27.05.2007
chapitre 10 - La Cyrénaique
Ils purent contempler le port, divisé en deux parties, avec un petit port intérieur bien abrité et un port extérieur protégé du vent d’Ouest mais ouvert largement sur l’Est, dans lequel les navires attendaient – dans des conditions un peu précaires – une place dans le port intérieur. Sur la droite un îlot fermait l’anse, avec un phare de modestes dimensions construit à son extrémité. Le port interne était doté de trois installations de cales sèches et de viviers, puis venaient de nombreux entrepôts – dont certains creusés dans la roche même. Il régnait sur le port l’agitation habituelle : chargements et déchargements, transports de marchandises ou de poissons, discussions, ventes des pêches à la criée, ordres de contremaîtres, chansons de marins sortant des buvettes, appels de marchands proposant fruits, gâteaux ou confiseries aux arrivants... La mer, inlassablement bleue, miroitait et frémissait à peine sous l’haleine douce de la brise marine.
-Nous aurons demain plusieurs discussions avec les édiles, dit Marcus. Ils tiennent à évoquer leurs problèmes avant notre départ pour Cyrène. Veux-tu m’accompagner ? Ou préfères-tu te promener en ville ?
-Je t’accompagnerai, Marcus, et je te remercie de me le proposer. Si j’en ai le temps, je me promènerai ensuite volontiers en ville. La visite d’un marché est toujours instructive : on apprend ce que mangent les habitants grâce à la variété des produits proposés, leur qualité et leur prix. On y entend aussi sur le vif ce que pense la population.
-C’est vrai ! Il est important de nous former une idée exacte de ce pays.
Marcia lui sourit en retour, sensible au « nous » que son mari avait employé.
Le lendemain, la réunion de la Curie rassembla une nombreuse foule d’observateurs. Les édiles avaient prévu plusieurs discours pour exposer à leur nouveau proconsul la situation de leur ville et leurs problèmes – qui étaient nombreux. En effet, la sécurité de la Province commençait à poser certaines difficultés. D’abord, les voies étaient moins sûres à cause des tribus nomades qui s’agitaient et tentaient des incursions. Plusieurs caravanes venant du Sud avaient été pillées, aussi avaient-elles tendance à se détourner de la Cyrénaïque pour se diriger vers l’Egypte, ce qui représentait un lourd handicap pour le commerce. De plus, les récoltes des colonies de vétérans avaient été ravagées et l’approvisionnement en céréales risquait de ne pas être assuré. Ensuite, le port leur causait des soucis : son mouillage extérieur n’était pas assez sûr et sa réputation écartait les gros navires qui lui préféraient Leptis Magna, D’ailleurs, eux-mêmes n’avaient-ils pas débarqué là-bas ? Même le port intérieur avait des problèmes depuis que des tremblements de terre avaient endommagé la digue qui reliait l’îlot au môle occidental. Les travaux d’aménagement coûteraient cher ! Enfin, l’insécurité avait conduit à renforcer les milices pour surveiller les remparts et c’était une lourde charge de plus pour la cité – qui devait aussi leur acheter des armes. Les demandes pour obtenir des renforts de Rome n’avaient pas reçu de réponses. On leur avait bien annoncé la venue d’un grand navire de guerre qui aurait peut-être débarqué des troupes, mais il n’était pas arrivé.
Marcus répondit qu’il les avait attentivement écoutés et que la restauration de la sécurité serait assurée car c’était bien du ressort du pouvoir impérial. Par contre, les réponses aux autres préoccupations exposées seraient étudiées aussi, mais eux-mêmes devraient trouver des solutions à leurs problèmes personnels, comme la remise en état du port :
-Il n’est pas question de demander des remises d’impôts, conclut-il, l’aspect prospère de votre ville démontre que vous n’êtes pas sans ressources et l’attentisme n’est pas une politique avisée. Vous devez être des citoyens à part entière et non des assistés !
La fermeté de son discours dissuada les plus véhéments de continuer à récriminer. Ils promirent d’étudier un plan de rénovation du port.
Lorsqu’ils furent de retour à leur villa, Marcia approuva tout à fait la réponse de Marcus aux édiles, et suggéra seulement que les dépenses entraînées par les travaux du port soient financées en partie par un impôt municipal supporté par les marchands d’Apollonia mais aussi par une taxe sur les bateaux accostant dans le port interne et sur les marchandises en transit.
-Je reconnais bien là la fille d’un homme d’affaires ! répondit Marcus en riant. Tu vas droit à l’essentiel : le financement. Et tu as bien raison ! Il faudra que ces taxes soient supportables et n’entravent pas le commerce. Je chargerai mes inspecteurs des Impôts d’étudier la question et je veillerai personnellement à leur répartition - dont j’aurais aussi ma part !
