29.05.2007
chapitre 11 - Suite
-As-tu une preuve de ce que tu avances ? dit-elle d’une voix blanche.
-J’ai, dans le repli de ma manche, la flèche trouvée dans le cou du cheval.
-Donne-la moi ! Et écoute-moi bien Minimus, ne parle de ça à personne car ta vie ne vaudrait plus un grain de mil. Tais-toi, mais ouvre bien les yeux et espionne de près « tu-sais-qui » ! Faut-il que je te dise son nom ?
-Ne dis rien Domina. Mais ne t’en fais pas, je saurai.
Pétrifiée comme une statue de marbre, Marcia suivit le cortège funéraire de sa fille jusqu’au bel hypogée au porche en forme de temple qui serait sa dernière demeure. La chambre funéraire, creusée dans la falaise, était remplie de jouets, fleurs, coquillages et statuettes d’animaux. Elle ne voulait surtout pas que la richesse des présents mortuaires attirent les voleurs ! Elle souhaitait que son enfant connaisse la paix et le repos avant de se réincarner peut-être – comme l’assuraient les anciens druides celtes – dans une nouvelle enveloppe terrestre. Marcus l’avait accompagnée comme à une obligation à laquelle on doit se soumettre mais que l’on désire abréger au maximum.
-Ce deuil ne te touche pas beaucoup Marcus ! remarqua Marcia, amère.
-Il est fréquent de perdre des enfants en bas âge, répondit-il d’un ait gêné. C’est triste bien sûr – mais nous en aurons d’autres.
-La cause du décès n’a rien à voir avec l’âge de Julia ! Je devrais aussi être enterrée avec elle puisque je suis la seule survivante de la voiture. Le cocher et Rustica sont morts… et Fabia ne vaut guère mieux.
-J’ai offert un sacrifice pour remercier les dieux qui t’ont protégée.
-C’est vraiment aimable à toi… qui ne crois pas aux dieux ! Mais c’était plus correct pour l’opinion, n’est-ce pas ? N’as-tu jamais pensé que cet accident pouvait être un attentat ?
-C’est impossible ! Qui pourrait t’en vouloir ? A moins que ces Chrétiens...
-Ne dis pas de bêtises ! Tu sais parfaitement que Praxus m’est tout dévoué et que les Chrétiens sont inoffensifs. Mais je te rappelle que chez les Celtes, rien ne s’oublie jamais – surtout pas quand le sang crie vengeance. Je saurai la vérité. Et les coupables me paieront le prix du sang !
-Calme-toi, Marcia. Je comprends que tu aies de la peine mais il n’y a pas de « coupables ». Veux-tu punir un taon qui a piqué un cheval ? Ce sont malheureusement des accidents qui arrivent. Souviens-toi, à la chasse, à Marcellicus, quand ton cheval t’a désarçonnée...
-Est-ce une façon de me rappeler que je te dois la vie ?
-Non, mais le destin est aveugle, et frapper une enfant lui importe peu.
Ce furent les seules paroles de regret qu’inspira à Marcus la mort de sa fille. En rentrant dans sa chambre, après la cérémonie funéraire, Marcia trouva une vipère cornue lovée dans son lit. Elle tenait dans sa main l’amulette donnée naguère par Annarca pour résister à la tentation de mettre fin à ses jours. Elle s’empara prestement d’un chandelier et écrasa la bête immonde qui cracha son venin sur les coussins avant de crever. Peu à peu, Marcia se replia sur elle-même et son mari lui devint un parfait étranger auquel plus rien ne la reliait. Elle se détacha définitivement de tout ce qui avait pu constituer leur vie commune.
