient à la rassurer : la Gaule lugdunaise avait été épargnée par la peste, les révoltes paysannes modérées par la présence d’une légion venue contrôler la région, la vallée de la Magna était restée calme car les propriétaires avaient constitué leur propre défense grâce à des milices privées.
A Lugdunum, une cohorte qui devait se rendre dans l’arrière-pays fut mise à sa disposition pour l’escorter jusque chez elle Ainsi accompagnée, Marcia remonta enfin la vallée de son enfance. Lorsqu’elle arriva en vue des quais de Marcellicus, à la tombée du jour, elle sut immédiatement que le malheur avait précédé son arrivée. Des panaches de fumée montaient dans le ciel, des flammes rougeoyaient derrière les colonnes du porche… Pas une présence humaine n’animait les lieux, déserts et menaçants, tandis que les chiens, enfermés dans les chenils, hurlaient à la mort. Sous les ordres du praepositus, un jeune officier du nom de Postumus, les soldats se déployèrent pour cerner la demeure, sans rencontrer de résistance. Marcia les suivit sur un signe du praepositus. Les lieux étaient déserts. Rapidement, les soldats pénétrèrent dans la maison où l’incendie venait à peine de se déclarer. Dans le vestibule et l’atrium, ils trouvèrent les premiers cadavres de domestiques puis, dans le triclinium, Julius, Livia et Aulus qui gisaient dans une mare de sang. L’eau, présente en abondance dans les bassins et la piscine, permit de noyer les flammes et l’incendie fut vite maîtrisé. Les corps furent déposés sur des couches improvisées, noircies de suie et maculées d’eau dans la chambre de Julius. Ils avaient été tués à coup de glaive, transpercés sauvagement par des tueurs qui s’étaient acharnés sur eux. Mais leurs visages étaient restés étrangement sereins, comme s’ils ne s’étaient pas rendu compte de la mort terrible qui les fauchait. Au dehors, les ordres fusaient :
-Cherchez les survivants. Qu’ils parlent et s’expliquent !
-Fouillez partout ! Les villages, les communs !
-Trouvez l’intendant!
Accablée, Marcia contemplait son père sur son lit de mort. Elle avait tant espéré retrouver chez elle le havre de paix auquel elle aspirait après ces jours terribles qui avaient brisé sa vie. Elle ne retrouvait que sang et larmes. Elle soupira :
-Suis-je donc maudite ? Père, j’avais tant besoin de toi !
En écho, la voix de Postumus l’appela :
-Domina, j’ai besoin de toi. Pourrais-tu venir ?
Marcia laissa Praxus, toujours fidèle, veiller les corps et rejoignit Postumus.
-Il faut chercher sans tarder les coupables. Pourquoi n’y a-t-il personne ? Toi qui connais les lieux et les usages, peux-tu m’en donner la raison ?
-Envoie des soldats inspecter la maison fortifiée sur le plateau. Je pense qu’elle sert toujours de refuge en cas d’attaque. La casa rustica de l’intendant, Cintullus, est aussi de ce côté. Fais-le appeler, il nous expliquera la situation. Les domestiques des habitations éloignées ont dû se réfugier dans les bois, comme prévu en cas de danger. Je te dis cela d’après les préparatifs envisagés avant mon départ mais je ne les ai jamais vus mis en oeuvre. Je suis absente depuis longtemps…
Un peu essoufflé, Minimus se présenta en traînant un jeune esclave par le collet.
-Je l’ai trouvé caché dans la cave. Il dit qu’il n’a pas eu le temps de se réfugier dans le fort quand la trompe a sonné l’alerte. Ne lui fais pas peur, Domina Marcia, il sait ce qu’il risque, ajouta-t-il d’un ton entendu.
-Demande-lui toi-même quelles étaient les consignes en cas de danger. Et aussi ce qui s’est passé. Tu sauras mieux le faire parler.
Selon l’esclave, les ordres étaient impératifs : en cas d’attaque, les guetteurs sonnaient deux coups de corne et tous se réfugiaient, soit dans la maison fortifiée, soit dans les bois. Lorsque le responsable d’alerte sonnait trois coups, les portes du fortin étaient fermées et plus personne ne devait bouger.
-Qui est le responsable de l’alerte ? demanda Postumus.
-Je ne sais pas Seigneur. C’est le responsable.
-Pourquoi n’as-tu pas rejoint le fort ?
-Je suis tombé en courant et quand je me suis relevé, il était trop tard, les trois coups avaient sonné.
Les légionnaires envoyés vers le fortin revinrent en disant que les gardes ne voulaient pas ouvrir tant que la fin de l’alerte n’était pas donnée, qu’ils suivaient les ordres. Marcia décida d’y aller en personne. A sa vue, ils ouvrirent la lourde porte flanquée par les deux tours de guet et sortirent peureusement.
-Lâches ! Traîtres ! leur dit-elle. Vous vous êtes enfermés en laissant vos maîtres se faire égorger ! Vous paierez pour cette infamie !
-Mais, Domina, nous n’avons fait qu’obéir aux ordres. Il nous fallait fermer les portes aux trois coups de trompe ! D’ailleurs, nous avions vu les maîtres partir en voiture. Nous avions vu la voiture s’éloigner.
