28.05.2007

chapitre 11 - Spurius

11- Spurius

L’été flamboyait en Cyrénaïque. Le ciel blanc de chaleur écrasait bêtes et gens qui cherchaient, sous un arbre ou dans une maison soigneusement close, un peu d’ombre en attendant les heures plus douces du soir où les ombres s’étireraient. Marcia et Praxus, cependant, travaillaient encore dans le tablinum. Marcia se reposait parfois après le prandium, mais l’indolence des femmes nanties, alanguies une grande partie de la journée sur leur couche, ne la tentait pas. Marcus était absent, en tournée dans le Sud pour surveiller l’implantation de nouvelles colonies, le maintien de l’ordre et l’état des voies. Il était résistant et les conditions climatiques le laissaient parfaitement indifférent.

Il avait laissé un volumineux dossier sur la rentrée des taxes impériales à contrôler. Ce n’était pas le travail favori de Praxus – qui préférait de beaucoup les dossiers juridiques – mais la comptabilité n’avait plus de secret pour lui depuis qu’il s’était vu chargé de contrôler les comptes du Trésorier Impérial. Marcia et lui étaient penchés sur les codex lorsqu’un esclave portier annonça la venue d’un visiteur arrivant d’Italie. Marcia, étonnée et curieuse, ordonna de l’introduire dans le tablinum. Spurius Gaudentius, le tribun de Marcus, apparut. Il était amaigri et sa démarche montrait une légère claudication. Son visage pâle et émacié semblait encore plus énigmatique et fermé qu’autrefois. Il jeta un coup d’œil sur les parchemins empilés et s’adressa à Marcia d’un ton froid :

-Je te salue, Marcia. Je ne m’attendais pas à te trouver en ce lieu.

-Je te salue, Spurius. Ton arrivée me surprend. Il y a longtemps que nous n’avions plus de nouvelles. Que t’est-il arrivé ?

-Bien des désagréments, un naufrage et des blessures graves dont il me reste des séquelles. Me voici prêt à prendre mon poste. Où est Marcus ?

-En tournée d’inspection. Repose-toi, il sera de retour dans quelques jours.

-Je n’ai perdu que trop de temps. J’ai su qu’il ne m’avait pas remplacé. Je vais le rejoindre pour me mettre à ses ordres au plus tôt.

Bien qu’il le dissimulât parfaitement, la présence de Marcia et de son mentor dans le bureau de Marcus avait rendu Spurius furieux. Il ne comprenait pas que le proconsul ait pu laisser ainsi sa femme s’occuper des affaires de la Province. L ’écho en était arrivé jusqu’à Rome et l’Empereur lui-même s’en étonnait. Spurius comptait bien remettre Marcia à sa place et prendre la haute main sur l’administration – que Marcus n’avait jamais beaucoup appréciée, il le savait bien ! Laisser Marcia s’occuper des finances lui paraissait ridicule, dangereux, et surtout tout à fait à l’encontre du rôle qu’il entendait mener, lui, en Cyrénaïque. Mais il reprendrait vite Marcus en main – cela ne faisait aucun doute...

Après le départ du tribun, un triste pressentiment assaillit Marcia. Il lui semblait qu’un nuage noir obscurcissait soudainement son horizon. Cet homme lui paraissait être un mauvais génie, venu pour bouleverser sa vie.

-Je crois que je hais cet homme ! déclara-t-elle avec véhémence.

-Marcia, voyons, calme-toi ! La haine est mauvaise conseillère. Spurius est tout dévoué à Marcus, tu ne dois pas en être jalouse. C’est plutôt une chance pour ton époux ! Voila un collaborateur qui ne songe même pas à reposer pour le pouvoir seconder au plus vite ! Que lui reproches-tu ?

-J’appréhende son influence sur Marcus, mon pauvre Praxus, et je pense que Spurius est mauvais. Mais tu ne vois que le bon côté des choses et des gens, espérons que tu auras raison...