-Penses-tu que le navire annoncé soit le quadrirème qui a sombré ?
-C’est possible… Il est curieux que nous n’ayons pas trouvé de survivants. Peut-être avaient-ils déjà été secourus. Je suis très étonné aussi de ne pas avoir de nouvelles de Spurius ! Il devait gagner son poste au plus tôt, comme tu le sais… Je me demande s’il n’était pas sur la quadrirème ?
Marcus semblait préoccupé mais Marcia se détourna sans répondre. Elle s’avoua en silence que la perte du beau tribun ne l’affectait pas outre mesure.
Une route de onze milles reliait Apollonia à Cyrène où ils arrivèrent en fin de matinée. En abordant la terrasse du sanctuaire d’Apollon, ils furent séduits par la beauté du site sacré où de multiples temples, des autels et des fontaines se succédaient harmonieusement avec la grâce inimitable de l’art grec, excluant le monumental par la perfection des proportions. Empruntant la Voie Sacrée , ils passèrent devant les propylées, puis montèrent vers la ville haute où se trouvait, le long de la rue Droite, tout près de l’ancien ptolémaïon – devenu le forum – la demeure de Jason mise à la disposition du Proconsul.
Dès le vestibule majestueux qui ouvrait directement sur la rue Droite par un grand portique, Marcia remarqua les magnifiques pavements qui décoraient le sol. Dans l’aile Est, se trouvait l’habitation privée, regroupée autour d’un péristyle dont les mosaïques figuraient des thèmes marins. Autour d’un immense bassin, des arbres en pots étendaient leurs feuillages, recréant comme un petit bois... A l’Ouest du vestibule, le corps principal comprenait un ensemble de pièces de réception et de travail – dont une importante bibliothèque – articulé autour d’une grande cour agrémentée de bassins où susurraient des jets d’eau. Marcia remarqua les deux tricliniums, celui d’hiver orienté en plein soleil et celui d’été toujours à l’ombre, avec leur sol pavé d’un beau marbre venant d’Italie. Dans un des oecus, les mosaïques figuraient une chasse dans le désert : un lion éventrait une gazelle alors qu’un guépard bondissait sur une antilope, sous les yeux des chasseurs brandissant leurs javelots. La maison était grande, confortable et luxueusement aménagée. Naturellement, elle était pourvue de thermes et de latrines, ainsi que d’une belle piscine dans une cour de la partie privative, précédant les antichambres donnant accès aux chambres. Certaines pièces étaient dotées d’un chauffage par le sol, ce que Marcia apprécia car Cyrène était bâtie sur un plateau où la température était fraîche en cette saison. Lorsque Marcia s’étonna de la configuration particulière de la maison et de l’absence d’atrium, le majordome lui apprit que c’était l’usage des maisons africaines, bâties selon des plans plus grecs que romains. De plus, cette demeure était aussi l’amalgame de plusieurs maisons réunies.
Les jours suivants, Marcia prit un grand plaisir à surveiller son aménagement, à disposer les objets, tentures et meubles qu’elle avait amenés et qui faisaient peu à peu un cadre personnel de cette maison de fonction. Marcus approuva sans réserve ses talents de décoratrice. Pour la première fois depuis son mariage, Marcia se sentait heureuse. Elle était « chez elle » et, si son époux n’était toujours pas un amant attentionné, c’était du moins un compagnon agréable qui l’associait pleinement à sa vie professionnelle. Il lui faisait part des réunions de la Curie et elle participait avec les magistrats et les édiles à l’administration de la cité car il l’appelait fréquemment dans son bureau pour entendre les rapports des fonctionnaires impériaux sur leurs différents secteurs d’activité : sécurité des frontières, perception des impôts, entretien des routes, justice, cadastre... Si cette façon d’imposer sa femme dans des réunions professionnelles avait provoqué la surprise, personne ne s’était hasardé à l’exprimer.