-Rassemblez-vous tous. Nous vous compterons et nous vous interrogerons.
Vérifications faites, la voiture de voyage que Julius utilisait pour ses déplacements n’était en effet pas dans la remise et un cocher était manquant.
-Marcia, dit Postumus, cette affaire n’est pas claire. A première vue, on pourrait penser que l’attaque est due aux Bagaudes, mais certains détails sont troublants. Les signaux étaient connus et ont sonnés bien à propos ! Pourquoi tes parents semblent-ils si calmes alors qu’ils ont péri de mort violente ? Pourquoi la voiture est-elle partie sans ses occupants ?
-Tu crois que mes parents ont été drogués, n’est-ce pas ? Si les coups de trompe ont été donnés par un traître, il y a donc un complot…
-C’est ce que je pense. Mais pourquoi ? Qu’a-t-on volé ? Du bétail peut-être, mais ce n’est pas suffisant !
-Attends, tu m’y fais penser ! Et je vais vérifier quelque chose.
Marcia se précipita dans la chambre de Julius où, derrière un panneau de bois qui coulissait, se trouvait une petite pièce avec les coffres renfermant des pièces et des valeurs. Le panneau coulissa : les coffres béants étaient vides.
-Je connais au moins le motif de la tuerie, affirma Marcia, c’est bien le vol. Et seul un familier pouvait perpétrer ce forfait. L’incendie devait effacer toutes les traces compromettantes : état des cadavres, vol des coffres...
-Où est l’intendant Cintullus ? demanda aussitôt Postumus
- Il est absent depuis quelques jours, répondit un garde. Il est parti avec sa femme pour assister aux obsèques d’un parent.
-Nous irons demain visiter sa villa, décida Marcia. Je crois que nous avons fait l’essentiel et il faut que je me recueille près des miens.
-Bien sûr, répondit l’officier. Je vais continuer les interrogatoires. Je trouverai les coupables, ils n’échapperont pas au châtiment ! Je te présente mes sincères condoléances et mon profond respect pour ton courage!
A pas lents, Marcia regagna la chambre funéraire où elle comptait passer la nuit à veiller. Les pleureuses avaient été convoquées pour le lendemain. Elle pensait être seule pour accompagner, par la pensée, les mânes de son père dans leur voyage vers l’au-delà mais Praxus, à genoux, priait près du lit et Puppa demanda aussi la permission de l’accompagner, si la Domina le permettait.
-Aucun dieu n’est de trop, ma bonne Puppa, répondit Marcia avec lassitude. Mais tu sais bien que mon père ne reconnaissait pas le Dieu des Chrétiens.
- 'Paix aux hommes de bonne volonté' répondit Praxus avec bonté. Ton père était l’un d’eux, Marcia. Dieu, lui, le reconnaîtra…
Le lendemain, des légionnaires retrouvèrent la voiture de voyage de Lucius dans la Magna où des branchages l’avaient retenue non loin de la rive. Il leur avait fallu être attentifs pour la déceler dans l’eau limoneuse. Le cocher était mort. Le décompte des esclaves avait permis de constater l’absence inexpliquée de trois esclaves Francs employés dans les champs et d’un esclave de cuisine, préposé au service des boissons à table. Quant au bétail, il était trop tôt pour savoir s’il était au complet car il pouvait s’être dispersé dans des prés plus éloignés.
Minimus revint des écuries, toujours accompagné du jeune esclave qu’il avait gardé sous sa coupe pour lui tirer d’autres renseignements. Il annonça qu’il manquait quatre chevaux. Il exhiba aussi un manteau grossier de laine brune, trouvé dans une mangeoire et qui n’appartenait pas aux palefreniers.
-Bravo, mon garçon, voila une trouvaille intéressante !
-Seigneur Postumus, avec ceci, ne pourrions-nous lâcher les chiens ?
-Tu as raison ! Trouve-moi le maître des chiens.
Les chiens, après avoir flairé le vêtement, s’égayèrent d’abord autour de l’écurie. Leur maître y rentra avec eux, leur fit renifler les chevaux et leur ordonna de prendre la piste. Ils filèrent droit, nez au sol. Avaient-ils compris ? Dix légionnaires reçurent l’ordre de les suivre et de ramener, morts ou vifs, ceux qu’ils rattraperaient.
Peu après leur départ, Marcia apparut, drapée dans un long manteau noir, pâle et décidée, prête à inspecter la villa de Cintullus. Elle était modeste, mais coquette, bâtie en équerre autour d’une cour où s’élevait le muret d’un puits. Accompagnés de quelques soldats, Postumus et Marcia pénétrèrent à l’intérieur de la maison, plus confortable que son apparence ne le laissait croire. Ils ordonnèrent de fouiller les coffres – remplis de linge et de couvertures – et les étagères garnies de lampes et de récipients divers, sans rien trouver de suspect.
-Je pense que notre intendant est étranger à cette affaire, dit Marcia. Il est tellement dévoué à mon père ! Ils se connaissent depuis leur enfance. Cintullus a reçu une bonne éducation, mon père l’a affranchi et lui a confié des responsabilités importantes. Comment pourrait-il être suspect ?
07:45 Publié dans LA DOMINA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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