L’avenir donna raison au pressentiment de Marcia. Insensiblement, ses relations avec Marcus se dégradèrent. Elle fut de moins en moins convoquée pour participer aux réunions importantes. Tout en feignant de vouloir la ménager, Marcus – en fait – l’écartait. C’en était fini de la concertation et de l’entente intellectuelle qui avaient été, pour Marcia, un précieux dérivatif à la déception que lui avait apportée son mariage. Spurius, par contre, était désormais toujours aux côtés du proconsul. Marcia et Praxus avaient encore la haute main sur la surveillance des finances, leur travail était si remarquablement clair et à jour que Marcus avait été jusque-là sourd aux sous-entendus de Spurius qui aurait voulu s’en charger – avec une équipe à lui. En revanche, le tribun avait obtenu la direction des agents impériaux chargés du maintien de l’ordre dans la Province. Aidé d’informateurs, il renseignait le proconsul sur les problèmes des différentes ethnies, les opinions et critiques qui circulaient sous le manteau. La grave révolte juive qui avait ravagé la Cyrénaïque et laissé Cyrène à l’état de ruines un siècle plus tôt, avait laissé des traces dans le souvenir des dirigeants romains ! Un service de renseignements efficace était nécessaire à la prévention de tout mouvement séditieux et Spurius avait vite apprécié son efficacité, mise au service de ses ambitions.

Marcus, furieux, fit un matin irruption dans le tablinum où travaillait Marcia :

-J’en ai appris de belles sur ton Praxus ! Sais-tu que c’est un dangereux agitateur et un  ennemi de Rome ? Et tu lui confies le contrôle des impôts et des finances de l’Etat ? Je vais être la risée de tous les gens sensés !

-Mais ces accusations n’ont pas de sens, et tu le sais, répondit calmement Marcia. Praxus est l’homme le plus honnête et le plus dévoué qui soit !

-Alors il t’a abusée, toi aussi. Tu ignores sans doute qu’il est chrétien ! 

Marcia resta médusée. L’accusation la prenait de court, elle la savait véridique...

-Ne me dis pas que tu le savais et que c’est en connaissance de cause que tu as gardé comme collaborateur un séditieux et un révolutionnaire ?

-Tu parles de ce que tu ne connais pas. Les Chrétiens ne sont rien de cela. As-tu jamais eu à te plaindre du travail de Praxus ?

-J’ai fait faire des sondages. Les taxes me rapportent beaucoup moins qu’à mon prédécesseur. Si Praxus n’est pas un voleur, c’est un incapable et ce n’est pas ainsi que je ferai ma fortune ! Je ne veux plus le voir dans mes bureaux ! D’ailleurs, je vais exiger que les Chrétiens participent au culte de l’Empereur pour les fêtes d’Auguste. Nous verrons s’ils osent refuser !

-A vouloir faire du zèle, ne risques-tu pas de provoquer une révolte ? Les Chrétiens sont nombreux, tu dois le savoir. A part les récriminations du flamine – auquel ils ne font pas de dons – quels sont leurs torts réels ? Crois-moi, une sédition briserait ta carrière. N’écoute pas les excités ! L’influence des Chrétiens est plus grande que tu ne le crois – même parmi les élites. D’ailleurs, le vrai but de « tes » conseillers n’était pas de provoquer les Chrétiens mais d’éliminer Praxus – alors n’en rajoute pas !

-Marcia, reprit son mari d’un ton adouci, j’écoute toujours tes conseils car ils sont judicieux. Aussi, je te suivrai sur ce point. Mais je ne peux pas conserver Praxus comme homme de confiance…

-Et tu veux confier ce poste à Spurius ? Je ne sais pas s’il fera ta fortune, mais tu peux être sûr qu’il fera la sienne ! Ne te mets pas dans les mains de cet homme, Marcus, il est mauvais. Je redoute son influence sur toi !

-Je ne te laisserais pas dire du mal d’un ami dévoué ! s’emporta Marcus.

-Lui en as-tu laissé dire de ta femme ?

-Je ne laisserai personne te critiquer ni te nuire. J’ai le plus profond respect pour toi et j’ai aussi confiance en notre destin, rappelle-toi Annarca...

Marcia soupira et quitta le bureau, résignée. Comme elle le prévoyait, son rôle se trouva bientôt réduit à l’organisation des écoles et à la gestion de la bibliothèque – pour laquelle elle tentait de suivre la méthode alexandrine qui consistait à demander aux navires de passage de copier leurs livres. Elle n’était pas davantage consultée sur les problèmes juridiques complexes lorsque des droits coutumiers venaient interférer avec la loi romaine. Et elle se doutait bien que Spurius préférait monnayer ses avis plutôt qu’essayer de juger en droit...