Marcia fut donc mise au courant des problèmes soulevés – comme toujours – par les brigandages des tribus du Sud et les nouvelles implantations, dans des terres autour du limes, des vétérans pour lesquels l’armée construisait des fermes fortifiées. Il y avait aussi des retards dans les approvisionnements venant d’Italie et une délinquance urbaine commençait à sévir à Cyrène. En effet, le passage fréquent des caravanes amenait une population douteuse de chameliers basanés, accompagnés de femmes chapardeuses et d’enfants pouilleux. De plus, suite aux pluies torrentielles du printemps dernier, la voie côtière exigeait des réparations. Les impôts fonciers n’avaient pas été payés en totalité. Il restait certains procès à juger en dernière instance par le Proconsul... Marcia travaillait avec Praxus sur les dossiers que Marcus lui confiait d’autant plus volontiers que, s’il était un homme d’action et de contact, le travail de bureau ne l’enthousiasmait guère. Marcia devint – de fait – son chef de cabinet. Marcus faisait confiance à sa femme et savait que ses intérêts étaient dans les meilleures mains. Praxus demandait souvent l’aide de Minimus qui rangeait ses dossiers, courait lui chercher les documents nécessaires et recevait de surcroît une formation utile.
Un matin, au cours d’une réunion tenue dans le tablinum, Marcia entendit le flamine de Cyrène se plaindre de l’influence grandissante des Chrétiens, « Cette secte infâme ! », qui menaçaient les cultes traditionnels et refusaient de sacrifier au culte de l’Empereur, ce qui était très dangereux pour Rome. Elle se promit d’approfondir la question, sensibilisée depuis les révélations de Tatinia.
Le couple recevait beaucoup, était invité à d’incessants banquets et se devait aussi d’assister aux spectacles des Théâtres et aux concerts de l’Odéon dont la valeur artistique n’était pas toujours d’un excellent niveau. Lorsque Marcus s’étonna que Cyrène ne possède pas d’amphithéâtre, les édiles l’approuvèrent avec tristesse. Un amphithéâtre leur serait bien nécessaire ! Hélas, aucun généreux donateur n’en avait encore doté la ville ! Geminus – un riche citoyen de la cité – avait bien été sollicité mais, effrayé des coûts de l’entreprise, il avait demandé d’autres participations qui ne s’étaient pas concrétisées. L’affaire en était restée là et les habitants de Cyrène étaient privés de ces spectacles si populaires alors qu’ils avaient sur place tous les animaux sauvages nécessaires ! Marcus réfléchissait au problème. Etre le promoteur d’un si grandiose projet lui semblait un geste digne de lui mais... un bâtiment de cet ordre était extrêmement onéreux et il voyait mal comment le financer. Il entendait faire fortune à son poste et non pas s’y ruiner ! Marcia, qui sentait qu’il aurait trouvé judicieux qu’elle offre à le construire, eut une idée intéressante :
-Cyrène possède deux théâtres. N’est-ce pas un de trop ? Pourquoi ne pas transformer la Myrtousa en amphithéâtre ? Le coût serait moindre !
-Quelle idée géniale ! Je vais réunir le conseil et proposer cette solution.
La proposition fut accueillie avec enthousiasme par la Curie et Geminus – mis au pied du mur – fut bien obligé d’en accepter le financement. Immédiatement, les hommes de l’art furent convoqués : on leur demanda d’établir un projet de transformation simple et de réalisation aisée. Marcus fut ovationné – bien plus que Geminus. Très élégamment, il associa son épouse à ces acclamations et Marcia dut s’avouer qu’elle appréciait la popularité.
Peu après, Marcia s’aperçut avec inquiétude que les troubles qu’elle avait connus à Rome reprenaient. Elle avait des maux de cœur, vomissait souvent et se sentait lasse… Sa vie était si remplie et trépidante qu’elle mit, dans un premier temps, ses malaises sur le compte de la fatigue et n’en parla à personne. Mais ses maux empirèrent et, en la coiffant un matin, Puppa demanda :
-Domina, tu es si pâle ! Comment te portes-tu ?
-Ma pauvre Puppa ! En ce moment, je ne me sens pas bien du tout, j’ai souvent des nausées – surtout le matin – et des étourdissements. J’ai envie de me coucher et de dormir toute la journée. Mais je ne pense pas que ce soit la même histoire qu’à Rome, personne ne me veux du mal ici !
-Domina, je crois savoir ce que tu as, répondit Puppa en souriant.
-Tu ne compatis pas beaucoup à mes malheurs, je trouve !
-Domina ! Ils ne sont que très naturels, et tu dois être enceinte !
Marcia poussa une exclamation de surprise. Joie, inquiétude, dépit ? Que de sentiments mêlés… Elle était surtout étonnée et se refusa encore à y croire.
-Appelle la sage-femme du Palais ! Il faut qu’elle m’examine !
-Elle te donnera des conseils – pour ta nourriture par exemple. Tu devras changer ta façon de vivre et te reposer davantage, Domina. insista Puppa.
-Certainement pas ! Je suis jeune et en bonne santé. Etre enceinte est parfaitement naturel, ce n’est pas une maladie !