Dans la Province , les difficultés se multipliaient et accaparaient toute l’attention de Marcus. Pour lutter contre l’insécurité due aux passages des caravanes, Spurius avait imaginé de leur demander une caution à leur arrivée dans les cités, caution qui devait leur être rendue en l’absence de tout incident. Or les chefs caravaniers se plaignaient que, sous des prétextes futiles, ces cautions ne leur étaient jamais remboursées en totalité. D’où une désaffection de plus en plus marquée des caravanes pour les voies de la Cyrénaïque. Une fois de plus, les tribus du Sud se soulevèrent : les sauterelles avaient détruit les pâturages des bergers du désert et ils cherchaient une compensation à leurs besoins en pillant les fermes du limes. Naturellement, les vols de sauterelles avaient aussi détruit les récoltes et les colons firent savoir qu’ils ne pourraient pas s’acquitter de leurs impôts en nature – consistant en céréales – sauf à être à court de semences pour la prochaine récolte. Ils demandèrent au Proconsul d’obtenir de Rome un moratoire pour leurs redevances mais Marcus, connaissant les difficultés d’approvisionnement de Rome, hésitait à en faire la demande à l’Empereur. Lorsque Marcus, débordé, fit part à Marcia de ses problèmes, elle sortit de son indifférence par pitié pour les agriculteurs et lui suggéra de remplacer, pour les redevances, les céréales par la fourniture d’animaux sauvages destinés aux jeux du cirque. Marcus suivit son conseil et sa demande fut acceptée. La capture des fauves fut entreprise dans toute la province et les tribus du Sud se virent promettre des gratifications importantes pour la livraison des animaux, ce qui les détournait des pillages tout en leur fournissant des ressources.
Pendant ce temps, Minimus poursuivait son enquête. Comme tout esclave intelligent, il savait écouter aux portes, se dissimuler et épier sans se faire voir. Ses recherches furent longtemps infructueuses. Il commençait à désespérer quand, un matin, il reconnut au marché un agent de Spurius en grand conciliabule avec un bédouin à l’allure équivoque. Il s’avança jusqu’à portée de voix, tout en se dissimulant derrière des tas de charbon de bois proposés aux ménagères par des petits vendeurs venus de la campagne.
-Ne t’en fais pas ! disait le bédouin Je verrai la guérisseuse demain. Elle me fournira le même poison que la dernière fois.
-Il est temps de lui faire subir la piqûre mortelle. Ce type doit mourir ! C’est l’ordre de mon maître. Mais, sois prudent ! Obtiens une bonne dose et ensuite, tue cette sorcière pour qu’elle ne soit pas tentée de parler.
-Impossible ! Le poison n’est actif que quelques jours. Il faut le renouveler.
-Cette vieille est rusée. Elle te fait croire des mensonges pour se protéger.
-Non ! C’est bien connu ! Aucun poison ne reste actif longtemps. N’essaie pas d’utiliser celui qui a servi pour le cheval, il est périmé !
Minimus était fixé ! Il ne bougea pas quand les deux hommes se séparèrent et attendit qu’ils aient disparu pour sortir de sa cachette, puis il suivit le policier véreux, tout en se cachant souvent pour échapper aux coups d’œil méfiants de l’homme qui surveillait ses arrières. Minimus le vit enfin arriver au palais, prendre son tour dans les demandeurs d’audience pour donner le change, avant de se faufiler jusqu’au bureau du tribun Spurius. Sa conviction enfin faite, Minimus rejoignit Marcia pour lui faire part de ses découvertes.
-Ne t’en mêle plus maintenant Minimus. Je te remercie mais c’est à moi qu’il appartient de venger ma fille. Et crois-moi, je le ferai.