Marcia suivait encore avec plaisir les progrès rapides du chantier de l’amphithéâtre. Le mur de scène avait été abattu et la vue s’étendait maintenant jusqu’à la mer. Sur le côté Nord, une galerie de circulation était en voie d’être achevée. A la place de la scène, on avait créé une arène ovale encerclée d’un mur pour protéger les spectateurs des fauves qui arriveraient par un tunnel en construction. Les travaux seraient rapidement terminés. Elle profitait aussi de ses loisirs forcés pour se promener. Cyrène était une ville magnifique où les bâtiments de l’époque grecque avaient gardé une place importante. Le temple de Zeus – entre autres – restauré pendant le règne d’Hadrien, après avoir été endommagé lors de la révolte juive, était aussi grand et aussi beau que le Parthénon ou le temple de Paestum. Julia avait grandi. Marcia l’emmenait maintenant dans ses promenades et prenait plaisir à la choyer, à l’amuser. Depuis qu’elle était plus disponible, elle s’occupait davantage de Julia que son père ignorait totalement. Elle se rendait compte, avec remords, qu’elle avait trop laissé cette enfant aux bons soins de sa nourrice, Fabia, de l’esclave préposée à son service, Rustica, ou de Puppa qui l’aimait beaucoup. De plus, Minimus était aussi en adoration devant la petite Julia et ne savait quoi faire pour provoquer son rire. Pour distraire sa fille, Marcia décida de l’emmener passer quelques jours au bord de la mer, dans une villa proche d’Apollonia que ses propriétaires avaient aimablement mise à sa disposition. Elle partirait avec Praxus, Minimus et ses serviteurs les plus proches. Très occupé, Marcus accéda d’autant plus volontiers à sa demande qu’il préférait rester seul, sa femme se montrant d’une humeur assez désagréable envers lui ces derniers temps.

Marcia partit un matin, avec sa fille sur les genoux, installée dans la voiture de tête pour éviter la poussière, conduite par son cocher favori, un homme calme et doux avec les chevaux. La petite Julia battait des mains pour aller plus vite, ravie de la promenade. Pour aborder la descente sur Apollonia, le cocher fit claquer son fouet et la voiture, quittant le plateau, prit allégrement la pente abrupte. Brusquement, il y eut une embardée, un des chevaux se cabra puis s’abattit, déséquilibrant la voiture qui se renversa et, emportée par son élan, bascula dans le ravin. Tout se passa si vite que Marcia n’eut que la réaction  de serrer sa fille contre elle. Elle vit le ciel tournoyer… puis ce fut le néant. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était étendue sur le sol. Penchés au-dessus d’elle, Puppa et Praxus la regardaient en pleurant.

-Julia ? s’écria-t-elle. Où est Julia ? Je veux voir ma fille !

Mais elle savait déjà que son enfant n’était plus. Elle vit sa fille à côté d’elle, gisant sans vie sur une couverture, une traînée de sang figé le long de sa narine.

-Ne bouge pas, Domina, tu es peut-être blessée. Le médecin du palais va arriver. C’est un accident, Domina. Une terrible fatalité !

Eperdue de douleur, Marcia n’entendit même pas. Elle se redressa et prit dans ses bras le petit corps inerte et froid qui avait été sa fille. « Que s’est-il passé ? » se lamentait-elle le cœur lourd, « Ma toute petite CarillaPourquoi toi ? »

Elle donna l’ordre de revenir à Cyrène et s’enferma dans sa chambre avec l’enfant qu’elle installa sur son lit. Longtemps, elle resta prostrée aux pieds du lit, sans vouloir ouvrir la porte à ses familiers qui se relayaient pour tenter d’entrer. Enfin, elle demanda à Praxus d’acquérir dans la nécropole Nord le plus bel hypogée qu’il puisse y trouver. Elle savait que plusieurs étaient sur le point d’être terminés. Elle paierait pour que la famille propriétaire s’en défasse.

-Tu trouveras aussi un sarcophage de pierre dure et tu demanderas qu’un sculpteur y grave ces mots :  « La mort n’est que le milieu d’une longue vie. Elle ne nous séparera pas. Et je te retrouverai ma fille. »

Elle aperçut Minimus les yeux rouges, les traits tirés, l’air hagard et lui fit signe.

-Je sais que tu l’aimais beaucoup. Viens lui dire adieu.

-Je te remercie Domina, mais je ne suis pas digne de ta confiance. Je n’ose pas entrer, j’ai failli à mon devoir envers toi et envers elle...

-Que veux-tu dire Minimus ? Rien de tout cela est de ta faute !          

-Je n’ai pas su la protéger comme j’en avais fait le serment !

-Je ne comprends pas, Minimus, mais je t'en prie… ne me fatigue pas !

-Domina, il faut que je te dise ! Lorsque la voiture a versé dans le ravin, je n’ai pas trouvé cela normal. Je suis allé examiner le cheval qui s’était cabré. Il n’a pas été piqué par un taon comme on l’a supposé. Il avait reçu dans le cou une petite flèche empoisonnée.

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