Pour fixer des épingles dans son chignon, Puppa se pencha sur sa maîtresse et, sa robe s’entrebâillant, celle-ci vit, sur sa poitrine, une croix pendue à une cordelette. Elle la reconnut et en fut très étonnée.
-Puppa ? C’est une croix que tu portes au cou ? Serais-tu chrétienne ?
-Tu connais donc ce signe, Domina ? Je ne le savais pas…
-Je ne savais pas non plus que tu le connaissais aussi, ni que tu le portais !
-Je suis chrétienne, Domina, et je vais bientôt être baptisée. Je ne t’en ai jamais parlé car j’avais peur. Les Chrétiens sont mal connus et mal aimés alors qu’ils ne parlent que d’amour et de paix.
-Je ne pense pas que les Chrétiens soient dangereux mais ils sont imprudents de se mettre les autorités à dos. Sais-tu que le flamine vous reproche de pas venir au temple pour rendre un culte à l’Empereur ?
-Les Chrétiens respectent l’Empereur, Domina, mais n’adorent que Dieu.
-Mais quel dieu ? Il y en a déjà tant !
-Non Domina, pardonne-moi de te contredire, mais il n’y a qu’un seul Dieu. Je ne suis pas assez intelligente pour bien te l’expliquer, mais si tu veux en savoir plus... tu pourras interroger Praxus.
-Praxus ? Il est vrai qu’il est toujours au courant de tout. Je l’interrogerai. Ces Chrétiens commencent décidément à faire beaucoup parler d’eux.
A sa profonde stupéfaction, Marcia apprit que Praxus était également devenu chrétien. Il lui parla de la nombreuse communauté de Cyrénaïque qu’il avait fréquentée d’abord par curiosité, pour se documenter sur leur doctrine. Très vite, la curiosité avait fait place à l’intérêt et à la foi.
-La foi ?
-Oui, Marcia, je crois en ce Dieu de bonté qui a donné Son Fils aux hommes pour les sauver. Je suis devenu un des leurs. Non seulement je suis baptisé, mais je me suis consacré à Dieu et je suis un de leurs prêtres.
Que Praxus se soit converti à cette religion persuada Marcia qu’il ne pouvait s’agir que d’une croyance respectable. Elle préféra cependant ne pas mettre Marcus dans la confidence car elle se doutait bien que le proconsul, se méfiant de la mauvaise réputation des Chrétiens, devrait écarter Praxus de ses affaires. Or Marcia avait besoin de lui, d’autant plus que son état ne lui permettait pas d’être aussi active qu’auparavant. Malgré cela, elle ne voulait surtout pas être écartée d’un domaine où Marcus et elle se retrouvaient associés.
Depuis quelques temps, Marcia s’était attelée à la réorganisation des écoles de la Province où l’enseignement lui paraissait négligé. Trop peu d’enfants y avaient accès, suite au manque de pédagogues, mais aussi au manque de lieux réservés. Aussi, avait-elle fait adopter tout un programme pour encourager l’accès à l’étude. Marcia avait été aidée de Praxus qui – avec enthousiasme – avait recruté des maîtres et de Marcus qui avait convaincu les citoyens de mettre des locaux à leur disposition. De plus en plus nombreux, garçons et filles fréquentaient ces écoles, moyennant de modestes sommes destinées à rémunérer leurs maîtres. Jusqu’à douze ans, ils devaient apprendre à lire, à écrire et à compter – comme le faisaient les petits Romains. A Marcellicus, Marcia se rappelait avoir vu son père favoriser l’enseignement des enfants – libres ou serviles – et elle savait tout l’intérêt qu’une communauté retirait de l’instruction de ses membres. Cette initiative valut au nouveau proconsul une grande popularité parmi les petits commerçants et les modestes artisans, libres ou affranchis. Même les classes les plus pauvres appréciaient que leurs enfants aient la possibilité de s’instruire.
Sa grossesse se confirmant, Marcia en avait averti Marcus. Très satisfait, il l’avait félicitée de bientôt lui donner un fils.
-Mais Marcus, avait dit Marcia en riant, sais-tu qu’il existe aussi des filles?
-Marcia ! Ne plaisante pas à ce sujet ! C’est d’un fils dont j’ai besoin !
La sécheresse de la réponse, assénée sans le moindre humour, avait froissé Marcia. Elle se rendit compte que son mari serait probablement un mauvais père...
En son temps, Marcia mit au monde une belle petite fille bien formée, que son père accepta avec dépit et qui fut appelée Julia.
07:10 Publié dans LA DOMINA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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