Une fois Minimus partit, Marcia resta longtemps, toute pétrifiée d’horreur. Elle revoyait toutes les fois où Spurius avait croisé sa route... A Rome, le poison : c’était lui ! Julia, sa petite fille morte : c’était lui ! La vipère : encore lui... Son instinct ne l’avait pas trompée : cet homme était un monstre ! Mais pourquoi ? Pourquoi tant de haine ? Que lui avait-elle fait ? Peu importe ! Cet homme maléfique méritait d’être détruit comme l’immonde serpent qu’il était. Mais comment agir ? Il avait à sa solde tous les services de police et pouvait même, sous couvert de Marcus, se mettre sous la protection de la légion basée sur la frontière du Sud… Elle prit dans sa main le talisman et le trouva chaud comme s’il était animé d’une vie propre. Elle se sentit réconfortée. Marcia ne s’ouvrit pas de la vérité découverte : ni à Marcus en qui elle n’avait plus confiance, ni à Praxus qui était trop bon, ni à Puppa qui était trop faible. Elle n’avait besoin de personne. Elle agirait seule. Elle attendrait le moment favorable et savait que le destin lui offrirait bientôt sa vengeance…
Elle n’eut pas à attendre longtemps. Un soir de la semaine suivante, alors que Marcus était sorti, invité à un de ces banquets où elle ne paraissait plus, elle errait dans les couloirs déserts, comme mue par une sorte de pressentiment, lorsqu’elle remarqua qu’un serviteur introduisait dans le bureau de Marcus un de ces louches indicateurs qui hantaient le Palais depuis que Spurius s’en entourait. Se dissimulant derrière une tenture, elle le vit ressortir et dire à l’esclave :
-Tu préviendras ton maître qu’un message urgent l’attend.
Dès que Marcia fût seule, elle pénétra dans le bureau et s’empara du message écrit sur une tablette. Il disait: « Que le Seigneur Spurius n’aille surtout pas au rendez-vous du chef Nasif qui veut sa mort ». Marcia savait que Nasif était le chef des Ben Walid, l’une des tribus chargées de la capture des fauves pour Rome en remplacement des céréales. Spurius, qui avait été chargé de rétribuer Nasif pour les livraisons, avait dû le voler… Après réflexion, Marcia prit la tablette de cire et modifia le texte, le remplaçant par : « Que le Seigneur Spurius aille surtout au rendez-vous du chef Nasif », puis elle se retira sans bruit.
L’attente des événements à venir la laissa éveillée, bien après que les soins attentifs de Puppa l’aient préparée pour la nuit. Pourtant elle n’entendit pas revenir Marcus, ni Spurius lorsqu’il se présenta subrepticement à la porte du Palais et s’introduisit sans hésitation dans le bureau de Marcus… Lasse d’attendre, Marcia s’endormit à l’aube d’un sommeil lourd et fiévreux. Elle en fut réveillée peu après par Puppa qui l’appelait d’un ton angoissé.
-Domina, Viens ! Le Seigneur Marcus vient d’être ramené. Il est malade !
-Marcus ? Il n’est pas seulement ivre ?
-Non Domina, il est brûlant de fièvre et il vomit.
Songeuse, Marcia se dirigea vers la chambre de Marcus qu’elle trouva gémissant sur son lit. Tout à sa vengeance, elle le regarda avec indifférence mais demanda qu’on prévienne Archagatus, le médecin, qui arriva peu après. Long et maigre, la tête couverte d’un long linge blanc enroulé en turban, il caressait d’un geste machinal sa courte barbe noire taillée en pointe. Il ausculta son patient, lui tâta le poignet, lui releva les paupières et annonça à Marcia :
-Ce n’est pas un empoisonnement. Il s’agit d’une maladie fréquente dans les pays côtiers humides, due au mauvais air provoqué par la lutte entre les eaux salées et les eaux douces. On l’appelle la malaria. Il faut que le Seigneur Marcus boive beaucoup. La malaria disparaîtra, mais elle peut revenir malheureusement. Je vais lui préparer du silphion. C’est une plante miraculeuse ! Dès que le Seigneur Marcus aura de la fièvre, il faudra qu’il en boive une tasse toutes les deux heures et il guérira.
-Je n’ai jamais entendu parler de cette plante, s’étonna Marcia.
-Elle pousse dans les montagnes semi-désertiques et elle vaut plus cher que l’or. Pline l’Ancien a vanté ses mérites en disant que c’est la panacée.
-Nous paierons ton silphion le prix qu’il faudra, dit Marcia sans s’attarder.
Après avoir bu le remède miracle, Marcus se détendit et s’endormit. Marcia, sur des charbons ardents, se rendit alors à son bureau où, à la place du message trafiqué, elle trouva une courte lettre de Spurius disant qu’il partait en mission dans la tribu des Ben Walid. Le piège allait-il fonctionner ? Connaissant l’avidité de Spurius, Marcia soupçonnait qu’il n’avait pas payé à Nasif son dû et que ce dernier avait résolu de se venger. Mais en aurait-il la possibilité ?
L’attente fébrile de Marcia dura deux jours. Marcus semblait remis, tout en restant fatigué. Il avait trouvé la missive de Spurius mais n’avait pas fait de commentaires. Le portier arriva, apportant un paquet insolite déposé au cours de la nuit devant la porte. Lorsque Marcus l’ouvrit, il contenait la tête proprement coupée de Spurius dans un panier tressé.
Le palais tout entier se trouva en émoi ! La mort ignominieuse d’un dignitaire romain était un crime impensable, un camouflet pour Rome ! Marcus convoqua les hauts fonctionnaires de police. Naturellement, personne ne savait exactement où se trouvait Nasif qui devait avoir rejoint sa tribu et nomadiser dans les territoires du Sud. Marcus dépêcha des estafettes à la légion pour que la tribu soit retrouvée, anéantie ou ramenée en captivité à Cyrène. Lui-même se préparait à rejoindre les troupes pour diriger les recherches mais brutalement, la fièvre le reprit. Il dut s’aliter, souffrant de violents maux de tête, de nausées, de diarrhées. La prise régulière de silphion lui procura un rétablissement rapide, mais il restait affaibli, pas encore en état de partir en campagne. Il se tenait prostré, sans s’intéresser à autre chose qu’aux nouvelles qui arrivaient du Sud. Sans commentaires, Marcia avait repris les affaires de la Province en mains. Elle n’avait échangé qu’un seul regard avec Minimus, mais il avait compris et se sentait lié à elle par leur terrible secret.
Quand Marcus dut s’aliter à nouveau, grelottant de fièvre, Marcia le rejoignit dans sa chambre avec la potion qui venait d’être préparée. Il gisait inconscient. Machinalement, elle lui toucha le front. Il était brûlant. Au contact de sa main, il s’agita, marmonna, puis sa voix se fit plus distincte et il s’écria passionnément :
-Je t’aime, je t’aime, ne me laisse pas !
-Marcus, soupira Marcia qui s’était immobilisée, interloquée, pourquoi si tard ? Tout aurait été tellement plus simple si tu me l’avais dit plus tôt…
-Je t’aime, répétait Marcus toujours inconscient, les yeux clos, je t’en supplie ! Ne me laisse pas ! Je t’aime ! Reviens ! Spurius !
Suffoquée, Marcia se figea et le regarda. Marcus ne parlait plus et grinçait des dents. Elle resta un long moment immobile puis, lentement, elle prit la potion et la versa dans un pot contenant des plantes vertes. Toute la journée, toute la nuit elle demeura au chevet de son mari et, chaque fois que la potion était amenée, elle la jeta. Archagatus, accouru près de son patient, prit un air grave pour dire :
-Il arrive, Domina, que le silphion n’agisse pas quand la malaria est trop forte. Dans ce cas, le malade est perdu. Je ne peux plus rien pour lui.
Il se retira. Marcus eut des convulsions dans la nuit. Le lendemain matin, il était mort. Marcia était toujours à son chevet. Marcus fut inhumé dans le même caveau que Julia – il ne pouvait en être autrement – mais, sur la demande de Marcia, il fût préalablement incinéré. Un banquet funéraire fut offert à tous les habitants de Cyrène pour célébrer dignement les obsèques du proconsul.
Peu après, Marcia quitta la villa Jason pour s’installer dans une maison qu’elle loua en attendant le vaisseau qui devait la rapatrier en Gaule. Elle dota une fondation pour l’entretien de l’hypogée et vendit tous les meubles et objets qu’elle ne comptait pas ramener. Rien ne devait lui rappeler cet épisode de sa vie qui n’avait été qu’une tragique erreur !
07:45 Publié dans LA DOMINA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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